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817 - 1143 minutes de temps de lectureMode de lectureTout est normal

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  • Tout est normal !

    Tout est normal ?

     

 

Prologue

Il y a des histoires qui commencent avec des il était une fois, d’autres par un meurtre qui lance une enquête. La mienne commence par une gifle. Une gifle lancée par mon compagnon et arrivée sur ma joue. Cette gifle provoqua une réaction en chaîne quelque peu imprévisible.

Laissez-moi me présenter, je suis Sophie Baumgartner. J’ai vingt-six ans, brune aux yeux noisette, pas grande, mais pas petite ! Je plafonne à un mètre soixante. Je suis la troisième d’une famille de quatre enfants.

Ma famille est une famille parfaite. Des parents mariés depuis quarante ans, trois filles et un fils. Les deux aînés mariés, avec enfant, maison et chien. Moi, fiancée et bientôt mariée, mais sans travail, puisque pour mon homme, fidèle aux mêmes croyances que ma famille, la place de la femme est à la maison. J’étais heureuse dans mon petit monde de certitudes, coincée entre une mère qui me trouvait pas assez ou trop selon l’occasion et un futur mari qui m’avait persuadée que sans lui, je n’étais plus rien.

Vous voyez où je veux en venir ? Bien sûr…

L’homme merveilleux, aimé de mes parents, avait décidé de partir travailler à l’étranger, emportant avec lui sa femme. Elle, pas réellement ravie, s’était occupée de vendre meubles, bibelots et autres choses en prévision du grand départ et de la nouvelle vie qu’il voulait mener. Trois jours avant le grand départ, elle avait peur, peur de quitter son nid douillet, peur de quitter ceux qu’elle aimait, peur de se retrouver seule loin de tout ce qu’elle connaissait, alors elle refusa de partir comme ça après plusieurs mois de préparation. Je vous fais grâce de la conversation qui en suivit, elle s’étira lamentable entre des : tu ne peux pas me faire ça et des : tu n’es qu’une idiote et se finit par LA gifle.

L’avantage quand on a prévu de partir, c’est que pour quitter son ex, il n’y a plus grand-chose à em­baller, à peine une valise. Fuyant chez mes parents, déjà au courant par un coup de téléphone, je fus reçue avec un « t’es contente de tout foutre en l’air à cause d’un petit mouvement d’humeur, enfin tu as, dieu merci, le temps de réfléchir à ta connerie ! » Merci maman !

Deux jours plus tard, je savais deux choses : que jamais je ne retournerai avec mon ex et qu’il fallait que je parte d’ici et vite. Mes options ? Pas de boulot, pas d’amis prêts à m’héberger, ben oui, ce sont les mêmes que les siens, mais un billet d’avion déjà payé et l’argent de mes études pas faites sur mon compte.

Ce vol, nous devions le prendre ensemble et à chaque nouvel arrivant, je tressaillais de peur. À vingt minutes de l’embarquement, il n’était toujours pas là et je recommençais à respirer. J’allais partir seule et loin et ne jamais revenir, bref, j’allais faire exactement ce qui m’avait fait si peur. La vie de rêve dans ce pays, prévue avec mon ex servirait à quelque chose après tout : à ma renaissance. Bien décidée à mettre le plus de distance entre cette vie et la suivante, je me sentais forte, enfin, j’avais la trouille, mais une formidable envie de me prouver que non, je n’étais ni stupide, ni moche, ni inca­pable et que le nouveau monde m’appartenait.

Sauf que, arrivée à New-York, assise sur ma valise au milieu de la foule, je n’en menais pas large. Quoi faire, maintenant ? Où aller ?

Avisant une agence de voyage, je décidais de laisser le hasard décider, je fermais les yeux, attrapais un prospectus, voilà où j’irais. Contente de moi, je rentrais dans l’agence en tendant le prospectus à la jolie blonde qui s’y trouvait. Le hasard se planta grave. La demoiselle derrière son ordinateur me dit avec un grand sourire :

–  Ah, Paris au printemps, c’est magnifique.

Mais non, non, pas Paris, pas l’Europe, quel con ce hasard ! Je me décomposais, à ma tête, elle avait compris que quelque chose n’allait pas, alors elle me demanda ce que j’avais, je fondis en larme et en bégayant. Je lui narrais mon histoire, en finissant par un : je veux du calme. Elle était parfaite, elle m’écouta sans rien dire en me fournissant en mouchoir. Puis elle me dit :

– Du calme, de la nature et loin de lui. C’est ça ?

Je fis oui de la tête.

– Hé, Mandy, tu avais été où en vacances l’année passée, tu sais ce bled perdu ?

Sa collègue ap­procha.

– C’est perdu, mais joli, il y a un lac, un endroit rêvé pour se reposer.

– Vendu ! Répondis-je avec un grand sourire entre mes larmes.

Il faut vraiment que j’apprenne à réfléchir avant de parler, vol avec deux escales, puis changement d’appareil, puis à nouveau une escale, un trajet presque aussi long que Paris-New-York, Youpi ! Perdue, j’allais l’être et mon enthousiasme disparaissait à mesure que mes heures de vols augmen­taient. J’étais en fuite, avouons-le. J’allais, je ne savais pas où. Je n’avais rien à y faire.

Je devais trouver une idée ! Il me fallait un plan !

Le formidable pourquoi pas tu peux le faire c’était transformé en mais pourquoi l’as tu fait, puis en t’es qu’une idiote dès que j’ai posé un pied dans le minuscule avion douze places qui devait m’emme­ner dans un bled dont je ne suis pas capable de retenir le nom, coincée entre des marchandises di­verses et variées ou, à l’odeur, pas loin d’être avariées. Ben oui, agir avant de penser, ça pose par­fois des petits soucis surtout lorsqu’on ne l’a jamais fait.

Le fameux plan que je n’avais pas trouvé depuis, c’est le passager à côté de moi qui m’en donna l’idée. Il m’avait assommé de questions sur qui, où, quoi, comment, etc. Devant mes réponses pas claires, il en avait conclu que je cherchais une maison à acheter pour les vacances et pourquoi pas ?

Je cogitais dur, point un, acheter une maison, ce qui m’éviterait de faire demi-tour aux premières difficultés, du moins je voyais ça comme ça. Point deux, trouver du travail, dans une région touris­tique, je devrais m’en sortir. Point trois… Je n’avais pas de point trois, mon plan n’allait pas loin. Il avait juste l’avantage d’exister. Un peu… Voilà, un début, un presque rien, mais un peu.

Je profitais de la dernière escale, hé oui, encore une, pour faire ma recherche. Je tombais sur une an­nonce : Une maison à vendre avec travaux, cuisine, salon-salle à manger et une grande salle de bain au rez, trois chambres à l’étage, pas chère, loin d’être neuve et, d’après les photos, abandonnée depuis des années. Cette petite maison me semblait parfaite si j’évitais de penser à la somme incroyable de travaux qu’il faudrait pour juste la rendre habitable et je ne parle pas de confortable…

Bref, dans un élan de fol optimisme, j’avais appelé l’agence qui la vendait, baragouiné comme je pouvais mon intérêt et fixé un rendez-vous de visite. C’est emplie de fierté que je remontais dans le coucou volant qui allait m’amener vers mon coup de cœur.

J’étais épuisée, je sentais aussi mauvais que le carton qui restait à livrer et avec mes cernes sous les yeux, je devais ressembler à un panda sous calmant.

Voilà comment j’arrivais dans ma première nouvelle vie. Vous m’y suivez ?

Chapitre 1

En descendant de l’avion, j’étais super fière de moi ! Là, sur le banc devant la piste du mini aéroport, je doutais et plus j’attendais la voiture que j’avais cru comprendre que l’on m’envoyait, plus je paniquais. Pas une petite panique commune à tous, non, une vraie, immense, intense, explosive, dévastatrice, panique me lais­sant là, incapable de réfléchir et faisait tourner en boucle dans ma tête des scénarios catastrophes des plus terrifiantes.

J’ai une grande imagination. ce qui n’est dans ces moments-là, pas une qualité, croyez-moi, entre on m’a oublié et je vais me faire attaquer par un tueur en série ou un ours affamé, un loup peut-être ? D’ailleurs ce corbeau me regardait d’une drôle de manière, non ? Mon esprit s’amusait à me voir mourir de mille manières plus gores les unes que les autres. Ça a duré des heures soit 10 min que l’on se fie à mon esprit ou à mon téléphone qui ne sont pas du tout d’accord entre eux.

Au moment où une jolie brune souriante s’avança enfin vers moi en me tendant la main, un immense sou­rire aux lèvres, mon cerveau quitta mes talons où il se planquait et se remit à fonctionner, ouf !

– Bonjour. me dit-elle, en français !

Je la fixais hébétée, mais ravie, j’étais sauvée de l’ours, du loup, du corbeau et du tueur psychopathe qui m’avaient tous menacée !

– Je suis Ada, continua-t-elle, votre accent m’a soufflé que vous étiez de langue française.

– Bonjour, euh oui, enfin, je suis pas française enfin, mais oui, je parle enfin, c’est sympa que vous, enfin, c’est éton­nant, mais je, Sophie, enfin ravie, je suis.

Et au milieu de ce cafouillis verbal empli d’enfin, je lui tendis ma main en souriant.

– Sophie ? C’est ça ? Bienvenue ! Je ne vous ai pas trop fait attendre ?

Elle était plus grande que moi d’au moins une tête, pas difficile, je vous rappelle que je culmine à 1,60 m, non je ne suis pas petite, fine avec des yeux bruns pétillants qui illuminaient un visage un peu trop allongé, encadré d’une cas­cade brune tombant dans son dos et vêtue d’un petit tailleur pantalon bleu. Elle avait tout de la femme d’affaires et elle me détaillait curieuse, à côté d’elle, je devais ressembler à une sans-abri, avec mes poches sous les yeux, mon pantalon noir et mon t-shirt froissé.

– Désolée, bonjour Ada, je suis Sophie, je parle français et je suis vraiment ravie de vous rencon­trer ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point !

J’avais réussi à faire des phrases sans bafouiller et sans trop me sentir idiote. Je lui souriais à pré­sent et me sentais sauvée.

– Je m’en doutais, pouffa-t-elle. Mais, ici, on dit, tu ! Viens, nous avons encore un bout de route avant la ville et je veux tout savoir de ce qui t’amène ici. Nous discuterons dans ma voiture.

Elle attrapa ma valise d’une main, la balança dans la voiture et fit le tour pour se mettre au volant, avant de s’inquiéter.

– Tu n’as rien d’autre ? Tes bagages arrivent plus tard ?

– Rien d’autre ! Juste moi !

Elle me fixa un instant, troublée et dit :

– Nouveau départ ?

– Oui !

Je la fixais fièrement, oui, nouveau départ et rien de mon passé ne devait avoir de place ici. J’étais fermement décidée à tirer un trait sur la gentille, timide et effacée Sophie.

– Alors tu as choisi le bon coin ! Tu verras, la ville est sympa, un peu perdu hors saison, mais on s’y sent bien.

– Pas grave, là tout ce que je veux, c’est du calme et du temps pour moi.

Elle rit de bon cœur et me fit un clin d’œil.

– Ce n’est pas avec les animations du coin que tu vas être débordée ! Je comprends mieux ton choix cette maison est en dehors de la ville, cinq kilomètres, ce n’est pas le meilleur moyen pour s’intégrer, mais si tu cherches le calme, tu vas le trouver. Bien que je pense que pour le début, tu devrais t’installer plus près du centre.

– Comment ça la maison, tu n’es pas envoyée par l’agence de tourisme ?

– Oui, mais je m’occupe aussi d’immobilier et d’autre chose. Je t’y conduirai demain et j’ai d’autres maisons à te montrer, tu sais. Pour le moment, je vais te déposer à l’hôtel, en ville, tu as réservé pour une semaine. Il faut bien ça pour s’habituer. Tu verras que c’est calme en cette saison.

Calée dans mon siège, je me laissais bercer par les paroles d’Ada qui me décrivait la petite ville, les coins à voir et que connaître pour m’y sentir chez moi. Elle insistait sur la froideur relative des habi­tants, peu enclin à faire confiance au premier regard, beaucoup arrivaient ici, pour ne pas rester, mais si je tenais bon, au moins une année, je verrais le changement dans leur comportement. Je lui parlais des raisons qui m’avaient amenée ici que du très banal finis-je par dire. Elle fit non de la tête et se lança dans un discours sur le courage de changer. Elle était d’une curiosité incroyable et d’une gentillesse intrigante pour la nouvelle arrivée que j’étais.

Je me sentais bien là, dans ce pick-up défoncé à écouter une parfaite inconnue me parler comme si nous étions de vieilles amies, démentant en même temps ces dires sur la froideur des gens du coin.

Puis elle me parla de la maison longtemps, sérieusement comme si elle tentait de me faire changer d’avis, trop loin, perdu dans les bois, difficile pour quelqu’un comme moi, elle insistait sur les his­toires de fantômes qui s’y rattachaient, de la difficulté des travaux, tellement que je finis par lui de­mander si elle souhaitait la vendre ou pas.

Elle me fixa et me dit :

– Ce n’est pas ça, mais il y a déjà eu quatre propriétaires et ils ne sont pas restés et j’ai envie que tu restes, au moins un peu, ce n’est pas souvent que je peux parler français et cela me manque, c’est ma langue maternelle et puis, la maison est vraiment loin de tout et en mauvais état, il faut bien le reconnaître, plein de travaux commencés et jamais finis. J’en ai d’autres à te montrer, tu sais, plus proche de la ville, mais quand même un peu perdu. Ce serait peut-être mieux ? J’ai bien compris que tu étais arrivée ici un peu par hasard et pour changer de vie, ce n’est pas tou­jours facile, alors pourquoi commencer par une maison si loin ? Tu pourrais t’installer en ville et voire comment tu t’y sens avant de t’isoler autant. Il n’y a pas d’urgence à acheter quelque chose, ce n’est pas ici que tu risques de perdre une maison si tu ne l’achètes pas tout de suite, gri­maça-t-elle. C’est tellement calme que la vente n’est qu’un passe-temps, je suis guide en mon­tagne le reste du temps et les locations se font par l’office de tourisme. Alors je peux te pro­mettre que même dans un an, la maison sera toujours là, si tu y tiens.

Que dire ? Que m’isoler était justement ce que je voulais, disparaître et prendre le temps de savoir qui j’étais puis m’intégrer, mais pas dans l’immédiat. J’aimais l’idée de vivre loin de tout, sans personne, sauf mon café ! Oui, parce qu’entre mon café et moi l’histoire d’amour était totale et éternelle. Voilà, une vie simple sans personne pour me prendre la tête, me juger, me blesser, me gou­verner. Devenir moi était le but de cette aventure, pas devenir membre émérite de la communauté.

– C’est ce que je souhaite, la ville, tu sais, je n’aime pas, trop de monde et de bruit pour moi. Je cherche le calme. J’en ai besoin là.

Elle rit franchement, un bon moment puis me montra la ville en question qui apparaissait entre les sapins. Ok, elle ressemblait plus à un gros village perdu dans la montagne qu’à une métropole, pas un seul bâtiment de plus de trois étages, une grande rue longeant le lac et des parcs, partout, beau­coup comme si la nature avait bien voulu céder quelques morceaux de terre de-ci de-là pour une mai­son, mais n’avait pas voulu abandonner le lieu.

Je me mis à rire aussi.

– Ce n’est pas tout à fait la ville que j’attendais, je le reconnais. Alors, je verrai ces maisons que tu as en réserve, mais pas au centre, on est bien d’accord ?

– Promis, tu verras, il y a le choix. Pour ces prochains jours, tu devras t’y faire, l’hôtel est sur la grande rue. Mais, je t’assure que ce sera calme, nous ne sommes pas en saison.

– Saison de quoi ?

– Ski et randonnée, deux des activités possibles ici, il y a aussi un peu de chasse.

Elle haussa les épaules et grimaça en le disant.

– Mais c’est plus loin, les chasseurs ne font qu’une halte ici. Tu sais skier ?

Là, j’éclatais de rire.

– Non, pourtant je viens d’une région de montagne pleine de station, mais je n’ai jamais appris. Par contre, le ski de fond ou les raquettes, oui.

Elle me fixa et se mit à rire.

– Alors tu pourras en faire sans aller plus loin, en hiver ce n’est pas la neige qui manque ici.

C’est de joyeuse humeur que je débarquais devant la façade fatiguée de l’hôtel : le royal ! Qui de­vait avoir été royal quelques siècles plus tôt. L’hôtel comme la ville semblait figé dans le passé, loin de nos temps modernes et j’en étais ravie.

La porte de la voiture juste claquée, une femme, la soixantaine, à l’allure de grand-mère, attrapa ma valise, faisant signe de la main à Ada qui me criait à demain en agitant la main.

– Bonjour, petite, contente de voir une amie de notre Ada, viens, je t’ai préparé notre meilleure chambre, je vais te monter un plateau, comme ça tu pourras te reposer tranquillement, le voyage à dû être long. Ah, la France, Ada s’en ennuie parfois, mais c’est bien si ses amies se décident à venir la voir, depuis le temps. Elle nous a dit que tu pensais à venir vivre ici, toi aussi, ce serait bien pour elle, les Européens ne réagissent pas toujours comme nous, mais tu t’y feras, elle va t’aider ce sera plus simple pour toi, voilà nous y sommes, ne t’inquiète de rien, repose-toi, le pe­tit déjeuner est servi à sept heures. Je reviens tout de suite avec de quoi manger. J’espère que tu aimes les patates douces, ma petite.

Noyée, j’étais noyée par un flot ininterrompu de paroles, lancés avec gentillesse, mais sans pause par une dame qui avait dû comprendre de travers les paroles d’Ada ou alors c’est que mon anglais était encore pire que je le pensais.

Dans le doute, je ne disais rien, souriante et hochant de la tête dès qu’elle reprenait sa respiration, j’espérai qu’elle ne verra là qu’une nana fatiguée et pas une idiote incapable de parler.

Elle m’abandonna dans une jolie chambre avec grand lit en plein centre, une table coincée sous la fenêtre et deux chaises. Une petite salle de bain sur le côté me faisait de l’œil et je cédais à son appel, ravie d’y découvrir une baignoire.

Alors que l’eau coulait, la porte s’ouvrit sans que personne frappe et la dame dont j’ignorais toujours le nom, les bras chargés d’un plateau, pointa son nez. Elle le posa sur la table près de la fenêtre, mit ses mains sur ses hanches, me fixa, sourit et disparu.

Voilà, je restais bête un instant, des gens froids ? Il devait y avoir erreur. J’avais l’impression d’être tombée dans la maison d’une lointaine cousine qui était ravie d’avoir de la compagnie et je crai­gnais qu’un interrogatoire en ordre arrive avec le petit déjeuner, voire que faire la vaisselle soit com­prise dans le lot, comme chez tata.

Pour le moment, mon estomac remit mon cerveau en marche et c’est décidé que je transportais le plateau dans la salle de bains où je m’installais dans la baignoire, le calant entre elle et le lavabo. Une heure plus tard, je me traînais mollement de la baignoire au lit et ne vis plus rien du reste de cette étrange journée.

L’interrogatoire redouté n’a pas eu lieu, je n’avais croisé personne, strictement personne. Une table était prête, oui parce qu’il n’y avait que ma table de mise, un couvert et un petit déjeuner gardé au chaud, voilà, c’est tout. Moi, les tables, les chaises et le mur, et rien d’autre. Je mangeais, remontais dans ma chambre et quant à huit heures Ada y frappa, j’étais à deux doigts de l’embrasser, tellement je ne sa­vais pas quoi faire.

Toujours en tailleur bleu, mais celui-ci bleu foncé, les cheveux attachés dans une queue de cheval serrée, il n’y avait que ces yeux pétillants de malice qui venaient contredire le sérieux qu’elle affichait.

À peine un bonjour lancé, elle m’attrapait le bras et me poussait vers la sortie.

– On a beaucoup de choses à voir, j’ai plusieurs maisons à te montrer. Tu vas voir, elles sont parfaites comme tu voulais des travaux tu as vraiment le choix, ce n’est pas la demande la plus cou­rante.

Une ville à cyclone, voilà où j’étais tombée. Hop, elles apparaissent, emportaient mon cerveau et boum, le vent retombait et je ne comprenais plus rien ni où j’étais.

– Euh, bonjour, oui, chouette. Si tu veux.

Elle pilla net devant la porte de l’hôtel et me regarda.

– Oh, pardon, je suis parfois trop enthousiaste. Je m’emballe d’un coup et j’oublie que me suivre n’est pas facile. On me le reproche tout le temps. Je pense trop vite et j’oublie de parler du coup, on ne sait pas où je vais, mon oncle s’en plaint tout le temps.

Elle avait l’air si désolée que je ris franchement.

– Me voilà prévenue, nous allons donc voire ces fameuses maisons avec travaux et ensuite celle dans les bois ?

– Oui, celle dans les bois, uniquement si tu n’as pas trouvé ton bonheur avant, tu sais garde l’esprit ouvert et puis tu n’es pas pressée, l’hôtel est vide en cette saison, donc tu peux garder ta chambre un moment. Mona te fera un prix, j’en suis sûr.

– Mona ?

– Oui, la patronne. Elle t’a accueilli hier.

Je fis une grimace en y repensant.

– Elle m’a attrapé, poussé dans l’escalier jusqu’à ma chambre en me sous-entendant que tes amies t’avaient laissée tomber et m’a planté là. Oh, elle m’a aussi amené à manger, mais a dû oublier les présentations, tu n’es pas la seule tornade du coin.

Ada, rougit, mais vraiment, elle devient écarlate, je sentais la chaleur qui se dégageait de ses joues. Elle baissa les yeux en marmonnant :

– J’ai trouvé plus simple de dire que je te connaissais. On est hors saison et Mona t’aurait fait crouler sous ses questions et c’est aussi plus simple pour ache­ter, les prix seront plus bas pour une amie que pour un touriste, alors je me suis permise…

Je comprenais, une amie, on l’accueille, une étrangère non, ce serait plus simple pour moi de me faire accepter en ville. Ce qui était gentil de sa part, mais je ne comprenais pas pourquoi cette fille tenait tant à ce que je reste.

– Pourquoi fais-tu ça pour moi ? On ne se connaît pas. Pourquoi tiens-tu tant à ce que je reste ?

– Tu sais, souffle-t-elle en regardant au loin. Je suis arrivée il y a seize ans, j’avais quatorze ans et la men­talité entre l’Europe et ici, je t’assure, c’est vraiment différent, j’ai eu du mal à m’y faire et puis parler français me manque réellement, j’ai l’impression de le perdre chaque année un peu plus et avec lui, ce sont des souvenirs qui partent.

Elle baissa la tête et regarda ses pieds.

– À ce point-là différent ? En quoi ? Et, si tu n’aimes pas la vie ici pourquoi es-tu restée ?

– Je n’ai pas dit que ça ne me plaisait pas, j’aime la vie ici. Juste que je ne me suis pas fait de vraies amies. Lorsque j’ai perdu mes parents, je suis venue vivre chez mon oncle, ma seule fa­mille. Il n’était pas prêt à s’occuper d’une ado de la ville. Elle rit doucement. Pauvre tonton, je lui en ai fait voir. Mon oncle n’est pas très sociable, il vivait loin de la ville et y a déménagé à mon arrivée. Les choses n’ont pas été simples. Je n’ai rien fait pour les rendre faciles. J’en suis consciente.

Il a vieilli et c’est vraiment ma seule famille. Je n’ai pas envie de partir loin de lui, même si depuis quelques années, il est retourné à sa cabane et moi, je suis restée en ville. Je me sens chez moi ici, mais avoir une amie avec qui partager me manque. J’aurais pu m’en faire, mais mes premières an­nées, tu sais, je n’ai pas été sympa et même pire. J’avais du mal à accepter d’avoir dû tout quitter et je l’ai fait payer à tous ceux qui m’approchaient.

Elle leva les yeux au ciel, ils s’étaient assombris alors qu’elle parlait.

– Bref, je ne me suis pas faite d’amies, alors, je me suis dit…

– Pourquoi pas la débile qui débarque dont ne sait où et sans savoir où elle met les pieds ?

– Non, tu n’es pas…

je l’interrompis en riant.

– Je rigole, mais je te comprends. Je pensais avoir des amis et ils m’ont laissé tomber, ce n’était pas réellement des amis. Alors, je peux comprendre. En plus, tu parles français, c’est un atout ma­jeur pour moi, une vraie chance en fait.

Je lui souris, elle me sourit en retour en me tendant la main elle dit :

– Salut, je suis Adeline Chérine, mes amis m’appellent Ada.

Je lui serrais la main.

– Salut, je suis Sophie Baumgartner et je t’interdis de m’appeler Soso…

Une poigne de main franche cella notre pacte. J’avais une amie apparue comme par magie alors que je pensais im­possible de m’en refaire une dans cette nouvelle vie. Une petite voix me souffla qu’il y avait certainement une arnaque là-dessous, j’y penserai plus tard pour le moment j’appréciais de connaître quelqu’un dans ma nouvelle vie.

Chapitre 2

Elle tint parole et me fit visiter, six maisons, toutes charmantes du même modèle que celle qui m’avait amené ici. Pas très grandes, deux étages, chauffage au bois et des travaux, beaucoup de tra­vaux, pour toutes.

Mais je ne craquais pas, il me manquait à chaque fois un quelque chose, un je ne sais quoi, rien n’y faisait, pas de coup de cœur pour elles. Dépitée, ma nouvelle amie finit par m’amener à ma maison.

Oui, ma maison, sans aucun doute possible, j’en étais tombée amoureuse sur la photo de l’annonce et ce sentiment devint une évidence quand je la vis et l’avoir à moi devint urgent.

Perdue, elle l’était, en mauvais état moyennement, les anciens propriétaires avaient commencé les travaux, mais rien n’était fini. Le toit perdait ses tuiles, les volets qui restaient pendaient et servaient de perchoirs aux corbeaux, la peinture n’avait de blanc que le souvenir.

Pour ouvrir la porte, il fallut à Ada un grand coup d’épaule et le grincement qui suivit me fit rire. Le salon était rempli de matériel et il était impossible d’en voir la taille, la cuisine datait de l’époque des fourneaux à bois et les chambres, seules pièces à peu près finies, étaient remplies de toiles d’araignée, seules habitantes du coin depuis longtemps. La maison était sur une petite butte dégagée, entourée d’arbres, cachée de la ville, probablement hantée insistait Ada.

Ok, une vieille maison de bois dans les bois, hantée, me faisait de l’œil et je craquais. Je la voulais ! Et, je la voulais maintenant, pas dans une année. Elle, pas une autre.

C’est une Ada soupirante qui me ramena en ville. Elle bouda jusqu’à ce que je lui dise :

– Boude pas, là au moins, tu as une excuse pour rester dormir, trop loin pour rentrer de nuit pour les jeunes filles sages que nous sommes.

Elle sourit, hocha la tête et rajouta :

– Et personne pour savoir à quelle heure et dans quel état on s’est couché…

J’éclatais de rire. Fin de la bouderie, début d’un concours de bêtises sur la curiosité des gens des petites villes et de comment éviter de se faire pincer quand on est un jeune du coin. C’est riant comme des petites filles que nous arrivions en ville, elle me traîna à son bureau où son chef, un gros type en tenu de chasse, me salua à peine d’un yo avant de replonger son nez dans son ordinateur. Elle me fit m’asseoir dans un joli canapé qui semblait s’être égaré dans un coin de la pièce et prit les documents de vente sur le second bureau. Elle les avait préparés au cas où, me dit-elle.

– Tu es vraiment sûr ? Tu ne veux pas y réfléchir encore ? Me redemanda-t-elle.

– Oui, je suis sûre, arrête maintenant sinon je t’engage pour les travaux !

La voix de son patron sonna dans la pièce.

– Parlez pas français ici, je veux pas qu’on vienne me dire que je suis un escroc qui profite des touristes.

– C’est pas une touriste, boss, répondit Ada, C’est une de mes amies qui vient s’installer ici. Elle loue pas, elle achète.

La tête du boss sorti de derrière l’écran.

– Elle achète ?

– Oui, et cash !

– Oh, mais le contrat est en anglais, pas dans sa langue.

– Je sais, mais elle parle aussi anglais, elle manque juste de pratique, pour ses débuts, c’est plus simple si je traduis.

– Ok, mais elle achète quoi ?

Elle me fixa et me demanda en anglais cette fois :

– Tu es sûr, vraiment ?

– Oui, dis-je, ou plutôt yes…

Le regard de son boss allait d’elle à moi, ses sourcils froncés, tentant de comprendre l’hésitation d’Ada.

– Elle veut laquelle ? Redemanda-t-il.

– La maison hantée, grimaça Ada.

– Ah, celle-là, tu lui as raconté ?

– Oui, enfin elle n’y croit pas, j’ai pourtant essayé.

– C’est ton amie, ton problème. Faites un tour à la bibliothèque avant la vente, ça pourrait lui faire changer d’avis.

Elle fit oui de la tête et même si j’insistais pour signer tout de suite, elle me proposa de prendre un peu de temps avant.

– Tu sais, il te faut une voiture et chiffrer les travaux et leur durée. Tu pourrais louer quelque chose en attendant et puis il faut tout commander, ici il n’y a pas beaucoup de magasins alors, tu vois…

Ce que je voyais surtout, c’est le manque d’entrain qui ressortait, le sien et celui de son boss, sans que je puisse voir en quoi cette maison était un monstre. Pour moi, ce n’était que croyances et médisances. La maison isolée pouvait sans aucun doute prêter à ce genre de légendes urbaines. Si fantômes il y avait, j’étais prête à leur tenir tête et à les virer de là parce que cette maison, je la voulais. Mais, je pouvais attendre encore un peu, je n’étais pas à un jour près et il me fallait recon­naître que oui, j’avais besoin d’une voiture, de quelqu’un qui me montre où tout acheter, du clou au lit. Donc en attendant, je pouvais prendre le temps de visiter la bibliothèque et les magasins du coin.

– Bon, d’accord, finis-je par dire en me levant du canapé. Tu as gagné. Allons voir cette biblio­thèque.

– Super !

Fut la seule réponse que j’eus et elle me poussa dehors en lançant un à demain à son boss. L’avantage des petites villes, c’est que tout est proche. Trois immeubles plus loin se trouvait l’école qui cachait une bibliothèque incroyable, une merveille, vraiment. La bibliothécaire d’une quaran­taine d’années, était blonde plus petites que moi avec des yeux verts à tomber. Une véritable poupée qui ne correspondait pas réellement à l’idée que l’on se fait de la bibliothécaire vieille fille et coincée. La petite dame discutait avec un homme grand, pâle et presque chauve. Ada me précisa que Flo tenait depuis peu la bibliothèque et que James, le vieil homme, était l’ancien bibliothécaire et lui correspondait à l’idée que l’on se fait d’un bibliothécaire, vieux, sérieux et peu souriant.

Ils discutaient en chuchotant, penchés sur un livre. Ils levèrent la tête en même temps et Ada se transforma d’un coup en petite fille gênée, au seul regard du vieux monsieur, ça me fit sourire. Flo vint vers nous et me fixa étonnée.

– Bonjour, dis-je.

– Bonjour, répondit-elle et elle ne dit plus rien d’autre.

Ada demanda timidement si je pouvais consulter les archives des journaux de la région à quoi un pourquoi et un haussement de sourcils lui répondirent.

– Je m’intéresse à la maison hantée !

Deux yeux glaciaux me fixèrent.

– Vous croyez à ses bêtises ?

Le ton était sec, agacé et elle ne me regardait plus, mais fixait Ada.

– Non, mais on m’a conseillé de me renseigner avant de l’acheter.

– Bien, les yeux verts pivotèrent vers moi, je comprends, vous savez les gens d’ici ont leurs lé­gendes.

– Je n’en doute pas, fis-je avec un petit sourire. Pourtant, j’avoue que connaître le passé de la maison serait un plus, si je trouvais des plans…

– Impossible, me coupa-t-elle, dans les coins les plans…

Son regard était interrogateur, bon sang, on pouvait lire dans ses yeux la moindre de ses émotions.

C’était troublant. Elle me fit signe de la suivre. La salle des archives, comme toute bonne salle d’ar­chive, était au fond, tout au fond, remplie d’armoires en métal avec une table au centre, le tout sentait la pous­sière, normal.

– Nous n’avons rien sur informatique, dit-elle, du moins rien de récent. James n’était pas…

La phrase laissée en suspens comme si personne ne pouvait comprendre à quel point ce James était hors du temps.

– Ce n’est pas grave, je préfère de loin le papier.

Elle me sourit d’un coup.

– Les jeunes et leurs ordinateurs ne comprennent plus rien aux livres, dit-elle en haussant les épaules.

– Et pourtant, le toucher, l’odeur, le plaisir de tourner les pages, dis-je pour compléter sa phrase.

Et hop, les yeux verts me scrutèrent plus intensément encore cette fois-ci, ils étaient tellement expressifs, mais leur propriétaire ne dit rien de plus que :

– Je vous laisse, Ada sait où chercher, n’est-ce pas ?

Sa voix se fit mielleuse lorsqu’elle lui parla et me fit froid dans le dos. Oui, Ada savait exactement où chercher et quels articles me faire lire. Le premier, le plus ancien, parlait de la découverte de la femme du premier propriétaire retrou­vée assassinée dans la cuisine, le mari étant porté disparut, mais suspect. Le second du troi­sième ou quatrième propriétaire retrouvé pendu dans sa chambre puis une série impressionnante d’article annonçant les nombreux accidents arrivés aux différents ouvriers engagés pour y faire des travaux puis quatre propriétaires différents avaient eu des pépins plus ou moins impor­tants, allant de la perte d’un doigt, resté coincé dans une porte, à une commotion due à une chute dans l’escalier.

Bon, je devais bien admettre que la maison n’aimait pas trop les étrangers. Si fantômes il y a, la femme du premier couple à y avoir vécu semblait être toute désignée, elle ou son mari, jamais re­trouvé, mais rien n’y faisait, je la voulais. Allez comprendre…

Je promis à Ada que si perte d’un doigt il y avait, je déménagerais tout de suite même si j’en avais neuf de plus. J’étais sérieuse, vraiment ! Mais, elle soupira, secoua la tête et me dit :

– Viens, j’ai faim !

Elle ne dit plus un mot jusqu’à ce que nous soyons assisse à la table d’un des deux restaurants de la ville. Le Grill, un simple nom justifié par les plats servi, tout était grillé de la viande aux légumes jusqu’aux nappes. Elle ne me dit pas un mot avant que nos plats arrivent. J’en avais profité pour re­garder les autres clients. Le restaurant était plein, pas une table de vide et les regards me passait des­sus, s’arrêtant sur Ada, avant de nous ignorer totalement.

– Tu m’en veux parce que je tiens toujours à acheter la maison ?

– Non, souffla-t-elle, je t’avoue que j’aurais préféré te voir rester en ville, c’est plus sûr, tu ne connais rien à la vie ici, mais j’aurais au moins tenté de te faire changer d’avis.

Elle pointa son menton vers la salle.

– Une réputation est vite faite ici, déjà te voir avec moi ne va pas t’aider alors si, en plus, tu achètes la maison maudite…

Du coup, je doutais de ne jamais m’adapter à cette ville. Elle ne semblait pas y être parvenue et bien que je comprenne son envie de se trouver une amie qui ne soit pas d’ici, je redoutais cette amitié, un peu trop rapide. Et, puis zut !

– He bien, au contraire, tu devrais être contente, d’un, personne ne saura jamais ce que j’y fais donc ce que tu y feras non plus. De deux, tu n’as pas besoin, avec moi, d’être ce que tu ne veux pas, je me fiche de ton passé, le mien n’est pas glorieux et franchement, je ne suis pas là pour me faire des amis. De trois, tu pourras les menacer de faire venir toutes tes folles d’amies de France pour les faire taire. Qui sait, je pourrais être un medium venu pour parler aux fantômes et c’est pour cela que je tiens à l’acheter, tes autres amies, sorcière, non ? Ça pourrait le faire ?

Un œil incrédule me fixa puis une lumière y dansa répondant à celle qui était dans mes yeux. Le rire nous prit par surprise. Vous savez, ce rire franc, heureux qui vous secoue de la tête au pied, magistral et renforcé par les regards sur nous.

Bien dix minutes plus tard, le calme revenu et difficilement maintenu, j’étais absolument convaincue d’être classée parmi les folles furieuses du coin.

– Si tu voulais passer pour quelqu’un de normal, c’est fichu…

– Tant mieux j’en avais marre d’être normal !

Je lui tirais la langue. Le pacte scellé la veille se renouvelait et mes doutes se turent, ça allait vite, mais je me sentais heureuse, finalement, je me fichais de ce que ces gens penseraient de moi, rappelez-vous, je ne suis pas venue me faire des amis. Une, c’était déjà bien plus que prévu. Elle passa la soirée à me montrer discrètement les personnes présentent, me faisant un petit topo sur leur vie, tout se savait ici. Le temps fila, je me sentais bien et mon « non » projet semblait prendre une tournure intéressante !

J’avais hâte et je me sentais prête à remuer des montagnes.

Chapitre 3

Refusant toujours de me laisser signer l’acte de vente, Ada m’avait fourni les papiers concernant la maison. Il y avait l’état des lieux, enfin surtout la liste des travaux à faire d’urgence et le devis des travaux. Mes économies n’y suffiraient pas si je devais faire appel à une entreprise. Une fois bien épluché la liste, j’en avais conclu, optimiste, qu’à part le toit, je devrais pouvoir tout faire de mes blanches mains. Je décidais par où commencer, la salle de bains me semblait être l’obligation d’ur­gence, puis je fis une magnifique liste de ce dont j’aurais besoin, longue de plusieurs kilomètres. Non, je n’exagérais pas. Elle commençait par trouver une voiture, ou un bus, ou un camion, enfin un n’importe quoi avec des roues et un coffre, un grand, au vu des travaux prévus et avec un budget serré, du neuf était impossible.

Impossible n’étant presque pas Ada, elle prit les choses en main et je me retrouvais devant une femme d’une cinquantaine d’années, grande, charpentée comme un bûcheron qui me fixait d’un drôle d’air. Mais, si vous savez, ce regard que les natifs d’un coin posent sur ceux qui débarquent et qui dit : toi tu ne vas pas faire de vieux os ici, charmant !

Sauf que sans trop savoir comment le regard se modifia au fur et à mesure qu’Ada me présentait et expliquait mes besoins. Je me retrouvais avec une jeep rouillée et une remorque qui l’était encore plus, en moins de dix minutes et la vente se conclut par :

– Tu peux payer en plusieurs fois si tu restes, sinon je reprends le tout quoique tu aies déjà payé.

Ok, c’était simple et précis.

– Merci madame.

– Pas madame, Suzanne, juste Suzanne.

– Merci Suzanne, fis-je en lui tendant la main.

Elle la saisit entre les deux siennes et après un instant dit doucement :

– Soit la bienvenue, la vie n’est pas facile ici, mais si tu t’accroches, tu devrais t’y plaire. Passes me voir si tu as besoin de quelque chose.

Elle nous fit un signe de tête avant de partir.

– La voiture, c’est fait. Viens, cette fois-ci, tu peux signer les papiers pour la maison ! Je t’ai obte­nu un rabais. Ils sont pressés de vendre.

J’avais loupé quelque chose, non ? Les papiers comme ça, boum et en vitesse, je vous prie. J’avais vraiment loupé quelque chose. Rien compris moi. Bref, en moins d’une semaine, j’avais une mai­son presque en ruine, une voiture qui ne valait pas mieux, une remorque qui grinçait tellement que l’on devait m’entendre de plusieurs kilomètres, un compte dans le seul magasin de bricolage du coin, le tout mis en place au pas de course par une Ada survoltée qui ne me laissait pas le temps de souf­fler.

En ville, on commençait à me reconnaître, l’attraction de la nouveauté ne s’essoufflait pas aussi vite que je l’avais espéré et les regards qui s’attardaient sur moi me mettaient mal à l’aise, j’avais hâte de pouvoir filer loin de tous. Oui, même loin d’Ada dont je ne comprenais pas l’enthousiasme frénétique de ces derniers jours et qui m’épuisait.

Papiers signés devant l’œil attentif de Bogdan, le patron d’Ada. Mon compte en banque dépouillé de beaucoup moins que prévu. C’est l’esprit conquérant et toute seule, comme une grande que je me rendis « chez moi » avec l’espoir fou, j’en suis consciente, de pouvoir rapidement m’y installer. Lorsqu’au dernier contour, la maison se fit visible, je stoppais net.

Chez moi, fut la seule chose à laquelle je pensais, chez moi et loin de tout. Un vrai bonheur m’envahit, sauvage, puissant, chez moi, toute seule.

Je restais là à contempler un long moment cette maison qui m’avait fait tant envie et qui aujourd’hui était en passe de devenir mon foyer. Je profitais du calme. Je profitais de ce sentiment de confiance qui grandissait en moi. Je prenais le temps de paniquer, un peu, devant l’ampleur de la tâche puis me décidais à me bouger. Je fis le reste à pied, le coin était si calme que je n’avais pas envie de troubler ce silence avec un moteur. Je m’approchais et caressais la porte du bout des doigts en murmurant.

– Salut, toi, c’est moi, tu penses que l’on va s’entendre ? J’en ai bien envie, tu sais.

Je restais là, devant cette porte ne sachant trop ce que je voulais faire puis je me traitais d’an­douille, ris un peu et ouvris cette fichue porte pour faire le tour de MA maison !

Rien de bien remarquable, il faut le reconnaître, une cuisine assez grande, séparée du salon-salle à manger envahi de matériel, dont il faudra bien que je fasse l’inventaire et une salle de bain où ne restait qu’un trône et un bout de miroir perdu au milieu de mor­ceaux de carrelage. Un désastre qui me fit soupirer. Arriverais-je à m’en sortir ? En regardant de plus près je fus pris de doutes monstrueux qui m’accompagnèrent à l’étage, là, les trois chambres étaient vides, les murs repeint et habitable en l’état, une fois délogées les centaines d’araignées qui les avaient colonisés.

Une odeur de moisi envahissait le tout. J’ouvrais les fenêtres, débloquais comme je pus les vo­lets qui restaient et laissais entrer le soleil et l’air pur. Le monstrueux doute qui me tenait compagnie ne résista pas à la vue sur les arbres et au silence qui régnait. Je voulais vivre ici et j’allais y arriver.

Laissant tout ouvert, j’attaquais l’inventaire de ce que contenait le salon, entre les fenêtres et les meubles rassemblés là, je trouvais un tableau noir où des dessins d’enfants à la craie étaient à moi­tié effacés. Je le posais contre un mur, le nettoyais avec ma manche et en riant, je notais : Bonjour à vous fantômes de la maison, je suis Sophie et je vais vivre ici, j’espère que nous serons amis dans un avenir proche.

Je rigolais et commençais à effacer ma demande d’amitié quand un klaxon m’interrompit. Ada arri­vait. Elle bossait quand elle ? Donc je disais, Ada arrivait avec dans sa voiture, le matériel com­plet de la parfaite femme de ménage. Elle avait même caché ses cheveux sous un long foulard. Je pouffais en la voyant.

– Tu changes de métier ?

– J’y songe, hors saison ce boulot est d’un ennui, tu n’imagines pas.

– Et nettoyer la maison t’as semblé une bonne occupation ?

– Non, mais te regarder faire, oui !

Elle me passa devant en me jetant un foulard.

– Au boulot, cria-t-elle comme le général qu’elle semblait être devenue avec moi.

C’est râlant ouvertement que je la suivis à l’intérieur et toujours en râlant devant son air faussement outré que nous avons attaqué la chasse aux araignées de l’étage.

J’étais alors, bien décidée à ne sor­tir de là qu’une fois les nettoyages finis, mais alors que je ramassais les débris de catelle dans la salle de bain. Je fus arrêtée net par le bout tranchant de l’une d’elle. Les doigts ça saigne, les miens en­core plus, ils saignent, vraiment, beaucoup. J’en mis partout, on pouvait me suivre à la trace, mince, et en plus un morceau était resté figé dans la coupure. Bien sûr, pas d’eau, pas de pansement, nous n’avions rien prévu.

Je râlais, pestais contre ma maladresse et les rire d’Ada ne m’aidèrent pas à me calmer. Je la fusillais du regard.

– Arre oi bin.. erci, finis-je par dire la bouche pleine de mon doigt, ce qui ne fit rien pour la cal­mer, bien au contraire.

Nettoyages terminés pour aujourd’hui, direction la ville et la pharmacie.

Une fois mon doigt déguisé en poupée, ma fierté écornée me poussa à abandonner ma soi-disant amie ricanante. J’étais trop fatiguée pour sortir et tout ce que je voulais, c’était un bon bain chaud et dormir. Mon doigt tapait encore et je me promis de commencer par m’équiper de gants dès le lendemain et en m’endormant, je songeais à tout ce que je devrais encore acheter.

Ada ne m’ayant pas laissé conduire, elle avait raison, j’aurais mis du sang partout, je devais me ta­per cinq kilomètres et des poussières à pied pour aller retrouver ma voiture.

En arrivant à la maison, je trouvais les fenêtres fermées. J’étais pourtant sûr de les avoir laissés ouvertes. Ada était probable­ment revenu les fermer, gentil à elle. J’effectuais un rapide tour et repartis en voiture cette fois-ci. L’achat de gants, achat hautement important, me ramenant en ville, je profitais pour étoffer un peu mon ma­tériel. Une brouette, une pelle et une ramassoire en fer me vengeraient de ces fichues catelles. Le reste de la journée, je l’occupais à contrôler ma liste et à réfléchir mollement assise dans le petit parc à ce qu’il me faudrait commander en premier. Je me décidais pour de nouvelles toilettes, ça, c’était urgent ! Réellement urgent !

Il me fallut plus d’une semaine pour vider tout le fatras qui s’entassait dans le moindre coin du rez, j’avais acheté un de ses abris de jardin en kit qui me serviraient d’entrepôt, cassé la pelle, plié la ra­massoire et découvert plusieurs muscles que j’ignorais posséder, eux aussi ignoraient qu’ils ser­vaient à quelque chose et leur réveil fut des plus douloureux.

L’absence d’Ada se faisait sentir, après les premiers jours où elle m’avait servi de nounous, elle avait repris son travail à plein temps, la sai­son avait commencé. Je souriais en pensant à elle à chaque fois que je passais devant le tableau noir, le jour où elle était venue fermer les fenêtres, elle avait répondu à mon message par un « moi aus­si » écrit avec soin à côté de ma note.

J’avançais dans les travaux, pas vite du tout, mais le temps était venu pour moi de quitter ma chambrette en ville. J’allais dormir sur un lit de camps, faire la cuisine sur un réchaud de camping, mais le plus important, j’avais des toilettes fonc­tionnelles. Le luxe !

Je n’avais pas revu Ada, je passais donc à son bureau pour lui annoncer mon emménagement. Elle n’y était pas. Son patron m’annonçant qu’elle était absente pour encore trois jours, je laissais un mot sur son bureau, un peu dépitée et je retournais pour la dernière fois à l’hôtel. Je vidais ma chambre et fis mes adieux à la ville avec soulagement. C’est euphorique que j’arrivais dans ma mai­son !

Euphorie qui une fois sur place ne dura que quarante-cinq minutes, maximum. Alors que je finissais mon installation de fortune, posant ma valise dans un coin du salon, trop flemmarde pour la monter dans une chambre et transportant mes affaires dans la salle de bain, mon front décida de faire une rencontre sonore avec la tablette du lavabo fantôme de la salle de bain. Ce fichu bout de porcelaine qui avait résisté à la destruction des anciens propriétaires, sûrement parce qu’il était plus que soli­dement fixé, c’est du moins l’impression qu’eut mon front. Je vis des étoiles, du sang couler devant mon œil, bobo, gros bobo et merde. J’enroulais ma tête dans une serviette après avoir désinfecté la plaie, avalais un cachet en râlant puis me couchais en espérant que ça passe. Pour une première journée, ce fut une journée mémorable, aïe !

Je me réveillais avec un atroce mal de tête et je ne bougeais pas. Je pris le temps de me souvenir de qui j’étais et où, d’être bien sûr que j’étais vivante que ma tête ne tournait pas trop. Ho, elle faisait mal, un mal de chien, mais je ne m’en tirais pas si mal. Un bon moment plus tard, je me levais en titubant en direction de la cuisine et de la petite pharma­cie qui s’y trouvait. J’avalais deux cachets, hésitais à en prendre un troisième et retournais me coucher. Grosse journée en vue.

C’est le soleil qui me réveilla le lendemain, ma tête allait mieux et bien que je me sentai vaseuse, mon estomac, lui, était en forme. Un café et deux tartines plus tard, je me dé­cidais à contrôler l’ampleur du désastre sur mon front. Une cicatrice légère au milieu d’une bosse, elle-même au milieu d’un bleu qui englobait mon œil et une partie de ma joue. Je ressemblais à un boxeur, le perdant bien sûr. Tablette de lavabo un, moi zéro !

Je ne sais pas pourquoi, je m’attendais à bien pire. Il me semblait avoir plus saigné, mais je ne trou­vais pourtant que quelques traces et uniquement à la salle de bain. Il faut croire que le choc avait été rude, sacrément rude, mais sans gros dégâts.

Dire que j’ai eu du mal à me remettre à mes travaux, n’est rien à côté du courage que je n’avais pas. Au fil de la journée, je passais plus de temps à rêvas­ser qu’à travailler. Je finis par m’installer dehors pour avaler mon sandwich, les journées rallon­geaient, le temps était plus doux et j’avais envie de profiter du soleil en ce début d’après-midi pour refaire le plein de volonté que je n’avais toujours pas et qui me faisait surtout tour­ner en rond. Lasse de mon manège et pour décider par où commencer, je finis par reprendre le ta­bleau noir, le nettoyais et commençais à noter :

Cuisine, ouvrir ou non ?

Sol, carrelage ou lino ?

Four, gaz ou électrique ?

Micro-onde ?

Salle de bain, place pour baignoire ou non ?

Quelles couleurs ?

Douche ?

Salon, mettre un nouveau sol ?

Garder la cheminée ouverte ?

Et ainsi de suite. La liste des questions s’agrandissait, celle des réponses ne bougeait pas. Le temps passait en interrogation et je me couchais en pensant à tout ce qui me restait à décider. Dans un grand élan de lucidité, je décidais de ne pas décider pour le moment ! Cette bonne résolution prise, je m’endormais.

C’est le hurlement suraigu d’une alarme qui me réveilla au petit matin. La sirène d’alarme se nom­mant Ada, était debout devant moi, gesticulante. Je crus comprendre des mots comme, folle, porte non fermée, visage défiguré, risque de mort, têtue et en danger, dit d’une voix si forte et aiguë que tous les chiens dans un rayon de dix km devaient hurler pour y répondre. Mon mal de tête était de retour ou était-ce un nouveau provoqué par le flot de parole qui se déversait sur moi ? Dans le doute, je re­fermais les yeux.

Oui, j’avais mal à la tête, oui, Ada hurlait, oui, il fallait arrêter ça.

– Bonjour, ça fait plaisir de te voir. Glissais-je rapidement alors qu’elle reprenait sa respiration.

– Ben pas à moi, répondit-elle tu as vu dans quel état tu es, dix jours et je te retrouve à moitié morte.

Sa voix tremblait un peu, me prouvant qu’elle était réellement inquiète.

– C’est rien, je t’assure, je me suis cognée, la tablette de la salle de bain a gagné, mais c’est plus moche que grave.

– As-tu mal à la tête ? Des vertiges ?

– Oui, non, mais oui, parce que tu hurles là.

– Non, je ne hurle pas, dit-elle en hurlant.

– Si, un peu quand même.

– Non, juste ce qu’il faut ! Et il faut bien que tu te rendes compte de tes bêtises, non ?

– Hurler, ça me donne plutôt envie de faire le contraire, répondis-je en riant.

Elle soupira, une fois, deux fois, trois fois, ferma les yeux, puis avec un quatrième soupire, dit beau­coup plus calmement :

– Quand j’ai trouvé la porte ouverte, j’ai eu peur que tu sois partie ou pire morte.

– Je ne suis ni partie, ni morte. J’ai juste un œil au beurre noir, qui va rester quelques jours avant de se transformer en joli arc-en-ciel et disparaître, rien de grave. Allez calme-toi. J’ai besoin d’un café, tu en veux un ? Ou plutôt une tisane ? Calmante ! Dis-je en riant.

Elle me suivit dans la cuisine et mon petit réchaud de camping fit sans broncher son travail.

Une tasse de café à la main, Ada ayant catégoriquement refusé la tisane, nous nous installions dans le jardin. De vieux rondins vermoulus nous servirent de chaises et je profitais du soleil.

– Bon, sang, tu ne t’es pas ratée, il est immense ce bleu.

– Yep, je sais, un sacré match, mais mon adversaire à tricher. Je ne l’avais pas vu venir.

Elle sourit en tendant un doigt pour me toucher. Je reculais la tête en vitesse de peur d’avoir mal et glissais du rondin, me retrouvant pleine de café, les fesses par terre.

– Ok, fit-elle, tu es un vrai danger pour toi-même, il va falloir que je passe régulièrement pour contrôler que tu n’as pas cassé quelque chose ou coincé, ou coupé…

Elle parlait sérieusement, enfin essayait, le rire pointait dans ses yeux. Je me relevais, secouais mes vêtements et alors que je passais devant elle, hautaine et fière, son rire fusa d’un coup. Je me retour­nais et la vis tenter d’essuyer les larmes de rire qui perlaient.

– Tes fesses, souffla-t-elle entre deux hoquets.

Je passais ma main sur elles, mince le pantalon était déchiré. Ok, j’étais ridicule, un œil au beurre noir et les fesses à l’air. Elle se fichait de moi, qui pouvais-je ? Je ruminais une vengeance en me préparant une nouvelle tasse de café. Pourtant, je reconnaissais que la voir était un vrai plaisir, j’appris que nous étions lundi, son jour de congé et qu’elle avait décidé de me traîner en ville. J’avais selon elle besoin de vêtement mieux adapté à mon mode de vie. Les éclairs dans ses yeux sous-entendaient, mieux adapté à ma maladresse. Je ne répondis rien, me drapais dans ce qui me restait de dignité et allais me changer. Mon œil au beurre noir ne passerait pas inaperçu et allait susciter des commérages pour plusieurs jours, mais comme je ne connaissais personne, je ferais avec. Je soupirais en souriant et en­filais des vêtements entiers.

Néanmoins, je passais une merveilleuse journée et quand je rentrais, les bras chargés de sacs, j’étais épuisée. Je ne sais pas où Ada puisse son énergie, mais moi, je n’en ai jamais eu autant.

C’est en souriant que je me préparais à manger et je m’installais dans mon salon pour recommencer à réflé­chir à ce que je voulais. En regardant le tableau, je fus étonnée de voir qu’Ada avait répondu à mes questions. Je pouvais lire à côté de ma liste des commentaires à cuisine, ouvrir ou non ? Un non-mur porteur était rajouté pour le reste le choix était entouré jusqu’à salle de bain ou douche et bain étaient entourés avec un si possible les deux, ajouté à côté.

Mais l’autre, quel culot ! Je rigolais en lisant ses choix. Arès tout pourquoi pas, un vrai petit gé­néral cette nana, mais qui n’avait pas tort, une douche et une baignoire, mmm, ce serait merveilleux. Je rangeais mes nouvelles affaires dont une salopette en jeans solide que j’avais tenu à acheter mal­gré les soupirs et les yeux au ciel à cause de mon mauvais goût, de mon amie. Demain, je m’attaquerai à la salle de bains et me vengerais de mon adversaire victorieux ! Na !

C’est plein d’entrain que j’attaquais bout par bout la maison. Le jardin avait pris des airs de camping sauvage, des abris en toiles s’amoncelaient, un par pièce et j’y entassais les choses que je voulais garder. J’avais même installé un véritable atelier. Je travaillais beaucoup et à force de me tromper, de casser, j’apprenais et j’étais fière de moi !

Le tableau noir en guide précieux se noircissait de pe­tites notes et de réponses, je ne comprenais pas comment Ada arrivait à les écrire aussi souvent. Trop occupée et trop fatiguée, je laissais de côté les choses étranges.

La salle de bains, pas complètement finie, avait maintenant une douche. Les catelles anciennes fai­saient un joli carré en son centre et la baignoire commandée n’arrivera que dans quelques se­maines, ici tout prenait des semaines.

J’avais recopié au propre les suggestions du tableau noir et finalement, elles semblaient me convenir ou alors mon côté petite fille obéissante n’avait pas totale­ment disparu ce qui mériterait que je prenne un instant pour y songer. Je le ferai plus tard, ce n’était qu’une réponse de plus à trouver. J’en avais déjà plein.

Comme aucun accident ni fantôme n’étaient venus me compliquer la vie, j’avançais, vraiment pas vite, mais j’avançais. Les journées étaient longues. Heureusement mes muscles hurlant de contrarié­té au début s’y faisaient, moins de courbatures, plus de travail et moi qui avais toujours été un peu ronde, j’avais trouvé le meilleur des régimes, bouge-toi et bosse ! Je vous le recommande.

Je me couchais avec les poules, bien plus tôt que le soleil qui traînait trop longtemps pour moi de­puis que l’été était arrivé et me levais avec le soleil. Un rythme soutenu, car je voulais avoir fini les gros travaux avant l’hiver. Je voulais avoir chaud et être bien installée pour affronter la neige.

Chaque jour était rempli de petits travaux qui n’avaient rien de compliqué sur le papier, mais prenait un temps fou. Un temps que je perdai régulièrement en soupir et raz le bol. Mon vocabulaire rageur partait du français et quand j’en avais fait le tour passait à l’anglais. Langue qui s’étoffait de jurons plus que d’autres mots, merci Ada.

Les jours passaient et se ressemblaient, inter­rompu par ses visites, qui ne servaient qu’à vérifier que je ne m’étais pas coupé un bras ou pire, car elle les passait à boire une bière assisse par terre et à me regarder faire, une aide précieuse…

Chapitre 4

J’avais pris l’habitude de faire mon programme sur le tableau noir. Liste que je prenais plaisir à tracer tous les soirs et qui me faisait soupirer par son peu d’avancement. J’avais bien compris que pour rester motivée, je devais me limiter à quelques lignes réalistes pour le lendemain. Ce soir-là, je notais finir la salle de bains, vider la cuisine, demander de l’aide pour sortir le vieux fourneau, voir s’il peut être réparé, enlever le sol et si encore temps démonter les placards. Quatre petites choses de rien du tout, mais de l’aide ne serait pas mal venue. Je soupirais. Pourquoi tout était-il aussi lourd ?

Bref, ça attendrait demain, le plus urgent était de filer me laver de toute la crasse accumulée dans la journée. Alors que je sortais de la douche, mon orteil fini dans un carton de catelle. Vous ai-je dit que la salle de bains n’était pas tout à fait finie ? Oui, elle est dans ma liste. Un carton de catelle, posé là par des lutins qui en avaient après moi, j’en étais persuadée, c’est beaucoup plus dur qu’un orteil. Je hurlais, les orteils, ça fait mal !

Sautillant en râlant, je partais à la recherche de ma trousse à pharmacie, glissais et finissais la tête contre la cheminée. Bobo. Mais, vraiment aïe, je vis mes copines les étoiles et merde, tout ça pour un orteil. Ma tête se mit à tourner et je ne vis plus rien.

Je me réveillais avec un mal de tête atroce, encore une fois. Le souvenir de mon œil encore bien présent dans la tête, je jugeais que là, c’était pire, vraiment pire. J’avais mal partout. Je pris un temps fou pour lentement m’asseoir et j’étirais muscles après muscles, jusqu’à ceux de ma nuque qui refusèrent de fonctionner, oh surprise !

Je devais me lever et me diriger vers la cuisine où se trouvait la trousse. Je ne serais capable de rien sans un cachet contre la douleur. J’étais mal, franche­ment et avant de me lever, je jetais un œil autour de moi, cherchant quelque chose pour m’aider à avancer. La trousse était là, pas à la cuisine, mais à un mètre de moi sur le sol, sauvée ! Je me levais doucement et tanguais dans sa direction. Me pencher fut une véritable prouesse tant ma tête cognait, mais j’y parvins en faisant très, mais alors très attention. J’avalais deux cachets, fit demi-tour en traînant la trousse et retournais me coucher en me promettant d’appeler Ada si des nausées apparaissaient.

Je ne le fis pas. Je dormis toute la journée et le lendemain, je me levais en mode zombie, la nuque raide pour trouver un mot mis sur la table de la cuisine. Quelqu’un y avait écrit : faites un peu plus attention ! J’ai sorti le fourneau pour vous avancer.

Je fixais la note bêtement, mon cerveau en panne refusait de comprendre. Qui avait sorti le fourneau qui pesait deux tonnes ? Ok, donc, heu, voilà, c’est quoi ce bordel ? Il y avait quelqu’un chez moi ? Mes pieds décidèrent de retourner au salon où mon corps, cerveau toujours absent, me fit tomber assise sur mon lit. Je restais là, bêtement, loin de la cuisine comme si d’un coup tout allait revenir à la normale. La douleur de ma tête me fit sentir vivante, ce fut du moins la seule chose qui me sem­blait normal.

Vous connaissez cette impression que votre cerveau gèle ? C’est au-delà de la panne simple et bête, rien, plus rien ne marchait dans ma fichue caboche. Un grand vide y régnait. Mon corps avait pris la relève, mais une fois réfugié au salon, il abandonna la direction des opérations. Plus rien, nada, néant total. Seuls mes yeux semblaient vouloir faire le boulot, enfin un peu, je voyais flou. À grand coup de respiration profonde, je tentais de reprendre mes esprits et de calmer la douleur. Non, je n’allais pas retourner voir la cuisine, enfin pas tout de suite. J’étais tentée de m’enfuir, mais sans l’aide de mes jambes ce n’était pas possible.

Deux pauvres neurones se remirent à fonctionner et tentaient à eux deux de réfléchir à la situation, pas bien, vraiment, rien de concret pour les aider. J’avalais un contre-douleur. L’un mes deux neurones eut l’idée idiote de me faire bouger les yeux. Ils se fixèrent sur le tableau noir où ma liste d’à faire s’étalait. Je la relisais : finir la salle de bain, vider la cuisine, demander de l’aide pour sortir le vieux fourneau, voir s’il peut être réparé, enlever le sol et si encore temps démonter les placards, rien à dire, sauf que, sauf qu’en dessous, juste en dessous « demandez quand vous avez besoin d’aide » était noté. C’était l’écriture d’Ada. Enfin me dit un de mes neurones, tu pensais que c’était l’écriture de… Ha, ha gros malin de te décider à analyser ça maintenant et l’autre neurone, celui qui n’était pas occupé à faire des conclusions désagréables, relu une bonne dizaine de fois le texte qui ne changeait pas. Il était donc possible qu’il soit bien là et que ce n’était pas une hallucination due au choc, comme celui de la cuisine. Et mince. Enfin peut-être, pour la cuisine, il faudrait que je re­tourne voir. Non, pas envie du tout et puis mes pieds ne voulaient pas.

Je restais là, un temps infini. Je fixais le tableau. Ma tête restait vide. J’étais en panne, panne totale.

Mon fichu estomac se moquant complètement de la situation se mit à gronder : du café dit-il ! Si, il l’a dit, j’en suis sûr. De toute façon au point où j’en étais un estomac qui parle, ce n’était que du nor­mal. Je fermais les yeux, fort, jusqu’à voir des petites lumières se balader contre mes paupières. Je respirais profondément. J’ouvris les yeux, le texte était toujours là, je me levais, celui de la cuisine aussi. C’était réel, je me fis une tasse de café, la bus, puis une deuxième avant de retourner au salon.

Je relus le texte pour la millième fois, mieux réveillée cette fois-ci, pas en forme, pas à l’aise, mais mieux réveillée. Un troisième neurone, sûrement boosté par le café se fit entendre. Il voulait faire un conseil à trois ou plus. Le conseil se teint et conclu que d’un, ça ne pouvait pas être Ada, de deux, c’était écrit en français. En français, bordel t’a noté, en français ! À part Ada personne ne le parlait ici. De trois, c’était plutôt gentil de m’avoir aidé, flippant, mais gentil. De quatre que mes yeux étaient des imbéciles de n’avoir pas lu jusqu’au bout. En effet, en dessous de la signature que je peinais à lire, un P.S. était rajouté. Il disait : il serait souhaitable que nous nous rencontrions, ne pensez-vous pas ? Quel soir vous conviendrait ? Amicalement Louis.

Enfin je pense, la signature commençait par un L, c’était sûr, le reste beaucoup moins.

Mais, bordel, c’était qui ce type ? Il faisait quoi chez moi ? D’ailleurs vu son message le premier jour, il était là avant moi. Les fantômes écrivent ? Sérieux ? Ok, panique ! Là, maintenant, tout de suite, fou le camp, putain de pieds de merde ! Ils ne bougeaient pas. Je ne bougeais pas.

Il y avait quelque chose, je devais y réfléchir. Vraiment, je devais prendre le temps d’y penser. Mais penser à quoi ? Au café dit neurone numéro trois, plein de café rajouta numéro quatre qui sortait de je ne sais où en baillant, ok, encore plus de café, c’était un bon début. Début à quoi ? Je n’en savais rien, mais mon mal de tête atténué par le cachet et le café me laissait un peu plus de place pour réfléchir.

Café en main, assise par terre, je regardais le jardin. Quelques neurones supplémentaires se ré­veillèrent et se joignirent à la longue conversation qui se tenait dans ma tête.

Bon, disait numéro trois, oui, c’était lui, n’en doutez pas, récapitulons. Récapituler quoi ? Franchement, aucune idée et puis, numéro quatre dit, on reprend depuis le début, ok les gars ? Et, là, ils se mirent au boulot. Mon cerveau gavé de café dégela. Je pouvais à nouveau penser.

Depuis le début donc, voyons, déjà depuis quel début ? Mon arrivée ou ma maison ? Je me levais, allais au tableau noir et notais, arrivée à la maison et là, je bloquais. Que c’était-il passé que je n’avais pas retenu, mais qui au fond de mon esprit s’était imprimé suffisamment pour que cette im­pression d’avoir loupé un truc énorme soit si présente et pourquoi cette impression ne vient que maintenant ? Tu étais crevée dit numéro un. Bon, passons.

Donc le premier jour, je me suis coupé le doigt et les fenêtres ouvertes, j’en étais sûr, elles étaient ouvertes, mais retrouvées le lendemain fermé. J’avais pensé à Ada mais non, alors, le fantôme ? Je grimaçais. Et, quoi d’autre ? Le sang, j’en avais mis partout et le lendemain, presque plus rien. Les fantômes font le ménage ? Je ricanais. Puis mon choc à la tête dans la salle de bains, un sacré coup et peu de sang. Je secouais la tête, non impossible, je délirais. Les désires sur le tableau noir, ceux du fantôme ? Tous les petits mots trouvés ? Mais, quand même c’était, non rien, ce n’était pas possible et voilà, mais…

La tête entre les mains, je me sentais vide. Je cherchais encore et encore ce que j’avais pu ne pas voir, ne pas considérer comme important. Je me mis à douter, une plaisanterie ? Un vagabond vivant dans la maison ? Il n’avait rien fait de mal pour le moment. Il m’avait aidé, mais pourquoi ces mots maintenant ? Je n’avançais pas, ne trouvait rien, ne comprenait pas.

Dans le flou et la panique, une idée germa. Une seule qui me semblait pouvoir m’apporter une ré­ponse. Il fallait que je retrouve mon calme, au moins un peu. J’effaçais le tableau noir, deux fois.
Quand les phrases dans ma tête se mirent dans un ordre que je jugeais correct, j’écrivis : Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ? Pourquoi ne pas vous être montré avant ? Partez de chez moi !

C’était nul, mais n’ayant aucune autre idée, ça ferait l’affaire. J’attrapais vite fait mes clefs et fuyait ma maison.

Quand la ville fut en vue, je m’arrêtais, une partie de moi voulait fuir, une autre me disait que non, la fuite, j’avais déjà fait. L’envie de me battre pour ma nouvelle vie se disputait avec mon envie de me cacher. Arrêtée au bord de la route, je regardais la ville en tentant de décider quoi faire et puis zut ! C’était chez moi. L’autre-là n’avait rien à y faire. J’avais assez courbé l’échine, assez laissé les autres déci­der pour moi, n’est-ce pas, cette maison, je la voulais. D’accord, je reconnais qu’être seule n’est pas aussi facile que je ne le pensais, mais c’était ma maison.

Une petite voix au fond de moi susurrait doucement que je ne craignais rien. Elle avait du mal à se faire entendre entre panique et colère, mais elle était là, me rappelant que, oui, depuis le début je n’étais pas seule. Elle me soufflait que si problèmes il y avait, rien de grave ne s’était passé, que la pa­nique était mauvaise conseillère. Elle se faisait entendre entre les deux grosses musclées qu’étaient panique et colère, prenant le pas sur leurs directives. Si tu as peur, va dormir dans une chambre et ferme-la, la nuit, continuait-elle, tu ne risques rien sinon le pire serait déjà arrivé et puis il veut se présenter. Tu peux lui laisser une chance.

Je ne sais pas d’où cette petite voix sortait, mais sa douceur était persuasive et faisait taire ma panique, laissant la colère qui me poussait dans la même direction. Rentre chez toi et bats-toi pour. Oui, je l’aimais cette baraque, j’y avais passé des heures à la retaper, j’y avais des projets et non, je ne voulais pas la laisser, à personne, pas sans me battre, pas cette fois-ci.

Bien plus tard, je soupirais en sortant de la voiture. Je soupirais toujours en transportant mes affaires dans la plus grande des chambres. Je m’y installais en frissonnant, inquiète. Je restais là, assise sur le lit de camps, regardant autour de moi, la porte fermée à clef, une chaise coincée sous la poignée. Je ne savais plus quoi faire d’autre. Je me sentais à nouveau incapable, nulle, perdue comme si ces dernières semaines ne m’avaient rien appris. Une petite chose incapable d’affronter le monde et qui, réfugiée dans sa chambre, laissait le moindre problème la submerger. La seule chose qui sortait de ce marasme était que je voulais garder ma maison. Quitte à la partager ? Je n’en étais pas sûr. Pouvais-je faire confiance à cette petite voix ? Il me fallut des heures pour calmer le tourbillon de mes pensées et m’endormir.

Quelque chose était arrivé, je dormais et n’ai rien entendu. Pourtant, au petit matin, j’avais bien la preuve que quelque chose était arrivé, un message remplaçait le mien. Je pris le temps de boire un grand café noir avant de le lire, enfin deux, même si j’avais dormi la nuit avait été courte et mes neurones toujours sous le coup de la panique pédalaient dans le vide.

Debout en face du tableau, ma deuxième tasse de café en main, je m’obligeais à me calmer avant de lire ou plutôt à respirer avant de lire puis doucement, je levais les yeux. « Bonjour, je ne vous veux pas de mal. J’apprécie de savoir que ma maison est aujourd’hui aussi votre maison. Vous ne risquez rien, je vous le promets. Je pensais que mes petits mots avaient suffi à vous faire comprendre que vous n’étiez pas seule. Je suis navré qu’ils n’aient pas suffi. Pensez-y tran­quillement. Votre ami. Livius »

Bon, voilà et je faisais quoi moi maintenant ? Sa maison ? Non, ma maison ! Un de mes fichus neu­rones regardait la signature et me faisait signe que je m’étais gourée, pas Louis, Livius.

– Et alors connard, dis-je à haute voix, que veux-tu que ça change ?

Rien ça ne changeait rien. Je restais toujours là à ne pas savoir quoi faire. Pas avoir peur, il en avait de bonnes. Y penser, si seulement je pouvais juste penser. Fichue trouille, fichue colère, mais où était la petite voix tran­quille quand on avait besoin d’elle ? Partie, elle aussi, je me sentais seule, je me sentais perdue, mon cerveau ramait de nouveau et je faillis mourir lorsque mon téléphone sonna. Mon télé­phone sonnait. Put… mon téléphone, Ada ?

Ce n’était pas Ada, juste le magasin du coin qui m’annonçait l’arrivée de ma baignoire. Je raccrochais au nez du vendeur et appelais Ada qui ne répondit pas. Il fallait que je fasse quelque chose, n’importe quoi pour ne plus me sentir si stupide.

Je m’occupais les mains pendant une journée interminable, rien ne retenait vraiment mon attention et je sursautais au moindre bruit. J’avais même réussi à me faire peur toute seule en laissant tomber un crayon. La journée tirait en longueur, mon esprit bloquait. J’avais fini par me mettre au démon­tage des placards, transportant les portes dehors pour les poncer puis les repeindre. Je n’avais pas encore décidé de la couleur, mais je fis quelques tests, mes gestes étaient mécaniques, peu précis, trop occupé qu’était mon cerveau à analyser, décortiquer, comprendre, faire des conclusions et leurs contraires. Usée par ce méli-mélo de pensées, je finis par aller me coucher sans manger pour m’endormir à peine la tête posée sur l’oreiller, la fatigue nerveuse l’emportant. Notez que si la fatigue physique permet un bon sommeil, la fatigue nerveuse pas du tout !

À mon réveil, j’évitais le salon et filait à la cuisine. Le rituel du café réveil neurones effectué, je me posais en face du tableau, les yeux fermés, je respirais à fond et lu le nouveau mot qui était sur le tableau. « Merci d’être restée et de me faire confiance. Content de voir que vous vous êtes enfin installée dans une chambre. Bonne journée Sophie. P.S. Je préfère le bleu pour les portes des placards, mais faites comme vous le souhaitez. P.P.S. Vous buvez trop de café. »

Ho, ha, et ? T’es pas ma mère fut ma première pensée. Ok, ça ne volait pas haut, lui faire confiance ? Il rigolait là ? C’était juste dingue et j’étais dingue. J’avais des hallucinations à force de rester seule voilà. Néanmoins tout cela semblait bien réel.

Je n’avais toujours pas réussi à décider quoi faire alors voire où cette situation allait me mener pour­quoi pas. Finalement toutes les solutions envisagées me semblaient dingues. Je notais une réponse dans ce sens et attaquais la peinture bleue des placards, c’était aussi ma préférée, nous avions au moins des goûts en commun, me figes-je en ricanant.

Mon humour refit son apparition dans la journée, finalement la maison était bel et bien hantée. D’un fantôme parlant français, s’il vous plaît. Ce qui expliquait pourquoi les anciens propriétaires avaient fuis. Que des emmerdes avec ces Européens ! Du coup, comme j’en étais une, nous devrions nous entendre.

C’est dans cet état d’esprit que j’attaquais les jours suivants. Mon fantôme communiquait. Tous les jours, je trouvais un mot, ça allait de la couleur d’un mur à la supplication de ne pas détruire telle chose ou telle autre, jusqu’à sa désapprobation maintes fois exprimé sur ma consommation de café. De quoi je me mêle avais-je fini par lui écrire qu’il laisse donc mon histoire d’amour avec le café en paix.

Je découvrais petit à petit les goûts très vieux jeu de mon colocataire fantôme. Il voulait tout conserver, je voulais moderniser. Il ne lâchait rien, allant jusqu’à récupérer ce que je jetais pour le remettre dans la maison. Je ne lâchais rien moi non plus, je n’allais pas me laisser faire comme ça. Je me découvrais têtue et ma confiance en moi augmentait de jour en jour face à cet adversaire invisible.

L’aide qu’il m’apporta durant cette période, me permit d’avancer plus vite que prévu. Le sol de la cuisine fut arraché puis la baignoire posée devant la maison par le livreur, fut magiquement mise en place pendant la nuit. Je l’avais découvert doué en menuiserie et le laissa refaire la table et réparer les chaises.

Cela fonctionnait bien, une relation de confiance se tissait et j’aimais de plus en plus l’idée de cette étrange colocation, néanmoins je refusais ses demandes de rencontre. Il ne s’en forma­lisait pas, attendait quelque jour puis relançait l’invitation que je refusais. Je ne me sentais pas prête à conforter l’idée que je me faisais de lui à travers nos échanges avec une réalité que je craignais moins agréable.

Non, je ne l’imaginais pas beau, craquant et super musclé, mais vieux, barbu, style ermite en perdition et cette idée de lui me le rendait sympathique, bien plus que la version musclée et beau. J’appréhendais tellement cette rencontre que lorsque je l’entendais travailler la nuit, je faisais semblant de dormir. Un jour, il me faudra accepter la rencontre, mais pour le moment cette relation dingue me convenait et calmait mes appréhensions.

L’été tirait à sa fin quand le grand projet du toit fut inscrit sur le tableau noir. Je ne pouvais pas le faire seul et l’entreprise contactée devait arriver dans trois jours. Je notais donc sur notre tableau, oui, c’était devenu le nôtre, notre moyen de communication, que le toit serait refait à partir de lundi et que si tout allait bien serait fini le vendredi.

J’étais contente que ce gros chantier soit fait avant l’hiver. L’entrepreneur, Francis, qui supporta mes ap­pels presque six semaines avant de craquer, devait s’en occuper. Pour être honnête, je ne gagnais que suite à l’inter­vention de Suzanne, sa tante, qui une fois que je l’avais, sans savoir leur lien de parenté, mise au courant de la situation, fonça sortir son neveu de son bureau pour lui faire promettre de venir dès la semaine suivante.

Je profitais de passer la soirée avec Ada qui depuis le début de la saison n’avait plus de temps pour rien. Elle passa son temps à pester sur les touristes et regardait d’un œil noir ceux qu’elle croisait en ville. D’amicale et char­mante durant son travail, elle se transformait en monstre dès qu’elle quittait son rôle de guide, pour mon plus grand plaisir.

Je passais une agréable soirée à l’écouter se plaindre des gens de la grande ville et de leur équipe­ment hors de prix, mais totalement inutile ici. Elle en avait après les gens stupides qui confondaient randonnée en montagne et balade au bord de mer, les baskets, pas faites pour marcher, mais pour frimer, les ongles peints qui ne servent à rien, les bottes pas « cassées » avant la marche et qui faisait des ampoules à des citadins surpris d’apprendre que si, il fallait les porter avant, ainsi qu’à tout ce ou ceux qui n’étaient pas faits pour la montagne. Je l’écoutais en souriant ne l’interrompant que pour lui dire combien elle avait raison. Je n’avais pas envie, vu son humeur, qu’elle me râle aussi dessus puis je rentrais, bien contente de ne pas voir ces gens-là autour de chez moi et je m’écroulais au fond de mon lit pour un repos bien mérité. Elle était presque plus fatigante que les travaux.

Chapitre 5

– Sophie, Sophie, s’il te plaît, réveille-toi !

Une voix rauque me parvenait dans mes rêves, une voix qui parlait français avec un accent.

– Sophie, réveille-toi !

L’odeur du café me chatouilla le nez, mmm, je m’étirais en soupirant.

– Sophie, c’est important, réveille-toi !

Une main se posa sur mon épaule et me secoua doucement. Une main ? Je sursautais renversant la tasse que tenait une autre main devant mon visage. Assise d’un coup, je fixais deux yeux noirs qui me fixaient et je hurlais. L’homme recula d’un bond et me dit doucement :

– Sophie, calme-toi, c’est moi Livius.

Me calmer ? Me calmer ! Il était dans ma chambre ! Je pris le coussin et le lui jetais à la figure.

– Dehors ! Hurlais-je.

Il recula les mains en avant.

– Je vais à la cuisine vous refaire du café, il faut que l’on parle.

Et, il me planta là.

Mon cœur menaçait de sortir de ma poitrine par ma gorge, mes mains et mes jambes tremblaient. Il me fallut un bon moment avant de me souvenir d’où j’étais et de qui pouvait bien être ce type, Li­vius. Je mis ma tête entre mes genoux, ce qui ne servit à rien, pris de grandes inspirations pour me calmer, ce qui ne servit à rien non plus et me levait. Il allait m’entendre ! Je vous jure qu’il allait m’entendre l’autre là.

Il était sagement assis à la cuisine, une tasse de café posé loin devant lui et un petit sourire gêné sur les lèvres. Brun, la quarantaine, les yeux noir charbon, un visage taillé à la hache et une fossette sur la joue droite, il semblait bien plus grand que moi, fin, mais pas maigre. Il était bien loin de l’image du SDF poilus squattant mon sous-sol que je m’étais faite. Pas mignon, non, ça marchait pour les chatons, mais pas pour lui, beau ? Oui, mais d’une beauté sombre, il se dégageait de lui une force incroyable qui me mettait mal à l’aise.

J’attrapais la tasse de mauvaise grâce et le fixait mé­chamment presque déçue qu’il ne soit pas le gentil ermite que j’avais imaginé.

– Je ne voulais pas vous faire peur, mais vous avez le sommeil plutôt profond. Me dit-il douce­ment.

Les accents rauques de sa voix étaient étonnants, je le fixais sans rien dire. Il me fixait, lui aussi, mais pas en me détaillant, il fixait mes yeux y cherchant quelque chose. Puis, il dit dans un demi-sourire :

– Pas trop déçue ?

Toujours ses yeux au fond des miens, déçue, non mais plutôt mourir que de le dire puis j’eus très chaud, mon visage virait au rouge pivoine, le sale traître.

– Enfin, non, enfin, ça va, enfin…

Et voici, Sophie, la reine de la conversation dans son œuvre la plus connue, les enfin en cascades. Il allait me prendre pour une idiote à bafouiller en rougissant comme ça.

– Je ne voulais pas vous faire peur.

– Tu ! Le coupais-je.

– Te faire peur, corrigea-t-il.

Je bus mon café pour me donner contenance. Il était infect, vraiment imbuvable ! Ce qui eu l’avan­tage de refroidir mes joues et de remettre mon attention sur autre chose que ce demi-sourire.

– C’est important, il fallait que nous parlions.

– J’avais cru comprendre, marmonnais-je le nez dans la tasse. Et, de quoi ?

– Des ouvriers pour le toit.

Je relevais la tête, le ton plus que désagréable qu’il avait, n’annonçait rien de bon.

– Ben quoi les ouvriers ?

– Je n’en veux pas.

Net, simple et glacial, cinq petits mots qui semblaient dire, ils viennent, ils sont morts.

– Et vous compter refaire le toit tout seul ? Demandais-je. Il faut changer une partie de la char­pente.

C’est bien le café dégueulasse, ça me garde sur ma réserve. Bon, soyons honnête, ce n’était pas du tout la première question que j’avais à lui poser et de loin. J’en avais plein, merde, j’aurais dû les noter.

– Pourquoi la charpente ?

Tiens ses sourcils se froncent et ses yeux semblent encore plus noirs.

– Pourri !

Puisqu’il économisait ses mots, j’allais en faire autant. Je me levais pour refaire du café, du bon cette fois, le laissant réfléchir et me disant qu’au lieu de parler de charpente, je devrais lui demander d’où il sortait et pourquoi il parlait français et zut à la fin.

– Vous buvez trop de café.

Ha, ben oui, ça aussi, c’était super important.

– Je sais vous me l’avez souvent écrit. Je suis fatiguée, j’aime le café et pour le moment, c’est comme cela.

– La charpente est vraiment abîmée ?

Retour brutal à la discussion super importante qui m’a sorti du lit.

– Oui, il y a des fuites, des tuiles se sont déplacées et à force la charpente a pourri. Il vaut mieux changer les poutres. Je ne sais pas faire.

Il soupira, moi aussi, plus fort, exprès.

– Moyen de raccourcir leur présence ?

– Enlever et remettre vous-même les tuiles.

– Toi.

– Quoi moi ? Ça va pas ?

– Si je te dis tu, toi aussi, pas toi enlèves les tuiles.

Il sourit, un vrai, pas le truc de travers à moitié. On avançait, super. Je lui souris en retour.

– Donc je disais, pour que ça aille plus vite il faut que TU enlèves les tuiles avant leur arrivée, lundi. Je ne monterais pas sur le toit.

– Je vais m’en occuper. Conclut-il

Il y eut un long silence, ben voyons il va s’en occuper et la marmotte… Puis j’éclatais me faire réveiller pour ça ?

– Et c’est tout, pourquoi c’est un problème ? Finalement, ils viennent de jour et tu as l’air de vivre la nuit, va savoir pourquoi. Je ne vois pas en quoi leur présence te dérange à ce point-là ? Franche­ment, tu te prends pour quoi, me réveiller en pleine nuit alors qu’un simple mot aurait suffi. Et puis d’où tu parles français et d’où tu sors et… et… et…

Je croisais un regard noir, des sourcils froncés, une bouche pincée. 

