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Nouvelle

JE VOLCAN JE POETISE

Autrice : Marie-Line Triponey

marieline.triponey@gmail.com

Illustrations : Eric Gentelet

 

JE VOLCAN JE POÉTISE

 

Parfois je redoute de grandir alors je vais voir mon ami Volcan. Il me rassure, me dit que tout est parfait, et m’encourage à cheminer. Il a beaucoup d’humour ! Toute cheminée qu’il est ! 

 

Au large, les petits et les grands  mots s’évaporent dans le creux des vagues.

Dans l’eau salée, les  histoires extraordinaires se conservent en légendes. 

Au-dessus des mers , les étoiles tissent toutes les croyances. 

En dessous des fonds marins, les nouvelles naissances émergent par le maître Feu.

 

 Je Volcan je suis

Volcan, mon chouchou, est né dans l’océan Indien. Le jour de sa naissance, il tambourina si fort que les contractions de Terre sa mère, déclenchèrent des courants capables de secouer les habitants jusque dans les  eaux les plus douces. “Je veux sortir !” Je veux sortir !”

Gigantesques, ces remous chahutaient Gobie* qui en  perdait son sixième sens. Le  malin  bonheur d’Anguille  s’amplifiait de le voir égaré. “Quel écervelé celui-là !  Voyons, ce n’est pas la première naissance Gobie ! A la moindre secousse, vous voilà déboussolé ! Une goutte de pluie sur Océan et ça vous emmêle les branchies ! ahahah ! 

“Moquez vous ! Passez votre rivière Anguille ! Perdu pour perdu, moi au moins je profite du spectacle !” Comme il tournait en rond sur lui-même, des crevettes aux ailes d’Isis argentées s’accrochaient à un manège que lui seul prenait pour se distraire et ne plus penser.   Il voulait juste remonter la rivière.  “Il arrive quand ce nouveau-né !?”

 

Le lieu et la date de son arrivée installaient  ses parents, et tous les océaniens dans une confusion totale.  On supposait que de ce rouleau, ou de celui-là, s’expulserait le petit.  A gauche ! A droite !  Non voyons,  là-bas devant ! Hum… plutôt  derrière non ?

L’agacement prenait le pas sur l’impatience. Crabe, dérouilla ses pinces, les offrit à Terre, pour en extraire le petit. Soudain, comme s’il défiait cette assistance, gorgé de la soif de grandir déjà, il s’éjecta, comme catapulté des profondeurs douillettes de sa mère. Volcan est né !

Pour les heureux invités au cérémonial d’accueil du nouveau prince, ce fut un exercice périlleux, que d’adopter une attitude digne et honorable, tant il débordait déjà de partout de son berceau. Les gesticulations du petit défiaient leurs élégantes génuflexions.

 

 Le télescopage entre  Pieuvre et Hippocampe est à l’origine du premier fou rire des sages : elle se coiffait, lui, ajustait sa dhoti, quand une  secousse les entremêla.  Brassés par les remous, un combat burlesque les contraint à tourbillonner jusqu’à ce qu’ils  se séparent, dépouillés d’un peu d’eux-mêmes. Aujourd’hui, Pieuvre recherche encore ses 8 escarpins. De son côté, Hippocampe s’obstine encore à soulever le sable dans l’espoir de retrouver les clés de sa grotte, tombées de sa poche suite à une pirouette qui le libéra de la belle octopode.

 

 Je Volcan je vois le ciel

Au fil de l’eau et du temps, encouragé par les bons soins vivifiants d’Océan, et, la douce affection de Terre, Volcan s’accomplissait. Ses parents lui réservaient les meilleurs espaces.  Ses  petites coulées de lave, ses  petites miches molles, s’y déployaient pour prendre possession du vide tel un dragon architecte des nouvelles étendues. Il s’amusait à grandir. 

Fêter ses anniversaires relevait d’une gigantesque entreprise. Combien de bougies sur le gâteau ?  La plupart du temps, son père le  vieillissait, quand sa mère le rajeunissait . Mais, ils finissaient toujours par s’accorder, pour ne pas être en retard dans  l’organisation et l’orchestration des préparatifs. Les cartes d’invitation à graver sur la nacre des plus beaux coquillages,  le choix du lieu, du gâteau, du cadeau, des algues-décoratives, des méduses-éclairées, des porcelaines-vaisselles , des galets de signalisation :  beaucoup de tirets à cocher pour que tout soit prêt.

Un jour, Volcan sentit une douce chaleur lui caresser le haut de sa tête. Il pensa que le passage frétillant des raies sur ses grattons en était à l’origine. Pourtant, aucune de ses amies ne le frôlait ce jour-là. Sa coiffe, au soleil, aux étoiles, à la lune se révélait au monde du dessus.  Maman, papa, je suis une île ! 

Volcan connut alors les bonheurs de l’amitié avec les vies uniques à son monde et aussi celles venues d’ailleurs. Certaines rencontres décoiffaient ses flancs, et d’autres lui donnaient des ailes.

Quand Fanjan* s’échoua sur ses côtes, épuisée par la force des cyclones, de mauvaise humeur, elle ne fit rien pour lui plaire : “Je te salue Volcan !  Ça manque un peu de vert ici, non ? Je m’installe ou je dégage ? “

“Tout doux fougère,  fleuris un peu ta demande ! “

Fleurir… Fleurir… je lui demande de neiger moi !? D’abord, moi c’est Fanjan*. Je ne suis pas une vulgaire Fougère,  pensa-t-elle contrariée. Elle gratta un peu son feuillage comme pour trouver de l’inspiration flatteuse et reprit d’un ton pincé : “Sire, votre beauté m’inspire ! Moi, déchue de mes espaces, catapultée sur les vôtres, agrippée sur vos coulées flamboyantes, je donnerai à vos rubis mon vert pour la vie. Je garnirai vos grisailles.  Il est vrai que sans mon vert, vous êtes déjà beau”… Volcan éclata de rire : “Ah, ah, ah !  Le Sir’age de lave” !  Là, tu en fais un peu trop. Mais bon, c’est mieux, c’est plus doux.”