– Mais, c’est vrai, quoi, mais enfin ? Chevrotais-je en me rasseyant le nez dans ma tasse de café.

Rougissants, bafouillant et maintenant chevrotante, le tiercé de la honte dans l’ordre. La petite voix douce se fit entendre dans ma tête. Tiens, la revoilà celle-là : calme-toi, regarde-le, il ne rit pas.

Non, il ne riait pas, n’avait même plus l’air en colère, il me fixait d’un air interrogatif.

– Tu as raison, nous avons à parler, mais je te propose de remettre ça à la fin des travaux.

Finit-il par lâcher du bout des lèvres.

– Ho, alors dans dix ans plus ou moins si je dois tout finir avant. Grinçais-je.

– Non, le week-end prochain, je répondrais à tes questions.

Il était super sérieux, presque raide, pas fâché, mais mal à l’aise et pas franchement ravi d’avance.

– Mouais, ça marche, plus de réveil au milieu de la nuit et plus jamais tu n’entres dans ma chambre. Marchandais-je en plus.

– Sauf si urgence.

Vu SES urgences, je doutais qu’il tienne parole. Le prochain réveille aurait certainement lieu pour un problème de plomberie ou parce que j’aurais envie d’inviter Ada à la maison. D’ailleurs en y pen­sant :

– Au fait…

Il me coupa.

– Retourne te coucher, si tu arrives à dormir avec tout ce café. Il faut que je m’y mette si je veux finir pour lundi.

Et il me planta là.

Je pris ma tasse, remontais dans ma chambre et je m’y enfermais. Je restais un long moment à écou­ter les bruits venant du toit et à réfléchir à cette drôle de rencontre. Le bruit au-dessus de ma tête continuait toujours, c’est alors que ma petite voix recommença : il est pas mal le fantôme ! Oui, un peu brute de décoffrage, mais à quoi fallait-il s’attendre d’un homme qui vit caché dans un sous-sol. Il avait dû faire un effort de tenu pour moi. C’est vrai que je m’attendais à un ours poilu et revêche. J’avais un ours pas poilu et franchement aussi revêche qu’imaginé, mais plus craquant. Je pouffais dans mon coussin, me traitait d’idiote et fermais les yeux, soulagée que mon fantôme n’en soit pas un.

Il n’y avait aucun mot sur le tableau le lendemain matin. Je sortis dans le jardin et vus des piles de tuiles posées en tas régulier contre la maison, je rentrais, me préparais un grand petit déjeuner que je dégustais tranquillement au soleil. Oui, je traînais, et alors ? Je m’offrais le droit de ne rien faire aujourd’hui, si monsieur le colocataire voulait se la péter en démontant tout seul le toit, qu’il le fasse. Aujourd’hui ce serait sans moi.

Je finis par appeler Ada pour lui proposer une pizza en ville et je partis sans trop attendre rejoindre mon amie. Sa pizza avalée, elle lorgnait sur la mienne. Je lui en tendis presque la moitié. Mais où met­tait-elle tout ça ? Ada se remit à se plaindre des touristes. Je commençais à penser qu’elle le faisait exprès, au fond, elle devait adorer s’en moquer.

L’après-midi fila mais je n’avais pas envie de ren­trer, pas aujourd’hui alors Ada, ravie, me traîna au cinéma où ce jouait un marathon Seigneur des An­neaux. Du pop-corn, du coca et plein de cochonneries, nous tiendraient compagnie. Si je devais ap­précier une chose chez mon amie, c’était que nos goûts étaient pareils, en matière de cuisine, de livres et de cinéma.

Repus de plus de sucre que je n’en avais mangé depuis un an, avec une envie pipi à me fendre le crâne, c’est vers quatre heures du matin que je rentrais. Je me garais, filais à la salle de bain et à peine étais-je assise, qu’on y frappa.

– Tout va bien ? Fit une voix inquiète, tu…

C’est pas vrai, pas maintenant.

– Oui, un moment, j’arrive. Coupais-je.

Depuis mon arrivée il avait toujours été super discret et là… Mais c’est pas vrai, pouvais-je faire pipi en paix ? Et puis, il avait quoi à être inquiet. Je soupirais, encore, ça devenait une manie. Je sor­tais de là pour trouver mon colocataire assis à la table de la cuisine, il était inquiet cela se voyait.

– Tu vas bien ? Il est tard.

– Oui je vais bien, je suis sortie avec une amie. Nous sommes allées au cinéma et le temps de rentrer… Je haussais les épaules en faisant un geste de la main. J’avais envie de faire autre chose aujour­d’hui.

Il hocha la tête.

– Je m’en suis douté quand j’ai vu que rien n’avait bougé. Il avait l’air penaud. J’ai contrôlé si tes affaires étaient toujours là et comme le temps passait, je me suis demandé si tu avais un pro­blème ou un accident et puis il n’y avait pas de mot sur le tableau.

Le demi-sourire était de retour, ironique à souhait, contre lui cette fois-ci. Je le fixais interloquée.

– Je suis sortie, depuis quand dois-je te prévenir ?

Je retins de justesse le : tu n’es pas mon père qui arrivait dans ma bouche. Bien ma fille, tu progresses et une ânerie de non dite, une.

– Ce n’est pas habituel, se justifia-t-il, tu es plutôt du style à te coucher tôt.

– Je suis habituellement tellement fatiguée que même si je le voulais, je ne pourrais pas me cou­cher tard. Aujourd’hui j’ai fait une pause et pris du temps dehors. J’en avais besoin.

– À cause de moi ?

Là j’hésitais entre le oui, tu me rends dingue et le non, tu n’es pas le centre du monde ou alors un peu ? J’optais pour ce dernier.

– Un peu, je ne comprends pas tout, nous nous connaissons seulement par écrit et je n’étais pas vraiment prête à te rencontrer pour de vrai et un peu parce que Ada est ma seule amie ici et pas­ser du temps avec elle me fait du bien.

– Je comprends.

Il en avait de la chance, moi, pas grand-chose.

– Bon, maintenant que tu es rassuré et que tu m’as vu vivante, la couche-tôt que je suis ayant lar­gement dépassé son heure de coucher va aller dormir.

Je faillis aller l’embrasser pour lui dire bonne nuit, mais au secours, quelle gourde ! Je déviais vive­ment pour attraper une tasse que je remplis d’eau pour en faire quelque chose et je filais sans plus attendre dans les escaliers.

– Bonne nuit Sophie, fit-il juste derrière moi.

Je me retournais d’un coup et mon visage fini dans sa poitrine, ma tasse contre son ventre. Je recu­lais, renversais tout et bredouillais une bonne nuit gênée. Il souriait franchement, me fit un clin d’œil et me laissa en disant :

– Si tu le demandes, je veux bien te faire un bisou de bonne journée demain matin.

Il se moquait de moi, j’avais les joues en feu et merde. Il se moquait de moi et je ne trouvais rien à répondre. Je montais en écrasant chaque marche pour bien montrer mon énervement, ce qui le fit rire et me rendis encore plus énervée. Bref, il était plus que temps que je dorme, au moins au fond de mon lit, je n’allais pas faire ou dire de bêtises puis je me rendis compte, il s’était inquiété et sans comprendre pourquoi, j’en étais ravie.

Le lendemain, un mot sur le tableau me donna la rage nécessaire pour faire en une journée ce que j’avais prévu de faire en deux. C’est bien la rage, ça permet d’avancer. Pourquoi étais-je de cette humeur merveilleuse ? Le mot sur le tableau disait : je n’ai pas osé te réveiller d’un baiser, tu étais rentrée tard et au vu de tes ronflements, j’ai pensé qu’il valait mieux que tu te reposes encore. Bonne journée.

Ha, ha très drôle ! J’en avais mal aux côtes de rire. Du coup, c’est en imaginant la tête du comique nocturne que je lavais et frottais les meubles stockés dehors. En levant la tête, je pus voir que le clown avait presque fini de démonter le toit. Demain tout serait prêt pour le neveu de Suzanne. You­pi, comme ça mon colocataire à l’humour défaillant se calmerait. Allais-je, oui ou non lui répondre et que lui répondre. La fatigue avait eu raison de ma mauvaise humeur, mais je ne voulais pas le laisser gagner comme ça. Je pris le temps et notais : Seul un prince charmant aurait pu me réveiller d’un baiser pas un fantôme. Bonne nuit. Il comprendrait ou pas.

Le matin, je me levais courbaturée, tiens, ça faisait longtemps. Une bonne douche plus tard, ma deuxième tasse de café en main, je regardais sur le tableau sa réponse : Je ne suis pas UN fantôme, mais je veux bien être le tien ! Bonne journée, ma belle au bois dormant.

Ok, Il avait gagné, car c’est en souriant que j’ouvrais aux ouvriers qui se présentèrent devant la porte. Francis me dit :

– C’est sympa d’avoir avancé le travail, tante Suzanne m’a fait promettre de venir cette semaine. Cependant, j’ai un autre chantier en cours. Il faudra que tu m’expliques comment tu as fait, sans vouloir être impoli, tu ne ressembles pas vraiment à une force de la nature.

Je ne répondis rien, mais il me faudrait penser à remercier mon fantôme pas charmant parce que si Francis n’avait qu’une semaine, l’opération rénovation du toit aurait capoté. Ce que je n’avais pas pré­vu, c’est l’énorme engin qui arriva peu après et auquel il fallut faire de la place.

Malgré mes doutes, Francis et son équipe travaillaient vraiment bien. Mémo personnel, faire plus confiance aux dires de Suzanne. En fin de journée, son équipe partie, Francis traîna pour boire une bière et discuter un peu.

Il m’avait vu au cinéma avec Ada et me demanda très sérieusement si j’avais choisi d’y aller ou si Ada m’y avait traînée de force. J’allais lui répondre sèchement quand j’aperçus son regard pétiller.

Je fronçais les sourcils et demanda pourquoi ?

– Je la connais depuis son arrivée, me confie-t-il. Elle était en classe avec mon frère. Sa réputation de terreur est méritée crois-moi. Elle en a fait voir à tous à son arrivée, une vraie rebelle.

J’en ris et lui répondis que non, j’aimais ce genre de film et que je les avais déjà vus plusieurs fois et que la seule chose que je pouvais reprocher à mon amie, c’était cette extraordinaire énergie. Elle m’épuisait parfois.

Il était parfaitement d’accord, nous avons parlé de tout et de rien, soudain il me dit que sa tante m’attendait pour manger samedi soir. Il avait failli oublier, elle ne l’aurait pas pardonné. Il me fit un clin d’œil puis me souhaita bonne soirée et fila avant même que je puisse refuser l’invitation.

L’urgence pour le moment était de me couler dans un bon bain chaud, le reste attendrait.

Le reste attendit plus que prévu, je m’étais endormie. Je sortis de là alors que la nuit était déjà tombée. Mince, j’avais trempé sacrément longtemps et je mourrais de faim. Je me séchais rapidement puis entourais ma serviette autour de mes cheveux et filais à la cuisine mettre mon repas à réchauffer, l’estomac gar­gouillant d’anticipation. J’y pénétrais comme un courant d’air et me figeais net.

Il était là, devant le micro-onde, un bol fumant à la main et son regard, ho, mon Dieu son regard. De surpris, il se fit curieux puis ravi ? Je le fixais et je réalisais en voyant son sourire apparaître que j’étais nue, une serviette enroulée sur ma tête comme seul vêtement. Et merde, merde, merde…

Mes pieds firent un demi-tour tandis que mes mains attrapaient le linge et le déplaçaient de ma tête à mon corps. Les escaliers furent montés en 2 secondes, la porte de ma chambre claquée et c’est trem­blante que je m’y appuyais pour reprendre mon souffle.

Non mais c’est pas vrai, il venait de me voire nue. J’étais passée par tous les rouges connus pour fi­nir avec un qui en plus chauffait sur mes joues. Je glissais le long de la porte et me pris la tête entre les bras. Je ne suis pas pudique, mais pas franchement à l’aise quand je suis nue. Je restais as­sise contre la porte en me sermonnant. Il n’y avait pas de drame, ce n’était rien, enfin, c’était pas grand-chose et puis il n’avait rien dit, pensé, j’en étais sûre, mais rien dit, c’était déjà ça de pris. Je reprenais contenance petit à petit et le léger coup donner contre ma porte me sortit de ma tornade de pensées.

– Sophie ? Ça va ?

Mon nom était juste soufflé très bas, doucement, presque un murmure. Il voulait juste me faire sa­voir qu’il était là.

– Oui ! J’arrive, un instant, dis-je.

Bon, finalement, il m’avait vu nue et puis ? C’était un accident rien de plus. Reprends-toi, tu n’es pas une nonne ! Lui peut-être, n’était-il pas ermite ? Il n’a même pas fait un geste alors arrête de baliser. Puis l’image me frap­pa, je l’imaginais en nonne. Mais c’est pas vrai ! L’image de mon fantôme en nonne flotta un mo­ment dans mon esprit et me permit de finir de me calmer. Le ridicule ne tue pas et l’imaginer ainsi me permettait de dédramatiser.

Arrivée à la cuisine, je vis que le bol était lavé, posé sur l’évier et lui était assis sagement à table. Je lui fis un petit signe de tête pour me donner contenance. Je fouillais dans mon frigo et en sorti un sandwich. Mon repas en main, j’allais m’asseoir en face de celui qui n’avait rien dit de­puis mon arrivée.

– Bonsoir Sophie, dure journée ?

Il parlait tranquillement, d’accord, faisons comme si rien ne s’était passé.

– Oui, épuisante ! Il a fallu faire de la place pour la grue et je me suis endormie dans la baignoire.

Bien, ma grande, tu n’as même pas bafouillé, tu as parlé normalement. Je fixais mon assiette, seul moyen que j’avais trouvé de ne pas le regarder. Un doigt vint se loger sous mon menton pour le sou­lever et ses yeux noirs cherchèrent les miens.

– Ne te prends pas la tête. Tu n’es pas la première femme que je vois nue et je te promets que tu ne risques rien !

Il avait un regard si sérieux et un sourire doux. Il ne lâchait pas mes yeux y cherchant je ne sais quoi. Je devais le prendre comment le : tu ne risques rien ? Je suis moche, c’est ça ? Ou il est gay ?

– Merci, mais je n’ai pas aimé la surprise.

Il sourit malicieux.

– Moi, oui et j’ai apprécié !

Il appuya ses dires d’un clin d’œil et me voyant rougir, il redevint sérieux et dit :

– Parlons d’autre chose, donc la journée fut fatigante, mais les travaux ont bien avancé.

– Oui, soufflais-je, le toit est démonté, plus vite que je ne le pensais. Francis et son équipe ont bien travaillé.

Il fronça les sourcils.

– Francis ?

– Oui, le charpentier où je ne sais quoi, le neveu de Suzanne, son entreprise est en ville.

– Et donc, les travaux dureront encore combien de jours ?

Il y avait comme un agacement dans sa voix, lui et sa sacro-sainte tranquillité !

– Demain, ils attaquent le remplacement. Francis m’a promis que ça ira vite. Ils sont venus en nombre pour finir au plus vite. Il est resté un mo­ment pour parler après sa journée, il m’a vu avec Ada au cinéma et m’a raconté les bêtises qu’elle avait faites plus jeune.

Je souriais à ce souvenir mais, quand je croisais son regard, mon sourire disparut. Il semblait fu­rieux et je ne comprenais pas ce que j’avais bien pu dire pour le mettre de cette humeur. Trop crevée pour y réfléchir et surtout bien décidé à ne plus réfléchir en ce qui le concernait, sinon j’allais paniquer et probablement déménager ailleurs. Encore une fuite et celle-là, je ne voulais pas la faire donc tout était normal venant de lui. Je biaisais.

– Je n’ai plus faim, je vais aller me coucher, demain sera encore une journée compliquée. Bonne nuit Livius.

– Bonne nuit, Sophie.

Je sentis son regard me suivre jusqu’aux escaliers et une fois dans ma chambre, je pris un minuscule temps pour réfléchir à cet étrange moment. Son humeur était si changeante que j’avais du mal à suivre. Il devait avoir passé trop de temps seul, puis son image en nonne revint à mon esprit et je fus pris d’un véri­table fou-rire qui me détendit et me permit de dormir sans rêves.

Chapitre 6

Francis était à l’heure et à la pause nous avons discuté de mon arrivée et des bruits qui courrait sur moi, alimentés par mon amitié avec Ada et des différences entre ici et l’Europe. Discussion lancée car se plaignait-il, mon café avait failli les tueuses et qu’Ada le buvait de la même manière. Je veux bien reconnaître qu’entre un expresso italien et le jus de chaussette servi dans le coin, la différence pouvait surprendre, mais j’insistais, le mien était meilleur, ils n’étaient que des mauviettes.

Je lui fis promettre de demander à Suzanne de ne pas en faire trop, précisant que je ne mangeais pas beau­coup et je ne buvais que peu d’alcool et lui rappelant que je devais encore rentrer. Il me promit de transmettre le message, mais précisa qu’avec sa tante, je n’aurais pas d’autre choix que de manger et boire. Au pire, il se ferait un plaisir de me ramener puisqu’il serait présent ainsi que la moitié de la famille ou je pourrais demander à Ada qui venait elle aussi.

Voyant ma tête, il se mit à rire et fuit avant que je ne puisse lui dire que non, je ne viendrais pas. Une fois assez loin de moi, il me dit en criant :

– Tu as dit oui, alors tu viens.

Il était mort de rire. Je m’étais fait avoir. Mais pourquoi avais-je accepté sans demander d’abord ce qui était prévu ?

Le soir arrivait et la seule chose que je souhaitais en ce moment était un bon repas suivit d’un dodo de compétition. Je traînais des pieds en entrant dans la cuisine, hésitais un instant et me fit des crêpes. Je sursautais en entendant un bonsoir, lancé depuis la porte. Mon colocataire était là, appuyé contre le mur et n’avait pas exactement la tête des bons jours.

– Ça sent bon, que prépares-tu ?

– Bonsoir, des crêpes, tu en veux ?

– Non merci, à plus tard, bon appétit.

Je répondis dans le vide un : merci bonne soirée. Il n’était déjà plus là, à croire que de me croiser le soir le dérangeait. Bon sang qu’est-ce qui m’avait pris d’accepter sa présence ? En étant honnête, je pense qu’une partie de moi était ravie de ne pas être seule, dur de changer du tout au tout en si peu de temps. La petite fille n’était jamais loin et faisait des retours pas toujours agréables pour celle que je souhaitais devenir.

Allez arrête, tu ne vas pas recommencer les prises de tête, à table, made­moiselle Sophie et au dodo !

Je ne l’ai pas revu. A vrai dire, je faisais attention de ne pas traîner plus tard que les journées d’été me le permettaient. Je filais dans ma chambre avant que la nuit n’arrive. Je laissais des petits mots, il y répondait et voilà, la situation me convenait.

Les tuiles retrouvaient le toit, le bruit du marteau ne m’avait pas vraiment dérangé, mon désagréable fantôme semblait attendre que je sois profondément endormie pour s’y mettre. Oui, bon d’accord, il n’était pas si désagréable que ça. Il faisait attention à moi, mais franchement il n’était pas facile à cerner.

Le vendredi matin, la note sur le tableau disait : le toit est presque fini, qu’as-tu prévu ? Sans signa­ture, sans bonjour. Alors, j’avais bien le droit de le trouver désagréable, non ? J’y avais répondu : comme je sors samedi soir, je pense que nous pouvons nous offrir un week-end tranquille, lundi il faudra attaquer les fenêtres.

Soit, j’avais maintenant une cuisine remise à neuf, une salle de bain de luxe, hé oui, j’avais bossé pour, un toit qui ne fuyait plus, mais je n’avais toujours pas changé les fenêtres. Les nouvelles achetées par les anciens propriétaires attendaient dehors et la cheminée ne servirait à rien si les courants d’air persistaient. Mais ce soir je sortais et franchement, j’en avais envie même si je craignais un peu le nombre d’invités présent. Au matin j’avais trouvé une note : amusez-vous bien avec votre Francis. Mais que diable venait faire Francis là-dedans ? Je répondais à l’invi­tation de Suzanne.

La journée s’étira, vraiment, beaucoup, horriblement. Je me traînais d’un coin à l’autre réfléchis­sant un moment à ce que je devais encore faire, un autre à cette étrange colocation ou plutôt au ca­ractère de mon fantôme, réussissant à ne rien faire de concret.

Je décidais de me préparer et de par­tir en ville. J’envoyais un message à Ada, priant pour qu’elle soit libre et abandonnais mon chantier, ma maison, mon fantôme et je l’espérais mes interrogations. Ada n’était pas libre, oh surprise. Je flânais donc en ville, le lèche-vitrine reste une occupation comme une autre.

À dix-neuf heures tapantes, une Ada survoltée, normale quoi, me sauta dessus pour m’emmener chez Su­zanne, imposant de prendre sa voiture et d’y arriver ensemble sans me laisser le temps de répondre. Je suivis en soupirant, elle m’y traînait en rayonnant, c’est donc avec des sentiments complètement différents que nous sommes arrivées, bien qu’elle m’ait assuré durant le trajet que j’allais adorer.

Ada entra sans frapper, criant :

– Coucou, c’est nous.

Auquel une dizaine de voix répondirent. Mince, mais ils étaient combien ? Une Suzanne en tablier à petite fleur surgit devant moi, me prit dans ses bras, me cassant sûrement deux côtes, me claqua deux énormes et bruyantes bises sur les joues en me souhaitant la bienvenue. Relâchée d’un coup, de cette formidable étreinte, je faillis tomber à la renverse. Je fus retenue par Francis qui murmura à mon oreille.

– Suzanne est un peu démonstrative, tu vas t’en remettre ?

Le ton était moqueur à souhait alors qu’il m’attirait contre lui en me retour­nant pour me claquer, lui aussi, deux énormes bises sur les joues.

Je rencontrais d’un coup, le mari de Suzanne, leurs enfants, un frère de je ne sais plus qui, le cousin de truc et un ami de la famille ou un membre de la famille, une amie de cousin truc et quelques autres personnes dont je ne compris ni le lien avec les autres, ni d’où ils pouvaient bien sortir. Je ne reteins aucun nom, fus embrassée à chaque fois et finis par me retrouver assise sur un canapé avec une assiette de petits fours sur les genoux. Étourdie, épuisée et pas vraiment sûre de ce qui venait de se passer, je subissais les conversations plus que je n’y participais.

Le reste de la soirée fut semblable, un peu comme se retrouver à une fête de famille, mais pas la sienne, où les repères sont inexistants et les gens, trop heureux de vous y accueillir, vous noient sous une tonne d’anecdotes dont vous ne comprenez rien. Je serais ingrate de dire que je passais une mauvaise soirée, car ce ne fut pas le cas, juste que je me sentais un peu submergée par tant de pa­roles, de gens et de nourriture.

À vrai dire, surtout de nourriture, Suzanne remplissait mon assiette de tout, de beaucoup, tout le temps. Elle semblait trouver que je devais prendre dix kilos avant la fin de la soirée. Ada à ma droite vidait régulièrement mon assiette. Je la remerciais à chaque fois par une grimace de soulagement. Je dois avouer que j’attendais le café avec impatience bien que je craignais qu’il ne soit que le jus de chaussette, habituel ici. Quel ne fut pas ma surprise quand je vis arriver devant mon nez un café dont l’arôme ne pouvait tromper, un vrai café ! Je le fixais un mo­ment puis en levant la tête, je vis Suzanne me faire un sourire.

– C’est ce que tu appelles du vrai café, non ?

– Oui, il semble parfait, merci

– Tu vois je t’avais dit, triple dose pour elle.

Je fixais Ada.

– Triple ? Mais, ils boivent de l’eau colorée ?

Mon air faussement effaré les fit rire aux larmes et Suzanne finit par répondre.

– Ada aussi, aime le café trop fort.

Elle leva les yeux aux ciels.

– Tu vois ce que j’ai dû endurer avant ton arrivée. Ils étaient tous persuadés que je faisais exprès de les contredire.

Alors que depuis que tu es là, ils savent que c’est juste une différence, notable cependant, entre eux et le reste du monde.

– Une vraie faute de goût d’ailleurs, ajoutais-je en rigolant.

Ada opina de la tête, Suzanne et Francis soupirèrent et le reste de la tablée se lança dans une discus­sion animée sur les différentes habitudes selon les régions. J’appris ainsi que Suzanne venait d’une famille anglaise, que le cousin truc avait de la famille en Australie et qu’en fait presque personne ici, n’était natif du coin.

Je me sentais un peu moins perdue dans cette assemblée, qui m’avait acceptée comme l’une des leurs. Ada me souriait. Suzanne s’inquiétait que j’aie assez mangé. Francis expli­quait à son père ou au mari de Suzanne ou à l’oncle machin, je n’en savais rien, les travaux que j’avais déjà faits dans ma maison. Celui-ci me félicitait en me demandant ce que je devais encore faire et la soirée avançait.

Lancée dans une discussion animée avec Francis, un mouvement avait attiré mon attention, une ombre derrière la fenêtre, une ombre que j’avais l’impression de connaître. Je fronçais les sourcils pour comprendre. L’ombre avait déjà disparu. Francis interprétant de travers mon froncement de sourcil, me dit :

– Je sais que c’est beaucoup de travail, mais il faut le faire, ta sécurité compte.

Je le fixais complètement perdue, mais de quoi parlait-il ? Ha oui, la cheminée…

– Je sais bien, il faut que je le fasse correctement, mais je ne sais pas si j’arriverai à tout finir avant l’hiver.

Il se lança dans une longue explication sur l’importance du risque incendie, ouf, bien rattrapé. Je perdis le fil de la conversation, perdue dans mes pensées. Francis fini par décréter que j’étais trop fatiguée et que je devais rentrer. Il héla Ada pour qu’elle me reconduise et en quelques minutes j’étais assise dans une voiture ceinture bouclée et la tête remplie de faites attention, bonne nuit, à bientôt, repose-toi ! Les joues encore vibrantes de baisers plaqués avec force et les côtes doulou­reuses d’étreintes énergiques, sans trop bien comprendre comment j’étais arrivée là. Je trouvais Ada épuisante, elle était calme et zen comparée au reste des invités. J’étais épuisée.

Le retour se fit dans le calme habituel d’Ada, elle parla non-stop.

– Alors tu vois, ils sont sympas non ? Je sais que ça fait beaucoup en une fois, mais tu verras tu t’y feras. Suzanne t’attend samedi prochain. C’est cool, non ? Comme ça, tu vas rencontrer tout le monde. Enfin tous les amis de Suzanne et sa famille. Tu seras plus vite adoptée. Ils t’ont trouvé adorable. Tu fais déjà partie des habitants, tu sais, pour beaucoup le boulot que tu as fait…

Je n’écoutais qu’à moitié, en partie parce qu’affolée à l’idée de remettre ça dans une semaine, en partie parce que inquiète, sans trop savoir pourquoi de ce qui m’attendait à la maison.

Sortie du dernier contour, la vue de ma maison dont la cuisine était éclairée, m’affola d’un coup. Je criais presque à Ada de s’arrêter là, tout de suite. Elle planta sur les freins et regardant de tous les côtés, elle me demanda pour­quoi.

– Il y avait un écureuil, fut la seule réponse que je trouvais. Enfin, j’ai cru. Je crois que j’ai dû m’endormir. Laisse-moi ici un peu d’air me fera du bien.

– Tu en es sûr ?

– On y est presque, je t’assure que ça me fera du bien.

Dix minutes plus tard, après avoir promis que, si, j’avais besoin d’un peu d’air et que non, je ne traî­nerai pas et que oui, j’avais probablement oublié d’éteindre les lumières. Dis trente fois merci et bonne soirée, assuré que je viendrais samedi prochain et que j’avais a-do-ré la soirée, je pus sortir de la voiture.

J’attendais en faisant au revoir de la main qu’elle fasse demi-tour avant d’avancer vers la lumière, mais quelle idiote j’étais de ne pas avoir pensé que mon colocataire pourrait être là. Il faudrait sortir de ce secret tôt ou tard et tôt serait mieux pour mes nerfs.

Alors que j’avançais dans le jardin, je le vis assis sur les marches devant la cuisine. Il me fixait sans rien dire. Arrivée à sa hauteur, je m’assis mal à l’aise et je me mis à fixer les objets que la lumière de la cuisine faisait apparaître sur le sol. Je sentais toujours son regard sur moi puis un murmure.

– Alors tu as passé une bonne soirée ?

– Oui, un rien étourdissante, mais la famille de Suzanne est vraiment adorable. Je suis invitée sa­medi prochain.

– Je vois.

– Tu vois quoi ?

Il ne répondit rien et son regard se perdit dans le vide.

– Tu vois quoi ? Insistais-je

– Tu t’adaptes plutôt bien.

– C’est gentil, mais là j’ai plutôt l’impression d’avoir survécu à un typhon.

Je me massais les côtes en souriant. Un typhon de bisous et de câlins qui m’avait laissée tout étour­die et pas complètement remise.

– Fait attention aux gens de la ville, ils ne sont pas tous comme Suzanne.

– Parce qu’il y en a d’autre comme Suzanne ou Ada ?

– Je disais juste que tout le monde ici, n’est pas aussi amical qu’elles.

– Je pense bien mais…

– Mais tu verras bien, fais juste attention !

– Côté gens incorrects, je pense avoir un peu de… enfin, j’en ai connu et je ne pense pas que, enfin… pas Suzanne en tout cas.

– Sois prudente, c’est tout.

Lâché dans un souffle comme à contre-cœur, une petite phrase de rien du tout qui me fit du bien. Bon sang, je m’étais attaché à lui au fil des jours et son absence due à sa froideur et sa colère des derniers temps m’avait plus blessée que je ne voulais l’admettre alors cette petite phrase me faisait du bien.

– Je tiens à toi aussi.

Je lui répondis en l’embrassant sur la joue. Je me levais, filais à la cuisine. Avant même d’y parvenir je sentis deux bras me saisir la taille, une tête se nicher dans mon cou et deux lèvres remuer contre ma peau. Un baiser doux, un soupir puis au creux de mon oreille un souffle rauque.

– Va te coucher il est tard, petit ange.

Il m’avait embrassée juste en dessous de l’oreille provoquant une pluie de frissons. Ses mains libé­rèrent mes hanches et alors que son corps s’éloignait du mien, j’eus froid. Je me retournais pour trouver la cuisine vide. Je restais là, ébranlée. C’était quoi ça ? Non, pas le baiser, pas son com­portement, mais ma réaction. Je suis pas idiote, c’était clairement du désir, mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas ressentir de désir pour mon fantôme, pas plus que pour aucuns autres hommes du coin. Désirer quelqu’un c’est le bordel, ça me met la tête à l’envers, m’empêche de réfléchir et je vire stupide et soupirante, incapable de voir les défauts, avalant les mensonges comme du petit lait et me laissant berner, j’y étais déjà passée. Stop, stop, stop, hors de question de. Bien décidée à ne pas me laisser aller, je filais sous la douche pour me calmer parce que oui, mon corps lui, était un imbé­cile de première. Et, merde, je ne suis pas une sainte ! Loin de là ! J’ai des besoins comme tout le monde, mais je ne voulais plus avoir envie de, enfin si, mais pas comme ça, pas maintenant, pas lui.

Je ne le revis plus, le tableau noir repris son usage premier. Je notais le programme, il indiquait ce qui était fait, je lui souhaitais bonne soirée, il me souhaitait bonne journée. Mes nuits restaient com­pliquées, mon esprit l’imaginant devant ma porte, elles n’étaient plus vraiment reposantes. Je m’épuisais pendant la journée pour tenter de dormir. Je m’épuisais pendant la nuit pour tenter de ne pas penser, mais je tins bon.

Le samedi arriva comme un sauveur. J’allais faire face à plusieurs ouragans amicaux, mais cela me semblait plus calme et reposant que la semaine qui venait de passer. Je ne fus pas déçue. Il y avait encore plus de monde, dont bien sûr, je ne retins aucun nom, trop à manger, merci Ada, beau­coup de bruits, de rires et une Suzanne inquiète de ma petite mine. Mes joues et mes côtes subirent les assauts affectueux de tout le monde à l’arrivée comme au départ.

Je rentrais pour trouver la lumière de la cuisine allumée, mais personne ne s’y trouvait. Un mot sur le tableau me souhaitait une bonne soirée et une bonne nuit, c’était la seule trace de mon fantôme.

Les semaines se suivirent sur le même modèle ou presque. Mon cerveau reprenait le dessus, mes nuits se firent plus calmes, sans ruminations interminables sur mon colocataire et je pus me reposer vraiment.

La cheminée fut inspectée, réparée et attestée sans danger par un ami de Francis, David qui m’invita à sortir à chacune de ses visites. Il reçut la même réponse que celle donnée à Francis au cours des derniers samedi : merci, mais non merci. J’allais finir par être taxée de pénible ou de vieille fille frigide. Ada fut d’une aide précieuse en précisant à tous les invités de Suzanne, le samedi suivant, alors que Francis se montrait insistant, que, vu mon passé, un homme n’était pas une urgence pour le moment. Ils en conclurent que j’avais eu une grave déception, ce qui n’était pas faux, ce qui amena Francis à s’excuser de son insistance et à clore une fois pour toute, le sujet.

Sauf que si je m’en étais remise et que j’aurais pu faire de la place à un nouvel amant, même si je ne désirais ni David, ni Francis. Parce que pour le moment la situation n’était pas aussi simple que si mon fantôme n’existait pas.

L’automne s’installa, les journées raccourcissant, il me devenait de plus en plus pénible de me

coucher avant le soleil. Il fallait trouver un autre accord au moins avant l’hiver. Le tableau noir se vit promu médiateur. Je le couvrais de : il faut que l’on parle, formulés de toutes les manières pos­sibles et imaginables, auquel étaient répondu des : de quoi, sans autres commentaires.

Je tentais une autre approche en la jouant claire et nette : qu’allons-nous faire cet hiver, les jours raccourcissent et il serait bien que l’on trouve un moyen de cohabiter, à quoi me fut répondu un : ça ira, laconique.

Mon colocataire avait coupé suffisamment de bois pour chauffer la maison, au moins plusieurs hivers ou lors d’une mini glaciation, nettoyé le jardin de tout ce que j’y avais stocké et l’avait parfaitement rangé dans la cabane en bois qu’il avait construite. J’avais quant à moi, fini de changer les fenêtres et repeint le salon et une partie des chambres. Un canapé avait fait son apparition ainsi qu’une télé­vision et surtout d’un lecteur DVD. L’installation de ma super bibliothèque était en cours, car à force de me coucher avant le soleil, j’avais fini par dévaliser la petite librairie du coin, étonnant…

La maison perdait petit à petit son air de maison hantée et prenait doucement l’apparence du foyer que j’avais vu en elle.

Je laissais tomber les tentatives de discussions en septembre. Finalement, si nous devions nous croiser, arrivera ce qui devait arriver. Les jours devenant de plus en plus courts, je refusais de me ranger dans ma chambre de plus en plus tôt. Je l’annonçais sur le tableau, n’y trouvais aucune réponse le lendemain, excepté le « bonne journée » habituel.

Je m’intégrais beaucoup, grâce à Suzanne, un peu à contre-cœur à cause de mon fantôme. Je com­mençais à retenir les visages, quelques noms, pas beaucoup, je l’avoue. Je saluais gaiement les gens en ville, sortais de plus en plus le soir et me fis une nouvelle amie.

Elle travaillait dans une boutique qui vendait des articles artisanaux. Boutique ouverte en saison et qui pratiquait la vente à la tête du client. Je m’explique, un prix pour les touristes, un pour les habi­tants, un autre pour les habitués. Il valait mieux y arriver avec quelqu’un de connu du propriétaire ou de la vendeuse, ce que j’appris plus tard.

La première fois que j’y entrais, je craquais littéralement pour un tapis aux couleurs vivent, remplis de dessins stylisé d’animaux du coin. Quand je demandais le prix, je pâlis. Non, mais je devais vendre un rein pour l’avoir ? Je ne l’achetais pas, mais pris une petite lampe dont le prix me sembla plus correct. J’y retournais plusieurs fois et finis par engager la conversation avec la petite rousse derrière la caisse. Elle se nommait Théa et avait appris depuis peu que je n’étais pas une touriste. Elle était rouge de la tête aux pieds quand elle me présenta ses ex­cuses pour le prix demandé lors de mes achats précédent. C’est ainsi, que j’appris qu’en ville les touristes, comment dire, on les saignait volontiers alors qu’on faisait attention à ne pas exagérer avec les gens du coin. Ce qui expliquait pourquoi Ada m’avait traînée partout en me présentant comme une amie.

Les prix baissèrent sérieusement après notre discussion et je repartis avec le tapis qui soudain était tout à fait dans mes moyens. J’eus même droit à une remise important en guise d’excuse. Tapis et lampes voyagèrent de la boutique à la maison suivit par un couvre-lit en patchwork livré, un mer­credi, par une petite rousse survoltée comme tout le monde ou presque ici.

Elle resta manger puis revint le mercredi suivant puis Ada pris le temps de se joindre à nous puis le mercredi soir fut le re­pas copine de la semaine. Finalement, les habitudes se prenaient vite ici sauf une…

Chapitre 7

Je ne me faisais pas à l’idée de ne plus revoir mon fantôme qui comme au début se montrait discret, tellement que si des mots n’apparaissaient pas sur le tableau, j’aurais pu le croire parti. Alors que je m’étais fait tout un monde de sa présence, je n’avais plus envie de le voir disparaître. Je devais recon­naître que j’avais pris l’habitude et qu’il avait pris une place importante dans ma vie et si on excluait le passage du baiser dans le cou, il s’était comporté en grand frère. Bien que je n’aimais pas trop l’idée qu’il me voit comme une sœur. Il me manquait. Je me l’étais avoué un soir alors qu’enroulée dans une couverture devant la télévision, je me retrouvais à parler à voix haute. Stupide moi !

J’avais rencontré Théa, j’allais manger tous les dimanches chez Suzanne. Oh, j’avais oublié de vous dire, les repas du samedi soir ne permettant pas au plus jeune de profiter du cinéma ou de diffé­rentes sorties entre amis, le repas fut déplacé au dimanche midi enfin au dimanche une heure puis transformer en brunch. Je disais donc, le samedi, sorties, le dimanche, gavage chez Suzanne, le mer­credi, repas filles, le reste de la semaine, nettoyages, peintures et aménagement. Je n’avais pas le temps de m’ennuyer et pourtant je m’ennuyais. Je m’ennuyais de mon fantôme qui portait beau­coup trop bien son surnom depuis quelques semaines.

Septembre passa, octobre pointant le bout de son nez Ada devint comme folle. Son amour des tou­ristes ne se démentait pas et les repas du mercredi s’enrichirent de longues tirades sur la bêtise et les âneries de ses clients adorés, le tout saupoudré par les arnaques du boss de Théa. J’avais mal au ventre à force de rires. Le repas finissait toujours par la promesse de ne rien dire de ce qu’elles m’avaient confié, promesse que je renouvelais sans soucis, tellement j’aimais les entendre raconter leurs petites et grosses arnaques.

Octobre était aussi une période folle pour Suzanne et pour la moitié de la ville, la fête du saint patron de la ville ou du premier colon, selon les sources consultées, avait lieu le deuxième samedi du mois et monopolisait toute âme charitable à la ronde. Je fus engagée sans avoir pu dire non, ni bien com­pris comment d’ailleurs, pour tenir un stand de tartes fabriquées par toutes les femmes du coin. Juste pour la matinée m’avait promis Suzanne.

Je me retrouvais donc affublée du magnifique tablier à fleur de ladite Suzanne. C’est pas sérieux de vendre des tartes sans tablier avait-elle répliqué à ma protestation, placée derrière trois énormes tables croulantes sous des tartes à tout, des myrtilles à la viande en passant par les pommes ou le poulet. Je n’allais jamais savoir laquelle était à quoi. Je me voyais déjà vendre du poulet à la place des fraises et me faire hurler dessus par un touriste mécon­tent, mais je ne vis pas un seul touriste. Les tartes partirent comme des petits pains, achetées presque en­tières qui par le frère de la cuisinière qui par le mari. Je compris au fil de la matinée que les hommes du coin venaient acheter les tartes de leur cuisinière pour éviter que celles-ci, les tartes pas les cuisi­nières, ne restent invendues au soir et provoque le désespoir de celle-ci. Une jolie preuve d’amour vite démentie par un jeune homme qui me dit que si elle n’est pas vendue ce soir, ce serait à lui de la manger. Il me fit un clin d’œil et disparut avec la tarte. Voilà pourquoi avant même la fin de la matinée, j’avais tout vendu.

Suzanne apparue sur le coup dès onze heures m’expliqua que c’était parti plus vite que les autres an­nées. Normal, je ne connaissais pas assez les gens d’ici pour savoir qui avait fait quelle tarte. Je la re­gardais consterner et elle se mit à rire.

– Ne t’en fais pas, c’est tous les ans pareil, me consola la voix d’Ada, Suzanne a juste profité que tu sois moins connue pour se débarrasser au plus vite de tout ça. De plus l’argent va servir pour ré­nover le parc alors c’est pour la bonne cause.

Mouais, je retirais le tablier à fleur en ignorant le : ho, non il te va si bien, de ma future ex-amie et le tendis à Suzanne.

– Allez les jeunes, filez profiter de la journée, il y a plein à faire.

Finalement, je me consolais en m’octroyant le titre de vendeuse la plus rapide de la ville. Titre validé par Théa quand je lui expliquais. Elle tenait un stand rempli de comment dire, de trucs étranges, sur tout était indiqué artisans de la région et pour être honnête, je ne suis pas fan des animaux empaillés, ni des fourrures où l’on voit la tête de l’animal. Si je comprenais bien l’avantage de la fourrure dans le coin où les hivers étaient froids, je n’étais pas pour. Mon côté citadin restait bloqué sur l’idée que pour avoir de quoi faire tout cela, il avait fallu tuer un animal et je n’arrivais même pas à tuer les araignées alors, c’était incompréhensible pour moi et voilà. Mes deux amies levèrent dans un bel ensemble, les yeux au ciel. Je leur tirais la langue, fis promettre à Théa de nous rejoindre plus tard et filais au stand suivant.

Remplie à ras bord de hot-dogs, de gaufres et d’un tas d’autres nourritures grasses et sucrées, trois na­nas tentaient de digérer, affalées sur un banc. Même Ada avait déclaré forfait, c’est dire. Armées d’une tisane digestive, avait dit la vendeuse du stand, nous tentions de faire discret les burps que nos estomacs produisaient. Sexy les nanas. La soirée était déjà bien entamée et s’il n’y avait eu un feu d’artifice prévu dans un peu moins de trente minutes, je serais déjà rentrée chez moi, mourir dans mon canapé. Franchement, j’hésitais à me rouler jusqu’à ma voiture, mais je n’avais pas assez de courage pour bouger.

Après le feu d’artifice, Ada nous abandonna pour aller s’offrir un dernier verre et Théa baillait encore plus que moi, lorsque je donnais le signal du départ.

– Bon, c’est pas tout ça, mais faut rentrer.

Deux bises plus tard, je filais en direction de ma voiture, la longue agonie digestive avait au moins permis de dégager le parking, il ne res­tait que quelques voitures parsemées. En dépassant un quatre-quatre noir, je vis David qui ne marchait plus très droit. Il se dirigeait vers moi en me saluant de grand geste. Je le saluais en retour et continuais d’avancer vers ma voiture. Il me rattrapa, me saisit pas le bras et m’attira à lui et sans que je puisse rien faire m’embrassa. Son halène puait l’alcool. Je le repoussais de toutes mes forces, en tournant la tête de droite à gauche pour éviter sa bouche. Il me tenait fermement. Il ne me lâchait pas. Il marmonnait des : laisse-toi faire qui me glaçait le dos. Mince, il était bien plus fort que moi, complètement saoul aussi. Crier ? Vu le bruit de la musique, cela ne servirait à rien. Je tentais de le raisonner, peine per­due. Il était passé de laisse-toi faire à t’es une salope. J’avais envie de vomir. Je ne voyais pas com­ment me tirer de là.

Ma voiture n’était qu’à dix mètres si j’arrivais à me dégager, peut-être. Ses baisers se firent insis­tants. Sa bouche ne décollait pas la mienne. Sa main droite se glissa sous ma veste. Je tentais de lever mon genou, mais il était tellement collé à moi que j’arrivais à peine à bouger. Je sentais la nausée arriver. Je paniquais. Il était clair qu’il n’allait pas s’arrêter là. J’avais peur. Je pleurais. Je pouvais à peine respirer.

Je luttais pour rester debout, ne pas tomber pour ne pas me retrouver piégée sous lui. Je suppliais. Lui était parti dans un discours fait de tu vas aimer suis un bon coup et de tu fais envie et tu dis non alors il ne faut pas t’étonner. Merde. Le temps s’étirait. J’avais l’impression que ça ne servirait à rien de continuer à me débattre qu’il aurait de toute façon le dessus. Je ne voyais pas comment me tirer de là. Je le suppliais. Je me raccrochais à l’espoir que quelqu’un, n’importe qui passe par là. Il continuait à écraser ma bouche. Sa main avait fini par se glisser sous mon pull empoignant mon sein et le malmenant. Il pesait de tout son poids contre moi. Il me maintenait avec force contre lui. Il continuait son monologue.

Sous son poids, je basculais en arrière. Il me tomba dessus m’écrasant encore un peu plus contre lui. Je sentis sa main quitter mon dos pour s’accrocher à mon pantalon et tenter de l’ouvrir alors que son autre main ouvrait déjà le sien. Je hur­lais de panique. Je hurlais, je me tortillais pour me sortir de dessous lui. Je le suppliais encore de me laisser. Il riait en m’assurant que j’allais aimer. Sa main avait ouvert mon pantalon et tentait de se glisser entre mes jambes. Il reprit ma bouche pour me faire taire. Il serra son corps contre le mien et je sentais parfaitement bien l’envie qu’il avait. Je pleurais de plus en plus fort. Je gémissais de peur. Il se moqua de moi et il disparut.

Il disparut ? Je me recroquevillais en pleurant, de soulagement et de peur. Je n’arrivais pas à calmer mes larmes. Je tremblais. J’avais envie de vomir. Deux bras me saisir doucement. Je paniquais lorsque je me retrouvais plaquée contre un torse dur. Je voulais hurler. Je me débattais. Une voix douce se fit entendre, juste un murmure.

– Je suis là, mon ange.

Je me figeais hébétée à ce mot et ce fut le trou noir.

Je me réveillais en fin d’après-midi dans mon lit. J’avais mal partout. Les souvenirs de la nuit remontaient et les larmes coulaient à chaque fois. Je pris une longue douche m’arrachant presque la peau pour enlever l’impression des doigts de David qui y restaient accrochés. Je tremblais toujours de peur. Je restais en robe de chambre incapable de me motiver à autre chose qu’à pleurer.

Dire que je commençais à me sentir chez moi, en sécurité auprès des habitants, que je m’étais faite des amis et… et… Les sanglots firent cesser toutes réflexions. Je n’étais que douleur et pleurs. Je me traînais jusqu’au canapé et allumais la télévision, j’avais besoin de bruit pour me sentir rassurée.

Mon téléphone sonna. Je ne regardais même pas qui appelait. Je ne voulais voir personne.

Vingt mi­nutes plus tard, Ada défonçait la porte de la cuisine. Je ne bougeais même pas. Elle était avec Su­zanne et Théa. Elles me regardèrent. Elles ne posèrent aucune question. Mes amies me prirent dans leurs bras. Suzanne se mit à préparer du café. Je pleurais. Puis Théa, tout doucement, en me caressant les cheveux posa la question qui devait les rendre folles.

– Est-ce que ce connard t’a, enfin, est-ce que ?

Je secouais la tête vivement. J’entendis trois soupirs. J’eus presque envie de rire.

– Non, il a voulu, mais enfin, mais on est venu à mon aide. Quelqu’un l’a, enfin je sais pas trop. Mais, d’un coup, il n’était plus là.

En fait, même si je savais qui ce quelqu’un était, je n’avais pas tout compris. Je ne mentais pas. Un moment, il était là, l’instant d’après il ne l’était plus. Je regardais Théa.

– Mais com…

Ada me coupa.

– On a retrouvé David ce matin, il était salement amoché. Il a fallu du temps pour qu’il explique ce qui s’était passé. Il a fini par expliquer sa soirée quand Francis a menacé de remuer toute la ville pour trouver le coupable et lui casser la gueule. Je pense qu’il a préféré donner sa version quand il a su qu’on avait retrouvé ta voiture sur le parking et qu’on pourrait relier son passage à tabac avec toi. Il a tenté de te faire passer pour une allumeuse qui avait changé d’avis et qui était partie avec un autre type après que le type en question s’en soit pris à lui parce qu’il n’avait pas voulu le laisser t’emmener. C’était du moins sa version avant que Judicaël n’arrive et ne l’oblige à donner la bonne. Il ne lui a pas laissé le temps de se trouver des excuses ni d’inventer autre chose, il a fini par le menacer pour avoir la vérité et je t’assure qu’il l’a encore moins bien pris que nous.

On aurait dit qu’elle vomissait, rien que d’y penser. Suzanne était assise raide au bord de sa chaise et Théa me serrait fort contre elle.

– Il a eu de la chance, continua-t-elle. Si moi ou Francis l’avions surpris, ce n’est pas qu’amoché qu’il aurait été. Oh mon Dieu Sophie, jamais je n’aurais dû te laisser rentrer seule. Je m’en veux tellement.

– On s’en veut, on aurait dû rester avec toi.

– Vous ne pouviez pas savoir, soufflé-je.

Je me serrais encore plus contre Théa et Ada. Suzanne renifla, pas de peur ni d’émotions, elle reni­flait de fureur. Tout en elle était raide, furieux. Elles restèrent jusqu’au soir, s’assurant que j’allais mieux, me forçant à manger au moins un peu, me proposant de rester pour la nuit pour que je me sente en sécurité. Je finis par les mettre dehors en leur promettant de me coucher et de fermer tout à clefs, à double tour, même à triple et de coincer une chaise sous ma porte. Je promettais de prendre toutes les protections possibles et imaginables.

J’avais besoin de rester un peu seule, non, pas seule. J’avais besoin de voir et de remercier mon fantôme. Une fois mes amies parties, je fermais la porte à clef, éteignis toutes les lumières, me posais sur le canapé et attendis. Je finis par m’endormir. Une main posée sur ma joue me réveilla. Je sursautais, ouvris les yeux d’un coup et ne vit rien. Le noir était complet. Je paniquais et hurlais.

– Doucement mon ange, ce n’est que moi.

Soulagée et sans réfléchir, je me penchais en avant pour l’enlacer simplement pour le remercier, en­fin j’enlaçais ses jambes, ma tête à hauteur de…, mince, il s’était redressé. Et re-mince ma position, n’était pas, enfin, j’étais tout contre, bref, je sentais, oh merde. Il s’était redressé de partout et j’ap­puyais ma joue sur, voilà, voilà. Je virais au rouge carmin, les joues en feu, brûlantes contre son… Je bafouillais. Je le lâchais et m’écrasais par terre.

Il ne dit rien pendant que je réunissais le peu de dignité qu’il me restait. Il me tendit la main pour m’aider à me relever, me tira avec douceur entre ses bras. Il m’embrassa sous l’oreille et me mur­mura :

– Ça va aller ?

J’opinais de la tête et je soufflais ces mercis que j’avais à cœur de lui dire.

– Sans toi, je…

Je ne finis pas ma phrase, un doigt posé sur mes lèvres, m’en empêcha. La main posée dans mon dos me resserra contre lui et sa voix rauque me répondit.

– Si j’étais arrivé juste quelques minutes plus tard, jamais je ne me le serai pardonné.

– Tu es arrivé à temps. Rien de grave ne s’est passé.

– Rien de grave ?

Il releva la tête si vite que je partis en arrière, son bras dans mon dos me reteint alors que je l’enten­dais grogner d’une voix encore plus grave.

– Ce salaud a osé te toucher et tu dis que ce n’est pas grave ?

Sa vois vibrait de rage, tout son être semblait animé d’une fureur. L’entendre ainsi me coupait littéra­lement le souffle. Tout en lui, dégageait une puissance écrasante et bien que la fureur que je sentais ne m’étant pas destinée. Je me sentais toute petite devant lui. Je touchais son bras du bout des doigts, remontant vers sa joue. Je voulais juste le calmer. Le pire avait été évité et même si je ne me sentais pas bien, le pire avait été évi­té. Je le lui redis

– Tu es arrivé à temps. Le pire n’est pas arrivé grâce à toi. Si j’ai bien compris, tu m’as en plus vengée. C’était vraiment une chance que tu sois là, sans toi, j’aurais passé un mauvais moment

voir bien pire.

Je frissonnais à l’idée de ce qui aurait pu se passer, mais j’étais en un morceau, chez moi et je voulais juste remercier l’homme qui m’avait tiré de là. Je ne voulais penser qu’à ça. J’étais en sécurité chez moi. Il me serra contre lui, son visage enfoui dans mon coup. Je le sentais trembler d’une rage contenue contre moi. Je n’en menais pas large non plus et la bosse qui s’imprimait dans mon bas ventre focalisait mon attention.

Bien sûr, idiote, tu as failli te faire violer et la seule chose d’intelligent que tu trouves à faire, c’est te coller à un autre homme. Bien ma fille, tu es d’une logique parfaite sur le coup là. Reviens sur terre et décolle-toi de lui !

Je reculais un peu alors que ma main restait posée sur son torse et glissait en direction de… Je la stoppais ne sachant plus trop comment réagir. Il se dégagea d’un coup. Il m’embrassa sur la tempe et m’envoya dormir, car il était tard et que j’avais besoin de repos.

Mais non. Je suis pas d’accord là, c’est quoi ce délire ? Mais non alors ! Je le suivis à la cuisine pour lui dire que non, je n’allais pas dormir, enfin pas de suite. Je lui rentrais dedans. Il avait stoppé net. Me massant le crâne, je pestais contre lui. Il se pencha vers moi et murmura à mon oreille.

– Ça suffit mademoiselle Baumgartner, il est temps pour vous d’aller vous coucher.

Puis, il me fit pivoter et me poussa vers l’escalier. Le, vous, m’avait glacé, j’avançais, encore une fois perdue. D’accord, j’avais eu peur et d’accord, il me faudrait un peu de temps. Je re­connais que j’avais surtout besoin de douceur et grand seigneur, il n’en profitait pas et il me repoussait, mais ça ne me convenait pas. Fichu corps qui perdait le nord, fichu cerveau qui analysait trop, fichu fantôme trop correct. Là, je les haïssais tous.

Cette histoire provoqua petit à petit, un changement, mon fantôme se socialisa. Il passait depuis peu, ses soirées avec moi. Le nez dans un bouquin, un de ces vieux livres reliés de cuir écrit dans une langue que je ne connaissais pas, en râlant contre les séries débiles que je regardais. Il en avait sur­tout après Buffy que j’avais plutôt été contente de dénicher lors d’un vide-grenier. Lui n’aimait pas et le faisait savoir, moi, j’aimais et je faisais semblant de ne pas l’entendre. Il était assis sur un fauteuil de cuir qu’il avait sorti de je ne sais où alors que moi, je m’étendais sur tout le canapé, enroulée dans une couverture. Il s’occupait de remettre du bois dans la cheminée et je somnolais.

Il ne mangeait pas avec moi, apparaissant une fois que je m’étais installée devant la télévision. Il se faisait chauffer un bol de je ne sais quoi et me rejoignait au salon. Nous parlions peu. Sa présence était, je voulais m’en convaincre, suffisante, mais surtout j’avais besoin de me sentir en sécurité et l’avoir avec moi le soir, m’y aidait.

La journée Ada et Théa se relayait pour ne jamais me laisser seule. J’avais durement gagné le droit de passer mes soirées et nuits seule. Suzanne me couvait du regard et se montrait agres­sive dès qu’un homme de sa famille ou pas, me parlait trop longtemps selon elle. Toute la ville sa­vait ce qui était arrivé, toute la ville se sentait coupable. Je n’allais plus trop en ville.

Chapitre 8

Le temps semblait s’étirer sans fin et je m’occupais du mieux que je pouvais. Je me retrouvais démuni quand les chambres furent finies. Lits, ri­deaux et tapis installés, il ne me restait presque plus rien à faire. Tout se mettait en place et si la fa­çade devait encore être refaite, la neige et le froid extérieur m’en empêcheraient encore quelques mois. Il ne restait plus que la cave que son occupant m’interdisait.

Donc je traînais ma désolation de pièces en pièces, donc je virais invivable d’ennui, même s’il me restait les mercredis et les di­manches midi pour me changer les idées.

Fin novembre même mes mercredis me furent arrachés. Trop de boulot pour l’une, touristes à materner pour l’autre, et hop, plus personne ne venait manger. Les dimanches restaient une bouffée d’air même si de moins en moins de personne y était, eux aus­si avaient trop de travail. Je devais m’occuper et vite.

C’est ainsi que je me retrouvais à proposer à Suzanne de la décharger du repas du dimanche. Allez hop, tout le monde chez moi. L’avantage de cette situation était que je pouvais inviter Théa. Je pré­vins mon colocataire qui ne râla même pas à l’idée d’être envahi. La journée, c’était chez moi et puis je le lâchais un peu avec la cave. Nous y trouvions tous les deux notre compte.

Décembre pointa le bout de son nez, couvert de neige et bien froid et j’ai toujours aimé cette période pour les décora­tions de Noël, les lumières, les pères-Noël et le sapin. Je craquais littéralement pour une pluie d’étoiles à accrocher sous le toit ce qui fut la cause d’une première vraie dispute entre Livius et moi.

Je voulais fêter Noël, lui pas. Je voulais décorer, lui pas. Je voulais un sapin, lui pas. Je fulminais devant tant de non et fini par le menacer de tout faire en douce durant la journée. Il me répondit qu’il déferait toute la nuit. Je pestais, il restait calme. Je tapais du pied, il levait à peine les sourcils. Trois jours de tempête et rien n’avançait, le refus était toujours aussi net et mon envie toujours aussi forte. Je ne savais plus comment me faire entendre de cette tête de mule.

Ma maison était la seule à ne pas briller de décorations alors dépitées, je filais admirer celle de la ville. Une soirée à regarder les lumières des autres, à faire sauter de joie la petite fille en moi. Je traînais depuis des heures, pas pressée de rentrer quand je croisais Théa.

Nous nous sommes baladé, admirant les décorations, riant comme deux petites filles. Théa n’était pas plus croyante que moi, Noël était pour elle, un moment de joie dans l’hiver rien de plus. Pour moi, c’était surtout lié à mes souvenirs d’enfance. Mes parents sont très croyants.

La soirée s’avan­çant Théa me proposa de rester avec elle. Elle logeait en hiver à l’hôtel. La route menant à sa mai­son n’avait de route que le nom, gelée tout l’hiver, le chemin n’était pas sûr et son patron fatigué de la voir arriver en retard la moitié de l’année, avait trouvé comme solution de lui louer une chambre. Elle pestait un peu de ne vivre que six mois dans sa maison, mais était ravie de n’avoir plus la route à faire et elle se sentait comme chez elle chez Mona.

La soirée fut courte. Elle avait voulu me prêter un T-shirt qui resta coincé sur ma tête. Vous ai-je dit qu’elle est petite et toute fine ? La soirée pyjama fut faite sans pyjama ! Rien n’aurait pu m’aller et c’est enroulée dans une couverture que je m’installais dans le lit tout en continuant à papoter avec Théa.

Le lendemain matin, quand son réveil sonna, elle était en grande forme, moi en forme de zombie. Le manque de sommeil et moi ne sommes pas copain. Je me traînais jusqu’au café, jus de chaussette de l’hôtel puis, après un au revoir gai comme tout de sa part, à moitié baillé de la mienne, je filais chez moi prendre un vrai café ou deux.

Quand j’arrivais, rêvant de mon café, la lumière à la cuisine était allumée comme à chacune de mes absences. À peine avais-je éteint le moteur que Livius ouvrait ma portière. Il était furieux. Il me saisit par le bras, me tira dehors de ma voiture, grommelant je ne sais quoi. Il me poussa vers la cuisine, là je pouvais comprendre quelques mots : inconsciente, stupide et autre qualificatifs pas très sympathiques. Je fus auscultée, non mais vraiment, sous toutes les faces, retournée, palpée de partout. Non mais ça va pas ou quoi ? Je chassais les mains, poussais leur propriétaire et me plantais en face de lui.

– C’est quoi ton problème ? grondais-je.

– Tu as disparu toute la nuit, je ne t’ai pas retrouvée et…

– Et tu t’es dit que je m’étais de nouveau mise dans une sale position, soupirais-je en me passant la main sur le visage.

– Oui, soupira-t-il en écho

– J’étais avec Théa, j’ai dormi chez elle, enfin à l’hôtel. Il était tard et je ne voulais pas faire la route.

– Tu aurais pu prévenir !

Ben oui, voyons et comment ? Pas de téléphone dans la maison, je n’avais pas son numéro, s’il en avait un et je n’allais pas faire la route pour lui dire, au fait, je repars pour dormir en ville pour ne pas faire le trajet, mais bien sûr ! Je levais les yeux au ciel. J’allais répondre un oui papa, mais me mordis les lèvres.

– Reprenons. Je suis sortie hier après-midi pour aller en ville, j’avais envie de voir les lumières de Noël dans les jardins, j’ai traîné un peu, Théa m’a rejointe et voilà, rien de grave

– Tes satanées décorations !

Il vomit le dernier mot.

– C’est bon, j’ai bien compris que tu n’en voulais pas.

Je me dirigeais d’un pas lourd vers la machine à café si nous recommencions à nous prendre la tête j’en avais encore plus besoin. Comme aucune réponse ne me parvenait, je me retournais. Il me fixait, une sale habitude à mon avis.

– Ben quoi ?

– Mets tes fichues décorations si tu y tiens !

Il lâcha ces mots du bout des lèvres, fit demi-tour et disparut. Il me fallait vraiment un café. Café bu, suivit d’un autre puis le troisième en main, je sais, je suis accro, je me traînais jusqu’au salon où se trouvait l’emmerdeur de service.

– Ça veut dire quoi exactement ?

– Mets tes décorations puisque tu y tiens tellement, c’est assez clair, non ? Mais, je ne veux pas voir de crèche, rien de religieux !

– Ce n’est pas le côté religieux de Noël que j’aime, mes parents sont croyants, moi pas. C’est le côté lumière au cœur de l’hiver, c’est le côté réunion entre famille et amis que j’aime et les ca­deaux, aussi, faut pas les oublier.

Un doigt en l’air pour souligner ce fait important, je souriais à moitié moqueuse.

– Ah, oui les cadeaux, pas très religieux ça.

– Mais important !

Il éclata de rire.

– Dois-je comprendre quelque chose ?

Il haussa un sourcil.

– Même pas, j’aime les faire, c’est un vrai plaisir pour moi. Par contre, les recevoir c’est plus compliqué.

Froncement de sourcil, je m’expliquais.

– Je n’ai jamais reçu de cadeaux qui me plaisent réellement, des utiles, des qui aurait pu me plaire mais… Je n’ai pas, enfin, ce n’est pas que je sois pénible non, mais c’est comme si…

– Ta famille ne savait pas qui tu es, finit-il à ma place.

– Je suis le mouton noir.

Je grimaçais en le disant, parce que oui, j’étais le truc bizarre dans une famille bien sous tout rap­port, une famille croyante et pratiquante, pas moi et pourtant j’avais essayé de me couler dans le moule, rien à faire, je débordais du cadre. Il a dû voir quelque chose dans mes yeux, car j’étais dans ses bras et il me caressait le dos.

– Tu es parfaite comme tu es, mon ange, me souffla-t-il au creux de l’oreille.

Je soupirais en le repoussant.

– Ouais, on dira ça. Bon, je vais mettre les décorations avant que tu ne changes d’avis. Je te dis bonne nuit.

Je filais à l’étage où les achats décoratifs avaient échoué au cours des derniers jours. Mettant court à cette discussion qui me replongeait dans de mauvais souvenirs. J’étais en train de choisir par où commencer quand du pas de la porte, il intervint.

– Ne va pas te rompre le cou pour placer les lumières. Je m’en occuperai ce soir.

– Oh, hé, je ne suis pas aussi maladroite, protestais-je.

– D’accord alors ne va pas te casser une jambe…

Je me tournais, le fixais méchamment.

– Mais ça suffit, entre toi, Ada, Théa, Suzanne et Francis, on dirait que je suis en verre et que vous avez tous peur que je finisse par me casser. Je suis une grande fille, c’est clair ?

Aucune réponse autre qu’un demi-sourire moqueur et un ricanement, il ne me prenait pas au sé­rieux. Sans répondre, je pris un premier sac pour le descendre à la cuisine, lui passa devant en le­vant haut le menton, risquant de quelques millimètres de me casser la figure dans les escaliers, fis semblant de rien et restais digne jusque dans la cuisine où je rageais de l’entendre rire.

Je passais le reste de la journée à installer mes décorations. Un traîneau lumineux avec deux rennes magnifiques dont l’un avec un nez rouge, plein de petits animaux et une étoile. Je fis sauter trois fois les plombs. Je finis par crier Francis au secours dans mon téléphone et l’entendit me ré­pondre qu’il passait à midi, ce qui m’amena à calmer le jeu et à lui préparer un bon repas de remer­ciement.

Francis resta un peu plus longtemps que prévu, lui aussi, insistait pour que je ne me tue pas en met­tant les décorations le long du toit, mais franchement, je n’étais pas si maladroite que ça, je l’en­voyais promener en grognant que j’avais déjà un grand frère qui lui me fichait la paix.

– Il est de l’autre côté de la planète, il peut, me railla Francis. Suzanne va me tuer s’il t’arrive quelque chose. Se plaignait-il

– Pfff, oust, vilain !

Je le poussais à sa voiture.

– T’as pas du boulot autre que de me materner ?

– Si, mais moins risqué !

Je le frappais sur l’épaule, en fronçant les sourcils.

– File, méchant ! dis-je en souriant. Je te rappelle que j’ai retapé la maison sans me tuer.

– Oui et on ne sait toujours pas comment tu as fait !

Bon, c’est vrai, pas toute seule, mais j’avais bien bossé, faut pas l’oublier. Il finit par partir en se moquant de moi et en me promettant la pire des vengeances si je me blessais, je restais debout à lui faire des au revoir de la main jusqu’à ce que congelée, je rentre me réchauffer.

En fin d’après-midi la maison avait pris des airs de fêtes, ne manquait qu’un sapin pour parfaire le décor et bien sûr, les lumières sous le toit. J’attaquais le pain d’épice, tradition familiale, dans le vain espoir de réussir à en faire une maison. L’odeur était suffisante pour que je me sente retomber en enfance.

Je réalisais d’un coup que pour la première fois j’allais passer les fêtes seule. Le cafard me submergea. Les larmes se mirent à couler le long de mes joues sans que je puisse les arrêter. Je pleurais toujours en découpant le pain d’épice. Je pleurais encore en construisant la maison. Je pleu­rais sans cesse quand Livius entra dans la cuisine. La maison était montée, remplie de cure-dent pour tenir, j’avais mangé toutes les chutes, je frôlais l’indigestion et je pleurais sans bruit.

Deux bras me soulevèrent et je me retrouvais serrée contre lui. Ses lèvres contre mon front, il ne di­sait rien. Il me serrait. Mes larmes coulaient toujours doucement et je murmurais.

– Je ne veux pas passer Noël seule.

– Penses-tu que Suzanne ou Ada le permettront ? Tu vas te retrouver entourée de plus de gens qu’il m’est possible de supporter.

Je sentis ses lèvres s’incurver dans un sourire.

– C’est pas pareil, ce n’est pas ma famille.

– C’est mieux, eux t’ont choisi.

Là, il marquait un point, plusieurs même. Je restais songeuse, être entourée de ma famille dans la­quelle je m’étais toujours sentie étrangère ou être entouré d’étrangers avec qui je me sentais en fa­mille. Finalement, je serais mieux ici, non ? L’idée de passer les fêtes loin de ma famille me faisait mal, mais les passer entourée d’amis, de vrais amis, me mettait du baume au cœur.

Je soupirais, coinçais ma tête contre l’épaule de Livius et laissais mes larmes se calmer. Il ne disait toujours rien. Un long moment plus tard, mes pieds touchèrent le sol et mon fantôme, levant les yeux au ciel me dit :

– On va les mettre ces fichues lumières ?

Sa tête déconfite, sa moue boudeuse et ses yeux désespérés me firent rire. J’en avais mal au ventre alors qu’il se dirigeait, droit comme un I en direction de la porte.

– Tu as deux minutes pour me les apporter.

Je filais au salon, attrapais le sac et le lui tendis en moins de vingt secondes. Un énorme sourire aux lèvres, fière de moi. Il prit le sac, grogna et sortit. Je chopais ma veste et le suivit. Il me repoussa dans la cuisine d’un air grognon, m’enfila mon bonnet qu’il descendit jusqu’à mes yeux puis pris une écharpe qu’il noua au niveau de mon nez. Il recula d’un pas, admirant son travail. Je voyais à peine et ne pouvais presque plus respirer, mais il avait l’air satisfait. Merci papa ! C’est dingue ce be­soin de me materner qu’ils avaient tous, je n’arrivais pas à m’y faire.

Il nous fallut presque deux heures pour les mettre mes fichues lumières. Tout d’abord, parce que nous ne trouvions plus l’échelle, puis parce que nous n’étions pas d’accord de comment la mettre, enfin parce que je n’avais pas pensé à où la brancher. Il fallut tout démonter pour que la prise soit au bon endroit.

Seule possibilité pour la brancher, la prise de mon réveil, dans ma chambre. Je filais donc ouvrir ma fenêtre pour attraper le bout de câble qui pendouillait devant et le tirais pour le brancher. Je tirais si bien que le pied de Livius parti avec le câble qui s’y était enroulé, un gros merde, suivit d’un boum, me fit paniquer. Merde, merde, merde, je l’avais blessé, sûrement gravement, non tué, j’en étais sûr, c’était une sacrée chute. Je descendis l’escalier quatre à quatre, Oh mon Dieu, je l’avais tué.

Je retrouvais mon fantôme de chair et de sang, assis par terre à côté de l’échelle, le regard noir. Il était vivant. Ouf ! Mais sûrement blessé. Je courrais vers lui et me mit à le tâter de partout en deman­dant :

– Où as-tu mal, je suis… désolée, enfin, merde, je… Comment… je suis… oh lala…

J’étais parfaitement clair dans mes paroles et pas du tout complètement affolée. Pas du tout ! Il me posa la main sur la bouche, secoua la tête et se releva.

– Des bleus et des bosses ce n’est rien. Ta tentative d’assassinat n’a pas marché, je suis plus solide que ça. Par contre, ces horribles choses ne bougeront plus jamais de là, ne compte pas sur moi pour les enlever ou les remettre et je t’interdis de le faire toi-même. Suis-je bien clair ?

J’opinais de la tête vivement. Soulagée qu’il n’ait rien de grave, j’étais prête à lui promettre la lune pour me faire pardonner.

– Tu vas les allumer ou rester là à me regarder ?

Je filais dans ma chambre, tirais tout doucement sur le câble, ce qui me valut un commentaire moqueur.

– Vas-y tire, je suis dé­jà par terre.

Je branchais la prise, courus dehors pour voir et restais là, à admirer les étoiles qui tombaient en cascade le long de mon toit.

– Elles se reflètent dans tes yeux dit le cascadeur, en m’entourant de ses bras. Tu avais raison, le jardin est magique avec toutes ces lumières.

Je me laissais aller contre lui en souriant. Oui, il avait raison. C’était magique. Nous sommes restés là un long moment puis alors que je commençais à me transformer en petit glaçon, il se détacha de moi et me poussa vers la maison. J’étais transie de froid alors que lui, juste avec son pull ne sem­blait pas frigorifié. Ada était pareil, Théa était comme moi par contre, heureusement, qu’au moins une de mes connaissances ne supportait pas le froid.

Je me fis un chocolat chaud, éteignis toutes les lumières de la maison et debout derrière la fenêtre, je regardais mon jardin illuminé. Livius m’avait enroulée dans une couverture et me frottait les bras. Je me sentais bien, prête à attaquer les fêtes sereinement.

Ce ne fut pas si serein que ça, finalement. Ada rentra blessée de sa dernière randonnée, et donc d’une humeur frisant la perfection. J’en entendis de toutes les couleurs sur la bêtise crasse des touristes-citadins-abrutis qu’elle avait dus accompagner. Théa n’avait pas un moment de libre, trop occupée à ar­naquer les susnommés touristes, quant à Francis, il avait disparu, occupé pour dix jours m’avait annoncé Suzanne, il serait de retour pour les fêtes.

Le compte à rebours avait commencé. Je me rendis compte que contrairement à ce que je m’étais imaginé, la plupart de mes amis voyaient les fêtes comme Théa, un bon moment à passer en famille.

J’avais profité des vacances forcées et de l’humeur radieuse de ma meilleure amie pour faire les deux heures de route qui séparait notre petite ville de la prochaine. Journée achat cadeaux, lui avais-je annoncé, ce qui me valut un fait chier, encourageant. Son en­thousiasme fut tel, qu’en fin de matinée nous avions à peine fait cinq magasins. A ce rythme-là, il me faudrait la semaine pour tout faire et bien plus de patience que je n’en avais pour la supporter.

Elle me laissa tomber comme une vieille chaussette quand elle reconnut dans la foule un de ses voi­sins. Elle le supplia de la ramener, elle semblait prête à se mettre à genoux. Non, je ne fus même pas vexée, si, un peu, mais juste un peu, j’étais trop contente de pouvoir finir mes achats sans le dober­man qui se traînait en râlant derrière moi.

Deux heures plus tard j’avais fini. La citadine en moi s’était réveillée et le bain de foule dans les magasins m’avait fait du bien. Je rentrais le coffre plein de cadeaux et l’humeur chantante. À vrai dire, je massacrais tous les chants de Noël qui passaient à la radio, c’était chouette.

Arrivée à la maison, j’eus la surprise d’y trouver un sapin dans le salon et un Livius y accrochant des pommes en guise de boules. Je lui sautais au cou, lui claquant un énorme baiser sur la joue. Le plantant là, je filais faire du pop-corn à la cuisine pour en faire des guirlandes. Me retournant je le vis planté sans avoir bougé, l’air ébahi. Je lui fis mon plus énorme sourire et lui dit :

– Suis trop contente, il est superbe !

– Merci, j’espérais bien qu’il te fasse plaisir, sinon il ne serait jamais arrivé là. Tu fais quoi ?

– Du pop-corn pour les guirlandes, bien sûr !

– Bien sûr…

Je passais la soirée à confectionner des kilomètres de guirlande et à expliquer à Livius où et com­ment les mettre. Il fut parfait, ne râlant que quelques centaines de fois sur mon exaspérante idée puis sur ma tendance à exagérer, même pas vraie.

Je montais en excitation de jour en jour. Mon pre­mier Noël, oui bon, le premier loin de ma famille, mais mon premier à moi, à ma manière. Plus on s’en approchait plus je virais infernal, mais adorable, oui, même si seule Théa le trouvait. Les autres me supportaient de moins en moins. Ils allaient s’en remettre.

Chapitre 9

Deux jours avant la date fatidique la cuisinière de Suzanne tomba en panne. Je la vis débarquer en sueur, les bras charger d’un truc qui devait être la plus grosse dinde jamais vue. Elle me passa de­vant comme une folle en direction de ma vieille cuisinière et mis sa dinde dedans avant de dire.

– Ouf, chez toi elle passe.

Ha bon, bonne ou mauvaise nouvelle ? Du point de vue de Suzanne la nouvelle avait l’air parfaite, moi, je ne voyais pas encore les conséquences.

– Je vais prévenir tout le monde, nous passerons Noël ici. On ne va pas tout transporter deux fois.

Elle sortit la dinde du four, la fourra dans mon frigo en virant presque tout son contenu pour y arri­ver, m’embrassa sur les deux joues et sorti en téléphonant à je ne sais qui pour annoncer que le re­pas de Noël se ferait chez moi.

Heu… oui, mais non, là ça allait poser problème et me demander et mon fantôme alors ? Mon télé­phone sonna, Ada me remerciait d’accepter de recevoir tout le monde parce que j’étais la seule à avoir un four assez grand. Bon la seule aussi à avoir assez de place, mais c’était semble-t-il secon­daire, le four d’abord, les chaises après. Elle me raccrocha au nez avant que je ne lui réponde.

Le téléphone re-sonna et une Théa toute timide me demanda si, comme c’était chez moi, peut-être que, enfin si j’étais d’accord, elle pourrait venir, mais seulement si j’avais envie. Je lui répondis mais tu viens bien sûr et elle raccrocha. Puis j’eus Francis pour me dire qu’il amenait tout demain, puis Suzanne pour me dire de ne pas m’inquiéter elle s’occupait de tout. Je fixais bêtement mon té­léphone, debout dans la cuisine, incapable d’intégrer les différents ouragans qui venaient de se dé­chaîner.

Mon colocataire me trouva ainsi. Surpris, il me demanda :

– Un problème ?

– Il semblerait que Suzanne ait décidé de faire son repas de Noël ici, je n’ai rien pu dire.

J’étais encore perdue, mes sourcils étaient froncés et je parlais en fixant mon téléphone.

– Il y a moyen de les mettre dehors ?

– Je pense pas, soufflais-je en lâchant enfin mon téléphone pour fixer mon fantôme.

– Ça devait arriver, commenta-t-il en haussant les épaules. Je me ferais discret pour la soirée.

– Mais non, grinçais-je, c’est pas à toi de…

Sa main se posa sur ma bouche pour me faire taire. Je détestais cette manie. Il me fit un clin d’œil puis dit :

– Je n’avais pas prévu de faire la fête, tu le sais bien, je passerai une soirée tranquille à lire et toi, tu vas être l’hôtesse la plus merveilleuse du monde.

Il m’embrassa le bout du nez et se prépara son bol me laissant là, digérant les événements. Je sursautais quand le téléphone sonna. Suzanne au bout du fil me demandait si j’avais un congéla­teur et un deuxième frigo, tout ne passerait pas dans le mien. J’eus à peine le temps de dire non qu’elle me raccrochait au nez pour me rappeler trois minutes plus tard et me dire que Francis me li­vrerait le tout demain avant de raccrocher. Je levais mes yeux pour voir le truc qui me servait de colo­cataire s’étrangler de rire le nez dans son bol, pffff.

– Elle est impossible, dis-je.

– Elle en a l’air, rigola-t-il.

Je regardais tout ce qu’elle avait viré du frigo pour y mettre le monstre, pardon la dinde. Je mis le tout dans un sac et le posais dehors, vu les températures, ça ne risquait rien.

– Mauvaise idée, fit Livius.

– Pourquoi ? Ça risque de geler c’est tout.

– Ça va attirer les animaux. Donne, on va leur trouver de la place !

On leur en a trouvé en jouant au Tétris. Le lendemain ma cuisine fut envahi, tôt le matin, par Francis qui me livrait un énorme frigo qui trouva une place dans la petite réserve, puis il arriva, je ne sais pas trop comment à y coincer le congélateur bahut. Mes boites de conserves virées de là, déménagèrent dans une des chambres à l’étage. Francis voulait les descendre à la cave, je l’en empêchais prétextant que l’escalier était mort et que je n’avais pas prévu de le réparer avant le printemps.

– Tu devrais faire venir quelqu’un pour le refaire, c’est dangereux les escaliers.

Et, les bêtes sauvages et les échelles et… et… et… tout était dangereux pour moi si je les écoutais. Moins de dix minutes plus tard, un type que je ne connaissais pas frappa à ma porte, déposa des caisses de légumes sur le palier, me salua et parti avant même que je puisse réagir. Suzanne surgit droit après, elle s’en empara et fila dans la cuisine.

Ouragan Suzanne sur place, accrochez-vous ! J’allais la rejoindre, reçus un tablier à petite fleur, pas le même qu’à la foire, mais elle en avait combien ? Et, je fus mise au travail. Lorsque le tas d’éplu­chure dépassa ma tête, Suzanne me permit d’arrêter. Elle n’avait pas cessé de parler de son mari, de son neveu, de la voisine, bref, le tour complet de la ville ou presque en cancans et petites histoires. J’avais mal aux mains. J’étais saoulée de paroles et épuisée par l’énergie qu’elle déployait. Les lé­gumes furent coupés, émincés en moins de temps que j’avais mis à les éplucher. Elle m’expliquait sa recette au fur et à mesure et m’assurait que tout serait meilleur réchauffé sauf la purée et la dinde qu’elle préparerait demain.

Une fois ma cuisine dévastée, elle fila, plein à faire s’excusa-t-elle. Je rangeais mollement quand une voix derrière moi me fit sursauter.

– C’est un vrai chantier !

– Oui et c’est que le début, je ne sais même pas combien de personne vont débarquer demain.

– Tu ne le lui as pas demandé ?

Je me tournais vers lui, mon regard disait tout.

– D’accord, je n’ai rien dit. Un café ?

– Même dix ne suffiraient pas.

Il m’en prépara un, mis son bol à réchauffer et pendant que je buvais mon café en fixant le vide, il fit comme tous les soirs, bol avalé, lavé, rangé. Je soupirais, je me sentais si molle que de le voir bouger m’épuisait.

– Va prendre un bain se moqua-t-il. Je te réveillerai dans une heure.

– Même pas la force d’y aller.

Ma tête tomba sur la table pour bien signifier que là, je ne bougerai plus. Morte, j’étais. Il me soule­va et me déposa dans la salle de bains. Il en sortit en claquant la porte.

– Dans une heure, je te réveille !

Je lui tirais la langue, il ne le vit pas. Une heure plus tard, il me réveillait en tambourinant contre la porte. Je coulais hors de la baignoire, m’enroulais dans ma robe de chambre et sortis en baillant. Il se marrait. Je le haïssais. Je fus soulevée et transportée devant ma chambre. Il n’y entra pas, mais m’ouvrit la porte.

– Bonne nuit, pauvre petit ange fatigué !

– b’nuit vous !

Je ne pris pas la peine d’enlever mon peignoir, je me glissais entre les draps et dormis. Suzanne dé­barqua à l’aube, oui bon d’accord, à huit heures, les bras chargés de nappes, couverts et services. Je comptais rapidement quarante assiettes, quarante ? Mon Dieu ! Quarante ! Ça ne passera jamais, on va se retrouver plus serré que des sardines dans mon salon. Il faudra un chausse-pied pour tous nous faire rentrer à moins qu’ils ne comptent asseoir la moitié sur les genoux de l’autre. Je commençais à regarder ma table, elle ne suffirait jamais et je n’avais pas la place pour en mettre d’autres, d’ailleurs comment je m’étais retrouvée là-dedans moi ? J’étais perdu dans mes pensées quand Ada surgit.

– Je mets où les tables.

– Regarde avec la petite comment elle veut faire. Il faudra pousser un peu le canapé, j’en ai peur.

Donc résumons. Quarante personnes allaient débarquer dans quelques heures, il me faudrait vider la moitié de la maison et je n’avais pas mon mot à dire. C’était limpide.

J’allais dans le salon et commençait à donner des ordres aux deux cousins, me semblait-il, de Suzanne qui atten­daient là. La télévisons et son meuble disparurent à l’étage, suivit du canapé, du fauteuil et du tapis. Le vais­selier prit le même chemin. Il ne restait que ma table qui fut mise en long et d’autres apparurent par magie, bon d’accord, portées par les cousins et Ada pour former un U dans mon salon.

J’oubliais, le sapin déménagea de son angle pour se retrouver à côté de la porte de la cuisine. Ben oui, il gê­nait pour les chaises et j’avais refusé de le voir grimper dans une chambre. Franchement, le sapin quoi ! Vers dix heures, une petite voix se fit entendre.

– Je peux aider ?

Théa toute mal à l’aise était à la porte de la cuisine. Je lui sautais au cou en lui disant d’entrer. Il fallait mettre les nappes et tout et tout, elle ne serait pas de trop. Suzanne lui jeta un drôle de coup d’œil, mais me voyant lui prendre le bras pour la tirer au salon, ne dit pas un mot. Ada était déjà en train de se prendre la tête avec un cousin qui mettait les nappes à l’envers. Je virais les cousins, at­trapais les nappes et dit à Ada.

– Bon, chef comment tu les veux, ces fichues nappes ? Nous sommes à tes ordres, mais n’oublie pas, tu es chez moi !

Théa pouffa, Ada râla. Les nappes furent mises ainsi que les couverts. Il était à peine midi que tout était en place, nous avions un peu d’avance. Ada disparut, un truc à faire et je me retrouvais avec Théa qui fixait mon sapin.

– J’aime beaucoup tes décorations, les pommes, c’est plus vivant que les boules en verre. Savais-tu qu’avant les sapins étaient décorés de pommes tous les hivers pour fêter le solstice ?

– Non, je ne savais pas.

Elle avait l’air rêveuse, perdue dans ses songes puis elle me prit la main avant de demander :

– Tu as prévu quelque chose pour décorer les tables ?

– Non, pas vraiment, tout c’est passé si vite, je n’avais même pas prévu de tout déménager.

– Viens, on va trouver quelque chose.

Je l’amenais à l’étage pour fouiller dans les décorations toutes neuves qui s’y trouvaient, elle fixa son choix sur des petits anges en verre et quelques boules bleues. Je la laissais décorer les tables et filais à la cuisine pour demander à Suzanne si elle avait besoin d’aide et je compris que non quand elle me vira de là. Bon, ben, voilà, plus qu’à attendre.

À quatre heures Ada réapparut suivie de Francis et de ses parents. Puis, par petit groupe, tout le monde arriva. Mes joues furent mises à l’épreuve, mes côtes protestèrent et Théa disparaissait der­rière moi à chaque arrivée. Je finis par la prendre dans mes bras et à lui affirmer qu’elle avait plus que bien d’autre le droit d’être là. Elle était mon invitée et si cela dérangeait quelqu’un, il n’avait qu’à aller fêter Noël ailleurs, car ici, c’était chez moi et qu’en tant qu’amie, elle y était toujours la bien­venue. Je le dis assez fort pour que Suzanne qui avait toujours ce drôle d’air quand elle la regardait m’entende, en fait tous m’avaient entendu et Théa se détendit d’un coup. Elle redevint le petit lutin drôle que j’avais plaisir à voir. La soirée s’annonçait parfaite

On a trop bu, bien rit et ainsi respecté à la lettre la tradition. Vers deux heures du matin, les premiers invités partirent, leurs cadeaux encore emballés sous le bras. On les ouvre le vingt-cinq au matin ici, non mais, m’avait houspillée Suzanne alors que je tentais d’en déballer un en douce, je compris vite que la tradition était importante et mis de côté ma curiosité.

Suzanne voulu rester pour m’aider à ranger, je la poussais dehors lui promettant qu’entre Théa, Ada et moi, ça ne prendrait pas long. Je finis par virer Ada qui avait oublié de me dire qu’elle partait en rando dans moins de quatre heures et je proposais à Théa de rester dormir à la maison si elle voulait bien m’aider à ranger. Elle était de si bonne humeur que le rangement se transforma en jeu. La vais­selle était à moitié lavée, entassée dans la cuisine. Les nappes furent mises en tas sur une table et les restes rangés dans le grand frigo.

L’heure du dodo avait depuis longtemps été dépassée. On se traîna à l’étage, se souhaitant en baillant bonne nuit.

La nuit fut courte. Je tombais du lit à neuf heures. Des coups répétés se faisaient entendre. Francis et ses cousins étaient devant la porte, frais et fringuant, j’étais derrière la porte les cheveux en ba­taille et des cernes sous les yeux. Mais, que cette famille pouvait être épuisante de bonne santé ! Heu­reusement, le truc roux qui descendait les escaliers dans un de mes t-shirts qui lui faisait robe, en râ­lant, les cheveux en bataille et des cernes presque aussi noirs que les miennes, me rassura. J’ouvrais aux trois énervés, leur dit de se débrouiller et filais à la cuisine rejoindre ma rouquine préférée pour nous faire du café. Les tables, nappes et assiettes disparurent alors que nous faisions un concours d’apnée en café que j’étais bien décidée à gagner quand je signalais à Francis que le frigo et le congélateur étaient encore là, il me dit qu’ils resteraient là, cadeaux de Suzanne.

Théa me regarda, je regardais Théa en haussant les épaules. Les trois trucs montés sur ressort finirent de tout emporter. Francis avait insisté pour que je garde des restes. Je l’avais supplié de tout prendre, soutenue par Théa dont autant la mine que l’es­tomac était plus proche des miens que des leurs. Une bonne soupe serait plus que suffisante après une bonne sieste ou l’inverse. Francis voulu encore redescendre mes meubles. Comme j’étais fatiguée de le voir tourner comme une hélice, je lui certifiais que j’allais me débrouiller toute seule. Il n’insista pas, il avait à faire. Je lui fis au revoir de la main et après un long regard désabusé, Théa et moi remontions nous coucher.

Je me relevais à quatre heures, l’estomac toujours en mode digestion intensive, ma seule envie était de boire un café, assise sur mon canapé, canapé qui n’était plus à sa place. Théa, levée avant moi, avait descendu la télé et son meuble, une partie du matériel qui devrait se trouver dans le vaisselier et avait balayé et récuré le salon et la cuisine. Efficace la demoiselle ! Me voyant arriver, elle me fit un énorme sourire et fila chercher les coussins du canapé.

– Je vais les chercher comme ça on pourra au moins s’asseoir, avait-elle lancé en remontant comme une furie.

N’y avait-il que moi qui ne pouvais plus en avant ? Ils avaient quoi tous ? Plus l’habitude des excès que moi certainement. Théa revint les bras chargés, elle balança les coussins par terre et me poussa dessus.

– Reste là, je vais te faire ton café !

Excellente idée ! Elle avait même remis le sapin à sa place et à ses pieds les cadeaux reçut qui ne de­vaient pas être ouverts avant, ben, avant aujourd’hui. Curieuse, je tendais déjà la main pour attraper le premier quand un bol de truc noir et fumant arriva devant mon nez. Oh bonheur !

– Tu ouvres le mien en premier ?

Elle me tendit un tout petit paquet, emballé d’un papier bleu. Elle aimait vraiment le bleu. Je ne pris même pas la peine de boire mon café. J’attrapais le paquet et après l’avoir retourné dans tous les sens, l’ouvris super curieuse et déjà ravie du cadeau. Je restais sans voix devant le minuscule cœur en pierre qui s’y trouvait. Je l’observais longuement et la petite voix de Théa intervint.

– Je sais que c’est pas grand-chose. Je l’ai trouvé dans la rivière à côté de chez moi. Tu sais comme tu es ma première amie fille, je me suis dit que…

Elle parlait la tête baissée alors je la pris dans mes bras en disant :

– Il est magnifique. J’adore !

Parce que oui, il était magnifique, la pierre grise était striée de blanc et érodée par l’eau, elle était douce au toucher. Je lui claquais deux énormes bises sur les joues.

– Tu es génial, merci.

Ses yeux se remirent à pétiller et je lui tendis mon cadeau, j’avais trouvé un petit pendentif en forme de larme ou de goutte plutôt, en verre teinté de bleu, sa couleur préférée et je l’avais suspendu à un cordon de cuir blanc. Sans qu’elle ne le voie, je croisais les doigts dans mon dos, j’espérais tel­lement qu’il lui plaise.

– Tu sais, tu n’avais pas besoin de m’offrir quelque chose, commença-t-elle, pouvoir passer la soi­rée ici plutôt qu’à l’hôtel, était déjà beaucoup.

Elle faisait tourner le paquet dans ses mains sans l’ouvrir.

– Tu aurais passé la soirée seule ?

– Pas vraiment, mais avec les clients de l’hôtel et la famille de Mona. Ce n’est pas pareille.

Et, hop, la tête se rebaissait sur une petite moue dépitée.

– Oui, comme Ada quoi, finalement on fait un chouette trio. Pas de famille pour nous et si ma réputa­tion dans le coin n’est pas trop mauvaise, tu devrais entendre ce que ma famille dit de moi.

Elle releva la tête d’un mouvement brusque et la surprise se lut dans ses magnifiques yeux.

– Mais toi, t’es adorable.

– Pas pour tout le monde. Je haussais les épaules. Je ne suis pas venue ici pour rien, je fuyais ma famille, mon ex et mes problèmes…

Elle ne répondit pas et ouvrit son cadeau. C’est avec des yeux remplis de larmes qu’elle sortit le petit pendentif de sa boite. Elle le retourna, l’inspecta et finit par le mettre à son cou puis fila à la salle de bain comme une furie. Je la suivis.

– Il te plaît ?

Elle admirait son reflet et caressait la petite larme. Elle se jeta dans mes bras.

– Il est parfait, vraiment !

Je crus entendre dans le soupir qui suivit, mon premier vrai cadeau. J’avais du mal entendre.

Théa n’avait sous le sapin qu’un autre paquet de la part d’Ada, une bouteille. Pour moi, notre amie avait déniché quatre livres en français, j’étais ravie.

Théa fila avant que je n’ouvre les autres, la route, la nuit, etc. j’avais plutôt l’impression qu’elle ne voulait pas que je me sente gênée d’ouvrir mes autres cadeaux, alors qu’elle n’en avait plus. Nous nous fîmes un énorme câlin sur le pas de la porte et j’y restais, agitant la main, jusqu’à ce que sa voiture disparaisse.

De retour sur mon coussin, je déballais mes cadeaux, un tablier à fleur de la part Suzanne, oh com­bien ironique, mais drôle, un bon d’achat de la librairie de Francis, de vieux DVD de la part de Joe, mais c’est qui lui ? Des boîtes de biscuits en nombre, le cadeau fourre tout quand on ne connaît pas. Des écharpes tricotées, ok, je suis frileuse, le bonnet le plus moche que je n’aie jamais vu, chaud, mais moche le truc et au fond une petite boîte sans papier.

J’avais le bonnet sur la tête, dix écharpes autour du cou, le tablier sur l’épaule, une montagne de boîte à biscuits à côté de moi et la petite boite en main quand un rire fusa à ma gauche.

– Tu as été gâtée, on dirait, il y avait un concours de l’écharpe la plus moche ?

C’était méchant, pas tout faux, soyons honnête, mais méchant.

– Ils ne me connaissent pas bien, alors, les biscuits et les écharpes, c’est plus simple.

J’avais toujours la boîte dans les mains et je devais avoir l’air stupide enroulée dans mes écharpes en plus j’avais trop chaud.

– Et original, vraiment !

Il s’approcha et pris la boîte de mes mains.

– Celui-là, il est de ma part.

Il tournait et retournait la petite boîte avant de me la rendre.

– Je croyais que tu ne fêtais pas Noël ?

– Je ne le fête pas, mais je peux faire des cadeaux comme tout le monde, enfin pas des horreurs pareilles.

Il venait de voir le tablier et le pointait du doigt. J’ignorais sa remarque, intriguée par la boîte, émue à l’idée qu’il avait pensé à moi. En l’ouvrant, je découvris un pendentif doré, un hibou minuscule sur une branche avec comme deux lunes de part et d’autre de la branche, enfin plutôt en dessous. C’était d’une finesse incroyable, car malgré sa taille, deux ou trois centimètres tous les détails étaient visibles. La branche était remplie de motifs et les plumes du hibou étaient grises. Une petite merveille !

– Si tu virais les horreurs que tu as autour du cou que je puisse te le mettre ?

Sa voix était rauque et je relevais la tête surprise

– Il est magnifique, c’est fou, tu n’aurais pas dû.

Il était en train de m’enlever les écharpes qu’il jetait au sol.

– N’en fais pas une maladie, c’est un vieux truc, je me suis dit qu’il te plairait. Savais-tu que le hibou est symbole de sagesse, je vais espérer qu’en porter un t’évite de te blesser.

Vieux sûrement, truc pas d’accord, il était trop beau pour être traité de truc. Qu’il me plaise, oh que oui, qu’il me rende sage, fallait pas rêver non plus. Sans plus attendre il saisit la boîte et me passa le collier autour du cou et je fis comme Théa, le plantant là pour filer à la salle de bain le regarder dans le miroir. Il était absolument magnifique et je le caressais du bout des doigts un long moment.

Lorsque je retournais au salon, Livius n’y était plus, il lavait son bol à la cuisine. Je l’y rejoins et me coulais entre ses bras.

– C’est une merveille, soufflais-je.

Il m’embrassa le bout du nez, pris le pendentif entre deux doigts puis reposa contre ma peau en di­sant.

– Je trouve qu’il te va bien.

Il ne me regardait pas, il ne regardait que le hibou au creux de mon cou. Je restais là, blottie contre mon fantôme en me disant qu’il avait eu raison, un Noël loin de ma famille pouvait être magique tant mes nouveaux amis étaient incroyables quand je me souvins que j’avais moi aussi un cadeau pour lui. Je m’échappais de ses bras, filait dans ma chambre et revint en courant presque tenant son paquet.

– Pour toi !

Fière de moi, les bras tendus, j’attendais qu’il le prenne, mais il l’ouvrit alors que je le tenais tou­jours. J’avais trouvé une édition de Sherlock Holmes reliée en cuir, un beau livre. Bon, j’ignorai s’il aimait les livres policiers, mais qui n’aime pas Sherlock ? J’eus droit à un baiser sur le nez, à un mer­ci qui m’avait semblé sincère et à bonne nuit. Avais-je fait un bide ?

Alors que je me flagellais mentalement de n’avoir pas su trouver le bon cadeau, il s’occupa de descendre son fauteuil et une partie du vaisselier. Je pris une longue inspiration et allais le voir. Il était installé dans son fauteuil mon livre entre les mains et avait commencé sa lecture. Perdue dans mon autocritique, j’en conclus qu’il voulait juste être poli et vexée comme un pou, je lui souhaitais bonne nuit et filais d’un pas ra­geur dans ma chambre. J’avais l’impression qu’une écharpe ne lui aurait pas moins fait plaisir. Pfff

La remise en place du salon m’occupa le lendemain. Les petits mots de remerciement que je m’appliquais à écrire, deux jours de plus, je me promis de retenir les noms à partir de la tout de suite, je ne savais même pas à qui je disais merci, frustrant.

Chapitre 10

Nouvel an arriva, je le passais avec Théa à l’hôtel, il y avait des animations plein les rues et nous fîmes honneur au champagne offert par la maison, je crois bien que notre interprétation des chan­sons qui passaient à la radio restera dans les mémoires, oh pas dans les nôtres heureusement.

La rou­tine revenait, les mercredis avec les filles me manquaient et même si les dimanches midi étaient de retour chez Suzanne, qui avait décrété qu’on m’avait bien assez dérangé, ils rythmaient bien mon manque d’activité.

J’avais tenté à plusieurs reprises de sous-entendre que la cave devait enfin, voilà, faudrait s’y mettre. Mon fantôme virait sourd à chaque fois, donc je laissais tomber.

L’ennui devenait pénible, le froid intense et les jours longs, très longs, non mais vraiment longs. Je traînais mon ennui partout. Je de­vais sentir l’ennui à des kilomètres alors que tous ceux que je connaissais en ville courraient partout. La saison d’hivers battait son plein et moi, je tournais en rond.

Il me fallait une occupation. Je m’essayais au tricot. Je fis de magnifiques serpillières qui auraient dû être des pulls, pas concluant du tout. Puis je testais la peinture, à part pour peindre les murs, j’étais nulle. Je me lançais dans la sculpture sur bois, trois doigts transformés en poupée plus tard Livius balança le tout à la poubelle, m’interdisant de continuer. Je devais faire quelque chose de ma vie.

C’est quand on touche le fond que les miracles se produisent, le mien arriva sous la forme d’un li­braire dépassé. Alors que j’écumais plusieurs fois par semaine la librairie, fallait bien s’occuper et qu’à cause de mes nouvelles résolutions, je demandais pour la quatrième fois son nom au gentil monsieur dernière le comptoir pour ne pas dire une connerie, une voix sortit de l’arrière-boutique pour dire :

– Vous prenez pas la tête. Il ne restera pas longtemps. Il me lâche.

Je me dévissais la tête pour observer le vieux type qui me parlait. Rhaa, je le connaissais, c’était, haaa c’était, mais merde, d’où je l’avais vu lui ?

– James Andersen, ancien bibliothécaire, nous nous sommes croisés peu de temps après votre arri­vée

– Ha, heu, oui, enchantée.

– Je vous disais donc, mademoiselle Sophie que mon vendeur quittait la ville pour tenter sa chance ailleurs, alors ne prenez pas la peine de retenir son nom !

Ok, donc il semblerait que mon incapacité à retenir le nom de gens était connu, il fallait vraiment que je fasse des efforts, parce que là j’avais compris, tiens prends ça dans les dents, moi je connais ton nom.

– Ce qui me dérange le plus, continua-t-il, c’est quand cette saison trouver un remplaçant va être difficile.

Je levais le doigt avant même que mon cerveau n’enregistre le tout.

– Moi, je suis libre, tout de suite si vous en avez besoin, je n’ai rien de prévu avant plusieurs mois.

Le doigt en l’air comme à l’école, j’avais parlé avant même d’y avoir vraiment réfléchi. Au fond pourquoi pas, mon anglais s’était amélioré au cours des dimanches et de mes mercredis entre fille et je connaissais presque par cœur les rayons de la librairie pour y avoir traîné mon ennui des jours durant.

Je vous passe le comment du pourquoi, mais le lundi suivant, je commençais à faire la poussière dans la librairie en attendant un potentiel client. Je voyais s’envoler mon ennui et mieux encore je me mettais à espérer que ce travail deviendrait mon travail. La routine reprit un rythme qui me convenait bien.

Deux mois plus tard j’étais toujours derrière le comptoir de la librairie et même si j’étais ma meilleure cliente, presque la seule d’ailleurs, les jours passaient gaiement. Je retrouvais mes mercredis midi filles, plus chez moi, mais à la pizzeria du coin, la seule de la ville tenue par Adisorn et Rasamee, deux Thaïlandais vraiment sympathiques. Non, ne vous moquez pas, leurs noms sont écrits sur toutes les cartes de menu, à force je les ai rete­nus. Mes bonnes résolutions, vous vous rappelez ?

Je disais donc, les repas filles du mercredi avaient recommencé même si Ada nous lâchait régulièrement. Mes dimanches étaient remplis de trop de nourriture avalée chez Suzanne et le reste de la semaine, je mangeais sur le pouce coincé entre les cartons dans la réserve. Mon colocataire s’était de nouveau transformé en fantôme. Je ne le croi­sais presque plus, Mes soirées à regarder des séries, sans râleur à côté, étaient devenues mon petit plaisir.

L’hiver s’étirait puis le printemps pointa son nez, je troquais mon bonnet moche et mes écharpes tricotées mains pour une écharpe fine. Le fond de l’air restait frais en soirée. Puis l’écharpe rejoignit la penderie avec les pulls et je sortis les chemisiers, enfin ! Le mois de mai était là et j’appréciais tous les jours un peu plus Théa qui, elle aussi, gardait une veste sur les épaules alors qu’Ada était déjà en tongs, nous nous faisions traiter de frileuses et nous l’assumions plutôt bien à deux contre une.

Je n’étais plus la seule cliente de la librairie, la curiosité de savoir que la nouvelle travaillait là, atti­rait du monde. Monde qui n’osait pas repartir sans rien acheter. Monsieur Andersen m’assura qu’il n’avait jamais eu un mois de mai aussi rentable. Je fus confirmé à ma place.

Ma nouvelle vie me plaisait, mes amis étaient incroyables et j’envisageais l’avenir avec un bonheur que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. La pauvre petite chose arrivée ici il y a un an, avait disparu, laissant place à une nana bien dans sa peau.

Ada me sauta dessus un jeudi matin pour me dire que la boutique serait fermée l’après-midi, James était d’accord. Finalement, elle me fit fermer tout de suite et me traîna derrière elle.

– Faut que je te montre un truc, avance, plus vite !

Avancer ? Il me fallait presque courir pour me maintenir à sa hauteur. Elle me poussa dans l’hôtel puis me tira dans la grande salle, le tout au pas de course. J’étais essoufflée et quand je finis par la rejoindre, je me statufiais. Il y avait un « bon anniversaire » accroché contre le mur, plein de ballon partout et mes amis.

– Ça fait un an que tu es arrivée ! Me dit Ada. Fallait bien le fêter, non ? Tu te rends compte, qui au­rait pensé que tu allais tenir ?

Pas moi, en fait, un an, un an que j’étais arrivée déjà ? J’avais la bouche ouverte, les yeux exorbités et je me mis à pleurer. Ce fut la panique en deux secondes, Suzanne me prit dans ses bras, Ada me serrait une main dans les siennes, Théa me frottait le dos et Francis se marrait.

Merci, Francis, le voir rire me permis de retrouver un peu de cervelle, pour murmurer entre deux sanglots :

– C’est trop, fallait pas.

Je fus traînée et assise à table entourée de ces gens formidables qui, je ne comprendrais jamais pourquoi, m’avaient adoptée aussi facilement.

Quoique, j’appris que le mari de Suzanne avait parié que je ne passerai pas l’hiver. Rhaa, Judicaël quel prénom impossible, donc Judicaël avait parié que je ne passerai pas l’hiver, les paris variaient entre fin octobre et mars, même Ada avait parié, la traîtresse !

Elle se justifia par mon passage d’ennui profond qui l’avait fait craindre un départ pour ailleurs. Elle se justifia d’une toute petite voix contrite encore plus quand il s’avéra que Théa avait parié que je resterais, elle ! Ce fut un chouette moment entre amis et je rentrais sur un petit nuage, un an ! Waouh, je n’en revenais pas.

Au milieu de la nuit, mon téléphone sonna, c’était ma mère. Vive le décalage horaire ! Elle me demanda de but en blanc quand je rentrais maintenant que mon année sabbatique était finie. Quand je lui dis que non, je ne rentrais pas, elle me fit bien comprendre en hurlant ce qu’elle pensait de ma crise d’ado­lescence tardive. J’étais une inconsciente qui allait finir sous les ponts ou pire à la charge de mes frères et sœurs qui, eux, avaient réussis etc, etc. je connaissais par cœur le discours.

C’est en mettant le téléphone sur haut-parleur et en buvant stoïquement un café que je répondais à intervalle régulier des oui mais, non mais, ça va aller ou je comprends mais…

Je n’essayais même pas de finir une phrase, j’attendais patiemment que ma mère en finisse. Je savais qu’une fois qu’elle au­rait raccroché, j’aurais droit au même discours de ma sœur aînée qui rajouterait, mais tu sais on t’aime, c’est pour ça qu’on s’inquiète puis mon grand-frères le ferait aussi, en étant moins virulent et en précisant qu’il faut comprendre les parents, c’est pas moi, c’est eux qui s’inquiètent. Quand il aura raccroché ma petite sœur m’enverra un texto me remerciant de foutre le bordel pour faire mon intéressante. Une fois qu’ils m’auront bien tous prédit le pire, ils me lâcheront et je n’en entendrai plus parler, jusqu’à la prochaine fois.

Je regardais dans le vide, ma sœur parlait, parlait, parlait. Mon fantôme entra, écouta un moment, me fit une grimace qui faillit me faire rire. Pas bonne idée, mais alors pas du tout, ne pas rire quand grande sœur faisait la morale sinon j’en reprendrais pour le double. Je haussais simplement les épaules.

Il s’installa en face de moi et écouta très attentivement. Il se décomposa au fur et à mesures. Je lui fis signe de se taire et profitait que ma sœur raccroche pour lui dire.

– Ma mère vient de lui dire que je ne rentrerais pas. J’ai même pas réussi à dire que j’avais un tra­vail ici. Ils pensaient tous qu’à la fin de mon année sabbatique, je rentrerai la queue entre les jambes.

Mon frère appela et les reproches reprirent.

– Un an ? Mima Livius.

Je fis oui de la tête et murmurait loin du téléphone.

– Un an, aujourd’hui !

Il fit bravo des deux mains sans un bruit puis alors que je désespérais que mon frère se taise, il dit à voix haute :

– Quand allez-vous finir de vous écouter parler, c’est le milieu de la nuit et votre sœur travaille de­main.

Et, merde non, il n’avait pas osé, mais ce n’est pas vrai, il allait empirer la situation.

– Qui êtes-vous ? Questionna sèchement mon cher et adorable frère.

– Un de ses locataires, répondit courtoisement mon coloc

– Un de tes quoi ?

– Locataires, compléta tranquillement le fourbe qui me toisait alors que je me décomposais.

– Tu as des locataires ?

– Je viens de vous le dire. Un de ses locataires. Il se moquait de moi en continuant. Vous avez de la chance de n’avoir pas réveillé Mademoiselle Théa, elle est un peu revêche au réveil.

– Sophie qu’est-ce que ça veut dire ?

Je coupais le haut-parleur, fusillait du regard mon « locataire » et répondis à mon frère. Oui, j’avais une maison et oui, je louais des chambres. Je ne pouvais pas lui révéler que je partageais la maison avec un homme dont je ne savais presque rien et que ledit homme venait de s’amuser à ses dépens ou avait tenté de me défendre, à choix.

Étrangement, il raccrocha dès l’explication bancale donnée. Je savais qu’il allait téléphoner à ma mère qui elle-même téléphonera à ma sœur et que l’une d’entre elle finirait par me téléphoner pour à nouveau me faire la morale sur cette fois-ci le thème de tu ne nous dis rien.

Je ne soulignerai pas qu’on ne m’avait pas laissé parler et attendrais que ça se tasse. Depuis le temps, je ne me prenais plus la tête. Je fis un pâle sourire au pire locataire de l’année en lui précisant que c’était gentil, mais ne servirait à rien, j’allais avoir droit à un nouveau sermon alors que j’en voyais le bout.

– Retourne te coucher et éteint cet engin de malheur !

Mais combien de fois m’avait-il envoyé au lit ? Je crochais sur cette question en allant me coucher. Bonne fille qui obéit.

Les téléphones familiaux n’eurent plus lieu au milieu de la nuit, mais très tôt le matin. Je fus estoma­quée quand je me rendis compte que ce que ma mère retenait était en un, que j’avais une maison as­sez grande pour y loger du monde, en deux, que je gagnais de l’argent et c’est tout. Je n’insistais pas. Les téléphones se calmèrent. Je repris ma petite vie.

Chapitre 11

C’est le mois suivant que tout bascula. Il faisait beau et chaud. Un soleil radieux m’accompagnait tout au long de la journée et arrivait même à percer au milieu des livres. Je mangeais à midi, sur un banc profitant du bienfait du soleil. Je troquais mes chemises contre des hauts à petites bretelles ou de petites robes. Je vivais en tong, comme la moitié des habitants, et étais capable de repérer un tou­riste à dix mètres. J’étais devenu du coin. Je me sentais du coin.

Ce mercredi-là, avec Théa nous avions décidé de manger sur l’herbe du parc. Tout se passait bien quand je retirais le châle que j’avais mis. Elle resta immobile à fixer mon pendentif. Elle blêmit en me demandant sèchement :

– Qui t’a offert ça ?

– Il était dans mes cadeaux de Noël.

– Tu te souviens de qui te l’a offert ?

– Non, pas vraiment il faudrait que je cherche.

Même si j’en avais assez de cacher ce gros pan de ma vie, je ne me sentais pas prête à l’avouer à mon amie, alors que je voyais bien que ces yeux revenaient sans cesse sur le collier.

– Et si on se faisait une soirée fille, je passe prendre des pizzas et on se retrouve chez toi pour se regarder ta série débile là.

– Laquelle ? Tu trouves toutes mes séries débiles. 

– La fille blonde et le beau mec et son père

– Fringe ?

Elle fit oui de la tête, cool, ce serait sympa, je lui dis oui.

L’après-midi passé, la boutique fermée sans avoir vu per­sonne, c’est toute contente que je filais en direction de ma maison. Théa était déjà devant la porte avec deux énormes cartons dans les mains.

Installée dans le canapé, les cartons de pizza vides sur la table basse, je digérais en écoutant la rousse expliquer sa journée. L’arnaque aux touristes fonctionnait à plein, j’étais heu­reuse que dans ma petite boutique ce sport ne se pratiquait pas, les prix des livres étaient fixes, tant mieux. Quatre épisodes de ma série débile plus tard, le quatrième ayant été exigé par Théa qui voulait abso­lument voir la suite, je finis par l’abandonner sans regrets. Je notais dans un coin de ma tête de lui of­frir la série complète, débile pour elle peut-être, mais addictif, tout en montant me coucher.

C’est vers quatre heures du matin que des voix me réveillèrent, persuadée qu’elle s’était en­dormie devant la télévision allumée, je me motivais pour descendre l’éteindre, la télévision pas Théa.

À mi-chemin, je stoppais net, ce n’étaient pas les voix des acteurs que j’entendais, mais celles Théa et de Livius. Bon, une discussion s’imposait, flûte, m’approchant pour intervenir, je restais figée en entendant Livius.

– Qui de toi ou de moi représente le plus grand danger pour elle ? Si j’avais voulu la blesser, ce serait déjà fait, ne penses-tu pas ? J’ai eu plus d’un an pour. Mais, toi, contrôles-tu vraiment tes instincts ?

Un silence.

– Avec elle ce n’est pas pareil. C’est mon amie. Elle ne risque rien.

– Alors tu peux comprendre qu’elle ne risque rien avec moi.

Ok, ils parlaient de moi, mais c’était quoi ce bordel, qu’avais-je à craindre de Théa et comment se connaissaient-ils. Parce qu’ils se connaissaient, là j’en étais sûr. J’avançais pour me montrer, bien décidée à tirer au clair ces étranges paroles. C’est Théa qui me vit en premier. Elle se figea. Livius ne se tourna pas, il passa sa main sur son visage et dit :

– Bonsoir Sophie, désolé de t’avoir réveillé et si tu venais t’asseoir ?

Ben non, je voulais rester debout moi et surtout je voulais des réponses.

– De quoi parliez-vous ?

Mes yeux allaient de l’un à l’autre, Théa répondit.

– C’est à cause du collier, je l’ai reconnu, alors je voulais savoir pourquoi tu l’avais et surtout si tu savais qui te l’avait offert.

Elle fit un geste du menton en direction de mon colocataire. Il se tourna vers moi pour répondre.

– Je connais Théa depuis longtemps.

– Et comme tu ne m’avais pas dit que tu n’étais pas réellement seule ici, je voulais…

Elle s’arrêta net.

– Elle voulait être sûre que tu me connaissais bien.

Ben, non, je ne le connaissais pas bien du tout.

– Et ?

– Et comme dans le coin je ne suis pas très appréciée, tu as bien vu comment Suzanne me regarde, continua-t-elle.

– Oui et ?

– Je n’ai pas bonne réputation

– Moi, encore moins, dit-il.

– Ok, en quoi vos réputations risquent de me faire du mal ?

Parce que oui, si je me moquais complè­tement de ce qu’on disait d’eux, je ne me moquais pas de ce que je venais d’entendre, deux énormes soupirent me répondirent.

– C’est une façon de parler. Tu sais les gens parfois se comportent.

– Comme des cons et vous pensez que j’en suis aussi. C’est pas crédible là.

J’étais énervée de les voir noyer le poisson, sans vraiment me répondre. On évitait de me regarder dans les yeux, on admirait ses chaussures. Ils me prenaient pour une débile.

– Bon, il va falloir que vous arrêtiez de me mentir tous les deux. Quel est vraiment le problème ?

S’il me restait un doute sur le fait qu’ils me mentent, là je n’en avais plus aucun. Théa avait pâli et Livius regardait par-dessus ma tête. Certes mon mur était très joli, mais pas à ce point-là. Je ta­pais du pied.

– J’attends !

Le concerto pour soupires en do mineur se fit entendre. Théa tomba plus qu’elle ne s’assit sur le ca­napé et Livius me fit signe de m’asseoir. L’heure des révélations avait sonné et j’étais bien décidée à ne rien lâcher avant d’avoir eu la vérité.

– Bon par où veux-tu que l’on commence ? Dit Théa en me serrant la main

– Par le début ? Enfin, commençons par : vous vous connaissez depuis quand ?

– J’ai rencontré Livius à mon arrivée ici, il m’a aidé à trouver un coin qui me convenait.

D’accord, donc en gros une dizaine d’années, elle n’avait pas plus de 30- 35 ans.

– De gros problème avec ma famille m’avait poussé à m’éloigner. Je ne connaissais personne et j’étais en pleine révolte. Toi, tu es arrivée en douceur, tu voulais avoir la paix, moi, je suis arrivée furieuse et je cherchais, bref, je n’étais pas là pour me faire des amis.

– D’où ta mauvaise réputation…

– Entre autres, continuât-il. Elle a logé chez nous, le temps de trouver où aller. Carata l’aimait bien.

– Carata ?

Il ferma les yeux, ceux de Théa se remplirent de larmes.

– Ma compagne, elle est morte.

Ok, sujet sensible, très sensible à voir la tête de Théa.

– Je suis…

– Il y a longtemps maintenant, donc je disais, Théa est restée ici le temps de trouver où se loger.

– Tu ne m’as jamais dit que tu connaissais la maison, lui reprochais-je.

– C’est plus tout à fait la même et te dire que j’avais connu un des anciens propriétaires aurait ser­vi à quoi ? Je pensais qu’il était parti.

– À éviter tout ce merdier ?

Ils grimacèrent tous les deux.

– Il faut la comprendre, à la mort de Carata, j’ai disparu, je ne voulais plus voir personne. Elle a pensé que j’étais parti, c’est normal.

Ça, je pouvais comprendre, même si je me sentais blessée de ne pas avoir été mise au courant. Voilà bien la preuve que je ne connaissais rien de lui. Rien d’eux. Je touchais mon pendentif, Théa fixait ma main.

– Tu as reconnu le collier parce que tu l’avais déjà vu. C’est pour ça que tu m’as demandé qui me l’avait offert. Ne me dites pas qu’il était à elle.

Je t’en supplie, pas le collier d’une morte à mon cou, s’il te plaît. Pas ça !

– Carata ne l’a jamais porté, ce collier est dans ma famille depuis longtemps.

Sec, net, précis, n’en demande pas plus disait sa voix. Bon, mais, du coup se posaient plein d’autres questions.

– Alors pourquoi me l’as-tu offert ?

– On en parle plus tard, tu as demandé depuis le début, non ?

Sans me laisser répondre il continua.

– Donc après son décès, je ne voulais plus voir personne. Je voulais qu’on me laisse en paix, tu peux comprendre ?

Oui, son grand amour est mort, il s’est retiré du monde pour la pleurer, jusque-là, ça allait. Si j’ou­bliais la tristesse infinie que je ressentais. Pour changer de sujet, je demandais :

– Et tu as joué sur la croyance que la maison était hantée pour faire fuir les nouveaux habitants.

– Oui, on peut dire ça, c’est ma maison.

Re coup de poignard au cœur, sa maison oui, pas la mienne, des larmes perlèrent à mes yeux. J’étais l’étrangère ici.

– Quand j’ai vu le collier, j’ai compris qu’il n’était pas parti et je me suis demandée pourquoi tu n’avais jamais parlé de lui et je me suis inquiétée parce qu’il n’est pas, enfin, il n’a pas l’air de… c’est un…

Elle se tue, cherchant visiblement ses mots.

– Un quoi ?

– Heu, tu ne sais pas ? Ho, je n’aurais pas dû.

Elle avait blêmi d’un coup, Livius se mit à genoux en face de moi, me prit les mains, plissa les lèvres et finit par dire sèchement :

– C’est bon, Théa, je pense que tu peux te taire.

Elle baissa la tête, mais continua.

– Il va bien falloir le lui dire.

– Je sais.

Deux mots murmurés les yeux fermés, sa bouche ne faisait qu’un trait, tout en lui était tendu et mon imagination partit en vrille. C’était un tueur en série, non un agent secret, non, c’était un pervers qui dormait avec le cadavre de sa femme et c’est pour cela qu’il m’interdisait la cave, non, il avait juré de vivre la nuit pour être avec le fantôme de sa femme, non, il était, stop, stop Sophie, tu te calmes et tu écoutes. J’étais complètement paniquée, car je m’attendais au pire quand il continua presque en chuchotant.

– Sophie, je vis la nuit, tu l’as bien remarqué ?

Je fis oui de la tête et d’ailleurs, c’était saoulant.

– J’ai pu déplacer la cuisinière seul, elle est plutôt lourde. Comment ai-je pu le faire ?

Oh qu’elle était bonne cette question-là. Il n’avait pas l’air super musclé, style haltérophile, c’est vrai.

– Je n’y ai même pas réfléchi, avouais-je

Les yeux de Théa doublèrent de volume et Livius secoua la tête.

– Tu es vraiment un ange, incroyable.

– Elle l’est. Confirma Théa.

Là je doutais que ce fut un compliment, idiote, naïve serait bien meilleure comme qualificatifs.

J’eus droit à un baiser sur le front.

– Donc résumons, je vis la nuit, j’ai beaucoup de force, je suis rapide et je peux tomber d’une échelle sans me faire mal. Je suis…

À son regard, il attendait une réponse. Mes neurones se mirent à faire des brasses, je nageais. Il avait bien remarqué que rien ne sortait de ma petite caboche. Il ferma les yeux, baissant la tête sur un sourire.

– Le soir, je bois toujours un bol de ?

Pas de café, sinon il ne l’aurait pas demandé comme ça, un bol de quoi ? Mince, mes neurones ne fai­saient plus de brasses, ils coulaient. Je savais qu’un truc énorme m’échappait, la connexion ne se faisait pas. Je me sentais idiote, mes neurones ne coulaient plus, ils étaient portés disparus et les se­cours n’arriveraient jamais à temps.

Je le fixais. Il avait posé une main sur ma joue et de son pouce caressait ma tempe, il attendait et moi je pataugeais. Théa intervint.

– Imagine que l’on est dans une de tes séries. Je suis certaine que tu sais.

Dans mes séries ? Mon fantôme serait quoi ? Mes yeux se posèrent sur l’étagère et je passais en revue mes DVD. Je tombais sur Supernatural puis sur Buffy et je secouais la tête, faut pas exagérer non plus. Dans ces séries-là, il serait un vampire sauf que les vampires, ça n’existe pas ! Un tueur en série recherché ? Un alien tant qu’on y est ! Dans mes séries, il n’y avait que ça. Ha non, j’oubliais les zombies. Nan, pas possible.

– Montre-lui !

– Laisse-lui encore un peu de temps pour tout assembler.

Sauf que je n’assemblais rien du tout. Je me tournais vers Théa et l’interrogeais du regard.

– As-tu confiance en lui ? Me demanda-t-elle.

Je pris le temps de réfléchir. Depuis mon arrivée, il m’avait aidée avec la maison, sortie des griffes de David et m’avait toujours bien traitée. Jamais il ne m’avait rabaissée ou jugée ou blessée. Je n’avais pas peur de lui, même si son caractère n’était pas toujours facile, mais je ne connaissais pas grand-chose de sa vie, enfin, carrément rien. Avais-je confiance en lui ?

Ma petite voix qui sortait toujours dans les moments où mes neurones ne me servaient plus à rien, intervint. T’es con, disait-elle, je te rappelle que tu as accepté de vivre avec lui sans trop te poser de question et que tu ne l’as jamais regretté. Arrête de te pourrir la tête dit oui et assume la suite !

La suite était justement le pro­blème, mais le pouce sur ma tempe, les yeux noirs attentifs et le soupir qu’il semblait retenir, finit par avoir raison de ma peur. Je me noyais dans ses yeux et dit :

– Oui, j’ai confiance en toi.

Le soupir retenu sortit et il souleva mon menton.

– Je ne te ferais jamais de mal, je te le promets à nouveau. Jamais. Quoi qu’il arrive !

Je fermais les yeux, il prit mon visage entre ses mains et tout doucement me releva la tête.

– Regarde-moi, mon ange. Regarde-moi attentivement !

J’ouvris les yeux et les fixais sur les siens. Il fit un petit non de la tête en indiquant sa bouche. Je fron­çais les sourcils. Merde, je rêvais ou j’hallucinais ou je devenais folle ?

Deux canines étaient en train de s’allonger devant mes yeux et pas qu’un peu. C’est quoi ce délire ?

Ok, c’était la merde. Comme j’étais une jeune femme équilibrée et bien dans ses baskets, mon cer­veau se mit en grève et mes muscles tétanisèrent. Boum, je tombais en panne, plus rien ne fonction­nait, enfin, non, un truc fonctionnait, ma terriblement énervante petite voix qui était en train de bondir de tous les côtés en hurlant des c’est trop cool, youpi et autres joyeusetés. La conne ! Elle jouait à la balle élastique dans mon crâne. Je sentais venir la migraine.

Elle se calma un peu et devint toute douce en me faisant le résumé : bon, tu n’avais rien vu, normal quand on pense que les vampires n’existent pas, on ne cherche pas de preuve. Là, quand même, tu dois reconnaître que des preuves, il y en a. Oui, là je pouvais admettre que les preuves étaient solides, surtout les deux dents qui étaient toujours sorties et que je fixais sans pouvoir m’en détacher. Sauf que même si j’adorais les séries avec des vampires, des loups-ga­rous et des zombies, là on n’était pas dans une série.

Mais bon sang, dans quoi m’étais-je fourrée. C’est ton ami, continua la petite voix. Ne l’oublie pas. Il te fait confiance, tu crois qu’il montre qui il est à tout le monde ? Franchement, tu en as de la chance et puis tu lui fais confiance souviens-toi ! Oui, c’est vrai, enfin j’avais confiance dans mon fantôme. Fantômes, vampires repris la voix, du pareil au même. Allez arrête de faire l’autruche et réagit. Mais oui, hurler me semblait une bonne idée ou m’évanouir ?

Une partie de moi réagissait, je sentais à nouveau la caresse de son pouce sur ma tempe et la main de Théa qui me frottait le dos. Je croisais son regard. Incroyable ce qu’il semblait inquiet. Je crois que c’est cette lueur de peur que j’y voyais qui me décida à revenir dans le monde des vivants. Un mot s’échappa de mes lèvres.

– Vampire ?

Les crocs disparurent, ses yeux se fermèrent et il fit juste oui de la tête.

– J’ai besoin d’un verre.

Ben oui quoi, je ne pouvais pas douter de ce que je voyais, pas besoin de me pincer. Sauf qu’il fallait l’avaler, pas le verre, la vérité. Sa tête lorsque je disais ça, faillit me faire rire. Théa revenait déjà avec un grand verre qu’elle me fourrait dans les mains. Je ne sais pas ce que c’était, mais je me mis à tousser, les larmes me piquèrent les yeux et l’émail de mes dents parti voir ailleurs s’il y était, à peine la première gorgée avalée. Ça me fit un bien fou.

– Ça va ? Comment te sens-tu ? Demanda mon fan… non mon vampire.

– Si je suis pas devenue folle enfin, ça devrait aller, enfin, c’est juste que, enfin les vampires, en­fin ça n’existe pas, enfin je croyais, enfin.

Allais-je arrêter de dire enfin ? Merci mon cerveau pour me soumettre à cet instant précis la seule question qui n’avait aucun intérêt.

– Tu le savais, accusais-je Théa.

– Je savais que les vampires existent, mais ils sont supers discrets, m’informa Théa. Plus que les loups, eux, ils laissent des traces partout.

Ha, oh, les loups, ok, on va où là ? Et hop, une gorgée du truc trop fort pour faire passer cette nou­velle information.

– Mais tu sais, ce ne sont pas les pires, continuait la rousse.

Je levais la main pour l’arrêter, paniquée.

– Laisse-moi déjà digérer le fait que les vampires et je suppose par loup que tu veux dire loup-ga­rou, existent, d’accord. Pour quelqu’un comme moi, c’est déjà trop.

– Tu prends plutôt bien la chose. Tu trouves pas Livius  ?

Lui ne disait rien, mais observait attentive­ment. Ses mains reposaient sur mes genoux et il s’était légèrement reculé. Je ne sais pas ce qu’il cherchait à voir en moi. Je ne savais toujours pas si c’était réel ou non.

– Tu vas avoir besoin de temps pour digérer.

Il leva la main et la garda en l’air. Il était indécis et me scrutait. Le léger mouvement de recul que j’avais eu ne lui avait pas échappé. Sa main retomba et il se releva pour s’éloigner.

– Je vais vous laisser en discuter, le jour ne va pas tarder.

Il était lugubre et je me sentis mal d’avoir eu ce recul, mais il pouvait comprendre. J’avais de bonnes raisons là. J’avais un peu peur, beaucoup en fait. Il ne dit rien de plus, me fit un signe de tête et dis­parut au sous-sol Théa grimaçait un peu et voulu relancer la discussion.

– Non, s’il te plaît, là, j’ai besoin d’un moment, seule. Si tu pouvais rentrer chez toi, ce serait sympa. Je, j’ai vraiment besoin de réfléchir tranquillement.

– Tu es sûre, je pense qu’il faut qu’on en parle, tu as des questions à poser et je ne vais pas te lais­ser seule dans un moment pareil.

Il me fallut presque une heure pour la convaincre de partir. Car, non, je ne voulais pas en parler et non, je ne voulais rien savoir de plus. Là déjà, c’était trop. Elle finit par céder de guerre lasse.

– D’accord et ne t’inquiète pas, je préviendrais James que tu es malade, comme ça tu as la journée pour, enfin, tu pourras rester tranquille, puisque c’est ce que tu veux.

Je la remerciais, lui souhaitais une bonne journée et montais m’enfermer dans ma chambre. Je vou­lais être seule. Quand j’entendis la porte se refermer et la voiture de Théa démarrer, il y eut dans ma tête comme une tempête. J’étais assise sur mon lit, incapable de dormir ni de réellement penser. Je restais ainsi toute la matinée. Je n’avais ni faim, ni soif, mais je m’obligeais à avaler une soupe. J’avais l’impression de bouger dans du coton dense. Le moindre geste était compliqué et me demandait plus d’énergie que je n’en avais.

Chapitre 12

Dans l’après-midi, un vent de panique me tomba dessus, un truc énorme. Je tremblais de la tête aux pieds et si j’étais toujours incapable de réfléchir correctement, toutes les fibres de mon corps criaient à la panique alors j’y cédais.J’attrapais ma valise, y fourrais de tout en vrac, descendis quatre à quatre l’escalier et filais sans m’arrêter à ma voiture. Je ne pris même pas la peine d’ouvrir le coffre, je jetais la valise sur le siège passager et je fuis, encore. Fuyant ce que mon petit cerveau refusait de considérer comme réel. Juste fuir.

Je roulais droit devant, tentant de ne réfléchir à rien. Tellement à rien que j’oubliais que les routes ici, ne sont pas vraiment des boulevards et après des heures à lutter entre les trous, les bosses et les chemins de terre, j’étais épuisée et je m’étais perdu. La nuit avait fini par tomber, brouillant encore plus mes repères. Il valait mieux attendre le jour pour reprendre la route. Je me glissais à l’arrière, contrôlais que j’avais bien fermé les portes et les fenêtres, me recroquevillais sur le siège et fermais les yeux.

Les larmes arrivèrent à ce moment-là et je versais toute l’eau de mon corps. J’étais secouée de san­glots impossibles à arrêter. Je pleurais sur moi, sur mon idiotie de n’avoir rien vu, de ses amis qui m’avaient menti sur quoi d’autre encore ? Je m’apitoyais sur mon sort. Je m’épuisais de chagrin. Rien d’autre ne comptait plus que mes larmes qui semblaient ne pas vouloir se tarir.

J’avais physiquement mal au cœur. Je me sentais plus nulle qu’à mon arrivée. Je pleurais, c’était tout ce que je pouvais faire. J’étais au milieu de nulle part. J’étais seule. J’avais peur du noir cette nuit et ma lampe de poche montrait des signes de faiblesse et j’étais perdue dans tous les sens du terme. Tout ce que je pouvais faire, c’était pleurer.

La crise durait encore quand on frappa à la vitre. Je relevais la tête et croisais des yeux noirs. Je ne voulais pas lui parler. D’un coup, je me sentais en colère, tout ça c’était sa faute. Je secouais la tête et la plongeait entre mes bras en collant mon nez contre le siège. Mais, qu’il me fiche la paix, qu’ils me fichent tous la paix !

– Ouvre, sinon je casse la vitre !

– Non !

Il se prenait pour qui ?

– Sophie, ouvre ! Je n’hésiterai pas à casser la vitre.

Mais, bien sûr, continu à me menacer comme ça j’aurais confiance. Il était dingue ou quoi ? Je rele­vais la tête. Il avait le front appuyer contre la vitre et son inquiétude était visible.

– Sophie, mon ange, ouvre-moi s’il te plaît !

Je ne sais pas si c’est d’entendre ce doux surnom, la voix qu’il avait ou le s’il te plaît que je ne lui avais jamais entendu dire. Les yeux noirs étaient suppliants. Il restait là à me regarder. Je déverrouillais la porte sans plus réfléchir. Il entra, ne dit rien, me prit contre lui en soupirant.

– Tu m’as fait une peur bleue. J’ai cru, j’ai cru…

J’étais dans ses bras, il me serrait contre lui, m’embrassant les cheveux. Il ne disait plus rien, mais ne desserrait pas son étreinte. Mon corps me trahissait en se détendant contre lui. J’étais furieuse une seconde plus tôt et maintenant, je restais sans rien dire, blottie contre lui. Je suis d’une logique sans faille.

Au bout long d’un moment, il souffla à mon oreille.

– Tu veux bien rentrer à la maison, je sais que c’est difficile à accepter, tu sais, partir n’est pas la bonne solution. Théa est morte d’inquiétude.

Je ne l’écoutais qu’à moitié parce que ma petite voix faisait un vacarme de tous les diables dans ma tête, trop heureuse de retrouver son, mon vampire. Elle faisait des cabrioles l’idiote et hurlait, tu vois il tient à toi. Mais bien sûr… Elle refusait de se taire et c’est elle plutôt que moi qui répondis

– C’est juste que…

– C’est difficile à avaler, finit-il à ma place

– Mouais et pas qu’un peu.

Il me serra plus fort.

– La vérité n’est pas toujours le mieux.

– Mais elle est préférable.

– Pas toujours, crois-moi, pas toujours.

Il ne dit plus rien. Je tentais de donner un ordre dans tout ça. Je ne sais pas combien de temps passa avant qu’il ne demande :

– Tu préfères renter en voiture ou que je te ramène ?

Là, sa question était bizarre, je relevais la tête.

– Je vais te révéler un secret de plus, je ne sais pas conduire. Alors, soit tu laisses ta voiture ici et je te porte pour rentrer, soit si tu n’es pas trop fatiguée, tu conduis pour nous ramener.

Il me fit une grimace penaude et j’éclatais de rire. Ho, bon sang que ce rire me fit du bien.

– Je ne le dirai à personne. Promis ! Sauf que je ne sais pas du tout où nous sommes, je me suis perdue.

– À dix minutes de la maison à peine je te guiderais.

Ok, j’avais donc tourné en rond et je n’étais pas allée loin. J’avais raté ma fuite, bravo, bien joué ! Note à moi-même faire des plans avant de fuir.

Une fois devant la maison, je me retrouvais dans des bras qui me serraient fort, à croire qu’il avait peur de me voir encore fuir. Il me faut avouer qu’une partie de moi y avait songé. La porte s’ouvrit sur une Théa livide et en pleurs, mon cœur se serra encore plus si c’était possible.

– C’est bon, je l’ai retrouvée et en un morceau

Le soupire que poussa Théa me fit me sentir mal, elle s’était vraiment inquiété. Je ne pus pas y réfléchir, j’étais déjà dans ma chambre où avec une infinie douceur il me posa sur mon lit.

– Tu veux boire ou manger quelque chose ?

– Un grand verre d’alcool, fort !

Je reçus un baiser sur le nez.

– Sale gamine, je reviens, je vais te chercher un de tes affreux cafés et de l’eau. Promets-moi de ne pas bouger.

Gamine ? Au fait, il avait quel âge ? Gamine possible du coup, je fis oui de la tête. Je n’avais de toute manière plus aucune force. Ma petite voix était toute triste à l’idée qu’il ne voyait en nous qu’une gamine et je me sentais réellement comme une gamine prise en faute. Papa inquiet de sa fifille qui avait fuguée, mais soulagé de l’avoir retrouvée et la mettant au lit, voilà l’impression qu’il me donnait.

Le café bu, il remonta les draps presque sous mon nez et me caressa encore les cheveux. Voilà, papa met sa petite fille au lit. J’avais envie de pleurer tellement cette impression me faisait sentir mal. Il resta là, attendant que je m’endorme tout en me chuchotant que j’étais ici chez moi et qu’il ferait tout pour que je m’y sente bien et en sécurité. J’avais envie de hurler merci papounet, mais je ne dis rien. La caresse de ses doigts dans mes cheveux était si douce que je m’endormis, épuisée.

C’est Théa qui me réveilla en fin de journée, je me sentais toujours fatiguée. Elle déposa sur mes genoux un plateau contenant deux tartines et une cafetière remplie à raz bord d’un breuvage noir qui sentait divinement bon.

– Je n’ai jamais connu quelqu’un qui boive autant de café. Je me suis dit qu’une tasse ne serait pas assez. Les tartines sont à la confiture de mûres, je n’ai pas trouvé celle aux myrtilles.

– Je l’ai finie, mais mûres, c’est bien aussi.

Ma voix était éraillée, ma gorge me faisait mal et même si je me sentais mieux, je redoutais le mo­ment où il faudrait parler. Alors, je mangeais le plus lentement possible. Elle attendait que je fi­nisse. J’en étais à ma quatrième tasse de café quand elle saisit le plateau.

– Je te laisse ton café et le temps de te lever. Après il faudra que l’on discute de cette horrible ten­dance que tu as à fuir.

Avant que je ne puisse lui répondre la porte se refermait sur elle. Et voilà, c’était ma faute. Ben voyons ! Et, puis la fuite, c’est bien. Moi j’aime bien.

Étrangement après ma crise de panique, je me sentais bien, fatiguée, épuisée, mais bien. En arrivant à la cuisine, je trouvais mon vampire et Théa, ils me scrutaient et j’allais faire demi-tour quand elle me prit dans ses bras en pleurant. Là, je me sentais coupable. Ah, flûte, je ne devrais pas, mais les larmes de Théa…

Je répondis à son étreinte. Bon, à première vue, mon amie avait eu peur.

– Mes côtes ne t’ont rien fait, lâchais-je.

– Tu nous as fait une sacrée peur, renifla Théa, alors tes côtes peuvent payer pour.

– Et si tu la laissais respirer ?

Je fus poussée dans le salon, assise sur le canapé à la même place qu’hier, sauf que là, en face de moi ils avaient l’air encore plus mal à l’aise.

– Bon, heu je commence, dit Théa.

– Attends, en premier, Sophie, je comprends, tu as dû faire face à quelque chose que, comment dire. Tu as dû accepter une réalité un peu différente. Je comprends ta réaction, mais je tiens à te prévenir que si tu fuis à nouveau…

Il ne lui manquait qu’une paire de lunettes et le doigt en l’air pour ressembler à monsieur Carron mon prof de math alors qu’il nous sermonnait. Stop, je devais me concentrer pour ne pas laisser mon esprit dé­river.

– Je ne fuirais pas, il me fallait un peu de recul pour digérer et ma foi, paniquer un peu.

Ils levèrent les yeux au ciel.

– Bon d’accord, beaucoup. Mais, pour ma défense, j’ai été élevée dans la foi catholique et je ne suis pas croyante. Alors croire en…, en…, en ça…, en toi

Je levais les mains en signe de paix.

– Je veux dire que, enfin, c’est pas, non enfin, c’est beaucoup, enfin ça fait un choc, enfin non, pas un choc enfin, si.

Le retour des enfin en cascade, mais fermes là, Sophie, fermes là ! Je repris ma respiration, en souf­flant un bon coup.

– Je veux bien croire que c’est vrai. J’ai des millions de questions, mais pour le moment, c’est le gros bordel dans ma tête. Je ne sais pas quelles révélations m’attendent encore et à vos têtes, il y en a. Je n’ai pas envie de tout entendre. Là, c’est déjà assez, je me sens déjà stupide. Vous vous rendez compte que pour moi, tu n’étais qu’un type agoraphobe avec quelques ma­nières étrange et que je ne me suis pas posé plus de question. Une vraie idiote. Vous avez du bien rire.

Théa ne souriait pas, mais alors pas du tout et c’est avec un air presque sévère qu’elle me dit.

– Non, tu n’as pas été idiote, juste trop confiante et ne le prend pas comme un défaut. Pour moi, cette confiance n’a pas de prix. Écoute, je comprends que tout te dire d’un coup n’est pas la meilleure façon de faire. Même si ne plus avoir à te mentir serait pour moi, pour nous, une vraie délivrance. Alors, je te propose que tu prennes le temps de parler à Livius et à digérer déjà ce cô­té-là. Quand tu te sentiras prête viens me voir. Il n’y a aucune urgence, je tiens juste à tout te dire. Plus de mensonges ! Si je ne t’ai pas parlé avant, c’est par peur de te perdre, car je tiens beau­coup à toi. Quand on ne t’a pas trouvé hier, j’ai craint le pire. J’ai bien compris qu’il te fallait du temps, donc téléphone-moi quand tu veux. Promis ?

Je promettais, soulagée de ne pas avoir à faire face à plus ce soir. Elle partit avec timide au revoir. Je me retrouvais seule face à mon… face à un vampire. Que lui dire ? Plein de questions avaient tourné dans ma tête et là, je n’en trouvais pas une seule. Tout ce qui me venait me semblaient si stu­pide. Je ne trouvais rien à dire, je cherchais quand je m’entendis demander.

– Quand j’ai acheté la maison ai-je aussi acheté le vampire ?

Merde, je l’ai dit à voix haute. Moi qui faisais de l’ironie dans ma tête, pourquoi cette question-là justement. Mais quelle idiote, pauvre conne, tu n’avais rien de mieux à demander, franchement. Bravo Sophie, on sent que tu as bien pris le temps de réfléchir à ce qui était important de savoir. Non, parce que lo­gique, il fallait commencer par…

Son rire interrompit mon autoflagellation. Il riait, à gorge dé­ployée. Bon, au moins un qui était détendu lorsqu’il reprit son sérieux, il s’installa dans son fau­teuil et en regardant le vide, il me dit :

– Je me suis réveillé pour trouver un mot sur un tableau noir. Je l’ai relu plusieurs fois. Je me suis de­mandé quel genre de créature pouvait croire aux fantômes. Par amusement, j’y ai répondu. Quelque temps plus tard, alors que je voulais te mettre dehors, je t’ai trouvé allongée sur ton lit de camp. Quand tu t’es retournée dans ton sommeil, tu avais une énorme bosse sur le front et un bleu que je voyais grandir. Tu semblais si fragile. Je me suis persuadé qu’après ça tu laisserais tomber. Tu es bien plus têtue que tu en l’air. Au fil des jours, je voyais ton travail et la maison re­naître comme tu ne semblais pas troublée par mes notes j’ai pensé que tu savais que j’étais là. Et il y a eu cette nuit où je t’ai entendu tomber quand je suis sorti de la cave, tu convulsais.

Il fit un geste pour me faire taire alors que j’allais protester.

– Tu convulsais à ce moment-là. Il haussa les épaules en secouant la tête. Je ne sais pas pourquoi je t’ai fait boire de mon sang, juste un peu. Ajouta-t-il en me voyant grimacer. Je ne vais pas t’ap­prendre que le sang de vampire guérit.

– Ah, parce que c’est vrai ? Et, le reste ? Demandais-je.

– Attends, je répondrais à tout après. Laisse-moi finir que tu comprennes. Ensuite, il y a eu cette ordure qui s’en est pris à toi. C’est là que j’ai réalisé que je tenais à toi. Incroyable, je tenais à une humaine, maladroite, mal dans sa peau et terriblement naïve. Le comble pour un des miens, une vraie gageure. Impossible, me suis-je dit, mais si je suis honnête, je dois le reconnaître, je tiens à toi.

Je me renfrognais. Bon, d’accord il n’avait pas tout tort, mais pas besoin de le dire comme ça !

– Ne te vexe pas ! Dit-il en pointant un doigt vers moi. Tu ne vas pas me dire que tu ne l’es pas. Malgré cela, tu as éveillé le même sentiment chez Théa. Nous tenons à toi, une humaine.

Bon, il allait vraiment finir par me vexer. Il prononçait le mot humain comme moi, je dirais limace, avec un dégoût non feint.

– C’est bon, j’ai compris. Une humaine, idiote, maladroite et naïve. Sympa merci.

Il me souriait moqueur.

– Oui et à laquelle je tiens. Le jour où tu t’es fait agresser par ce connard. J’ai fini par comprendre que tu étais plus importante que je ne voulais l’admettre. Je pensais juste que je tenais à toi, car tu ramenais de la vie dans la mienne. C’est ce qui s’est passé ce jour-là qui m’a poussé à t’offrir le collier.

Je touchais le petit hibou en fronçant les sourcils.

– Pourquoi ? Il a quoi ce collier ?

Il y avait un truc qui allait me déplaire, parce qu’il passait sa main nerveusement dans ses cheveux et avait fermé les yeux. Ho, comme je ne la sentais pas la nouvelle révélation. Il me répondit enfin

– Il, enfin le hibou est mon emblème, je ne suis pas tout jeune, tu t’en doutes. C’était une tradition qui s’est perdue. Peu de jeune vampire choisissent un symbole. C’est surtout que… Ne te fâche pas d’accord. C’est juste un moyen d’indiquer…

Oui, d’indiquer quoi ? Mais bon sang accouche !

– Ton symbole autour de mon cou, ça veut dire quoi ?

Il prit une grande inspiration et lâcha :

– Il indique que tu m’appartiens aux autres vampires.

Ok bon. Là non, j’allais me mettre à hurler quand il continua très vite.

– Et pas qu’à eux, mais ce n’est pas ce que tu crois.

– Ouais et je crois quoi ? Demandais-je entre mes dents serrées.

– Théa l’a reconnu, tu t’en doutes.

– Oui et ?

– Elle n’est pas la seule.

Oh, mais j’allais le découper en morceau s’il ne finissait pas très vite son explication. Je bouillais de rage.

– C’est le moyen que j’ai trouvé pour te protéger, c’est tout !

– Me protéger de quoi ? Les vampires sortent la nuit et la nuit, je suis ici ou avec du monde.

– Pas que des vampires. Sophie, Théa n’est pas humaine et vit le jour et elle n’est pas la seule ici.

Bon, de ce point de vue-là, je pouvais comprendre, pas en être contente, mais comprendre. Même si cette explication pas franche me faisait sentir encore plus idiote qu’avant. Théa n’était pas humaine et qui d’autre ? Et, puis si c’était son symbole alors…

– Pourquoi m’as-tu dit que Carata ne l’avait jamais porté si c’est une protection ?

– Elle n’en avait pas besoin, elle était vampire.

La réponse avait fusé et je me sentis stupide d’avoir posé cette question et encore plus de la pointe de jalousie que j’avais ressenti en apprenant qu’il avait une compagne. Reviens à la réalité, déjà qu’elle n’est plus vraiment ce que tu connaissais, concentre-toi sur l’important.

– Et moi, j’en ai besoin, car je ne suis qu’une petite humaine idiote.

– Non, toi, tu en as besoin parce que je tiens à toi, toute humaine que tu sois.

Je haussais les épaules, agacée.

– Je peux toujours l’enlever !

Il fronça le nez et ses dents sortirent. Oups…

– Non, tu ne peux pas.

Il le dit dans un grognement et de rage, je glissais mes mains dans ma nuque pour ouvrir le collier. Sauf que je ne trouvais pas le fermoir. Mes yeux s’arrondirent alors que je le fixais.

– Vieille magie, dit-il.

Là, il avait l’air de ce qu’il était, loin de mon fantôme agoraphobe, il se rapprochait bien plus du prédateur. Je tremblais, il s’en aperçut et soupira.

– Écoute, je te l’enlèverai dans quelque temps, si tu y tiens. Il ne t’oblige à rien !

Donc bonne nouvelle, on pouvait l’enlever.

– Mais tu penses que j’en ai besoin, soufflais-je

Il ne répondit pas.

– Garde-le, le temps de trouver toute la vérité.

Ce n’était pas un ordre plus une demande. Je triturais le hibou. La pauvre humaine que j’étais, avait-elle besoin de protection ? Il semblerait bien que oui. De la sienne ? Et, contre qui ? D’autres vampires, des loups et quoi d’autres ? Je sentais la panique revenir. Il me fallut de longues minutes pour la calmer et pouvoir répondre.

– D’accord, pour le moment je le garde.

Un soupir de soulagement me répondit. Je continuais.

– Vampires, loup et quoi d’autre ?

Tant qu’à faire autant me foutre la trouille du siècle d’un coup, me soufflait mon énervante petite voix. Tant qu’à faire…

– Un peu de tout.

Ok, on n’allait pas loin avec une telle révélation. Un peu de tout donc…

– Théa est mieux placée que moi pour te répondre. Je ne sors plus assez.

Vu comme ça, il n’avait pas tort. Je demandais sans grand espoir.

– Et Théa est ?

– Une ondine, elle t’expliquera ce qu’elle est mieux que moi.

Je relevais la tête d’un coup, j’étais certaine qu’il ne répondrait pas.

– Plus de mensonges ! J’ai promis !

Bon, plus de mensonge et des réponses, allez Sophie pose tes questions. Courage, par où commen­cer ?

– Parle-moi des tiens ? Des vampires.

– Pas grand-chose à dire, on se nourrit du sang, pas forcément humain.

Là, j’étais intriguée.

– Nous avons besoin de sang, mais du sang reste du sang. Le goût change et celui des humains est meilleur. Je ne vais pas te mentir, il apporte plus d’énergie et calme notre faim plus long­temps, mais nous pouvons boire du sang animal. Nous vivons la nuit et dormons le jour, ça reste vrai.

– Pourquoi reste ?

– Nous ne brûlons pas comme une torche au soleil. Disons que c’est plus comme des coups de so­leil qui nous affaiblissent, mais les plus vieux résistent à cette brûlure et peuvent passer plusieurs heures au soleil, toutefois nous préférons la nuit.

– Vous vivez très vieux ?

– Sans accident oui. Il y a peu des nôtres qui vivent des milliers d’années entre les morts violentes et une sorte de dépression, d’ennui qui fait que beaucoup se laissent mourir au bout d’un mo­ment. Notre nombre reste assez stable. Le temps passant, l’immortalité perd de son attrait.

Il disait ça d’un ton si désabusé que je compris qu’il avait dû ressentir cet ennui.

– Tu es vieux à ce point ?

– Je suis vieux.

– Et moi une gamine, marmonnais-je. Tu as dit qu’ils se laissaient mourir ? Comment ?

– Contrairement aux idées reçues nous ne sommes pas des cadavres ambulants, c’est plus comme une mutation. Voilà pourquoi nous avons besoin de sang, il nous apporte vitamines et nutriments sans avoir à digérer. Je ne connais pas tout le processus, mais certains des nôtres sont devenus des experts. La plupart n’y songent même pas.

– Donc pour vous laisser mourir, vous ne vous nourrissez plus ?

– Tu as compris. Nous arrêtons de nous nourrir, c’est souvent la mort que choisissent les plus vieux. Le seul problème, c’est le temps que prend ce mode de suicide. Rester au soleil ou se faire tuer est bien plus simple, en cessant de manger, nous nous momifions petit à petit, mais restons conscient et vivant pendant ce temps.

Ma petite voix et moi n’avions pas envie d’en entendre plus, on était un peu dégoûtées. Il dut le sen­tir, car il se leva pour prendre mon visage dans ses mains. Au moment où il commença sa phrase des coups violents se firent entendre. Je sursautais lorsque la porte claqua contre le mur et où Ada folle furieuse déboulait dans le salon en hurlant :

– Lâchez-la !

Il m’embrassa le bout du nez avant de se redresser en disant.

– Tu voulais que ça aille doucement que tu puisses digérer les révélations les unes après les autres, désolé, je crains que tout sorte ce soir.

Ada interloquée nous regardait tour à tour en demandant.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Que Livius, ici présent m’a avoué être un vampire que Théa est une ondine et…

Je faisais un geste vague de la main. Ada avait blêmi.

– Alors tu sais que je suis une louve !

Ha ben non, ça pas, mais bon, allez je n’étais plus à ça prêt. Et, hop, une vérité de plus.

– Théa n’avait rien dit. Lui répondit Livius.

Je me levais sans plus faire attention au vampire moqueur et à la louve blême. Je fonçais sur le bar, en sortis une bouteille et en avala de grandes gorgées directement au goulot. Finalement, une gueule de bois me semblait aller dans le sens de cette nuit.

Ada me l’arracha des mains, me prit dans ses bras et gémit.

– Je voulais te le dire, mais je n’ai jamais trouvé le bon moment et puis c’est pas facile comme aveu.

– Suis plus à ça prêt, lui répondis-je.

– Et puis la vérité, c’est bien.

Oui, bien sûr, faut juste l’avaler. Elle renifla contre mon épaule et me lâcha. Je repris la bouteille et me rassis. Voilà quoi faire d’autre ? Qu’est-ce qui allait encore me tomber sur la tête ?

– Il y a quelqu’un en ville de normal ? Enfin d’humain à part moi ?

Ada secoua la tête, non

– Pas beaucoup et la plupart savent ce qui se passe. Et, il y a James, il est sorcier, c’est presque comme un humain.

À la bonne heure, je bossais pour l’être qui se rapprochait le plus d’un humain. Youpi, non, je ne suis pas sarcastique ! D’accord, un peu et pendant qu’on y est…

– Et les touristes ?

– Moitié-moitié, dit Ada.

Prévisible, allez une gorgée pour Sophie et une grosse.

– Au fait, qu’est-ce que tu fais là ?

– Je viens de rentrer et j’ai appris que tu étais malade. Je venais voir comment tu allais.

– Moi pas encore malade, demain oui, mais pas encore, marmonnais-je le nez dans ma bouteille.

Ma bouteille disparut, pouf, envolée. Je croisais le regard sévère du vampire-colocataire-protecteur et papa à ses heures. Je tentais de la rattraper, mais purée qu’il était rapide. Je ne demandais même pas son retour, à la bouteille pas au vieux truc et je filais m’en prendre une autre. Na ! Je fus soulevée sans ménagement et jetée sur le canapé. C’est pas drôle un vampire.

– Tu as assez bu. Tu vas avoir une belle gueule de bois demain.

– Bah, c’est mieux que de réfléchir, je peux fuir si c’est ça.

Ça grognait, pas que le truc à dent longue, Ada aussi, pas drôle.

J’étais assise et je boudais. C’était mon droit ! Je boudais si je voulais. Honnêtement, j’avais trop bu et la fatigue me tombait dessus. Tout me tomba dessus et je me mis à pleurer. Papa-vampire me souleva et me mit au lit en me grondant. Ada me fit un gros bisou sur le front et le lit se mit à tanguer dangereusement. Alcool et mer déchaînée ne sont pas un bon mélange. Je ne les loupais ni l’un ni l’autre quand je vomis. Bon, tire ! Hurla ma petite voix dans ma tête. Après tout devint flou.

Dire que j’avais la gueule de bois était bien en dessous de ce que je ressentais. Je n’arrivais à me le­ver qu’au troisième essai. Il me fallait d’urgence un café et un cachet. Oh, surprise, je trouvais à la cuisine Ada et Théa assises sagement qui devaient attendre que ma majesté se lève. Enfin, majesté des poubelles serait plus juste, vu comment je me sentais.

Une tasse apparu son mon nez et une main charitable me tendit un cachet. Ouf, sauvée ! Je tombais plus que je m’asseyais. Deux bouchent grimaçaient un sourire en face de moi, elles ne dirent rien me laissant retrouver le peu de dignité qu’il me restait. Théa fut la première à se lâcher.

– Il semblerait que tu aies un moyen de défense efficace !

Ses yeux pétillaient et elle faisait de gros effort pour se retenir de rire. Ada avait l’air moins joyeuse.

– La petite humaine fait ce qu’elle peut.

– Et ça marche, fit-elle dans un éclat de rire, en tout cas ça a marqué !

Son rire raisonnait dans ma tête. Mince, j’allais passer une journée de merde. Je frottais mes yeux sous le regard goguenard d’Ada.

– Vas-y moque-toi !

– Même pas, tu es assez punie et c’est en partie notre faute, tu as beaucoup à digérer.

Elle était super sérieuse alors que l’autre était rayonnante.

– Et si on passait une fin de journée tranquille, sans rien de…

– Il va falloir parler, grimaça Ada.

– On parlera…

Mais, pas aujourd’hui, ni demain. J’allais tout faire pour.

Chapitre 13

Je pris encore deux jours de repos, refusant toutes discussions avec mes amies. J’en avais assez à di­gérer et toute information complémentaire n’était pas la bienvenue. Je voulais retrouver mon calme et ma petite vie.

Rappelez-vous je suis venue ici pour recommencer une vie tranquille loin des drames ! Pas pour ce bordel sans nom.

Mon retour à la librairie fut un vrai bonheur, retour à la nor­mal me disais-je. Bon, pas tout à fait, je regardais les habitants différemment, ce que j’avais mis dans les différences entre l’Europe et les USA, se transformait en différence entre humain et, et quoi d’ailleurs ? Une partie de moi refusait de savoir, l’autre tentait de deviner.

J’étais mal dans ma peau et Théa me rendait folle. Son besoin de tout me révéler, alors qu’elle avait promis d’attendre, la rendait nerveuse, explosive même. Autant Ada était devenue calme et attentive à ne pas me mettre mal à l’aise, autant Théa ressemblait à une boule magique qui rebondissait par­tout. Quant à papa-vampire, lui restait sombre, discret et horriblement paternel.

Je me raccrochais à mes habitudes. Tout va bien dans le meilleur des mondes ! Viendrait le temps où je devrais ouvrir un peu plus la porte de cette nouvelle vie, pour le moment je m’accrochais comme je pouvais. Vous pouvez en penser ce que vous voulez, tout ce que je voulais, c’était rester dans l’ignorance, encore un peu.

C’est le dimanche que je compris qu’il n’y aurait pas de retour possible et que tout avait bel et bien changé. Lorsque j’arrivais chez Suzanne et qu’au lieu d’être accueillis par toute une troupe, je me retrouvais seule avec Ada. Suzanne me prit dans ses bras, me collant au passage ces habituelles énormes bises, puis me serrant toujours contre elle, elle me dit :

– Je suis tellement heureuse que tu sois restée. La plupart des humains fuient quand ils nous dé­couvrent alors pour te laisser un peu respirer, Judicaël a décidé que tu n’avais pas besoin d’en­tendre plus et que nous reprendrions les repas une fois que tu te sentiras vraiment à l’aise.

À ce que je comprenais, on me chouchoutait encore plus. Je n’avais pas super bien réagi, alors on me laissait un peu d’air, mais j’étais toujours là et pour mes amis, ça faisait toute la différence. De l’air, j’allais en avoir besoin et de beaucoup…

Un jour monsieur Andersen décida qu’il était temps pour moi d’arrêter de faire l’autruche. Il posa devant mon nez un livre duquel dépassait des marques pages.

– J’ai indiqué les noms de tes connaissances et leurs clans. Je pense qu’il est temps pour toi, d’ar­rêter de te cacher.

Ben, non, je trouvais mon attitude plutôt agréable, ne pas se prendre la tête, ne rien vouloir savoir, rester zen et tranquille. Je ne vois rien, je ne sais rien, mon nouveau mantra ! Qui ne semblait ne convenir qu’à moi.

– Au moins fait le pour Théa ! Elle va devenir folle si elle doit encore se taire.

Là, il n’avait pas tort, elle virait sur les nerfs. Elle allait finir par exploser et me coincer pour tout me dire d’un coup. Je me massais les tempes en soupirant. Ils allaient tous me rendre dingue à force.

– Allez le plus dur est fait. Tu as accepté que le monde n’est pas tel que tu le pensais, le reste n’est que des détails, ne joue pas à la gamine.

Oulà, il m’avait vexée. Déjà que tout le monde me maternait, lui hors de question ! Je relevais la tête et il me fit un clin d’œil. Il savait qu’il avait tapé juste !

– Leur vie est bien plus longue que la nôtre, nous ne sommes que des enfants pour eux.

Vu l’âge de mon patron, je ne devais même pas être sortie du berceau. Je fis oui de la tête, mais plu­tôt que de découvrir dans un livre la vérité, j’envoyais un message à Théa pour l’inviter à la maison.

Elle n’était pas survoltée en arrivant, c’était bien pire. Nous avons parlé une bonne partie de la nuit. Elle est une ondine, ça je le savais, particularité de son clan dont, heureusement, elle est la seule re­présentante ici, noyer gaiement les jeunes filles. Si, si elle a dit gaiement !

Elle me précisa à plu­sieurs reprises que moi, elle n’avait pas envie de me noyer, une chance pour moi, un vrai coup de bol ! Ça expliquait ses nombreuses remarques sur le fait que j’étais sa première amie femme, souf­fla ma petite voix.

Au fil de la soirée, je me rendis compte que c’était surtout de me dire qu’elle ne me voulait pas de mal qui lui tenait à cœur, puisqu’elle ne répondait pas à la moitié de mes questions dont une qui me titillait : son âge.

– Je suis plus vieille que j’en ai l’air et pour te donner une idée, je suis presque aussi vieille que LUI Oui, parce que depuis la révélation de la nature de mon colocataire, elle en parlait en disant LUI.

Je ne savais pas trop quoi penser. Oh, j’étais heureuse de n’avoir provoqué aucune envie de meurtre chez mon amie, mais avoir une tueuse comme amie, est-ce bien raisonnable ?

Je compris l’importance de cette révélation quand, alors qu’elle me redisait combien elle était contente de ne pas avoir envie de me noyer, papa aux dents longues fit son apparition. Il avait entendu la fin de la conversation et fixait Théa les sourcils froncés.

– Pas envie ? Tu veux dire que tu te contrôles ?

– Mais non, explosa-t-elle, pas envie ! L’idée ne m’a même pas traversé la tête ! Au début, je me suis dit que je l’aimais bien et que l’envie me prendrait plus tard. C’est déjà arrivé et puis une humaine de plus ou de moins. Mais, non, rien n’est venu même pas quand nous nous sommes baignées ensemble !

J’appris une nouvelle chose : un vampire, ça peut blêmir

– Baignées ensemble ?

Il avait la voix aussi blanche que le teint.

– Oui, tu te rends compte. Même pas là !

– Sophie, on ne se baigne pas avec une ondine !

– Mais si elle peut avec moi, insista Théa. Et j’adore ça !

Elle était à nouveau montée sur ressort et sautillait de joie devant un Livius transformé en statue. Je fis une mini crise de panique quand j’assimilais qu’une ondine, une humaine et une baignade…

Ha, non, c’était pas une bonne idée. Puis ma petite voix se mit à se marrer, un peu tard pour s’en in­quiéter. Mouais, elle n’avait pas tort. La statue blanchounette debout devant Théa due en conclure la même chose et se remit à parler.

– Et comment tu expliques ça ? Tu as perdu ton besoin de tuer ?

– Oh non, je dois éviter de trop traîner avec Ada, si Sophie n’est pas là, je suis tentée. Je dois vrai­ment faire attention parce que les loups, c’est pas comme les vampires, ça ne ressort pas de l’eau quand on les noie et je ne pense pas que Sophie me le pardonne, alors je gère.

Elle finit sa phrase en baissant la tête alors que lui levait les yeux au ciel. Pensez à prévenir Ada de ne pas traîner avec l’autre folle dingue. Quoi qu’elle dût être au courant ainsi que toute la ville ; ce qui expliquait les regards de travers de Suzanne…

La tueuse rousse se tourna vers moi.

– C’est ma nature, je lutte contre mais c’est ma nature et en ville, on me craint un peu, je me suis laissé emporter parfois. La ville borde le lac alors… Toi, tu ne risques rien, je te le promets ! Ja­mais je ne te ferais de mal !

Elle avait les yeux suppliants. Elle se tenait debout devant moi. Je crois qu’elle venait de se rendre compte de ce que je pouvais ressentir. Théa était une tueuse, mon colocataire proba­blement aussi. Mais, qu’est-ce que je foutais là au milieu ? Je lorgnais du côté du bar quand un non, sec fusa. Mince repérée, il ne m’avait pas vraiment pardonné de lui avoir vomi dessus. Ma petite voix se marrait au souvenir et Théa le regarda, étonnée.

– Ton amie ne supporte pas bien l’alcool. Dit-il. Demande à Ada !

Oui, bon une fois, juste une où j’ai un peu abusé faut pas non plus en faire un drame.

– J’avais de bonnes raisons. Fis-je en levant le menton.

Théa se marra, lui pas. Je souris. Sale gamine disait les yeux noirs, ceux de Théa passaient de l’un à l’autre, elle se retenait de commenter, c’était visible.

J’en rajoutais, j’en étais consciente, mais que pouvais-je faire d’autre ? Comme j’étais bien décidée à ne pas me rendre malade des révélations qui me tombaient dessus, énerver papa-vampire m’offrait une diversion. Je lui tirais donc la langue et proposait à Théa une fin de soirée plus tranquille devant la télévision.

Pour faire râler mon copropriétaire, je proposais Buffy. Théa ne connaissant pas, elle fut un amour d’amie en disant oui, malgré le commentaire désagréable qui tomba du fauteuil et elle fut encore plus une alliée quand elle trouva Angel super sexy et se mit à baver dessus au grand dam du vrai vampire du coin.

Et ce fut ma vie. Faire enrager le vieux vampire pas drôle, voir Théa rire de toutes ses dents, rayon­nante et profiter du calme relatif d’Ada. Et oui, à côté de la bombe rousse, ma grande brune semblait calme, c’est dire. Je profitais de chaque instant où nous n’étions que tous les deux, Théa prenant de plus en plus de place. Ada comprenait et trouvait drôle de me voir suivie par une ombre rousse qui regardait presque tout le monde de travers, enfin tous ceux qui m’approchaient. Je le supportais sans peine, j’avais compris que l’amitié d’Ada et de Théa m’avait évité bien des ennuis. Depuis l’été, le collier visible à mon cou complétait mes gardes du corps.

À mon arrivée, on me regardait de travers, car j’étais nouvelle, aujourd’hui on me regardait de travers à cause de mes fréquentations. Rien ne changeait vraiment et ça me convenait parfaitement !

Je posais peu de question, le livre de monsieur Andersen trônait sur ma table de nuit, mais je ne l’avais pas ouvert, je ne me sentais pas prête à franchir une nouvelle étape.

Je finis par éviter mon vampire, me conduire comme une idiote pour le faire râler avait perdu de son charme. Je redoutais l’arrivée de l’hiver et de ses longues nuits où il serait plus difficile de ne faire que le croiser. Mon comportement avec lui posait problème à Ada mais faisait marrer Théa. Je n’y pouvais rien, me faire traiter de gamine ne me donnait que l’envie d’en être une.

L’été s’étira, rempli de sortie entre fille, de repas en petit comité et de rien de neuf en fait. J’arrivais presque, à occulter les révélations.

C’est l’arrivée de l’automne qui provoqua chez moi une réaction, mais pas celle que tout le monde attendait. Plus la date de la fête de la ville approchait, plus je montais sur les nerfs ne supportant plus rien. Je refusais toute sortie et passais mes soirées enfermées dans ma chambre. Je revivais mon agression presque chaque nuit, provoquant l’arrivée en mode ouragan d’un papa-vampire inquiet et consolant. Moi qui pensais avoir bien géré…

La date se rapprochant, Ada était venue m’assurer que rien ne m’arriverait, que je ne serais jamais seule, qu’elle ne me lâcherait pas de la journée, ni de la soirée et pour une fois Théa était silencieuse, elle devait toujours s’en vouloir.

Le jour dit, je ne fus effectivement pas une minute seule, Suzanne tint le stand de tarte avec moi, ce qui nous prit la journée. Ada passait régulièrement voir comment je me sentais et Théa avait installé son stand en face des tartes. J’étais sous haute surveillance. Néanmoins, je voyais David partout. Je me décidais à demander à Suzanne si elle savait où il était.

– Non, personne ne l’a vu partir de la ville. Vu ce qu’il t’a fait, personne n’a pris la peine d’aller le voir à la clinique.

Elle renifla méprisante et ne dit rien de plus. Plus tard dans la journée, je reposais la question à Ada.

– Il a été banni, je pensais que tu le savais, David avait passé outre les ordres de Judicaël, notre chef de clan. On ne pardonne pas la désobéissance.

– Les ordres ?

– Tu as la protection de Suzanne, elle t’adore et ce que Suzanne veut…

Et, hop, encore un garde du corps, mais combien en avais-je ? Je soupirais, le savoir banni et hors de la ville ne calma pas vraiment mon angoisse. La ville accueillait plein de touristes en cette période, il pouvait se glisser parmi eux. Mais au moins, il ne se montrerait pas devant Ada. Plus l’heure du feu d’artifice approchait, plus je paniquais.