Attendri par l’énergie qu’elle déployait à vouloir le convaincre, il accueillait avec sagesse ses  flatteries bien enflées.  De la chlorophylle  il en possédait déjà.  Avec ou sans elle, les vies respiraient.  “Tu m’as convaincu Fanjan. Tu peux rester. J’adore ton humour et tes grosses boucles ! Bienvenue ! 

Avec sa belle, Pétrel* revenait tous les ans pour agrandir sa tribu.  Volcan  lui réservait les plus hauts et plus douillets sommets, et veillait au confort du futur oisillon.    Pour rendre hommage à sa bienveillance, Pétrel le consacra  Parrain de toute sa descendance. A côté de son “Petit nuage volant”,  par la procuration de sa seule présence, Volcan découvrait la légèreté, la  liberté, qui s’immisçaient au cœur de ses coulées. A la nuit tombée, les deux amis se rejoignaient pour écouter d’une même oreille le rire des  étoiles filantes, joyeuses de se croiser, et de s’endormir à nouveau. 

 

Je Volcan tu me vois

De  siècle en siècle, sa tribu s’étoffait, garnissait ses flancs et animait tous ses espaces.

Au lendemain d’une de ses coutumières éruptions, sournoisement, les premiers tourments capables d’écorcher ses vagues de lave surgissaient. La conscience lui révélait toutes les disparitions qu’entraînent ses incandescentes poussées. 

Je ne veux plus grandir !”  Recroquevillé dans le plus profond de son magma, il s’interdit toute nouvelle poussée. Ses parents, désarmés par ce retranchement, firent appel à ses compagnons pour lui faire entendre raison. Lichen consulta la forêt. Sur sa mousse verte, inspiré  par ses racines les plus profondes, il tricota avec des cheveux d’ange le  texte. Au son d’une plume déterminée à pénétrer son âme, voilà ce qu’il dit : 

 

“Volcan, tu es le seul à  tracer le chemin que nous empruntons. Quand tes flancs deviennent trop petits pour te contenir, alors, contraint par ta nature, tu  exploses pour te répandre.  De notre côté, serein à l’idée de revenir plus fort, plus nombreux, nous nous transformons en poussière. Cette poudre  nous contient, et grâce à ses pouvoirs magiques, mystérieux, nous revenons. Ta croissance perpétue la nôtre. Pour la survie de toutes nos espèces, ton droit a le devoir de s’accomplir, GRANDIS !

Des larmes gorgées du sentiment d’être utile au monde traçaient ses premières ravines. C’est ainsi que ce jour-là, il  signa de son ancre  rouge, son engagement à servir la Vie. 

 

Je Volcan j’aime. 

Il prit alors son rôle au sérieux, et décidait de mieux s’organiser, et de confier certaines missions à ses amis. 

Zéphyr,  l’esprit vif et cocasse, était chargé de lui transmettre les dernières nouvelles, de rafraîchir les anciennes et, surtout de lui annoncer la liste des demandes d’autorisations d’entrée sur son territoire. 

Une complicité joyeuse les liaient. Dans leur gosier, les actualités, croustillaient de railleries. 

  • Tu sais pas la dernière ? Paille En Queue vient de battre Papangue* avec son plus haut vol.
  •  Ha ha ha ! ça ne m’étonne pas ! Il veut toujours monter plus haut que sa queue ! Cette quête lui vaudra bien un alunissage. 

Rafales  de rires : un festin aux ingrédients capables d’affronter toutes les famines. 

 

Depuis quelques lunes, Volcan s’impatientait de revoir Zéphyr dans l’espoir d’obtenir des informations sur la grande verte, cette inconnue, si gracieuse, si élancée qu’il apercevait du haut de ses cirques.  Trop de  points d’interrogation sans réponse le harcelaient. “Qui est-elle ? Comment s’appelle-t-elle ? N’est-elle que de passage ? À quel singulier pinceau doit-elle  toutes ces nuances de vert ? “

Il s’attendait à ce qu’elle figure sur la liste des demandes d’asile, mais, mystère.  Comme le barreau démissionnaire d’une  échelle qui laisse un vide infranchissable, cette absence froissa sa bonne humeur.  “Pourquoi n’ai-je pas osé lui en toucher quelques murmures ? Je ris de moi ! Suis-je sot, à espérer mille choses qui m’échappent ?” Fouillant dans ses souvenirs, son esprit sautillait de mirages en images pour la retrouver.

 

 Avant le retour de Zéphyr, plusieurs lunes taquinèrent  sa curiosité inassouvie.  

  • Hey Foufou ! Tu rêves ou quoi ? 
  • Oh, Zéphir, quel bon souffle t’amène mon ami ? Sur quelles nouvelles ta brise poétise ce matin ?
  •  Et bien, rien de bien croustillant à se mettre sur le gril mon Dalon ! Tornade se prépare à nous décoiffer ! Quelle teigne à vouloir décourager nos peignes. Ah ah ah ! Avoue, celle-là elle défrise ? 

Volcan ne riait pas, il pensait aux mots qu’il allait postillonner pour tenter d’obtenir des informations sur la grande verte. 

  • Ok, je vois, la plaisanterie, ne t’habille pas ce jour.  Tu t’endors ou quoi ? Le conseil des sages attend tes  validations aux demandes d’asile de nombreuses tribus ! 
  • Oui, je m’y suis penché, et justement, avec qui bavardais-tu, au bord de mes ravines ?
  • Tuit tuit et Tamarin ? 

 

  • non, non, eux je les connais, la Grande Verte ! 
  •  Je ne vois pas…
  • Quand même Zéphyr, élancée,  la classe,  gracieuse, ondoyante, grande, très grande,  verte, très verte, des verts de toutes les couleurs…
  • ah, ouiiii, Kanna ! Hum…On dirait qu’elle te fait de l’effet la pimbêche. Hahaha tu rougis !
  •  Pas du tout, c’est du rouge de contrariété ! Elle s’installe sur mon île, et, elle n’apparaît pas sur ta liste.
  • C’est un oubli,   c’est le graton  qui se moque de la lave ! Tu as quand même beaucoup de retard dans l’examen des demandes d’asile. 
  • Kanna tu dis…? J’aime ce nom. Je le rajoute du coup ! Juste Kanna ? 
  • Sucre !
  •  Kanna Sucre, ok…une demande de plus.

Zéphyr virevolte, prends congés de son ami, et chantonne d’un revers de brise :

  • Kanna,  tes verts sur mes flancs c’est l’odeur de mon printemps, ton voile sur mes hanches,  mon cœur vers le tien se lance.

Un peu agacé par ces taquineries, Volcan n’en demeura pas moins joyeux, et examina toutes les demandes d’autorisation.

“Voyons voir, les familles,   Margouillat,  Zoizo La Vierge,  Lendormi, Le Bois De Jolicoeur, Kanna Sucre… Boum !  A la lecture de son nom, son cœur cogna fort,  très fort. Il veut  sortir pour te rejoindre Kanna, pensa t-il exalté.

 Enivré par une multitude d’émotions qui piquaient son coeur il consentit à toutes les demandes : 

  • Je valide ! Oui, oui, oui et Oui ! Je dis oui ! Mes terres comme des bras qui vous embrassent, s’ouvrent pour vous, posez vos ancres !

Dans ses yeux, toutes les lumières, tous les nuages, servaient la  beauté de Kanna. Volcan était amoureux.

Alors qu’il s’apprêtait à lui déclarer sa flamme, la peur de la voir disparaître dans ses bras ardents surgit.  Comment l’aimer sans être torturé par ces jours, ces nuits, ces milliers d’instants présents à ne  respirer que pour la revoir. 

En quête de contenir sa nature,Volcan n’en devenait que plus violent. Sa fureur menaçait une fois de plus les espèces encore vulnérables.  Ses engagements désertaient sa conscience car son amour pour Kanna banissait l’acceptation de son absence. Celles de Mousse, Lichen  Fougère, il pouvait les envisager comme une graine enfouie, que l’on guette dans la joie,  jusqu’au jour de son retour magique  à la surface. 

Zéphyr s’appliquait plus que jamais dans son rôle de messager. Il ne manquait pas de rapporter à Volcan toutes les inquiétudes de ses amis, et tentait de le convaincre de mettre fin à son isolement.

  • Ton amour pour Kanna menace toutes les espèces y compris la sienne. Elle s’inquiète pour toi : 

 “Le chant de mes voiles n’apaise donc pas ses peurs ?  Connaît-il ma solitude afin qu’elle soulage la sienne ? Il ne croit donc pas à mon éternité. Ses flammes ne consumeront jamais notre amour, mais il ne le sait pas. Dans mon royaume, nos ancêtres nous l’enseignent avant même que le sol nous retienne.”

  •  Tu  vois, elle t’aime aussi, mais les cordes de ton violon sont dangereuses et nous mettent en péril. 
  • Je refuse ce bonheur composé de la douleur du manque, tu comprends ça  Zéphyr ?   Je n’ai pas le courage de supporter l’idée du temps qui sépare. Mais toi ! Toi, tu n’es que du vent qui ne s’attache à rien et certainement pas au temps ! 

La rage dans ses crevasses, Volcan prit  les clés du palais des Silences pour s’y réfugier. 

Silence Malicieu l’incita à goûter aux plaisirs de la colère. Il avait le pouvoir d’atténuer la douleur de ses déchirures. L’inconvénient c’est que cette anesthésie ne durait que peu de temps avant que les souffrances reviennent. 

Silence Sérieux le gronda pour lui rappeler ses engagements. Plutôt que de l’apaiser, ses reproches l’empoisonnaient. 

Silence Sage, lui révélait qu’en lui le bon et le  beau se cueille dans l’instant présent. Mais, le vacarme dans l’esprit troublé de Volcan écrasait cette vérité. 

Silence Naturel eut l’idée de le distraire et de confier cette mission à  La Pâture*. Comme hypnotisé par une forme d’insouciance imposée, Volcan se mit à observer les ailes bleues argentées de son ami le papillon qu’il connaissait déjà chenille. “Quelle idée de construire une chrysalide, de s’y enfermer, tout ça, pour la déchirer et ressortir” songea Volcan. Ses battements d’ailes atténuaient ses brûlures. Cette scène lui révéla alors la valeur du temps et des épreuves pour connaître  la joie de s’accomplir.  La Pâture* en a connu des éclipses songea t-il. Son vol n’en est que plus admirable… Disparaître et renaître… À quel prix je m’épargne la douleur de voir disparaître Kanna ? Je me condamne ainsi à errer comme une éternelle chenille qui rampe comme mes coulées pour étouffer mes désirs.  Alors qu’une seconde à vivre cet amour m’offre l’éternité du souvenir et fertilise la terre pour son retour. 

La fulgurance de cette révélation désintégra tous les bourreaux de ses élans amoureux. D’un revers de lave, il se réfugia dans le palais du Silence Romantique pour  rebondir,  comme un enfant sur les battements  de son cœur tendu jusqu’à ce qu’il rejoigne Kanna.

Sur son chemin, contents de le revoir, tous ses amis l’acclamaient dans une frénésie joyeuse,  pour  mieux s’évanouir sous sa cape, ce calice précieux pour leur sommeil fertile. 

De son côté, Kanna commanda à ses émeraudes de soigner leurs éclats.  Une multitude de nuances de verts jaillit de sa sève pour anoblir sa parure. 

A quelques mètres l’un de l’autre,  émerveillés par leurs beautés en mouvement, de crépitements en murmures, Volcan et Kanna s’unirent en offrande pour la Vie.

Aujourd’hui encore, des petits gratons caramels dévalent les pentes au grès de Zéphyr qui les chahute  pour entendre leurs rires grésiller sur la plaine des sables. 