Théa avait tenu à s’installer sur le même banc, pour exorciser, avait-elle dit. Ça ne marchait pas. Franchement, je n’arrivais ni à me détendre, ni à profiter des feux. Je me dandinais sans cesse sur le banc, c’est là qu’elle murmura à mon oreille.

– Je t’assure qu’il ne reviendra plus.

Sa voix était sèche et assurée. D’un coup deux fils dans mon cerveau se connectèrent et je la fixais.

– Quoi ? Il s’en était pris à toi et je n’avais tué personne depuis un moment alors lui…

Elle haussa les épaules et se remit à manger sa glace. Ben oui quoi, semblait-elle dire, je suis ce que je suis et lui ne méritait rien de mieux, que du normal. Je ne sais pas comment expliquer ce que j’ai ressenti. C’était un mélange de soulagement et d’ahurissement, un peu de peur aussi de la voir si calme. Elle avait tué un méchant qui selon elle le méritait amplement et puis ça lui avait fait du bien de se lâcher un peu. On allait pas en faire une maladie. Si un peu quand même, un peu beaucoup même. Non ?

– Tu l’as eu avant nous, s’étonna Ada. Tu as été rapide !

Ha ben non, Stop une minute hein ? Quoi ?

– Je ne voulais pas vous le laisser, s’excusa Théa.

Ben voyons, tout est normal !

– Je te comprends, répondit Ada.

Ben pas moi, je les écoutais l’air complètement effaré et j’assimilais que mes amies ne col­laient pas vraiment avec l’image que j’avais eu d’elles. Normal, tout est normal… Mouais non, rien n’est normal. Je me pinçais l’arête du nez.

– Allez, ne prend pas les choses comme ça. Au moins tu es tranquille, il ne reviendra pas.

– Et personne n’osera plus t’approcher, ricana Ada.

– Comment ça plus personne n’osera m’approcher ? Couinais-je.

Ada désigna la petite rousse qui regardait sa glace comme si elle était l’objet le plus important au monde.

– Disons que notre amie a sa petite réputation, mais elle ne s’était jamais prise à un loup, on est plutôt coriace.

– Et ? Demandais-je effarée.

– Et quand sa réaction, on dira ça comme ça, sera su même les loups éviteront de se la mettre à dos.

Je fixais incrédule la petite rousse qui se la jouait timide sauf que dans ses yeux luisait une lueur de fierté non dissimulée. Rappelle-toi Sophie, tout est normal.

– Elle ne risque pas d’ennui ?

– Notre justice est un peu plus expéditive que la vôtre, expliqua Ada en haussant les épaules.

– Oui, juste un peu plus.

– Ce que tu dois comprendre, reprit Ada, c’est que nous ne sommes pas de gentils nounours. Nos règles sont strictes et la mort fait partie de notre nature.

– Si nous vivons plus ou moins en paix, c’est parce que nous ne laissons rien passer. Continua Théa, nos guerres ne sont pas si lointaines.

– Donc si je résume, David a désobéi à un ordre de son chef de clan et méritait la mort pour ça ?

– Oh non, fit Théa. Il méritait la mort parce qu’il s’en était pris à toi et que j’avais été clair, tu es mon amie.

Je fermais les yeux un instant. Elle disait ça si calmement.

– Il avait été banni pour avoir désobéi ce qui a permis à Théa de te faire justice sans crainte de re­présailles des loups.

Ben voyons, soyons clair, on ne tue pas n’importe comment ! Au secours !

– Et s’il n’avait pas été banni ?

– Je ne risquais rien, je sais faire disparaître les preuves.

Elle disait ça avec un mouvement négligeant de la main et un haussement d’épaule.

– Les règles des autres clans, je m’en fiche.

Et, c’était clairement ce qu’elle pensait, pas le moindre remords, pas la moindre émotion. Il le méri­tait et que les autres soient ou pas d’accord, elle s’en moquait totalement. Ma petite voix me souffla que finalement, il valait mieux avoir une psychopathe comme amie et protectrice que de figurer à son tableau de chasse. Mouais, vu comme ça, en effet.

On ne parla plus jamais de David. Je pus constater que la nouvelle du jugement de Théa était connue par le discret, mais réel vide qui s’était fait autour de moi.

Nous évitions de parler de meurtre commis par l’une ou l’autre de mes amies. Parce que oui, je les considérais toujours comme mes amies et je ne me sentais pas mal à l’aise en leur présence, ce qui restait incroyable pour une partie de moi, enfin, tant qu’elles évitaient de parler de chasse, noyade ou autres habitudes de leurs clans. Là, j’avoue que mon côté petite humaine fragile ressortait. Elles se taisaient net dès que je me mettais à grimacer. Elles étaient adorables avec moi.

J’avoue que je supportais bien mieux leur protection que celle du truc à dent longue à la maison. Lui me rendait folle, si à chaque cauchemar il débarquait dans ma chambre pour me rassurer, il se montrait si distant le reste du temps que je n’arrivais plus trop à le cerner.

J’avais fini par demander à Théa ce qu’elle en pensait, elle tapota mon collier et me dit :

– Il tient beaucoup plus à toi qu’il ne veut l’admettre et tu es si jeune. Là-dessus, on se ressemble, lui et moi. L’idée de te survivre n’est pas des plus agréables. C’est pour cela qu’il se protège, moi, au contraire, j’ai décidé d’en profiter à fond.

Et elle me claqua deux bisous sur la joue. Franchement, je fus surprise qu’elle ne les pince pas. J’al­lais finir par me promener avec un biberon avec ces deux-là.

Noël me prouva qu’elle avait raison. J’avais refusé de me rendre chez Suzanne pour le passer tran­quillement à la maison avec Théa. Ada et son oncle avaient choisi de se joindre à nous et avaient embarqué monsieur Andersen. Après le repas, Théa alla déterrer Livius qui finit la soirée avec nous, gros effort de sa part, pour me faire plaisir avait-il grommelé. Mon petit monde se limitait à moins de dix personnes. C’était amplement suffisant ! Surtout quand on connaît les personnes.

Pour nouvel an par contre, je fus traînée par deux furies dans la ville voisine. Une nouvelle boîte avait ouvert et elles voulaient y passer la soirée. C’est en traînant les pieds que j’y allais, poussée par les deux folles. Alors que mes amies se déhanchaient, j’incrustais la forme de mes fesses sur un siège du bar.

La soirée al­lait être longue cependant elles ne me lâchaient pas des yeux et venaient régulièrement s’assurer que j’allais bien et n’avais besoin de rien. Partir n’étant pas une option, je noyais cette envie sans grande conviction dans les cocktails. À chaque fois qu’on m’approchait, hommes ou femmes, je voyais rap­pliquer en vitesse non pas une mais mes deux gardes du corps. Du coup je discutais avec le barman qui, intrigué par le comportement des deux dingues, m’avait posé des questions. Il compatissait, mais trouvait la situation hilarante, pas moi. La soirée n’en finissait pas. Je sais qu’elles n’avaient que de bonnes intentions, mais, franchement, si je n’avais pas autant bu, j’aurais piqué la voiture pour rentrer.

Aux douze coups de minuit mes joues furent mal menées par les deux cinglées et alors que mon voi­sin de bar se tournait vers moi pour m’embrasser comme tout le monde. le barman tendit la main pour l’en empêcher sans que je comprenne pourquoi. Son geste n’avait pas été assez rapide et l’homme qui m’avait à peine touché le bras, hurla et regarda sa main d’un air étonné. Elle était recouverte de cloques. Je restais figée en la regardant et j’hallucinais, les cloques guérissaient rapidement puis je levais les yeux vers l’homme qui semblait aussi perdu que moi et je constatais que ses canines étaient sorties. Mon voisin de bar était un vampire. Je ne pus pas réfléchir plus longtemps.

– Voilà qui est intéressant, dit une voix derrière moi. Il y a longtemps que je n’en avais pas vu.

Je me retournais surprise. En face de moi, se trouvait un homme d’une cinquantaine d’années, grand, mince, les cheveux aussi noirs que ceux de Livius et des yeux d’un bleu profond.

– Vous permettez que je regarde de plus près ?

Il montrait mon pendentif du doigt avant que je puisse répondre mes deux gardes du corps réappa­raissaient. Il leva les mains et sans se démonter dit :

– Allons, on se calme ! Geraldo Conti, se présenta-t-il, je suis le propriétaire, je suis bien intrigué par la présence d’une humaine accompagnée d’une louve et d’une ondine dans mon repaire. Si nous allions au calme ? Je suis dévoré de curiosité.

Il leur fit un clin d’œil et me fit signe de la main de le suivre. Là, j’avoue, je n’ai pas tout compris quand Ada siffla d’admiration et que Théa se mit à glousser. C’est qui lui ? Et entendre glousser Théa était, comment dire, tellement incongru que j’en restais sans voix. Je me levais un peu mal à l’aise et alors que mes deux amies me poussaient, je traînais des pieds en suivant le curieux qui nous mena dans une alcôve un peu à l’écart, commanda du champagne et resta un long moment à fixer mon collier.

– Alors comment une humaine a-t-elle pu finir dans un bar ouvert pour les autres espèces ?

J’indi­quais du doigt les deux nanas qui m’accompagnait.

– Je vois et avec de telles accompagnatrices, vous ne risquiez pas grand-chose, encore plus avec ceci.

Il pointait un doigt vers le pendentif.

– Je suis heureux de savoir que Livius est sorti de sa quarantaine. Comment va ce vieil emmer­deur ?

Ses yeux avaient quitté le hibou pour se planter dans les miens et milles questions semblaient y tourner.

– Égal à lui-même, répondit à ma place Théa. Rigide, têtu et associable.

Il se tourna vers elle, mais pointa un doigt sur moi.

– Et comment expliques-tu ceci ?

Elle haussa les épaules.

– Disons qu’avec Sophie les choses ne s’expliquent pas vraiment.

– C’est peu dire, compléta Ada.

Un long moment passa, lui réfléchissait à ce qui venait d’être dit. Ada et Théa sirotaient tranquille­ment leur champagne et moi, comme d’habitude, je nageais. Rien de neuf, je le reconnais. Un jour, j’arriverai peut-être à ne pas me sentir complètement larguée. Bha non, je n’y croyais même pas.

– Ce qui m’étonne le plus après le collier, c’est votre comportement à toutes les deux. Mon bar­man m’a signalé que vous étiez arrivées toutes trois ensembles et que vous deux, ne lâchiez pas des yeux cette demoiselle.

– C’est une amie, firent-elles en cœur.

Là, je dois dire que sa tête faillit me faire éclater de rire. Pour une fois, je n’étais pas la seule complè­tement larguée.

– Comme je te l’ai déjà dit, avec Sophie les choses ne s’expliquent pas vraiment.

Le sourire de Théa était moqueur et se tournant vers moi elle compléta.

– Mais on aime ça, c’est différent.

Mouais était-ce moi qui étais différente ou elles ? La question se posait non ? En tout cas pour moi, elles l’étaient. Ils étaient tous étranges et différents et les deux rayons laser qui sortaient des yeux de notre hôte et qui me passaient au crible pour comprendre, me le prouvait.

Je voyais bien qu’il n’arrivait pas à comprendre ce que j’avais de spécial, comme moi non plus, je ne voyais pas, je me contentais de siroter doucement, très doucement mon verre. Ces longues pauses si­lencieuses ne semblaient pas déranger mes amies, pour moi, c’était un supplice tant j’étais fixée.

Il fit claquer sa langue et finit par rompre ce silence.

– D’accord, je ne comprends pas, mais d’accord, elle ne peut être qu’unique pour avoir de tels protecteurs. Il faut m’en dire plus Théa, j’y tiens.

Théa fit un oui de la tête et en haussant les épaules lui répondit :

– Si je comprends, je t’expliquerais. Pour le moment fait comme tout le monde, prends les choses comme elles viennent.

Ok, je n’étais pas la seule à ne rien comprendre et si elle venait de le dire calmement, lui semblait avoir pris la foudre sur la tête. Je levais mon verre et dit :

– Bienvenue au club de ceux qui ne comprennent rien, contente de ne pas être la seule.

Là, j’eus trois regards sur moi, je haussais les épaules.

– Ben quoi ? Ça fait un moment que je ne cherche plus à comprendre. Moi, je nage depuis mon arrivée ici.

Ada me sourit.

– C’est vrai, mais pour nous, c’est une première alors que…

Elle se tut net.

– Alors que pour la petite humaine que je suis, c’est normal d’être larguée. Complétais-je amer.

Et hop, re long silence, c’est cool, on avançait bien, c’était constructif. Non, je ne suis pas sarcas­tique ! Ma petite voix, elle, oui. Elle se bidonnait de voir à quel point j’intriguais et se réjouis­sait que je mette un peu de bordel. Une sale bête cette petite voix.

Je fus prise d’un bâillement phénoménal, trop calme pour moi cette fin de soirée, et j’avais encore trop bu. Je pensais que la discussion à peine entamée allait reprendre, mais le type là, le Geraldo me sourit en me tendant une carte.

– Vous êtes fatiguée, il est temps de rentrer. Donnez ça à Livius et dites-lui que je passerais le voir. Où puis-je le joindre ?

Alors là, bonne question, je grimaçais mon ignorance, regarda mes amies qui semblaient aussi igno­rantes que moi et finit par lui dire d’attendre l’appel de l’asocial. Ada se levait déjà comme si elle n’avait attendu que le droit de me ramener. Théa faisait de même quand il me dit.

– Dites-lui bien que je suis heureux pour lui.

Mouais, heureux, pourquoi ? Allez encore une question dont je n’aurais pas de réponse. Je tentais d’en obtenir durant le trajet de retour, mais la seule réponse que je reçus de Théa fut de le lui demander directement.

Mes gardes du corps me posèrent à 10 cm de ma porte et attendirent que je sois dedans avant de repartir. La raison ? Il n’y avait pas de lumière à notre arrivée mon papa-vampire devait être absent. Ne vou­lant pas oublier de lui transmettre ce message énigmatique, je collais la carte sur le tableau noir et laissais un mot. Contente de moi, j’allais cu­ver mes cocktails au fond de mon lit. Hum, bonheur !

Chapitre 14

Bonheur qui ne dura qu’un instant quand un orage entra dans ma chambre. Je m’envolais du lit, ti­rée de là, d’une main ferme par un vampire en rogne qui me criait dessus. Oulà, ma pauvre tête, j’ouvris les yeux très doucement, regardais le pénible d’un regard flou et secouant la tête pour en chasser la brume, je demandais :

– quèquia ?

Il arrêta de hurler, bon point ! Il soupira et me traîna à la cuisine où il me fit un café. Oh, la bonne idée. Il restait debout, raide en face de moi et dardait ses yeux sur moi. Le café bu, je redemandais :

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il me tendait la carte de l’autre là.

– J’ai pas noté ?

– Oui, mais je veux une explication.

– Je suis sortie avec Ada et Théa pour aller fêter nouvel an en boîte, un type s’est brûlé en me touchant et ce type est venu pour me parler.

J’avais débité le tout d’une voix monotone, pas vraiment certaine de ce qu’il voulait savoir.

– Que voulait le type qui s’est brûlé ?

– Me faire une bise pour nouvel an.

Ne pas faire de longue phrase, être précise pour pouvoir retourner mourir au fond de mon lit le plus vite possible.

– Et lui ? Demanda-t-il en me montrant la carte.

– Prendre de tes nouvelles et comprendre ce que je faisais avec elles.

– Avec qui ?

– Ben, avec qui ? Ada et Théa qui d’autre ?

Pour sortir avec quelqu’un d’autre, il faudrait déjà que ces deux-là me lâchent un peu ou soient mortes, personne n’oserait m’inviter tant qu’elles étaient aussi présentes.

– Qu’as-tu répondu ?

– Rien, c’est Théa et Ada qui ont parlé. Au fait, pourquoi l’autre type s’est brûlé ? Je n’ai pas eu de réponse.

– Il n’avait pas à te toucher. Elles ont dit quoi exactement ?

– Que j’étais bizarre.

En résumé, c’est bien ce qu’elles avaient dit, non ?

– Elles ont dit quoi ?

Il était furieux, enfin ce n’était plus la même colère. Il me fixait outré alors que celle qui aurait dû se vexer, c’était moi.

– Elles ont dit qu’avec moi les choses ne s’expliquaient pas. C’est comme ça qu’elles l’ont formu­lé.

Il s’assit en face de moi. Il était plus calme et opinait de la tête.

– C’est une bonne manière de le dire, c’est juste.

– Je sais que mon amitié avec une ondine est particulière, mais je ne vois pas en quoi les autres sont concernés, pas par mon amitié, mais en quoi je suis différente pour les autres. Soupirais-je.

Il se mit à me caresser la joue, sans rien répondre, encore. Il posa la carte sur la table.

– Et lui, il a dit quoi ?

– Il m’a dit de te dire qu’il passerait te voir et qu’il était heureux pour toi, mais il n’a pas dit pour­quoi.

– Pourrais-tu l’appeler pour moi ?

– Pour lui dire quoi ?

– Pour me le passer au téléphone, je n’en ai pas, je te rappelle.

Voilà encore une bataille qu’il me faudrait mener, voiture, téléphone, ordinateur étaient pour lui des objets dont il ne voulait pas et que surtout il ne comprenait pas. De mon point de vue, le pratique de tout ça était bien plus important que son refus. Il allait apprendre à s’en servir, parole de Sophie.

– Maintenant ?

– C’est un des miens, il ne dort pas encore.

Oh surprise, je ne l’aurai jamais deviné. Prends-moi pour plus cruche que je ne le suis et tu verras combien tu vas me le payer. Je plissais les yeux, piquée au vif.

– Ne fais pas cette tête, je ne me moquais pas, appelle-le !

– Oui, chef, à vos ordres chef !

Il grogna, une sale gamine entre ses dents alors que je composais le numéro. Je n’attendis pas que l’autre réponde, je lui filais l’appareil en mode haut-parleur dans les mains et lui dit :

– Je vous laisse entre adulte et la sale gamine va se coucher.

Je le plantais là pour retourner tout oublier au fond de mon lit pendant environ dix minutes. Il avait appuyé sur il ne savait pas quoi et avait coupé le micro. Vingt minutes plus tard, il coupa l’appelle sans le vouloir et ne savait pas comment rappeler. Au troisième réveil, je le haïssais et j’avais la preuve qu’il était urgent de lui acheter un téléphone. Je dormais le nez à moitié dans une tasse de café quand, enfin, la conversation se termina. Pour ma défense, il était six heures du matin, j’avais une nuit blanche der­rière moi, je n’avais rien compris de ce qu’ils disaient et aucun café au monde aurait pu lutter contre ma fatigue.

C’est une main toute douce qui se posant sur ma joue me réveilla. Je râlais un laisse-moi dormir, puis je fus transportée dans mon lit où un baiser sur le front plus tard, je me retrouvais seule et où je ne dormis plus, normal. Ma petite voix passait en revue la soirée et la nuit, elle voulait absolument me montrer qu’il s’était passé quelque chose d’important. Heureusement, la dose de cocktail et de champagne avalé eu raison d’elle. Je pouvais enfin dormir et ne penser à rien, puisque de toute manière, je n’aurais aucune réponse à mes questionnements.

Les fêtes disparurent dans le lointain et au cours du mois de février, les repas entre filles reprirent,. Francis et monsieur Andersen s’étaient tout naturellement invités, nous avions déplacés nos repas, du mercredi midi au mardi soir ce qui nous permettait de profiter de plus de temps. Livius faisait des apparitions, mais ne comprenait pas ce rituel.

Au cours du printemps, Suzanne et Judicaël vinrent par moments grossirent les rangs. Mona, vous vous souvenez ? Mais, si, la patronne de l’hôtel, invitée par Théa fini par s’incruster. Non, c’est pas gentil, elle est adorable, elle avait trouvé l’ambiance tellement sympa qu’elle nous rejoint avec plaisir. Les soirées du mardi soir, choisi je l’avoue pour mon amour d’Agatha Christie, cherchez, vous comprendrez, étaient pleines de rires. Je savais que j’étais de loin la plus jeune et que mes invi­tés étaient tous, différents, dirons-nous, mais l’ambiance générale était à la plaisanterie. Nous riions beaucoup, mangions trop et sous le contrôle de tout le monde, je buvais peu, sans commentaire.

Alors que j’écoutais Francis se plaindre de sa tante, on frappa à la porte et j’y découvris Monsieur Geraldo Conti, Conti pour les amis, m’avait-il, précisé. Invité par Livius à passer, mais pas prévenu de l’assemblée disparate qui traînait par là le mardi. Je l’entendis murmurer alors qu’il saluait mes invités.

– Ondine, loups, sorcier, fée et humaine, rassemblés au même endroit et passant la soirée en­semble.

– Et vampire, faut pas l’oublier, un ici, fis-je en le désignant, un là-bas, fis-je en montrant Livius qui pointait son nez.

– Et vampire opina-t-il, un sacré mélange que vous avez là.

– Mes amis, lui affirmais-je.

– Encore plus surprenant. M’avoua-t-il. Il faut vraiment que vous trouviez le temps de m’expli­quer comment tout cela est arrivé.

Oui, alors on allait vite être à court de mots puisque je n’en savais fichtrement rien. Sauvée de cet étrange intérêt par l’autre vampire, je poussais tout le monde au salon pour boire le café, jus de chaussette pour les six petites natures, vrai café pour deux d’entre nous et verre de sang pour les deux derniers. Je finissais doucement par m’y faire, du moins je n’avais plus de haut le cœur en le voyant boire et depuis que j’avais vu arriver des poches de sang étiquetées dans le deuxième frigo, je n’imaginais plus qu’il avait égorgé un pauvre écureuil ou avait prélevé sur un humain inconscient sa dose quotidienne, mais je préférais et de loin quand il le buvait dans un bol et que je ne voyais pas la couleur qui ne pouvait pas passer pour du vin rouge.

Judicaël mit la main sur un digestif, en propo­sa à tout le monde, sauf à moi, bien sûr, me prouvant que non, le comique à répétition n’est pas drôle, mais alors pas du tout, vous pouvez me croire. La soirée s’étirait et je voyais bien le regard de Conti passer des uns aux autres sans cesse, intrigué. C’est quand il ne restai plus que Théa qu’il posa la question qui lui brûlait les lèvres.

– Mais comment est-il possible que tous ces clans se supportent ?

– L’effet Sophie ! Annonça en riant Théa, je l’avais dit, c’est inexplicable, mais c’est comme ça.

– C’est quoi le problème des clans ? Lançais-je.

– J’ai rarement autant de clans représentés au même endroit pour juste passer du bon temps. La dernière fois que j’avais vu une fée tolérer un sorcier remonte loin.

– Mona est présente chaque fois, elle adore nos soirées. Et j’aime beaucoup Mona

– Durant les guerres, les sorciers ont tué plus de fées que tout autre clan, une idiote rumeur qui fai­sait du sang de fées un puissant ingrédient pour les contres-sorts

Ok, stop on rembobine, il faut reconnaître qu’avec tout ce que j’avais à vous dire j’avais omis de vous parler de ce que pensent mes amis des représentations humaines de leurs espèces. Alors comment dire, je ne vais pas m’étaler sur ce que Théa pense de Paracelse pour elle, il avait de sérieux problèmes avec les femmes, probablement impuissant ou avec une ex dont il n’avait pas que de bons souvenirs et dont il s’était vengé, puisqu’il avait représenté son espèce en blonde fadasse passant le temps à se coif­fer et les fées en petites choses toutes fragiles, les sirènes belles mais avec une queue de poisson et enfin vous voyez ce que je veux dire. Je ne dirais pas non plus tous les adjectifs qu’elle utilisa pour décrire sa pensée, mais vous en avez une idée.

Pour les autres, les descriptions n’étaient pas non plus très juste, mais au moins un peu moins éloigné de la réalité. Quant aux loups, ils se fichaient de la repré­sentation qu’on pouvait faire d’eux, un loup reste un loup dans toutes les descriptions, des brutes épaisses soumis à la loi de la meute, pas totalement vrai, mais pas faux.

Revenons à ce qui m’intriguait à ce moment-là, il avait bien parlé de guerres ? Conti vu mon étonnement.

– Chère mademoiselle, je crois qu’il vous reste beaucoup à découvrir.

Puis se tournant vers Livius.

– Quant à toi mon ami, tu as bien plus à me raconter que tu ne me l’avais laissé croire, je suis mort de curiosité !

Que dire, j’étais ravie d’entendre quelqu’un d’autre que moi poser des questions et cerise sur le gâ­teau, Conti ne lâchera rien, j’en étais sûre. Je m’installais confortablement dans le canapé à côté de Théa et fixais papounet-vampire en attente de réponses, déjà prête à me délecter de la discussion à venir. Théa répondit avant Livius.

– On te l’a déjà dit, l’effet Sophie…

Mouais, Ok, ça ne voulait rien dire ça. Il se tourna vers elle.

– Développe !

– Je ne sais pas comment expliquer ni ce qui se passe réellement, mais juste que je n’ai pas envie de la tuer, que les loups ressentent le besoin de la protéger et que Mona l’a évité à son arrivée pour ne pas avoir à la charmer. Tu sais, les fées, elles nous protègent, mais Mona ne voulait pas que Sophie soit prise dans le charme, remarque même Andersen a refusé.

– Quoi ?

La question fusa au même instant de ma bouche et de celle des deux vampires.

– Oui, quand tu es arrivée, tu as logé à l’hôtel. Normalement, Mona aurait dû te charmer pour que tu ne restes pas ici. Tu voulais t’installer et c’est la procédure habituelle. Les nouveaux logent un temps à l’hôtel, Mona les charme et ceux qui sont humains ressentent le besoin de repartir et ne restent pas, mais le lendemain tu voulais toujours rester, donc Ada a pensé que tu devais être une sorcière, alors que non. Mona lui a avoué qu’elle n’avait pas pu se résoudre à te charmer, quelque chose l’en empêchait. L’effet Sophie !

Elle haussa les épaules comme si tout était dit.

– C’est pas normal, pas normal du tout, souffla papounet.

– Ça n’est jamais arrivé, compléta Conti.

– Et Andersen, demandais-je ?

– Oh lui, rien à voir, pouffa-t-elle, il a simplement dit qu’un peu de nouveauté était la bienvenue, mais je suis persuadée que c’était pour agacer les huit.

– Les huit ?

– Les chefs de clans, répondit Conti. Nous n’en avons pas parlé lors de nos dernières réunions !

Bon, donc ce type-là, était chef de clan, je notais. Je notais aussi qu’il y en avait sept autres.

– Normal, Mona n’avait pas envie de le dire et Andersen est son propre chef de clan, rigola Théa.

Conti grimaça et me fixa.

– J’aimerais vraiment savoir ce que vous êtes.

– Comment ça, ce que je suis ? Je suis une humaine tout ce qu’il y a de plus normal…

– Non, je ne pense pas que vous soyez si normal que ça, pas de sorcière dans votre lignée ? Des mages ? Ou d’autres non-humains ?

– Des curés et des nonnes, ça compte ? raillais-je.

Là, je dois dire que leurs têtes à tous les trois étaient fabuleuses.

– Famille catholique à fond, je l’ai déjà dit non ?

– Oui, souffla Livius, beaucoup de prêtres ?

– Pas mal, oui, et à chaque génération au moins une nonne. Ma tante Annette l’est et puis il y a un cousin de ma mère qui est moine, pourquoi ?

Ils grimacèrent les trois.

– On n’est pas vraiment copain, murmura Théa

J’éclatais de rire.

– Je ne suis pas croyante, tu te souviens, pour moi tout ça, ce sont des.

Je m’arrêtais net. Ok, j’allais dire des croyances imbéciles, mais si eux, vampires, ondines et tous les autres existaient alors se pouvait-il que ? Je secouais fermement la tête, non cette question-là, j’y avais répondu il y a des années, au grand dam de ma famille, d’ailleurs.

– Je ne suis pas croyante, reprenais-je. J’ai grandi entourée de la foi des membres de ma famille, mais petit à petit je me suis détachée de tout ça. Je trouvais étrange qu’un être que l’on dit par­fait, enfin bref, j’ai cessé de croire petit à petit et je m’en porte bien.

– Amusant, donc vous n’êtes pas une des nôtres. Reste que le comportement de vos amis est un peu étrange.

Je haussais les épaules.

– Pour moi, depuis mon arrivée tout est étrange, contente de voir que je ne suis pas la seule.

Il me bombarda de questions et râlait de mes non-réponses. Pour lui il y avait quelque chose chez moi qu’il se devait de découvrir. Je laissais faire en répondant au mieux. Théa et Livius se marraient en douce en l’écoutant s’énerver de ma si grande normalité. Humaine, j’étais, humaine, je restais. Au bout d’un moment, ne trouvant plus rien à me demander, il fixa Livius et dit :

– Je suis sûr que ton humaine cache quelque chose. Il n’y a rien qui puisse expliquer que tous la respectent et qu’elle soit si calme devant nous, regarde-la. Les humains sentent instinctivement que nous sommes des prédateurs et elle, elle fonce dans le tas sans problème.

– Elle n’a pas vraiment le sens de l’auto-préservation, fit Livius avec un clin d’œil dans ma direc­tion. Elle a plutôt tendance à se mettre dans la situation inverse.

– J’avais cru comprendre, venir dans la région, déjà, c’est risqué, mais dans cette ville et dans cette maison. Vouloir absolument y venir sans rien sentir même au bout de plusieurs mois, c’est évident que son radar à danger n’est pas des meilleurs.

– Quant à se baigner avec une ondine…

Les yeux de Livius se levèrent au plafond alors qu’il di­sait ça, ceux de Conti lui sortirent de la tête puis se fixèrent sur moi.

– C’est peut-être ça finalement, murmura Conti, sa confiance.

Il se frottait le menton et nous regardait tour à tour.

– Tu penses que c’est la confiance qu’elle a pour nous qui fait qu’elle ne risque rien ? Peut-être pour les autres, mais ça ne marche pas pour les miens. Nous jouons avec la confiance des humains, ça ne changerait rien.

Théa fron­çait les sourcils si fort en disant ça qu’on ne voyait presque plus ses yeux et avait l’air perdue dans ses souvenirs.

– Alors, je ne vois pas, conclus Conti.

Livius lui mit une énorme tape dans le dos en riant.

– Fais avec, comme nous ! Mesdemoiselles, il est temps d’aller dormir pour vous et de discuter pour nous.

Théa releva la tête surprise et marmonna un mais bien sûr vieux chnoque en le fixant d’un air mau­vais. Je me reteins de rire alors qu’elle se levait et filait en direction des chambres en lançant :

– Tout est une question d’état d’esprit vieux débris. Viens Sophie, laissons donc les vieux discuter ensemble, nous avons mieux à faire qu’écouter les souvenirs poussiéreux de ces deux vieillards décrépits.

Je la suivis en rigolant devant l’air outré de Conti. Oui, nous avions mieux à faire, j’avais un million de questions sur ce type à poser à Théa. Une fois enfermées dans ma chambre, je regardais Théa qui me fit un oui de la tête et commença à me raconter.

En résumé, Conti, vampire de son état, cadet de Livius, avait pris la tête du clan à la disparition de celui-ci. Il aimait le luxe, les femmes, bref, c’était un condensé de clichés à lui tout seul. Ils étaient amis de longue date, mais concurrant de presque aussi longtemps. Il avait été l’amant de Théa, une folie passagère, m’assura-t-elle, ce qui expliquait les gloussements de nouvel an. Il était l’un des der­niers vampires d’origine européenne, ce qui le plaçait d’office dans les plus vieux, jeune continent oblige, de Mésopotamie, il aimait à le préciser. Vieux, très vieux et fier de l’être. Mais, quel âge avait donc mon papounet-vampire ?

Conti était un tel ramassis de clichés qu’à force d’entendre les histoires que Théa avait sur lui, j’étais morte de rire. Il aurait pu sans souci prendre la place de Dracula dans un film. Je fis la remarque et fus prise d’une crise de fous-rires infernal quand Théa, levant un sourcil me souffla d’un air machiavélique :

– Et pourquoi penses-tu qu’il a choisi Conti comme nom de famille ? le Conti-Dracula…

J’en pleurais de rire et les mimiques de mon amie n’arrangeaient rien alors que je tentais de toutes mes forces de me calmer. Elle s’était drapée dans mon couvre-lit, avait sorti ses dents et battait de l’air comme une chauve-souris. Elle murmurait d’un ton lugubre.

– Ton sang, je veux ton sang, au moment où la porte s’ouvrit sur deux vampires incrédules et fâchés. Ou vexés ?

Ce fut trop pour moi, la crise de fou-rire me reprit, incontrôlable, j’en avais mal au ventre, aux joues, par­tout, mes larmes coulaient et j’étais pliée en deux. Impossible de me calmer, dès que je levais les yeux, je voyais les deux vieux tirer une tête de dix pieds de long et si je ne les regardais pas, je voyais l’air faussement navré de Théa.

Livius finit par secouer la tête et faire signe à Conti-Dracula de nous laisser. Théa vint alors me prendre dans ses bras en me frottant le dos puis une fois sûr qu’ils étaient repartis, elle me souffla :

– En plus, cette espèce a une haute opinion d’elle-même et pas le moindre humour. Tous de vieux cons.

Elle me fit un clin d’œil et me laissa seule pour reprendre mes esprits. C’est un bon moment plus tard que je me couchais, le sourire toujours aux lèvres. Je ne dormais tou­jours pas quand j’entendis ma porte s’ouvrit doucement. Livius était là et dans un murmure, me deman­dait si je dormais. Je fis non de la tête et il vint doucement s’asseoir sur le lit. Il me fixait avec un petit sourire et finit par me dire :

– Vous êtes deux pestes.

Je fis oui de la tête.

– Je ne sais pas ce qu’elle a pu te dire avant cette interprétation hasardeuse, mais je tenais à te prévenir que je n’ai pas pu refuser de reprendre la tête de mon clan. La hiérarchie chez les vam­pires est assez strict. Cependant, ça ne changera pas grand-chose, Conti va continuer de s’occu­per des affaires courantes et sa maison restera notre lieu de réunion, tu ne seras pas envahie. Propose à Théa et Adeline de s’installer ici, pour quelque temps du moins, je me sentirais plus tranquille ! La nouvelle de mon retour risque de provoquer des remous et te savoir seule la nuit, n’est pas pour me plaire.

– Théa vit déjà à moitié ici et Ada a du boulot. Fis-je en haussant les épaules.

– Oui, mais faire savoir que les loups ont un pied-à-terre ici, ainsi que la présence de ta Théa évi­teront bien des soucis. La réputation de Théa fait déjà bien son travail, mais le nombres de loups est un excellent argument pour calmer les plus téméraires. Se faire chasser par une personne ou plusieurs centaines change la donne.

Là, j’étais inquiète.

– Je risque quelques choses ?

Il prit ma joue dans sa main et du pouce me caressa la tempe.

– Si fragile, murmura-t-il, et pourtant…

Ouais, bon, il me passait de la pommade pour me faire avaler son histoire de clan. Solide moi ? À d’autres, je soupirais.

– C’est la merde à ce point-là ?

– Pas vraiment, c’est juste que je ne fais pas confiance à certains membres de mon clan, j’ai ap­pris à me méfier et mon retour n’arrange pas tout le monde. Je préfère être prudent.

– Je demanderai à Ada, je ne vois pas pourquoi elle dirait non.

Le silence se fit, il promenait toujours son pouce sur ma tempe, mais son regard était figé sur le hibou qui pendait autour de mon cou. Il finit par le prendre dans ses doigts et joua avec un moment.

– Si tu ne me l’avais pas offert, personne ne saurait que tu es revenu, soufflais-je

Il eut un sourire triste.

– Si je ne te l’avais pas offert, j’aurais déjà dû tuer la moitié des vampires de la ville.

J’ouvris les yeux comme des soucoupes.

– Hein ?

Il se pencha vers moi, posa un bref instant ses lèvres sur mon cou puis se relevant il dit :

– Les vampires aiment le sang neuf, tu es nouvelle et ton sang a une odeur particulièrement agréable, comme une étiquette qui dit « produit fermier, bio, élevage de qualité ». Les jeunes vam­pires arrivent à peine à résister à ce genre de publicité. A vrai dire, même moi parfois.

Il eut un petit rire et disparut.

Ben voyons, me voilà reléguée à poulet fermier, sympa, merci ! Sauf que l’idée d’être tentante ne me convenait pas, mais alors pas du tout, impossible de dormir après une telle révélation, en soupi­rant, je me glissais vers la chambre de Théa, frappais un petit coup et entrouvris la porte.

– Théa, je peux dormir avec toi ?

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

Je lui expliquais en deux mots, elle se bidonna en me lançant :

– Pas trop tôt, tu ne te rends pas compte le nombre de fois où on est intervenu avec Ada.

Elle tapota son lit pour m’y inviter. Je m’y glissais en lui disant merci, merci pour m’avoir protégée, merci de me laisser être l’an­douille que je suis et merci pour m’avoir fait un peu de place dans son lit.

– Allez ne te prends pas la tête, avec nous, tu ne risques rien et puis un vampire, c’est facile à éliminer et l’avantage, c’est qu’il n’y a pas de cadavre à dissimuler.

– Tu en as déjà tué à cause de moi ?

Là, je me sentais mal.

– J’aurais bien aimé, mais Ada a préféré leur faire comprendre ce qu’ils risquaient en te tournant autour. Il paraît que prévenir c’est courant, mais je trouve que ça prend trop de temps. En tuer quelques-uns pour l’exemple, c’est plus ma manière de faire, tu vois. Après quelques morts, plus besoin de signaler qu’il est dangereux de t’approcher.

C’était plus clair, mais pas vraiment à mon goût.

– Et puis continua-t-elle, après David, ils ont été nettement moins nombreux à te penser fragile et sans défense.

– Franchement, plus j’en apprends, plus je me sens fragile et sans défense. Vous avez dû me prendre pour une sacrée idiote. J’ai rien vu, rien compris. Et, sans toi et Ada…

Je frissonnais à l’idée de tout ce qui aurait pu m’arriver. Elle rigolait franchement à côté de moi, un rire clair et contagieux. Je me mis à rire aussi, un peu de ma stupidité, un peu de soulagement, beaucoup de reconnaissance envers mes amies.

– Tu n’as jamais été sans défense, Ada y a veillé. Elle ne te l’a jamais dit ? S’étonna-t-elle en voyant ma tête. Pourquoi penses-tu qu’elle t’ait présenté à Suzanne ? C’est la femme de son chef de clan, si elle t’aimait bien, Ada était convaincue qu’elle obligerait son mari à te protéger. Tu es sous la protection des loups presque de­puis ton arrivée. Il en rôde toutes les nuits autour de ta maison.

Où comment se sentir encore plus conne !

– Tu as quoi d’autre à m’avouer ?

– Je n’avoue rien, j’explique ! Donc Suzanne ayant apprécié ta nature, continua-t-elle en se fi­chant clairement de moi, les loups t’ont protégé de loin et Livius a rencontré Judicaël pour lui signaler que tu étais aussi sous sa protection. Judicaël n’a rien dit à Ada, mais il lui a interdit de tourner toutes les nuits autour de la maison. Tu la connais, elle aurait préféré ne plus travailler que de te laisser seule.

– Livius est passé voir Judicaël ?

– Oui, quelques jours après les travaux du toit. Je pense qu’il devait se dire que son odeur avait été repérée et qu’on se douterait qu’il y avait vampire sous roche. C’est à cause de cette protection que je ne te connaissais pas, grinça-t-elle d’un coup, énervée. On a tous pensé que tu étais la compagne humaine d’un loup, venue ici pour se cacher. La plupart des clans n’aiment pas la mixité alors personne n’a vraiment cherché à te connaître. Heureuse­ment que tu es passée à la boutique, on aurait loupé plein de choses.

– Tu m’as arnaquée alors que tu savais que j’habitais ici ?

– Pour moi, tu étais avec les loups. Elle haussa les épaules. Et, ils ne m’aiment pas trop.

– J’avais remarqué, dis-je en riant. La tête de Suzanne quand elle t’a vu, se passait de mots.

– Finalement je t’ai trouvée sympa et en me renseignant, j’ai appris que tu n’appartenais pas aux loups. J’ai été curieuse de comprendre pourquoi ils te protégeaient alors je suis venue te livrer. La suite, tu la connais.

Oui, la suite, je la connaissais, une improbable amitié avec une tueuse, un peu psychopathe et la protection absolue de sa part pour le reste de ma vie.

– C’est pas un peu vieux jeu, cette histoire d’appartenance ?

– Oui, mais quand on sait l’âge de certains d’entre nous, on comprend que l’évolution a eu de la peine à à passer par eux. Les anciennes traditions sont bien implantées. Ils restent bien ancrés dans leurs habitudes.

Ses yeux pétillaient de rires et en repensant aux deux vampires du coin, le fou-rire me reprit.

– Avec ces deux là, on a dû s’arrêter à l’âge des cavernes !

Et, l’un des deux n’avait-il pas sous-entendu qu’il avait parfois envie de me mordre, à vrai dire, lui aussi ? Mon rire cessa net et je chassais ce souvenir de ma tête, Théa ne le laisserait pas faire, j’en étais persuadée.

L’avantage de dormir auprès d’une tueuse qui vous protégera quoi qu’il arrive et contre tout, était que les cauchemars restaient à distance. Je mis un moment à me souvenir d’où j’étais et de pourquoi puis l’odeur de café frais me tira hors de la chambre de Théa.

Ada était à la cuisine, tentant d’expliquer comment faire de vraies crêpes à une Théa pas convaincue. Le spectacle était incroyable, si on prenait en compte la montagne de valises échouées près de la porte, montagne qui semblait dire, je m’installe pour des semaines et pas moins.

– C’est quoi tout ça ?

– Mes affaires pour quelques jours, on m’a prévenue que tu aurais besoin de ma présence pour un moment.

– Tu comptes vivre ici six mois ? Et, qui t’as prévenue ?

– Livius et non pas six mois, c’est juste de quoi tenir une semaine ou deux.

– Les loups abîment beaucoup leur vêtements, tu verras pourquoi un jour. Livius craignait que tu ne demandes pas à Ada de venir.

Voilà que pouvais-je répondre, merci de me traiter en gamine stupide et incapable, ce que j’étais à leurs yeux me semblait-il et je dois l’avouer un peu aux miens depuis quelques jours.

– Il est prêt le café ? Fut tout ce que je demandais.

Chapitre 15

La vie suivit son cours. La seule exception, pour laquelle je m’étais battue, a ma surveillance rapprochée, était de pouvoir prendre ma voiture toute seule. Il y avait une raison à ça, Ada avait toujours des déplacements et Théa était un vrai danger au volant. Non, je n’exagère pas ! Elle roulait comme elle vivait, à toute vitesse.

Les semaines passèrent sans que rien, du moins rien de mon point de vue, ne se passe. Nos soirées marathon de série passèrent de Fringe à Code Quantum, prêté par un ami de Francis, puis de Z Na­tion à Sanctuary.

Théa craquait invariablement pour le gentil de l’histoire, Ada pour le musclé et moi pour le torturé. Nos différences de goût nous entraînaient dans de longues discussions philoso­phiques, le tien est moche, le mien est mieux, très profonde comme réflexion, de vraies gamines. Puis vinrent les Sherlock ! Si Ada ne jurait que par l’interprétation de Robert Downey Jr., mon cœur craquait pour Benedict Cumberbatch et Théa, enfin le côté ultra féministe de Théa, avait trouvé en Jonny Lee Miller un Sherlock passable, mais en Lucy Liu, une Watson incroyable. Notre amitié faillit ne pas s’en remettre alors qu’avec Ada nous avions osé dire qu’un Watson devait avoir une moustache. Remarque à peine faite que la guerre éclata dans mon salon !

Les coussins volaient bas et les cris de sioux de Théa nous perçaient les tympans pendant qu’Ada et moi sautions de tous les côtés pour éviter les coussins. Trois furies en training se cour­sant en riant à travers la moitié de la maison furent stoppées net par l’intrusion d’un inconnu.

Il nous fixait d’un air ébahi, debout à l’entrée de la cuisine. En deux secondes, ma belle brune dispa­rut remplacée par un loup brun qui dépassait ma taille, les babines retroussées et le grognement qu’elle émettait vibraient jusque dans mon ventre. Quant à Théa, elle flottait à plusieurs centimètres du sol comme si un vent ne soufflait que pour elle et ses yeux émettaient une lueur de danger. Elle chantonnait, c’était un son bas et franchement désagréable. Je restais un long moment bloquée à les regarder. Je ne les avais jamais vues ainsi et la puissance qui émanait d’elles était palpable et me coupait presque le souffle. Elles étaient incroyables et je voyais en cet instant ce que je n’avais fait qu’entre apercevoir dans leurs paroles. Elles étaient dangereuses. Elles étaient puissantes et même si je n’avais pas vraiment de point de comparaison et que je ne me fiais qu’à ce que j’avais entendu, je les voyais presque invincibles et totalement flippantes.

L’intrus, un jeune homme blond, recula en mettant les mains devant lui et bredouilla qu’il venait voir son tribun.

– Votre quoi ?

Il ne m’entendit pas entre les grognements et cette horrible et flippante chanson.

– Ça suffit les filles, dit Livius d’une voix sèche.

Ada plantée devant moi, continuait à fixer l’inconnu toujours sous sa forme de loup. Théa remit pied à terre et me dit d’une voix plus grave que d’ordinaire :

– Tribun est le titre des chefs vampires, des vieux vampires.

– Merci.

Livius vient vers moi, passant à côté de la louve en lui disant de se calmer. Il me prit dans ses bras, posa un léger baiser sur mes lèvres et en se reculant dit :

– Je reviens vite ma chère, je vous laisse sous bonne garde. Et, se tournant vers l’homme qui était de plus en plus ébahi. Je vous avais dit de m’attendre dehors. Vous avez de la chance qu’elles soient de bonne humeur. La prochaine fois, elles n’attendront pas pour attaquer.

Ils nous plantèrent là. Je regardais Théa qui se gondolait en face de moi alors qu’Ada redevenait une belle brune à poil sans poils. Elle aussi trouvait la situation marrante, moi moins.

– Il s’est passé quoi là ?

– De la stratégie, gloussa Théa. Un coup de maître.

Bon, Ok, d’accord, on se foutait de moi et je ne comprenais rien au jeu de stratégie qui venait de me tomber dessus.

– Explique !

– Tu n’as vraiment pas compris ? En t’embrassant, il te désigne comme sa compagne à l’autre abruti qui va faire sa commère comme tout bon vampire et le dire à tout le monde. En l’ayant fait venir ici, il a fait en sorte que son pion nous voie en position d’attaque pour te défendre, et ainsi faire comprendre à tout le monde que tu n’es pas seule lorsqu’il est absent et qu’il faudrait être dingue pour s’attaquer à toi puisque tes gardes du corps sont assez connues pour être dissuasives. Il faudrait être fou pour s’attaquer à moi. Au fait Ada, je ne savais pas que tu étais une louve rouge, je pensais que ton espèce avait disparu.

– Il ne reste que mon oncle et moi, fit-elle les lèvres pincées.

– Au moins c’est encore plus dissuasif que les gris ou les noirs, s’il avait pu, il aurait fait dans son pantalon le pauvre pion.

Bon, petit récapitulatif m’a fait ma petite voix, papounet-vampire, inquiet de la nouvelle situation avait fait déménager Ada et Théa pour que tu ne sois jamais seule, De plus, il fait en sorte que son clan te prenne pour quelqu’un d’important à ses yeux et avec une protection rapprochée, Je voulais bien comprendre. Il avait paré à toutes les éventualités. Je n’aimais ni l’idée ni la façon. Le seul point agréable était la présence des deux cinglées. Au fait, elle avait dit quoi sur Ada ? Une louve rouge ?

– Ada, je sais que tu n’aimes pas trop qu’on se mêle de tes affaires, mais, une louve rouge est si différente des autres ?

Son regard se voila, elle soupira et alors que j’étais certaine qu’elle ne me répondrait pas, elle dit :

– Il existe quatre races de loup, les noirs sont les plus courants ici, ils sont originaires de ce conti­nent. Les gris sont les plus nombreux, Asie, Russie, Europe, leurs territoires sont très variés. Les blancs restent concentrés dans les pays nordiques. Les roux ou rouges sont eux originaire d’Afrique du Nord, mais ont été assimilé au gris. Il n’existe plus de lignée pure. Mon oncle et moi sommes déjà des métisses, mais nous avons gardé les caractéristiques des roux, les autres les ont perdus. Lors de la der­nière guerre, nos clans ont refusé de prendre part au conflit. Nous avons été massacrés en représailles.

Et, elle se tut.

– Elle date de quand cette dernière guerre ?

– De quand date la dernière des humains ?

Surprise, je répondis :

– Il y en a toujours une en cours.

Elle ferma les yeux, se frotta la nuque. J’attendais sans rien dire, mais elle ne semblait pas décidée à me répondre.

– Les loups aiment la guerre, enfin la grande majorité. Il y a sûrement des loups dans vos conflits en cours et certains ont dû les favoriser. Notre dernière guerre de clan date de votre der­nière guerre mondiale. Des accords ont été signés peu après, trop de perte, vos armes ont évolué plus vite que nous. Elles ont fait suffisamment de mort pour que nos clans décident de ne plus prendre parti dans les conflits humains.

Théa avait répondu d’un ton monocorde en regardant par terre. Ada regardait au-dehors et moi, je me sentais mal à l’aise, s’ensuivit une longue, longue discussion sur les faits de guerre, les clans, les amis perdus et les raisons d’une telle boucherie. Je n’écoutais pas, je les regardais tour à tour et je m’étonnais de les voir parler sans passion d’événements aussi terribles. En fait, pas sans passion, mais avec du recul et un respect tangible. C’est lorsque Ada dit qu’avoir été bannie était moins terrible que ce à quoi elle s’attendait, que je tiquais.

– Bannie ?

Le mot sorti comme un cri. Elles me regardèrent, soupirèrent et dire en chœur

– Oui, tu pensais qu’on était là pourquoi ?

Parce que le coin était sympa, la ville jolie, le calme de la nature apaisant, il y avait, de mon point de vue, une dizaine de bonnes raisons. Elles ont dû voir que je ne percutais pas, normal. Théa se mit à rire.

– Tu crois que tu es où ?

Dans le trou du cul du monde, faillis-je répondre, mais à leurs têtes, il y avait encore quelque chose que j’avais loupé. Je soupirais.

– Je n’en sais rien à première vue.

– La ville des bannis, joli petit coin dans les montagnes placé sous la surveillance de José, géant de son état, où ont été casé les indésirables de chaque clan.

– Les indésirables ?

– Les meilleurs soldats si tu préfères. Ceux que les autres clans ne voulaient pas voir circuler libre­ment, ceux dont on préférait ne pas se souvenir, ceux qui dans l’histoire ont tout perdu parce qu’ils ont fait ce qu’on attendait d’eux. Ceux qui furent sacrifiés dans les jeux politiques pour, soi-disant, promettre la paix. On s’est débarrassé de nous. On nous a écarté du reste du monde. On nous a volé nos vies. On nous a parqué dans cette région, zou, fini plus de problème.

La colère contenue dans ses paroles me fit l’effet d’un coup à l’estomac. Je les fixais, incrédule. Oh, je savais bien qu’elles n’étaient pas de gentilles petites dames, je l’avais bien compris, mais je n’avais jamais pensé aux raisons de leur présence ici. Avant même que je puisse en demander plus, Ada changea complètement de discussion.

– Je maintiens toujours que Robert Downey Jr. est le meilleur Sherlock Holmes !

– Peut-être, mais au moins Lucy Liu est badasse en Watson, faut prendre en compte les caractères secondaire et pas que le grand détective !

J’intervenais pour calmer la longue discussion qui pointait son nez.

– Je suis d’accord que mettre plus de femme dans l’histoire est sympa, mais si on se tient aux livres alors Elementary s’en éloigne beaucoup.

– Faut les mettre aux goûts du jour, c’est tout, s’obstina Théa.

– Alors dans ce cas-là, l’adaptation avec Benedict Cumberbatch est la meilleure. D’ailleurs la sé­rie garde le nom de Sherlock Holmes.

– Et les femmes dedans sont des cruches aussi ?

La féministe de la première heure en Théa fulminait. Une seule solution s’imposait.

– Ada file enfiler quelque chose, on va avoir une longue nuit devant nous.

Elles me regardèrent intriguer. Je filais à ma bibliothèque et en sorti un DVD de la première saison d’Elementary, un du Sherlock de la BBC et un avec Robert Downey Jr et leur montra.

– Reste plus qu’à tout regarder pour savoir si les femmes sont cruches et les Sherlock et Watson trop machos. Qui me suit ?

Elles ont filé comme le vent, Ada en direction de sa chambre enfiler une tenue décente, Théa en di­rection de la cuisine en hurlant qu’elle s’occupait du pop-corn, pendant que je remettais les coussins du canapé en place. Parce que oui, il est beaucoup plus important de décider quelle version est la meilleure que de parler du passé trouble de mes amies, pas vrai ?

Au retour de Livius nous dormions toutes trois affalées sur le canapé, gavée de pop-corn et toujours pas d’accord sur le meilleur Sherlock. Je ne le vis pas rentrer, je ne le vis pas secouer la tête en sou­riant, pas plus que je ne vis la personne qui le suivait et qui disparut dans la cave avec lui. Non, je ne vis rien, mais Ada, oui. Elle nous secoua doucement puis le doigt posé sur ses lèvres, elle nous fit signe de la suivre à l’étage. Là, sans un mot elle prit un papier et nota ce et qui elle avait vu. Théa blêmit puis rougit de rage et avant que nous ne comprenions ses intentions, elle fila à la cave. Elle en claqua la porte si fort que le bruit résonna. Ada me prit par le bras pour m’empêcher de la suivre. Elle me poussa doucement sur le lit, s’y assit et me dit

– C’est une histoire à régler entre elles, il n’aurait pas dû amener Katherina ici alors que Théa était présente. Du moins pas sans la prévenir d’abord. Ne nous en mêlons pas, ça risque de faire des étincelles. Il faut espérer qu’il avait de bonnes raisons de la faire venir.

– Qui est Katherina ?

– Une Baba Yaga, une sorcière russe, précisa-t-elle devant mon regard vide. Elle vit encore plus loin de la ville que mon oncle. Ce sont des solitaires. Elle est arrivée avec le clan de Judicaël. Elle n’est pas méchante, mais Théa et elle, se sont battues pour la possession d’une source et Katherina n’a pas vraiment été correct. Une vieille histoire, ne t’inquiète pas même si Théa est un peu rancu­nière, ça devrait aller.

Mais au bout de trente minutes, j’étais convaincue que ça n’irait pas. Les bruits qui nous prove­naient du sous-sol, donnaient l’impression que la maison allait s’écrouler. Je tenais encore cinq mi­nutes et contre l’avis d’Ada, je filais en direction de la cave. Ma sadique petite voix me murmurait, cool comme ça tu vas pouvoir, enfin, refaire cette fichue cave, mais mon amitié pour Théa me disait de foncer m’assurer qu’elle allait bien.

Livius se tenait sur le canapé, calme, tranquille, l’air pas inquiet du tout. Ada me suivait de près et finit par me stopper avant que je ne puisse descendre.

– Laisse-les faire, me dit-elle, ne t’en mêle pas, viens, on va attendre avec lui !

Elle me tenait fermement et me fit tomber dans le canapé. Je fulminais. Mais pourquoi aucun d’eux ne réagissait aux hurlements et autres bruits sourds qu’on entendait. Je tentais de me relever, Livius me bloqua.

– Laisse-les s’expliquer, elles font toujours pareil. Elles vont se calmer. J’aurais dû le prévoir, mais je ne pensais pas vous trouver encore au salon.

– Si tu m’avais prévenue, j’aurais fait en sorte que nous n’y soyons plus avant que tu ne rentres, c’était jouer avec le feu de les mettre sous le même toit.

Il soupira en grimaçant.

– Je pensais que depuis le temps…

– Es-tu certain de bien connaître Théa ?

Ils éclatèrent de rire. Tout était normal. Tout allait bien. Rien de grave ne pourrait arriver. Je remontais mes genoux contre mon torse et y enfuis ma tête. Ils allaient tous me rendre dingue. Ada me passa la main dans le dos pour me réconforter. Elle me souffla.

– Théa n’est pas une petite chose fragile et Katherina n’est pas assez idiote pour la provoquer plus que nécessaire. Elles vont finir par se calmer. Ne t’inquiète pas.

En effet, les cris se firent moins perçants. Les murs cessèrent de trembler puis ce fut le silence.

Théa sortit de la cave, le menton relevé et les yeux encore étincelants. Elle était fière. Une femme qui semblait terriblement âgée complètement détrempée et encore plus contrariée, la suivait.

– Tu vois, me dit Ada, elles en ont fini.

Oui, j’avais remarqué le niveau sonore était revenu à la normale sauf que Théa ressemblait à un chat qui vient d’avaler un bol de crème et que l’autre ressemblait à la crémière qui se l’était fait piquer et le soupir qui émanait du seul mâle de la pièce m’intriguait. Je me tournais vers lui, mais il ne me regardait pas, il avait les yeux fermés et la bouche pincée, l’air vraiment contrarié. Théa se jeta sur le canapé entre lui et moi, le poussant sans ménagement.

– Alors j’attends, dit-elle.

Je me tournais vers elle en fronçant les sourcils.

– Tu attends quoi ?

– Que le vieux chnoque ici présent s’excuse et que l’autre là, se comporte en être civilisé enfin au­tant que possible, il ne faut pas rêver.

– Je n’ai pas à m’excuser d’inviter qui je veux chez moi.

– C’est pas chez toi ! C’est chez Sophie et elle tolère de te laisser le sous-sol. Mais franchement, si elle décide de te virer, je serais ravie de l’aider. Sait-on jamais, tu pourrais avoir un souci durant la journée, les accidents, ça arrive.

Elle l’avait coupé net et fait sa tirade d’une voix forte. Ok, bon, voilà qui m’étonnait, je pensais que ces deux-là s’aimaient bien. Je me tournais pour regarder la cause de tout ce bordel qui ne regardait personne, mais fixait le mur comme si sa vie en dépendait. Je me tournais vers Théa et Livius, lui les lèvres pincées, la fixait droit dans les yeux et elle me tournait le dos pour le regarder bien en face. Je me tournais vers Ada qui me fit un clin d’œil en haussant les épaules. Le silence s’éternisait et je faillis mourir d’une crise cardiaque quand la voix de la vieille femme s’éleva.

– Bonsoir mademoiselle, fit-elle, je suis Katherina, monsieur Conti m’a demandé de venir parler avec votre a…, votre, avec Livius. Je crains que Conti ait omis de préciser plusieurs choses comme la présence de. Elle tendit la main en direction de Théa. Il semble qu’il n’avait pas trouvé important de prévenir Livius non plus.

Elle était toujours raide comme un piquet, ne me regardait pas un instant et fixait tellement le mur que j’étais tentée de me retourner pour voir s’il était taché ou je ne sais quoi.

– Elle est venue à la demande de Conti pour s’assurer que nous n’étions pas sous la coupe d’une sorcière assez puissante pour cacher sa nature, soupira le vampire à côté de moi.

– Quoi ?

Fut tout ce que je pus dire. Moi ? Une sorcière ? Je devais avoir l’air complètement abruti, car il ri­cana.

– Conti est du genre prudent et voir réunis au même endroit plusieurs clans lui a semblé tellement anormal qu’il a cherché toutes les explications possibles.

Je me tournais vers Katherina qui fixait toujours obstinément le mur. Je tentais d’attirer son atten­tion pour entendre sa version, mais elle m’ignorait.

– Elle a peur que tu la charmes si elle te regarde, grinça Théa, ça se dit puissant, mais c’est mort de peur devant la première humaine qui ne rentre pas dans le cadre. Elle a cherché partout des pentacles ou des marques de magie et comme elle n’a rien trouvé, elle s’est convaincue que tu agissais par l’esprit.

Je regardais Théa les yeux ronds et la bouche grande ouverte sur un oh qui ne voulait pas sortir.

Elle me rendit mon regard en haussant sourcils et épaules avec un sourire narquois. Je retrouvais ma voix.

– C’était ça votre dispute ?

– En partie, nous avions un vieux litige à régler d’abord puis, franchement, je n’allais pas la lou­per. Si Conti croit être le premier à s’être posé des questions sur toi, il se trompe. Je pense que la moitié des habitants ont fait des recherches pour comprendre. Tu penses que James t’a engagé sans contrôler ?

Non, je pensais qu’il avait juste besoin d’une vendeuse et que je faisais l’affaire à défaut de mieux. Je tombais de haut.

Vous dire mes sentiments à cet instant serait totalement impossible. J’oscillais entre fureur, décep­tion, honte et peur. Je me sentais mal en résumé et un peu conne, beaucoup conne. Et, vous savez quoi ? Un petit coup s’imposait. Je me levais, me dirigeais vers le bar, prenais une bouteille et, grosse amélioration, un verre. Je filais vers la cuisine pour ne plus voir les quatre personnes qui étaient chez moi. Je posais le verre et la bouteille sur la table, me rendis dans la réserve en sortis de la glace vanille et je me préparais un petit frappé Bayles-vanille. Ben quoi ? Pas de honte à se remonter le moral d’une manière ou d’une autre.

Mon verre en main, une paille dedans, je retournais au salon où personne n’avait bougé ni parlé. Je me posais entre mes amies, balançais mes pieds sur la table basse et allumais la télévision tout en si­rotant mon frappé.

TOUT EST NORMAL !

Je tombais après un zapping féroce sur le retour des tomates tueuses, parfait ! Je m’employais à ignorer totalement les autres personnes présentes dans la pièce. Non, je ne boudais pas. Non, je ne dé­lirais pas. J’en avais juste marre.

Il fallait être clair, il y avait quatre statues dans mon salon dont trois qui me fixaient d’un air ahuri, bon l’autre regardait toujours le mur, rien à y redire. Moi, je regardais mon film et je les ignorais. Je sentais bien qu’ils réfléchissaient à mon comportement et n’y comprenaient rien. M’en fiche, à eux de nager un peu.

C’est Ada qui rompit le silence.

– C’est qui l’acteur ? Sa tête me dit quelque chose.

– George Clooney.

– Il est vachement jeune là, siffla Théa.

Le silence revient, je restais concentrée sur le film.

– Et c’est tout ? Vous ne réagissez pas plus ?

C’était une voix grave qui venait de s’élever dans le salon, je sursautais et me tournais vers la vieille femme qui avait arrêté d’admirer le mur pour poser les yeux sur moi. Je la regardais distraitement sans m’attarder puis sans rien dire, je retournais mon attention sur le film.

Ils étaient quatre à me fixer, je sentais leurs regards sur moi. Non, je ne dirais rien, je ne bougerai pas, je ne réagirai à rien. J’en avais marre. C’était tout simple, je voulais qu’on me fiche la paix. Pas envie d’être un pion dans le jeu politique de l’un ou un objet à surveiller pour d’autres, pas plus envie d’être une petite chose à protéger pour mes amies. J’étais en train de me poser, réellement, la ques­tion d’un retour en Europe, un retour à la normale et l’envie en ce moment était très forte. Je fixais l’écran en mâchouillant ma paille. Pour dire vrai, je cogitais comme une malade sur les événements et les révélations de ces derniers mois, me demandant combien il y en aura encore. Je pris une dé­cision, enfin, ma petite voix m’en a soufflé une. Le livre d’Andersen, et si je le lisais enfin, lui qui dor­mait sur ma table de nuit. Je me levais, posais mon verre à la cuisine et sans regarder personne, je fi­lais dans ma chambre saisir l’objet et quelques affaires de rechange. J’avais besoin d’un autre environnement et je trouvais la petite chambre à l’hôtel de plus en plus intéressante. Je redescendais presque en courant les escaliers et je chopais mon sac et mes clefs de voiture avant de lancer aux quatre ahuris dans mon salon.

– Amusez-vous bien, j’ai besoin de calme !

Et je les plantais là.

Chapitre 16

Je n’arrivais pas à l’hôtel. À peine sorti, je tombais sur une voiture qui venait de s’arrêter. Le conducteur ne m’était pas inconnu, monsieur Andersen me fixait intensément puis sembla comprendre la situation et ouvrit la portière côté passager.

– Monte ! J’ai l’impression que tu as besoin de calme et de réflexion et j’ai une chambre d’ami qui devrait faire l’affaire pour un moment de solitude. Si ça te dit. Je pensais arriver à temps pour éviter à Théa et Katherina de s’entre-tuer, mais la maison est toujours debout et je n’entends pas de cris, donc ça doit aller.

Je ne pris même pas la peine de réfléchir et je m’installais dans la voiture. Une fois arrivés chez lui, il m’amena dans une petite chambre mansardée au dernier étage de sa maison, au-dessus de la li­brairie et me demanda si j’avais besoin de quelque chose. Je lui fis non de la tête tout en regardant cette chambre dépouillée, un lit, une table, une chaise et rien, enfin si, une petite salle d’eau sur le côté. Il me fit un petit sourire, hocha de la tête et il me laissa seule.

Je restais là comme une conne puis m’allongeais sur le lit pour réfléchir, mais je m’endormis. Lorsque je me réveillais, le soleil était déjà haut dans le ciel, ne sachant pas trop quoi faire, je restais assise les yeux dans le vague et si un coup n’avait pas retentit contre la porte, je pense que je serais restée là, à regarder le vide pour le restant de ma vie.

Monsieur Andersen se tenait devant la porte un plateau dans les mains. Il me fit un petit sourire et dit :

– Tu peux rester ici le temps nécessaire, je pense que personne n’a besoin de savoir où tu es.

Je l’interrompai.

– Je n’ai pas besoin d’un protecteur de plus, là j’en ai mon compte.

Il partit d’un éclat de rire franc et joyeux.

– Non, non, tu m’as mal compris. Je ne vais pas me transformer en protecteur ou te garder enfermée. Dis-toi que je comprends mieux que tu ne le penses ta position. Ils sont par­fois invivables avec leurs manières et ils oublient trop vite que leurs connaissances et leur âge, ne sont pas les nôtres.

– Pourtant, monsieur Andersen, vous n’êtes pas humain alors…

– Alors, je suis un mage et mon espérance de vie, bien que plus longue que celle d’un humain ne dépassera pas les deux cents ans, pas des millénaires comme Théa ou Livius, me sourit-il. Rien à voir !

Il me tendit le plateau rempli de mon petit déjeuner.

– Je sais que c’est beaucoup à avaler entre les mensonges, les non-dits et les oublis de tes amis. C’est dans leur nature et je trouve que tu prends les choses plutôt bien, tu restes étonnement calme. Un trait de caractère qui n’arrête pas de m’étonner. Profite de rester tranquille et de lire un peu ! Laisse-les s’inquiéter et se prendre la tête, c’est leur tour. Je pense que ça leur fera du bien d’être incapable de tout surveiller. Ils ont un peu trop pris l’habitude de te couver, ici ils ne te trouveront pas. Et, je m’appelle James.

Il me planta là sans un autre commentaire. Interloquée, je posais le plateau sur la petite table et me servit un café-jus de chaussette infecte, tout en repensant à ce qu’il venait de me dire en ne sachant pas trop quoi en faire. Je regardais un instant les œufs brouillés qui ne me disais rien et me recouchait pour me rendormir presque aussitôt.

Il me réveilla en rentrant, étonné de me trouver encore endormie. Je ne sais pas pourquoi, mais son air inquiet et attentif, l’expression de compréhension que je lisais dans ses yeux provoqua chez moi une réaction inattendue. Je me jetais dans ses bras et pleurais toutes les larmes de mon corps, il ne dit rien se contentant de me frotter le dos, tient ça devient une habitude pour les gens du coin. Après un temps infini, je me calmais, reniflais et levais les yeux vers l’individu qui ressemblait, de mon point de vue, le plus à un humain et lui soufflais.

– J’en ai marre de tout ça. Je veux rentrer chez moi.

– Allez, calme-toi, tu tiens bien le choc, mieux que tous ceux qui sont passés là avant toi. Tu prends les choses comme elles viennent sans tenter de caser cela dans une logique qui n’a rien à y faire et tu restes toi-même. C’est surprenant, mais c’est une bonne manière de faire. Cependant, je reconnais que tu as besoin d’une pause loin de tout ça et de calme pour réfléchir.

Il me fit me lever et du doigt m’indiqua le livre qui traînait sur le sol

– Tu devrais vraiment le lire. La maison est à toi, je dois m’absenter quelques jours. Prends le temps nécessaire ! Ma maison est protégée, la magie te cachera aux yeux de tous. Ils en ont besoin, perdre le contrôle n’est pas ce que tes amis apprécient le plus, fit-il en m’offrant en sourire démoniaque. Ils vont devenir fous et ce sera plus facile pour toi de prendre du recul sans être tout le temps en leur compagnie. Réfléchis, calme-toi, prends tout le temps dont tu as besoin ! Tu es ici chez toi.

Je devais avoir l’air d’une grosse andouille, les yeux et le nez rouges, les joues encore trempées de larmes et le regard vide. Cool, je me sentais vraiment bien. Si, si vraiment.

J’attrapais le livre et me jetais sur le lit. Je le regardais comme si c’était un crapaud visqueux ou un truc qui allait me sauter à la figure, à peine ouvert. Je le retournais dans tous les sens sans réussir à me décider.

En soupirant, je regardais les petits marques pages qui en dépassaient, portant le nom de toutes les personnes que je connaissais en ville. Toutes ! Elles y étaient toutes. Pas un humain n’était dans mes connaissances. Je tripotais le livre toujours hésitante et finit par l’ouvrir au marque-page qui portait le nom de Théa. Je pris une grande inspiration, soufflais fort et me mit à lire.

Ce que je trouvais le plus étonnant, n’était pas les détails sur les ondines qui finalement ne représentaient que deux chapitres et je savais par Théa que son clan était un des seuls vraiment dangereux. Mais ces pages donnaient les détails de la vie de Théa et que de la vie de Théa. Certes, pas tous les détails si son nom complet, La Théadora était bien écrit en majuscule, je ne trouvais pas son âge, ni les lieux de son enfance. Son histoire semblait ne commencer qu’avec la submersion de l’île de Santorin en moins mille-six-cent quelque chose, ce qui, si je calculais bien, lui donnait presque quatre mille ans.

Waw, je pouvais me sentir comme une gamine encore longtemps. Ce qui sous-entendait que Livius était encore plus vieux. Voilà, gamine j’étais, gamine je resterai, cool le petit aperçu de leur âge me faisait me sentir encore plus mal, minable aussi.

Je regardais la page indiquée comme celle d’Ada, même topo, le premier chapitre donnait les caractéristiques de la race et me permit d’apprendre que les métamorphes, loups et autres, vieillissaient vraiment moins vite que moi, puis uniquement celle d’Ada. De sa naissance, en 1980, donc, elle aussi, ne faisait pas son âge, au meurtre de sa famille et à sa vengeance total jusqu’à sa vie de ses dernières semaines alors que le livre était dans ma chambre.

Passant sur le comment, passant sur le pourquoi, je lus attentivement tous les détails sur mes amis soudain affamés d’en apprendre plus sur ce monde que dorénavant je côtoyais et dont les membres avaient oublié de préciser suffisamment de détails pour que je considère qu’ils m’avaient tous menti.

Au fur et à mesure de ma lecture, je me sentais de plus en plus fragile, jeune et je me sentais totalement idiote. Je ne comprenais toujours pas pourquoi, ils s’étaient liés à moi, mais pourquoi ils me protégeaient, devenait à chaque page plus compréhensible. Leur comportement avec moi s’expliquait et je leur en étais à chaque ligne plus reconnaissante.

Je restais cachée trois jours qui me firent le plus grand bien. J’avais étudié à fond les différentes personnes que j’avais rencontrées depuis mon arrivée ici. J’avais tenté de me donner toutes les chances de ne plus me mettre en danger ou à défaut de ne plus obliger mes amis à me défendre.

J’avais aussi, pris la décision de rester et de prendre une part active dans ma vie et ne plus laisser tout le monde décider pour moi. Si, j’y arriverai, je m’en étais auto-persuadée. On ne se moque pas ! C’est remplie de confiance en moi que je décidais de rentrer dans Ma maison, dans ma nouvelle vie, j’avais le menton haut et je me sentais prête à conquérir cette vie.

Enfin que j’avais décidé d’y rentrer parce qu’à peine trois minutes après avoir fermé la porte de chez monsieur Andersen, de chez James, qu’Ada flanquée de Suzanne, furieuses, échevelées et franchement remontées après moi, me tombèrent dessus en hurlant.

Pour faire clair, les seuls mots que je pus comprendre tournaient tous autour de t’es folle, inquiets, plus jamais et idiote. J’en ai fait un résumé, mais vous avez compris la teneur de la majestueuse en­gueulade que je me pris. Pendant qu’Ada s’époumonait en cœur avec Suzanne, une fusée rousse me sauta dessus en me serrant si fort que j’en eus le souffle coupé et trois côtes sûrement fêlées puis me relâcha pour unir sa voix à celle des deux autres.

Je laissais faire, franchement qu’auriez-vous fait à ma place ? Je laissais la tempête se calmer sans tenter de me justifier ni de réagir, une vieille habitude que j’avais prise lors des discours de ma mère. J’étais devenue maître dans le mouvement de tête qui ne voulait rien dire, mais qui pouvait faire croire que j’écoutais. Une fois le pire, pas passé, mais calmé, je pris ma petite voix et leur dis :

– J’avais besoin de calme et je n’étais pas perdue, mais juste chez monsieur Andersen, chez James et si j’ai bien compris dans le seul endroit en ville où vous ne pouviez pas me retrouver. Franchement, je ne suis pas stupide au point de me mettre en danger. J’ai bien compris qu’ici ce n’était pas le coin le plus sûr pour moi. J’en ai marre que vous me preniez pour une idiote finie, mais je peux comprendre que vous vous soyez inquiétées.

Silence, soupirs, yeux au ciel, les miens, la conversation avançait bien. Je lançai sûre de moi.

– Et puis c’était que trois jours et mon patron était au courant de mon absence puisque je squattais chez lui, rien de si terrible. Si vous ne vous calmez pas, je repars en vacances, loin de vous.

Franchement, je voulais bien reconnaître qu’elles avaient dû s’inquiéter, mais dans le coin que pouvait-il se passer en trois jours ?

– On était tous inquiets, ne pas te retrouver…On a imaginé le pire, dit Théa en fermant les yeux.

– J’ai quand même le droit de vivre sans être tout le temps collée à vous !

– Oui, bien sûr, grinça Ada. Mais pas sans, pas si, pas comme ça, au moins donne des nouvelles.

Je haussais les épaules.

– Je suis venue dans cette ville chercher le calme, on ne peut pas dire que c’est ce que j’ai trouvé. Alors un peu de temps pour souffler ne me semble pas être trop demandé.

Là, elles avaient toutes trois l’air gênées.

– Je sais ma petite, finit par dire Suzanne, je sais, ce n’est pas vraiment ce que tu pensais, mais ne crois-tu pas que c’est ce que tu recherchais ?

Mais, elle me prend pour qui elle ? Désolée, mais non, du calme, c’était trop demandé ? Je soupirais, une fois, deux fois et en prenant toujours de grandes inspirations, je les regardais tour à tour.

– Je vous aime toutes les trois. Vous êtes des amies géniales. Je n’en ai jamais eu comme vous. Mais arrêtez de me surprotéger. Qu’à mon arrivée, comme je ne savais rien, vous vous êtes oc­cupées de me rendre la vie facile, je vous en suis reconnaissante que je puisse vivre sans avoir à m’inquiéter des dangers qui pourraient me tomber dessus, avec de la population du coin, c’est fabuleux. Je sais bien que ce n’est qu’à vous que je le dois. Néanmoins, je pense que depuis quelques semaines, vous exagérez et franchement je me sens étouffer. Je n’ai plus dix ans et puis je voulais prendre le temps de…

Je sortis le livre de James de mon sac et le leur montrais, Suzanne pâlit, elle connaissait donc l’existence du livre et son contenu.

– Tu l’as lu ?

– Oui.

– Oh !

Elle ne dit plus rien, vraiment plus rien. Elle regardait par terre, mal à l’aise, mais Théa réagit différemment, un peu comme je l’avais imaginé en fait.

– Cool, alors tu sais, je me demandais quand tu te déciderais, depuis le temps que tu l’as et qu’as-tu pensé de mon histoire ?

Elle était sérieusement curieuse, pas inquiète pour deux sous. Ses yeux verts plantés dans les miens.

– T’en as bavé.

Voilà tout ce que je trouvais à dire à mon tour. Oui, mon amie aussi étrange que dangereuse, en avait bavé. Elle était la seule de son espèce à avoir été bannie, toutes les autres ondines avaient plus ou moins reçu le pardon et continuaient leur vie d’avant, pas elle. Elle avait payé pour les autres. Enfin, elle n’avait pas rien fait, loin de là, elle était si j’en croyais les écrits, la tueuse la plus proli­fique de son espèce. Cependant, lors du traité de paix, elle seule fut sacrifiée en signe de bonne vo­lonté de son clan et se retrouver ici, loin des siens, comme une pestiférée, n’avait pas amélioré son caractère. A son arrivée en ville plusieurs disparitions lui étaient imputées et quelques bagarres plu­tôt sanglantes, mais elle semblait s’être calmée au fil des années et se tenir presque à carreau depuis mon arrivée.

Les autres clans avaient banni plusieurs des leurs comme Suzanne et Judicaël et les cinquante membres de leur meute qui ont été rejoints par quelque centaine d’autres loups au fil des négocia­tions. Donc, personne ici n’est tout blanc ni tout doux. Je m’étais interrogée sur la paix qui régnait malgré tout en ville et je ne voyais pas comment de tels soldats avaient pu se ranger sans souci. Finalement ce n’était pas mon problème. Non, mon problème était plutôt de leur tendance ultra protectrice avec moi. Attention ! Je ne niais absolument pas que j’avais toujours besoin de protection. J’avais déjà bien compris qu’ici je n’étais rien, mais depuis nouvel-an, c’était l’escalade. C’était parti de la petite humaine innocente et soyons honnête, stupide à la petite humaine qui savait, mais que l’on de­vait couver et je n’appréciais pas.

– Pas tant que ça. La voix de Théa coupa mes réflexions. Plus de la solitude que du coin.

Sa voix était douce sans colère, juste des regrets puis elle redevint le feu follet dont j’avais l’habi­tude

– Maintenant qu’on t’a retrouvée, il va falloir discuter d’un léger problème dont je peux me char­ger si tu veux. Mais elles, elle fit un signe de tête vers les louves, ne sont pas vraiment d’accords

– Un problème ?

– Bien des choses se sont passées en trois jours ! Râla Ada.

– Et un nombre impressionnant de messages sont arrivés sur ton téléphone. Un certain Jacques a tenté de te joindre au moins une centaine de fois.

Ok, donc mon ex avait tenté de me joindre, mais était-ce le problème ?

– C’est lui le problème, pourquoi ?

– Il arrive en fin de semaine.

Je grimaçais et je posais la question la plus sensée qui me venait en tête.

– Et ça change quoi ? Il va loger à l’hôtel, donc Mona pourra…

– Le faire repartir, mais pas l’empêcher de te voir, finit Ada.

– Hé bien je le verrais, ça change quoi ? Je m’attendais à voir débarquer mes parents un jour. Vous ne les connaissez pas, mais ça va finir par arriver. Alors que ça commence par lui ou par eux, ce n’est pas la catastrophe. Vous pensiez me cacher ? Pourquoi ? C’est un humain, donc je peux parfaitement gérer. Ce n’est que mon ex pas un dragon qui débarque, autant y faire face et le faire repartir vite fait.

Je trouvais cela même mieux. Je ne ressentais plus rien pour lui depuis longtemps. Non, ce n’est pas vrai, je lui en veux toujours pour la gifle, mais pas au point de laisser Théa régler le problème. L’idée faillit me faire marrer.

– Et non, Théa, dis-je en la fixant, ce n’est pas parce que c’est mon ex que tu dois te croire obligée de le tuer. C’est un connard. Il a eu un geste qu’il n’aurait jamais dû avoir, mais qui ne mérite pas la peine de mort. Et puis vous devriez le remercier, je ne serais jamais arrivée ici sans ça.

Je ne le leur dis pas, mais j’en étais persuadée qu’il venait à la demande de mes parents pour me convaincre d’en finir avec ma crise d’adolescence tardive et revenir à la maison comme la bonne fifille que je de­vrais être selon eux. Il allait être déçu. J’imaginais sans peine les réactions des deux folles qui me servaient d’amie-garde du corps et tueuses à temps partiel, s’il se montrait trop têtu ou qu’il tentait de m’intimider. Voilà, une chose qui avait changé, il ne me faisait plus peur.

– De toute façon, dit celle-ci, Suzanne et Ada ont réfléchi ensemble à une solution et elles pensent que ça te conviendra.

– Une solution à quoi ?

– Pour le faire partir rapidement, dit Suzanne, qu’il comprenne bien qu’il n’est pas le bienvenu, mais nous en parlerons une fois rentrées. Livius vire dingue.

Je fus poussée jusqu’à la voiture d’Ada et je ne reçus aucune réponse à mes questions sur l’humeur de Livius. Je me calais dans mon siège en fronçant les sourcils. Qu’allait-il encore m’arriver ? Que me réserverait ma mini-fugue avec le vampire-colocataire ? Qu’avaient-elles encore inventé ? Pourrais-je, un jour, retrouver le calme que je désirais ?

Le trajet du retour se fit en silence, moi derrière, le front appuyé contre la vitre, Suzanne raide comme la justice sur le siège passager avant, Ada lèvres serrées au volant, Théa nous suivant dans sa voi­ture. On aurait juré que nous nous rendions à l’enterrement d’un ami proche, mais non, nous ren­trions chez moi dans la joie et la bonne humeur.

Mes bonnes résolutions semblaient disparaître avec la distance qui se réduisait entre la ville et mon chez-moi. J’avais la trouille qui remontait, le nœud dans mon estomac en était la preuve. J’avais occulté ce besoin maladif que Livius avait de me protéger et ce que j’avais lu sur lui me le présentait sous un jour plutôt particulier. Je comprenais le pourquoi de ce comportement de papa inquiet. Pourtant, j’avais du mal à associer les deux visions que j’avais de lui, celle du livre et celle du papa-vampire qui vivait avec moi.

Vieux, à ce point-là, je ne me l’étais jamais imaginer. Il était plus vieux que les pyramides et avait dû voir leurs constructions. Conti et lui étaient mésopotamiens. J’avais noté dans un coin de ma tête de contrôler dates et lieux, mais je n’avais pas pris le temps de le faire durant ma retraite. Ce qui m’avait frappé, c’est qu’il avait choisi de vivre ici. Il n’était pas parmi les bannis de son peuple. Pourtant, il avait préféré suivre sa compagne et son ami Conti et ce qui me mettait dans tous mes états et m’inquiétait, étaient les événements qui ont suivi, l’amenant à disparaître.

Sa compagne Carata, assassinée par un clan de vampire rivale, lors de son absence pour un conseil où sa présence, en tant que représentant des vampires du coin était obligatoire. À son retour, il avait retrouvé sa maison en feu et la tête décapitée de sa femme mis bien en vue sur le porche. Sa réaction fut, à mes yeux, terriblement violente. Non seulement, il tua les responsables, mais fit disparaître toutes les lignées ascendantes et descendantes des responsables, soit presque trois cents vampires tués dans cette course à la vengeance. Vengeance comprise et admise par les siens, mais qui avait fait de lui, l’un de vampire les plus meurtriers et l’avait fait entrer dans la légende.

Puis, il avait disparu.

Plus aucun écrit jusqu’à mon arrivée. Le livre n’avait donné aucune explication sur ce retour en « vie ». Juste que ça correspondait, plus ou moins, à mon installation dans la maison et ça me foutait la trouille, parce que le livre n’avait pas levé le voile sur grand-chose pouvant expliquer cette relation étrange qu’il y avait entre nous.

Je me traitais d’idiote, il ne fallait pas que je me laisse aller à paniquer. Je devais me tenir à mes dé­cisions et ne plus subir sans réagir et d’être une idiote d’humaine, certes, mais pas une marionnette, même si pour mes amis les raisons de me protéger semblaient plus que valable et pour moi aussi, si je me montrais honnête.

C’était d’un pas décidé que je poussais la porte et entrais avant de me figer et de faire demi-tour. Voi­là, j’étais une grande fille et je décidais de ne plus me laisser marcher dessus et je ne paniquais pas. Non, du tout, mais alors pas du tout, je ne paniquais pas ! Mais, que foutait tout ce monde chez moi ? C’est donc, avec convictions et fierté que je faisais demi-tour. Ada me chopa par un bras, Théa me poussa sur le ventre pour me faire reculer et Suzanne voyant que je résistais, m’attrapa par l’autre bras pour me faire rentrer. Voilà, c’était donc à moitié soulevée par les deux louves et maintenue par Théa que je rentrais chez moi, en marche arrière, sous le regard étonné des gens qui squattaient mon salon.

Je sentais bien combien on me respectait et combien on respectait mon libre arbitre. Bref, tout est normal. Je n’avais pas déjà dit ça ? Donc je redisais encore une fois tout est normal !

Posée presque de force sur le canapé, la mine boudeuse, je regardais les intrus qui squattaient ma maison, en face de moi se tenait Mona, Livius, Conti, Judicaël, Katherina et Bogdan, le boss d’Ada, et tous me regardaient de travers. Mes bonnes résolutions fondaient comme neige au soleil. Je me ratatinais dans le canapé, oui, je faisais à cet instant vraiment grande fille sûr d’elle et décidée à se faire respecter. On ne se moque pas de moi ! Je voudrais vous y voir. Ada s’assit à côté de moi avec le sourire de travers et Théa se jeta de l’autre côté en rebondissant et me faisant sursauter. Elles se mar­raient.

Bon, voilà, voilà…

– Elle était où ? demanda Mona.

– Chez moi, dit James en passant la porte avec un sourire allant d’une oreille à l’autre.

Tiens man­quait plus que lui. Ils se retournèrent tous et le fixèrent. Il leva les mains en signe de paix devant les regards assassins qui le fixaient.

– Elle avait besoin de s’éloigner un peu de vous, de nous. Vous la traitez comme une enfant. Elle l’est pour vous, mais pour une humaine, elle est adulte, plus une enfant depuis longtemps et elle est capable de prendre ses propres décisions si vous lui donniez toutes les données et pas seulement des bouts arrachés de-ci de-là. Vous avez de la chance qu’elle ait ce caractère. Accepter notre exis­tence, accepter nos secrets, accepter ce besoin de la surprotéger, nous accepter tel que nous sommes, sans demander plus. Il était normal de la laisser un peu souffler loin de nous, franchement vous auriez dû le faire avant et je lui ai fourni les informations nécessaires que vous n’avez pas eus envie de donner.

– Il lui a refilé son bouquin traqueur, se marrait Théa.

Là je dois dire que les têtes en face de moi se tendirent sérieusement, il y eut des grognements et des soupirs.

– Bien, reprit James, on ne va pas en faire une maladie, elle n’est plus une enfant, martela-t-il. Le savoir permet de mieux éviter les problèmes, au lieu de juste les gérer pour elle et de tout lui cacher.

Il avait l’air si calme et tranquille que je regardais plus attentivement autour de moi. Tous les autres semblaient contrariés et tendus. Ce que j’avais appris sur eux me permettait aujourd’hui de voir dans leurs expressions ce qu’ils étaient derrière le masque. Surtout, ça me permettait de me rendre compte que seule Théa assumait totalement et pourtant si quelqu’un avait à se reprocher quelque chose, c’était bien elle. Là, je dois admettre que l’avoir pour amie était une chance, le contraire aurait été une fin rapide pour moi. J’en frissonnais, mais la rouquine me fit un clin d’œil et souriait.

– Ils ont tous l’air super coincé, tu ne trouves pas ?

Je repensais à son imitation de Conti-dracula, me mordis les lèvres pour ne pas rire alors que tous ceux présents tiraient la tronche puis elle rajoutait.

– Et puis sont tous super vieux et super vieux jeu.

Je pouffais devant ses yeux qui pétillaient et craquait définitivement alors qu’elle concluait.

– Je suis plus vieille qu’eux, plus dangereuse et nettement plus dans le coup, moi.

Je me mis à rire franchement. Car oui, elle était plus jeune dans sa tête que moi et plus dangereuse que tous ceux présents. Je l’avais bien compris, mais surtout elle ne se prenait pas au sérieux dès que j’étais dans les parages comme pour me prouver qu’elle ne me voyait pas comme une enfant et que son amitié était des plus vraie. J’aimais ça. Calmée nette, par le regard tueur et furieux de papounet-vampire, je demandais entre mes dents :

– Il est vraiment furieux après moi ?

– Il s’est inquiété, tu vas te faire engueuler, mais ne l’écoute pas, c’est qu’un vieux ronchon.

Bonne description sauf qu’après ce que j’avais appris, je comprenais mieux son inquiétude et je me sentais mal à l’aise. Il ne me restait plus qu’à subir sans rien dire l’engueulade que j’allais me prendre.

– Ils font quoi tous là ?

Continuais-je sans oser regarder qui que ce soit.

– Nous nous sommes invitées à une réunion des huit. Je n’ai jamais réussi à m’y incruster.

– Tu n’y es pas ?

– Je suis sous l’autorité de Mona. Du moins, ils le croient.

Elle me grimaça un sourire et fit semblant d’être super attentive à ce qui se passait autour de nous.

– Je pense que la réunion devrait être reportée puisqu’il n’y a rien à débattre d’important et que la présence de plus que les huit, nuit à la réunion. Fît la voix grave de Katherina

Elle était raide comme une planche et avait repris son inspection du mur derrière moi. James le re­marqua et lui fit la remarque. Elle lui répondit d’un ton encore plus sec

– Elle n’est ni sorcière, ni elfe, ni fée, ni quoi que ce soit de connu. Je sais pourtant qu’elle n’est pas qu’humaine. Mais comme ce n’est pas le but de ce conseil, je ne vois pas pourquoi je devrais la supporter donc je vais m’en aller, si certains souhaitent rester qu’ils le fassent.

Elle fit une mimique qui disait qu’elle ne le voulait pas, c’était parfaitement clair. Elle se leva, fit un geste de tête en direction des autres et sortit suivie par Bogdan et Mona. Et hop, trois de moins en res­tait cinq, loup, sorcier, ondine et vampires, tiens au fait, ils faisaient quoi les deux sangsues debout en pleine journée ?

– Vous ne dormez pas ?

– Les avantages de l’âge, me répondit Conti dans un sourire.

Je le lui rendis, mais la mine sévère de Livius me fit me coller à Théa qui me souffla dans l’oreille.

– Pas de panique. Ada et moi on lui fait sa fête s’il t’attaque.

Ada assura doucement.

– Demande et on se le fait sans souci. J’ai besoin de calmer mon stress, c’est une bonne solution plutôt que de t’égorger.

Théa éclata de rire. Moi, je me sentais super mal à l’aise et cherchais dans le regard de la brunette si oui ou non, elle le pensait. Son regard glacial me fit mal au cœur, puis je vis un éclair qu’elle n’arri­vait pas à retenir, un éclair de moquerie planqué tout au fond, mais bien réel. Impulsivement, je l’embrassais sur la joue en lui demandant pardon de l’avoir inquiété. Elle me prit dans les bras et nous fûmes rejointes par Théa.

Là, si j’étais franche, je me sentais à la maison, en sécurité et heureuse de l’accolade de mes amies. J’étais simplement bien. J’étais à ma place. Ne me demandez par comment ces deux pestes avaient pris tant de place dans mon cœur. Pourtant, je me sentais plus proche d’elles que de mes sœurs et à ce moment précis, je comprenais que jamais je ne partirais d’ici parce que ici, c’est chez moi.

Chapitre 17

Nous étions toujours toutes les trois enlacées quand une main se posa sur ma joue. Je levais la tête et croisais des yeux noirs qui me disaient à quel point leur propriétaire s’était inquiété, mais qui me disaient aussi que j’allais le payer.

– Si vous pouviez stopper les effusions, nous devons parler de ce Jacques.

Suzanne s’en mêlait. Je me tournais vers elle d’un coup en lâchant mes amies. La main qui était sur ma joue se retrouva sur ma nuque et la pression que je sentais n’indiquait rien de bon.

– C’est quoi votre problème avec lui, il vient, il me voit, me dit ce qu’il a à me dire et il s’en va.

Ok, Jacques venait me voir et ? Franchement, j’étais étonnée qu’il ne soit pas déjà venu et que ma famille et lui m’avaient laissé aussi longtemps tranquille. Ça devait finir par arriver. Les premiers moins, je pensais les voir débarquer tous les jours. Avec le temps, je m’étais dit qu’ils s’étaient fait une raison et comme ma mère avait cessé de me parler de Jacques, je m’étais imaginée qu’il avait trouvé une autre gentille petite femme. Ce n’était pas le cas, il venait pour me récupérer. C’était dans son ca­ractère, mais je ne céderais pas. Je ne l’aimais plus et je n’avais aucune raison de retourner en Europe. Sa visite méritait un tel branle-bas de combat ? Nope, pas de mon point de vue.

– Tu es certaine que ce sera aussi simple ? Me demandait Suzanne, l’air préoccupée.

– Ben oui.

– Tu ne penses pas qu’il va s’incruster ou…

Je compris alors une partie du problème.

– Je ne partirai pas. Je n’en ai aucune envie et de plus, je ne ressens plus rien pour lui.

Voilà, c’était clairement annoncé.

– Mais s’il fait le voyage pour te voir.

C’était au tour d’Ada d’avoir l’air mal à l’aise.

– Et quand bien même, la coupais-je. Il restera chez Mona, ici, c’est complet. Après m’avoir vu, il repartira.

– On s’était dit que si tu n’étais plus célibataire ça aiderait, continua Ada.

Je prenais le temps d’y réfléchir. Oui, ça aiderait à le faire partir plus vite et ça calmerait aussi mes parents qui n’auraient plus de raison de me demander pourquoi je me plaisais plus ici que chez eux. Je ne pouvais pas leur répondre que je me sentais plus aimée par ces étrangers qui m’entouraient que par ma propre famille donc je ne répondais jamais. Je ne pensais que cela serait bien pris.

Je les regardais ces étran­gers, je les regardais vraiment. Suzanne qui se comportait comme une mère pour moi. Judicaël, bourru, mais toujours présent. James qui m’avait offert un travail. Conti qui, Conti qui rien en fait, Livius à la fois papa, protecteur et ami aux sentiments si complexes, Ada et Théa, mes inséparables amies, sœurs de cœur qui comptaient au­jourd’hui plus que personne d’autre n’avait jamais compté. J’avais déjà compris que je ne partirai jamais d’ici, mais à cet instant, mon cœur fut rempli d’amour et me fit presque mal, tellement je les aimais ces étrangers bi­zarres et dangereux.

– Ça aidera, mais de toute façon, je ne partirai pas. Je suis heureuse ici.

J’avais failli dire avec ma nouvelle famille, car c’est ce qu’ils devenaient, ma famille.

Quelque chose se passa, je pus voir dans les regards qu’ils avaient sentis ou compris ce que je ve­nais de comprendre. Suzanne se mit à pleurer doucement sans bruit. Judicaël lui passait la main dans le dos en se grattant la gorge. James souriait en me regardant. Théa pleurait comme une fon­taine sur mon épaule, imitée par Ada dans mon dos. Conti fronçait les sourcils sans bien com­prendre quant à Livius, lui c’était figé les yeux brillants sans rien dire ni laisser plus transparaître. Je craquais et me mit à pleurer aussi, de bonheur.

– Il se passe quoi ici ? Demanda un Conti complètement ébahi.

– Rien, grogna Judicaël, juste une petite mise au point qui était nécessaire pour certaines.

Il se racla la gorge et repris.

– Nous nous étions dit qu’avoir un petit ami ici permettrait à ce type de ne pas traîner. Francis, c’est proposé, mais nous ne nous sommes pas encore mis d’accord et finalement, c’est à toi de déci­der.

– C’est urgent ? reniflais-je. Il arrive quand ?

– Il arrive demain et Ada est censé aller le récupérer à l’aéroport.

– Pourquoi Ada ?

Je me tournais vers elle.

– Comme pour toi, service de l’agence de voyage pour ceux qui débarquent en ville. Comme tu ne répondais pas à ses appels, je lui ai dit que tu étais partie en rando avec mon boss et que le téléphone ne passait pas en forêt.

Je hochais de la tête et j’allais assurer que Francis m’allait bien quand Théa l’ouvrit.

– Je ne suis pas pour Francis. Il y a déjà un homme qui vit ici et si l’on part du principe qu’il y a trois chambres dont deux sont occupées par Ada et moi, que Livius dorme dans celle de Sophie au lieu de dormir à la cave, donnerait plus l’impression qu’ils sont en couple que Francis qui a un chez-lui en ville. De plus, ses affaires traînent déjà dans tous les coins.

D’un geste elle indiquait les livres, le fauteuil et la pipe qui traînaient toujours au salon puis de son autre main elle montrait le manteau et les chaussures qui étaient rangés dans l’entrée.

– Rien à changer, juste le dodo.

Avant même que je puisse répondre un mais non, ça va pas la tête ? Parce que oui, ma relation avec ce truc plein de dents n’était pas claire, mais alors pas clair du tout. De plus presque deux ans de célibat ne me permettait pas d’éviter à le trouver totalement comestible et craquant. Oui, bon là d’accord, c’était petit, mais ce n’était qu’une vengeance mentale au poulet fermier. Je ne tenais pas à dormir avec quelqu’un qui m’avait bien pré­cisé qu’il avait envie de me goûter et je n’étais franchement pas attirée par l’idée. Je ne pus rien dire du tout, car ça causait de tous les côtés sur le bien-fondé de la réflexion de Théa seul Conti n’y participait pas. Lui regardait alternativement Livius et moi, et lâcha surpris :

– Vous n’avez pas encore couché ensemble ?

Sa remarque fit un effet bœuf, plus personne ne parlait et tous nous regardaient. Youpi, c’était ma fête.

– Nous sommes amis, dis-je de la pire voix de fausset que j’avais en répertoire. Lorsque je m’en­tendis je complétais vite fait. Il me traite comme sa fille !

Voilà, je n’avais rien de plus à dire. Je me retournais vers Livius pour qu’il confirme. Il ne le fit pas.

– Je déménagerais quelques jours dans ta chambre. Quelles excuses pour mes absences en jour­née ?

– Ton travail, tu bosses, tu rentres tard et tu profites de ta chérie et de ses dingues d’amies, très humain comme comportement.

Théa avait lancé ça comme si tout était normal et tout le monde en conclu que c’était la meilleure solution. Mais non, je suis pas d’accord moi. Je peux dire que je ne suis pas d’accord ? Mon regard tomba sur Conti et je me mordis les joues pour ne rien dire. Quelque chose dans le regard qu’il posait sur Livius me retint de me plaindre. Bon, me voilà en couple avec, avec… lui !

Qu’avais-je dit sur le fait de m’imposer et de ne plus me laisser traiter en petite fille ? Je suis nulle.

Comme ma situation de couple avait été réglée au mieux d’après les personnes présentes, il m’avait fallu expliquer mes trois jours de retraite, puis leur promettre que rien de ce que j’avais lu ne m’avait décidé à les haïr ou à en avoir trop peur pour les considérer comme mes amis. Il me fallut ensuite écou­ter sans broncher pour la millième fois leurs reproches. Si Conti nous quitta à la nuit tombante, les trois autres insistèrent pour rester et préparer encore l’arrivée de mon ex.

Après un repas copieux cuisiné par Suzanne et avalé en partie par Ada, une bonne dose de reproche et de commentaires sur mon caractère, les comploteurs se décidèrent à rentrer chez eux, me laissant avec Ada, Théa et Livius.

Alors que je m’attendais à finir la soirée en blablas, reproches et cancans, Ada et Théa dans un duo parfait se mirent à bailler et annoncèrent qu’elles allaient se coucher. Mouais, ça ressemblait plutôt à une fuite en règle ou à un piège, plutôt un piège d’ailleurs. Voilà, je me retrouvais seule avec celui qui jouerait au petit ami dès demain soir, mais qui pour le moment ne disait rien, le nez dans un bou­quin.

Je le regardais attentivement me demandant comment nous pourrions avoir l’air d’un couple heu­reux puis mes pensées dérivèrent et je pâlis. Non, je ne pensais pas à lui, enfin pas en tant qu’amant, mais plutôt à ce qui arriverait si, un jour, je ramènerai un ami dans mon lit. Je me voyais lui dire : ne fait pas de bruit papounet est réveillé, il ne faut pas qu’il te voie. Je m’imaginais dire : allons plutôt chez toi, même si ce chez toi était une chambre humide au fond d’une cave. Je pouffais puis me fi­geais en réalisant qu’entre mes trois colocataires, il n’y aurait jamais de place pour un homme dans mon lit. Comment en trouver un qui convienne ? Comment leur dire : celui-là je me le fais alors laisser le tranquille. Déjà comment leur dire : au fait les amis, j’ai des envies et j’ai décidé de draguer truc ou machin. Aucun homme, loup ou quoi que ce soit de masculin vivant ou non ne ferait l’af­faire pire qu’avec mes parents. J’étais atterrée. Je réalisais que protégée comme je l’étais, trouver un volontaire pour me courti­ser tirait sur l’impossible. Personne n’oserait me draguer ouvertement avec ces trois-là. Et leur espérance de vie dépassant de beaucoup la mienne, ils seront toujours là à surveiller qui m’approchait. Je me sentis complètement fichue.

Ça me tombait dessus d’un coup, j’allais finir vieille fille, pas le choix. Mais non, je ne suis pas accro au sexe, mais quand même j’aime bien et même beaucoup. Faudrait-il que je fasse collection de jouets ? Je réalisais que parti comme c’était, j’allais respecter la tradition familiale et finir bonne sœur comme tante Annette.

Boum, je me figeais quand la réalité me frappa, j’allais finir nonne.

Livius du sentir quelque chose, car il tourna la tête vers moi, il me regardait attentivement, très at­tentivement. Je virais au rouge cramoisi après un long moment, il se leva et me dit :

– Je m’occuperai de mettre certaines de mes affaires dans ta chambre, comment souhaites-tu que je me comporte avec toi durant la visite de cet humain ?

Mince, je m’attendais à me faire sermonner au minimum. Non je m’attendais à me faire engueuler comme un poisson pourri pour ma fugue et l’inquiétude que je leur avais fait ressentir. En revanche, je ne m’attendais pas à cette froideur et à ce détachement poli. Oups, il devait être nettement plus furieux contre moi que tout ce que j’avais pu imaginer. Gloups, j’allais prendre cher une fois le cas Jacques réglé.

Reprends-toi, Sophie et pense à respirer ce serait bien. Remets en action les neurones qui ne sont pas partis se planquer dans tes talons. Oui, oui, les trois courageux qui restent vaille que vaille. D’accord ils ne sont pas les plus doués, mais les plus courageux, donc fait les bosser. Comportement avec moi, oui donc, je voulais quoi ?

– Jacques était dominateur avec moi, il décidait de tout et finalement, je me sentais comme une jolie plante verte. Un rire m’échappa. Un peu comme vous le faites tous ici, même si les raisons sont plus, enfin moins égoïst.

– Donc l’opposé ?

– Non, je l’interrompais net, un homme possessif et jaloux qui montre que je lui appartiens et qu’il ne me lâchera pas. C’est ce qu’il est capable de comprendre et se retrouver en face de quel­qu’un qui parle son langage devrait le convaincre que c’est vrai et pas de la comédie. Je ne pense pas qu’il puisse prendre au sérieux une relation d’égal à égal. Je haussais les épaules, désabusée. Donc ne change rien à ta manière d’être, rajoute juste des contacts physiques.

J’en frissonnais, ben oui, je ne suis pas nonne, enfin pas encore et le vampire qui partage ma vie, depuis presque deux ans est sexy, rien à jeter. Même si notre relation n’est pas claire, oscillant entre protecteur, ami et, et quoi d’autre en fait ? Il me désire, j’en ai eu la preuve, enfin il a envie de planter ses dents dans ma gorge, il me l’a dit. Son comportement avec moi n’est pas sain, j’en ai conscience, mais là, l’imaginer en chéri collant et amoureux me file des frissons de peur. Comment vais-je réagir ? Comment vais-je réussir à ne pas montrer à quel point il me met mal à l’aise. Mais, merde dans quoi me suis-je encore fourrée. Je fermais les yeux me frottant l’arrête du nez d’un geste nerveux.

– Bien, je serais donc possessif et jaloux.

Et, il disparut dans sa cave sans rien ajouter. Je montais me coucher avec la peur au ventre, en pen­sant aux jours à venir. Demain, je ferai face à mon ex avec à mes côtés mes amies et mon chéri, à mourir de rire. Or, je dormis comme un bébé, à croire que plus rien n’arrivait à me stresser au point de ne pas dormir. Je sentais que la journée à venir serait rude, elle était passée où la grande fille qui prend ses décisions toute seule ? Pouf ! Disparue !

Chapitre 18

C’est Ada qui me réveilla en sautant sur mon lit avec des cris stridents. J’ouvrais un œil puis le deuxième. Inutile de râler ou de tenter de rester au fond du lit, pas avec l’autre dingue qui voulait me lever. Je m’étirais, la regardais de travers, soupirais et me levais et je me rappelais que mon ex allait débarquer aujourd’hui.

– Bonjour Ada, pourquoi ce réveil en douceur ? demandais-je, ironique.

– Ton humain arrive dans deux heures.

Moi, qui pensais qu’il n’arriverait que ce soir… Donc elle avait raison, il fallait que je me bouge et vite. Sauf que je buguais.

Dans ma chambre se trouvait désormais un valet en bois recouvert de vête­ment d’homme, sur la deuxième table de nuit, un livre posé ouvert à l’envers. Il avait poussé le dé­tail jusqu’à mettre une robe de chambre sur le côté du lit comme abandonnée là, à la hâte et je n’avais rien entendu. J’ouvrais mon armoire pour y trouver mes vêtements poussés sur un côté et les siens de l’autre. Je saisissais ra­pidement un pantalon et une chemise sans même regarder ce que je prenais puis, je me tournais vers la commode et me figeais un instant. Il n’avait pas osé ? Je tendis une main tremblante et ouvris le pre­mier tiroir, celui où se trouvaient mes sous-vêtements. Mes culottes côtoyaient désormais des boxers noirs, le tout rangés avec soin. Il avait osé. Je fermais les paupières mes joues virèrent au rouge sou­tenu. Il avait osé ! C’est Ada qui me sortit de ma torpeur.

– Waw, il a poussé le détail, c’est cool, personne ne pourrait douter que vous viviez bien ensemble.

– Nous vivons ensemble depuis mon arrivée et je ne pense pas qu’il fallait pousser le détail aussi loin. Je n’ai pas prévu d’ouvrir ma porte à Jacques. Je dois le voir à l’hôtel. Je ne comprends pas pourquoi vous tenez tant à faire autant de mis en scène, dis-je dans un souffle.

– Oui, mais là, elle fit le tour de la chambre d’un geste, franchement vous êtes amants. On ne sait pas ce qui va arriver alors c’est une bonne chose que tout soit prévu, tu ne penses pas ?

– Je sais, oui, c’est bien.

– Je file, Théa ne va pas tarder et je dois aller chercher ton Jacques.

Je saisis ce qu’il me fallait dans le tiroir et filait à la salle de bain, sans lui répondre, noyer mes pensées sous la douche.

Bien plus tard, dans la voiture de Théa, je balisais comme une malade et pour une fois pas de la conduite de mon amie, alors que mon chauffeur volu­bile parlait pour me changer les idées. Pourtant, rien n’y faisait, je paniquais quand le téléphone de Théa interrompit son flot de paroles.

Vous ai-je dit que si je me trimbalais dans un quatre-quatre d’une bonne centaine d’années, Théa avait comme voiture, une petite citadine flambant neuve et remplie de gadgets, de la caméra de recul au parcage assisté en passant par tout ce qui pou­vait être connecté ? C’était donc un haut-parleur qui parlait avec la voix d’une Ada stressée.

– Théa prévient tout le monde le pilote à envoyer un message à Bogdan, l’ex de Sophie ne semble pas être humain.

Théa me fixait d’un air aussi étonné que le mien.

– Je vais le récupérer et je te tiens au courant dès que je me suis fait une idée sur ce qu’il est.

Théa ne répondit rien, pas plus que moi et le bip de fin de conversation emplissait l’air autour de nous. Puis un autre bip bien plus fort et agaçant se fit entendre et nous n’avons dû qu’aux réflexes de Théa de ne pas nous retrouver encastrées dans un arbre.

Elle stoppa la voiture, souffla un bon coup et me regarda en coin. Elle abordait un air si sérieux que je me troublais encore plus qu’à la ré­vélation sur mon ex. Ce n’était pas habituel, puis des éclairs traversèrent ses yeux verts et ses lèvres fremissèrent avant qu’elle ne me balança un :

– Normal quoi, avec Sophie, il ne pouvait pas en être autrement. Tu t’es tapé quoi ? Un troll ? Et, elle s’écroula de rire.

– T’es pas drôle.

Je râlais.

– Excuse-moi, il ne peut pas être un troll trop moche et tu as bon goût. Remarque on a l’embarras du choix. En Europe, il y a presque toutes les races qui sont représentées. Reste plus qu’à espérer que ton ex n’est pas un dragon, c’est pas évident de les noyer.

Elle remit en marche la voiture, en me laissant sur le cul. Oui, je ne voyais pas comment expliquer ce que je ressentais autrement que j’étais sur le cul. Ko, soufflée et super angoissée, assise à côté d’une andouille qui se marrait et qui m’amenait en ville pour jouer l’ex en couple avec Li­vius et heureuse de vivre sa nouvelle vie.Si ma nouvelle vie me rendait effectivement heureuse, le rôle de petite amie du vampire pas cool qui vivait chez moi, moyennement.

De plus, ma cervelle tournait comme une hélice pour tenter de trouver ce que Jacques pouvait bien être. Un dragon ? Nope enfin, le seul que je connaissais était plutôt zen et tranquille, mais le sont-ils tous ? Un loup ? Il était possessif et dominant comme la plupart de ceux que j’avais rencontré. Ce serait possible sauf que ceux d’ici étaient très proche les uns des autres alors que mon ex ne voyait sa famille qu’à chaque tremblement de terre. Un sorcier ? Non, il aurait utili­sé ses dons pour m’empêcher de partir. Un Elfe ? Mmm, non même les noirs, qui étaient ici, étaient proches de la nature ce qui n’était pas le cas de mon ex.

Ma cervelle tournait et retournait tout ce que j’avais appris depuis mon arrivée et n’arrivais pas à trouver assez de point commun entre les races que je connaissais et le comportement de Jacques, si ce n’est qu’il était proche du vampire bipolaire qui partageait ma vie.

Le trajet passa trop, beaucoup trop vite et l’attente dans le grand salon de l’hôtel vira à la panique. Attendre sans savoir, me rendait petit à petit dingue et le calme de Théa avait tout pour m’inquiéter. Mona me fit boire une tonne de tisane de sa conception, censées me clamer qui n’eurent comme seul ef­fet que de me faire courir aux toilettes une centaine de fois, une manière comme une autre de patienter.

Lorsque la voiture d’Ada stoppa devant l’hôtel, Mona me prit par le bras pour me tirer dans la cui­sine avec Théa. Elles avaient décidé, durant une de mes absences toilette, de ne pas me montrer avant de savoir ce qu’était l’homme dont j’avais partagé la vie pendant des années.

Elle nous y laissa et se précipita vers la réception. Est-ce parce qu’aujourd’hui je savais ce qu’elle était ou que je faisais plus attention à ce qui se passait, mais je jure avoir senti comme un courant d’air chaud m’envelopper. Je restais figée à côté de Théa qui me tenait la main. Je balisais. Rien ne se passait, pas un bruit ne nous parvenait et je faillis mourir d’une crise cardiaque quand la porte de la cuisine s’ouvrit d’un coup sur une Ada stressée.

– Un Bersek, furent les seuls mots qu’elle prononça.

À la mine de Théa, la nouvelle n’était pas bonne, elle grimaça.

– Mince, un guerrier ours, pas facile à tuer, mais c’est possible. Tu veux vraiment lui parler, ils ne sont pas franchement tendres et compréhensifs.

Voilà, c’était ma Théa, ne pas s’embarrasser de détails et aller droit au but, parce que franchement quelle perte de temps que de parler et réfléchir, j’en souris. Je la pris dans les bras et attrapais Ada d’une main pour l’attirer avec nous. Entre mes deux amies rien ne pouvait m’arriver. Mona nous rejoint en grommelant que l’autre abruti était dans sa chambre et qu’elle lui avait dit que j’allais ar­river pour le voir puis elle roula des yeux en soupirant.

– Un crétin de Bersek.

– Je vous rappelle à toutes les trois que je ne connaissais rien à rien avant d’arriver ici. Puis je fixais Ada. Je dois savoir quoi sur cette race ? Je n’en connais aucun ici.

Théa commença.

– Tu parles normal, ce sont de guerriers ours. La seule concession qu’ils ont faite lors des traités de paix, c’est de rester dans le nord de l’Europe en dehors des autres races et des humains. Ton Jacques n’a pas respecté le trai­té en se liant à une humaine. Il ne va pas être facile à convaincre, crois-moi. C’est une des races les plus têtues que je connaisse.

Ada lui fit signe de se taire et me répondit tout en consultant Mona du regard.

– Les Berseks ou guerrier ours sont originaires du nord de l’Europe. Les légendes disent qu’ils sont capables de prendre l’apparence et la force d’un ours lors du combat et que c’est eux qui ont mené les vikings à travers leurs invasions. Ils ont un caractère difficile et sont prêts à combattre pour tout et n’importe quoi. Durant la guerre, ils se sont contentés de tuer toutes les autres espèces présentent sur leurs territoires sans distinction. Comme a dit Théa, il était plus simple de les lais­ser en place puisque la seule chose qui les intéressait était de garder leurs terres. Il ne va pas ac­cepter de te laisser sans se battre, parce que pour lui, tu lui appartiens. C’est une chance que tu laisses Livius se faire passer pour ton compagnon. Francis n’aurait eu aucune chance de gagner s’ils avaient décidé de se battre pour ta possession. Ce qui n’aurait pas manqué avec un loup, mais Livius devrait pouvoir éviter ça.

Je blê­mis.

– Comment ça pour ma possession, c’est quoi ces âneries ?

– Je te l’ai déjà dit. Ils sont vieux jeu, bloqués dans le passé et complètement dépassés. Le mâle possède la femelle et voilou. Tu crois que je préfère imaginer comment le tuer plutôt que de ré­fléchir à comment le convaincre de te laisser, pourquoi ? Il n’acceptera pas de te laisser. Je pense qu’il s’est amusé en ton absence et que son amusement du moment ne lui suffit plus, surtout s’il ressent pour toi ce que nous avons senti. Il t’a laissé du temps, probablement pour donner l’apparence de remords envers ta famille et il vient reprendre ce qui lui appartient.

Voilà Théa haussant les épaules et à son regard, elle réfléchissait réellement à comment tuer mon ex et moi, j’appréhendais enfin la réalité de la situation

– Il est aussi dangereux que ça ? Tu penses vraiment qu’il pourrait tuer un loup ?

– Oui, ils sont dangereux, mais pour abattre Livius, il en faudrait plus.

Théa acquiesça et Ada termina par :

– Au pire, elle s’en chargera.

– Oui, avec plaisir.

Elle sourit de toutes ses dents la petite rouquine et à cet instant, elle avait l’air de ce que j’avais appris sur elle, dangereuse et mortelle. Du coup, je ne savais plus pour quelle raison je frissonnais, Jacques ou Livius ou Théa, ils me faisaient tous peur finalement.

Je pris le temps de me préparer mentalement à ma rencontre avec Jacques. Théa resterait avec moi. Ada avait réveillé Livius et ils avaient décidé qu’il devait se pointer à l’hôtel lui aussi, chouette, réunion de famille. Une fois que je ne tremblais plus, même si j’avais toujours peur, ma volonté reprenant le dessus, je m’accrochais à Théa et d’un pas hésitant, j’avançais en direction du salon enfonçant mes ongles dans le bras de Théa qui ne me lâchait pas.

Je le vis. Il était debout dans le salon et regardait le lac par la fenêtre. Superbe comme dans mon souvenir, il était blond, grand et d’une musculature qui m’avait toujours impressionnée. Vous savez les tablettes de chocolat dont on rêve un peu toutes, lui, il les avait. J’avais un pincement au cœur en songeant qu’il m’avait menti sur ce qu’il était tout ce temps, moi qui pensais qu’il avait juste mauvais caractère. Il tourna la tête vers moi et je vis, oh un minuscule instant, ce qu’il était, un guerrier venu pour vaincre. Il s’avança vers moi, les bras grands ouverts, un sourire éblouissant sur les lèvres. Théa s’interposa d’un coup et c’est elle qui lança la discus­sion.

– Recule, Bersek !

Il s’arrêta, baissa les bras et la regarda attentivement avant de cracher dédaigneusement.

– Une ondine.

– Pas une, je suis LA Théodora.

Dit comme ça avec cette voix emplie de pouvoir et de confiance ce simple prénom sonnait comme un avertissement, ce qu’il était. La Théadora, une ondine puissante et incroyablement sauvage, enfin, c’était avant Théa. Il le prit pour ce que c’était puisqu’il recula d’un pas en plissant les yeux.

– Je vois que tu as un garde du corps, me siffla-t-il.

– Non, j’ai une amie.

Ma voix n’avait pas tremblé et Théa, sous mon commentaire, était encore plus fière que la se­conde d’avant. Jacques avait le regard troublé et pas franchement convaincu. L’air était glacial et je me disais que la conversation que je souhaitais, n’aurait jamais lieu alors que la confrontation que vou­lait Théa, semblait bien partie pour avoir lieu, elle.

– Je vois que tu es bien entourée. Je ne me doutais pas qu’en t’installant ici avec tous ces renégats, tu apprendrais la vérité, je les pensais plus intelligents et prudents. Ça ne change rien, je suis venu te récupérer.

Voilà, il ne faisait même plus semblant d’être poli ou vaguement humain. Il me faisait penser à Da­vid et mon estomac se serra. Ma petite voix, tiens qui revoilà, me soufflait de lever la tête et de ne rien montrer de ma peur. Oui, super facile à faire alors que tout ce que je voulais, c’était dis­paraître dans le plus petit trou de souris, si possible de l’autre côté du monde. Je n’avais pas trop le choix, je devais faire face. Après un instant de réflexion, je calquais mon comportement sur celui de Théa, en bien moins impressionnant.

– Je ne t’appartiens pas. Je ne t’ai jamais appartenu et si je devais appartenir à quelqu’un, ce ne serait pas à toi, mais à celui que j’ai choisi.

Ma voix tremblait un peu, mais restait ferme, ouf. Je me concentrais pour ne pas laisser mes mains trembler et surtout pour ne pas faire demi-tour pour m’enfuir. Ce que tout mon corps rêvait de faire. Je le regardais, ses yeux bleus n’avaient plus rien de ceux que j’avais tant vu et admiré alors que nous étions en couple, plus de douceur en eux, mais de la dureté et de la fureur. Il était le même homme, mais je voyais des diffé­rences subtiles comme pour les habitants du coin. Savoir leur vraie nature me permettait de la distin­guer en dessous des traits humains. Je n’étais pas sûre que ce soit un avantage à ce moment.

Il me détaillait de la tête au pied. Il me jaugeait et je voyais parfaitement bien dans sa manière de me regarder que pour lui l’affaire était déjà réglée. Il ne me laisserait pas ici et pour lui, j’étais déjà dans l’avion du retour à ses côtés.

Non, je ne paniquais pas, c’était bien pire. C’est alors que ma pe­tite voix me souffla que je devais mettre mon collier en avant. Il me fallut un moment pour me souve­nir que le petit hibou qui vivait sur ma peau était l’emblème de Livius et montrait aux autres vam­pires que je lui appartenais, enverrait-il le même message à Jacques ? La seule manière de faire qui me vint en tête, fut de jouer avec. Ça marcha au-delà de mes espérances. Les yeux de Jacques s’y ac­crochèrent, ses sourcils se froncèrent et il grogna, toujours furieux.

– Vampire, qui ?

Puis, il me regarda bien en face avec un rictus en ajoutant.

– Aucun mâle ne pourra t’éloigner de moi. Pas plus que la mort liquide dont tu te prétends l’amie.

Les mots froids tombaient entre nous. Je m’attendais presque à entendre un boum ou deux lorsqu’ils toucheraient le sol mais, non, rien ne se produisit. Je campais sur ma position, le menton levé. Du coin de l’œil, je remarquais que Théa flottait à quelques centimètres du sol. Si mes souvenirs étaient bons, c’était le signe qu’elle se préparait à se battre. Je maintenais le regard de cet homme que j’avais profondément aimé et qui devant moi n’était plus qu’un étranger. Je refusais de me montrer plus faible que je ne l’étais. Aujourd’hui, ni lui, ni moi n’étions les mêmes, je savais et lui se montrait sous son vrai jour.

– Je ne prétends pas qu’elle est mon amie, elle l’est tout simplement. Pour être bien précise, elle vit avec moi ainsi que mon autre amie Ada qui t’as conduit jusqu’ici. Comme tu t’en doutes, c’est une louve rouge. Tu vois, ma vie ici me convient. Je ne partirai pas, jamais, et encore moins avec toi.

Pas mal du tout, ma Sophie, clair et net et sans trembler, t’es une championne ma grande, mais pense à respirer ce serait mieux, me susurra la petite voix. Plus qu’à porter le dernier coup. vas-y ma grande ne le loupe pas.

– Tu as perdu tout droit sur moi en me giflant et aujourd’hui je ne suis plus cette gamine qui t’adorait. Maintenant je te laisse le choix, tu t’en vas sans faire d’histoire ou mon mâle comme tu dis et mes amies t’y aideront.

Respire idiote ! Je soufflais, fière de moi.

Il s’avança alors avec une vitesse incroyable et voulu me saisir le poignet, mais j’avais reculé d’un pas et Théa était déjà placée entre nous.

– Tu vas arrêter tes conneries. Tes parents sont d’accord. Tu vas renter avec moi et faire ce qui était prévu, m’épouser. Je ne te laisse pas le choix. Tu n’as pas ton mot à dire. Tes parents et moi avons déjà tout prévu, cesse de faire la gamine.

Sa voix grondait de rage et je savais que l’argument de mes parents était vrai. Ils devaient m’avoir déjà marié avec lui et prévu une flopée de petits-enfants, mais je n’étais plus celle d’avant. Je voyais dans ses yeux ce qu’il pensait vraiment et je savais qu’il allait me tuer si je persistais à lui te­nir tête. Bon ben, je persistais.

– Non.

J’avoue, ce simple mot lancé au visage furieux de mon ex, me demanda bien plus de courage que traverser le monde pour finir ici m’en avais demandé. Je serrais les poings pour me rassurer, je me labourais la paume avec mes ongles sans m’en rendre compte mais, au moins, j’arrivais à dévier mon esprit de la monumentale trouille qui envahissait toutes mes cellules et qui n’allait pas tarder à me paralyser. Il le sa­vait, il le sentait, j’en étais sûr.

Chapitre 19

Je me sentais de plus en plus tendue et je ne voyais pas comment je pourrais raisonner Jacques.

Bonjour, lança la voix faussement joyeuse d’Ada.

Je sursautais, mon cœur manqua plusieurs battements, elle faillit me faire mourir de peur, mais je n’osais pas lâcher Jacques des yeux, car lui aussi me fixait sans ciller.

Ce n’est pas avant de sentir une main se poser sur ma taille et des lèvres effleurer mon cou que je me rappelais qu’elle avait été le chercher, sa main se posa à plat sur mon ventre pour me faire reculer, juste assez pour que je sente son corps se coller au mien. Les lèvres dans mon cou laissèrent passer ses dents et il érafla ma peau. Je le sentais sourire et je vis un chan­gement dans le regard de mon ex. Livius me tenait encore plus serré contre lui. Son autre main remontait doucement le long de mon bras et son souffle sur ma nuque me faisait frisonner. Tout mon corps se détendit et je penchais la tête en arrière contre son épaule. J’étais sauvée. Je laissais échapper un soupir de soulagement et lorsque sa main quitta mon bras pour venir saisir ma gorge, je le laissais faire en fermant les yeux.

– Si tu pouvais gémir, ce serait encore plus convaincant, me souffla Livius au creux de l’oreille.

Je gémissais alors qu’il glissait sa langue le long de ma gorge. Pas parce qu’il me l’avait demandé, mais bien parce que la sensation de son corps contre le mien et celle de sa langue sur ma peau me faisait réagir. Je n’avais pas encore signé pour devenir nonne, je vous signale, pas encore et ce que mon corps me renvoyait en sensations, me prouvait clairement que je ne signerai jamais. Du coup mon gémissement n’avait rien de forcé ni de faux, mais plutôt tout de celui de plaisir que seul un amant devrait entendre. On accusera l’adrénaline…

J’entendis gronder de deux manières différentes, une, était de désir, l’autre de colère. Je ne voulais pas ouvrir les yeux. Je n’avais nulle envie de voir qui d’autre était dans la pièce. Je voulais rester seule dans ma bulle avec Livius mais le grognement de colère se transforma en fureur et m’obligea à re­venir sur terre.

– Vous avez un problème ? Demanda Livius d’une voix calme.

Et amusée ? Oui, il trouvait cela drôle, il me lâcha, me retourna et m’embrassa. Il m’embrassait et merde! Il embrassait terriblement bien et je le laissais faire, pire, je participais. J’étais fichue. Comment retrouver une relation normale, enfin normal pour nous, après ça ? Quoique le seul et unique neurone qui restait en état de réfléchir avait décidé que finalement, on s’en fou de l’après. Il m’engageait à profiter, à fond, du moment présent. J’en profitais donc passant mes doigts dans ses cheveux et en collant le moindre centimètre de mon corps au sien. Le gémis­sement qui s’échappa alors de mes lèvres n’exprimait rien de moins que l’envie que j’avais ignoré depuis plus d’un an. J’oubliais où j’étais, j’oubliais qui était présent, je goûtais avec gourmandise tout ce que Livius m’offrait. C’est lorsque l’une de mes jambes se leva pour s’accrocher à lui qu’il me relâcha, bien trop vite à mon goût et m’ordonna, oui, ordonna !

– Reste à côté d’Ada ! Je dois discuter avec cette chose.

Il me repoussa. Mon esprit se cracha par terre et mon corps obéit automatiquement. Je rejoins Ada qui regardait attentivement le plafond en souriant. J’étais tellement à côté de la plaque que je lançais un regard au plafond pour comprendre ce qu’elle regardait, avant que ma petite voix se fiche royalement de ma gueule et que je tilte sur le pourquoi du comment. En deux secondes, mes joues se transformèrent en phares rouges et brûlants et je me liquéfiais de honte. La meilleure preuve qu’elle était mon amie, fut qu’elle ne fit aucun commentaire sur ce qui venait de se passer, rien de rien.

Le combat de coq qui se passait au fond de la pièce, me rendit mes esprits. Livius se tenait en face de Jacques et se présentait tranquillement, sans élever la voix et sans avoir l’air impressionné ou mal à l’aise, bien au contraire. Il ne tendit pas sa main, mais se plaça à quelque centimètre de Jacques qui ne bougeait plus et ce qui m’étonnait le plus c’était que son regard avait passé d’arrogant à mal à l’aise, je voyais presque de la peur. Ada retrouvant la parole me disait :

– Il était impossible que ton ex ne connaisse pas Livius de réputation même s’il n’a pas reconnu le symbole à ton cou et n’a pas vu tout de suite qui t’embrassait. Il ne peut plus ignorer qui lui fait face. Théa sera déçue de ne pas pouvoir le tuer, mais je ne pense pas que ce mec s’en sorte sans problème. Livius tient trop à toi.

Je regardais Théa du coin de l’œil, elle avait vu mon regard et venait vers nous. Elle avait une mine boudeuse, sa proie venait de lui échapper. Elle tapait des pieds, les mains enfoncées dans les poches, elle semblait si déçue que je me mis à rire. Hé oui, la tension, la peur, le stress ressenti depuis le matin avait décidé de sortir sous forme de rire devant la mine de ma copine trop déçue de ne pas pouvoir tuer gaiement mon ex alors que les deux trucs débordant d’arrogance se jaugeaient au fond du salon.

Li­vius fut près de moi en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire.Il me prit dans ses bras et me fit tournoyer avant de m’embrasser fougueusement. Il me chuchota un t’es folle, mais génial puis me repo­sait et se tournait vers Jacques.

– Tu vois elle est tellement sûre qu’elle est mienne qu’elle rit à l’idée que tu puisses penser qu’elle t’aime encore. N’est-elle pas adorable ?

Puis, d’un ton bien plus sombre, en se rapprochant de Jacques, il précisa :

– Elle m’appartient.

Il avait à peine fini ses mots que Jacques s’élançait vers moi et s’écrasait à mes pieds. Pas tout compris moi, alors qu’il se relevait, je vis que son nez était en sang et qu’une balafre ornait sa joue. Rapide, ce fut. Jacques essuyait le sang qui coulait sur son visage, mais au lieu de reculer, il se jetait sur Livius et fini à terre avec une nouvelle coupure, au bras cette fois-ci. Il reculait, furieux et moins sûr de lui qu’à son arrivée, mais pas encore décidé à laisser tomber.

Alors, je sentis l’air autour de moi s’épaissir, devenir irrespirable, sans que je comprenne pourquoi. Ada disparut de mon champ de vision, enfin, elle ne disparut pas vraiment puisqu’un loup aux ba­bines retroussées l’avait remplacée. Puis j’entendis la chanson qui sortait des lèvres de Théa alors qu’elle s’élevait comme prise d’un ouragan qui ne touchait qu’elle. Cette chanson me donnait envie de vomir, quant à Livius, il restait immobile. Il n’aurait pas eu l’air plus calme s’il avait été dans son fauteuil à la maison. Il m’énervait de calme.

Devant moi, l’homme que j’avais aimé au point de vouloir l’épouser avait une fourrure épaisse et blanche qui le recouvrait et son corps semblait devenir flou, mal défini. Il ne se transformait pas aussi rapidement que ma louve, mais petit à petit, la forme d’un ours devenait tangible. Un ours im­mense debout sur ses pattes arrière qui répondait au grognement de la louve par un encore plus fort. Mince, il était terrifiant.

Ma petite voix se fit entendre, elle me fit remarquer que là je devais me calmer un peu. Tu n’as pas eu peur d’Ada en loup. Tu n’as rien dit quand Théa, c’est mis à voleter alors ta gueule, un ours pfff. Tu ne vas pas faire l’enfant. Ce n’est qu’un ours.

Mouais, mais un ours de plus de deux mètres qui n’avait pas l’air ravi et prêt à tailler en pièce mes amis et c’était de les perdre qui me faisait le plus peur. L’idée qu’ils se battent et soit blessé à cause de moi, me terrifiait encore plus que l’ours qui se dressait devant moi. Je hurlais.

– Jacques, ça suffit, arrête tes conneries !

Stop, pause, c’est moi qui ai hurlé ? Mais heu, il me prend quoi ? Non, parce que là-dedans j’étais quand même la seule qui risquait sa peau. Les quatre autres seraient peut-être blessés, mais moi… Mais bordel qu’est-ce qui m’avait pris ? Au secours ! J’avais envie de me frapper la tête contre un mur pour me remettre les idées en place et faire taire ma petite voix qui hurlait de joie dans ma tête en disant : vas-y mets en leur plein la vue. T’es la meilleure !

Bien sûr, ta gueule la voix, non mais te jure !

A première vue, il n’y avait pas que moi qui en étais surprise parce que plus un bruit ne se faisait en­tendre et que quatre paires d’yeux étaient braqués sur moi. Ils avaient l’air franchement estomaqués. Ben quoi, une petite humaine qui remet au pas quatre dangereux tueurs, à peine de quoi se prendre la grosse tête, non ?

Franchement non, je n’en menais pas large. Je ne me prenais pas pour ce que je n’étais pas. Non, je suis incapable de me battre contre eux, pas la moindre chance de m’en sortir vivante si le cas se présentait. J’avais juste eu un coup de gueule et je le regrettais déjà.

L’ours en face de moi devenait trouble et la louve sur mon côté avait perdu tous ses poils, en quelques instants les deux métamorphes étaient redevenus humains et me fixaient.

– Qu’est-ce que tu es ?

La question maintes fois posée venait cette fois de la bouche de mon ex. J’allais finir par croire que je n’étais pas humaine. Par contre, de là à penser que ma petite personne avait des pouvoirs extraordinaires, c’était risible comme si je pouvais faire plier les dingues qui peuplaient ma vie simple­ment en hurlant. Ridicule et même plus, ce n’était que par surprise que je les avais eus, rien d’autre. La petite chose que j’étais avait osé crier et c’était tellement inhabituel que ça les avait stoppés. Enfin pas tous, Théa était toujours au centre de sa tornade personnel. C’était risible, mais ça avait fonction­né. Le retour de visages humains autour de moi me fit du bien, sincèrement, je me sentais moins pe­tite, moins démunie, pas sauvée, mais mieux.

– Ça ne te regarde pas.

La réponse prononcée calmement venait de Livius, Ada me soufflait à l’oreille.

– Ne dis rien. Ne dis rien, laisse-le parler.

Mais franchement, ce sous-entendu sur ma soi-disant face cachée et non hu­maine ne me plaisait pas. Il y eut un duel de regard, le doute enflait dans celui de Jacques. Un truc lui échappait, il le sentait bien, mais ne voyait pas quoi.

– Je te croyais humaine souffla-t-il, je n’ai jamais senti que tu ne l’étais pas.

– On n’a jamais dit que les Bersek étaient les plus douées pour décrypter les énergies. Vous êtes de bon combattants, mais rien de plus.

Ada l’avait dit d’une voix dédaigneuse. Je ne l’avais jamais entendu parler ainsi. Elle n’était pas en colère, dangereuse, oui, mais pas en mode attaque. On aurait dit qu’elle parlait à une limace dégoû­tante. Mais, bon sang, il y avait combien de limaces dans cette histoire ? Note à moi-même trouver une autre analogie. On en revenait à cette idée stupide que je n’étais pas humaine, ça me fatiguait, mais à un point que vous ne pouvez pas imaginer.

Jacques reculait encore, son regard passait de Théa qui continuait à flotter à Ada qui se moquait clairement de lui, puis il se tournait vers Livius qui avait enfilé son masque de « je suis le meilleur et j’emmerde tout le monde parce que moi je sais ». Bref, il avait le visage du grand con de vieux vampire qu’il pouvait être parfois.

– La dernière louve rouge, la mort liquide et le tribun, tous prêts à se battre pour une femelle, c’est plus qu’une énergie quelconque qui m’échappe. Qu’est-elle réellement ?

Il me regardait de la tête au pied. Il me scannait les sourcils froncés. Il était clair qu’il ne comprenait pas ce que j’avais de spécial, lui non plus. Bienvenus au club ! Chers amis, vous qui tenez à comprendre, veuillez prendre un ticket et attendre votre tour pour tenter de percer le mystère et débrouillez-vous sans moi parce que moi, je n’en savais rien.

– Elle est Sophie, ma compagne et amie des deux femelles qui se trouve ici.

Ce fut la seule réponse qu’il reçut et même si j’avais envie de râler sur le pronom possessif et le terme femelle qui me faisait frémir. Je restais tranquille. Ce n’était pas le pire entendu depuis quelques heures. J’attendais que quelque chose se passe, n’importe quoi et si possible vite, ça m’arrangerait. Je me sentais de plus en plus mal à l’aise.

– Je pense qu’il est temps pour nous de rentrer, me dit le fier compagnon que la situation m’avait offerte.

Il passa un bras autour de ma taille, me poussait doucement en direction de la sortie quand Jacques lança :

– Elle reste mienne.

Il tournait en rond avec ses à moi, à moi, à moi. On n’avançait pas là et j’avais envie de dire à Théa : vas-y fait ce que tu veux. Je fermais les yeux, serrant mes paupières le plus fort possible. J’avais l’impression que rien ne permettrait d’avance, il considérait que je lui appartenais, je considérais que non. Livius, je ne savais pas ce qu’il pensait et là, tout de suite, je m’en moquais. Je voulais rentrer chez moi, retrouver ce semblant de normalité qui était ma vie aujourd’hui.

Je me retournais pour faire face, tout en moi se tendit de rage et de ras le bol. Je regardais Théa, bien en face et je m’entendis dire :

– Fais ce que tu veux, là, j’en ai marre.

À part Théa qui me lança un sourire radieux, les trois autres présents eurent l’air surpris enfin plutôt ahuri ou plutôt, oui je dirais qu’ils me regardaient comme si j’étais devenue folle.

Le monde de­vint flou. Une brume épaisse se mit à remplir la pièce, une brume humide et froide. L’ouragan per­sonnel de Théa semblait l’absorber. Elle était petit à petit entourée d’une brume dont les gouttelettes se regroupaient en filet d’eau de plus en plus épais et nombreux. En quelques instants, un torrent tournoyait autour d’elle. Un torrent qui grondait, mais qui n’empêchait pas la chanson basse qui sor­tait des lèvres de la rouquine de se faire entendre. Le son prenait de l’ampleur et l’eau prenait vie en un bras qui avançait vers Jacques. Plus la chanson devenait forte, plus le torrent d’eau grossissait, plus le bras d’eau s’épaississait.

Le Bersek se retrouva enveloppé d’une bulle d’eau qui semblait le coller quels que soient les gestes qu’il faisait. Il étouffait. Il se noyait. Il s’écroula à genoux, ses yeux me suppliant de tout arrêter. La chanson de l’ondine faisait vibrer toutes les cellules de mon corps. Elle semblait répondre à ma rage, à ma peur. Je ne voulais pas que ça cesse. Je voulais le voir mort. Rien d’autre ne comptait plus.

Je ne me re­connaissais pas. Je voulais la paix et si cela devait passer par sa mort, je m’en moquais. Une partie de moi enfuie bien profond se réveillait et avait pris les rênes de mes pensées. Une part sombre que j’ignorais posséder, mais bien réelle en cet instant. Je voulais le voir mort.

Et, Livius m’embrassa.

Un baiser doux, tendre qui me prit par surprise avalant ma colère. S’il avait été exigeant ou passionné, il n’aurait pas atteint cette partie de moi qui voulais juste la paix et le calme. Un baiser fougueux aurait probablement poussé mon côté sombre, mais pas cette douceur, cette tendresse que je sentais sur mes lèvres. Elle me donnait envie de plus de douceur, mais une par­tie de moi refusait de se calmer. Une partie de moi voulait qu’enfin Jacques me lâche et si pour cela il devait mourir, pas mon problème. Une autre partie me suppliait de refuser de passer ce cap, de rester Sophie, la petite humaine toute simple, de renoncer à laisser mon amie tuer encore une fois à cause de moi.

Je crois que c’est plutôt cette idée, lancée par la petite voix qui ne faisait pourtant que murmurer dans les tumultes de mes émotions qui me fit hésiter. Je ne pouvais pas demander ça à mon amie. J’avais déjà été la cause de la mort de David, peut être méritée pour mes amis, mais la punition était déme­surée de mon point de vue. Je ne voulais pas que Théa tue encore à cause de moi alors qu’il y avait d’autres solutions.

Je repoussais sèchement Livius et me concentrait sur Théa décidée à l’arrêter. Le flot qui l’entourait semblait impéné­trable. Je devais réussir à attirer son attention. Je l’appelais du plus fort que je pouvais. Pourtant, elle n’entendait rien entre sa chanson et le bruit de l’eau. Rien ne pouvait pénétrer son ouragan. Je déci­dais sans trop réfléchir de m’approcher. Je m’attendais à devoir contrer le courant de l’eau qui tour­billonnait. Je m’attendais à devoir lutter pour réussir à passer ce barrage tournoyant. Ce fut plutôt comme entrer dans une rivière, oui il y avait du courant, oui je tenais à peine debout, mais j’avançais doucement sans rencontrer la résistance impénétrable crainte. Je ne voyais plus que Théa qui ne voyait plus rien d’autre que sa proie. Je m’approchais en tendant les bras, un pas après l’autre, dou­cement pour ne pas me faire emporter. Une fois passé la barrière liquide, le calme me surprit. L’œil de l’ouragan, là où mon amie dirigeait le courant, était empli de vent, un vent léger et agréablement chaud. Elle ne me voyait pas. Elle ne m’entendait pas. Alors je fis la seule chose que je pouvais faire, je la tou­chais. Je l’attrapais pour la ramener contre moi et je la serrais fort dans mes bras en lui disant douce­ment avec toute la tendresse que j’avais pour elle :

– Arrête il a compris. Je ne veux pas que tu le tues, pas toi, pas comme ça. Je t’aime trop pour te laisser faire, s’il te plaît, arrête ! Je suis tellement désolée de te l’avoir demandé. Tu mérites mieux comme amie.

L’eau retomba d’un coup en me détrempant et je me pris la plus grosse et la plus longue engueulée de ma vie de la part de ma rouquine furieuse.

Elle était furieuse après moi, pas parce que je lui avais demandé de tuer Jacques, pas non plus de lui avoir demandé d’arrêter, mais totalement hors d’elle que je puisse penser un seul instant que j’étais une mauvaise amie. L’ordre des priorités de Théa n’était vraiment pas le même que le mien. Je la laissais hurler, pester, râler, me maudire jusqu’à ce que le calme fit son retour. Elle était rouge de colère, mais n’avait plus de voix. J’avais les oreilles qui sifflaient et les trois autres avaient des yeux ronds et des bouches béantes.

– Waou, fit Ada.

– Eh bien, fit Livius.

– Merci ! Souffla Jacques.

Du grand n’importe quoi ! Et moi ? Moi, je sautais sur Théa pour l’étouffer dans mes bras en lui as­surant que plus jamais, jamais de toute ma vie, je ne lui demanderais quelque chose de semblable. Je tenais trop à elle. Je dis le tout en pleurant à chaudes larmes.

Jacques restait étendu par terre à reprendre son souffle, Ada se tenait à côté de Livius et tous les deux me regardaient d’un drôle d’air. Je relâchais Théa et me tournais vers Jacques.

– Tu repars demain et tu ne reviens plus. Dis à mes parents que tout va bien pour moi que je suis heureuse. Que j’ai des amies et un ami que je leur présenterai si les choses deviennent sérieuses. Que ce sont des gens bien et que tu les as trouvés sympathiques. Si j’apprends que tu as fait la moindre remarque désagréable sur l’un d’eux. Je ferais en sorte que plus jamais tu ne puisses le faire. Suis-je assez clair ?

Il se releva et me fixait, toujours aussi furieux.

– Tu… commença-t-il.

Et je me mis à hurler.

– Non, je ne t’appartiens pas. Non, plus jamais je ne serais tienne. Je suis ici et j’y reste, je te déteste, comprends-tu bien, tu es un monstre, un salaud.

– Monstre, me coupa-t-il, et elle ?

Sa main montrait Théa. Je hurlais encore plus fort, poussée par ma petite voix qui jouait au coach dans ma tête, je m’étonnais moi-même, mais on ne touchait pas à mes amis.

– Elle est mon amie, j’ai confiance en elle et je t’emmerde. Tu n’es rien de plus qu’un abruti qui pense que la force permet tout. Je me fous du nombre de morts qu’ils ont fait. Je me fous de leur passé. Je me fous de ce qu’ils sont. Aucun d’eux ne m’a frappé. Aucun d’eux ne m’a donné d’ordres.

Bon d’accord ce n’était pas tout à fait vrai, on n’allait pas se prendre la tête pour des détails, je continuais alors que ma voix montait dans les aigus.

– Ils m’ont accepté tel que j’étais sans me dire que je n’étais rien ou pas assez ou trop. Eux, ils m’aiment réellement. Eux ont pris soin de moi. Eux m’ont protégé. Eux, je les aime, pas toi.

Je crachais les derniers mots en reprenant ma respiration pour continuer, mais je n’en eus pas le temps. Je le vis avancer, je vis ma mort dans ses yeux. Je n’avais pas le temps de bouger pour l’éviter. Je paniquais.

Je vis du sang qui coulait de sa bouche. Ses yeux remplis de fureur se voilèrent, ses genoux se plièrent. Il était à genoux devant moi sans que je comprenne comment. Avec lenteur, il s’écroula sur le côté, mort. Ça n’avait duré qu’un instant, un battement de paupière, je n’avais rien vu, rien compris, mais Jacques était mort. Le silence était solide autour de moi. J’avais l’impression que l’air était devenu si épais que j’arrivais à peine à respirer.

Je relevais les yeux du corps à mes pieds en remontant le long des jambes qui se tenaient derrière. Je m’arrêtais un instant sur un long couteau couvert de sang, puis sur la main qui le tenait, puis sur le visage de Livius droit devant moi. La rage déformait son visage, aucune autre émotion n’était visible. Il était juste fou de rage. Le silence s’éternisait. Rien ne bou­geait, puis Ada parla.

– Mince, je n’ai même pas eu le temps d’intervenir.

– Fais chier, il est trop rapide, propre et sans bavure, beau boulot, approuva Théa.

Elles avaient toutes les deux la voix bougonne. Je me tournais pour les regarder. Elles s’étaient rapprochées pour regarder de plus près, sans gêne. Je soupirais, je recommençais à respirer.

– Il aurait pourtant mérité de souffrir un peu plus, grinça Ada.

Voilà, rien de plus à dire, juste flûte trop rapide et trop bien fait, je te jure, je ne m’y ferais jamais.

– Préviens Albert ! Ordonna Livius.

Ada s’empara de son téléphone et discuta tranquillement avec le dénommé Albert. Elle parlerait de sa liste de course qu’elle ne serait pas plus émue. Il fallait vraiment que je m’enfonce dans le crâne qu’aucun de mes amis n’était tout doux, sinon ce genre de réactions allaient continuer à me mettre dans tous mes états. Et puis franchement, c’était la première fois que je voyais un homme, enfin non, enfin si, bref, c’est la première fois que je voyais un mort et je ne le prenais pas aussi bien que mes amis. Ben ouais, je m’effondrais, je m’évanouissais, Black out total. Vous pensiez quoi ? Que je prendrais tout ça tranquillement ? Ben non, je n’avais rien de la tueuse à sang-froid. Je n’étais qu’une petite humaine stupide.

Je ne touchais pas terre, des bras me saisir et m’allongèrent sur le canapé. J’ouvris les yeux pour voire trois paires d’yeux qui m’observaient avec appréhension. Je bougon­nais, agitais la main pour les faire reculer et me redressais lentement. Une fois assise, c’est un quatrième regard qui me troubla.

Un grand type au crâne rasé était debout quelques mètres plus loin, sa peau sombre s’ornait de tatouages et mes neurones pédalaient pour trouver d’où ils l’avaient déjà vu. Ils pédalaient dans le vide, je le reconnais, ils avaient eu leur compte. L’homme regardait la scène qui se passait devant lui, ses sourcils se levaient de plus en plus, preuve que le spectacle était assez surprenant, mais surtout ses yeux passaient sans s’arrêter sur l’équipe qui m’en­tourait. Remarquant que je louchais par-dessus leurs épaules, ils se retournèrent.

– Pas trop tôt, il ne fallait surtout pas te presser.

C’est Ada qui houspillait le nouveau venu.

– C’est qui ? murmurais-je.

– Alfred, le propriétaire de la station-service. Tu l’as déjà vu !

Oui, je l’avais déjà aperçu, enfin surtout ses pieds qui dépassaient parfois des voitures qu’il réparait, mais sans plus. Il ne figurait même pas dans un chapitre de mon livre, alors ma question suivante était, de mon point de vue, logique, pas aux leurs, vu les haussements d’yeux qui me firent face.

– Et pourquoi il est là ?

– Le clan Bersek est sous la responsabilité des miens quand ils quittent leur territoire.

Sa voix était grave et tranquille comme toute son apparence d’ailleurs, si on exceptait ses sourcils le­vés. Il nous laissa pour se planter au-dessus de Jacques et le souleva par la veste, le jeta sur ses épaules et sortit. Voilà, comme si de rien n’était et sans plus de commentaires. C’est Ada qui me fournit les explications

– Il va s’occuper de tout, prévenir la famille et leur expliquer ce qui s’est passé, décider avec eux ce qu’il faut faire du corps, prévenir le clan et faire les démarches pour que la disparition de ton ex soit expliquée. Je pense que ce coup-ci un accident d’avion serait une bonne façon d’éviter toutes les questions. Il a l’habitude de gérer, ne t’inquiète pas ton nom ne sera même pas pro­noncer.

– Heu, si quand même tout le monde savait qu’il venait me voir.

– Tu joueras l’émotion au pire, désolée pour lui, pour ses parents, mais rien de plus.

Mais bien sûr, tout simplement, sans me prendre la tête, elle rêvait. D’un mouvement de main, elle écarta mes protestations à venir.

– Nous ne sommes pas humains, tu te souviens ?

Oui, bon d’accord, ça finira bien par me rentrer dans le crâne, un peu, un jour.

– Allez on rentre, je passe prévenir Mona.

Voilà, on range Sophie et les grandes personnes gèrent le reste, mais comment allais-je pouvoir avaler ce qui s’est passé ?

Je traversais dans une sorte de brouillard les premiers jours puis au fils du temps ma nouvelle nor­malité repris ses droits. Avoir Ada et Théa comme amie aidait bien, Livius, lui disparaissait des se­maines durant, revenait quelques jours avant de repartir.

Il m’a fallu des semaines pour digérer la mort de Jacques. Comme Ada l’avait envisager, la version officielle fut l’accident d’avion. Mes parents me téléphonèrent pour me dire combien ils étaient désolés pour moi que ce drame arrive au moment où, enfin, nous allions nous réconcilier. Du moins c’était ce qu’il avait prétendu et me redire une centaine de fois qu’ils comprenaient que je préfère rester ici, loin des souvenirs. Je jouais sans trop de mal la fiancée choquée par la mort de Jacques, choquée je l’étais réellement, mais pas pour ce que s’imaginait ma famille. Tout avait été réglé et géré par Alfred d’une main de maître.

Une nouvelle routine s’installait, j’avais repris le travail et James me faisait faire l’inventaire entre deux clients, ce surcroît de travail me sortait de mes pensées négatives. Les repas du mardi avaient repris et le chouchoutage intensif prodigué par mes amis finissait doucement de me ramener à la vie. Je me sentais mieux, mais je m’en voulais toujours alors que pour tout le monde rien de grave ne s’était passé, différence énorme de manière de voir ce qui venait d’arriver, mais j’allais de l’avant.

Chapitre 20

À part une certaine ouverture d’esprit, acquise un peu de force, auprès des deux folles qui me servaient d’amies, la plus grande différence dans ma vie, était que le comportement des habitants avait bien chan­gé. Je n’étais plus l’étrangère, je n’étais plus une petite chose sans défense. J’en eus la preuve quand le mois d’octobre pointa son nez et que Suzanne me remit d’office derrière le stand de tarte, encore. Cette fois-ci, ce n’était plus parce qu’on ne me connaissait pas que les clients venaient acheter en grande quantité et rapidement mes tartes, mais au contraire pour éviter de me contrarier, et donc de contrarier mes amis, du moins c’est ce que prétendit Suzanne.

Je dois avouer que de voir Suzanne et Ada mourir de rire en me le disant fut un tantinet désagréable, entendre Théa assurer qu’ils avaient bien raison de se méfier avant d’imiter son fameux Conti-Dracula susurrant à tous les passants « je vais te manger », fut des plus hilarant. Nous pleurions toutes les trois de rire alors qu’elle restait sérieuse en s’enroulant dans la nappe qui lui servait de cape et qu’elle s’en retournait à son stand de trucs bizarroïdes.

Les tartes vendues, Suzanne ravie me laissa pour aller s’occuper de son mari qui avait disparu de­puis un moment, plus attiré par la bière que par les tartes. Ada étant occupée avec ses chers touristes adorés, non, elle n’en avait dévoré aucun, enfin à ma connaissance. J’allais soutenir Théa à son stand ou l’emmerder selon elle.

Je plaide coupable, mais l’entendre doubler les prix, sans broncher le moins du monde, me faisait grincer des dents. Je lui faisais perdre des ventes selon elle. Elle me poussa loin en m’ordonnant d’aller pourrir la vie de quelqu’un d’autre et qu’elle me retrouverait plus tard, le tout dans un grand éclat de rire.

Ce que je fis me baladant pour la première fois sans garde du corps et sans avoir l’impression de risquer quelque chose. Le souvenir de David ne me revint qu’au moment du feu d’artifice, vite remplacé par les rires de mes amies.

Ma seule contrariété venait des absences de Livius. Bon d’accord notre relation n’était pas clair, pas simple, mais il avait toujours été là et sa présence me manquait, je n’y pouvais rien. D’un autre côté, Conti avait pris en douceur une place lors de nos petites bouffes du mardi soir et se mon­trait beaucoup moins vieux-jeu que prévu. Il supportait de mieux en mieux les remarques ironiques de Théa que je soupçonnais d’avoir toujours pour lui un petit faible, ce qu’elle niait absolument. Le seul problème de Conti était qu’il ne pouvait pas participer au repas et se sentait parfois comme le vieil oncle édenté qui attend sa purée, enfin, c’est Théa qui le qualifiait ainsi. C’est au cours de l’hiver qu’avec Ada nous avons joué aux petits chimistes pour aromatiser la nourri­ture liquide du pauvre oncle Conti. Ce ne fut pas à chaque fois une réussite, j’en conviens. Ils jouaient le jeu et les fous rires que ces grimaces de dégoûts produisaient resteront dans les annales.

Nous avions fini par trouver de quoi lui faire plaisir et il nous suivait entre entrée et dessert avec de petites quantités de sang goût fraise, chocolat ou café, ses préférés. Lorsque Livius était présent, une fois sur deux environ, il refusait avec obstination de tester nos créations et regardait Conti avaler avec plaisir ce qu’il qualifiait de sacrilège avec une mine dégoutté. Mine que Théa appelait sa tête de phobique de la nouveauté avant de préciser que certains vins tournent au vinaigre en vieillissant, heu­reusement d’autre devenaient des grands crus, ce qui faisait sourire Conti de toutes ses dents.

À Noël l’invasion fut totale, quarante-deux loups, ma famille d’adoption, ma sœur ondine, un patron sorcier, deux papa-vampires et moi. Si le nombre continuait à augmenter il faudrait pousser les murs. Là, les meubles étaient entassés dans une des chambres de l’étage. Les tables serrées au maximum et les sardines, pardon les invités, avaient juste la place de respirer.

Au cours de la soirée, j’avais tenté à plusieurs reprises d’ouvrir mes cadeaux arguant que nous étions le lendemain et que la tradition serait respectée, mais rien n’y fit.

Oui, je sais, je veux que l’on me res­pecte comme l’adulte que je suis, pourtant, Noël me faisait redevenir petite fille, c’est comme ça. Et puis j’avais reconnu les fameuses boîtes à biscuits que finalement j’adorais. Biscuits et écharpes avec bon­nets seraient cette année encore mes cadeaux, trois ans et hop, voilà une tradition qui se crée toute seule.

La soirée se finit à l’aube. Personne ne marchait plus très droit. Ha, bonne nouvelle, on avait enfin cessé de surveiller ma consommation d’alcool. Ce qui pour moi, était une vraie avancée.

Théa avait emménagé pour l’hiver ou pour toujours, je n’en étais pas bien sûr. J’en étais ravie, mais elle éparpillait ses affaires comme le petit Poucet ses cailloux et passait des heures sous la douche. Ça me rendait folle ! J’appréciais la vie qu’elle mettait dans la maison avec ses fous rires et je ramassais presque sans râ­ler ce qu’elle s’obstinait à semer.

Ada avait réintégré son chez-elle chéri, mais passait régulièrement pour nos marathons séries. Je m’étais inquiétée. J’avais peur qu’elle pense que Théa prenait toute la place. Ada m’avait rassu­rée, elle aimait son indépendance. Certes les loups vivent en meute, entre le clan des loups très présent en ville et son oncle, elle se sentait déjà assez entourée pour ne pas avoir envie de vivre en colocation surtout avec la pagaille que semait Théa avait-elle précisé puis elle s’était moquée de mes envies de calme pas vraiment respectées, elle n’avait pas tort.

Voilà trois ans que j’étais arrivée ici, voilà trois ans que ma vie avait pris un étrange tournant, riche d’amitié, sombre par le passé et le caractère de mes amis, cependant, rempli d’amour et de tendresse. J’avais fini par intégrer que le monde n’était pas tel que je l’avais pensé pendant plus de 26 ans. Il était bien plus riche. James m’avait fait comprendre que je n’avais fait que soulever le voile, mais soyons sérieux, je trouvais que ce qui avait été dévoilé me suffisait pleinement et je ne souhaitais pas en savoir plus.

Il faut toujours se méfier de ses souhaits.

Les choses sont devenues plus compliquées pour moi en mars. Pas ma faute, je tiens à le préciser, mais par le besoin protectionniste de Livius qui avait atteint des sommets et le rendait invivable, même pour Théa et qui nous avait toutes mises sur les nerfs. Il m’avait réveillé en pleine nuit pour discuter de ce que je devais faire ou pas plusieurs fois par semaine. Il avait fini de me rendre dingue en me secouant encore une fois au milieu de la nuit pour de mon point de vue me pourrir mes nuits, du sien pour me prévenir qu’Ada allait revenir à sa demande et qu’il serait absent deux semaines, colloque vampirique en cause. Il avait mis la moitié de la nuit pour m’expliquer ce qu’il comptait organiser pour ma sécurité.

Je vous explique, sa résurrection avait créé un mini séisme. Il n’était pas le plus vieux vampire en vie, cependant il faisait partie des dix plus vieux, ça Théa avait suffisamment insisté dessus pour que je comprenne.

Un conseil des dix régissait la totalité des clans vampires, un peu comme celui des huit qui régissait la ville sauf qu’eux croyaient en la démocratie, les trucs à dents longues beaucoup moins. Sa résurrection avait donc chamboulé l’ordre du conseil, crée un mini drame politique et secoué le cocotier en pierre du flegme vampirique. Après de longues discussions et remises en ques­tion, il fut décidé de lui rendre son rang enfin pour être précis, il reçut l’ordre de réintégrer son rang. Réintégration qui se ferait en grande pompe la semaine prochaine. Une semaine nécessaire pour res­pecter un protocole vieux et rigide et pompeux.

Il serait donc absent et dans sa tête d’anxieux papounet-vampire-protecteur, rôle qu’il s’était attribué tout seul, il lui fallait donc renforcer la sécurité ce qui me saoulait et pas que moi. Théa fomatait son meurtre dix fois par jour et disait à voix haute combien sa disparition ne saurait tarder. Ada tentait de rester neutre, par contre, elle avait trouvé un moyen de faire connaître avec humour ce qu’elle ressen­tait. Elle portait une veste avec Team Sophie peint dans le dos, sans dire un mot plus haut que l’autre. Il ne nous trouvait pas drôles. On le trouvait lourd. Conti avait même fini par lui propo­ser de dormir au pied de mon lit pour qu’il se calme. Va comprendre, il s’est pris une droite de Li­vius. Ada avait ajouté le symbole peace and love sur l’avant de sa veste et Théa avait proposé que je dorme dans la cave pour le rassurer. Elle était prête à m’enchaîner pour calmer le vampire. Bref, on était tendu.

Le week-end précédent le colloque des sangsues aux dents longues frisa le grand n’importe quoi. Alors que j’étais gavée de conseils sur la sécurité : ferme les portes à clefs, même celle de ta chambre, contrôle que les fenêtres soient toutes fermées correctement, etc. Théa lui fonça dessus, l’attrapa par le col et le tirait en pestant dans la cave. Ada et moi en avions conclu qu’une discus­sion animée allait avoir lieu et Ada alla chercher du pop-corn pour, à défaut de voir, profiter du son. Nous n’avons pas réagi aux cris, mais le bruit de cascade qui nous parvint nous inquiéta. Lorsque avec Ada nous avions ouvert la porte une Théa furieuse en jaillit en râlant. La cave était ravagée enfin, inondée serait plus juste.

– C’est chiant à noyer un vampire !

Nous n’en sûmes pas plus. Ada avait haussé les épaules et retournait au salon regarder la télévi­sion. Elle méritait la médaille d’or du stoïcisme. Je filais à la cave inspecter les dégâts et finis morte de rire en voyant Livius furieux et détrempé au milieu d’un lac souterrain. Deux conclusions s’imposaient : les travaux de la cave commenceraient au printemps et Livius ne pourrait rien en dire et il ne faut vraiment pas énerver Théa.

James débarqua trente minutes plus tard. Ada lui avait envoyé un message. Elle n’avait pas eu be­soin de voir l’état de la cave avant de demander de l’aide à qui de droit. Il regarda le désastre et s’occupa d’évacuer l’eau, Théa ayant refusé. Parfois, c’est pratique d’avoir un sorcier dans ses amis.

Il s’occupa aussi de calmer Livius et pour en finir une fois pour toutes avec cette dispute, lui promis de s’occuper personnellement de protéger la maison.

On n’allait jamais en finir.

Le soir Livius stressait. Théa boudait. James dessinait sur les murs et Ada était allé se promener en annonçant une patrouille autour de la maison et moi ? Moi, je voulais juste dormir. Drôle d’idée…

Je me lançais dans un marathon dvd et juste pour la vie infernale qu’il m’avait fait endurer toute la se­maine, je regardais Twilight, Je vous fais grâce de ses commentaires. Théa finit par me rejoindre sur le canapé. James intrigué se mit à regarder debout derrière nous, avant de finir mort de rire et Ada réapparut avec un bol de chips. Elle aimait les films comiques, m’avait-elle, confié un jour. Nous étions quatre contre un. Livius disparut dans sa cave. Enfin, le calme était revenu.

Livius parti dimanche en fin de soirée. Il avait commencé par redonner toutes les instructions de sé­curité possibles et imaginables, mais avait dû éviter de justesse un flot d’eau qui sortait de nulle part selon Théa et enfin, enfin, il nous laissa. Pff !

Je pensais que Théa était la plus épuisée par tant de conseil, mais c’est Ada qui claqua la porte der­rière lui et nous annonça que s’il n’était pas parti elle aurait fini par l’égorger. Ma reine de la zéni­tude ne l’était pas ! C’est soulagée et riante que nous nous jetâmes sur le canapé et toujours riantes que nous choisissions le programme de la soirée, pizza, chips et Sherlock. Ben quoi ? Nous n’étions toujours pas d’accord sur le meilleur des trois.

J’envisageais les semaines à venir comme un camp de vacances un peu dingue. Ada serait avec moi,même à la librairie. Une concession faite au frappa-dingue de la sécurité. Théa nous retrouverait pour les repas de midi. Une semaine fille pleine de rire, le programme rêvé après les jours de faites attention à ça ou à ci que nous avions traversés.

Le jeudi pointait son nez, nous étions toujours en total désaccord pour Sherlock. Rien à faire nous campions toutes sur nos positions. De guerre lasse, j’avais écumé le net à la recherche d’une nouvelle série qui pourrait nous mettre d’accord, Ada trancha avec Supernatural et la guerre du : c’est qui le plus mignon commença.

C’est installée confortablement sur le canapé entouré de mes amies que la semaine gueguerre de filles, connu un arrêt net. Alors qu’Ada rigolait de la manière dont mourait un vampire. Non elle n’avait rien contre, enfin si, mais contre un en particulier. Je commençais à me sentir mal. Une im­pression d’étouffement, un mal au cœur douloureux. Je respirais par à-coups, je me mis à gémir. Pa­nique générale ! Moi, parce que j’avais l’impression de faire une crise cardiaque, mes amies parce qu’elles n’y comprenaient rien. Je tombais à genoux tenant les mains sur ma poitrine, ça brûlait, ça faisait si mal que j’ai bien cru m’évanouir. Je pleurais, je hurlais. Puis je ne pouvais plus que gémir, re­croquevillée sur le tapis tout mon corps me brûlait et chacune de mes cellules hurlaient. J’avais l’impression de mourir et que l’on m’arrachait le cœur.

D’un coup la douleur cessa. Je pouvais à nouveau respirer. Je me sentais vide, tous mes muscles râlaient, mais je pouvais à nouveau respirer. Je reprenais mon souffle doucement et mon collier se détacha. Mon collier se détacha et tomba sur le tapis. Je le regardais sans comprendre. J’étais étourdie. J’étais mal à l’aise. J’avais l’impression d’avoir perdu quelque chose de précieux. Je restais là fixant le col­lier, incapable de réagir. Je fixais le collier qui s’était détaché.

C’est Théa qui réagit en premier. Elle se mit à pleurer. Théa pleurait. Je ramassais le petit hibou du bout des doigts, pour l’observer de plus près. Je ne comprenais pas et Théa pleurait. Dans mon brouillard j’entendais Ada parler, mais je ne comprenais rien. Ada parler, mais parler à qui ?

– Il faut que tu viennes immédiatement. Il y a un problème avec Livius. Non, je ne plaisante pas rapplique tout de suite !

Je relevais la tête, la voix d’Ada m’avait semblé étrange, mais je ne comprenais rien. Ada pleurait aussi. Moi, j’en étais incapable. Quelque chose était brisé. Théa vint me prendre dans ses bras et me serra fort, elle pleurait toujours. J’avais froid. Ada nous rejoint dans ce câlin qui m’étouffait à moitié. Elles pleuraient toutes les deux. J’étais perdue.

Doucement, elles me relevèrent. Ada me tenait si serrée contre elle que je pouvais à peine respirer. Je m’en foutais. Je ne voulais plus respirer. Je ne voulais pas sortir de la stupeur qui m’entourait. Elles pleuraient. Je ne pleurais pas.

Conti apparut sur le seuil, il s’était arrêté surpris. Ada lui fit un signe de tête et il suivit le mouve­ment des yeux. Il vit le hibou qui brillait dans ma main. Il regarda en blêmissant le collier. Il ne dit rien. Il disparut aussi brusquement qu’il était arrivé.

C’est à cet instant que je m’effondrais. Je ne savais rien de ce qui arrivait. Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre. Ada et Théa s’occupèrent de moi. Elles m’avaient installée sur le canapé et Ada me caressait les cheveux. Son regard était embrumé, mais elle ne pleurait plus. Elle finit par me dire presque en chuchotant.

– Ma chérie, tu sais ce que ça veut dire, n’est-ce pas ?

Je secouais la tête.

– Le collier ne peut être ouvert que par son propriétaire, tu le savais.

J’opinai et je commençais à admettre ce qu’elle allait dire.

– Il ne s’ouvre pas par accident et tu savais aussi qu’il créait un lien entre vous.

Je l’avais compris et je l’avais maudit de m’avoir mis dans cette situation inconfortable.

– Donc, il est tombé.

Parlait-elle du collier ou de… Je ne voulais pas entendre la suite.

– Et si le collier tombe.

Je fermais les yeux.

– C’est que Livius est mort, a dit Théa. Arrête de la traiter comme une enfant. Si le collier se rompt le vampire est mort, c’est tout simple.

Elle avait, elle aussi, encore les larmes aux yeux. Elle avait dit ça d’une voix tremblante, mais dénuée de sentiments et elle serait les points. Ada baissa la tête sur un soupir et moi, je me mis enfin à pleurer en silence.

Et, je lui en voulais.

Et, je m’en voulais.

Dans ma tête tournait des j’aurais dû, il aurait fallu, des et si, et si pas. Je me sentais vide, sonnée. Je lui en voulais vraiment. S’il n’avait pas eu l’idée stupide de m’offrir ce collier et s’il avait fait plus confiance aux loups, jamais personne n’aurait su qu’il n’était pas mort et nous n’en serions pas là. De plus s’il ne m’avait pas mis ce collier le lien entre nous aurait été plus simple, plus clair, plus je n’en savais rien. Mais j’étais sûr que nous n’aurions pas navigué entre tendresse, attirance et mé­fiance. Notre relation aurait été plus claire, plus saine et je pleurais autant sur lui que sur ce qui n’avait pas été.

Ada me souleva délicatement du canapé et me porta dans ma chambre, me murmurant des mots de consolation sans suite. La musique que faisait sa voix me berçait. Elle me mit au lit, m’embras­sa le front et m’assura qu’elle viendrait me tenir au courant de tout. Pour l’instant, je devais me reposer. Elle n’avait pas tort, la douleur que j’avais ressentie m’avait laissée épuisée, mais ma tête ne voulait pas. Je la retenais secouais la tête, je ne voulais pas rester seule. Elle s’assit sur le lit et me frotta la main, restant sans un mot près de moi.