 

Marie-Line Triponey

 

*Gobie est une espèce de poissons d’eau douce que l’on trouve sur l’île de la Réunion.

*Fanjan est une fougère arborescente endémique de la Réunion.

*Pétrel est un oiseau marin endémique de la Réunion. 

*Papangue est un rapace endémique de la Réunion. 

*La Pâture est un papillon endémique de la Réunion.

 

 

 

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Et si l’horreur se cachait derrière le quotidien ?

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Petites Histoires De Guerre : Ivan Vetrograd

Tw : Camp de la mort.

PETITES HISTOIRES DE GUERRE 

Part VII : Ivan Vetrograd

 

 

23 juillet 1944 – Aux abords du camp de Majdanek

 

Nous marchions depuis des heures vers Berlin, lentement, mais sûrement, la forêt de pins s’étendait devant nous, dense et silencieuse. Notre colonne de l’Armée rouge suivait le chemin de terre qui serpentait entre les arbres hauts, leurs troncs droits et réguliers, comme plantés par une main méticuleuse. Leurs branches basses balayaient le sol, tapissé d’aiguilles brunes et sèches. Cette agréable odeur de pétrichor, témoin de la pluie de la nuit dernière, embaumait l’air doux sous ce grand soleil bienvenu. Ne croisant pas d’Allemands, qui avaient fui, mes camarades et moi-même nous sentions plutôt détendus par cette belle journée qui commençait. Mais, mobilisé depuis un an pour la traduction de la langue allemande, j’allais faire une découverte qui me marquerait pour le restant de mon existence. 

 

Quelque chose clochait. Le silence nous mit d’abord la puce à l’oreille. Aucun oiseau, aucun écureuil, aucune vie. Pas même le bruissement d’une feuille. Juste le craquement de nos bottes sur les aiguilles mortes et le bourdonnement lointain des avions ennemis qui survolaient la région. Les effluves, la plus désagréable des sensations, arrivèrent par vagues, portés par le vent. Une puanteur sucrée, âcre, qui colla à l’arrière de ma gorge.

— Hm… grimaça le sergent Volkov, un ancien mineur du Donbass. Drôle d’odeur, ça sent le charbon brûlé. Mais pas tout à fait. 

 

Nous continuâmes à avancer, les yeux rivés sur la forêt. Les arbres semblaient se resserrer autour de nous, leurs branches formant une voûte sombre au-dessus de nos têtes. La lumière du jour filtrait à peine à travers les aiguilles, concevant des motifs mouvants sur le sol. Une fois à l’orée du bois, nous atteignîmes une clairière entretenue par les fascistes.

 

Les premiers barbelés apparurent, rouillés et tordus, comme des serpents métalliques enroulés autour des troncs. Ils s’étendaient à perte de vue, créant une barrière sinueuse entre les pins. Les Allemands avaient formé des chemins entre chaque rangée de grillage. Mais pour quoi faire ?

 

Une tour de garde se dressait à son orée, abandonnée et silencieuse. Son projecteur brisé pendait, pointé vers le sol, bougeant légèrement au gré du vent. Le bois de sa structure, gris et fissuré, supposait sa présence en ces lieux depuis des décennies.  

— Camps de prisonniers, murmura le capitaine Baranov, son pistolet TT à la main.  

 

Ma formation de topographe me permit de noter les détails. Au premier plan, des baraquements alignés au cordeau avec leurs toits de tôle ondulée rouillée. Ensuite, au loin, des cheminées de briques qui se dressaient vers le ciel, noircies par la suie. Enfin, des rails étroits menaient à un bâtiment en béton, massif et froid. Clairement pas un camp de base de la Wehrmacht. Le portail était ouvert, l’endroit, désert. Une inscription en fer forgé se détachait sur l’azur plombé : « Arbeit Macht Frei ».

D’abord, un soupçon imprégna l’atmosphère. Un relent sucré, épais, comme du cuir brûlé. Puis la nausée, une poigne invisible qui nous saisit la gorge. Volkov se frotta le nez, grignant. J’eus un haut-le-cœur. Nous étions entrés dans un lieu où l’air lui-même refusait d’être purifié. Chaque respiration devenait un choix entre vivre ou supporter une fois de plus cette pestilence. Des papiers – lettres, photos, passeports – jonchaient le sol. Je ramassai un portefeuille en cuir, usé et taché. À l’intérieur, un portrait de famille : un homme souriant, une femme en robe fleurie, deux petites filles avec des nattes. Leurs visages capturés dans un moment de bonheur. Que faisait ce document ici ? Étaient-ce des politiques de l’Ouest ?

— Ivan ! 

 

Volkov pointa son fusil vers une forme allongée près des barbelés. Un sac abandonné, pensai-je. Puis je vis les rayures. Je me figeai. L’air sembla peser sur ma poitrine. Un corps, trop maigre, comme vidé de son être avant même de mourir. Une mouche se posa sur son œil, indifférente. Moi, je ne parvenais plus à respirer. Baranov serra la mâchoire.

— Il a dû souffrir, celui-là…

 

Sa voix n’était qu’un souffle. À mon image, il n’arrivait pas à détourner le regard. Comme si, ainsi, nous lui devions quelque chose. Je m’agenouillai près du cadavre, dont les doigts agrippaient une petite boîte en fer, rouillée et bosselée. À l’intérieur, une mèche de cheveux blonds tressée en forme d’étoile. Chaque mise au jour se révélait pire que la précédente, et ce n’était que le début.

 

Les portes, grandes ouvertes, des baraquements vides, laissaient entrevoir des couchettes en bois qui s’empilaient sur quatre niveaux, si serrées qu’un homme ne pouvait se retourner. Des numéros y étaient incrustés, accompagnés de noms en yiddish, en polonais, en allemand.

— Des personnes ont dormi là-dedans ? C’est inhumain ! 

— Les Fritz ont de l’imagination quand il s’agit de faire souffrir, répondit Baranov, un soldat d’élite de notre groupe.

— Quel horr… 

 

L’on m’interrompit.

— Regardez. C’est marqué quoi, Ivan ?

 

Volkov tenait une gamelle en fer-blanc, rouillée et cabossée, au bord gravé. 

— « Propriété de la SS ». Les rats noirs étaient ici.

— On va les repousser jusqu’à Berlin et on les pendra haut et court, conclut Volkov.

 

Le bâtiment en béton attira mon attention. Celui qui accueillait les rails. Une cheminée massive se dressait derrière. La première pièce paraissait appartenir au régisseur de ce bloc. Sur le bureau se trouvait un album ouvert sur un cliché d’un nazi souriant, assis sur une montagne de lunettes. Au verso, une écriture enfantine : « Pour oncle Franz, qui nous protège des poux. Ta Käthe. » Les pages suivantes montraient des femmes nues alignées devant un photographe, numérotées au goudron sur la poitrine. À mesure que nous avancions, l’odeur devenait encore plus insoutenable, franchissant un nouveau palier dans l’horreur. Je nouai mon foulard sur mon nez, ce qui n’atténua en rien la puanteur. Les plus vieux grognards de la 69e Armée reculaient, pâles comme la mort. La porte du bâtiment grinça lorsqu’elle s’ouvrit. L’obscurité à l’intérieur, palpable, semblait absorber la lumière. Ma lampe torche révéla des murs couverts de crochets, des chariots métalliques alignés de la même manière que dans une usine, des traces de pas dans la poussière, petites, trop petites… Des enfants se tenaient ici… Une pensée terrifiée fila vers ma sœurette, qui revenait tout juste de l’Oural. Les Allemands n’étaient que des porcs, je songeai instantanément au massacre de Babi Yar, des milliers de personnes tuées en quelques heures… Peut-être des lâches et des planqués, mais soviétiques, tout comme nous.

 

La lumière de ma lampe balaya les cloisons. Des milliers d’entailles verticales striaient le béton, comme si des griffes géantes avaient essayé de s’arracher de cette prison. Je posai la main sur une marque, profonde, large comme trois doigts, réalisant soudain leur provenance : des traces d’ongles. Je reculai légèrement tandis que Volkov vomit bruyamment derrière moi. Son projecteur éclairait un coin de la pièce où s’empilaient des valises. 

Des noms d’enfants y étaient peints en lettres tremblées : « Ruth Berliner, 6 ans », « David Cohen, né le 12/04/1938 ». Une poupée en porcelaine gisait dans la poussière, son œil de verre reflétant notre stupéfaction.  

— Ils gardaient ça pour quoi ? murmura Baranov.  

 

Sa question resta sans réponse. Nous avançâmes comme des somnambules vers une porte métallique couverte d’inscriptions en allemand. « Zur Desinfektion ». Quelque chose n’allait pas dans cet endroit, nous en étions sûrs maintenant. Le sergent Volkov actionna un loquet. Le grincement révéla une pièce carrelée de blanc. Des pommeaux de douche alignés au plafond. Des bancs en bois. Et au sol… des cheveux. Une mer de cheveux, épaisse de vingt centimètres, tapissait tout l’espace. Bruns, blonds, roux, gris. Mêlés à des épingles, des barrettes, des rubans colorés. Je ramassai une natte coupée net, sa bandelette bleue encore nouée. 

— Hé, l’interprète, ça veut dire quoi, ce mot ?

— Four.

— Ah ! On va peut-être trouver des choses à manger ! articula Baranov d’une voix enjouée.

 

Mais très vite, mon camarade comprit son erreur. Nous longeâmes les rails. La chaleur augmentait à chaque pas. La pièce suivante contenait cinq fours en fonte, leurs portes grandes ouvertes. À l’intérieur de l’un d’eux, un squelette calciné formait une silhouette fœtale. Un crâne d’enfant, les dents de lait intactes, reposait sur une pelle à charbon. Mon camarade vomit immédiatement. Les traits crispés, les poings serrés, il chercha une prise pour ne pas s’effondrer. Volkov trébucha contre un tonneau débordant de cendres. Des fragments d’os scintillaient. 

— Ils… ils brûlaient… 

 

Sa voix se brisa. 

Un objet incongru accroché au mur attira mon regard. Un tableau noir, mentionnant des chiffres inscrits à la craie :  

 

14.07 : 1 428

15.07 : 1 506

16.07 : 1 392

 

Des initiales en bas : « H.K. » Un compteur. Je refusais d’y croire, mais il s’agissait du nombre quotidien de stücks « perdus » dans ce camp. Des morts, des personnes qui ne ressortiraient jamais d’ici. Un gémissement étouffé nous fit sursauter. Une main rachitique émergeait derrière un tas de sacs de jute. Le survivant, nu, au corps couvert de brûlures en forme de losanges, la marque du grillage électrique, murmura quelque chose en yiddish.  

— Qui es-tu ? Que fais-tu ici ? hurla Volkov.

 

Ses yeux se posèrent sur notre uniforme. Une lueur folle y dansa. Il pointa un doigt tremblant vers le plafond où pendait une pancarte en allemand.

— Silence ! Ordre ! Propreté ! Ils nous ont fait laver le sang, haleta-t-il dans un russe approximatif. Après chaque purge. Avec des brosses. Sous les balles. Pitié, sortez-nous d’ici…

 

Je voulais répondre. Lui dire qu’il était libre. Mais aucun mot ne vint. Ses mains s’agrippèrent à mon bras.

— Les enfants criaient plus fort quand… 

 

Un râle le traversa. Je perçus ses côtes saillantes sous ma paume. Baranov tira sa capsule de morphine.  

— Non, intervint le survivant en repoussant l’aiguille. Je ne veux plus être drogué !

— Va dehors, d’autres camarades s’occuperont de toi. Dis-leur tout ce que tu sais. 

 

Nous identifiâmes un bureau de commandement du superviseur des fours. En pagaille. Je sentis immédiatement une odeur d’encre et de papier mouillé. Un registre était posé là, comme abandonné en plein travail. Volkov passa une main frissonnante sur la couverture, et moi, je pris une profonde inspiration avant d’ouvrir le premier tiroir… Il contenait, cachée sous une pile de factures de la firme Topf & Söhne, une note que je ne pus m’empêcher de traduire à haute voix. 