J’ai dû m’endormir parce que, quand j’ai ouvert les yeux, elle n’était plus là. Je ne me sentais pas reposée plutôt épuisée. Mes yeux se remplir à nouveau de larmes, je cachais mon visage dans mon coussin pour étouffer mes pleurs, pas de peine mais de rage. Allez comprendre. Je pleurais et plus mes larmes détrempaient mon coussin plus je me persuadais que c’était impossible. Je m’interdi­sais de réfléchir plus loin. Je refusais même le droit à ma petite voix d’intervenir, pas cette nuit, pas sur ce sujet.

Le lendemain matin, j’allais mieux. Une nouvelle journée s’annonçait et étrangement j’allais mieux. Le sentiment de perte, c’était calmé et je restais comme en attente de quelque chose. Je pensais que mon esprit avait besoin d’une confirmation et qu’en attendant, nier était une bonne manière d’éviter de devenir dingue. Je retrouvais mes amies à la cuisine. Personne ne parla. Personne n’en avait en­vie.

Ada en reine de l’organisation, avait prévenu James que je n’irais pas travailler. Si d’un côté j’en étais heureuse de l’autre sortir d’ici où tout me faisait penser à lui m’aurait fait du bien. Je me traî­nais. Je tournais en rond. J’attendais, je ne sais quoi. Théa avait disparu dans la matinée et Ada se tenait dehors à l’orée de la forêt et je tournais en rond. Doucement, je me faisais à l’idée de ne plus revoir Livius. Je regrettais de ne pas l’avoir plus questionné sur lui ou simplement d’avoir plus profité de sa présence. Je m’en voulais de ne pas avoir été sympa avec lui le soir de son départ. La mort donne toujours des qualités à ceux qu’elle prend et des regrets à ceux qui restent. J’étais emplie de regrets.

Théa réapparut en fin de journée, elle aussi regrettait ce dernier soir. Nous savions toutes les deux que rien ne nous donnerait bonne conscience. Son amitié avec Livius remontait à bien plus longtemps que la mienne et nous nous étions quittés énervés, rien ne pourrait changer ça.

Les soirées DVD n’étaient plus qu’une excuse pour ne pas aller se coucher trop tôt et se prendre la tête. Honnêtement, j’attendais le lundi avec impatience, le retour au travail m’obligerait à me sortir de cette apathie dans laquelle je traînais. J’en avais terriblement besoin. Mais, nous n’étions que samedi soir et le lundi ne me semblait devoir jamais arriver. J’attendais. J’attendais que quelque chose arrive, n’importe quoi.

  • Tout est normal !

    Tout est normal ?

     

 

Prologue

Il y a des histoires qui commencent avec des il était une fois, d’autres par un meurtre qui lance une enquête. La mienne commence par une gifle. Une gifle lancée par mon compagnon et arrivée sur ma joue. Cette gifle provoqua une réaction en chaîne quelque peu imprévisible.

Laissez-moi me présenter, je suis Sophie Baumgartner. J’ai vingt-six ans, brune aux yeux noisette, pas grande, mais pas petite ! Je plafonne à un mètre soixante. Je suis la troisième d’une famille de quatre enfants.

Ma famille est une famille parfaite. Des parents mariés depuis quarante ans, trois filles et un fils. Les deux aînés mariés, avec enfant, maison et chien. Moi, fiancée et bientôt mariée, mais sans travail, puisque pour mon homme, fidèle aux mêmes croyances que ma famille, la place de la femme est à la maison. J’étais heureuse dans mon petit monde de certitudes, coincée entre une mère qui me trouvait pas assez ou trop selon l’occasion et un futur mari qui m’avait persuadée que sans lui, je n’étais plus rien.

Vous voyez où je veux en venir ? Bien sûr…

L’homme merveilleux, aimé de mes parents, avait décidé de partir travailler à l’étranger, emportant avec lui sa femme. Elle, pas réellement ravie, s’était occupée de vendre meubles, bibelots et autres choses en prévision du grand départ et de la nouvelle vie qu’il voulait mener. Trois jours avant le grand départ, elle avait peur, peur de quitter son nid douillet, peur de quitter ceux qu’elle aimait, peur de se retrouver seule loin de tout ce qu’elle connaissait, alors elle refusa de partir comme ça après plusieurs mois de préparation. Je vous fais grâce de la conversation qui en suivit, elle s’étira lamentable entre des : tu ne peux pas me faire ça et des : tu n’es qu’une idiote et se finit par LA gifle.

L’avantage quand on a prévu de partir, c’est que pour quitter son ex, il n’y a plus grand-chose à em­baller, à peine une valise. Fuyant chez mes parents, déjà au courant par un coup de téléphone, je fus reçue avec un « t’es contente de tout foutre en l’air à cause d’un petit mouvement d’humeur, enfin tu as, dieu merci, le temps de réfléchir à ta connerie ! » Merci maman !

Deux jours plus tard, je savais deux choses : que jamais je ne retournerai avec mon ex et qu’il fallait que je parte d’ici et vite. Mes options ? Pas de boulot, pas d’amis prêts à m’héberger, ben oui, ce sont les mêmes que les siens, mais un billet d’avion déjà payé et l’argent de mes études pas faites sur mon compte.

Ce vol, nous devions le prendre ensemble et à chaque nouvel arrivant, je tressaillais de peur. À vingt minutes de l’embarquement, il n’était toujours pas là et je recommençais à respirer. J’allais partir seule et loin et ne jamais revenir, bref, j’allais faire exactement ce qui m’avait fait si peur. La vie de rêve dans ce pays, prévue avec mon ex servirait à quelque chose après tout : à ma renaissance. Bien décidée à mettre le plus de distance entre cette vie et la suivante, je me sentais forte, enfin, j’avais la trouille, mais une formidable envie de me prouver que non, je n’étais ni stupide, ni moche, ni inca­pable et que le nouveau monde m’appartenait.

Sauf que, arrivée à New-York, assise sur ma valise au milieu de la foule, je n’en menais pas large. Quoi faire, maintenant ? Où aller ?

Avisant une agence de voyage, je décidais de laisser le hasard décider, je fermais les yeux, attrapais un prospectus, voilà où j’irais. Contente de moi, je rentrais dans l’agence en tendant le prospectus à la jolie blonde qui s’y trouvait. Le hasard se planta grave. La demoiselle derrière son ordinateur me dit avec un grand sourire :

–  Ah, Paris au printemps, c’est magnifique.

Mais non, non, pas Paris, pas l’Europe, quel con ce hasard ! Je me décomposais, à ma tête, elle avait compris que quelque chose n’allait pas, alors elle me demanda ce que j’avais, je fondis en larme et en bégayant. Je lui narrais mon histoire, en finissant par un : je veux du calme. Elle était parfaite, elle m’écouta sans rien dire en me fournissant en mouchoir. Puis elle me dit :

– Du calme, de la nature et loin de lui. C’est ça ?

Je fis oui de la tête.

– Hé, Mandy, tu avais été où en vacances l’année passée, tu sais ce bled perdu ?

Sa collègue ap­procha.

– C’est perdu, mais joli, il y a un lac, un endroit rêvé pour se reposer.

– Vendu ! Répondis-je avec un grand sourire entre mes larmes.

Il faut vraiment que j’apprenne à réfléchir avant de parler, vol avec deux escales, puis changement d’appareil, puis à nouveau une escale, un trajet presque aussi long que Paris-New-York, Youpi ! Perdue, j’allais l’être et mon enthousiasme disparaissait à mesure que mes heures de vols augmen­taient. J’étais en fuite, avouons-le. J’allais, je ne savais pas où. Je n’avais rien à y faire.

Je devais trouver une idée ! Il me fallait un plan !

Le formidable pourquoi pas tu peux le faire c’était transformé en mais pourquoi l’as tu fait, puis en t’es qu’une idiote dès que j’ai posé un pied dans le minuscule avion douze places qui devait m’emme­ner dans un bled dont je ne suis pas capable de retenir le nom, coincée entre des marchandises di­verses et variées ou, à l’odeur, pas loin d’être avariées. Ben oui, agir avant de penser, ça pose par­fois des petits soucis surtout lorsqu’on ne l’a jamais fait.

Le fameux plan que je n’avais pas trouvé depuis, c’est le passager à côté de moi qui m’en donna l’idée. Il m’avait assommé de questions sur qui, où, quoi, comment, etc. Devant mes réponses pas claires, il en avait conclu que je cherchais une maison à acheter pour les vacances et pourquoi pas ?

Je cogitais dur, point un, acheter une maison, ce qui m’éviterait de faire demi-tour aux premières difficultés, du moins je voyais ça comme ça. Point deux, trouver du travail, dans une région touris­tique, je devrais m’en sortir. Point trois… Je n’avais pas de point trois, mon plan n’allait pas loin. Il avait juste l’avantage d’exister. Un peu… Voilà, un début, un presque rien, mais un peu.

Je profitais de la dernière escale, hé oui, encore une, pour faire ma recherche. Je tombais sur une an­nonce : Une maison à vendre avec travaux, cuisine, salon-salle à manger et une grande salle de bain au rez, trois chambres à l’étage, pas chère, loin d’être neuve et, d’après les photos, abandonnée depuis des années. Cette petite maison me semblait parfaite si j’évitais de penser à la somme incroyable de travaux qu’il faudrait pour juste la rendre habitable et je ne parle pas de confortable…

Bref, dans un élan de fol optimisme, j’avais appelé l’agence qui la vendait, baragouiné comme je pouvais mon intérêt et fixé un rendez-vous de visite. C’est emplie de fierté que je remontais dans le coucou volant qui allait m’amener vers mon coup de cœur.

J’étais épuisée, je sentais aussi mauvais que le carton qui restait à livrer et avec mes cernes sous les yeux, je devais ressembler à un panda sous calmant.

Voilà comment j’arrivais dans ma première nouvelle vie. Vous m’y suivez ?

Chapitre 1

En descendant de l’avion, j’étais super fière de moi ! Là, sur le banc devant la piste du mini aéroport, je doutais et plus j’attendais la voiture que j’avais cru comprendre que l’on m’envoyait, plus je paniquais. Pas une petite panique commune à tous, non, une vraie, immense, intense, explosive, dévastatrice, panique me lais­sant là, incapable de réfléchir et faisait tourner en boucle dans ma tête des scénarios catastrophes des plus terrifiantes.

J’ai une grande imagination. ce qui n’est dans ces moments-là, pas une qualité, croyez-moi, entre on m’a oublié et je vais me faire attaquer par un tueur en série ou un ours affamé, un loup peut-être ? D’ailleurs ce corbeau me regardait d’une drôle de manière, non ? Mon esprit s’amusait à me voir mourir de mille manières plus gores les unes que les autres. Ça a duré des heures soit 10 min que l’on se fie à mon esprit ou à mon téléphone qui ne sont pas du tout d’accord entre eux.

Au moment où une jolie brune souriante s’avança enfin vers moi en me tendant la main, un immense sou­rire aux lèvres, mon cerveau quitta mes talons où il se planquait et se remit à fonctionner, ouf !

– Bonjour. me dit-elle, en français !

Je la fixais hébétée, mais ravie, j’étais sauvée de l’ours, du loup, du corbeau et du tueur psychopathe qui m’avaient tous menacée !

– Je suis Ada, continua-t-elle, votre accent m’a soufflé que vous étiez de langue française.

– Bonjour, euh oui, enfin, je suis pas française enfin, mais oui, je parle enfin, c’est sympa que vous, enfin, c’est éton­nant, mais je, Sophie, enfin ravie, je suis.

Et au milieu de ce cafouillis verbal empli d’enfin, je lui tendis ma main en souriant.

– Sophie ? C’est ça ? Bienvenue ! Je ne vous ai pas trop fait attendre ?

Elle était plus grande que moi d’au moins une tête, pas difficile, je vous rappelle que je culmine à 1,60 m, non je ne suis pas petite, fine avec des yeux bruns pétillants qui illuminaient un visage un peu trop allongé, encadré d’une cas­cade brune tombant dans son dos et vêtue d’un petit tailleur pantalon bleu. Elle avait tout de la femme d’affaires et elle me détaillait curieuse, à côté d’elle, je devais ressembler à une sans-abri, avec mes poches sous les yeux, mon pantalon noir et mon t-shirt froissé.

– Désolée, bonjour Ada, je suis Sophie, je parle français et je suis vraiment ravie de vous rencon­trer ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point !

J’avais réussi à faire des phrases sans bafouiller et sans trop me sentir idiote. Je lui souriais à pré­sent et me sentais sauvée.

– Je m’en doutais, pouffa-t-elle. Mais, ici, on dit, tu ! Viens, nous avons encore un bout de route avant la ville et je veux tout savoir de ce qui t’amène ici. Nous discuterons dans ma voiture.

Elle attrapa ma valise d’une main, la balança dans la voiture et fit le tour pour se mettre au volant, avant de s’inquiéter.

– Tu n’as rien d’autre ? Tes bagages arrivent plus tard ?

– Rien d’autre ! Juste moi !

Elle me fixa un instant, troublée et dit :

– Nouveau départ ?

– Oui !

Je la fixais fièrement, oui, nouveau départ et rien de mon passé ne devait avoir de place ici. J’étais fermement décidée à tirer un trait sur la gentille, timide et effacée Sophie.

– Alors tu as choisi le bon coin ! Tu verras, la ville est sympa, un peu perdu hors saison, mais on s’y sent bien.

– Pas grave, là tout ce que je veux, c’est du calme et du temps pour moi.

Elle rit de bon cœur et me fit un clin d’œil.

– Ce n’est pas avec les animations du coin que tu vas être débordée ! Je comprends mieux ton choix cette maison est en dehors de la ville, cinq kilomètres, ce n’est pas le meilleur moyen pour s’intégrer, mais si tu cherches le calme, tu vas le trouver. Bien que je pense que pour le début, tu devrais t’installer plus près du centre.

– Comment ça la maison, tu n’es pas envoyée par l’agence de tourisme ?

– Oui, mais je m’occupe aussi d’immobilier et d’autre chose. Je t’y conduirai demain et j’ai d’autres maisons à te montrer, tu sais. Pour le moment, je vais te déposer à l’hôtel, en ville, tu as réservé pour une semaine. Il faut bien ça pour s’habituer. Tu verras que c’est calme en cette saison.

Calée dans mon siège, je me laissais bercer par les paroles d’Ada qui me décrivait la petite ville, les coins à voir et que connaître pour m’y sentir chez moi. Elle insistait sur la froideur relative des habi­tants, peu enclin à faire confiance au premier regard, beaucoup arrivaient ici, pour ne pas rester, mais si je tenais bon, au moins une année, je verrais le changement dans leur comportement. Je lui parlais des raisons qui m’avaient amenée ici que du très banal finis-je par dire. Elle fit non de la tête et se lança dans un discours sur le courage de changer. Elle était d’une curiosité incroyable et d’une gentillesse intrigante pour la nouvelle arrivée que j’étais.

Je me sentais bien là, dans ce pick-up défoncé à écouter une parfaite inconnue me parler comme si nous étions de vieilles amies, démentant en même temps ces dires sur la froideur des gens du coin.

Puis elle me parla de la maison longtemps, sérieusement comme si elle tentait de me faire changer d’avis, trop loin, perdu dans les bois, difficile pour quelqu’un comme moi, elle insistait sur les his­toires de fantômes qui s’y rattachaient, de la difficulté des travaux, tellement que je finis par lui de­mander si elle souhaitait la vendre ou pas.

Elle me fixa et me dit :

– Ce n’est pas ça, mais il y a déjà eu quatre propriétaires et ils ne sont pas restés et j’ai envie que tu restes, au moins un peu, ce n’est pas souvent que je peux parler français et cela me manque, c’est ma langue maternelle et puis, la maison est vraiment loin de tout et en mauvais état, il faut bien le reconnaître, plein de travaux commencés et jamais finis. J’en ai d’autres à te montrer, tu sais, plus proche de la ville, mais quand même un peu perdu. Ce serait peut-être mieux ? J’ai bien compris que tu étais arrivée ici un peu par hasard et pour changer de vie, ce n’est pas tou­jours facile, alors pourquoi commencer par une maison si loin ? Tu pourrais t’installer en ville et voire comment tu t’y sens avant de t’isoler autant. Il n’y a pas d’urgence à acheter quelque chose, ce n’est pas ici que tu risques de perdre une maison si tu ne l’achètes pas tout de suite, gri­maça-t-elle. C’est tellement calme que la vente n’est qu’un passe-temps, je suis guide en mon­tagne le reste du temps et les locations se font par l’office de tourisme. Alors je peux te pro­mettre que même dans un an, la maison sera toujours là, si tu y tiens.

Que dire ? Que m’isoler était justement ce que je voulais, disparaître et prendre le temps de savoir qui j’étais puis m’intégrer, mais pas dans l’immédiat. J’aimais l’idée de vivre loin de tout, sans personne, sauf mon café ! Oui, parce qu’entre mon café et moi l’histoire d’amour était totale et éternelle. Voilà, une vie simple sans personne pour me prendre la tête, me juger, me blesser, me gou­verner. Devenir moi était le but de cette aventure, pas devenir membre émérite de la communauté.

– C’est ce que je souhaite, la ville, tu sais, je n’aime pas, trop de monde et de bruit pour moi. Je cherche le calme. J’en ai besoin là.

Elle rit franchement, un bon moment puis me montra la ville en question qui apparaissait entre les sapins. Ok, elle ressemblait plus à un gros village perdu dans la montagne qu’à une métropole, pas un seul bâtiment de plus de trois étages, une grande rue longeant le lac et des parcs, partout, beau­coup comme si la nature avait bien voulu céder quelques morceaux de terre de-ci de-là pour une mai­son, mais n’avait pas voulu abandonner le lieu.

Je me mis à rire aussi.

– Ce n’est pas tout à fait la ville que j’attendais, je le reconnais. Alors, je verrai ces maisons que tu as en réserve, mais pas au centre, on est bien d’accord ?

– Promis, tu verras, il y a le choix. Pour ces prochains jours, tu devras t’y faire, l’hôtel est sur la grande rue. Mais, je t’assure que ce sera calme, nous ne sommes pas en saison.

– Saison de quoi ?

– Ski et randonnée, deux des activités possibles ici, il y a aussi un peu de chasse.

Elle haussa les épaules et grimaça en le disant.

– Mais c’est plus loin, les chasseurs ne font qu’une halte ici. Tu sais skier ?

Là, j’éclatais de rire.

– Non, pourtant je viens d’une région de montagne pleine de station, mais je n’ai jamais appris. Par contre, le ski de fond ou les raquettes, oui.

Elle me fixa et se mit à rire.

– Alors tu pourras en faire sans aller plus loin, en hiver ce n’est pas la neige qui manque ici.

C’est de joyeuse humeur que je débarquais devant la façade fatiguée de l’hôtel : le royal ! Qui de­vait avoir été royal quelques siècles plus tôt. L’hôtel comme la ville semblait figé dans le passé, loin de nos temps modernes et j’en étais ravie.

La porte de la voiture juste claquée, une femme, la soixantaine, à l’allure de grand-mère, attrapa ma valise, faisant signe de la main à Ada qui me criait à demain en agitant la main.

– Bonjour, petite, contente de voir une amie de notre Ada, viens, je t’ai préparé notre meilleure chambre, je vais te monter un plateau, comme ça tu pourras te reposer tranquillement, le voyage à dû être long. Ah, la France, Ada s’en ennuie parfois, mais c’est bien si ses amies se décident à venir la voir, depuis le temps. Elle nous a dit que tu pensais à venir vivre ici, toi aussi, ce serait bien pour elle, les Européens ne réagissent pas toujours comme nous, mais tu t’y feras, elle va t’aider ce sera plus simple pour toi, voilà nous y sommes, ne t’inquiète de rien, repose-toi, le pe­tit déjeuner est servi à sept heures. Je reviens tout de suite avec de quoi manger. J’espère que tu aimes les patates douces, ma petite.

Noyée, j’étais noyée par un flot ininterrompu de paroles, lancés avec gentillesse, mais sans pause par une dame qui avait dû comprendre de travers les paroles d’Ada ou alors c’est que mon anglais était encore pire que je le pensais.

Dans le doute, je ne disais rien, souriante et hochant de la tête dès qu’elle reprenait sa respiration, j’espérai qu’elle ne verra là qu’une nana fatiguée et pas une idiote incapable de parler.

Elle m’abandonna dans une jolie chambre avec grand lit en plein centre, une table coincée sous la fenêtre et deux chaises. Une petite salle de bain sur le côté me faisait de l’œil et je cédais à son appel, ravie d’y découvrir une baignoire.

Alors que l’eau coulait, la porte s’ouvrit sans que personne frappe et la dame dont j’ignorais toujours le nom, les bras chargés d’un plateau, pointa son nez. Elle le posa sur la table près de la fenêtre, mit ses mains sur ses hanches, me fixa, sourit et disparu.

Voilà, je restais bête un instant, des gens froids ? Il devait y avoir erreur. J’avais l’impression d’être tombée dans la maison d’une lointaine cousine qui était ravie d’avoir de la compagnie et je crai­gnais qu’un interrogatoire en ordre arrive avec le petit déjeuner, voire que faire la vaisselle soit com­prise dans le lot, comme chez tata.

Pour le moment, mon estomac remit mon cerveau en marche et c’est décidé que je transportais le plateau dans la salle de bains où je m’installais dans la baignoire, le calant entre elle et le lavabo. Une heure plus tard, je me traînais mollement de la baignoire au lit et ne vis plus rien du reste de cette étrange journée.

L’interrogatoire redouté n’a pas eu lieu, je n’avais croisé personne, strictement personne. Une table était prête, oui parce qu’il n’y avait que ma table de mise, un couvert et un petit déjeuner gardé au chaud, voilà, c’est tout. Moi, les tables, les chaises et le mur, et rien d’autre. Je mangeais, remontais dans ma chambre et quant à huit heures Ada y frappa, j’étais à deux doigts de l’embrasser, tellement je ne sa­vais pas quoi faire.

Toujours en tailleur bleu, mais celui-ci bleu foncé, les cheveux attachés dans une queue de cheval serrée, il n’y avait que ces yeux pétillants de malice qui venaient contredire le sérieux qu’elle affichait.

À peine un bonjour lancé, elle m’attrapait le bras et me poussait vers la sortie.

– On a beaucoup de choses à voir, j’ai plusieurs maisons à te montrer. Tu vas voir, elles sont parfaites comme tu voulais des travaux tu as vraiment le choix, ce n’est pas la demande la plus cou­rante.

Une ville à cyclone, voilà où j’étais tombée. Hop, elles apparaissent, emportaient mon cerveau et boum, le vent retombait et je ne comprenais plus rien ni où j’étais.

– Euh, bonjour, oui, chouette. Si tu veux.

Elle pilla net devant la porte de l’hôtel et me regarda.

– Oh, pardon, je suis parfois trop enthousiaste. Je m’emballe d’un coup et j’oublie que me suivre n’est pas facile. On me le reproche tout le temps. Je pense trop vite et j’oublie de parler du coup, on ne sait pas où je vais, mon oncle s’en plaint tout le temps.

Elle avait l’air si désolée que je ris franchement.

– Me voilà prévenue, nous allons donc voire ces fameuses maisons avec travaux et ensuite celle dans les bois ?

– Oui, celle dans les bois, uniquement si tu n’as pas trouvé ton bonheur avant, tu sais garde l’esprit ouvert et puis tu n’es pas pressée, l’hôtel est vide en cette saison, donc tu peux garder ta chambre un moment. Mona te fera un prix, j’en suis sûr.

– Mona ?

– Oui, la patronne. Elle t’a accueilli hier.

Je fis une grimace en y repensant.

– Elle m’a attrapé, poussé dans l’escalier jusqu’à ma chambre en me sous-entendant que tes amies t’avaient laissée tomber et m’a planté là. Oh, elle m’a aussi amené à manger, mais a dû oublier les présentations, tu n’es pas la seule tornade du coin.

Ada, rougit, mais vraiment, elle devient écarlate, je sentais la chaleur qui se dégageait de ses joues. Elle baissa les yeux en marmonnant :

– J’ai trouvé plus simple de dire que je te connaissais. On est hors saison et Mona t’aurait fait crouler sous ses questions et c’est aussi plus simple pour ache­ter, les prix seront plus bas pour une amie que pour un touriste, alors je me suis permise…

Je comprenais, une amie, on l’accueille, une étrangère non, ce serait plus simple pour moi de me faire accepter en ville. Ce qui était gentil de sa part, mais je ne comprenais pas pourquoi cette fille tenait tant à ce que je reste.

– Pourquoi fais-tu ça pour moi ? On ne se connaît pas. Pourquoi tiens-tu tant à ce que je reste ?

– Tu sais, souffle-t-elle en regardant au loin. Je suis arrivée il y a seize ans, j’avais quatorze ans et la men­talité entre l’Europe et ici, je t’assure, c’est vraiment différent, j’ai eu du mal à m’y faire et puis parler français me manque réellement, j’ai l’impression de le perdre chaque année un peu plus et avec lui, ce sont des souvenirs qui partent.

Elle baissa la tête et regarda ses pieds.

– À ce point-là différent ? En quoi ? Et, si tu n’aimes pas la vie ici pourquoi es-tu restée ?

– Je n’ai pas dit que ça ne me plaisait pas, j’aime la vie ici. Juste que je ne me suis pas fait de vraies amies. Lorsque j’ai perdu mes parents, je suis venue vivre chez mon oncle, ma seule fa­mille. Il n’était pas prêt à s’occuper d’une ado de la ville. Elle rit doucement. Pauvre tonton, je lui en ai fait voir. Mon oncle n’est pas très sociable, il vivait loin de la ville et y a déménagé à mon arrivée. Les choses n’ont pas été simples. Je n’ai rien fait pour les rendre faciles. J’en suis consciente.

Il a vieilli et c’est vraiment ma seule famille. Je n’ai pas envie de partir loin de lui, même si depuis quelques années, il est retourné à sa cabane et moi, je suis restée en ville. Je me sens chez moi ici, mais avoir une amie avec qui partager me manque. J’aurais pu m’en faire, mais mes premières an­nées, tu sais, je n’ai pas été sympa et même pire. J’avais du mal à accepter d’avoir dû tout quitter et je l’ai fait payer à tous ceux qui m’approchaient.

Elle leva les yeux au ciel, ils s’étaient assombris alors qu’elle parlait.

– Bref, je ne me suis pas faite d’amies, alors, je me suis dit…

– Pourquoi pas la débile qui débarque dont ne sait où et sans savoir où elle met les pieds ?

– Non, tu n’es pas…

je l’interrompis en riant.

– Je rigole, mais je te comprends. Je pensais avoir des amis et ils m’ont laissé tomber, ce n’était pas réellement des amis. Alors, je peux comprendre. En plus, tu parles français, c’est un atout ma­jeur pour moi, une vraie chance en fait.

Je lui souris, elle me sourit en retour en me tendant la main elle dit :

– Salut, je suis Adeline Chérine, mes amis m’appellent Ada.

Je lui serrais la main.

– Salut, je suis Sophie Baumgartner et je t’interdis de m’appeler Soso…

Une poigne de main franche cella notre pacte. J’avais une amie apparue comme par magie alors que je pensais im­possible de m’en refaire une dans cette nouvelle vie. Une petite voix me souffla qu’il y avait certainement une arnaque là-dessous, j’y penserai plus tard pour le moment j’appréciais de connaître quelqu’un dans ma nouvelle vie.

Chapitre 2

Elle tint parole et me fit visiter, six maisons, toutes charmantes du même modèle que celle qui m’avait amené ici. Pas très grandes, deux étages, chauffage au bois et des travaux, beaucoup de tra­vaux, pour toutes.

Mais je ne craquais pas, il me manquait à chaque fois un quelque chose, un je ne sais quoi, rien n’y faisait, pas de coup de cœur pour elles. Dépitée, ma nouvelle amie finit par m’amener à ma maison.

Oui, ma maison, sans aucun doute possible, j’en étais tombée amoureuse sur la photo de l’annonce et ce sentiment devint une évidence quand je la vis et l’avoir à moi devint urgent.

Perdue, elle l’était, en mauvais état moyennement, les anciens propriétaires avaient commencé les travaux, mais rien n’était fini. Le toit perdait ses tuiles, les volets qui restaient pendaient et servaient de perchoirs aux corbeaux, la peinture n’avait de blanc que le souvenir.

Pour ouvrir la porte, il fallut à Ada un grand coup d’épaule et le grincement qui suivit me fit rire. Le salon était rempli de matériel et il était impossible d’en voir la taille, la cuisine datait de l’époque des fourneaux à bois et les chambres, seules pièces à peu près finies, étaient remplies de toiles d’araignée, seules habitantes du coin depuis longtemps. La maison était sur une petite butte dégagée, entourée d’arbres, cachée de la ville, probablement hantée insistait Ada.

Ok, une vieille maison de bois dans les bois, hantée, me faisait de l’œil et je craquais. Je la voulais ! Et, je la voulais maintenant, pas dans une année. Elle, pas une autre.

C’est une Ada soupirante qui me ramena en ville. Elle bouda jusqu’à ce que je lui dise :

– Boude pas, là au moins, tu as une excuse pour rester dormir, trop loin pour rentrer de nuit pour les jeunes filles sages que nous sommes.

Elle sourit, hocha la tête et rajouta :

– Et personne pour savoir à quelle heure et dans quel état on s’est couché…

J’éclatais de rire. Fin de la bouderie, début d’un concours de bêtises sur la curiosité des gens des petites villes et de comment éviter de se faire pincer quand on est un jeune du coin. C’est riant comme des petites filles que nous arrivions en ville, elle me traîna à son bureau où son chef, un gros type en tenu de chasse, me salua à peine d’un yo avant de replonger son nez dans son ordinateur. Elle me fit m’asseoir dans un joli canapé qui semblait s’être égaré dans un coin de la pièce et prit les documents de vente sur le second bureau. Elle les avait préparés au cas où, me dit-elle.

– Tu es vraiment sûr ? Tu ne veux pas y réfléchir encore ? Me redemanda-t-elle.

– Oui, je suis sûre, arrête maintenant sinon je t’engage pour les travaux !

La voix de son patron sonna dans la pièce.

– Parlez pas français ici, je veux pas qu’on vienne me dire que je suis un escroc qui profite des touristes.

– C’est pas une touriste, boss, répondit Ada, C’est une de mes amies qui vient s’installer ici. Elle loue pas, elle achète.

La tête du boss sorti de derrière l’écran.

– Elle achète ?

– Oui, et cash !

– Oh, mais le contrat est en anglais, pas dans sa langue.

– Je sais, mais elle parle aussi anglais, elle manque juste de pratique, pour ses débuts, c’est plus simple si je traduis.

– Ok, mais elle achète quoi ?

Elle me fixa et me demanda en anglais cette fois :

– Tu es sûr, vraiment ?

– Oui, dis-je, ou plutôt yes…

Le regard de son boss allait d’elle à moi, ses sourcils froncés, tentant de comprendre l’hésitation d’Ada.

– Elle veut laquelle ? Redemanda-t-il.

– La maison hantée, grimaça Ada.

– Ah, celle-là, tu lui as raconté ?

– Oui, enfin elle n’y croit pas, j’ai pourtant essayé.

– C’est ton amie, ton problème. Faites un tour à la bibliothèque avant la vente, ça pourrait lui faire changer d’avis.

Elle fit oui de la tête et même si j’insistais pour signer tout de suite, elle me proposa de prendre un peu de temps avant.

– Tu sais, il te faut une voiture et chiffrer les travaux et leur durée. Tu pourrais louer quelque chose en attendant et puis il faut tout commander, ici il n’y a pas beaucoup de magasins alors, tu vois…

Ce que je voyais surtout, c’est le manque d’entrain qui ressortait, le sien et celui de son boss, sans que je puisse voir en quoi cette maison était un monstre. Pour moi, ce n’était que croyances et médisances. La maison isolée pouvait sans aucun doute prêter à ce genre de légendes urbaines. Si fantômes il y avait, j’étais prête à leur tenir tête et à les virer de là parce que cette maison, je la voulais. Mais, je pouvais attendre encore un peu, je n’étais pas à un jour près et il me fallait recon­naître que oui, j’avais besoin d’une voiture, de quelqu’un qui me montre où tout acheter, du clou au lit. Donc en attendant, je pouvais prendre le temps de visiter la bibliothèque et les magasins du coin.

– Bon, d’accord, finis-je par dire en me levant du canapé. Tu as gagné. Allons voir cette biblio­thèque.

– Super !

Fut la seule réponse que j’eus et elle me poussa dehors en lançant un à demain à son boss. L’avantage des petites villes, c’est que tout est proche. Trois immeubles plus loin se trouvait l’école qui cachait une bibliothèque incroyable, une merveille, vraiment. La bibliothécaire d’une quaran­taine d’années, était blonde plus petites que moi avec des yeux verts à tomber. Une véritable poupée qui ne correspondait pas réellement à l’idée que l’on se fait de la bibliothécaire vieille fille et coincée. La petite dame discutait avec un homme grand, pâle et presque chauve. Ada me précisa que Flo tenait depuis peu la bibliothèque et que James, le vieil homme, était l’ancien bibliothécaire et lui correspondait à l’idée que l’on se fait d’un bibliothécaire, vieux, sérieux et peu souriant.

Ils discutaient en chuchotant, penchés sur un livre. Ils levèrent la tête en même temps et Ada se transforma d’un coup en petite fille gênée, au seul regard du vieux monsieur, ça me fit sourire. Flo vint vers nous et me fixa étonnée.

– Bonjour, dis-je.

– Bonjour, répondit-elle et elle ne dit plus rien d’autre.

Ada demanda timidement si je pouvais consulter les archives des journaux de la région à quoi un pourquoi et un haussement de sourcils lui répondirent.

– Je m’intéresse à la maison hantée !

Deux yeux glaciaux me fixèrent.

– Vous croyez à ses bêtises ?

Le ton était sec, agacé et elle ne me regardait plus, mais fixait Ada.

– Non, mais on m’a conseillé de me renseigner avant de l’acheter.

– Bien, les yeux verts pivotèrent vers moi, je comprends, vous savez les gens d’ici ont leurs lé­gendes.

– Je n’en doute pas, fis-je avec un petit sourire. Pourtant, j’avoue que connaître le passé de la maison serait un plus, si je trouvais des plans…

– Impossible, me coupa-t-elle, dans les coins les plans…

Son regard était interrogateur, bon sang, on pouvait lire dans ses yeux la moindre de ses émotions.

C’était troublant. Elle me fit signe de la suivre. La salle des archives, comme toute bonne salle d’ar­chive, était au fond, tout au fond, remplie d’armoires en métal avec une table au centre, le tout sentait la pous­sière, normal.

– Nous n’avons rien sur informatique, dit-elle, du moins rien de récent. James n’était pas…

La phrase laissée en suspens comme si personne ne pouvait comprendre à quel point ce James était hors du temps.

– Ce n’est pas grave, je préfère de loin le papier.

Elle me sourit d’un coup.

– Les jeunes et leurs ordinateurs ne comprennent plus rien aux livres, dit-elle en haussant les épaules.

– Et pourtant, le toucher, l’odeur, le plaisir de tourner les pages, dis-je pour compléter sa phrase.

Et hop, les yeux verts me scrutèrent plus intensément encore cette fois-ci, ils étaient tellement expressifs, mais leur propriétaire ne dit rien de plus que :

– Je vous laisse, Ada sait où chercher, n’est-ce pas ?

Sa voix se fit mielleuse lorsqu’elle lui parla et me fit froid dans le dos. Oui, Ada savait exactement où chercher et quels articles me faire lire. Le premier, le plus ancien, parlait de la découverte de la femme du premier propriétaire retrou­vée assassinée dans la cuisine, le mari étant porté disparut, mais suspect. Le second du troi­sième ou quatrième propriétaire retrouvé pendu dans sa chambre puis une série impressionnante d’article annonçant les nombreux accidents arrivés aux différents ouvriers engagés pour y faire des travaux puis quatre propriétaires différents avaient eu des pépins plus ou moins impor­tants, allant de la perte d’un doigt, resté coincé dans une porte, à une commotion due à une chute dans l’escalier.

Bon, je devais bien admettre que la maison n’aimait pas trop les étrangers. Si fantômes il y a, la femme du premier couple à y avoir vécu semblait être toute désignée, elle ou son mari, jamais re­trouvé, mais rien n’y faisait, je la voulais. Allez comprendre…

Je promis à Ada que si perte d’un doigt il y avait, je déménagerais tout de suite même si j’en avais neuf de plus. J’étais sérieuse, vraiment ! Mais, elle soupira, secoua la tête et me dit :

– Viens, j’ai faim !

Elle ne dit plus un mot jusqu’à ce que nous soyons assisse à la table d’un des deux restaurants de la ville. Le Grill, un simple nom justifié par les plats servi, tout était grillé de la viande aux légumes jusqu’aux nappes. Elle ne me dit pas un mot avant que nos plats arrivent. J’en avais profité pour re­garder les autres clients. Le restaurant était plein, pas une table de vide et les regards me passait des­sus, s’arrêtant sur Ada, avant de nous ignorer totalement.

– Tu m’en veux parce que je tiens toujours à acheter la maison ?

– Non, souffla-t-elle, je t’avoue que j’aurais préféré te voir rester en ville, c’est plus sûr, tu ne connais rien à la vie ici, mais j’aurais au moins tenté de te faire changer d’avis.

Elle pointa son menton vers la salle.

– Une réputation est vite faite ici, déjà te voir avec moi ne va pas t’aider alors si, en plus, tu achètes la maison maudite…

Du coup, je doutais de ne jamais m’adapter à cette ville. Elle ne semblait pas y être parvenue et bien que je comprenne son envie de se trouver une amie qui ne soit pas d’ici, je redoutais cette amitié, un peu trop rapide. Et, puis zut !

– He bien, au contraire, tu devrais être contente, d’un, personne ne saura jamais ce que j’y fais donc ce que tu y feras non plus. De deux, tu n’as pas besoin, avec moi, d’être ce que tu ne veux pas, je me fiche de ton passé, le mien n’est pas glorieux et franchement, je ne suis pas là pour me faire des amis. De trois, tu pourras les menacer de faire venir toutes tes folles d’amies de France pour les faire taire. Qui sait, je pourrais être un medium venu pour parler aux fantômes et c’est pour cela que je tiens à l’acheter, tes autres amies, sorcière, non ? Ça pourrait le faire ?

Un œil incrédule me fixa puis une lumière y dansa répondant à celle qui était dans mes yeux. Le rire nous prit par surprise. Vous savez, ce rire franc, heureux qui vous secoue de la tête au pied, magistral et renforcé par les regards sur nous.

Bien dix minutes plus tard, le calme revenu et difficilement maintenu, j’étais absolument convaincue d’être classée parmi les folles furieuses du coin.

– Si tu voulais passer pour quelqu’un de normal, c’est fichu…

– Tant mieux j’en avais marre d’être normal !

Je lui tirais la langue. Le pacte scellé la veille se renouvelait et mes doutes se turent, ça allait vite, mais je me sentais heureuse, finalement, je me fichais de ce que ces gens penseraient de moi, rappelez-vous, je ne suis pas venue me faire des amis. Une, c’était déjà bien plus que prévu. Elle passa la soirée à me montrer discrètement les personnes présentent, me faisant un petit topo sur leur vie, tout se savait ici. Le temps fila, je me sentais bien et mon « non » projet semblait prendre une tournure intéressante !

J’avais hâte et je me sentais prête à remuer des montagnes.

Chapitre 3

Refusant toujours de me laisser signer l’acte de vente, Ada m’avait fourni les papiers concernant la maison. Il y avait l’état des lieux, enfin surtout la liste des travaux à faire d’urgence et le devis des travaux. Mes économies n’y suffiraient pas si je devais faire appel à une entreprise. Une fois bien épluché la liste, j’en avais conclu, optimiste, qu’à part le toit, je devrais pouvoir tout faire de mes blanches mains. Je décidais par où commencer, la salle de bains me semblait être l’obligation d’ur­gence, puis je fis une magnifique liste de ce dont j’aurais besoin, longue de plusieurs kilomètres. Non, je n’exagérais pas. Elle commençait par trouver une voiture, ou un bus, ou un camion, enfin un n’importe quoi avec des roues et un coffre, un grand, au vu des travaux prévus et avec un budget serré, du neuf était impossible.

Impossible n’étant presque pas Ada, elle prit les choses en main et je me retrouvais devant une femme d’une cinquantaine d’années, grande, charpentée comme un bûcheron qui me fixait d’un drôle d’air. Mais, si vous savez, ce regard que les natifs d’un coin posent sur ceux qui débarquent et qui dit : toi tu ne vas pas faire de vieux os ici, charmant !

Sauf que sans trop savoir comment le regard se modifia au fur et à mesure qu’Ada me présentait et expliquait mes besoins. Je me retrouvais avec une jeep rouillée et une remorque qui l’était encore plus, en moins de dix minutes et la vente se conclut par :

– Tu peux payer en plusieurs fois si tu restes, sinon je reprends le tout quoique tu aies déjà payé.

Ok, c’était simple et précis.

– Merci madame.

– Pas madame, Suzanne, juste Suzanne.

– Merci Suzanne, fis-je en lui tendant la main.

Elle la saisit entre les deux siennes et après un instant dit doucement :

– Soit la bienvenue, la vie n’est pas facile ici, mais si tu t’accroches, tu devrais t’y plaire. Passes me voir si tu as besoin de quelque chose.

Elle nous fit un signe de tête avant de partir.

– La voiture, c’est fait. Viens, cette fois-ci, tu peux signer les papiers pour la maison ! Je t’ai obte­nu un rabais. Ils sont pressés de vendre.

J’avais loupé quelque chose, non ? Les papiers comme ça, boum et en vitesse, je vous prie. J’avais vraiment loupé quelque chose. Rien compris moi. Bref, en moins d’une semaine, j’avais une mai­son presque en ruine, une voiture qui ne valait pas mieux, une remorque qui grinçait tellement que l’on devait m’entendre de plusieurs kilomètres, un compte dans le seul magasin de bricolage du coin, le tout mis en place au pas de course par une Ada survoltée qui ne me laissait pas le temps de souf­fler.

En ville, on commençait à me reconnaître, l’attraction de la nouveauté ne s’essoufflait pas aussi vite que je l’avais espéré et les regards qui s’attardaient sur moi me mettaient mal à l’aise, j’avais hâte de pouvoir filer loin de tous. Oui, même loin d’Ada dont je ne comprenais pas l’enthousiasme frénétique de ces derniers jours et qui m’épuisait.

Papiers signés devant l’œil attentif de Bogdan, le patron d’Ada. Mon compte en banque dépouillé de beaucoup moins que prévu. C’est l’esprit conquérant et toute seule, comme une grande que je me rendis « chez moi » avec l’espoir fou, j’en suis consciente, de pouvoir rapidement m’y installer. Lorsqu’au dernier contour, la maison se fit visible, je stoppais net.

Chez moi, fut la seule chose à laquelle je pensais, chez moi et loin de tout. Un vrai bonheur m’envahit, sauvage, puissant, chez moi, toute seule.

Je restais là à contempler un long moment cette maison qui m’avait fait tant envie et qui aujourd’hui était en passe de devenir mon foyer. Je profitais du calme. Je profitais de ce sentiment de confiance qui grandissait en moi. Je prenais le temps de paniquer, un peu, devant l’ampleur de la tâche puis me décidais à me bouger. Je fis le reste à pied, le coin était si calme que je n’avais pas envie de troubler ce silence avec un moteur. Je m’approchais et caressais la porte du bout des doigts en murmurant.

– Salut, toi, c’est moi, tu penses que l’on va s’entendre ? J’en ai bien envie, tu sais.

Je restais là, devant cette porte ne sachant trop ce que je voulais faire puis je me traitais d’an­douille, ris un peu et ouvris cette fichue porte pour faire le tour de MA maison !

Rien de bien remarquable, il faut le reconnaître, une cuisine assez grande, séparée du salon-salle à manger envahi de matériel, dont il faudra bien que je fasse l’inventaire et une salle de bain où ne restait qu’un trône et un bout de miroir perdu au milieu de mor­ceaux de carrelage. Un désastre qui me fit soupirer. Arriverais-je à m’en sortir ? En regardant de plus près je fus pris de doutes monstrueux qui m’accompagnèrent à l’étage, là, les trois chambres étaient vides, les murs repeint et habitable en l’état, une fois délogées les centaines d’araignées qui les avaient colonisés.

Une odeur de moisi envahissait le tout. J’ouvrais les fenêtres, débloquais comme je pus les vo­lets qui restaient et laissais entrer le soleil et l’air pur. Le monstrueux doute qui me tenait compagnie ne résista pas à la vue sur les arbres et au silence qui régnait. Je voulais vivre ici et j’allais y arriver.

Laissant tout ouvert, j’attaquais l’inventaire de ce que contenait le salon, entre les fenêtres et les meubles rassemblés là, je trouvais un tableau noir où des dessins d’enfants à la craie étaient à moi­tié effacés. Je le posais contre un mur, le nettoyais avec ma manche et en riant, je notais : Bonjour à vous fantômes de la maison, je suis Sophie et je vais vivre ici, j’espère que nous serons amis dans un avenir proche.

Je rigolais et commençais à effacer ma demande d’amitié quand un klaxon m’interrompit. Ada arri­vait. Elle bossait quand elle ? Donc je disais, Ada arrivait avec dans sa voiture, le matériel com­plet de la parfaite femme de ménage. Elle avait même caché ses cheveux sous un long foulard. Je pouffais en la voyant.

– Tu changes de métier ?

– J’y songe, hors saison ce boulot est d’un ennui, tu n’imagines pas.

– Et nettoyer la maison t’as semblé une bonne occupation ?

– Non, mais te regarder faire, oui !

Elle me passa devant en me jetant un foulard.

– Au boulot, cria-t-elle comme le général qu’elle semblait être devenue avec moi.

C’est râlant ouvertement que je la suivis à l’intérieur et toujours en râlant devant son air faussement outré que nous avons attaqué la chasse aux araignées de l’étage.

J’étais alors, bien décidée à ne sor­tir de là qu’une fois les nettoyages finis, mais alors que je ramassais les débris de catelle dans la salle de bain. Je fus arrêtée net par le bout tranchant de l’une d’elle. Les doigts ça saigne, les miens en­core plus, ils saignent, vraiment, beaucoup. J’en mis partout, on pouvait me suivre à la trace, mince, et en plus un morceau était resté figé dans la coupure. Bien sûr, pas d’eau, pas de pansement, nous n’avions rien prévu.

Je râlais, pestais contre ma maladresse et les rire d’Ada ne m’aidèrent pas à me calmer. Je la fusillais du regard.

– Arre oi bin.. erci, finis-je par dire la bouche pleine de mon doigt, ce qui ne fit rien pour la cal­mer, bien au contraire.

Nettoyages terminés pour aujourd’hui, direction la ville et la pharmacie.

Une fois mon doigt déguisé en poupée, ma fierté écornée me poussa à abandonner ma soi-disant amie ricanante. J’étais trop fatiguée pour sortir et tout ce que je voulais, c’était un bon bain chaud et dormir. Mon doigt tapait encore et je me promis de commencer par m’équiper de gants dès le lendemain et en m’endormant, je songeais à tout ce que je devrais encore acheter.

Ada ne m’ayant pas laissé conduire, elle avait raison, j’aurais mis du sang partout, je devais me ta­per cinq kilomètres et des poussières à pied pour aller retrouver ma voiture.

En arrivant à la maison, je trouvais les fenêtres fermées. J’étais pourtant sûr de les avoir laissés ouvertes. Ada était probable­ment revenu les fermer, gentil à elle. J’effectuais un rapide tour et repartis en voiture cette fois-ci. L’achat de gants, achat hautement important, me ramenant en ville, je profitais pour étoffer un peu mon ma­tériel. Une brouette, une pelle et une ramassoire en fer me vengeraient de ces fichues catelles. Le reste de la journée, je l’occupais à contrôler ma liste et à réfléchir mollement assise dans le petit parc à ce qu’il me faudrait commander en premier. Je me décidais pour de nouvelles toilettes, ça, c’était urgent ! Réellement urgent !

Il me fallut plus d’une semaine pour vider tout le fatras qui s’entassait dans le moindre coin du rez, j’avais acheté un de ses abris de jardin en kit qui me serviraient d’entrepôt, cassé la pelle, plié la ra­massoire et découvert plusieurs muscles que j’ignorais posséder, eux aussi ignoraient qu’ils ser­vaient à quelque chose et leur réveil fut des plus douloureux.

L’absence d’Ada se faisait sentir, après les premiers jours où elle m’avait servi de nounous, elle avait repris son travail à plein temps, la sai­son avait commencé. Je souriais en pensant à elle à chaque fois que je passais devant le tableau noir, le jour où elle était venue fermer les fenêtres, elle avait répondu à mon message par un « moi aus­si » écrit avec soin à côté de ma note.

J’avançais dans les travaux, pas vite du tout, mais le temps était venu pour moi de quitter ma chambrette en ville. J’allais dormir sur un lit de camps, faire la cuisine sur un réchaud de camping, mais le plus important, j’avais des toilettes fonc­tionnelles. Le luxe !

Je n’avais pas revu Ada, je passais donc à son bureau pour lui annoncer mon emménagement. Elle n’y était pas. Son patron m’annonçant qu’elle était absente pour encore trois jours, je laissais un mot sur son bureau, un peu dépitée et je retournais pour la dernière fois à l’hôtel. Je vidais ma chambre et fis mes adieux à la ville avec soulagement. C’est euphorique que j’arrivais dans ma mai­son !

Euphorie qui une fois sur place ne dura que quarante-cinq minutes, maximum. Alors que je finissais mon installation de fortune, posant ma valise dans un coin du salon, trop flemmarde pour la monter dans une chambre et transportant mes affaires dans la salle de bain, mon front décida de faire une rencontre sonore avec la tablette du lavabo fantôme de la salle de bain. Ce fichu bout de porcelaine qui avait résisté à la destruction des anciens propriétaires, sûrement parce qu’il était plus que soli­dement fixé, c’est du moins l’impression qu’eut mon front. Je vis des étoiles, du sang couler devant mon œil, bobo, gros bobo et merde. J’enroulais ma tête dans une serviette après avoir désinfecté la plaie, avalais un cachet en râlant puis me couchais en espérant que ça passe. Pour une première journée, ce fut une journée mémorable, aïe !

Je me réveillais avec un atroce mal de tête et je ne bougeais pas. Je pris le temps de me souvenir de qui j’étais et où, d’être bien sûr que j’étais vivante que ma tête ne tournait pas trop. Ho, elle faisait mal, un mal de chien, mais je ne m’en tirais pas si mal. Un bon moment plus tard, je me levais en titubant en direction de la cuisine et de la petite pharma­cie qui s’y trouvait. J’avalais deux cachets, hésitais à en prendre un troisième et retournais me coucher. Grosse journée en vue.

C’est le soleil qui me réveilla le lendemain, ma tête allait mieux et bien que je me sentai vaseuse, mon estomac, lui, était en forme. Un café et deux tartines plus tard, je me dé­cidais à contrôler l’ampleur du désastre sur mon front. Une cicatrice légère au milieu d’une bosse, elle-même au milieu d’un bleu qui englobait mon œil et une partie de ma joue. Je ressemblais à un boxeur, le perdant bien sûr. Tablette de lavabo un, moi zéro !

Je ne sais pas pourquoi, je m’attendais à bien pire. Il me semblait avoir plus saigné, mais je ne trou­vais pourtant que quelques traces et uniquement à la salle de bain. Il faut croire que le choc avait été rude, sacrément rude, mais sans gros dégâts.

Dire que j’ai eu du mal à me remettre à mes travaux, n’est rien à côté du courage que je n’avais pas. Au fil de la journée, je passais plus de temps à rêvas­ser qu’à travailler. Je finis par m’installer dehors pour avaler mon sandwich, les journées rallon­geaient, le temps était plus doux et j’avais envie de profiter du soleil en ce début d’après-midi pour refaire le plein de volonté que je n’avais toujours pas et qui me faisait surtout tour­ner en rond. Lasse de mon manège et pour décider par où commencer, je finis par reprendre le ta­bleau noir, le nettoyais et commençais à noter :

Cuisine, ouvrir ou non ?

Sol, carrelage ou lino ?

Four, gaz ou électrique ?

Micro-onde ?

Salle de bain, place pour baignoire ou non ?

Quelles couleurs ?

Douche ?

Salon, mettre un nouveau sol ?

Garder la cheminée ouverte ?

Et ainsi de suite. La liste des questions s’agrandissait, celle des réponses ne bougeait pas. Le temps passait en interrogation et je me couchais en pensant à tout ce qui me restait à décider. Dans un grand élan de lucidité, je décidais de ne pas décider pour le moment ! Cette bonne résolution prise, je m’endormais.

C’est le hurlement suraigu d’une alarme qui me réveilla au petit matin. La sirène d’alarme se nom­mant Ada, était debout devant moi, gesticulante. Je crus comprendre des mots comme, folle, porte non fermée, visage défiguré, risque de mort, têtue et en danger, dit d’une voix si forte et aiguë que tous les chiens dans un rayon de dix km devaient hurler pour y répondre. Mon mal de tête était de retour ou était-ce un nouveau provoqué par le flot de parole qui se déversait sur moi ? Dans le doute, je re­fermais les yeux.

Oui, j’avais mal à la tête, oui, Ada hurlait, oui, il fallait arrêter ça.

– Bonjour, ça fait plaisir de te voir. Glissais-je rapidement alors qu’elle reprenait sa respiration.

– Ben pas à moi, répondit-elle tu as vu dans quel état tu es, dix jours et je te retrouve à moitié morte.

Sa voix tremblait un peu, me prouvant qu’elle était réellement inquiète.

– C’est rien, je t’assure, je me suis cognée, la tablette de la salle de bain a gagné, mais c’est plus moche que grave.

– As-tu mal à la tête ? Des vertiges ?

– Oui, non, mais oui, parce que tu hurles là.

– Non, je ne hurle pas, dit-elle en hurlant.

– Si, un peu quand même.

– Non, juste ce qu’il faut ! Et il faut bien que tu te rendes compte de tes bêtises, non ?

– Hurler, ça me donne plutôt envie de faire le contraire, répondis-je en riant.

Elle soupira, une fois, deux fois, trois fois, ferma les yeux, puis avec un quatrième soupire, dit beau­coup plus calmement :

– Quand j’ai trouvé la porte ouverte, j’ai eu peur que tu sois partie ou pire morte.

– Je ne suis ni partie, ni morte. J’ai juste un œil au beurre noir, qui va rester quelques jours avant de se transformer en joli arc-en-ciel et disparaître, rien de grave. Allez calme-toi. J’ai besoin d’un café, tu en veux un ? Ou plutôt une tisane ? Calmante ! Dis-je en riant.

Elle me suivit dans la cuisine et mon petit réchaud de camping fit sans broncher son travail.

Une tasse de café à la main, Ada ayant catégoriquement refusé la tisane, nous nous installions dans le jardin. De vieux rondins vermoulus nous servirent de chaises et je profitais du soleil.

– Bon, sang, tu ne t’es pas ratée, il est immense ce bleu.

– Yep, je sais, un sacré match, mais mon adversaire à tricher. Je ne l’avais pas vu venir.

Elle sourit en tendant un doigt pour me toucher. Je reculais la tête en vitesse de peur d’avoir mal et glissais du rondin, me retrouvant pleine de café, les fesses par terre.

– Ok, fit-elle, tu es un vrai danger pour toi-même, il va falloir que je passe régulièrement pour contrôler que tu n’as pas cassé quelque chose ou coincé, ou coupé…

Elle parlait sérieusement, enfin essayait, le rire pointait dans ses yeux. Je me relevais, secouais mes vêtements et alors que je passais devant elle, hautaine et fière, son rire fusa d’un coup. Je me retour­nais et la vis tenter d’essuyer les larmes de rire qui perlaient.

– Tes fesses, souffla-t-elle entre deux hoquets.

Je passais ma main sur elles, mince le pantalon était déchiré. Ok, j’étais ridicule, un œil au beurre noir et les fesses à l’air. Elle se fichait de moi, qui pouvais-je ? Je ruminais une vengeance en me préparant une nouvelle tasse de café. Pourtant, je reconnaissais que la voir était un vrai plaisir, j’appris que nous étions lundi, son jour de congé et qu’elle avait décidé de me traîner en ville. J’avais selon elle besoin de vêtement mieux adapté à mon mode de vie. Les éclairs dans ses yeux sous-entendaient, mieux adapté à ma maladresse. Je ne répondis rien, me drapais dans ce qui me restait de dignité et allais me changer. Mon œil au beurre noir ne passerait pas inaperçu et allait susciter des commérages pour plusieurs jours, mais comme je ne connaissais personne, je ferais avec. Je soupirais en souriant et en­filais des vêtements entiers.

Néanmoins, je passais une merveilleuse journée et quand je rentrais, les bras chargés de sacs, j’étais épuisée. Je ne sais pas où Ada puisse son énergie, mais moi, je n’en ai jamais eu autant.

C’est en souriant que je me préparais à manger et je m’installais dans mon salon pour recommencer à réflé­chir à ce que je voulais. En regardant le tableau, je fus étonnée de voir qu’Ada avait répondu à mes questions. Je pouvais lire à côté de ma liste des commentaires à cuisine, ouvrir ou non ? Un non-mur porteur était rajouté pour le reste le choix était entouré jusqu’à salle de bain ou douche et bain étaient entourés avec un si possible les deux, ajouté à côté.

Mais l’autre, quel culot ! Je rigolais en lisant ses choix. Arès tout pourquoi pas, un vrai petit gé­néral cette nana, mais qui n’avait pas tort, une douche et une baignoire, mmm, ce serait merveilleux. Je rangeais mes nouvelles affaires dont une salopette en jeans solide que j’avais tenu à acheter mal­gré les soupirs et les yeux au ciel à cause de mon mauvais goût, de mon amie. Demain, je m’attaquerai à la salle de bains et me vengerais de mon adversaire victorieux ! Na !

C’est plein d’entrain que j’attaquais bout par bout la maison. Le jardin avait pris des airs de camping sauvage, des abris en toiles s’amoncelaient, un par pièce et j’y entassais les choses que je voulais garder. J’avais même installé un véritable atelier. Je travaillais beaucoup et à force de me tromper, de casser, j’apprenais et j’étais fière de moi !

Le tableau noir en guide précieux se noircissait de pe­tites notes et de réponses, je ne comprenais pas comment Ada arrivait à les écrire aussi souvent. Trop occupée et trop fatiguée, je laissais de côté les choses étranges.

La salle de bains, pas complètement finie, avait maintenant une douche. Les catelles anciennes fai­saient un joli carré en son centre et la baignoire commandée n’arrivera que dans quelques se­maines, ici tout prenait des semaines.

J’avais recopié au propre les suggestions du tableau noir et finalement, elles semblaient me convenir ou alors mon côté petite fille obéissante n’avait pas totale­ment disparu ce qui mériterait que je prenne un instant pour y songer. Je le ferai plus tard, ce n’était qu’une réponse de plus à trouver. J’en avais déjà plein.

Comme aucun accident ni fantôme n’étaient venus me compliquer la vie, j’avançais, vraiment pas vite, mais j’avançais. Les journées étaient longues. Heureusement mes muscles hurlant de contrarié­té au début s’y faisaient, moins de courbatures, plus de travail et moi qui avais toujours été un peu ronde, j’avais trouvé le meilleur des régimes, bouge-toi et bosse ! Je vous le recommande.

Je me couchais avec les poules, bien plus tôt que le soleil qui traînait trop longtemps pour moi de­puis que l’été était arrivé et me levais avec le soleil. Un rythme soutenu, car je voulais avoir fini les gros travaux avant l’hiver. Je voulais avoir chaud et être bien installée pour affronter la neige.

Chaque jour était rempli de petits travaux qui n’avaient rien de compliqué sur le papier, mais prenait un temps fou. Un temps que je perdai régulièrement en soupir et raz le bol. Mon vocabulaire rageur partait du français et quand j’en avais fait le tour passait à l’anglais. Langue qui s’étoffait de jurons plus que d’autres mots, merci Ada.

Les jours passaient et se ressemblaient, inter­rompu par ses visites, qui ne servaient qu’à vérifier que je ne m’étais pas coupé un bras ou pire, car elle les passait à boire une bière assisse par terre et à me regarder faire, une aide précieuse…

Chapitre 4

J’avais pris l’habitude de faire mon programme sur le tableau noir. Liste que je prenais plaisir à tracer tous les soirs et qui me faisait soupirer par son peu d’avancement. J’avais bien compris que pour rester motivée, je devais me limiter à quelques lignes réalistes pour le lendemain. Ce soir-là, je notais finir la salle de bains, vider la cuisine, demander de l’aide pour sortir le vieux fourneau, voir s’il peut être réparé, enlever le sol et si encore temps démonter les placards. Quatre petites choses de rien du tout, mais de l’aide ne serait pas mal venue. Je soupirais. Pourquoi tout était-il aussi lourd ?

Bref, ça attendrait demain, le plus urgent était de filer me laver de toute la crasse accumulée dans la journée. Alors que je sortais de la douche, mon orteil fini dans un carton de catelle. Vous ai-je dit que la salle de bains n’était pas tout à fait finie ? Oui, elle est dans ma liste. Un carton de catelle, posé là par des lutins qui en avaient après moi, j’en étais persuadée, c’est beaucoup plus dur qu’un orteil. Je hurlais, les orteils, ça fait mal !

Sautillant en râlant, je partais à la recherche de ma trousse à pharmacie, glissais et finissais la tête contre la cheminée. Bobo. Mais, vraiment aïe, je vis mes copines les étoiles et merde, tout ça pour un orteil. Ma tête se mit à tourner et je ne vis plus rien.

Je me réveillais avec un mal de tête atroce, encore une fois. Le souvenir de mon œil encore bien présent dans la tête, je jugeais que là, c’était pire, vraiment pire. J’avais mal partout. Je pris un temps fou pour lentement m’asseoir et j’étirais muscles après muscles, jusqu’à ceux de ma nuque qui refusèrent de fonctionner, oh surprise !

Je devais me lever et me diriger vers la cuisine où se trouvait la trousse. Je ne serais capable de rien sans un cachet contre la douleur. J’étais mal, franche­ment et avant de me lever, je jetais un œil autour de moi, cherchant quelque chose pour m’aider à avancer. La trousse était là, pas à la cuisine, mais à un mètre de moi sur le sol, sauvée ! Je me levais doucement et tanguais dans sa direction. Me pencher fut une véritable prouesse tant ma tête cognait, mais j’y parvins en faisant très, mais alors très attention. J’avalais deux cachets, fit demi-tour en traînant la trousse et retournais me coucher en me promettant d’appeler Ada si des nausées apparaissaient.

Je ne le fis pas. Je dormis toute la journée et le lendemain, je me levais en mode zombie, la nuque raide pour trouver un mot mis sur la table de la cuisine. Quelqu’un y avait écrit : faites un peu plus attention ! J’ai sorti le fourneau pour vous avancer.

Je fixais la note bêtement, mon cerveau en panne refusait de comprendre. Qui avait sorti le fourneau qui pesait deux tonnes ? Ok, donc, heu, voilà, c’est quoi ce bordel ? Il y avait quelqu’un chez moi ? Mes pieds décidèrent de retourner au salon où mon corps, cerveau toujours absent, me fit tomber assise sur mon lit. Je restais là, bêtement, loin de la cuisine comme si d’un coup tout allait revenir à la normale. La douleur de ma tête me fit sentir vivante, ce fut du moins la seule chose qui me sem­blait normal.

Vous connaissez cette impression que votre cerveau gèle ? C’est au-delà de la panne simple et bête, rien, plus rien ne marchait dans ma fichue caboche. Un grand vide y régnait. Mon corps avait pris la relève, mais une fois réfugié au salon, il abandonna la direction des opérations. Plus rien, nada, néant total. Seuls mes yeux semblaient vouloir faire le boulot, enfin un peu, je voyais flou. À grand coup de respiration profonde, je tentais de reprendre mes esprits et de calmer la douleur. Non, je n’allais pas retourner voir la cuisine, enfin pas tout de suite. J’étais tentée de m’enfuir, mais sans l’aide de mes jambes ce n’était pas possible.

Deux pauvres neurones se remirent à fonctionner et tentaient à eux deux de réfléchir à la situation, pas bien, vraiment, rien de concret pour les aider. J’avalais un contre-douleur. L’un mes deux neurones eut l’idée idiote de me faire bouger les yeux. Ils se fixèrent sur le tableau noir où ma liste d’à faire s’étalait. Je la relisais : finir la salle de bain, vider la cuisine, demander de l’aide pour sortir le vieux fourneau, voir s’il peut être réparé, enlever le sol et si encore temps démonter les placards, rien à dire, sauf que, sauf qu’en dessous, juste en dessous « demandez quand vous avez besoin d’aide » était noté. C’était l’écriture d’Ada. Enfin me dit un de mes neurones, tu pensais que c’était l’écriture de… Ha, ha gros malin de te décider à analyser ça maintenant et l’autre neurone, celui qui n’était pas occupé à faire des conclusions désagréables, relu une bonne dizaine de fois le texte qui ne changeait pas. Il était donc possible qu’il soit bien là et que ce n’était pas une hallucination due au choc, comme celui de la cuisine. Et mince. Enfin peut-être, pour la cuisine, il faudrait que je re­tourne voir. Non, pas envie du tout et puis mes pieds ne voulaient pas.

Je restais là, un temps infini. Je fixais le tableau. Ma tête restait vide. J’étais en panne, panne totale.

Mon fichu estomac se moquant complètement de la situation se mit à gronder : du café dit-il ! Si, il l’a dit, j’en suis sûr. De toute façon au point où j’en étais un estomac qui parle, ce n’était que du nor­mal. Je fermais les yeux, fort, jusqu’à voir des petites lumières se balader contre mes paupières. Je respirais profondément. J’ouvris les yeux, le texte était toujours là, je me levais, celui de la cuisine aussi. C’était réel, je me fis une tasse de café, la bus, puis une deuxième avant de retourner au salon.

Je relus le texte pour la millième fois, mieux réveillée cette fois-ci, pas en forme, pas à l’aise, mais mieux réveillée. Un troisième neurone, sûrement boosté par le café se fit entendre. Il voulait faire un conseil à trois ou plus. Le conseil se teint et conclu que d’un, ça ne pouvait pas être Ada, de deux, c’était écrit en français. En français, bordel t’a noté, en français ! À part Ada personne ne le parlait ici. De trois, c’était plutôt gentil de m’avoir aidé, flippant, mais gentil. De quatre que mes yeux étaient des imbéciles de n’avoir pas lu jusqu’au bout. En effet, en dessous de la signature que je peinais à lire, un P.S. était rajouté. Il disait : il serait souhaitable que nous nous rencontrions, ne pensez-vous pas ? Quel soir vous conviendrait ? Amicalement Louis.

Enfin je pense, la signature commençait par un L, c’était sûr, le reste beaucoup moins.

Mais, bordel, c’était qui ce type ? Il faisait quoi chez moi ? D’ailleurs vu son message le premier jour, il était là avant moi. Les fantômes écrivent ? Sérieux ? Ok, panique ! Là, maintenant, tout de suite, fou le camp, putain de pieds de merde ! Ils ne bougeaient pas. Je ne bougeais pas.

Il y avait quelque chose, je devais y réfléchir. Vraiment, je devais prendre le temps d’y penser. Mais penser à quoi ? Au café dit neurone numéro trois, plein de café rajouta numéro quatre qui sortait de je ne sais où en baillant, ok, encore plus de café, c’était un bon début. Début à quoi ? Je n’en savais rien, mais mon mal de tête atténué par le cachet et le café me laissait un peu plus de place pour réfléchir.

Café en main, assise par terre, je regardais le jardin. Quelques neurones supplémentaires se ré­veillèrent et se joignirent à la longue conversation qui se tenait dans ma tête.

Bon, disait numéro trois, oui, c’était lui, n’en doutez pas, récapitulons. Récapituler quoi ? Franchement, aucune idée et puis, numéro quatre dit, on reprend depuis le début, ok les gars ? Et, là, ils se mirent au boulot. Mon cerveau gavé de café dégela. Je pouvais à nouveau penser.

Depuis le début donc, voyons, déjà depuis quel début ? Mon arrivée ou ma maison ? Je me levais, allais au tableau noir et notais, arrivée à la maison et là, je bloquais. Que c’était-il passé que je n’avais pas retenu, mais qui au fond de mon esprit s’était imprimé suffisamment pour que cette im­pression d’avoir loupé un truc énorme soit si présente et pourquoi cette impression ne vient que maintenant ? Tu étais crevée dit numéro un. Bon, passons.

Donc le premier jour, je me suis coupé le doigt et les fenêtres ouvertes, j’en étais sûr, elles étaient ouvertes, mais retrouvées le lendemain fermé. J’avais pensé à Ada mais non, alors, le fantôme ? Je grimaçais. Et, quoi d’autre ? Le sang, j’en avais mis partout et le lendemain, presque plus rien. Les fantômes font le ménage ? Je ricanais. Puis mon choc à la tête dans la salle de bains, un sacré coup et peu de sang. Je secouais la tête, non impossible, je délirais. Les désires sur le tableau noir, ceux du fantôme ? Tous les petits mots trouvés ? Mais, quand même c’était, non rien, ce n’était pas possible et voilà, mais…

La tête entre les mains, je me sentais vide. Je cherchais encore et encore ce que j’avais pu ne pas voir, ne pas considérer comme important. Je me mis à douter, une plaisanterie ? Un vagabond vivant dans la maison ? Il n’avait rien fait de mal pour le moment. Il m’avait aidé, mais pourquoi ces mots maintenant ? Je n’avançais pas, ne trouvait rien, ne comprenait pas.

Dans le flou et la panique, une idée germa. Une seule qui me semblait pouvoir m’apporter une ré­ponse. Il fallait que je retrouve mon calme, au moins un peu. J’effaçais le tableau noir, deux fois.
Quand les phrases dans ma tête se mirent dans un ordre que je jugeais correct, j’écrivis : Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ? Pourquoi ne pas vous être montré avant ? Partez de chez moi !

C’était nul, mais n’ayant aucune autre idée, ça ferait l’affaire. J’attrapais vite fait mes clefs et fuyait ma maison.

Quand la ville fut en vue, je m’arrêtais, une partie de moi voulait fuir, une autre me disait que non, la fuite, j’avais déjà fait. L’envie de me battre pour ma nouvelle vie se disputait avec mon envie de me cacher. Arrêtée au bord de la route, je regardais la ville en tentant de décider quoi faire et puis zut ! C’était chez moi. L’autre-là n’avait rien à y faire. J’avais assez courbé l’échine, assez laissé les autres déci­der pour moi, n’est-ce pas, cette maison, je la voulais. D’accord, je reconnais qu’être seule n’est pas aussi facile que je ne le pensais, mais c’était ma maison.

Une petite voix au fond de moi susurrait doucement que je ne craignais rien. Elle avait du mal à se faire entendre entre panique et colère, mais elle était là, me rappelant que, oui, depuis le début je n’étais pas seule. Elle me soufflait que si problèmes il y avait, rien de grave ne s’était passé, que la pa­nique était mauvaise conseillère. Elle se faisait entendre entre les deux grosses musclées qu’étaient panique et colère, prenant le pas sur leurs directives. Si tu as peur, va dormir dans une chambre et ferme-la, la nuit, continuait-elle, tu ne risques rien sinon le pire serait déjà arrivé et puis il veut se présenter. Tu peux lui laisser une chance.

Je ne sais pas d’où cette petite voix sortait, mais sa douceur était persuasive et faisait taire ma panique, laissant la colère qui me poussait dans la même direction. Rentre chez toi et bats-toi pour. Oui, je l’aimais cette baraque, j’y avais passé des heures à la retaper, j’y avais des projets et non, je ne voulais pas la laisser, à personne, pas sans me battre, pas cette fois-ci.

Bien plus tard, je soupirais en sortant de la voiture. Je soupirais toujours en transportant mes affaires dans la plus grande des chambres. Je m’y installais en frissonnant, inquiète. Je restais là, assise sur le lit de camps, regardant autour de moi, la porte fermée à clef, une chaise coincée sous la poignée. Je ne savais plus quoi faire d’autre. Je me sentais à nouveau incapable, nulle, perdue comme si ces dernières semaines ne m’avaient rien appris. Une petite chose incapable d’affronter le monde et qui, réfugiée dans sa chambre, laissait le moindre problème la submerger. La seule chose qui sortait de ce marasme était que je voulais garder ma maison. Quitte à la partager ? Je n’en étais pas sûr. Pouvais-je faire confiance à cette petite voix ? Il me fallut des heures pour calmer le tourbillon de mes pensées et m’endormir.

Quelque chose était arrivé, je dormais et n’ai rien entendu. Pourtant, au petit matin, j’avais bien la preuve que quelque chose était arrivé, un message remplaçait le mien. Je pris le temps de boire un grand café noir avant de le lire, enfin deux, même si j’avais dormi la nuit avait été courte et mes neurones toujours sous le coup de la panique pédalaient dans le vide.

Debout en face du tableau, ma deuxième tasse de café en main, je m’obligeais à me calmer avant de lire ou plutôt à respirer avant de lire puis doucement, je levais les yeux. « Bonjour, je ne vous veux pas de mal. J’apprécie de savoir que ma maison est aujourd’hui aussi votre maison. Vous ne risquez rien, je vous le promets. Je pensais que mes petits mots avaient suffi à vous faire comprendre que vous n’étiez pas seule. Je suis navré qu’ils n’aient pas suffi. Pensez-y tran­quillement. Votre ami. Livius »

Bon, voilà et je faisais quoi moi maintenant ? Sa maison ? Non, ma maison ! Un de mes fichus neu­rones regardait la signature et me faisait signe que je m’étais gourée, pas Louis, Livius.

– Et alors connard, dis-je à haute voix, que veux-tu que ça change ?

Rien ça ne changeait rien. Je restais toujours là à ne pas savoir quoi faire. Pas avoir peur, il en avait de bonnes. Y penser, si seulement je pouvais juste penser. Fichue trouille, fichue colère, mais où était la petite voix tran­quille quand on avait besoin d’elle ? Partie, elle aussi, je me sentais seule, je me sentais perdue, mon cerveau ramait de nouveau et je faillis mourir lorsque mon téléphone sonna. Mon télé­phone sonnait. Put… mon téléphone, Ada ?

Ce n’était pas Ada, juste le magasin du coin qui m’annonçait l’arrivée de ma baignoire. Je raccrochais au nez du vendeur et appelais Ada qui ne répondit pas. Il fallait que je fasse quelque chose, n’importe quoi pour ne plus me sentir si stupide.

Je m’occupais les mains pendant une journée interminable, rien ne retenait vraiment mon attention et je sursautais au moindre bruit. J’avais même réussi à me faire peur toute seule en laissant tomber un crayon. La journée tirait en longueur, mon esprit bloquait. J’avais fini par me mettre au démon­tage des placards, transportant les portes dehors pour les poncer puis les repeindre. Je n’avais pas encore décidé de la couleur, mais je fis quelques tests, mes gestes étaient mécaniques, peu précis, trop occupé qu’était mon cerveau à analyser, décortiquer, comprendre, faire des conclusions et leurs contraires. Usée par ce méli-mélo de pensées, je finis par aller me coucher sans manger pour m’endormir à peine la tête posée sur l’oreiller, la fatigue nerveuse l’emportant. Notez que si la fatigue physique permet un bon sommeil, la fatigue nerveuse pas du tout !

À mon réveil, j’évitais le salon et filait à la cuisine. Le rituel du café réveil neurones effectué, je me posais en face du tableau, les yeux fermés, je respirais à fond et lu le nouveau mot qui était sur le tableau. « Merci d’être restée et de me faire confiance. Content de voir que vous vous êtes enfin installée dans une chambre. Bonne journée Sophie. P.S. Je préfère le bleu pour les portes des placards, mais faites comme vous le souhaitez. P.P.S. Vous buvez trop de café. »

Ho, ha, et ? T’es pas ma mère fut ma première pensée. Ok, ça ne volait pas haut, lui faire confiance ? Il rigolait là ? C’était juste dingue et j’étais dingue. J’avais des hallucinations à force de rester seule voilà. Néanmoins tout cela semblait bien réel.

Je n’avais toujours pas réussi à décider quoi faire alors voire où cette situation allait me mener pour­quoi pas. Finalement toutes les solutions envisagées me semblaient dingues. Je notais une réponse dans ce sens et attaquais la peinture bleue des placards, c’était aussi ma préférée, nous avions au moins des goûts en commun, me figes-je en ricanant.

Mon humour refit son apparition dans la journée, finalement la maison était bel et bien hantée. D’un fantôme parlant français, s’il vous plaît. Ce qui expliquait pourquoi les anciens propriétaires avaient fuis. Que des emmerdes avec ces Européens ! Du coup, comme j’en étais une, nous devrions nous entendre.

C’est dans cet état d’esprit que j’attaquais les jours suivants. Mon fantôme communiquait. Tous les jours, je trouvais un mot, ça allait de la couleur d’un mur à la supplication de ne pas détruire telle chose ou telle autre, jusqu’à sa désapprobation maintes fois exprimé sur ma consommation de café. De quoi je me mêle avais-je fini par lui écrire qu’il laisse donc mon histoire d’amour avec le café en paix.

Je découvrais petit à petit les goûts très vieux jeu de mon colocataire fantôme. Il voulait tout conserver, je voulais moderniser. Il ne lâchait rien, allant jusqu’à récupérer ce que je jetais pour le remettre dans la maison. Je ne lâchais rien moi non plus, je n’allais pas me laisser faire comme ça. Je me découvrais têtue et ma confiance en moi augmentait de jour en jour face à cet adversaire invisible.

L’aide qu’il m’apporta durant cette période, me permit d’avancer plus vite que prévu. Le sol de la cuisine fut arraché puis la baignoire posée devant la maison par le livreur, fut magiquement mise en place pendant la nuit. Je l’avais découvert doué en menuiserie et le laissa refaire la table et réparer les chaises.

Cela fonctionnait bien, une relation de confiance se tissait et j’aimais de plus en plus l’idée de cette étrange colocation, néanmoins je refusais ses demandes de rencontre. Il ne s’en forma­lisait pas, attendait quelque jour puis relançait l’invitation que je refusais. Je ne me sentais pas prête à conforter l’idée que je me faisais de lui à travers nos échanges avec une réalité que je craignais moins agréable.

Non, je ne l’imaginais pas beau, craquant et super musclé, mais vieux, barbu, style ermite en perdition et cette idée de lui me le rendait sympathique, bien plus que la version musclée et beau. J’appréhendais tellement cette rencontre que lorsque je l’entendais travailler la nuit, je faisais semblant de dormir. Un jour, il me faudra accepter la rencontre, mais pour le moment cette relation dingue me convenait et calmait mes appréhensions.

L’été tirait à sa fin quand le grand projet du toit fut inscrit sur le tableau noir. Je ne pouvais pas le faire seul et l’entreprise contactée devait arriver dans trois jours. Je notais donc sur notre tableau, oui, c’était devenu le nôtre, notre moyen de communication, que le toit serait refait à partir de lundi et que si tout allait bien serait fini le vendredi.

J’étais contente que ce gros chantier soit fait avant l’hiver. L’entrepreneur, Francis, qui supporta mes ap­pels presque six semaines avant de craquer, devait s’en occuper. Pour être honnête, je ne gagnais que suite à l’inter­vention de Suzanne, sa tante, qui une fois que je l’avais, sans savoir leur lien de parenté, mise au courant de la situation, fonça sortir son neveu de son bureau pour lui faire promettre de venir dès la semaine suivante.

Je profitais de passer la soirée avec Ada qui depuis le début de la saison n’avait plus de temps pour rien. Elle passa son temps à pester sur les touristes et regardait d’un œil noir ceux qu’elle croisait en ville. D’amicale et char­mante durant son travail, elle se transformait en monstre dès qu’elle quittait son rôle de guide, pour mon plus grand plaisir.

Je passais une agréable soirée à l’écouter se plaindre des gens de la grande ville et de leur équipe­ment hors de prix, mais totalement inutile ici. Elle en avait après les gens stupides qui confondaient randonnée en montagne et balade au bord de mer, les baskets, pas faites pour marcher, mais pour frimer, les ongles peints qui ne servent à rien, les bottes pas « cassées » avant la marche et qui faisait des ampoules à des citadins surpris d’apprendre que si, il fallait les porter avant, ainsi qu’à tout ce ou ceux qui n’étaient pas faits pour la montagne. Je l’écoutais en souriant ne l’interrompant que pour lui dire combien elle avait raison. Je n’avais pas envie, vu son humeur, qu’elle me râle aussi dessus puis je rentrais, bien contente de ne pas voir ces gens-là autour de chez moi et je m’écroulais au fond de mon lit pour un repos bien mérité. Elle était presque plus fatigante que les travaux.

Chapitre 5

– Sophie, Sophie, s’il te plaît, réveille-toi !

Une voix rauque me parvenait dans mes rêves, une voix qui parlait français avec un accent.

– Sophie, réveille-toi !

L’odeur du café me chatouilla le nez, mmm, je m’étirais en soupirant.

– Sophie, c’est important, réveille-toi !

Une main se posa sur mon épaule et me secoua doucement. Une main ? Je sursautais renversant la tasse que tenait une autre main devant mon visage. Assise d’un coup, je fixais deux yeux noirs qui me fixaient et je hurlais. L’homme recula d’un bond et me dit doucement :

– Sophie, calme-toi, c’est moi Livius.

Me calmer ? Me calmer ! Il était dans ma chambre ! Je pris le coussin et le lui jetais à la figure.

– Dehors ! Hurlais-je.

Il recula les mains en avant.

– Je vais à la cuisine vous refaire du café, il faut que l’on parle.

Et, il me planta là.

Mon cœur menaçait de sortir de ma poitrine par ma gorge, mes mains et mes jambes tremblaient. Il me fallut un bon moment avant de me souvenir d’où j’étais et de qui pouvait bien être ce type, Li­vius. Je mis ma tête entre mes genoux, ce qui ne servit à rien, pris de grandes inspirations pour me calmer, ce qui ne servit à rien non plus et me levait. Il allait m’entendre ! Je vous jure qu’il allait m’entendre l’autre là.

Il était sagement assis à la cuisine, une tasse de café posé loin devant lui et un petit sourire gêné sur les lèvres. Brun, la quarantaine, les yeux noir charbon, un visage taillé à la hache et une fossette sur la joue droite, il semblait bien plus grand que moi, fin, mais pas maigre. Il était bien loin de l’image du SDF poilus squattant mon sous-sol que je m’étais faite. Pas mignon, non, ça marchait pour les chatons, mais pas pour lui, beau ? Oui, mais d’une beauté sombre, il se dégageait de lui une force incroyable qui me mettait mal à l’aise.

J’attrapais la tasse de mauvaise grâce et le fixait mé­chamment presque déçue qu’il ne soit pas le gentil ermite que j’avais imaginé.

– Je ne voulais pas vous faire peur, mais vous avez le sommeil plutôt profond. Me dit-il douce­ment.

Les accents rauques de sa voix étaient étonnants, je le fixais sans rien dire. Il me fixait, lui aussi, mais pas en me détaillant, il fixait mes yeux y cherchant quelque chose. Puis, il dit dans un demi-sourire :

– Pas trop déçue ?

Toujours ses yeux au fond des miens, déçue, non mais plutôt mourir que de le dire puis j’eus très chaud, mon visage virait au rouge pivoine, le sale traître.

– Enfin, non, enfin, ça va, enfin…

Et voici, Sophie, la reine de la conversation dans son œuvre la plus connue, les enfin en cascades. Il allait me prendre pour une idiote à bafouiller en rougissant comme ça.

– Je ne voulais pas vous faire peur.

– Tu ! Le coupais-je.

– Te faire peur, corrigea-t-il.

Je bus mon café pour me donner contenance. Il était infect, vraiment imbuvable ! Ce qui eu l’avan­tage de refroidir mes joues et de remettre mon attention sur autre chose que ce demi-sourire.

– C’est important, il fallait que nous parlions.

– J’avais cru comprendre, marmonnais-je le nez dans la tasse. Et, de quoi ?