— « Augmentation de la capacité à 1 800 unités/jour atteinte. Les nouveaux fours permettent de réduire le temps de combustion à 45 minutes par fournée. Le problème est que les résidus osseux obstruent les conduits. J’ai donc demandé au Sonderkommando 1005 un broyage plus fin. Je recommande d’instaurer un poste de nuit. Les juifs travaillent plus lentement à la lumière du jour, nos scientifiques l’ont prouvé. PS : Envoyer les 58 kg de dents en or de cette semaine à la Reichsbank. Régulariser l’absence de reçu du commando de transport. »

 

Tout ce théâtre était si bien ficelé, nous peinions à le croire. Certains d’entre nous laissaient déjà parler leur rage, frappaient les murs. 

— Comment ça se fait qu’on nous a pas dit pour cet endroit ? Il y a forcément quelqu’un qui savait ! cria l’un des nôtres.

 

Nous sortîmes du bâtiment vers une nouvelle zone. Celle des fosses, des corps enchevêtrés à moitié ensevelis, qu’ils avaient voulu cacher. Certains d’entre nous commencèrent à déterrer les cadavres. Un jeune troufion, pas plus de dix-huit ans, pleurait en extirpant une femme tenant encore son nourrisson. Leurs mains fusionnées par la mort.  

 

Je m’effondrai contre un bouleau. Son écorce portait des centaines de stigmates, dates, initiales, étoiles de David gravées avec des clous ou des dents. Une inscription en polonais disait : « Ils ont pris ma Sarah. Je pars la retrouver. »

 

Volkov me tendit un document trouvé dans le bureau du commandant.

— Traduis-moi tout ce que tu vois si tu veux bien. Ce qu’on a découvert doit être connu de tous. 

— C’est un tableau statistique. Le rendement mensuel de cet endroit. 200 kg de cheveux, 58 kg de dents en or, 1 440 litres de graisse corporelle. Au verso, il y a écrit : « Demander vingt nouvelles unités de Zyklon B. Efficacité diminuée à 97 % à cause des pleurs. » À cause des pleurs ? Vraiment ? Ils ont fait des recherches sur la douleur de pauvres personnes et leurs enfants pour s’en rendre compte ?! Ces ordures vont devoir payer !

— Ivan, on est tous enragés, intervint mon sergent, tentant de calmer ma colère qui montait, mais nous avons libéré ces gens, c’est terminé pour eux. 

 

Le vent s’engouffra dans les baraquements vides, faisant claquer des portes aux gonds tordus. Nous avancions en silence, nos pas écrasant des lunettes cassées, des bouts de dentiers en or, des éclats d’os que la pluie avait lessivés hors des fosses. Près des cuisines, un monticule attira notre regard, nous nous stoppâmes aussitôt, sans un bruit. Des milliers de chaussures s’élevaient en pyramide informe, brodequins d’hommes éventrés, petits souliers à boucles, sandales de femme à talons ébréchés. Volkov souleva une bottine d’enfant rouge, son cuir encore lustré par des mains maternelles.

— Ils triaient même ça ? s’étonna Alexei, un de nos gars.

— Je crois que nous avons découvert ce qu’il y a de pire chez les humains. Encore pire que le gaz moutarde de 1917.

 

Un gémissement étouffé répondit. Un visage tremblant émergea de la pile. Nous déblayâmes fébrilement les godillots moisis. Les côtes visibles d’une femme faiblement vêtue ressortaient comme les membrures d’une épave. Ses cheveux rasés laissaient paraître des croûtes purulentes. Elle serrait contre elle une fillette de trois ans, la tête enfouie dans son cou décharné.  

— Ne tirez pas, supplia-t-elle en polonais.  

 

Ses yeux s’agrandirent en voyant l’étoile rouge sur nos uniformes. D’un mouvement lent, elle tendit la main vers un tas de cendres voisin. Des fragments de dents humaines y scintillaient.  

— Ma famille… 

 

Baranov ôta sa vareuse pour envelopper la petite. Il tenta un sourire, un geste de douceur, mais son corps en était incapable. L’enfant ne pleurait pas. Elle avait cessé d’en être un. Ses yeux fixes me donnaient la nausée. Nous étions arrivés trop tard, je m’en voulais, nous nous baladions calmement dans la forêt ce matin, alors que ces gens souffraient le martyre. Les entrepôts ressemblaient à des musées maudits. Des montagnes de valises étiquetées « Juden » montaient jusqu’au plafond. Des piles de lunettes déformées par la chaleur composaient des sculptures grotesques. Dans un coin, des fûts métalliques portaient l’inscription « Zyklon B – Nur für Schädlingsbekämpfung ».  

 

Un de nos meilleurs tireurs, Piotr, ouvrit une malle en osier. Des jouets en tombèrent, ours en peluche mangés aux mites, poupées aux yeux arrachés, petits soldats de plomb alignés en formation d’attaque. Il s’écroula à genoux, empli d’une émotion que nous partagions tous.

— Restez groupés ! hurla Baranov.  

 

Sa voix se perdit dans l’écho des baraquements. Dans un bureau, nous découvrîmes des registres inondés d’encre violette. Des colonnes de noms rayés au tampon « Sonderbehandlung 14f13 » voisinaient avec des factures de la Topf und Söhne, pourvoyeur officiel des crématoires.  

 

Je trouvai un nouveau document à lire, une correspondance entre le commandant et un second qui semblait gérer les fournitures.

— « … Ces maudits cris ne s’arrêtent pas. Même quand on met les haut-parleurs à fond (du Wagner, comme toujours), ça traverse les murs. Le nouveau, Bauer, a vomi aujourd’hui quand un enfant lui a montré sa poupée. Faible ! Je rêve des cheveux. Ils poussent la nuit de mes manches. Demain, opération spéciale : 1 200 Hongrois du Bunker 5. Pourvu qu’il ne pleuve pas ; sous le soleil, la cendre pue davantage.  