– Des ouvriers pour le toit.

Je relevais la tête, le ton plus que désagréable qu’il avait, n’annonçait rien de bon.

– Ben quoi les ouvriers ?

– Je n’en veux pas.

Net, simple et glacial, cinq petits mots qui semblaient dire, ils viennent, ils sont morts.

– Et vous compter refaire le toit tout seul ? Demandais-je. Il faut changer une partie de la char­pente.

C’est bien le café dégueulasse, ça me garde sur ma réserve. Bon, soyons honnête, ce n’était pas du tout la première question que j’avais à lui poser et de loin. J’en avais plein, merde, j’aurais dû les noter.

– Pourquoi la charpente ?

Tiens ses sourcils se froncent et ses yeux semblent encore plus noirs.

– Pourri !

Puisqu’il économisait ses mots, j’allais en faire autant. Je me levais pour refaire du café, du bon cette fois, le laissant réfléchir et me disant qu’au lieu de parler de charpente, je devrais lui demander d’où il sortait et pourquoi il parlait français et zut à la fin.

– Vous buvez trop de café.

Ha, ben oui, ça aussi, c’était super important.

– Je sais vous me l’avez souvent écrit. Je suis fatiguée, j’aime le café et pour le moment, c’est comme cela.

– La charpente est vraiment abîmée ?

Retour brutal à la discussion super importante qui m’a sorti du lit.

– Oui, il y a des fuites, des tuiles se sont déplacées et à force la charpente a pourri. Il vaut mieux changer les poutres. Je ne sais pas faire.

Il soupira, moi aussi, plus fort, exprès.

– Moyen de raccourcir leur présence ?

– Enlever et remettre vous-même les tuiles.

– Toi.

– Quoi moi ? Ça va pas ?

– Si je te dis tu, toi aussi, pas toi enlèves les tuiles.

Il sourit, un vrai, pas le truc de travers à moitié. On avançait, super. Je lui souris en retour.

– Donc je disais, pour que ça aille plus vite il faut que TU enlèves les tuiles avant leur arrivée, lundi. Je ne monterais pas sur le toit.

– Je vais m’en occuper. Conclut-il

Il y eut un long silence, ben voyons il va s’en occuper et la marmotte… Puis j’éclatais me faire réveiller pour ça ?

– Et c’est tout, pourquoi c’est un problème ? Finalement, ils viennent de jour et tu as l’air de vivre la nuit, va savoir pourquoi. Je ne vois pas en quoi leur présence te dérange à ce point-là ? Franche­ment, tu te prends pour quoi, me réveiller en pleine nuit alors qu’un simple mot aurait suffi. Et puis d’où tu parles français et d’où tu sors et… et… et…

Je croisais un regard noir, des sourcils froncés, une bouche pincée. 

– Mais, c’est vrai, quoi, mais enfin ? Chevrotais-je en me rasseyant le nez dans ma tasse de café.

Rougissants, bafouillant et maintenant chevrotante, le tiercé de la honte dans l’ordre. La petite voix douce se fit entendre dans ma tête. Tiens, la revoilà celle-là : calme-toi, regarde-le, il ne rit pas.

Non, il ne riait pas, n’avait même plus l’air en colère, il me fixait d’un air interrogatif.

– Tu as raison, nous avons à parler, mais je te propose de remettre ça à la fin des travaux.

Finit-il par lâcher du bout des lèvres.

– Ho, alors dans dix ans plus ou moins si je dois tout finir avant. Grinçais-je.

– Non, le week-end prochain, je répondrais à tes questions.

Il était super sérieux, presque raide, pas fâché, mais mal à l’aise et pas franchement ravi d’avance.

– Mouais, ça marche, plus de réveil au milieu de la nuit et plus jamais tu n’entres dans ma chambre. Marchandais-je en plus.

– Sauf si urgence.

Vu SES urgences, je doutais qu’il tienne parole. Le prochain réveille aurait certainement lieu pour un problème de plomberie ou parce que j’aurais envie d’inviter Ada à la maison. D’ailleurs en y pen­sant :

– Au fait…

Il me coupa.

– Retourne te coucher, si tu arrives à dormir avec tout ce café. Il faut que je m’y mette si je veux finir pour lundi.

Et il me planta là.

Je pris ma tasse, remontais dans ma chambre et je m’y enfermais. Je restais un long moment à écou­ter les bruits venant du toit et à réfléchir à cette drôle de rencontre. Le bruit au-dessus de ma tête continuait toujours, c’est alors que ma petite voix recommença : il est pas mal le fantôme ! Oui, un peu brute de décoffrage, mais à quoi fallait-il s’attendre d’un homme qui vit caché dans un sous-sol. Il avait dû faire un effort de tenu pour moi. C’est vrai que je m’attendais à un ours poilu et revêche. J’avais un ours pas poilu et franchement aussi revêche qu’imaginé, mais plus craquant. Je pouffais dans mon coussin, me traitait d’idiote et fermais les yeux, soulagée que mon fantôme n’en soit pas un.

Il n’y avait aucun mot sur le tableau le lendemain matin. Je sortis dans le jardin et vus des piles de tuiles posées en tas régulier contre la maison, je rentrais, me préparais un grand petit déjeuner que je dégustais tranquillement au soleil. Oui, je traînais, et alors ? Je m’offrais le droit de ne rien faire aujourd’hui, si monsieur le colocataire voulait se la péter en démontant tout seul le toit, qu’il le fasse. Aujourd’hui ce serait sans moi.

Je finis par appeler Ada pour lui proposer une pizza en ville et je partis sans trop attendre rejoindre mon amie. Sa pizza avalée, elle lorgnait sur la mienne. Je lui en tendis presque la moitié. Mais où met­tait-elle tout ça ? Ada se remit à se plaindre des touristes. Je commençais à penser qu’elle le faisait exprès, au fond, elle devait adorer s’en moquer.

L’après-midi fila mais je n’avais pas envie de ren­trer, pas aujourd’hui alors Ada, ravie, me traîna au cinéma où ce jouait un marathon Seigneur des An­neaux. Du pop-corn, du coca et plein de cochonneries, nous tiendraient compagnie. Si je devais ap­précier une chose chez mon amie, c’était que nos goûts étaient pareils, en matière de cuisine, de livres et de cinéma.

Repus de plus de sucre que je n’en avais mangé depuis un an, avec une envie pipi à me fendre le crâne, c’est vers quatre heures du matin que je rentrais. Je me garais, filais à la salle de bain et à peine étais-je assise, qu’on y frappa.

– Tout va bien ? Fit une voix inquiète, tu…

C’est pas vrai, pas maintenant.

– Oui, un moment, j’arrive. Coupais-je.

Depuis mon arrivée il avait toujours été super discret et là… Mais c’est pas vrai, pouvais-je faire pipi en paix ? Et puis, il avait quoi à être inquiet. Je soupirais, encore, ça devenait une manie. Je sor­tais de là pour trouver mon colocataire assis à la table de la cuisine, il était inquiet cela se voyait.

– Tu vas bien ? Il est tard.

– Oui je vais bien, je suis sortie avec une amie. Nous sommes allées au cinéma et le temps de rentrer… Je haussais les épaules en faisant un geste de la main. J’avais envie de faire autre chose aujour­d’hui.

Il hocha la tête.

– Je m’en suis douté quand j’ai vu que rien n’avait bougé. Il avait l’air penaud. J’ai contrôlé si tes affaires étaient toujours là et comme le temps passait, je me suis demandé si tu avais un pro­blème ou un accident et puis il n’y avait pas de mot sur le tableau.

Le demi-sourire était de retour, ironique à souhait, contre lui cette fois-ci. Je le fixais interloquée.

– Je suis sortie, depuis quand dois-je te prévenir ?

Je retins de justesse le : tu n’es pas mon père qui arrivait dans ma bouche. Bien ma fille, tu progresses et une ânerie de non dite, une.

– Ce n’est pas habituel, se justifia-t-il, tu es plutôt du style à te coucher tôt.

– Je suis habituellement tellement fatiguée que même si je le voulais, je ne pourrais pas me cou­cher tard. Aujourd’hui j’ai fait une pause et pris du temps dehors. J’en avais besoin.

– À cause de moi ?

Là j’hésitais entre le oui, tu me rends dingue et le non, tu n’es pas le centre du monde ou alors un peu ? J’optais pour ce dernier.

– Un peu, je ne comprends pas tout, nous nous connaissons seulement par écrit et je n’étais pas vraiment prête à te rencontrer pour de vrai et un peu parce que Ada est ma seule amie ici et pas­ser du temps avec elle me fait du bien.

– Je comprends.

Il en avait de la chance, moi, pas grand-chose.

– Bon, maintenant que tu es rassuré et que tu m’as vu vivante, la couche-tôt que je suis ayant lar­gement dépassé son heure de coucher va aller dormir.

Je faillis aller l’embrasser pour lui dire bonne nuit, mais au secours, quelle gourde ! Je déviais vive­ment pour attraper une tasse que je remplis d’eau pour en faire quelque chose et je filais sans plus attendre dans les escaliers.

– Bonne nuit Sophie, fit-il juste derrière moi.

Je me retournais d’un coup et mon visage fini dans sa poitrine, ma tasse contre son ventre. Je recu­lais, renversais tout et bredouillais une bonne nuit gênée. Il souriait franchement, me fit un clin d’œil et me laissa en disant :

– Si tu le demandes, je veux bien te faire un bisou de bonne journée demain matin.

Il se moquait de moi, j’avais les joues en feu et merde. Il se moquait de moi et je ne trouvais rien à répondre. Je montais en écrasant chaque marche pour bien montrer mon énervement, ce qui le fit rire et me rendis encore plus énervée. Bref, il était plus que temps que je dorme, au moins au fond de mon lit, je n’allais pas faire ou dire de bêtises puis je me rendis compte, il s’était inquiété et sans comprendre pourquoi, j’en étais ravie.

Le lendemain, un mot sur le tableau me donna la rage nécessaire pour faire en une journée ce que j’avais prévu de faire en deux. C’est bien la rage, ça permet d’avancer. Pourquoi étais-je de cette humeur merveilleuse ? Le mot sur le tableau disait : je n’ai pas osé te réveiller d’un baiser, tu étais rentrée tard et au vu de tes ronflements, j’ai pensé qu’il valait mieux que tu te reposes encore. Bonne journée.

Ha, ha très drôle ! J’en avais mal aux côtes de rire. Du coup, c’est en imaginant la tête du comique nocturne que je lavais et frottais les meubles stockés dehors. En levant la tête, je pus voir que le clown avait presque fini de démonter le toit. Demain tout serait prêt pour le neveu de Suzanne. You­pi, comme ça mon colocataire à l’humour défaillant se calmerait. Allais-je, oui ou non lui répondre et que lui répondre. La fatigue avait eu raison de ma mauvaise humeur, mais je ne voulais pas le laisser gagner comme ça. Je pris le temps et notais : Seul un prince charmant aurait pu me réveiller d’un baiser pas un fantôme. Bonne nuit. Il comprendrait ou pas.

Le matin, je me levais courbaturée, tiens, ça faisait longtemps. Une bonne douche plus tard, ma deuxième tasse de café en main, je regardais sur le tableau sa réponse : Je ne suis pas UN fantôme, mais je veux bien être le tien ! Bonne journée, ma belle au bois dormant.

Ok, Il avait gagné, car c’est en souriant que j’ouvrais aux ouvriers qui se présentèrent devant la porte. Francis me dit :

– C’est sympa d’avoir avancé le travail, tante Suzanne m’a fait promettre de venir cette semaine. Cependant, j’ai un autre chantier en cours. Il faudra que tu m’expliques comment tu as fait, sans vouloir être impoli, tu ne ressembles pas vraiment à une force de la nature.

Je ne répondis rien, mais il me faudrait penser à remercier mon fantôme pas charmant parce que si Francis n’avait qu’une semaine, l’opération rénovation du toit aurait capoté. Ce que je n’avais pas pré­vu, c’est l’énorme engin qui arriva peu après et auquel il fallut faire de la place.

Malgré mes doutes, Francis et son équipe travaillaient vraiment bien. Mémo personnel, faire plus confiance aux dires de Suzanne. En fin de journée, son équipe partie, Francis traîna pour boire une bière et discuter un peu.

Il m’avait vu au cinéma avec Ada et me demanda très sérieusement si j’avais choisi d’y aller ou si Ada m’y avait traînée de force. J’allais lui répondre sèchement quand j’aperçus son regard pétiller.

Je fronçais les sourcils et demanda pourquoi ?

– Je la connais depuis son arrivée, me confie-t-il. Elle était en classe avec mon frère. Sa réputation de terreur est méritée crois-moi. Elle en a fait voir à tous à son arrivée, une vraie rebelle.

J’en ris et lui répondis que non, j’aimais ce genre de film et que je les avais déjà vus plusieurs fois et que la seule chose que je pouvais reprocher à mon amie, c’était cette extraordinaire énergie. Elle m’épuisait parfois.

Il était parfaitement d’accord, nous avons parlé de tout et de rien, soudain il me dit que sa tante m’attendait pour manger samedi soir. Il avait failli oublier, elle ne l’aurait pas pardonné. Il me fit un clin d’œil puis me souhaita bonne soirée et fila avant même que je puisse refuser l’invitation.

L’urgence pour le moment était de me couler dans un bon bain chaud, le reste attendrait.

Le reste attendit plus que prévu, je m’étais endormie. Je sortis de là alors que la nuit était déjà tombée. Mince, j’avais trempé sacrément longtemps et je mourrais de faim. Je me séchais rapidement puis entourais ma serviette autour de mes cheveux et filais à la cuisine mettre mon repas à réchauffer, l’estomac gar­gouillant d’anticipation. J’y pénétrais comme un courant d’air et me figeais net.

Il était là, devant le micro-onde, un bol fumant à la main et son regard, ho, mon Dieu son regard. De surpris, il se fit curieux puis ravi ? Je le fixais et je réalisais en voyant son sourire apparaître que j’étais nue, une serviette enroulée sur ma tête comme seul vêtement. Et merde, merde, merde…

Mes pieds firent un demi-tour tandis que mes mains attrapaient le linge et le déplaçaient de ma tête à mon corps. Les escaliers furent montés en 2 secondes, la porte de ma chambre claquée et c’est trem­blante que je m’y appuyais pour reprendre mon souffle.

Non mais c’est pas vrai, il venait de me voire nue. J’étais passée par tous les rouges connus pour fi­nir avec un qui en plus chauffait sur mes joues. Je glissais le long de la porte et me pris la tête entre les bras. Je ne suis pas pudique, mais pas franchement à l’aise quand je suis nue. Je restais as­sise contre la porte en me sermonnant. Il n’y avait pas de drame, ce n’était rien, enfin, c’était pas grand-chose et puis il n’avait rien dit, pensé, j’en étais sûre, mais rien dit, c’était déjà ça de pris. Je reprenais contenance petit à petit et le léger coup donner contre ma porte me sortit de ma tornade de pensées.

– Sophie ? Ça va ?

Mon nom était juste soufflé très bas, doucement, presque un murmure. Il voulait juste me faire sa­voir qu’il était là.

– Oui ! J’arrive, un instant, dis-je.

Bon, finalement, il m’avait vu nue et puis ? C’était un accident rien de plus. Reprends-toi, tu n’es pas une nonne ! Lui peut-être, n’était-il pas ermite ? Il n’a même pas fait un geste alors arrête de baliser. Puis l’image me frap­pa, je l’imaginais en nonne. Mais c’est pas vrai ! L’image de mon fantôme en nonne flotta un mo­ment dans mon esprit et me permit de finir de me calmer. Le ridicule ne tue pas et l’imaginer ainsi me permettait de dédramatiser.

Arrivée à la cuisine, je vis que le bol était lavé, posé sur l’évier et lui était assis sagement à table. Je lui fis un petit signe de tête pour me donner contenance. Je fouillais dans mon frigo et en sorti un sandwich. Mon repas en main, j’allais m’asseoir en face de celui qui n’avait rien dit de­puis mon arrivée.

– Bonsoir Sophie, dure journée ?

Il parlait tranquillement, d’accord, faisons comme si rien ne s’était passé.

– Oui, épuisante ! Il a fallu faire de la place pour la grue et je me suis endormie dans la baignoire.

Bien, ma grande, tu n’as même pas bafouillé, tu as parlé normalement. Je fixais mon assiette, seul moyen que j’avais trouvé de ne pas le regarder. Un doigt vint se loger sous mon menton pour le sou­lever et ses yeux noirs cherchèrent les miens.

– Ne te prends pas la tête. Tu n’es pas la première femme que je vois nue et je te promets que tu ne risques rien !

Il avait un regard si sérieux et un sourire doux. Il ne lâchait pas mes yeux y cherchant je ne sais quoi. Je devais le prendre comment le : tu ne risques rien ? Je suis moche, c’est ça ? Ou il est gay ?

– Merci, mais je n’ai pas aimé la surprise.

Il sourit malicieux.

– Moi, oui et j’ai apprécié !

Il appuya ses dires d’un clin d’œil et me voyant rougir, il redevint sérieux et dit :

– Parlons d’autre chose, donc la journée fut fatigante, mais les travaux ont bien avancé.

– Oui, soufflais-je, le toit est démonté, plus vite que je ne le pensais. Francis et son équipe ont bien travaillé.

Il fronça les sourcils.

– Francis ?

– Oui, le charpentier où je ne sais quoi, le neveu de Suzanne, son entreprise est en ville.

– Et donc, les travaux dureront encore combien de jours ?

Il y avait comme un agacement dans sa voix, lui et sa sacro-sainte tranquillité !

– Demain, ils attaquent le remplacement. Francis m’a promis que ça ira vite. Ils sont venus en nombre pour finir au plus vite. Il est resté un mo­ment pour parler après sa journée, il m’a vu avec Ada au cinéma et m’a raconté les bêtises qu’elle avait faites plus jeune.

Je souriais à ce souvenir mais, quand je croisais son regard, mon sourire disparut. Il semblait fu­rieux et je ne comprenais pas ce que j’avais bien pu dire pour le mettre de cette humeur. Trop crevée pour y réfléchir et surtout bien décidé à ne plus réfléchir en ce qui le concernait, sinon j’allais paniquer et probablement déménager ailleurs. Encore une fuite et celle-là, je ne voulais pas la faire donc tout était normal venant de lui. Je biaisais.

– Je n’ai plus faim, je vais aller me coucher, demain sera encore une journée compliquée. Bonne nuit Livius.

– Bonne nuit, Sophie.

Je sentis son regard me suivre jusqu’aux escaliers et une fois dans ma chambre, je pris un minuscule temps pour réfléchir à cet étrange moment. Son humeur était si changeante que j’avais du mal à suivre. Il devait avoir passé trop de temps seul, puis son image en nonne revint à mon esprit et je fus pris d’un véri­table fou-rire qui me détendit et me permit de dormir sans rêves.

Chapitre 6

Francis était à l’heure et à la pause nous avons discuté de mon arrivée et des bruits qui courrait sur moi, alimentés par mon amitié avec Ada et des différences entre ici et l’Europe. Discussion lancée car se plaignait-il, mon café avait failli les tueuses et qu’Ada le buvait de la même manière. Je veux bien reconnaître qu’entre un expresso italien et le jus de chaussette servi dans le coin, la différence pouvait surprendre, mais j’insistais, le mien était meilleur, ils n’étaient que des mauviettes.

Je lui fis promettre de demander à Suzanne de ne pas en faire trop, précisant que je ne mangeais pas beau­coup et je ne buvais que peu d’alcool et lui rappelant que je devais encore rentrer. Il me promit de transmettre le message, mais précisa qu’avec sa tante, je n’aurais pas d’autre choix que de manger et boire. Au pire, il se ferait un plaisir de me ramener puisqu’il serait présent ainsi que la moitié de la famille ou je pourrais demander à Ada qui venait elle aussi.

Voyant ma tête, il se mit à rire et fuit avant que je ne puisse lui dire que non, je ne viendrais pas. Une fois assez loin de moi, il me dit en criant :

– Tu as dit oui, alors tu viens.

Il était mort de rire. Je m’étais fait avoir. Mais pourquoi avais-je accepté sans demander d’abord ce qui était prévu ?

Le soir arrivait et la seule chose que je souhaitais en ce moment était un bon repas suivit d’un dodo de compétition. Je traînais des pieds en entrant dans la cuisine, hésitais un instant et me fit des crêpes. Je sursautais en entendant un bonsoir, lancé depuis la porte. Mon colocataire était là, appuyé contre le mur et n’avait pas exactement la tête des bons jours.

– Ça sent bon, que prépares-tu ?

– Bonsoir, des crêpes, tu en veux ?

– Non merci, à plus tard, bon appétit.

Je répondis dans le vide un : merci bonne soirée. Il n’était déjà plus là, à croire que de me croiser le soir le dérangeait. Bon sang qu’est-ce qui m’avait pris d’accepter sa présence ? En étant honnête, je pense qu’une partie de moi était ravie de ne pas être seule, dur de changer du tout au tout en si peu de temps. La petite fille n’était jamais loin et faisait des retours pas toujours agréables pour celle que je souhaitais devenir.

Allez arrête, tu ne vas pas recommencer les prises de tête, à table, made­moiselle Sophie et au dodo !

Je ne l’ai pas revu. A vrai dire, je faisais attention de ne pas traîner plus tard que les journées d’été me le permettaient. Je filais dans ma chambre avant que la nuit n’arrive. Je laissais des petits mots, il y répondait et voilà, la situation me convenait.

Les tuiles retrouvaient le toit, le bruit du marteau ne m’avait pas vraiment dérangé, mon désagréable fantôme semblait attendre que je sois profondément endormie pour s’y mettre. Oui, bon d’accord, il n’était pas si désagréable que ça. Il faisait attention à moi, mais franchement il n’était pas facile à cerner.

Le vendredi matin, la note sur le tableau disait : le toit est presque fini, qu’as-tu prévu ? Sans signa­ture, sans bonjour. Alors, j’avais bien le droit de le trouver désagréable, non ? J’y avais répondu : comme je sors samedi soir, je pense que nous pouvons nous offrir un week-end tranquille, lundi il faudra attaquer les fenêtres.

Soit, j’avais maintenant une cuisine remise à neuf, une salle de bain de luxe, hé oui, j’avais bossé pour, un toit qui ne fuyait plus, mais je n’avais toujours pas changé les fenêtres. Les nouvelles achetées par les anciens propriétaires attendaient dehors et la cheminée ne servirait à rien si les courants d’air persistaient. Mais ce soir je sortais et franchement, j’en avais envie même si je craignais un peu le nombre d’invités présent. Au matin j’avais trouvé une note : amusez-vous bien avec votre Francis. Mais que diable venait faire Francis là-dedans ? Je répondais à l’invi­tation de Suzanne.

La journée s’étira, vraiment, beaucoup, horriblement. Je me traînais d’un coin à l’autre réfléchis­sant un moment à ce que je devais encore faire, un autre à cette étrange colocation ou plutôt au ca­ractère de mon fantôme, réussissant à ne rien faire de concret.

Je décidais de me préparer et de par­tir en ville. J’envoyais un message à Ada, priant pour qu’elle soit libre et abandonnais mon chantier, ma maison, mon fantôme et je l’espérais mes interrogations. Ada n’était pas libre, oh surprise. Je flânais donc en ville, le lèche-vitrine reste une occupation comme une autre.

À dix-neuf heures tapantes, une Ada survoltée, normale quoi, me sauta dessus pour m’emmener chez Su­zanne, imposant de prendre sa voiture et d’y arriver ensemble sans me laisser le temps de répondre. Je suivis en soupirant, elle m’y traînait en rayonnant, c’est donc avec des sentiments complètement différents que nous sommes arrivées, bien qu’elle m’ait assuré durant le trajet que j’allais adorer.

Ada entra sans frapper, criant :

– Coucou, c’est nous.

Auquel une dizaine de voix répondirent. Mince, mais ils étaient combien ? Une Suzanne en tablier à petite fleur surgit devant moi, me prit dans ses bras, me cassant sûrement deux côtes, me claqua deux énormes et bruyantes bises sur les joues en me souhaitant la bienvenue. Relâchée d’un coup, de cette formidable étreinte, je faillis tomber à la renverse. Je fus retenue par Francis qui murmura à mon oreille.

– Suzanne est un peu démonstrative, tu vas t’en remettre ?

Le ton était moqueur à souhait alors qu’il m’attirait contre lui en me retour­nant pour me claquer, lui aussi, deux énormes bises sur les joues.

Je rencontrais d’un coup, le mari de Suzanne, leurs enfants, un frère de je ne sais plus qui, le cousin de truc et un ami de la famille ou un membre de la famille, une amie de cousin truc et quelques autres personnes dont je ne compris ni le lien avec les autres, ni d’où ils pouvaient bien sortir. Je ne reteins aucun nom, fus embrassée à chaque fois et finis par me retrouver assise sur un canapé avec une assiette de petits fours sur les genoux. Étourdie, épuisée et pas vraiment sûre de ce qui venait de se passer, je subissais les conversations plus que je n’y participais.

Le reste de la soirée fut semblable, un peu comme se retrouver à une fête de famille, mais pas la sienne, où les repères sont inexistants et les gens, trop heureux de vous y accueillir, vous noient sous une tonne d’anecdotes dont vous ne comprenez rien. Je serais ingrate de dire que je passais une mauvaise soirée, car ce ne fut pas le cas, juste que je me sentais un peu submergée par tant de pa­roles, de gens et de nourriture.

À vrai dire, surtout de nourriture, Suzanne remplissait mon assiette de tout, de beaucoup, tout le temps. Elle semblait trouver que je devais prendre dix kilos avant la fin de la soirée. Ada à ma droite vidait régulièrement mon assiette. Je la remerciais à chaque fois par une grimace de soulagement. Je dois avouer que j’attendais le café avec impatience bien que je craignais qu’il ne soit que le jus de chaussette, habituel ici. Quel ne fut pas ma surprise quand je vis arriver devant mon nez un café dont l’arôme ne pouvait tromper, un vrai café ! Je le fixais un mo­ment puis en levant la tête, je vis Suzanne me faire un sourire.

– C’est ce que tu appelles du vrai café, non ?

– Oui, il semble parfait, merci

– Tu vois je t’avais dit, triple dose pour elle.

Je fixais Ada.

– Triple ? Mais, ils boivent de l’eau colorée ?

Mon air faussement effaré les fit rire aux larmes et Suzanne finit par répondre.

– Ada aussi, aime le café trop fort.

Elle leva les yeux aux ciels.

– Tu vois ce que j’ai dû endurer avant ton arrivée. Ils étaient tous persuadés que je faisais exprès de les contredire.

Alors que depuis que tu es là, ils savent que c’est juste une différence, notable cependant, entre eux et le reste du monde.

– Une vraie faute de goût d’ailleurs, ajoutais-je en rigolant.

Ada opina de la tête, Suzanne et Francis soupirèrent et le reste de la tablée se lança dans une discus­sion animée sur les différentes habitudes selon les régions. J’appris ainsi que Suzanne venait d’une famille anglaise, que le cousin truc avait de la famille en Australie et qu’en fait presque personne ici, n’était natif du coin.

Je me sentais un peu moins perdue dans cette assemblée, qui m’avait acceptée comme l’une des leurs. Ada me souriait. Suzanne s’inquiétait que j’aie assez mangé. Francis expli­quait à son père ou au mari de Suzanne ou à l’oncle machin, je n’en savais rien, les travaux que j’avais déjà faits dans ma maison. Celui-ci me félicitait en me demandant ce que je devais encore faire et la soirée avançait.

Lancée dans une discussion animée avec Francis, un mouvement avait attiré mon attention, une ombre derrière la fenêtre, une ombre que j’avais l’impression de connaître. Je fronçais les sourcils pour comprendre. L’ombre avait déjà disparu. Francis interprétant de travers mon froncement de sourcil, me dit :

– Je sais que c’est beaucoup de travail, mais il faut le faire, ta sécurité compte.

Je le fixais complètement perdue, mais de quoi parlait-il ? Ha oui, la cheminée…

– Je sais bien, il faut que je le fasse correctement, mais je ne sais pas si j’arriverai à tout finir avant l’hiver.

Il se lança dans une longue explication sur l’importance du risque incendie, ouf, bien rattrapé. Je perdis le fil de la conversation, perdue dans mes pensées. Francis fini par décréter que j’étais trop fatiguée et que je devais rentrer. Il héla Ada pour qu’elle me reconduise et en quelques minutes j’étais assise dans une voiture ceinture bouclée et la tête remplie de faites attention, bonne nuit, à bientôt, repose-toi ! Les joues encore vibrantes de baisers plaqués avec force et les côtes doulou­reuses d’étreintes énergiques, sans trop bien comprendre comment j’étais arrivée là. Je trouvais Ada épuisante, elle était calme et zen comparée au reste des invités. J’étais épuisée.

Le retour se fit dans le calme habituel d’Ada, elle parla non-stop.

– Alors tu vois, ils sont sympas non ? Je sais que ça fait beaucoup en une fois, mais tu verras tu t’y feras. Suzanne t’attend samedi prochain. C’est cool, non ? Comme ça, tu vas rencontrer tout le monde. Enfin tous les amis de Suzanne et sa famille. Tu seras plus vite adoptée. Ils t’ont trouvé adorable. Tu fais déjà partie des habitants, tu sais, pour beaucoup le boulot que tu as fait…

Je n’écoutais qu’à moitié, en partie parce qu’affolée à l’idée de remettre ça dans une semaine, en partie parce que inquiète, sans trop savoir pourquoi de ce qui m’attendait à la maison.

Sortie du dernier contour, la vue de ma maison dont la cuisine était éclairée, m’affola d’un coup. Je criais presque à Ada de s’arrêter là, tout de suite. Elle planta sur les freins et regardant de tous les côtés, elle me demanda pour­quoi.

– Il y avait un écureuil, fut la seule réponse que je trouvais. Enfin, j’ai cru. Je crois que j’ai dû m’endormir. Laisse-moi ici un peu d’air me fera du bien.

– Tu en es sûr ?

– On y est presque, je t’assure que ça me fera du bien.

Dix minutes plus tard, après avoir promis que, si, j’avais besoin d’un peu d’air et que non, je ne traî­nerai pas et que oui, j’avais probablement oublié d’éteindre les lumières. Dis trente fois merci et bonne soirée, assuré que je viendrais samedi prochain et que j’avais a-do-ré la soirée, je pus sortir de la voiture.

J’attendais en faisant au revoir de la main qu’elle fasse demi-tour avant d’avancer vers la lumière, mais quelle idiote j’étais de ne pas avoir pensé que mon colocataire pourrait être là. Il faudrait sortir de ce secret tôt ou tard et tôt serait mieux pour mes nerfs.

Alors que j’avançais dans le jardin, je le vis assis sur les marches devant la cuisine. Il me fixait sans rien dire. Arrivée à sa hauteur, je m’assis mal à l’aise et je me mis à fixer les objets que la lumière de la cuisine faisait apparaître sur le sol. Je sentais toujours son regard sur moi puis un murmure.

– Alors tu as passé une bonne soirée ?

– Oui, un rien étourdissante, mais la famille de Suzanne est vraiment adorable. Je suis invitée sa­medi prochain.

– Je vois.

– Tu vois quoi ?

Il ne répondit rien et son regard se perdit dans le vide.

– Tu vois quoi ? Insistais-je

– Tu t’adaptes plutôt bien.

– C’est gentil, mais là j’ai plutôt l’impression d’avoir survécu à un typhon.

Je me massais les côtes en souriant. Un typhon de bisous et de câlins qui m’avait laissée tout étour­die et pas complètement remise.

– Fait attention aux gens de la ville, ils ne sont pas tous comme Suzanne.

– Parce qu’il y en a d’autre comme Suzanne ou Ada ?

– Je disais juste que tout le monde ici, n’est pas aussi amical qu’elles.

– Je pense bien mais…

– Mais tu verras bien, fais juste attention !

– Côté gens incorrects, je pense avoir un peu de… enfin, j’en ai connu et je ne pense pas que, enfin… pas Suzanne en tout cas.

– Sois prudente, c’est tout.

Lâché dans un souffle comme à contre-cœur, une petite phrase de rien du tout qui me fit du bien. Bon sang, je m’étais attaché à lui au fil des jours et son absence due à sa froideur et sa colère des derniers temps m’avait plus blessée que je ne voulais l’admettre alors cette petite phrase me faisait du bien.

– Je tiens à toi aussi.

Je lui répondis en l’embrassant sur la joue. Je me levais, filais à la cuisine. Avant même d’y parvenir je sentis deux bras me saisir la taille, une tête se nicher dans mon cou et deux lèvres remuer contre ma peau. Un baiser doux, un soupir puis au creux de mon oreille un souffle rauque.

– Va te coucher il est tard, petit ange.

Il m’avait embrassée juste en dessous de l’oreille provoquant une pluie de frissons. Ses mains libé­rèrent mes hanches et alors que son corps s’éloignait du mien, j’eus froid. Je me retournais pour trouver la cuisine vide. Je restais là, ébranlée. C’était quoi ça ? Non, pas le baiser, pas son com­portement, mais ma réaction. Je suis pas idiote, c’était clairement du désir, mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas ressentir de désir pour mon fantôme, pas plus que pour aucuns autres hommes du coin. Désirer quelqu’un c’est le bordel, ça me met la tête à l’envers, m’empêche de réfléchir et je vire stupide et soupirante, incapable de voir les défauts, avalant les mensonges comme du petit lait et me laissant berner, j’y étais déjà passée. Stop, stop, stop, hors de question de. Bien décidée à ne pas me laisser aller, je filais sous la douche pour me calmer parce que oui, mon corps lui, était un imbé­cile de première. Et, merde, je ne suis pas une sainte ! Loin de là ! J’ai des besoins comme tout le monde, mais je ne voulais plus avoir envie de, enfin si, mais pas comme ça, pas maintenant, pas lui.

Je ne le revis plus, le tableau noir repris son usage premier. Je notais le programme, il indiquait ce qui était fait, je lui souhaitais bonne soirée, il me souhaitait bonne journée. Mes nuits restaient com­pliquées, mon esprit l’imaginant devant ma porte, elles n’étaient plus vraiment reposantes. Je m’épuisais pendant la journée pour tenter de dormir. Je m’épuisais pendant la nuit pour tenter de ne pas penser, mais je tins bon.

Le samedi arriva comme un sauveur. J’allais faire face à plusieurs ouragans amicaux, mais cela me semblait plus calme et reposant que la semaine qui venait de passer. Je ne fus pas déçue. Il y avait encore plus de monde, dont bien sûr, je ne retins aucun nom, trop à manger, merci Ada, beau­coup de bruits, de rires et une Suzanne inquiète de ma petite mine. Mes joues et mes côtes subirent les assauts affectueux de tout le monde à l’arrivée comme au départ.

Je rentrais pour trouver la lumière de la cuisine allumée, mais personne ne s’y trouvait. Un mot sur le tableau me souhaitait une bonne soirée et une bonne nuit, c’était la seule trace de mon fantôme.

Les semaines se suivirent sur le même modèle ou presque. Mon cerveau reprenait le dessus, mes nuits se firent plus calmes, sans ruminations interminables sur mon colocataire et je pus me reposer vraiment.

La cheminée fut inspectée, réparée et attestée sans danger par un ami de Francis, David qui m’invita à sortir à chacune de ses visites. Il reçut la même réponse que celle donnée à Francis au cours des derniers samedi : merci, mais non merci. J’allais finir par être taxée de pénible ou de vieille fille frigide. Ada fut d’une aide précieuse en précisant à tous les invités de Suzanne, le samedi suivant, alors que Francis se montrait insistant, que, vu mon passé, un homme n’était pas une urgence pour le moment. Ils en conclurent que j’avais eu une grave déception, ce qui n’était pas faux, ce qui amena Francis à s’excuser de son insistance et à clore une fois pour toute, le sujet.

Sauf que si je m’en étais remise et que j’aurais pu faire de la place à un nouvel amant, même si je ne désirais ni David, ni Francis. Parce que pour le moment la situation n’était pas aussi simple que si mon fantôme n’existait pas.

L’automne s’installa, les journées raccourcissant, il me devenait de plus en plus pénible de me

coucher avant le soleil. Il fallait trouver un autre accord au moins avant l’hiver. Le tableau noir se vit promu médiateur. Je le couvrais de : il faut que l’on parle, formulés de toutes les manières pos­sibles et imaginables, auquel étaient répondu des : de quoi, sans autres commentaires.

Je tentais une autre approche en la jouant claire et nette : qu’allons-nous faire cet hiver, les jours raccourcissent et il serait bien que l’on trouve un moyen de cohabiter, à quoi me fut répondu un : ça ira, laconique.

Mon colocataire avait coupé suffisamment de bois pour chauffer la maison, au moins plusieurs hivers ou lors d’une mini glaciation, nettoyé le jardin de tout ce que j’y avais stocké et l’avait parfaitement rangé dans la cabane en bois qu’il avait construite. J’avais quant à moi, fini de changer les fenêtres et repeint le salon et une partie des chambres. Un canapé avait fait son apparition ainsi qu’une télé­vision et surtout d’un lecteur DVD. L’installation de ma super bibliothèque était en cours, car à force de me coucher avant le soleil, j’avais fini par dévaliser la petite librairie du coin, étonnant…

La maison perdait petit à petit son air de maison hantée et prenait doucement l’apparence du foyer que j’avais vu en elle.

Je laissais tomber les tentatives de discussions en septembre. Finalement, si nous devions nous croiser, arrivera ce qui devait arriver. Les jours devenant de plus en plus courts, je refusais de me ranger dans ma chambre de plus en plus tôt. Je l’annonçais sur le tableau, n’y trouvais aucune réponse le lendemain, excepté le « bonne journée » habituel.

Je m’intégrais beaucoup, grâce à Suzanne, un peu à contre-cœur à cause de mon fantôme. Je com­mençais à retenir les visages, quelques noms, pas beaucoup, je l’avoue. Je saluais gaiement les gens en ville, sortais de plus en plus le soir et me fis une nouvelle amie.

Elle travaillait dans une boutique qui vendait des articles artisanaux. Boutique ouverte en saison et qui pratiquait la vente à la tête du client. Je m’explique, un prix pour les touristes, un pour les habi­tants, un autre pour les habitués. Il valait mieux y arriver avec quelqu’un de connu du propriétaire ou de la vendeuse, ce que j’appris plus tard.

La première fois que j’y entrais, je craquais littéralement pour un tapis aux couleurs vivent, remplis de dessins stylisé d’animaux du coin. Quand je demandais le prix, je pâlis. Non, mais je devais vendre un rein pour l’avoir ? Je ne l’achetais pas, mais pris une petite lampe dont le prix me sembla plus correct. J’y retournais plusieurs fois et finis par engager la conversation avec la petite rousse derrière la caisse. Elle se nommait Théa et avait appris depuis peu que je n’étais pas une touriste. Elle était rouge de la tête aux pieds quand elle me présenta ses ex­cuses pour le prix demandé lors de mes achats précédent. C’est ainsi, que j’appris qu’en ville les touristes, comment dire, on les saignait volontiers alors qu’on faisait attention à ne pas exagérer avec les gens du coin. Ce qui expliquait pourquoi Ada m’avait traînée partout en me présentant comme une amie.

Les prix baissèrent sérieusement après notre discussion et je repartis avec le tapis qui soudain était tout à fait dans mes moyens. J’eus même droit à une remise important en guise d’excuse. Tapis et lampes voyagèrent de la boutique à la maison suivit par un couvre-lit en patchwork livré, un mer­credi, par une petite rousse survoltée comme tout le monde ou presque ici.

Elle resta manger puis revint le mercredi suivant puis Ada pris le temps de se joindre à nous puis le mercredi soir fut le re­pas copine de la semaine. Finalement, les habitudes se prenaient vite ici sauf une…

Chapitre 7

Je ne me faisais pas à l’idée de ne plus revoir mon fantôme qui comme au début se montrait discret, tellement que si des mots n’apparaissaient pas sur le tableau, j’aurais pu le croire parti. Alors que je m’étais fait tout un monde de sa présence, je n’avais plus envie de le voir disparaître. Je devais recon­naître que j’avais pris l’habitude et qu’il avait pris une place importante dans ma vie et si on excluait le passage du baiser dans le cou, il s’était comporté en grand frère. Bien que je n’aimais pas trop l’idée qu’il me voit comme une sœur. Il me manquait. Je me l’étais avoué un soir alors qu’enroulée dans une couverture devant la télévision, je me retrouvais à parler à voix haute. Stupide moi !

J’avais rencontré Théa, j’allais manger tous les dimanches chez Suzanne. Oh, j’avais oublié de vous dire, les repas du samedi soir ne permettant pas au plus jeune de profiter du cinéma ou de diffé­rentes sorties entre amis, le repas fut déplacé au dimanche midi enfin au dimanche une heure puis transformer en brunch. Je disais donc, le samedi, sorties, le dimanche, gavage chez Suzanne, le mer­credi, repas filles, le reste de la semaine, nettoyages, peintures et aménagement. Je n’avais pas le temps de m’ennuyer et pourtant je m’ennuyais. Je m’ennuyais de mon fantôme qui portait beau­coup trop bien son surnom depuis quelques semaines.

Septembre passa, octobre pointant le bout de son nez Ada devint comme folle. Son amour des tou­ristes ne se démentait pas et les repas du mercredi s’enrichirent de longues tirades sur la bêtise et les âneries de ses clients adorés, le tout saupoudré par les arnaques du boss de Théa. J’avais mal au ventre à force de rires. Le repas finissait toujours par la promesse de ne rien dire de ce qu’elles m’avaient confié, promesse que je renouvelais sans soucis, tellement j’aimais les entendre raconter leurs petites et grosses arnaques.

Octobre était aussi une période folle pour Suzanne et pour la moitié de la ville, la fête du saint patron de la ville ou du premier colon, selon les sources consultées, avait lieu le deuxième samedi du mois et monopolisait toute âme charitable à la ronde. Je fus engagée sans avoir pu dire non, ni bien com­pris comment d’ailleurs, pour tenir un stand de tartes fabriquées par toutes les femmes du coin. Juste pour la matinée m’avait promis Suzanne.

Je me retrouvais donc affublée du magnifique tablier à fleur de ladite Suzanne. C’est pas sérieux de vendre des tartes sans tablier avait-elle répliqué à ma protestation, placée derrière trois énormes tables croulantes sous des tartes à tout, des myrtilles à la viande en passant par les pommes ou le poulet. Je n’allais jamais savoir laquelle était à quoi. Je me voyais déjà vendre du poulet à la place des fraises et me faire hurler dessus par un touriste mécon­tent, mais je ne vis pas un seul touriste. Les tartes partirent comme des petits pains, achetées presque en­tières qui par le frère de la cuisinière qui par le mari. Je compris au fil de la matinée que les hommes du coin venaient acheter les tartes de leur cuisinière pour éviter que celles-ci, les tartes pas les cuisi­nières, ne restent invendues au soir et provoque le désespoir de celle-ci. Une jolie preuve d’amour vite démentie par un jeune homme qui me dit que si elle n’est pas vendue ce soir, ce serait à lui de la manger. Il me fit un clin d’œil et disparut avec la tarte. Voilà pourquoi avant même la fin de la matinée, j’avais tout vendu.

Suzanne apparue sur le coup dès onze heures m’expliqua que c’était parti plus vite que les autres an­nées. Normal, je ne connaissais pas assez les gens d’ici pour savoir qui avait fait quelle tarte. Je la re­gardais consterner et elle se mit à rire.

– Ne t’en fais pas, c’est tous les ans pareil, me consola la voix d’Ada, Suzanne a juste profité que tu sois moins connue pour se débarrasser au plus vite de tout ça. De plus l’argent va servir pour ré­nover le parc alors c’est pour la bonne cause.

Mouais, je retirais le tablier à fleur en ignorant le : ho, non il te va si bien, de ma future ex-amie et le tendis à Suzanne.

– Allez les jeunes, filez profiter de la journée, il y a plein à faire.

Finalement, je me consolais en m’octroyant le titre de vendeuse la plus rapide de la ville. Titre validé par Théa quand je lui expliquais. Elle tenait un stand rempli de comment dire, de trucs étranges, sur tout était indiqué artisans de la région et pour être honnête, je ne suis pas fan des animaux empaillés, ni des fourrures où l’on voit la tête de l’animal. Si je comprenais bien l’avantage de la fourrure dans le coin où les hivers étaient froids, je n’étais pas pour. Mon côté citadin restait bloqué sur l’idée que pour avoir de quoi faire tout cela, il avait fallu tuer un animal et je n’arrivais même pas à tuer les araignées alors, c’était incompréhensible pour moi et voilà. Mes deux amies levèrent dans un bel ensemble, les yeux au ciel. Je leur tirais la langue, fis promettre à Théa de nous rejoindre plus tard et filais au stand suivant.

Remplie à ras bord de hot-dogs, de gaufres et d’un tas d’autres nourritures grasses et sucrées, trois na­nas tentaient de digérer, affalées sur un banc. Même Ada avait déclaré forfait, c’est dire. Armées d’une tisane digestive, avait dit la vendeuse du stand, nous tentions de faire discret les burps que nos estomacs produisaient. Sexy les nanas. La soirée était déjà bien entamée et s’il n’y avait eu un feu d’artifice prévu dans un peu moins de trente minutes, je serais déjà rentrée chez moi, mourir dans mon canapé. Franchement, j’hésitais à me rouler jusqu’à ma voiture, mais je n’avais pas assez de courage pour bouger.

Après le feu d’artifice, Ada nous abandonna pour aller s’offrir un dernier verre et Théa baillait encore plus que moi, lorsque je donnais le signal du départ.

– Bon, c’est pas tout ça, mais faut rentrer.

Deux bises plus tard, je filais en direction de ma voiture, la longue agonie digestive avait au moins permis de dégager le parking, il ne res­tait que quelques voitures parsemées. En dépassant un quatre-quatre noir, je vis David qui ne marchait plus très droit. Il se dirigeait vers moi en me saluant de grand geste. Je le saluais en retour et continuais d’avancer vers ma voiture. Il me rattrapa, me saisit pas le bras et m’attira à lui et sans que je puisse rien faire m’embrassa. Son halène puait l’alcool. Je le repoussais de toutes mes forces, en tournant la tête de droite à gauche pour éviter sa bouche. Il me tenait fermement. Il ne me lâchait pas. Il marmonnait des : laisse-toi faire qui me glaçait le dos. Mince, il était bien plus fort que moi, complètement saoul aussi. Crier ? Vu le bruit de la musique, cela ne servirait à rien. Je tentais de le raisonner, peine per­due. Il était passé de laisse-toi faire à t’es une salope. J’avais envie de vomir. Je ne voyais pas com­ment me tirer de là.

Ma voiture n’était qu’à dix mètres si j’arrivais à me dégager, peut-être. Ses baisers se firent insis­tants. Sa bouche ne décollait pas la mienne. Sa main droite se glissa sous ma veste. Je tentais de lever mon genou, mais il était tellement collé à moi que j’arrivais à peine à bouger. Je sentais la nausée arriver. Je paniquais. Il était clair qu’il n’allait pas s’arrêter là. J’avais peur. Je pleurais. Je pouvais à peine respirer.

Je luttais pour rester debout, ne pas tomber pour ne pas me retrouver piégée sous lui. Je suppliais. Lui était parti dans un discours fait de tu vas aimer suis un bon coup et de tu fais envie et tu dis non alors il ne faut pas t’étonner. Merde. Le temps s’étirait. J’avais l’impression que ça ne servirait à rien de continuer à me débattre qu’il aurait de toute façon le dessus. Je ne voyais pas comment me tirer de là. Je le suppliais. Je me raccrochais à l’espoir que quelqu’un, n’importe qui passe par là. Il continuait à écraser ma bouche. Sa main avait fini par se glisser sous mon pull empoignant mon sein et le malmenant. Il pesait de tout son poids contre moi. Il me maintenait avec force contre lui. Il continuait son monologue.

Sous son poids, je basculais en arrière. Il me tomba dessus m’écrasant encore un peu plus contre lui. Je sentis sa main quitter mon dos pour s’accrocher à mon pantalon et tenter de l’ouvrir alors que son autre main ouvrait déjà le sien. Je hur­lais de panique. Je hurlais, je me tortillais pour me sortir de dessous lui. Je le suppliais encore de me laisser. Il riait en m’assurant que j’allais aimer. Sa main avait ouvert mon pantalon et tentait de se glisser entre mes jambes. Il reprit ma bouche pour me faire taire. Il serra son corps contre le mien et je sentais parfaitement bien l’envie qu’il avait. Je pleurais de plus en plus fort. Je gémissais de peur. Il se moqua de moi et il disparut.

Il disparut ? Je me recroquevillais en pleurant, de soulagement et de peur. Je n’arrivais pas à calmer mes larmes. Je tremblais. J’avais envie de vomir. Deux bras me saisir doucement. Je paniquais lorsque je me retrouvais plaquée contre un torse dur. Je voulais hurler. Je me débattais. Une voix douce se fit entendre, juste un murmure.

– Je suis là, mon ange.

Je me figeais hébétée à ce mot et ce fut le trou noir.

Je me réveillais en fin d’après-midi dans mon lit. J’avais mal partout. Les souvenirs de la nuit remontaient et les larmes coulaient à chaque fois. Je pris une longue douche m’arrachant presque la peau pour enlever l’impression des doigts de David qui y restaient accrochés. Je tremblais toujours de peur. Je restais en robe de chambre incapable de me motiver à autre chose qu’à pleurer.

Dire que je commençais à me sentir chez moi, en sécurité auprès des habitants, que je m’étais faite des amis et… et… Les sanglots firent cesser toutes réflexions. Je n’étais que douleur et pleurs. Je me traînais jusqu’au canapé et allumais la télévision, j’avais besoin de bruit pour me sentir rassurée.

Mon téléphone sonna. Je ne regardais même pas qui appelait. Je ne voulais voir personne.

Vingt mi­nutes plus tard, Ada défonçait la porte de la cuisine. Je ne bougeais même pas. Elle était avec Su­zanne et Théa. Elles me regardèrent. Elles ne posèrent aucune question. Mes amies me prirent dans leurs bras. Suzanne se mit à préparer du café. Je pleurais. Puis Théa, tout doucement, en me caressant les cheveux posa la question qui devait les rendre folles.

– Est-ce que ce connard t’a, enfin, est-ce que ?

Je secouais la tête vivement. J’entendis trois soupirs. J’eus presque envie de rire.

– Non, il a voulu, mais enfin, mais on est venu à mon aide. Quelqu’un l’a, enfin je sais pas trop. Mais, d’un coup, il n’était plus là.

En fait, même si je savais qui ce quelqu’un était, je n’avais pas tout compris. Je ne mentais pas. Un moment, il était là, l’instant d’après il ne l’était plus. Je regardais Théa.

– Mais com…

Ada me coupa.

– On a retrouvé David ce matin, il était salement amoché. Il a fallu du temps pour qu’il explique ce qui s’était passé. Il a fini par expliquer sa soirée quand Francis a menacé de remuer toute la ville pour trouver le coupable et lui casser la gueule. Je pense qu’il a préféré donner sa version quand il a su qu’on avait retrouvé ta voiture sur le parking et qu’on pourrait relier son passage à tabac avec toi. Il a tenté de te faire passer pour une allumeuse qui avait changé d’avis et qui était partie avec un autre type après que le type en question s’en soit pris à lui parce qu’il n’avait pas voulu le laisser t’emmener. C’était du moins sa version avant que Judicaël n’arrive et ne l’oblige à donner la bonne. Il ne lui a pas laissé le temps de se trouver des excuses ni d’inventer autre chose, il a fini par le menacer pour avoir la vérité et je t’assure qu’il l’a encore moins bien pris que nous.

On aurait dit qu’elle vomissait, rien que d’y penser. Suzanne était assise raide au bord de sa chaise et Théa me serrait fort contre elle.

– Il a eu de la chance, continua-t-elle. Si moi ou Francis l’avions surpris, ce n’est pas qu’amoché qu’il aurait été. Oh mon Dieu Sophie, jamais je n’aurais dû te laisser rentrer seule. Je m’en veux tellement.

– On s’en veut, on aurait dû rester avec toi.

– Vous ne pouviez pas savoir, soufflé-je.

Je me serrais encore plus contre Théa et Ada. Suzanne renifla, pas de peur ni d’émotions, elle reni­flait de fureur. Tout en elle était raide, furieux. Elles restèrent jusqu’au soir, s’assurant que j’allais mieux, me forçant à manger au moins un peu, me proposant de rester pour la nuit pour que je me sente en sécurité. Je finis par les mettre dehors en leur promettant de me coucher et de fermer tout à clefs, à double tour, même à triple et de coincer une chaise sous ma porte. Je promettais de prendre toutes les protections possibles et imaginables.

J’avais besoin de rester un peu seule, non, pas seule. J’avais besoin de voir et de remercier mon fantôme. Une fois mes amies parties, je fermais la porte à clef, éteignis toutes les lumières, me posais sur le canapé et attendis. Je finis par m’endormir. Une main posée sur ma joue me réveilla. Je sursautais, ouvris les yeux d’un coup et ne vit rien. Le noir était complet. Je paniquais et hurlais.

– Doucement mon ange, ce n’est que moi.

Soulagée et sans réfléchir, je me penchais en avant pour l’enlacer simplement pour le remercier, en­fin j’enlaçais ses jambes, ma tête à hauteur de…, mince, il s’était redressé. Et re-mince ma position, n’était pas, enfin, j’étais tout contre, bref, je sentais, oh merde. Il s’était redressé de partout et j’ap­puyais ma joue sur, voilà, voilà. Je virais au rouge carmin, les joues en feu, brûlantes contre son… Je bafouillais. Je le lâchais et m’écrasais par terre.

Il ne dit rien pendant que je réunissais le peu de dignité qu’il me restait. Il me tendit la main pour m’aider à me relever, me tira avec douceur entre ses bras. Il m’embrassa sous l’oreille et me mur­mura :

– Ça va aller ?

J’opinais de la tête et je soufflais ces mercis que j’avais à cœur de lui dire.

– Sans toi, je…

Je ne finis pas ma phrase, un doigt posé sur mes lèvres, m’en empêcha. La main posée dans mon dos me resserra contre lui et sa voix rauque me répondit.

– Si j’étais arrivé juste quelques minutes plus tard, jamais je ne me le serai pardonné.

– Tu es arrivé à temps. Rien de grave ne s’est passé.

– Rien de grave ?

Il releva la tête si vite que je partis en arrière, son bras dans mon dos me reteint alors que je l’enten­dais grogner d’une voix encore plus grave.

– Ce salaud a osé te toucher et tu dis que ce n’est pas grave ?

Sa vois vibrait de rage, tout son être semblait animé d’une fureur. L’entendre ainsi me coupait littéra­lement le souffle. Tout en lui, dégageait une puissance écrasante et bien que la fureur que je sentais ne m’étant pas destinée. Je me sentais toute petite devant lui. Je touchais son bras du bout des doigts, remontant vers sa joue. Je voulais juste le calmer. Le pire avait été évité et même si je ne me sentais pas bien, le pire avait été évi­té. Je le lui redis

– Tu es arrivé à temps. Le pire n’est pas arrivé grâce à toi. Si j’ai bien compris, tu m’as en plus vengée. C’était vraiment une chance que tu sois là, sans toi, j’aurais passé un mauvais moment

voir bien pire.

Je frissonnais à l’idée de ce qui aurait pu se passer, mais j’étais en un morceau, chez moi et je voulais juste remercier l’homme qui m’avait tiré de là. Je ne voulais penser qu’à ça. J’étais en sécurité chez moi. Il me serra contre lui, son visage enfoui dans mon coup. Je le sentais trembler d’une rage contenue contre moi. Je n’en menais pas large non plus et la bosse qui s’imprimait dans mon bas ventre focalisait mon attention.

Bien sûr, idiote, tu as failli te faire violer et la seule chose d’intelligent que tu trouves à faire, c’est te coller à un autre homme. Bien ma fille, tu es d’une logique parfaite sur le coup là. Reviens sur terre et décolle-toi de lui !

Je reculais un peu alors que ma main restait posée sur son torse et glissait en direction de… Je la stoppais ne sachant plus trop comment réagir. Il se dégagea d’un coup. Il m’embrassa sur la tempe et m’envoya dormir, car il était tard et que j’avais besoin de repos.

Mais non. Je suis pas d’accord là, c’est quoi ce délire ? Mais non alors ! Je le suivis à la cuisine pour lui dire que non, je n’allais pas dormir, enfin pas de suite. Je lui rentrais dedans. Il avait stoppé net. Me massant le crâne, je pestais contre lui. Il se pencha vers moi et murmura à mon oreille.

– Ça suffit mademoiselle Baumgartner, il est temps pour vous d’aller vous coucher.

Puis, il me fit pivoter et me poussa vers l’escalier. Le, vous, m’avait glacé, j’avançais, encore une fois perdue. D’accord, j’avais eu peur et d’accord, il me faudrait un peu de temps. Je re­connais que j’avais surtout besoin de douceur et grand seigneur, il n’en profitait pas et il me repoussait, mais ça ne me convenait pas. Fichu corps qui perdait le nord, fichu cerveau qui analysait trop, fichu fantôme trop correct. Là, je les haïssais tous.

Cette histoire provoqua petit à petit, un changement, mon fantôme se socialisa. Il passait depuis peu, ses soirées avec moi. Le nez dans un bouquin, un de ces vieux livres reliés de cuir écrit dans une langue que je ne connaissais pas, en râlant contre les séries débiles que je regardais. Il en avait sur­tout après Buffy que j’avais plutôt été contente de dénicher lors d’un vide-grenier. Lui n’aimait pas et le faisait savoir, moi, j’aimais et je faisais semblant de ne pas l’entendre. Il était assis sur un fauteuil de cuir qu’il avait sorti de je ne sais où alors que moi, je m’étendais sur tout le canapé, enroulée dans une couverture. Il s’occupait de remettre du bois dans la cheminée et je somnolais.

Il ne mangeait pas avec moi, apparaissant une fois que je m’étais installée devant la télévision. Il se faisait chauffer un bol de je ne sais quoi et me rejoignait au salon. Nous parlions peu. Sa présence était, je voulais m’en convaincre, suffisante, mais surtout j’avais besoin de me sentir en sécurité et l’avoir avec moi le soir, m’y aidait.

La journée Ada et Théa se relayait pour ne jamais me laisser seule. J’avais durement gagné le droit de passer mes soirées et nuits seule. Suzanne me couvait du regard et se montrait agres­sive dès qu’un homme de sa famille ou pas, me parlait trop longtemps selon elle. Toute la ville sa­vait ce qui était arrivé, toute la ville se sentait coupable. Je n’allais plus trop en ville.

Chapitre 8

Le temps semblait s’étirer sans fin et je m’occupais du mieux que je pouvais. Je me retrouvais démuni quand les chambres furent finies. Lits, ri­deaux et tapis installés, il ne me restait presque plus rien à faire. Tout se mettait en place et si la fa­çade devait encore être refaite, la neige et le froid extérieur m’en empêcheraient encore quelques mois. Il ne restait plus que la cave que son occupant m’interdisait.

Donc je traînais ma désolation de pièces en pièces, donc je virais invivable d’ennui, même s’il me restait les mercredis et les di­manches midi pour me changer les idées.

Fin novembre même mes mercredis me furent arrachés. Trop de boulot pour l’une, touristes à materner pour l’autre, et hop, plus personne ne venait manger. Les dimanches restaient une bouffée d’air même si de moins en moins de personne y était, eux aus­si avaient trop de travail. Je devais m’occuper et vite.

C’est ainsi que je me retrouvais à proposer à Suzanne de la décharger du repas du dimanche. Allez hop, tout le monde chez moi. L’avantage de cette situation était que je pouvais inviter Théa. Je pré­vins mon colocataire qui ne râla même pas à l’idée d’être envahi. La journée, c’était chez moi et puis je le lâchais un peu avec la cave. Nous y trouvions tous les deux notre compte.

Décembre pointa le bout de son nez, couvert de neige et bien froid et j’ai toujours aimé cette période pour les décora­tions de Noël, les lumières, les pères-Noël et le sapin. Je craquais littéralement pour une pluie d’étoiles à accrocher sous le toit ce qui fut la cause d’une première vraie dispute entre Livius et moi.

Je voulais fêter Noël, lui pas. Je voulais décorer, lui pas. Je voulais un sapin, lui pas. Je fulminais devant tant de non et fini par le menacer de tout faire en douce durant la journée. Il me répondit qu’il déferait toute la nuit. Je pestais, il restait calme. Je tapais du pied, il levait à peine les sourcils. Trois jours de tempête et rien n’avançait, le refus était toujours aussi net et mon envie toujours aussi forte. Je ne savais plus comment me faire entendre de cette tête de mule.

Ma maison était la seule à ne pas briller de décorations alors dépitées, je filais admirer celle de la ville. Une soirée à regarder les lumières des autres, à faire sauter de joie la petite fille en moi. Je traînais depuis des heures, pas pressée de rentrer quand je croisais Théa.

Nous nous sommes baladé, admirant les décorations, riant comme deux petites filles. Théa n’était pas plus croyante que moi, Noël était pour elle, un moment de joie dans l’hiver rien de plus. Pour moi, c’était surtout lié à mes souvenirs d’enfance. Mes parents sont très croyants.

La soirée s’avan­çant Théa me proposa de rester avec elle. Elle logeait en hiver à l’hôtel. La route menant à sa mai­son n’avait de route que le nom, gelée tout l’hiver, le chemin n’était pas sûr et son patron fatigué de la voir arriver en retard la moitié de l’année, avait trouvé comme solution de lui louer une chambre. Elle pestait un peu de ne vivre que six mois dans sa maison, mais était ravie de n’avoir plus la route à faire et elle se sentait comme chez elle chez Mona.

La soirée fut courte. Elle avait voulu me prêter un T-shirt qui resta coincé sur ma tête. Vous ai-je dit qu’elle est petite et toute fine ? La soirée pyjama fut faite sans pyjama ! Rien n’aurait pu m’aller et c’est enroulée dans une couverture que je m’installais dans le lit tout en continuant à papoter avec Théa.

Le lendemain matin, quand son réveil sonna, elle était en grande forme, moi en forme de zombie. Le manque de sommeil et moi ne sommes pas copain. Je me traînais jusqu’au café, jus de chaussette de l’hôtel puis, après un au revoir gai comme tout de sa part, à moitié baillé de la mienne, je filais chez moi prendre un vrai café ou deux.

Quand j’arrivais, rêvant de mon café, la lumière à la cuisine était allumée comme à chacune de mes absences. À peine avais-je éteint le moteur que Livius ouvrait ma portière. Il était furieux. Il me saisit par le bras, me tira dehors de ma voiture, grommelant je ne sais quoi. Il me poussa vers la cuisine, là je pouvais comprendre quelques mots : inconsciente, stupide et autre qualificatifs pas très sympathiques. Je fus auscultée, non mais vraiment, sous toutes les faces, retournée, palpée de partout. Non mais ça va pas ou quoi ? Je chassais les mains, poussais leur propriétaire et me plantais en face de lui.

– C’est quoi ton problème ? grondais-je.

– Tu as disparu toute la nuit, je ne t’ai pas retrouvée et…

– Et tu t’es dit que je m’étais de nouveau mise dans une sale position, soupirais-je en me passant la main sur le visage.

– Oui, soupira-t-il en écho

– J’étais avec Théa, j’ai dormi chez elle, enfin à l’hôtel. Il était tard et je ne voulais pas faire la route.

– Tu aurais pu prévenir !

Ben oui, voyons et comment ? Pas de téléphone dans la maison, je n’avais pas son numéro, s’il en avait un et je n’allais pas faire la route pour lui dire, au fait, je repars pour dormir en ville pour ne pas faire le trajet, mais bien sûr ! Je levais les yeux au ciel. J’allais répondre un oui papa, mais me mordis les lèvres.

– Reprenons. Je suis sortie hier après-midi pour aller en ville, j’avais envie de voir les lumières de Noël dans les jardins, j’ai traîné un peu, Théa m’a rejointe et voilà, rien de grave

– Tes satanées décorations !

Il vomit le dernier mot.

– C’est bon, j’ai bien compris que tu n’en voulais pas.

Je me dirigeais d’un pas lourd vers la machine à café si nous recommencions à nous prendre la tête j’en avais encore plus besoin. Comme aucune réponse ne me parvenait, je me retournais. Il me fixait, une sale habitude à mon avis.

– Ben quoi ?

– Mets tes fichues décorations si tu y tiens !

Il lâcha ces mots du bout des lèvres, fit demi-tour et disparut. Il me fallait vraiment un café. Café bu, suivit d’un autre puis le troisième en main, je sais, je suis accro, je me traînais jusqu’au salon où se trouvait l’emmerdeur de service.

– Ça veut dire quoi exactement ?

– Mets tes décorations puisque tu y tiens tellement, c’est assez clair, non ? Mais, je ne veux pas voir de crèche, rien de religieux !

– Ce n’est pas le côté religieux de Noël que j’aime, mes parents sont croyants, moi pas. C’est le côté lumière au cœur de l’hiver, c’est le côté réunion entre famille et amis que j’aime et les ca­deaux, aussi, faut pas les oublier.

Un doigt en l’air pour souligner ce fait important, je souriais à moitié moqueuse.

– Ah, oui les cadeaux, pas très religieux ça.

– Mais important !

Il éclata de rire.

– Dois-je comprendre quelque chose ?

Il haussa un sourcil.

– Même pas, j’aime les faire, c’est un vrai plaisir pour moi. Par contre, les recevoir c’est plus compliqué.

Froncement de sourcil, je m’expliquais.

– Je n’ai jamais reçu de cadeaux qui me plaisent réellement, des utiles, des qui aurait pu me plaire mais… Je n’ai pas, enfin, ce n’est pas que je sois pénible non, mais c’est comme si…

– Ta famille ne savait pas qui tu es, finit-il à ma place.

– Je suis le mouton noir.

Je grimaçais en le disant, parce que oui, j’étais le truc bizarre dans une famille bien sous tout rap­port, une famille croyante et pratiquante, pas moi et pourtant j’avais essayé de me couler dans le moule, rien à faire, je débordais du cadre. Il a dû voir quelque chose dans mes yeux, car j’étais dans ses bras et il me caressait le dos.

– Tu es parfaite comme tu es, mon ange, me souffla-t-il au creux de l’oreille.

Je soupirais en le repoussant.

– Ouais, on dira ça. Bon, je vais mettre les décorations avant que tu ne changes d’avis. Je te dis bonne nuit.

Je filais à l’étage où les achats décoratifs avaient échoué au cours des derniers jours. Mettant court à cette discussion qui me replongeait dans de mauvais souvenirs. J’étais en train de choisir par où commencer quand du pas de la porte, il intervint.

– Ne va pas te rompre le cou pour placer les lumières. Je m’en occuperai ce soir.

– Oh, hé, je ne suis pas aussi maladroite, protestais-je.

– D’accord alors ne va pas te casser une jambe…

Je me tournais, le fixais méchamment.

– Mais ça suffit, entre toi, Ada, Théa, Suzanne et Francis, on dirait que je suis en verre et que vous avez tous peur que je finisse par me casser. Je suis une grande fille, c’est clair ?

Aucune réponse autre qu’un demi-sourire moqueur et un ricanement, il ne me prenait pas au sé­rieux. Sans répondre, je pris un premier sac pour le descendre à la cuisine, lui passa devant en le­vant haut le menton, risquant de quelques millimètres de me casser la figure dans les escaliers, fis semblant de rien et restais digne jusque dans la cuisine où je rageais de l’entendre rire.

Je passais le reste de la journée à installer mes décorations. Un traîneau lumineux avec deux rennes magnifiques dont l’un avec un nez rouge, plein de petits animaux et une étoile. Je fis sauter trois fois les plombs. Je finis par crier Francis au secours dans mon téléphone et l’entendit me ré­pondre qu’il passait à midi, ce qui m’amena à calmer le jeu et à lui préparer un bon repas de remer­ciement.

Francis resta un peu plus longtemps que prévu, lui aussi, insistait pour que je ne me tue pas en met­tant les décorations le long du toit, mais franchement, je n’étais pas si maladroite que ça, je l’en­voyais promener en grognant que j’avais déjà un grand frère qui lui me fichait la paix.

– Il est de l’autre côté de la planète, il peut, me railla Francis. Suzanne va me tuer s’il t’arrive quelque chose. Se plaignait-il

– Pfff, oust, vilain !

Je le poussais à sa voiture.

– T’as pas du boulot autre que de me materner ?

– Si, mais moins risqué !

Je le frappais sur l’épaule, en fronçant les sourcils.

– File, méchant ! dis-je en souriant. Je te rappelle que j’ai retapé la maison sans me tuer.

– Oui et on ne sait toujours pas comment tu as fait !

Bon, c’est vrai, pas toute seule, mais j’avais bien bossé, faut pas l’oublier. Il finit par partir en se moquant de moi et en me promettant la pire des vengeances si je me blessais, je restais debout à lui faire des au revoir de la main jusqu’à ce que congelée, je rentre me réchauffer.

En fin d’après-midi la maison avait pris des airs de fêtes, ne manquait qu’un sapin pour parfaire le décor et bien sûr, les lumières sous le toit. J’attaquais le pain d’épice, tradition familiale, dans le vain espoir de réussir à en faire une maison. L’odeur était suffisante pour que je me sente retomber en enfance.

Je réalisais d’un coup que pour la première fois j’allais passer les fêtes seule. Le cafard me submergea. Les larmes se mirent à couler le long de mes joues sans que je puisse les arrêter. Je pleurais toujours en découpant le pain d’épice. Je pleurais encore en construisant la maison. Je pleu­rais sans cesse quand Livius entra dans la cuisine. La maison était montée, remplie de cure-dent pour tenir, j’avais mangé toutes les chutes, je frôlais l’indigestion et je pleurais sans bruit.

Deux bras me soulevèrent et je me retrouvais serrée contre lui. Ses lèvres contre mon front, il ne di­sait rien. Il me serrait. Mes larmes coulaient toujours doucement et je murmurais.

– Je ne veux pas passer Noël seule.

– Penses-tu que Suzanne ou Ada le permettront ? Tu vas te retrouver entourée de plus de gens qu’il m’est possible de supporter.

Je sentis ses lèvres s’incurver dans un sourire.

– C’est pas pareil, ce n’est pas ma famille.

– C’est mieux, eux t’ont choisi.

Là, il marquait un point, plusieurs même. Je restais songeuse, être entourée de ma famille dans la­quelle je m’étais toujours sentie étrangère ou être entouré d’étrangers avec qui je me sentais en fa­mille. Finalement, je serais mieux ici, non ? L’idée de passer les fêtes loin de ma famille me faisait mal, mais les passer entourée d’amis, de vrais amis, me mettait du baume au cœur.

Je soupirais, coinçais ma tête contre l’épaule de Livius et laissais mes larmes se calmer. Il ne disait toujours rien. Un long moment plus tard, mes pieds touchèrent le sol et mon fantôme, levant les yeux au ciel me dit :

– On va les mettre ces fichues lumières ?

Sa tête déconfite, sa moue boudeuse et ses yeux désespérés me firent rire. J’en avais mal au ventre alors qu’il se dirigeait, droit comme un I en direction de la porte.

– Tu as deux minutes pour me les apporter.

Je filais au salon, attrapais le sac et le lui tendis en moins de vingt secondes. Un énorme sourire aux lèvres, fière de moi. Il prit le sac, grogna et sortit. Je chopais ma veste et le suivit. Il me repoussa dans la cuisine d’un air grognon, m’enfila mon bonnet qu’il descendit jusqu’à mes yeux puis pris une écharpe qu’il noua au niveau de mon nez. Il recula d’un pas, admirant son travail. Je voyais à peine et ne pouvais presque plus respirer, mais il avait l’air satisfait. Merci papa ! C’est dingue ce be­soin de me materner qu’ils avaient tous, je n’arrivais pas à m’y faire.

Il nous fallut presque deux heures pour les mettre mes fichues lumières. Tout d’abord, parce que nous ne trouvions plus l’échelle, puis parce que nous n’étions pas d’accord de comment la mettre, enfin parce que je n’avais pas pensé à où la brancher. Il fallut tout démonter pour que la prise soit au bon endroit.

Seule possibilité pour la brancher, la prise de mon réveil, dans ma chambre. Je filais donc ouvrir ma fenêtre pour attraper le bout de câble qui pendouillait devant et le tirais pour le brancher. Je tirais si bien que le pied de Livius parti avec le câble qui s’y était enroulé, un gros merde, suivit d’un boum, me fit paniquer. Merde, merde, merde, je l’avais blessé, sûrement gravement, non tué, j’en étais sûr, c’était une sacrée chute. Je descendis l’escalier quatre à quatre, Oh mon Dieu, je l’avais tué.

Je retrouvais mon fantôme de chair et de sang, assis par terre à côté de l’échelle, le regard noir. Il était vivant. Ouf ! Mais sûrement blessé. Je courrais vers lui et me mit à le tâter de partout en deman­dant :

– Où as-tu mal, je suis… désolée, enfin, merde, je… Comment… je suis… oh lala…

J’étais parfaitement clair dans mes paroles et pas du tout complètement affolée. Pas du tout ! Il me posa la main sur la bouche, secoua la tête et se releva.

– Des bleus et des bosses ce n’est rien. Ta tentative d’assassinat n’a pas marché, je suis plus solide que ça. Par contre, ces horribles choses ne bougeront plus jamais de là, ne compte pas sur moi pour les enlever ou les remettre et je t’interdis de le faire toi-même. Suis-je bien clair ?

J’opinais de la tête vivement. Soulagée qu’il n’ait rien de grave, j’étais prête à lui promettre la lune pour me faire pardonner.

– Tu vas les allumer ou rester là à me regarder ?

Je filais dans ma chambre, tirais tout doucement sur le câble, ce qui me valut un commentaire moqueur.

– Vas-y tire, je suis dé­jà par terre.

Je branchais la prise, courus dehors pour voir et restais là, à admirer les étoiles qui tombaient en cascade le long de mon toit.

– Elles se reflètent dans tes yeux dit le cascadeur, en m’entourant de ses bras. Tu avais raison, le jardin est magique avec toutes ces lumières.

Je me laissais aller contre lui en souriant. Oui, il avait raison. C’était magique. Nous sommes restés là un long moment puis alors que je commençais à me transformer en petit glaçon, il se détacha de moi et me poussa vers la maison. J’étais transie de froid alors que lui, juste avec son pull ne sem­blait pas frigorifié. Ada était pareil, Théa était comme moi par contre, heureusement, qu’au moins une de mes connaissances ne supportait pas le froid.

Je me fis un chocolat chaud, éteignis toutes les lumières de la maison et debout derrière la fenêtre, je regardais mon jardin illuminé. Livius m’avait enroulée dans une couverture et me frottait les bras. Je me sentais bien, prête à attaquer les fêtes sereinement.

Ce ne fut pas si serein que ça, finalement. Ada rentra blessée de sa dernière randonnée, et donc d’une humeur frisant la perfection. J’en entendis de toutes les couleurs sur la bêtise crasse des touristes-citadins-abrutis qu’elle avait dus accompagner. Théa n’avait pas un moment de libre, trop occupée à ar­naquer les susnommés touristes, quant à Francis, il avait disparu, occupé pour dix jours m’avait annoncé Suzanne, il serait de retour pour les fêtes.

Le compte à rebours avait commencé. Je me rendis compte que contrairement à ce que je m’étais imaginé, la plupart de mes amis voyaient les fêtes comme Théa, un bon moment à passer en famille.

J’avais profité des vacances forcées et de l’humeur radieuse de ma meilleure amie pour faire les deux heures de route qui séparait notre petite ville de la prochaine. Journée achat cadeaux, lui avais-je annoncé, ce qui me valut un fait chier, encourageant. Son en­thousiasme fut tel, qu’en fin de matinée nous avions à peine fait cinq magasins. A ce rythme-là, il me faudrait la semaine pour tout faire et bien plus de patience que je n’en avais pour la supporter.

Elle me laissa tomber comme une vieille chaussette quand elle reconnut dans la foule un de ses voi­sins. Elle le supplia de la ramener, elle semblait prête à se mettre à genoux. Non, je ne fus même pas vexée, si, un peu, mais juste un peu, j’étais trop contente de pouvoir finir mes achats sans le dober­man qui se traînait en râlant derrière moi.

Deux heures plus tard j’avais fini. La citadine en moi s’était réveillée et le bain de foule dans les magasins m’avait fait du bien. Je rentrais le coffre plein de cadeaux et l’humeur chantante. À vrai dire, je massacrais tous les chants de Noël qui passaient à la radio, c’était chouette.

Arrivée à la maison, j’eus la surprise d’y trouver un sapin dans le salon et un Livius y accrochant des pommes en guise de boules. Je lui sautais au cou, lui claquant un énorme baiser sur la joue. Le plantant là, je filais faire du pop-corn à la cuisine pour en faire des guirlandes. Me retournant je le vis planté sans avoir bougé, l’air ébahi. Je lui fis mon plus énorme sourire et lui dit :

– Suis trop contente, il est superbe !

– Merci, j’espérais bien qu’il te fasse plaisir, sinon il ne serait jamais arrivé là. Tu fais quoi ?

– Du pop-corn pour les guirlandes, bien sûr !

– Bien sûr…

Je passais la soirée à confectionner des kilomètres de guirlande et à expliquer à Livius où et com­ment les mettre. Il fut parfait, ne râlant que quelques centaines de fois sur mon exaspérante idée puis sur ma tendance à exagérer, même pas vraie.

Je montais en excitation de jour en jour. Mon pre­mier Noël, oui bon, le premier loin de ma famille, mais mon premier à moi, à ma manière. Plus on s’en approchait plus je virais infernal, mais adorable, oui, même si seule Théa le trouvait. Les autres me supportaient de moins en moins. Ils allaient s’en remettre.

Chapitre 9

Deux jours avant la date fatidique la cuisinière de Suzanne tomba en panne. Je la vis débarquer en sueur, les bras charger d’un truc qui devait être la plus grosse dinde jamais vue. Elle me passa de­vant comme une folle en direction de ma vieille cuisinière et mis sa dinde dedans avant de dire.

– Ouf, chez toi elle passe.

Ha bon, bonne ou mauvaise nouvelle ? Du point de vue de Suzanne la nouvelle avait l’air parfaite, moi, je ne voyais pas encore les conséquences.

– Je vais prévenir tout le monde, nous passerons Noël ici. On ne va pas tout transporter deux fois.

Elle sortit la dinde du four, la fourra dans mon frigo en virant presque tout son contenu pour y arri­ver, m’embrassa sur les deux joues et sorti en téléphonant à je ne sais qui pour annoncer que le re­pas de Noël se ferait chez moi.

Heu… oui, mais non, là ça allait poser problème et me demander et mon fantôme alors ? Mon télé­phone sonna, Ada me remerciait d’accepter de recevoir tout le monde parce que j’étais la seule à avoir un four assez grand. Bon la seule aussi à avoir assez de place, mais c’était semble-t-il secon­daire, le four d’abord, les chaises après. Elle me raccrocha au nez avant que je ne lui réponde.

Le téléphone re-sonna et une Théa toute timide me demanda si, comme c’était chez moi, peut-être que, enfin si j’étais d’accord, elle pourrait venir, mais seulement si j’avais envie. Je lui répondis mais tu viens bien sûr et elle raccrocha. Puis j’eus Francis pour me dire qu’il amenait tout demain, puis Suzanne pour me dire de ne pas m’inquiéter elle s’occupait de tout. Je fixais bêtement mon té­léphone, debout dans la cuisine, incapable d’intégrer les différents ouragans qui venaient de se dé­chaîner.

Mon colocataire me trouva ainsi. Surpris, il me demanda :

– Un problème ?

– Il semblerait que Suzanne ait décidé de faire son repas de Noël ici, je n’ai rien pu dire.

J’étais encore perdue, mes sourcils étaient froncés et je parlais en fixant mon téléphone.

– Il y a moyen de les mettre dehors ?

– Je pense pas, soufflais-je en lâchant enfin mon téléphone pour fixer mon fantôme.

– Ça devait arriver, commenta-t-il en haussant les épaules. Je me ferais discret pour la soirée.

– Mais non, grinçais-je, c’est pas à toi de…

Sa main se posa sur ma bouche pour me faire taire. Je détestais cette manie. Il me fit un clin d’œil puis dit :

– Je n’avais pas prévu de faire la fête, tu le sais bien, je passerai une soirée tranquille à lire et toi, tu vas être l’hôtesse la plus merveilleuse du monde.

Il m’embrassa le bout du nez et se prépara son bol me laissant là, digérant les événements. Je sursautais quand le téléphone sonna. Suzanne au bout du fil me demandait si j’avais un congéla­teur et un deuxième frigo, tout ne passerait pas dans le mien. J’eus à peine le temps de dire non qu’elle me raccrochait au nez pour me rappeler trois minutes plus tard et me dire que Francis me li­vrerait le tout demain avant de raccrocher. Je levais mes yeux pour voir le truc qui me servait de colo­cataire s’étrangler de rire le nez dans son bol, pffff.

– Elle est impossible, dis-je.

– Elle en a l’air, rigola-t-il.

Je regardais tout ce qu’elle avait viré du frigo pour y mettre le monstre, pardon la dinde. Je mis le tout dans un sac et le posais dehors, vu les températures, ça ne risquait rien.

– Mauvaise idée, fit Livius.

– Pourquoi ? Ça risque de geler c’est tout.

– Ça va attirer les animaux. Donne, on va leur trouver de la place !

On leur en a trouvé en jouant au Tétris. Le lendemain ma cuisine fut envahi, tôt le matin, par Francis qui me livrait un énorme frigo qui trouva une place dans la petite réserve, puis il arriva, je ne sais pas trop comment à y coincer le congélateur bahut. Mes boites de conserves virées de là, déménagèrent dans une des chambres à l’étage. Francis voulait les descendre à la cave, je l’en empêchais prétextant que l’escalier était mort et que je n’avais pas prévu de le réparer avant le printemps.

– Tu devrais faire venir quelqu’un pour le refaire, c’est dangereux les escaliers.

Et, les bêtes sauvages et les échelles et… et… et… tout était dangereux pour moi si je les écoutais. Moins de dix minutes plus tard, un type que je ne connaissais pas frappa à ma porte, déposa des caisses de légumes sur le palier, me salua et parti avant même que je puisse réagir. Suzanne surgit droit après, elle s’en empara et fila dans la cuisine.

Ouragan Suzanne sur place, accrochez-vous ! J’allais la rejoindre, reçus un tablier à petite fleur, pas le même qu’à la foire, mais elle en avait combien ? Et, je fus mise au travail. Lorsque le tas d’éplu­chure dépassa ma tête, Suzanne me permit d’arrêter. Elle n’avait pas cessé de parler de son mari, de son neveu, de la voisine, bref, le tour complet de la ville ou presque en cancans et petites histoires. J’avais mal aux mains. J’étais saoulée de paroles et épuisée par l’énergie qu’elle déployait. Les lé­gumes furent coupés, émincés en moins de temps que j’avais mis à les éplucher. Elle m’expliquait sa recette au fur et à mesure et m’assurait que tout serait meilleur réchauffé sauf la purée et la dinde qu’elle préparerait demain.

Une fois ma cuisine dévastée, elle fila, plein à faire s’excusa-t-elle. Je rangeais mollement quand une voix derrière moi me fit sursauter.

– C’est un vrai chantier !

– Oui et c’est que le début, je ne sais même pas combien de personne vont débarquer demain.

– Tu ne le lui as pas demandé ?

Je me tournais vers lui, mon regard disait tout.

– D’accord, je n’ai rien dit. Un café ?

– Même dix ne suffiraient pas.

Il m’en prépara un, mis son bol à réchauffer et pendant que je buvais mon café en fixant le vide, il fit comme tous les soirs, bol avalé, lavé, rangé. Je soupirais, je me sentais si molle que de le voir bouger m’épuisait.

– Va prendre un bain se moqua-t-il. Je te réveillerai dans une heure.

– Même pas la force d’y aller.

Ma tête tomba sur la table pour bien signifier que là, je ne bougerai plus. Morte, j’étais. Il me soule­va et me déposa dans la salle de bains. Il en sortit en claquant la porte.

– Dans une heure, je te réveille !

Je lui tirais la langue, il ne le vit pas. Une heure plus tard, il me réveillait en tambourinant contre la porte. Je coulais hors de la baignoire, m’enroulais dans ma robe de chambre et sortis en baillant. Il se marrait. Je le haïssais. Je fus soulevée et transportée devant ma chambre. Il n’y entra pas, mais m’ouvrit la porte.