PS : Envoie-moi d’autres chaussettes. Celles-ci sont pleines de sang. »

 

Un grattement métallique nous conduisit aux douches. Le capitaine braqua sa lampe sur les pommeaux factices. Sous les grilles d’évacuation, des ongles avaient creusé des sillons dans le béton.  

— Ici, murmura Volkov.  

 

Une trappe dissimulée sous des chiffons menait à une cave basse de plafond. L’air s’y révélait plus lourd. Des yeux brillèrent dans l’obscurité. Ils étaient six, blottis derrière des bidons de désinfectant. Le plus âgé, au visage ravagé par la gale, brandit un couteau fait d’une lame de rasoir et d’un manche en bois.  

— On ne se rendra pas, bande de porcs !   

 

Je levai les mains lentement.

— Nous sommes des soldats soviétiques. Vous êtes sauvés, on est venus pour vous. Baissez votre arme.

 

Le tranchant tomba. L’homme s’effondra en sanglots, dévoilant des chiffres bleuis sur son avant-bras. 

— A-7713… Ils ont gazé mes fils hier matin.  

 

Ses compagnons émergèrent comme des spectres. Une femme montra des seins ratatinés par la faim.

— Ils prenaient tout le lait pour les blessés de la Wehrmacht. 

 

Un adolescent exhiba une cicatrice en forme de rune SS. 

— Mes os les intéressaient. Pour faire du savon.

 

Nous les envoyâmes se reposer avec les autres survivants retrouvés un peu partout. Sous une planche du Block 7, je trouvai une boîte en fer abritant vingt-sept dents de lait. Enveloppée d’un papier portant un nom. « Malka, 5 ans, gardez-les pour le Petit Ange ». L’écriture était tremblante, le texte, déchirant.

 

Dans la cour, un bulldozer soviétique déterrait une fosse commune. Les lames soulevaient des strates de corps : en haut, des uniformes rayés encore intacts ; plus bas, des masses noircies soudées par la chaux. Un soldat trouva une bague enserrant deux phalanges. Il la glissa dans sa poche discrètement. Je n’osai rien dire, abasourdi par tout ce qui se passait autour de moi. Je lui en parlerais plus tard. Plus loin, dans un nouveau bloc, nous repérâmes une infirmerie… du moins, en apparence. Ce que nous vîmes nous ramena très vite à la réalité horrible dans laquelle nous pataugions. La porte grinçait. Une odeur âcre de phénol me frappa au visage. Je baissai ma lampe torche sur un sol jonché de seringues rouillées, leurs aiguilles tordues comme des griffes de démons. Des tables de dissection en acier s’alignaient sous des ampoules nues, leurs égouts bouchés par des touffes de cheveux gris.  

— Ne touchez à rien ! ordonna Volkov. 

Sa voix résonna entre les murs couverts de graphiques médicaux. Des courbes de température tracées partout sur des registres. Des schémas de squelettes annotés en Allemand. 

« Expérimentation 14 : hypothermie prolongée. Sujets : douze femmes (18-25 ans). Durée moyenne : 3 h 47. » 

 

Au fond de la salle, un bureau en chêne contrastait avec le chaos. Des tiroirs débordaient de fiches perforées. Je déchiffrai un en-tête : « Institut d’hygiène raciale – section Lublin ».  

— « Expérimentation 23 : Injection directe d’essence dans le ventricule cardiaque (10 sujets). Résultat : mort instantanée, mais gaspillage de matière (3 l/tête). » « Expérience 24 : Phénol dans le globe oculaire (5 femmes tziganes). Temps de survie : 8-14 minutes. Impraticable pour usage de masse. » « Expérience 25 : Hypothermie en bassin d’eau (-12 °C). Temps jusqu’au décès : 3 h 40. La mort arrive trop tardivement. »

 

Je conclus ma lecture sur une ultime horreur.

— « Le Zyklon B reste la méthode privilégiée. Demander nouvelle livraison urgente avant le 20/01/44. »

 

Volkov ouvre un classeur métallique. Des photos en tombent, des jumeaux attachés à des tables inclinées, leurs yeux injectés de sang. Soudain, un grincement. Sous le linoléum taché de mercurochrome étaient dissimulées des caisses en bois. 

À l’intérieur, des bouteilles étiquetées « Bayer – Phenol 10 % » se juxtaposaient avec des registres de décès. Chaque page portait un tampon : « Faiblesse cardiaque ». Je soulevai un carnet couvert de chiffres. Le SS-Oberarzt Franz von Bodmann y notait ses exigences.

— « Voici la liste des récoltes souhaitées du mois de février 1944. Les cheveux doivent avoir une longueur minimale de 20 cm. Merci de les emballer immédiatement après rasage dans des sacs no 5 (étiquetage : BRUN/BLOND/GRIS). Les dents en or doivent être extraites avec des pinces, merci de ne pas marteler pour éviter les pertes de matières premières. Les vêtements d’enfants doivent être livrés à l’Œuvre d’aide hivernale après désinsectisation. Il convient de trier les montures de lunettes par type de métal dans le Block 2, salle 21. Respectez l’étiquetage des boîtes. Comme d’habitude, toutes infractions des juifs doivent être signalées au médecin du camp. La sanction doit rester exemplaire et douloureuse pour mater ces esprits inférieurs. »

 

Sur la dernière page, une liste de commande adressée à IG Farben.

— « 500 kg de Zyklon B. Usage : désinfection des poux. Urgent, stock épuisé après traitement des convois no 45 à 48. »  

 

Un courant d’air nous fit sursauter. Derrière un rideau déchiré, une table d’accouchement rouillée portait encore des menottes en cuir. Sous le matelas pourri, une main momifiée tenait une peluche en loques. Nous rassemblâmes au crépuscule les quarante-sept survivants devant les fours éteints. 47 sur les 78 000 que les registres dénombraient. Une femme rasée prit la parole. Elle chanta le El Male Rahamim, les mots hébreux résonnant contre les murs couverts de suie. Les Soviétiques orthodoxes se signèrent. Les athées baissèrent la tête. Quand les camions sanitaires arrivèrent, aucun rescapé ne bougea. Tous restèrent assis dans les cendres, serrant des reliques impossibles, une photo jaunie, une mèche de cheveux, un bouton arraché à un pyjama. Je m’installai près du petit Piotr, toujours hébété. Dans la poussière à nos pieds, je traçai la carte du camp, baraquements, fours, fosses. Une géographie de l’enfer que nul manuel de topographie n’aurait pu imaginer. Tout était minutieusement pensé.

 

La nuit tomba sur un silence de catacombes. Les étoiles semblaient elles-mêmes se tenir à distance. Je restai assis jusqu’à l’aube, une poupée abandonnée sur les genoux, tandis que la forêt de pins bruissait de mille voix étouffées.

 

Les jours suivants se confondirent en une procession macabre. Nous parcourions les mêmes allées, fouillions les mêmes baraquements, comme si notre esprit refusait d’admettre l’ampleur de la machinerie. Les spécialistes du NKVD arrivèrent le troisième jour, équipés de caméras et de formulaires. Je devins leur ombre, traduisant les graffitis sur les murs, les notes griffonnées dans les registres, les murmures des survivants.  

 

Dans le Block 41, un géomètre de l’armée mesurait méthodiquement les fosses. 

— 300 mètres cubes de cendres humaines, annonça-t-il, sa voix résonnant dans le mégaphone. 1 700 kg de cheveux, 2 000 valises, 820 000 chaussures. 

Les chiffres tombaient comme des coups de tonnerre. Des soldats empilaient les preuves dans des caisses marquées « Tribunal militaire – Pièces à conviction ».  

 

Je trouvai Piotr assis devant le crématoire, une poupée sans bras posée sur ses genoux. 

— Ils m’ont ordonné de brûler les registres, marmonna-t-il. J’ai gardé ça.

 

Il tendit une photo carbonisée. On y voyait des enfants souriants devant un manège, leurs visages mangés par les flammes. Au dos, une inscription : « Pour mon fils Adam, 7 ans, qui adore les chevaux de bois. »

 

Au dernier moment, le vieil homme tatoué A-7713, qui se nommait Sergio, s’échappa de la zone des survivants. On le retrouva pendu à la cheminée du four crématoire, nu, les bras en croix. Dans sa main serrée, un morceau de papier : « Je vais compter les étoiles avec mes fils. »

 

L’on partit par une matinée de pluie cendrée. Notre colonne longea les barbelés qui conservaient des lambeaux de peau. Volkov vomit une dernière fois près du portail. Baranov, muet depuis trois jours, fixait l’horizon comme s’il y guettait une armée fantôme.  

 

Je glissai dans ma poche un objet trouvé dans les latrines SS, un stylo-plume gravé « À mon cher Heinrich, pour tes 40 ans. Maman ». Son encre violette avait signé des milliers d’ordres de mort.  

 

Dans le jardin du commandant nazi, un pommier ployait sous des fruits difformes. Alexei en croqua un. Son visage se décomposa : la chair avait le goût de savon et de cendre. 

— Ils arrosaient avec les eaux usées… réalisa-t-il en recrachant le tout.

 

Quelque part en Prusse-Orientale, la guerre continuait. Les canons tonnaient, les avions rugissaient, les hommes mouraient pour des kilomètres de terre boueuse. Mais ici, à Majdanek, le silence régnait. Un silence lourd de 78 000 voix éteintes, de rires d’enfants réduits au néant, de prières mêlées aux cendres qui collaient encore à nos bottes. Le camion nous attendait. J’avais envie de parler, mais ma gorge restait sèche. Mon regard dériva vers les rails. Un bouleau jeune poussait entre eux, ses feuilles déjà jaunies par la suie. La nature reprenait ses droits, indifférente à l’Histoire.

Dans ma poche, je sentais le poids du stylo nazi que j’avais ramassé. Pourquoi l’avais-je emporté ? Une preuve ? Un souvenir ? Une malédiction ?

Volkov posa une main sur mon épaule.

— Monte, mon ami.

 

Je grimpai dans le camion, le stylo toujours serré dans ma paume. Je n’arrivais pas à l’ouvrir. Nous refermâmes les grilles derrière nous. Mais Majdanek ne se refermerait jamais en nous.

 

NOUVELLE FICTION COURTE

SYNOPSIS
Une histoire banale d’interrelations qui démontre que la jalousie peut être exprimée et
ressentie par tous peu importe qui vous êtes et pour différents motifs.
Une bande de jeunes adultes d’origine sociale aisée vivant une vie oisive avec les
hormones en ébullition qu’ils assouvissent en couchant les uns avec les autres. Damian
20 ans sort avec Jessica 19 ans mais à déjà couché avec Laura 19 ans et Florence 18 ans,
Marcus 21 ans sort avec Laura mais a déjà couché avec Jessica et a interagis
sexuellement avec Florence. Un seul melting pot de coucheries multiples qui va générer
des tensions, des suspicions et des jalousies.
Parmi eux, seul Terry 28 ans le grand frère
de Damian n’ayant touché aucune des filles restera un fantasme pour elles car
évidemment l’inaccessible attire, mais c’est sans compter l’arrivée d’une nouvelle jeune
femme qui va venir tout bouleverser…

Recueil de nouvelles

 

“Ne jamais faire confiance aux vivants” : un recueil mordant signé Madame Chat – 21 avril 2025
Une plume du Sud Grésivaudan, entre humour noir et récit de vie

Avec son titre évocateur Ne jamais faire confiance aux vivants, Madame Chat, pseudonyme de Thérèse Cigna, propose un recueil de nouvelles aussi grinçant que profondément humain. Paru le 21 avril 2025 aux éditions BoD – Books on Demand, cet ouvrage de 200 pages mêle humour noir, fragments de biographie et observations piquantes sur notre époque.

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