– Bonne nuit, pauvre petit ange fatigué !

– b’nuit vous !

Je ne pris pas la peine d’enlever mon peignoir, je me glissais entre les draps et dormis. Suzanne dé­barqua à l’aube, oui bon d’accord, à huit heures, les bras chargés de nappes, couverts et services. Je comptais rapidement quarante assiettes, quarante ? Mon Dieu ! Quarante ! Ça ne passera jamais, on va se retrouver plus serré que des sardines dans mon salon. Il faudra un chausse-pied pour tous nous faire rentrer à moins qu’ils ne comptent asseoir la moitié sur les genoux de l’autre. Je commençais à regarder ma table, elle ne suffirait jamais et je n’avais pas la place pour en mettre d’autres, d’ailleurs comment je m’étais retrouvée là-dedans moi ? J’étais perdu dans mes pensées quand Ada surgit.

– Je mets où les tables.

– Regarde avec la petite comment elle veut faire. Il faudra pousser un peu le canapé, j’en ai peur.

Donc résumons. Quarante personnes allaient débarquer dans quelques heures, il me faudrait vider la moitié de la maison et je n’avais pas mon mot à dire. C’était limpide.

J’allais dans le salon et commençait à donner des ordres aux deux cousins, me semblait-il, de Suzanne qui atten­daient là. La télévisons et son meuble disparurent à l’étage, suivit du canapé, du fauteuil et du tapis. Le vais­selier prit le même chemin. Il ne restait que ma table qui fut mise en long et d’autres apparurent par magie, bon d’accord, portées par les cousins et Ada pour former un U dans mon salon.

J’oubliais, le sapin déménagea de son angle pour se retrouver à côté de la porte de la cuisine. Ben oui, il gê­nait pour les chaises et j’avais refusé de le voir grimper dans une chambre. Franchement, le sapin quoi ! Vers dix heures, une petite voix se fit entendre.

– Je peux aider ?

Théa toute mal à l’aise était à la porte de la cuisine. Je lui sautais au cou en lui disant d’entrer. Il fallait mettre les nappes et tout et tout, elle ne serait pas de trop. Suzanne lui jeta un drôle de coup d’œil, mais me voyant lui prendre le bras pour la tirer au salon, ne dit pas un mot. Ada était déjà en train de se prendre la tête avec un cousin qui mettait les nappes à l’envers. Je virais les cousins, at­trapais les nappes et dit à Ada.

– Bon, chef comment tu les veux, ces fichues nappes ? Nous sommes à tes ordres, mais n’oublie pas, tu es chez moi !

Théa pouffa, Ada râla. Les nappes furent mises ainsi que les couverts. Il était à peine midi que tout était en place, nous avions un peu d’avance. Ada disparut, un truc à faire et je me retrouvais avec Théa qui fixait mon sapin.

– J’aime beaucoup tes décorations, les pommes, c’est plus vivant que les boules en verre. Savais-tu qu’avant les sapins étaient décorés de pommes tous les hivers pour fêter le solstice ?

– Non, je ne savais pas.

Elle avait l’air rêveuse, perdue dans ses songes puis elle me prit la main avant de demander :

– Tu as prévu quelque chose pour décorer les tables ?

– Non, pas vraiment, tout c’est passé si vite, je n’avais même pas prévu de tout déménager.

– Viens, on va trouver quelque chose.

Je l’amenais à l’étage pour fouiller dans les décorations toutes neuves qui s’y trouvaient, elle fixa son choix sur des petits anges en verre et quelques boules bleues. Je la laissais décorer les tables et filais à la cuisine pour demander à Suzanne si elle avait besoin d’aide et je compris que non quand elle me vira de là. Bon, ben, voilà, plus qu’à attendre.

À quatre heures Ada réapparut suivie de Francis et de ses parents. Puis, par petit groupe, tout le monde arriva. Mes joues furent mises à l’épreuve, mes côtes protestèrent et Théa disparaissait der­rière moi à chaque arrivée. Je finis par la prendre dans mes bras et à lui affirmer qu’elle avait plus que bien d’autre le droit d’être là. Elle était mon invitée et si cela dérangeait quelqu’un, il n’avait qu’à aller fêter Noël ailleurs, car ici, c’était chez moi et qu’en tant qu’amie, elle y était toujours la bien­venue. Je le dis assez fort pour que Suzanne qui avait toujours ce drôle d’air quand elle la regardait m’entende, en fait tous m’avaient entendu et Théa se détendit d’un coup. Elle redevint le petit lutin drôle que j’avais plaisir à voir. La soirée s’annonçait parfaite

On a trop bu, bien rit et ainsi respecté à la lettre la tradition. Vers deux heures du matin, les premiers invités partirent, leurs cadeaux encore emballés sous le bras. On les ouvre le vingt-cinq au matin ici, non mais, m’avait houspillée Suzanne alors que je tentais d’en déballer un en douce, je compris vite que la tradition était importante et mis de côté ma curiosité.

Suzanne voulu rester pour m’aider à ranger, je la poussais dehors lui promettant qu’entre Théa, Ada et moi, ça ne prendrait pas long. Je finis par virer Ada qui avait oublié de me dire qu’elle partait en rando dans moins de quatre heures et je proposais à Théa de rester dormir à la maison si elle voulait bien m’aider à ranger. Elle était de si bonne humeur que le rangement se transforma en jeu. La vais­selle était à moitié lavée, entassée dans la cuisine. Les nappes furent mises en tas sur une table et les restes rangés dans le grand frigo.

L’heure du dodo avait depuis longtemps été dépassée. On se traîna à l’étage, se souhaitant en baillant bonne nuit.

La nuit fut courte. Je tombais du lit à neuf heures. Des coups répétés se faisaient entendre. Francis et ses cousins étaient devant la porte, frais et fringuant, j’étais derrière la porte les cheveux en ba­taille et des cernes sous les yeux. Mais, que cette famille pouvait être épuisante de bonne santé ! Heu­reusement, le truc roux qui descendait les escaliers dans un de mes t-shirts qui lui faisait robe, en râ­lant, les cheveux en bataille et des cernes presque aussi noirs que les miennes, me rassura. J’ouvrais aux trois énervés, leur dit de se débrouiller et filais à la cuisine rejoindre ma rouquine préférée pour nous faire du café. Les tables, nappes et assiettes disparurent alors que nous faisions un concours d’apnée en café que j’étais bien décidée à gagner quand je signalais à Francis que le frigo et le congélateur étaient encore là, il me dit qu’ils resteraient là, cadeaux de Suzanne.

Théa me regarda, je regardais Théa en haussant les épaules. Les trois trucs montés sur ressort finirent de tout emporter. Francis avait insisté pour que je garde des restes. Je l’avais supplié de tout prendre, soutenue par Théa dont autant la mine que l’es­tomac était plus proche des miens que des leurs. Une bonne soupe serait plus que suffisante après une bonne sieste ou l’inverse. Francis voulu encore redescendre mes meubles. Comme j’étais fatiguée de le voir tourner comme une hélice, je lui certifiais que j’allais me débrouiller toute seule. Il n’insista pas, il avait à faire. Je lui fis au revoir de la main et après un long regard désabusé, Théa et moi remontions nous coucher.

Je me relevais à quatre heures, l’estomac toujours en mode digestion intensive, ma seule envie était de boire un café, assise sur mon canapé, canapé qui n’était plus à sa place. Théa, levée avant moi, avait descendu la télé et son meuble, une partie du matériel qui devrait se trouver dans le vaisselier et avait balayé et récuré le salon et la cuisine. Efficace la demoiselle ! Me voyant arriver, elle me fit un énorme sourire et fila chercher les coussins du canapé.

– Je vais les chercher comme ça on pourra au moins s’asseoir, avait-elle lancé en remontant comme une furie.

N’y avait-il que moi qui ne pouvais plus en avant ? Ils avaient quoi tous ? Plus l’habitude des excès que moi certainement. Théa revint les bras chargés, elle balança les coussins par terre et me poussa dessus.

– Reste là, je vais te faire ton café !

Excellente idée ! Elle avait même remis le sapin à sa place et à ses pieds les cadeaux reçut qui ne de­vaient pas être ouverts avant, ben, avant aujourd’hui. Curieuse, je tendais déjà la main pour attraper le premier quand un bol de truc noir et fumant arriva devant mon nez. Oh bonheur !

– Tu ouvres le mien en premier ?

Elle me tendit un tout petit paquet, emballé d’un papier bleu. Elle aimait vraiment le bleu. Je ne pris même pas la peine de boire mon café. J’attrapais le paquet et après l’avoir retourné dans tous les sens, l’ouvris super curieuse et déjà ravie du cadeau. Je restais sans voix devant le minuscule cœur en pierre qui s’y trouvait. Je l’observais longuement et la petite voix de Théa intervint.

– Je sais que c’est pas grand-chose. Je l’ai trouvé dans la rivière à côté de chez moi. Tu sais comme tu es ma première amie fille, je me suis dit que…

Elle parlait la tête baissée alors je la pris dans mes bras en disant :

– Il est magnifique. J’adore !

Parce que oui, il était magnifique, la pierre grise était striée de blanc et érodée par l’eau, elle était douce au toucher. Je lui claquais deux énormes bises sur les joues.

– Tu es génial, merci.

Ses yeux se remirent à pétiller et je lui tendis mon cadeau, j’avais trouvé un petit pendentif en forme de larme ou de goutte plutôt, en verre teinté de bleu, sa couleur préférée et je l’avais suspendu à un cordon de cuir blanc. Sans qu’elle ne le voie, je croisais les doigts dans mon dos, j’espérais tel­lement qu’il lui plaise.

– Tu sais, tu n’avais pas besoin de m’offrir quelque chose, commença-t-elle, pouvoir passer la soi­rée ici plutôt qu’à l’hôtel, était déjà beaucoup.

Elle faisait tourner le paquet dans ses mains sans l’ouvrir.

– Tu aurais passé la soirée seule ?

– Pas vraiment, mais avec les clients de l’hôtel et la famille de Mona. Ce n’est pas pareille.

Et, hop, la tête se rebaissait sur une petite moue dépitée.

– Oui, comme Ada quoi, finalement on fait un chouette trio. Pas de famille pour nous et si ma réputa­tion dans le coin n’est pas trop mauvaise, tu devrais entendre ce que ma famille dit de moi.

Elle releva la tête d’un mouvement brusque et la surprise se lut dans ses magnifiques yeux.

– Mais toi, t’es adorable.

– Pas pour tout le monde. Je haussais les épaules. Je ne suis pas venue ici pour rien, je fuyais ma famille, mon ex et mes problèmes…

Elle ne répondit pas et ouvrit son cadeau. C’est avec des yeux remplis de larmes qu’elle sortit le petit pendentif de sa boite. Elle le retourna, l’inspecta et finit par le mettre à son cou puis fila à la salle de bain comme une furie. Je la suivis.

– Il te plaît ?

Elle admirait son reflet et caressait la petite larme. Elle se jeta dans mes bras.

– Il est parfait, vraiment !

Je crus entendre dans le soupir qui suivit, mon premier vrai cadeau. J’avais du mal entendre.

Théa n’avait sous le sapin qu’un autre paquet de la part d’Ada, une bouteille. Pour moi, notre amie avait déniché quatre livres en français, j’étais ravie.

Théa fila avant que je n’ouvre les autres, la route, la nuit, etc. j’avais plutôt l’impression qu’elle ne voulait pas que je me sente gênée d’ouvrir mes autres cadeaux, alors qu’elle n’en avait plus. Nous nous fîmes un énorme câlin sur le pas de la porte et j’y restais, agitant la main, jusqu’à ce que sa voiture disparaisse.

De retour sur mon coussin, je déballais mes cadeaux, un tablier à fleur de la part Suzanne, oh com­bien ironique, mais drôle, un bon d’achat de la librairie de Francis, de vieux DVD de la part de Joe, mais c’est qui lui ? Des boîtes de biscuits en nombre, le cadeau fourre tout quand on ne connaît pas. Des écharpes tricotées, ok, je suis frileuse, le bonnet le plus moche que je n’aie jamais vu, chaud, mais moche le truc et au fond une petite boîte sans papier.

J’avais le bonnet sur la tête, dix écharpes autour du cou, le tablier sur l’épaule, une montagne de boîte à biscuits à côté de moi et la petite boite en main quand un rire fusa à ma gauche.

– Tu as été gâtée, on dirait, il y avait un concours de l’écharpe la plus moche ?

C’était méchant, pas tout faux, soyons honnête, mais méchant.

– Ils ne me connaissent pas bien, alors, les biscuits et les écharpes, c’est plus simple.

J’avais toujours la boîte dans les mains et je devais avoir l’air stupide enroulée dans mes écharpes en plus j’avais trop chaud.

– Et original, vraiment !

Il s’approcha et pris la boîte de mes mains.

– Celui-là, il est de ma part.

Il tournait et retournait la petite boîte avant de me la rendre.

– Je croyais que tu ne fêtais pas Noël ?

– Je ne le fête pas, mais je peux faire des cadeaux comme tout le monde, enfin pas des horreurs pareilles.

Il venait de voir le tablier et le pointait du doigt. J’ignorais sa remarque, intriguée par la boîte, émue à l’idée qu’il avait pensé à moi. En l’ouvrant, je découvris un pendentif doré, un hibou minuscule sur une branche avec comme deux lunes de part et d’autre de la branche, enfin plutôt en dessous. C’était d’une finesse incroyable, car malgré sa taille, deux ou trois centimètres tous les détails étaient visibles. La branche était remplie de motifs et les plumes du hibou étaient grises. Une petite merveille !

– Si tu virais les horreurs que tu as autour du cou que je puisse te le mettre ?

Sa voix était rauque et je relevais la tête surprise

– Il est magnifique, c’est fou, tu n’aurais pas dû.

Il était en train de m’enlever les écharpes qu’il jetait au sol.

– N’en fais pas une maladie, c’est un vieux truc, je me suis dit qu’il te plairait. Savais-tu que le hibou est symbole de sagesse, je vais espérer qu’en porter un t’évite de te blesser.

Vieux sûrement, truc pas d’accord, il était trop beau pour être traité de truc. Qu’il me plaise, oh que oui, qu’il me rende sage, fallait pas rêver non plus. Sans plus attendre il saisit la boîte et me passa le collier autour du cou et je fis comme Théa, le plantant là pour filer à la salle de bain le regarder dans le miroir. Il était absolument magnifique et je le caressais du bout des doigts un long moment.

Lorsque je retournais au salon, Livius n’y était plus, il lavait son bol à la cuisine. Je l’y rejoins et me coulais entre ses bras.

– C’est une merveille, soufflais-je.

Il m’embrassa le bout du nez, pris le pendentif entre deux doigts puis reposa contre ma peau en di­sant.

– Je trouve qu’il te va bien.

Il ne me regardait pas, il ne regardait que le hibou au creux de mon cou. Je restais là, blottie contre mon fantôme en me disant qu’il avait eu raison, un Noël loin de ma famille pouvait être magique tant mes nouveaux amis étaient incroyables quand je me souvins que j’avais moi aussi un cadeau pour lui. Je m’échappais de ses bras, filait dans ma chambre et revint en courant presque tenant son paquet.

– Pour toi !

Fière de moi, les bras tendus, j’attendais qu’il le prenne, mais il l’ouvrit alors que je le tenais tou­jours. J’avais trouvé une édition de Sherlock Holmes reliée en cuir, un beau livre. Bon, j’ignorai s’il aimait les livres policiers, mais qui n’aime pas Sherlock ? J’eus droit à un baiser sur le nez, à un mer­ci qui m’avait semblé sincère et à bonne nuit. Avais-je fait un bide ?

Alors que je me flagellais mentalement de n’avoir pas su trouver le bon cadeau, il s’occupa de descendre son fauteuil et une partie du vaisselier. Je pris une longue inspiration et allais le voir. Il était installé dans son fauteuil mon livre entre les mains et avait commencé sa lecture. Perdue dans mon autocritique, j’en conclus qu’il voulait juste être poli et vexée comme un pou, je lui souhaitais bonne nuit et filais d’un pas ra­geur dans ma chambre. J’avais l’impression qu’une écharpe ne lui aurait pas moins fait plaisir. Pfff

La remise en place du salon m’occupa le lendemain. Les petits mots de remerciement que je m’appliquais à écrire, deux jours de plus, je me promis de retenir les noms à partir de la tout de suite, je ne savais même pas à qui je disais merci, frustrant.

Chapitre 10

Nouvel an arriva, je le passais avec Théa à l’hôtel, il y avait des animations plein les rues et nous fîmes honneur au champagne offert par la maison, je crois bien que notre interprétation des chan­sons qui passaient à la radio restera dans les mémoires, oh pas dans les nôtres heureusement.

La rou­tine revenait, les mercredis avec les filles me manquaient et même si les dimanches midi étaient de retour chez Suzanne, qui avait décrété qu’on m’avait bien assez dérangé, ils rythmaient bien mon manque d’activité.

J’avais tenté à plusieurs reprises de sous-entendre que la cave devait enfin, voilà, faudrait s’y mettre. Mon fantôme virait sourd à chaque fois, donc je laissais tomber.

L’ennui devenait pénible, le froid intense et les jours longs, très longs, non mais vraiment longs. Je traînais mon ennui partout. Je de­vais sentir l’ennui à des kilomètres alors que tous ceux que je connaissais en ville courraient partout. La saison d’hivers battait son plein et moi, je tournais en rond.

Il me fallait une occupation. Je m’essayais au tricot. Je fis de magnifiques serpillières qui auraient dû être des pulls, pas concluant du tout. Puis je testais la peinture, à part pour peindre les murs, j’étais nulle. Je me lançais dans la sculpture sur bois, trois doigts transformés en poupée plus tard Livius balança le tout à la poubelle, m’interdisant de continuer. Je devais faire quelque chose de ma vie.

C’est quand on touche le fond que les miracles se produisent, le mien arriva sous la forme d’un li­braire dépassé. Alors que j’écumais plusieurs fois par semaine la librairie, fallait bien s’occuper et qu’à cause de mes nouvelles résolutions, je demandais pour la quatrième fois son nom au gentil monsieur dernière le comptoir pour ne pas dire une connerie, une voix sortit de l’arrière-boutique pour dire :

– Vous prenez pas la tête. Il ne restera pas longtemps. Il me lâche.

Je me dévissais la tête pour observer le vieux type qui me parlait. Rhaa, je le connaissais, c’était, haaa c’était, mais merde, d’où je l’avais vu lui ?

– James Andersen, ancien bibliothécaire, nous nous sommes croisés peu de temps après votre arri­vée

– Ha, heu, oui, enchantée.

– Je vous disais donc, mademoiselle Sophie que mon vendeur quittait la ville pour tenter sa chance ailleurs, alors ne prenez pas la peine de retenir son nom !

Ok, donc il semblerait que mon incapacité à retenir le nom de gens était connu, il fallait vraiment que je fasse des efforts, parce que là j’avais compris, tiens prends ça dans les dents, moi je connais ton nom.

– Ce qui me dérange le plus, continua-t-il, c’est quand cette saison trouver un remplaçant va être difficile.

Je levais le doigt avant même que mon cerveau n’enregistre le tout.

– Moi, je suis libre, tout de suite si vous en avez besoin, je n’ai rien de prévu avant plusieurs mois.

Le doigt en l’air comme à l’école, j’avais parlé avant même d’y avoir vraiment réfléchi. Au fond pourquoi pas, mon anglais s’était amélioré au cours des dimanches et de mes mercredis entre fille et je connaissais presque par cœur les rayons de la librairie pour y avoir traîné mon ennui des jours durant.

Je vous passe le comment du pourquoi, mais le lundi suivant, je commençais à faire la poussière dans la librairie en attendant un potentiel client. Je voyais s’envoler mon ennui et mieux encore je me mettais à espérer que ce travail deviendrait mon travail. La routine reprit un rythme qui me convenait bien.

Deux mois plus tard j’étais toujours derrière le comptoir de la librairie et même si j’étais ma meilleure cliente, presque la seule d’ailleurs, les jours passaient gaiement. Je retrouvais mes mercredis midi filles, plus chez moi, mais à la pizzeria du coin, la seule de la ville tenue par Adisorn et Rasamee, deux Thaïlandais vraiment sympathiques. Non, ne vous moquez pas, leurs noms sont écrits sur toutes les cartes de menu, à force je les ai rete­nus. Mes bonnes résolutions, vous vous rappelez ?

Je disais donc, les repas filles du mercredi avaient recommencé même si Ada nous lâchait régulièrement. Mes dimanches étaient remplis de trop de nourriture avalée chez Suzanne et le reste de la semaine, je mangeais sur le pouce coincé entre les cartons dans la réserve. Mon colocataire s’était de nouveau transformé en fantôme. Je ne le croi­sais presque plus, Mes soirées à regarder des séries, sans râleur à côté, étaient devenues mon petit plaisir.

L’hiver s’étirait puis le printemps pointa son nez, je troquais mon bonnet moche et mes écharpes tricotées mains pour une écharpe fine. Le fond de l’air restait frais en soirée. Puis l’écharpe rejoignit la penderie avec les pulls et je sortis les chemisiers, enfin ! Le mois de mai était là et j’appréciais tous les jours un peu plus Théa qui, elle aussi, gardait une veste sur les épaules alors qu’Ada était déjà en tongs, nous nous faisions traiter de frileuses et nous l’assumions plutôt bien à deux contre une.

Je n’étais plus la seule cliente de la librairie, la curiosité de savoir que la nouvelle travaillait là, atti­rait du monde. Monde qui n’osait pas repartir sans rien acheter. Monsieur Andersen m’assura qu’il n’avait jamais eu un mois de mai aussi rentable. Je fus confirmé à ma place.

Ma nouvelle vie me plaisait, mes amis étaient incroyables et j’envisageais l’avenir avec un bonheur que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. La pauvre petite chose arrivée ici il y a un an, avait disparu, laissant place à une nana bien dans sa peau.

Ada me sauta dessus un jeudi matin pour me dire que la boutique serait fermée l’après-midi, James était d’accord. Finalement, elle me fit fermer tout de suite et me traîna derrière elle.

– Faut que je te montre un truc, avance, plus vite !

Avancer ? Il me fallait presque courir pour me maintenir à sa hauteur. Elle me poussa dans l’hôtel puis me tira dans la grande salle, le tout au pas de course. J’étais essoufflée et quand je finis par la rejoindre, je me statufiais. Il y avait un « bon anniversaire » accroché contre le mur, plein de ballon partout et mes amis.

– Ça fait un an que tu es arrivée ! Me dit Ada. Fallait bien le fêter, non ? Tu te rends compte, qui au­rait pensé que tu allais tenir ?

Pas moi, en fait, un an, un an que j’étais arrivée déjà ? J’avais la bouche ouverte, les yeux exorbités et je me mis à pleurer. Ce fut la panique en deux secondes, Suzanne me prit dans ses bras, Ada me serrait une main dans les siennes, Théa me frottait le dos et Francis se marrait.

Merci, Francis, le voir rire me permis de retrouver un peu de cervelle, pour murmurer entre deux sanglots :

– C’est trop, fallait pas.

Je fus traînée et assise à table entourée de ces gens formidables qui, je ne comprendrais jamais pourquoi, m’avaient adoptée aussi facilement.

Quoique, j’appris que le mari de Suzanne avait parié que je ne passerai pas l’hiver. Rhaa, Judicaël quel prénom impossible, donc Judicaël avait parié que je ne passerai pas l’hiver, les paris variaient entre fin octobre et mars, même Ada avait parié, la traîtresse !

Elle se justifia par mon passage d’ennui profond qui l’avait fait craindre un départ pour ailleurs. Elle se justifia d’une toute petite voix contrite encore plus quand il s’avéra que Théa avait parié que je resterais, elle ! Ce fut un chouette moment entre amis et je rentrais sur un petit nuage, un an ! Waouh, je n’en revenais pas.

Au milieu de la nuit, mon téléphone sonna, c’était ma mère. Vive le décalage horaire ! Elle me demanda de but en blanc quand je rentrais maintenant que mon année sabbatique était finie. Quand je lui dis que non, je ne rentrais pas, elle me fit bien comprendre en hurlant ce qu’elle pensait de ma crise d’ado­lescence tardive. J’étais une inconsciente qui allait finir sous les ponts ou pire à la charge de mes frères et sœurs qui, eux, avaient réussis etc, etc. je connaissais par cœur le discours.

C’est en mettant le téléphone sur haut-parleur et en buvant stoïquement un café que je répondais à intervalle régulier des oui mais, non mais, ça va aller ou je comprends mais…

Je n’essayais même pas de finir une phrase, j’attendais patiemment que ma mère en finisse. Je savais qu’une fois qu’elle au­rait raccroché, j’aurais droit au même discours de ma sœur aînée qui rajouterait, mais tu sais on t’aime, c’est pour ça qu’on s’inquiète puis mon grand-frères le ferait aussi, en étant moins virulent et en précisant qu’il faut comprendre les parents, c’est pas moi, c’est eux qui s’inquiètent. Quand il aura raccroché ma petite sœur m’enverra un texto me remerciant de foutre le bordel pour faire mon intéressante. Une fois qu’ils m’auront bien tous prédit le pire, ils me lâcheront et je n’en entendrai plus parler, jusqu’à la prochaine fois.

Je regardais dans le vide, ma sœur parlait, parlait, parlait. Mon fantôme entra, écouta un moment, me fit une grimace qui faillit me faire rire. Pas bonne idée, mais alors pas du tout, ne pas rire quand grande sœur faisait la morale sinon j’en reprendrais pour le double. Je haussais simplement les épaules.

Il s’installa en face de moi et écouta très attentivement. Il se décomposa au fur et à mesures. Je lui fis signe de se taire et profitait que ma sœur raccroche pour lui dire.

– Ma mère vient de lui dire que je ne rentrerais pas. J’ai même pas réussi à dire que j’avais un tra­vail ici. Ils pensaient tous qu’à la fin de mon année sabbatique, je rentrerai la queue entre les jambes.

Mon frère appela et les reproches reprirent.

– Un an ? Mima Livius.

Je fis oui de la tête et murmurait loin du téléphone.

– Un an, aujourd’hui !

Il fit bravo des deux mains sans un bruit puis alors que je désespérais que mon frère se taise, il dit à voix haute :

– Quand allez-vous finir de vous écouter parler, c’est le milieu de la nuit et votre sœur travaille de­main.

Et, merde non, il n’avait pas osé, mais ce n’est pas vrai, il allait empirer la situation.

– Qui êtes-vous ? Questionna sèchement mon cher et adorable frère.

– Un de ses locataires, répondit courtoisement mon coloc

– Un de tes quoi ?

– Locataires, compléta tranquillement le fourbe qui me toisait alors que je me décomposais.

– Tu as des locataires ?

– Je viens de vous le dire. Un de ses locataires. Il se moquait de moi en continuant. Vous avez de la chance de n’avoir pas réveillé Mademoiselle Théa, elle est un peu revêche au réveil.

– Sophie qu’est-ce que ça veut dire ?

Je coupais le haut-parleur, fusillait du regard mon « locataire » et répondis à mon frère. Oui, j’avais une maison et oui, je louais des chambres. Je ne pouvais pas lui révéler que je partageais la maison avec un homme dont je ne savais presque rien et que ledit homme venait de s’amuser à ses dépens ou avait tenté de me défendre, à choix.

Étrangement, il raccrocha dès l’explication bancale donnée. Je savais qu’il allait téléphoner à ma mère qui elle-même téléphonera à ma sœur et que l’une d’entre elle finirait par me téléphoner pour à nouveau me faire la morale sur cette fois-ci le thème de tu ne nous dis rien.

Je ne soulignerai pas qu’on ne m’avait pas laissé parler et attendrais que ça se tasse. Depuis le temps, je ne me prenais plus la tête. Je fis un pâle sourire au pire locataire de l’année en lui précisant que c’était gentil, mais ne servirait à rien, j’allais avoir droit à un nouveau sermon alors que j’en voyais le bout.

– Retourne te coucher et éteint cet engin de malheur !

Mais combien de fois m’avait-il envoyé au lit ? Je crochais sur cette question en allant me coucher. Bonne fille qui obéit.

Les téléphones familiaux n’eurent plus lieu au milieu de la nuit, mais très tôt le matin. Je fus estoma­quée quand je me rendis compte que ce que ma mère retenait était en un, que j’avais une maison as­sez grande pour y loger du monde, en deux, que je gagnais de l’argent et c’est tout. Je n’insistais pas. Les téléphones se calmèrent. Je repris ma petite vie.

Chapitre 11

C’est le mois suivant que tout bascula. Il faisait beau et chaud. Un soleil radieux m’accompagnait tout au long de la journée et arrivait même à percer au milieu des livres. Je mangeais à midi, sur un banc profitant du bienfait du soleil. Je troquais mes chemises contre des hauts à petites bretelles ou de petites robes. Je vivais en tong, comme la moitié des habitants, et étais capable de repérer un tou­riste à dix mètres. J’étais devenu du coin. Je me sentais du coin.

Ce mercredi-là, avec Théa nous avions décidé de manger sur l’herbe du parc. Tout se passait bien quand je retirais le châle que j’avais mis. Elle resta immobile à fixer mon pendentif. Elle blêmit en me demandant sèchement :

– Qui t’a offert ça ?

– Il était dans mes cadeaux de Noël.

– Tu te souviens de qui te l’a offert ?

– Non, pas vraiment il faudrait que je cherche.

Même si j’en avais assez de cacher ce gros pan de ma vie, je ne me sentais pas prête à l’avouer à mon amie, alors que je voyais bien que ces yeux revenaient sans cesse sur le collier.

– Et si on se faisait une soirée fille, je passe prendre des pizzas et on se retrouve chez toi pour se regarder ta série débile là.

– Laquelle ? Tu trouves toutes mes séries débiles. 

– La fille blonde et le beau mec et son père

– Fringe ?

Elle fit oui de la tête, cool, ce serait sympa, je lui dis oui.

L’après-midi passé, la boutique fermée sans avoir vu per­sonne, c’est toute contente que je filais en direction de ma maison. Théa était déjà devant la porte avec deux énormes cartons dans les mains.

Installée dans le canapé, les cartons de pizza vides sur la table basse, je digérais en écoutant la rousse expliquer sa journée. L’arnaque aux touristes fonctionnait à plein, j’étais heu­reuse que dans ma petite boutique ce sport ne se pratiquait pas, les prix des livres étaient fixes, tant mieux. Quatre épisodes de ma série débile plus tard, le quatrième ayant été exigé par Théa qui voulait abso­lument voir la suite, je finis par l’abandonner sans regrets. Je notais dans un coin de ma tête de lui of­frir la série complète, débile pour elle peut-être, mais addictif, tout en montant me coucher.

C’est vers quatre heures du matin que des voix me réveillèrent, persuadée qu’elle s’était en­dormie devant la télévision allumée, je me motivais pour descendre l’éteindre, la télévision pas Théa.

À mi-chemin, je stoppais net, ce n’étaient pas les voix des acteurs que j’entendais, mais celles Théa et de Livius. Bon, une discussion s’imposait, flûte, m’approchant pour intervenir, je restais figée en entendant Livius.

– Qui de toi ou de moi représente le plus grand danger pour elle ? Si j’avais voulu la blesser, ce serait déjà fait, ne penses-tu pas ? J’ai eu plus d’un an pour. Mais, toi, contrôles-tu vraiment tes instincts ?

Un silence.

– Avec elle ce n’est pas pareil. C’est mon amie. Elle ne risque rien.

– Alors tu peux comprendre qu’elle ne risque rien avec moi.

Ok, ils parlaient de moi, mais c’était quoi ce bordel, qu’avais-je à craindre de Théa et comment se connaissaient-ils. Parce qu’ils se connaissaient, là j’en étais sûr. J’avançais pour me montrer, bien décidée à tirer au clair ces étranges paroles. C’est Théa qui me vit en premier. Elle se figea. Livius ne se tourna pas, il passa sa main sur son visage et dit :

– Bonsoir Sophie, désolé de t’avoir réveillé et si tu venais t’asseoir ?

Ben non, je voulais rester debout moi et surtout je voulais des réponses.

– De quoi parliez-vous ?

Mes yeux allaient de l’un à l’autre, Théa répondit.

– C’est à cause du collier, je l’ai reconnu, alors je voulais savoir pourquoi tu l’avais et surtout si tu savais qui te l’avait offert.

Elle fit un geste du menton en direction de mon colocataire. Il se tourna vers moi pour répondre.

– Je connais Théa depuis longtemps.

– Et comme tu ne m’avais pas dit que tu n’étais pas réellement seule ici, je voulais…

Elle s’arrêta net.

– Elle voulait être sûre que tu me connaissais bien.

Ben, non, je ne le connaissais pas bien du tout.

– Et ?

– Et comme dans le coin je ne suis pas très appréciée, tu as bien vu comment Suzanne me regarde, continua-t-elle.

– Oui et ?

– Je n’ai pas bonne réputation

– Moi, encore moins, dit-il.

– Ok, en quoi vos réputations risquent de me faire du mal ?

Parce que oui, si je me moquais complè­tement de ce qu’on disait d’eux, je ne me moquais pas de ce que je venais d’entendre, deux énormes soupirent me répondirent.

– C’est une façon de parler. Tu sais les gens parfois se comportent.

– Comme des cons et vous pensez que j’en suis aussi. C’est pas crédible là.

J’étais énervée de les voir noyer le poisson, sans vraiment me répondre. On évitait de me regarder dans les yeux, on admirait ses chaussures. Ils me prenaient pour une débile.

– Bon, il va falloir que vous arrêtiez de me mentir tous les deux. Quel est vraiment le problème ?

S’il me restait un doute sur le fait qu’ils me mentent, là je n’en avais plus aucun. Théa avait pâli et Livius regardait par-dessus ma tête. Certes mon mur était très joli, mais pas à ce point-là. Je ta­pais du pied.

– J’attends !

Le concerto pour soupires en do mineur se fit entendre. Théa tomba plus qu’elle ne s’assit sur le ca­napé et Livius me fit signe de m’asseoir. L’heure des révélations avait sonné et j’étais bien décidée à ne rien lâcher avant d’avoir eu la vérité.

– Bon par où veux-tu que l’on commence ? Dit Théa en me serrant la main

– Par le début ? Enfin, commençons par : vous vous connaissez depuis quand ?

– J’ai rencontré Livius à mon arrivée ici, il m’a aidé à trouver un coin qui me convenait.

D’accord, donc en gros une dizaine d’années, elle n’avait pas plus de 30- 35 ans.

– De gros problème avec ma famille m’avait poussé à m’éloigner. Je ne connaissais personne et j’étais en pleine révolte. Toi, tu es arrivée en douceur, tu voulais avoir la paix, moi, je suis arrivée furieuse et je cherchais, bref, je n’étais pas là pour me faire des amis.

– D’où ta mauvaise réputation…

– Entre autres, continuât-il. Elle a logé chez nous, le temps de trouver où aller. Carata l’aimait bien.

– Carata ?

Il ferma les yeux, ceux de Théa se remplirent de larmes.

– Ma compagne, elle est morte.

Ok, sujet sensible, très sensible à voir la tête de Théa.

– Je suis…

– Il y a longtemps maintenant, donc je disais, Théa est restée ici le temps de trouver où se loger.

– Tu ne m’as jamais dit que tu connaissais la maison, lui reprochais-je.

– C’est plus tout à fait la même et te dire que j’avais connu un des anciens propriétaires aurait ser­vi à quoi ? Je pensais qu’il était parti.

– À éviter tout ce merdier ?

Ils grimacèrent tous les deux.

– Il faut la comprendre, à la mort de Carata, j’ai disparu, je ne voulais plus voir personne. Elle a pensé que j’étais parti, c’est normal.

Ça, je pouvais comprendre, même si je me sentais blessée de ne pas avoir été mise au courant. Voilà bien la preuve que je ne connaissais rien de lui. Rien d’eux. Je touchais mon pendentif, Théa fixait ma main.

– Tu as reconnu le collier parce que tu l’avais déjà vu. C’est pour ça que tu m’as demandé qui me l’avait offert. Ne me dites pas qu’il était à elle.

Je t’en supplie, pas le collier d’une morte à mon cou, s’il te plaît. Pas ça !

– Carata ne l’a jamais porté, ce collier est dans ma famille depuis longtemps.

Sec, net, précis, n’en demande pas plus disait sa voix. Bon, mais, du coup se posaient plein d’autres questions.

– Alors pourquoi me l’as-tu offert ?

– On en parle plus tard, tu as demandé depuis le début, non ?

Sans me laisser répondre il continua.

– Donc après son décès, je ne voulais plus voir personne. Je voulais qu’on me laisse en paix, tu peux comprendre ?

Oui, son grand amour est mort, il s’est retiré du monde pour la pleurer, jusque-là, ça allait. Si j’ou­bliais la tristesse infinie que je ressentais. Pour changer de sujet, je demandais :

– Et tu as joué sur la croyance que la maison était hantée pour faire fuir les nouveaux habitants.

– Oui, on peut dire ça, c’est ma maison.

Re coup de poignard au cœur, sa maison oui, pas la mienne, des larmes perlèrent à mes yeux. J’étais l’étrangère ici.

– Quand j’ai vu le collier, j’ai compris qu’il n’était pas parti et je me suis demandée pourquoi tu n’avais jamais parlé de lui et je me suis inquiétée parce qu’il n’est pas, enfin, il n’a pas l’air de… c’est un…

Elle se tue, cherchant visiblement ses mots.

– Un quoi ?

– Heu, tu ne sais pas ? Ho, je n’aurais pas dû.

Elle avait blêmi d’un coup, Livius se mit à genoux en face de moi, me prit les mains, plissa les lèvres et finit par dire sèchement :

– C’est bon, Théa, je pense que tu peux te taire.

Elle baissa la tête, mais continua.

– Il va bien falloir le lui dire.

– Je sais.

Deux mots murmurés les yeux fermés, sa bouche ne faisait qu’un trait, tout en lui était tendu et mon imagination partit en vrille. C’était un tueur en série, non un agent secret, non, c’était un pervers qui dormait avec le cadavre de sa femme et c’est pour cela qu’il m’interdisait la cave, non, il avait juré de vivre la nuit pour être avec le fantôme de sa femme, non, il était, stop, stop Sophie, tu te calmes et tu écoutes. J’étais complètement paniquée, car je m’attendais au pire quand il continua presque en chuchotant.

– Sophie, je vis la nuit, tu l’as bien remarqué ?

Je fis oui de la tête et d’ailleurs, c’était saoulant.

– J’ai pu déplacer la cuisinière seul, elle est plutôt lourde. Comment ai-je pu le faire ?

Oh qu’elle était bonne cette question-là. Il n’avait pas l’air super musclé, style haltérophile, c’est vrai.

– Je n’y ai même pas réfléchi, avouais-je

Les yeux de Théa doublèrent de volume et Livius secoua la tête.

– Tu es vraiment un ange, incroyable.

– Elle l’est. Confirma Théa.

Là je doutais que ce fut un compliment, idiote, naïve serait bien meilleure comme qualificatifs.

J’eus droit à un baiser sur le front.

– Donc résumons, je vis la nuit, j’ai beaucoup de force, je suis rapide et je peux tomber d’une échelle sans me faire mal. Je suis…

À son regard, il attendait une réponse. Mes neurones se mirent à faire des brasses, je nageais. Il avait bien remarqué que rien ne sortait de ma petite caboche. Il ferma les yeux, baissant la tête sur un sourire.

– Le soir, je bois toujours un bol de ?

Pas de café, sinon il ne l’aurait pas demandé comme ça, un bol de quoi ? Mince, mes neurones ne fai­saient plus de brasses, ils coulaient. Je savais qu’un truc énorme m’échappait, la connexion ne se faisait pas. Je me sentais idiote, mes neurones ne coulaient plus, ils étaient portés disparus et les se­cours n’arriveraient jamais à temps.

Je le fixais. Il avait posé une main sur ma joue et de son pouce caressait ma tempe, il attendait et moi je pataugeais. Théa intervint.

– Imagine que l’on est dans une de tes séries. Je suis certaine que tu sais.

Dans mes séries ? Mon fantôme serait quoi ? Mes yeux se posèrent sur l’étagère et je passais en revue mes DVD. Je tombais sur Supernatural puis sur Buffy et je secouais la tête, faut pas exagérer non plus. Dans ces séries-là, il serait un vampire sauf que les vampires, ça n’existe pas ! Un tueur en série recherché ? Un alien tant qu’on y est ! Dans mes séries, il n’y avait que ça. Ha non, j’oubliais les zombies. Nan, pas possible.

– Montre-lui !

– Laisse-lui encore un peu de temps pour tout assembler.

Sauf que je n’assemblais rien du tout. Je me tournais vers Théa et l’interrogeais du regard.

– As-tu confiance en lui ? Me demanda-t-elle.

Je pris le temps de réfléchir. Depuis mon arrivée, il m’avait aidée avec la maison, sortie des griffes de David et m’avait toujours bien traitée. Jamais il ne m’avait rabaissée ou jugée ou blessée. Je n’avais pas peur de lui, même si son caractère n’était pas toujours facile, mais je ne connaissais pas grand-chose de sa vie, enfin, carrément rien. Avais-je confiance en lui ?

Ma petite voix qui sortait toujours dans les moments où mes neurones ne me servaient plus à rien, intervint. T’es con, disait-elle, je te rappelle que tu as accepté de vivre avec lui sans trop te poser de question et que tu ne l’as jamais regretté. Arrête de te pourrir la tête dit oui et assume la suite !

La suite était justement le pro­blème, mais le pouce sur ma tempe, les yeux noirs attentifs et le soupir qu’il semblait retenir, finit par avoir raison de ma peur. Je me noyais dans ses yeux et dit :

– Oui, j’ai confiance en toi.

Le soupir retenu sortit et il souleva mon menton.

– Je ne te ferais jamais de mal, je te le promets à nouveau. Jamais. Quoi qu’il arrive !

Je fermais les yeux, il prit mon visage entre ses mains et tout doucement me releva la tête.

– Regarde-moi, mon ange. Regarde-moi attentivement !

J’ouvris les yeux et les fixais sur les siens. Il fit un petit non de la tête en indiquant sa bouche. Je fron­çais les sourcils. Merde, je rêvais ou j’hallucinais ou je devenais folle ?

Deux canines étaient en train de s’allonger devant mes yeux et pas qu’un peu. C’est quoi ce délire ?

Ok, c’était la merde. Comme j’étais une jeune femme équilibrée et bien dans ses baskets, mon cer­veau se mit en grève et mes muscles tétanisèrent. Boum, je tombais en panne, plus rien ne fonction­nait, enfin, non, un truc fonctionnait, ma terriblement énervante petite voix qui était en train de bondir de tous les côtés en hurlant des c’est trop cool, youpi et autres joyeusetés. La conne ! Elle jouait à la balle élastique dans mon crâne. Je sentais venir la migraine.

Elle se calma un peu et devint toute douce en me faisant le résumé : bon, tu n’avais rien vu, normal quand on pense que les vampires n’existent pas, on ne cherche pas de preuve. Là, quand même, tu dois reconnaître que des preuves, il y en a. Oui, là je pouvais admettre que les preuves étaient solides, surtout les deux dents qui étaient toujours sorties et que je fixais sans pouvoir m’en détacher. Sauf que même si j’adorais les séries avec des vampires, des loups-ga­rous et des zombies, là on n’était pas dans une série.

Mais bon sang, dans quoi m’étais-je fourrée. C’est ton ami, continua la petite voix. Ne l’oublie pas. Il te fait confiance, tu crois qu’il montre qui il est à tout le monde ? Franchement, tu en as de la chance et puis tu lui fais confiance souviens-toi ! Oui, c’est vrai, enfin j’avais confiance dans mon fantôme. Fantômes, vampires repris la voix, du pareil au même. Allez arrête de faire l’autruche et réagit. Mais oui, hurler me semblait une bonne idée ou m’évanouir ?

Une partie de moi réagissait, je sentais à nouveau la caresse de son pouce sur ma tempe et la main de Théa qui me frottait le dos. Je croisais son regard. Incroyable ce qu’il semblait inquiet. Je crois que c’est cette lueur de peur que j’y voyais qui me décida à revenir dans le monde des vivants. Un mot s’échappa de mes lèvres.

– Vampire ?

Les crocs disparurent, ses yeux se fermèrent et il fit juste oui de la tête.

– J’ai besoin d’un verre.

Ben oui quoi, je ne pouvais pas douter de ce que je voyais, pas besoin de me pincer. Sauf qu’il fallait l’avaler, pas le verre, la vérité. Sa tête lorsque je disais ça, faillit me faire rire. Théa revenait déjà avec un grand verre qu’elle me fourrait dans les mains. Je ne sais pas ce que c’était, mais je me mis à tousser, les larmes me piquèrent les yeux et l’émail de mes dents parti voir ailleurs s’il y était, à peine la première gorgée avalée. Ça me fit un bien fou.

– Ça va ? Comment te sens-tu ? Demanda mon fan… non mon vampire.

– Si je suis pas devenue folle enfin, ça devrait aller, enfin, c’est juste que, enfin les vampires, en­fin ça n’existe pas, enfin je croyais, enfin.

Allais-je arrêter de dire enfin ? Merci mon cerveau pour me soumettre à cet instant précis la seule question qui n’avait aucun intérêt.

– Tu le savais, accusais-je Théa.

– Je savais que les vampires existent, mais ils sont supers discrets, m’informa Théa. Plus que les loups, eux, ils laissent des traces partout.

Ha, oh, les loups, ok, on va où là ? Et hop, une gorgée du truc trop fort pour faire passer cette nou­velle information.

– Mais tu sais, ce ne sont pas les pires, continuait la rousse.

Je levais la main pour l’arrêter, paniquée.

– Laisse-moi déjà digérer le fait que les vampires et je suppose par loup que tu veux dire loup-ga­rou, existent, d’accord. Pour quelqu’un comme moi, c’est déjà trop.

– Tu prends plutôt bien la chose. Tu trouves pas Livius  ?

Lui ne disait rien, mais observait attentive­ment. Ses mains reposaient sur mes genoux et il s’était légèrement reculé. Je ne sais pas ce qu’il cherchait à voir en moi. Je ne savais toujours pas si c’était réel ou non.

– Tu vas avoir besoin de temps pour digérer.

Il leva la main et la garda en l’air. Il était indécis et me scrutait. Le léger mouvement de recul que j’avais eu ne lui avait pas échappé. Sa main retomba et il se releva pour s’éloigner.

– Je vais vous laisser en discuter, le jour ne va pas tarder.

Il était lugubre et je me sentis mal d’avoir eu ce recul, mais il pouvait comprendre. J’avais de bonnes raisons là. J’avais un peu peur, beaucoup en fait. Il ne dit rien de plus, me fit un signe de tête et dis­parut au sous-sol Théa grimaçait un peu et voulu relancer la discussion.

– Non, s’il te plaît, là, j’ai besoin d’un moment, seule. Si tu pouvais rentrer chez toi, ce serait sympa. Je, j’ai vraiment besoin de réfléchir tranquillement.

– Tu es sûre, je pense qu’il faut qu’on en parle, tu as des questions à poser et je ne vais pas te lais­ser seule dans un moment pareil.

Il me fallut presque une heure pour la convaincre de partir. Car, non, je ne voulais pas en parler et non, je ne voulais rien savoir de plus. Là déjà, c’était trop. Elle finit par céder de guerre lasse.

– D’accord et ne t’inquiète pas, je préviendrais James que tu es malade, comme ça tu as la journée pour, enfin, tu pourras rester tranquille, puisque c’est ce que tu veux.

Je la remerciais, lui souhaitais une bonne journée et montais m’enfermer dans ma chambre. Je vou­lais être seule. Quand j’entendis la porte se refermer et la voiture de Théa démarrer, il y eut dans ma tête comme une tempête. J’étais assise sur mon lit, incapable de dormir ni de réellement penser. Je restais ainsi toute la matinée. Je n’avais ni faim, ni soif, mais je m’obligeais à avaler une soupe. J’avais l’impression de bouger dans du coton dense. Le moindre geste était compliqué et me demandait plus d’énergie que je n’en avais.

Chapitre 12

Dans l’après-midi, un vent de panique me tomba dessus, un truc énorme. Je tremblais de la tête aux pieds et si j’étais toujours incapable de réfléchir correctement, toutes les fibres de mon corps criaient à la panique alors j’y cédais.J’attrapais ma valise, y fourrais de tout en vrac, descendis quatre à quatre l’escalier et filais sans m’arrêter à ma voiture. Je ne pris même pas la peine d’ouvrir le coffre, je jetais la valise sur le siège passager et je fuis, encore. Fuyant ce que mon petit cerveau refusait de considérer comme réel. Juste fuir.

Je roulais droit devant, tentant de ne réfléchir à rien. Tellement à rien que j’oubliais que les routes ici, ne sont pas vraiment des boulevards et après des heures à lutter entre les trous, les bosses et les chemins de terre, j’étais épuisée et je m’étais perdu. La nuit avait fini par tomber, brouillant encore plus mes repères. Il valait mieux attendre le jour pour reprendre la route. Je me glissais à l’arrière, contrôlais que j’avais bien fermé les portes et les fenêtres, me recroquevillais sur le siège et fermais les yeux.

Les larmes arrivèrent à ce moment-là et je versais toute l’eau de mon corps. J’étais secouée de san­glots impossibles à arrêter. Je pleurais sur moi, sur mon idiotie de n’avoir rien vu, de ses amis qui m’avaient menti sur quoi d’autre encore ? Je m’apitoyais sur mon sort. Je m’épuisais de chagrin. Rien d’autre ne comptait plus que mes larmes qui semblaient ne pas vouloir se tarir.

J’avais physiquement mal au cœur. Je me sentais plus nulle qu’à mon arrivée. Je pleurais, c’était tout ce que je pouvais faire. J’étais au milieu de nulle part. J’étais seule. J’avais peur du noir cette nuit et ma lampe de poche montrait des signes de faiblesse et j’étais perdue dans tous les sens du terme. Tout ce que je pouvais faire, c’était pleurer.

La crise durait encore quand on frappa à la vitre. Je relevais la tête et croisais des yeux noirs. Je ne voulais pas lui parler. D’un coup, je me sentais en colère, tout ça c’était sa faute. Je secouais la tête et la plongeait entre mes bras en collant mon nez contre le siège. Mais, qu’il me fiche la paix, qu’ils me fichent tous la paix !

– Ouvre, sinon je casse la vitre !

– Non !

Il se prenait pour qui ?

– Sophie, ouvre ! Je n’hésiterai pas à casser la vitre.

Mais, bien sûr, continu à me menacer comme ça j’aurais confiance. Il était dingue ou quoi ? Je rele­vais la tête. Il avait le front appuyer contre la vitre et son inquiétude était visible.

– Sophie, mon ange, ouvre-moi s’il te plaît !

Je ne sais pas si c’est d’entendre ce doux surnom, la voix qu’il avait ou le s’il te plaît que je ne lui avais jamais entendu dire. Les yeux noirs étaient suppliants. Il restait là à me regarder. Je déverrouillais la porte sans plus réfléchir. Il entra, ne dit rien, me prit contre lui en soupirant.

– Tu m’as fait une peur bleue. J’ai cru, j’ai cru…

J’étais dans ses bras, il me serrait contre lui, m’embrassant les cheveux. Il ne disait plus rien, mais ne desserrait pas son étreinte. Mon corps me trahissait en se détendant contre lui. J’étais furieuse une seconde plus tôt et maintenant, je restais sans rien dire, blottie contre lui. Je suis d’une logique sans faille.

Au bout long d’un moment, il souffla à mon oreille.

– Tu veux bien rentrer à la maison, je sais que c’est difficile à accepter, tu sais, partir n’est pas la bonne solution. Théa est morte d’inquiétude.

Je ne l’écoutais qu’à moitié parce que ma petite voix faisait un vacarme de tous les diables dans ma tête, trop heureuse de retrouver son, mon vampire. Elle faisait des cabrioles l’idiote et hurlait, tu vois il tient à toi. Mais bien sûr… Elle refusait de se taire et c’est elle plutôt que moi qui répondis

– C’est juste que…

– C’est difficile à avaler, finit-il à ma place

– Mouais et pas qu’un peu.

Il me serra plus fort.

– La vérité n’est pas toujours le mieux.

– Mais elle est préférable.

– Pas toujours, crois-moi, pas toujours.

Il ne dit plus rien. Je tentais de donner un ordre dans tout ça. Je ne sais pas combien de temps passa avant qu’il ne demande :

– Tu préfères renter en voiture ou que je te ramène ?

Là, sa question était bizarre, je relevais la tête.

– Je vais te révéler un secret de plus, je ne sais pas conduire. Alors, soit tu laisses ta voiture ici et je te porte pour rentrer, soit si tu n’es pas trop fatiguée, tu conduis pour nous ramener.

Il me fit une grimace penaude et j’éclatais de rire. Ho, bon sang que ce rire me fit du bien.

– Je ne le dirai à personne. Promis ! Sauf que je ne sais pas du tout où nous sommes, je me suis perdue.

– À dix minutes de la maison à peine je te guiderais.

Ok, j’avais donc tourné en rond et je n’étais pas allée loin. J’avais raté ma fuite, bravo, bien joué ! Note à moi-même faire des plans avant de fuir.

Une fois devant la maison, je me retrouvais dans des bras qui me serraient fort, à croire qu’il avait peur de me voir encore fuir. Il me faut avouer qu’une partie de moi y avait songé. La porte s’ouvrit sur une Théa livide et en pleurs, mon cœur se serra encore plus si c’était possible.

– C’est bon, je l’ai retrouvée et en un morceau

Le soupire que poussa Théa me fit me sentir mal, elle s’était vraiment inquiété. Je ne pus pas y réfléchir, j’étais déjà dans ma chambre où avec une infinie douceur il me posa sur mon lit.

– Tu veux boire ou manger quelque chose ?

– Un grand verre d’alcool, fort !

Je reçus un baiser sur le nez.

– Sale gamine, je reviens, je vais te chercher un de tes affreux cafés et de l’eau. Promets-moi de ne pas bouger.

Gamine ? Au fait, il avait quel âge ? Gamine possible du coup, je fis oui de la tête. Je n’avais de toute manière plus aucune force. Ma petite voix était toute triste à l’idée qu’il ne voyait en nous qu’une gamine et je me sentais réellement comme une gamine prise en faute. Papa inquiet de sa fifille qui avait fuguée, mais soulagé de l’avoir retrouvée et la mettant au lit, voilà l’impression qu’il me donnait.

Le café bu, il remonta les draps presque sous mon nez et me caressa encore les cheveux. Voilà, papa met sa petite fille au lit. J’avais envie de pleurer tellement cette impression me faisait sentir mal. Il resta là, attendant que je m’endorme tout en me chuchotant que j’étais ici chez moi et qu’il ferait tout pour que je m’y sente bien et en sécurité. J’avais envie de hurler merci papounet, mais je ne dis rien. La caresse de ses doigts dans mes cheveux était si douce que je m’endormis, épuisée.

C’est Théa qui me réveilla en fin de journée, je me sentais toujours fatiguée. Elle déposa sur mes genoux un plateau contenant deux tartines et une cafetière remplie à raz bord d’un breuvage noir qui sentait divinement bon.

– Je n’ai jamais connu quelqu’un qui boive autant de café. Je me suis dit qu’une tasse ne serait pas assez. Les tartines sont à la confiture de mûres, je n’ai pas trouvé celle aux myrtilles.

– Je l’ai finie, mais mûres, c’est bien aussi.

Ma voix était éraillée, ma gorge me faisait mal et même si je me sentais mieux, je redoutais le mo­ment où il faudrait parler. Alors, je mangeais le plus lentement possible. Elle attendait que je fi­nisse. J’en étais à ma quatrième tasse de café quand elle saisit le plateau.

– Je te laisse ton café et le temps de te lever. Après il faudra que l’on discute de cette horrible ten­dance que tu as à fuir.

Avant que je ne puisse lui répondre la porte se refermait sur elle. Et voilà, c’était ma faute. Ben voyons ! Et, puis la fuite, c’est bien. Moi j’aime bien.

Étrangement après ma crise de panique, je me sentais bien, fatiguée, épuisée, mais bien. En arrivant à la cuisine, je trouvais mon vampire et Théa, ils me scrutaient et j’allais faire demi-tour quand elle me prit dans ses bras en pleurant. Là, je me sentais coupable. Ah, flûte, je ne devrais pas, mais les larmes de Théa…

Je répondis à son étreinte. Bon, à première vue, mon amie avait eu peur.

– Mes côtes ne t’ont rien fait, lâchais-je.

– Tu nous as fait une sacrée peur, renifla Théa, alors tes côtes peuvent payer pour.

– Et si tu la laissais respirer ?

Je fus poussée dans le salon, assise sur le canapé à la même place qu’hier, sauf que là, en face de moi ils avaient l’air encore plus mal à l’aise.

– Bon, heu je commence, dit Théa.

– Attends, en premier, Sophie, je comprends, tu as dû faire face à quelque chose que, comment dire. Tu as dû accepter une réalité un peu différente. Je comprends ta réaction, mais je tiens à te prévenir que si tu fuis à nouveau…

Il ne lui manquait qu’une paire de lunettes et le doigt en l’air pour ressembler à monsieur Carron mon prof de math alors qu’il nous sermonnait. Stop, je devais me concentrer pour ne pas laisser mon esprit dé­river.

– Je ne fuirais pas, il me fallait un peu de recul pour digérer et ma foi, paniquer un peu.

Ils levèrent les yeux au ciel.

– Bon d’accord, beaucoup. Mais, pour ma défense, j’ai été élevée dans la foi catholique et je ne suis pas croyante. Alors croire en…, en…, en ça…, en toi

Je levais les mains en signe de paix.

– Je veux dire que, enfin, c’est pas, non enfin, c’est beaucoup, enfin ça fait un choc, enfin non, pas un choc enfin, si.

Le retour des enfin en cascade, mais fermes là, Sophie, fermes là ! Je repris ma respiration, en souf­flant un bon coup.

– Je veux bien croire que c’est vrai. J’ai des millions de questions, mais pour le moment, c’est le gros bordel dans ma tête. Je ne sais pas quelles révélations m’attendent encore et à vos têtes, il y en a. Je n’ai pas envie de tout entendre. Là, c’est déjà assez, je me sens déjà stupide. Vous vous rendez compte que pour moi, tu n’étais qu’un type agoraphobe avec quelques ma­nières étrange et que je ne me suis pas posé plus de question. Une vraie idiote. Vous avez du bien rire.

Théa ne souriait pas, mais alors pas du tout et c’est avec un air presque sévère qu’elle me dit.

– Non, tu n’as pas été idiote, juste trop confiante et ne le prend pas comme un défaut. Pour moi, cette confiance n’a pas de prix. Écoute, je comprends que tout te dire d’un coup n’est pas la meilleure façon de faire. Même si ne plus avoir à te mentir serait pour moi, pour nous, une vraie délivrance. Alors, je te propose que tu prennes le temps de parler à Livius et à digérer déjà ce cô­té-là. Quand tu te sentiras prête viens me voir. Il n’y a aucune urgence, je tiens juste à tout te dire. Plus de mensonges ! Si je ne t’ai pas parlé avant, c’est par peur de te perdre, car je tiens beau­coup à toi. Quand on ne t’a pas trouvé hier, j’ai craint le pire. J’ai bien compris qu’il te fallait du temps, donc téléphone-moi quand tu veux. Promis ?

Je promettais, soulagée de ne pas avoir à faire face à plus ce soir. Elle partit avec timide au revoir. Je me retrouvais seule face à mon… face à un vampire. Que lui dire ? Plein de questions avaient tourné dans ma tête et là, je n’en trouvais pas une seule. Tout ce qui me venait me semblaient si stu­pide. Je ne trouvais rien à dire, je cherchais quand je m’entendis demander.

– Quand j’ai acheté la maison ai-je aussi acheté le vampire ?

Merde, je l’ai dit à voix haute. Moi qui faisais de l’ironie dans ma tête, pourquoi cette question-là justement. Mais quelle idiote, pauvre conne, tu n’avais rien de mieux à demander, franchement. Bravo Sophie, on sent que tu as bien pris le temps de réfléchir à ce qui était important de savoir. Non, parce que lo­gique, il fallait commencer par…

Son rire interrompit mon autoflagellation. Il riait, à gorge dé­ployée. Bon, au moins un qui était détendu lorsqu’il reprit son sérieux, il s’installa dans son fau­teuil et en regardant le vide, il me dit :

– Je me suis réveillé pour trouver un mot sur un tableau noir. Je l’ai relu plusieurs fois. Je me suis de­mandé quel genre de créature pouvait croire aux fantômes. Par amusement, j’y ai répondu. Quelque temps plus tard, alors que je voulais te mettre dehors, je t’ai trouvé allongée sur ton lit de camp. Quand tu t’es retournée dans ton sommeil, tu avais une énorme bosse sur le front et un bleu que je voyais grandir. Tu semblais si fragile. Je me suis persuadé qu’après ça tu laisserais tomber. Tu es bien plus têtue que tu en l’air. Au fil des jours, je voyais ton travail et la maison re­naître comme tu ne semblais pas troublée par mes notes j’ai pensé que tu savais que j’étais là. Et il y a eu cette nuit où je t’ai entendu tomber quand je suis sorti de la cave, tu convulsais.

Il fit un geste pour me faire taire alors que j’allais protester.

– Tu convulsais à ce moment-là. Il haussa les épaules en secouant la tête. Je ne sais pas pourquoi je t’ai fait boire de mon sang, juste un peu. Ajouta-t-il en me voyant grimacer. Je ne vais pas t’ap­prendre que le sang de vampire guérit.

– Ah, parce que c’est vrai ? Et, le reste ? Demandais-je.

– Attends, je répondrais à tout après. Laisse-moi finir que tu comprennes. Ensuite, il y a eu cette ordure qui s’en est pris à toi. C’est là que j’ai réalisé que je tenais à toi. Incroyable, je tenais à une humaine, maladroite, mal dans sa peau et terriblement naïve. Le comble pour un des miens, une vraie gageure. Impossible, me suis-je dit, mais si je suis honnête, je dois le reconnaître, je tiens à toi.

Je me renfrognais. Bon, d’accord il n’avait pas tout tort, mais pas besoin de le dire comme ça !

– Ne te vexe pas ! Dit-il en pointant un doigt vers moi. Tu ne vas pas me dire que tu ne l’es pas. Malgré cela, tu as éveillé le même sentiment chez Théa. Nous tenons à toi, une humaine.

Bon, il allait vraiment finir par me vexer. Il prononçait le mot humain comme moi, je dirais limace, avec un dégoût non feint.

– C’est bon, j’ai compris. Une humaine, idiote, maladroite et naïve. Sympa merci.

Il me souriait moqueur.

– Oui et à laquelle je tiens. Le jour où tu t’es fait agresser par ce connard. J’ai fini par comprendre que tu étais plus importante que je ne voulais l’admettre. Je pensais juste que je tenais à toi, car tu ramenais de la vie dans la mienne. C’est ce qui s’est passé ce jour-là qui m’a poussé à t’offrir le collier.

Je touchais le petit hibou en fronçant les sourcils.

– Pourquoi ? Il a quoi ce collier ?

Il y avait un truc qui allait me déplaire, parce qu’il passait sa main nerveusement dans ses cheveux et avait fermé les yeux. Ho, comme je ne la sentais pas la nouvelle révélation. Il me répondit enfin

– Il, enfin le hibou est mon emblème, je ne suis pas tout jeune, tu t’en doutes. C’était une tradition qui s’est perdue. Peu de jeune vampire choisissent un symbole. C’est surtout que… Ne te fâche pas d’accord. C’est juste un moyen d’indiquer…

Oui, d’indiquer quoi ? Mais bon sang accouche !

– Ton symbole autour de mon cou, ça veut dire quoi ?

Il prit une grande inspiration et lâcha :

– Il indique que tu m’appartiens aux autres vampires.

Ok bon. Là non, j’allais me mettre à hurler quand il continua très vite.

– Et pas qu’à eux, mais ce n’est pas ce que tu crois.

– Ouais et je crois quoi ? Demandais-je entre mes dents serrées.

– Théa l’a reconnu, tu t’en doutes.

– Oui et ?

– Elle n’est pas la seule.

Oh, mais j’allais le découper en morceau s’il ne finissait pas très vite son explication. Je bouillais de rage.

– C’est le moyen que j’ai trouvé pour te protéger, c’est tout !

– Me protéger de quoi ? Les vampires sortent la nuit et la nuit, je suis ici ou avec du monde.

– Pas que des vampires. Sophie, Théa n’est pas humaine et vit le jour et elle n’est pas la seule ici.

Bon, de ce point de vue-là, je pouvais comprendre, pas en être contente, mais comprendre. Même si cette explication pas franche me faisait sentir encore plus idiote qu’avant. Théa n’était pas humaine et qui d’autre ? Et, puis si c’était son symbole alors…

– Pourquoi m’as-tu dit que Carata ne l’avait jamais porté si c’est une protection ?

– Elle n’en avait pas besoin, elle était vampire.

La réponse avait fusé et je me sentis stupide d’avoir posé cette question et encore plus de la pointe de jalousie que j’avais ressenti en apprenant qu’il avait une compagne. Reviens à la réalité, déjà qu’elle n’est plus vraiment ce que tu connaissais, concentre-toi sur l’important.

– Et moi, j’en ai besoin, car je ne suis qu’une petite humaine idiote.

– Non, toi, tu en as besoin parce que je tiens à toi, toute humaine que tu sois.

Je haussais les épaules, agacée.

– Je peux toujours l’enlever !

Il fronça le nez et ses dents sortirent. Oups…

– Non, tu ne peux pas.

Il le dit dans un grognement et de rage, je glissais mes mains dans ma nuque pour ouvrir le collier. Sauf que je ne trouvais pas le fermoir. Mes yeux s’arrondirent alors que je le fixais.

– Vieille magie, dit-il.

Là, il avait l’air de ce qu’il était, loin de mon fantôme agoraphobe, il se rapprochait bien plus du prédateur. Je tremblais, il s’en aperçut et soupira.

– Écoute, je te l’enlèverai dans quelque temps, si tu y tiens. Il ne t’oblige à rien !

Donc bonne nouvelle, on pouvait l’enlever.

– Mais tu penses que j’en ai besoin, soufflais-je

Il ne répondit pas.

– Garde-le, le temps de trouver toute la vérité.

Ce n’était pas un ordre plus une demande. Je triturais le hibou. La pauvre humaine que j’étais, avait-elle besoin de protection ? Il semblerait bien que oui. De la sienne ? Et, contre qui ? D’autres vampires, des loups et quoi d’autres ? Je sentais la panique revenir. Il me fallut de longues minutes pour la calmer et pouvoir répondre.

– D’accord, pour le moment je le garde.

Un soupir de soulagement me répondit. Je continuais.

– Vampires, loup et quoi d’autre ?

Tant qu’à faire autant me foutre la trouille du siècle d’un coup, me soufflait mon énervante petite voix. Tant qu’à faire…

– Un peu de tout.

Ok, on n’allait pas loin avec une telle révélation. Un peu de tout donc…

– Théa est mieux placée que moi pour te répondre. Je ne sors plus assez.

Vu comme ça, il n’avait pas tort. Je demandais sans grand espoir.

– Et Théa est ?

– Une ondine, elle t’expliquera ce qu’elle est mieux que moi.

Je relevais la tête d’un coup, j’étais certaine qu’il ne répondrait pas.

– Plus de mensonges ! J’ai promis !

Bon, plus de mensonge et des réponses, allez Sophie pose tes questions. Courage, par où commen­cer ?

– Parle-moi des tiens ? Des vampires.

– Pas grand-chose à dire, on se nourrit du sang, pas forcément humain.

Là, j’étais intriguée.

– Nous avons besoin de sang, mais du sang reste du sang. Le goût change et celui des humains est meilleur. Je ne vais pas te mentir, il apporte plus d’énergie et calme notre faim plus long­temps, mais nous pouvons boire du sang animal. Nous vivons la nuit et dormons le jour, ça reste vrai.

– Pourquoi reste ?

– Nous ne brûlons pas comme une torche au soleil. Disons que c’est plus comme des coups de so­leil qui nous affaiblissent, mais les plus vieux résistent à cette brûlure et peuvent passer plusieurs heures au soleil, toutefois nous préférons la nuit.

– Vous vivez très vieux ?

– Sans accident oui. Il y a peu des nôtres qui vivent des milliers d’années entre les morts violentes et une sorte de dépression, d’ennui qui fait que beaucoup se laissent mourir au bout d’un mo­ment. Notre nombre reste assez stable. Le temps passant, l’immortalité perd de son attrait.

Il disait ça d’un ton si désabusé que je compris qu’il avait dû ressentir cet ennui.

– Tu es vieux à ce point ?

– Je suis vieux.

– Et moi une gamine, marmonnais-je. Tu as dit qu’ils se laissaient mourir ? Comment ?

– Contrairement aux idées reçues nous ne sommes pas des cadavres ambulants, c’est plus comme une mutation. Voilà pourquoi nous avons besoin de sang, il nous apporte vitamines et nutriments sans avoir à digérer. Je ne connais pas tout le processus, mais certains des nôtres sont devenus des experts. La plupart n’y songent même pas.

– Donc pour vous laisser mourir, vous ne vous nourrissez plus ?

– Tu as compris. Nous arrêtons de nous nourrir, c’est souvent la mort que choisissent les plus vieux. Le seul problème, c’est le temps que prend ce mode de suicide. Rester au soleil ou se faire tuer est bien plus simple, en cessant de manger, nous nous momifions petit à petit, mais restons conscient et vivant pendant ce temps.

Ma petite voix et moi n’avions pas envie d’en entendre plus, on était un peu dégoûtées. Il dut le sen­tir, car il se leva pour prendre mon visage dans ses mains. Au moment où il commença sa phrase des coups violents se firent entendre. Je sursautais lorsque la porte claqua contre le mur et où Ada folle furieuse déboulait dans le salon en hurlant :

– Lâchez-la !

Il m’embrassa le bout du nez avant de se redresser en disant.

– Tu voulais que ça aille doucement que tu puisses digérer les révélations les unes après les autres, désolé, je crains que tout sorte ce soir.

Ada interloquée nous regardait tour à tour en demandant.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Que Livius, ici présent m’a avoué être un vampire que Théa est une ondine et…

Je faisais un geste vague de la main. Ada avait blêmi.

– Alors tu sais que je suis une louve !

Ha ben non, ça pas, mais bon, allez je n’étais plus à ça prêt. Et, hop, une vérité de plus.

– Théa n’avait rien dit. Lui répondit Livius.

Je me levais sans plus faire attention au vampire moqueur et à la louve blême. Je fonçais sur le bar, en sortis une bouteille et en avala de grandes gorgées directement au goulot. Finalement, une gueule de bois me semblait aller dans le sens de cette nuit.

Ada me l’arracha des mains, me prit dans ses bras et gémit.

– Je voulais te le dire, mais je n’ai jamais trouvé le bon moment et puis c’est pas facile comme aveu.

– Suis plus à ça prêt, lui répondis-je.

– Et puis la vérité, c’est bien.

Oui, bien sûr, faut juste l’avaler. Elle renifla contre mon épaule et me lâcha. Je repris la bouteille et me rassis. Voilà quoi faire d’autre ? Qu’est-ce qui allait encore me tomber sur la tête ?

– Il y a quelqu’un en ville de normal ? Enfin d’humain à part moi ?

Ada secoua la tête, non

– Pas beaucoup et la plupart savent ce qui se passe. Et, il y a James, il est sorcier, c’est presque comme un humain.

À la bonne heure, je bossais pour l’être qui se rapprochait le plus d’un humain. Youpi, non, je ne suis pas sarcastique ! D’accord, un peu et pendant qu’on y est…

– Et les touristes ?

– Moitié-moitié, dit Ada.

Prévisible, allez une gorgée pour Sophie et une grosse.

– Au fait, qu’est-ce que tu fais là ?

– Je viens de rentrer et j’ai appris que tu étais malade. Je venais voir comment tu allais.

– Moi pas encore malade, demain oui, mais pas encore, marmonnais-je le nez dans ma bouteille.

Ma bouteille disparut, pouf, envolée. Je croisais le regard sévère du vampire-colocataire-protecteur et papa à ses heures. Je tentais de la rattraper, mais purée qu’il était rapide. Je ne demandais même pas son retour, à la bouteille pas au vieux truc et je filais m’en prendre une autre. Na ! Je fus soulevée sans ménagement et jetée sur le canapé. C’est pas drôle un vampire.

– Tu as assez bu. Tu vas avoir une belle gueule de bois demain.

– Bah, c’est mieux que de réfléchir, je peux fuir si c’est ça.

Ça grognait, pas que le truc à dent longue, Ada aussi, pas drôle.

J’étais assise et je boudais. C’était mon droit ! Je boudais si je voulais. Honnêtement, j’avais trop bu et la fatigue me tombait dessus. Tout me tomba dessus et je me mis à pleurer. Papa-vampire me souleva et me mit au lit en me grondant. Ada me fit un gros bisou sur le front et le lit se mit à tanguer dangereusement. Alcool et mer déchaînée ne sont pas un bon mélange. Je ne les loupais ni l’un ni l’autre quand je vomis. Bon, tire ! Hurla ma petite voix dans ma tête. Après tout devint flou.

Dire que j’avais la gueule de bois était bien en dessous de ce que je ressentais. Je n’arrivais à me le­ver qu’au troisième essai. Il me fallait d’urgence un café et un cachet. Oh, surprise, je trouvais à la cuisine Ada et Théa assises sagement qui devaient attendre que ma majesté se lève. Enfin, majesté des poubelles serait plus juste, vu comment je me sentais.

Une tasse apparu son mon nez et une main charitable me tendit un cachet. Ouf, sauvée ! Je tombais plus que je m’asseyais. Deux bouchent grimaçaient un sourire en face de moi, elles ne dirent rien me laissant retrouver le peu de dignité qu’il me restait. Théa fut la première à se lâcher.

– Il semblerait que tu aies un moyen de défense efficace !

Ses yeux pétillaient et elle faisait de gros effort pour se retenir de rire. Ada avait l’air moins joyeuse.

– La petite humaine fait ce qu’elle peut.

– Et ça marche, fit-elle dans un éclat de rire, en tout cas ça a marqué !

Son rire raisonnait dans ma tête. Mince, j’allais passer une journée de merde. Je frottais mes yeux sous le regard goguenard d’Ada.

– Vas-y moque-toi !

– Même pas, tu es assez punie et c’est en partie notre faute, tu as beaucoup à digérer.

Elle était super sérieuse alors que l’autre était rayonnante.

– Et si on passait une fin de journée tranquille, sans rien de…

– Il va falloir parler, grimaça Ada.

– On parlera…

Mais, pas aujourd’hui, ni demain. J’allais tout faire pour.

Chapitre 13

Je pris encore deux jours de repos, refusant toutes discussions avec mes amies. J’en avais assez à di­gérer et toute information complémentaire n’était pas la bienvenue. Je voulais retrouver mon calme et ma petite vie.

Rappelez-vous je suis venue ici pour recommencer une vie tranquille loin des drames ! Pas pour ce bordel sans nom.

Mon retour à la librairie fut un vrai bonheur, retour à la nor­mal me disais-je. Bon, pas tout à fait, je regardais les habitants différemment, ce que j’avais mis dans les différences entre l’Europe et les USA, se transformait en différence entre humain et, et quoi d’ailleurs ? Une partie de moi refusait de savoir, l’autre tentait de deviner.

J’étais mal dans ma peau et Théa me rendait folle. Son besoin de tout me révéler, alors qu’elle avait promis d’attendre, la rendait nerveuse, explosive même. Autant Ada était devenue calme et attentive à ne pas me mettre mal à l’aise, autant Théa ressemblait à une boule magique qui rebondissait par­tout. Quant à papa-vampire, lui restait sombre, discret et horriblement paternel.

Je me raccrochais à mes habitudes. Tout va bien dans le meilleur des mondes ! Viendrait le temps où je devrais ouvrir un peu plus la porte de cette nouvelle vie, pour le moment je m’accrochais comme je pouvais. Vous pouvez en penser ce que vous voulez, tout ce que je voulais, c’était rester dans l’ignorance, encore un peu.

C’est le dimanche que je compris qu’il n’y aurait pas de retour possible et que tout avait bel et bien changé. Lorsque j’arrivais chez Suzanne et qu’au lieu d’être accueillis par toute une troupe, je me retrouvais seule avec Ada. Suzanne me prit dans ses bras, me collant au passage ces habituelles énormes bises, puis me serrant toujours contre elle, elle me dit :

– Je suis tellement heureuse que tu sois restée. La plupart des humains fuient quand ils nous dé­couvrent alors pour te laisser un peu respirer, Judicaël a décidé que tu n’avais pas besoin d’en­tendre plus et que nous reprendrions les repas une fois que tu te sentiras vraiment à l’aise.

À ce que je comprenais, on me chouchoutait encore plus. Je n’avais pas super bien réagi, alors on me laissait un peu d’air, mais j’étais toujours là et pour mes amis, ça faisait toute la différence. De l’air, j’allais en avoir besoin et de beaucoup…

Un jour monsieur Andersen décida qu’il était temps pour moi d’arrêter de faire l’autruche. Il posa devant mon nez un livre duquel dépassait des marques pages.

– J’ai indiqué les noms de tes connaissances et leurs clans. Je pense qu’il est temps pour toi, d’ar­rêter de te cacher.

Ben, non, je trouvais mon attitude plutôt agréable, ne pas se prendre la tête, ne rien vouloir savoir, rester zen et tranquille. Je ne vois rien, je ne sais rien, mon nouveau mantra ! Qui ne semblait ne convenir qu’à moi.

– Au moins fait le pour Théa ! Elle va devenir folle si elle doit encore se taire.

Là, il n’avait pas tort, elle virait sur les nerfs. Elle allait finir par exploser et me coincer pour tout me dire d’un coup. Je me massais les tempes en soupirant. Ils allaient tous me rendre dingue à force.

– Allez le plus dur est fait. Tu as accepté que le monde n’est pas tel que tu le pensais, le reste n’est que des détails, ne joue pas à la gamine.

Oulà, il m’avait vexée. Déjà que tout le monde me maternait, lui hors de question ! Je relevais la tête et il me fit un clin d’œil. Il savait qu’il avait tapé juste !

– Leur vie est bien plus longue que la nôtre, nous ne sommes que des enfants pour eux.

Vu l’âge de mon patron, je ne devais même pas être sortie du berceau. Je fis oui de la tête, mais plu­tôt que de découvrir dans un livre la vérité, j’envoyais un message à Théa pour l’inviter à la maison.

Elle n’était pas survoltée en arrivant, c’était bien pire. Nous avons parlé une bonne partie de la nuit. Elle est une ondine, ça je le savais, particularité de son clan dont, heureusement, elle est la seule re­présentante ici, noyer gaiement les jeunes filles. Si, si elle a dit gaiement !

Elle me précisa à plu­sieurs reprises que moi, elle n’avait pas envie de me noyer, une chance pour moi, un vrai coup de bol ! Ça expliquait ses nombreuses remarques sur le fait que j’étais sa première amie femme, souf­fla ma petite voix.

Au fil de la soirée, je me rendis compte que c’était surtout de me dire qu’elle ne me voulait pas de mal qui lui tenait à cœur, puisqu’elle ne répondait pas à la moitié de mes questions dont une qui me titillait : son âge.

– Je suis plus vieille que j’en ai l’air et pour te donner une idée, je suis presque aussi vieille que LUI Oui, parce que depuis la révélation de la nature de mon colocataire, elle en parlait en disant LUI.

Je ne savais pas trop quoi penser. Oh, j’étais heureuse de n’avoir provoqué aucune envie de meurtre chez mon amie, mais avoir une tueuse comme amie, est-ce bien raisonnable ?

Je compris l’importance de cette révélation quand, alors qu’elle me redisait combien elle était contente de ne pas avoir envie de me noyer, papa aux dents longues fit son apparition. Il avait entendu la fin de la conversation et fixait Théa les sourcils froncés.

– Pas envie ? Tu veux dire que tu te contrôles ?

– Mais non, explosa-t-elle, pas envie ! L’idée ne m’a même pas traversé la tête ! Au début, je me suis dit que je l’aimais bien et que l’envie me prendrait plus tard. C’est déjà arrivé et puis une humaine de plus ou de moins. Mais, non, rien n’est venu même pas quand nous nous sommes baignées ensemble !

J’appris une nouvelle chose : un vampire, ça peut blêmir

– Baignées ensemble ?

Il avait la voix aussi blanche que le teint.

– Oui, tu te rends compte. Même pas là !

– Sophie, on ne se baigne pas avec une ondine !

– Mais si elle peut avec moi, insista Théa. Et j’adore ça !

Elle était à nouveau montée sur ressort et sautillait de joie devant un Livius transformé en statue. Je fis une mini crise de panique quand j’assimilais qu’une ondine, une humaine et une baignade…

Ha, non, c’était pas une bonne idée. Puis ma petite voix se mit à se marrer, un peu tard pour s’en in­quiéter. Mouais, elle n’avait pas tort. La statue blanchounette debout devant Théa due en conclure la même chose et se remit à parler.

– Et comment tu expliques ça ? Tu as perdu ton besoin de tuer ?

– Oh non, je dois éviter de trop traîner avec Ada, si Sophie n’est pas là, je suis tentée. Je dois vrai­ment faire attention parce que les loups, c’est pas comme les vampires, ça ne ressort pas de l’eau quand on les noie et je ne pense pas que Sophie me le pardonne, alors je gère.

Elle finit sa phrase en baissant la tête alors que lui levait les yeux au ciel. Pensez à prévenir Ada de ne pas traîner avec l’autre folle dingue. Quoi qu’elle dût être au courant ainsi que toute la ville ; ce qui expliquait les regards de travers de Suzanne…

La tueuse rousse se tourna vers moi.

– C’est ma nature, je lutte contre mais c’est ma nature et en ville, on me craint un peu, je me suis laissé emporter parfois. La ville borde le lac alors… Toi, tu ne risques rien, je te le promets ! Ja­mais je ne te ferais de mal !

Elle avait les yeux suppliants. Elle se tenait debout devant moi. Je crois qu’elle venait de se rendre compte de ce que je pouvais ressentir. Théa était une tueuse, mon colocataire proba­blement aussi. Mais, qu’est-ce que je foutais là au milieu ? Je lorgnais du côté du bar quand un non, sec fusa. Mince repérée, il ne m’avait pas vraiment pardonné de lui avoir vomi dessus. Ma petite voix se marrait au souvenir et Théa le regarda, étonnée.

– Ton amie ne supporte pas bien l’alcool. Dit-il. Demande à Ada !

Oui, bon une fois, juste une où j’ai un peu abusé faut pas non plus en faire un drame.

– J’avais de bonnes raisons. Fis-je en levant le menton.

Théa se marra, lui pas. Je souris. Sale gamine disait les yeux noirs, ceux de Théa passaient de l’un à l’autre, elle se retenait de commenter, c’était visible.

J’en rajoutais, j’en étais consciente, mais que pouvais-je faire d’autre ? Comme j’étais bien décidée à ne pas me rendre malade des révélations qui me tombaient dessus, énerver papa-vampire m’offrait une diversion. Je lui tirais donc la langue et proposait à Théa une fin de soirée plus tranquille devant la télévision.

Pour faire râler mon copropriétaire, je proposais Buffy. Théa ne connaissant pas, elle fut un amour d’amie en disant oui, malgré le commentaire désagréable qui tomba du fauteuil et elle fut encore plus une alliée quand elle trouva Angel super sexy et se mit à baver dessus au grand dam du vrai vampire du coin.

Et ce fut ma vie. Faire enrager le vieux vampire pas drôle, voir Théa rire de toutes ses dents, rayon­nante et profiter du calme relatif d’Ada. Et oui, à côté de la bombe rousse, ma grande brune semblait calme, c’est dire. Je profitais de chaque instant où nous n’étions que tous les deux, Théa prenant de plus en plus de place. Ada comprenait et trouvait drôle de me voir suivie par une ombre rousse qui regardait presque tout le monde de travers, enfin tous ceux qui m’approchaient. Je le supportais sans peine, j’avais compris que l’amitié d’Ada et de Théa m’avait évité bien des ennuis. Depuis l’été, le collier visible à mon cou complétait mes gardes du corps.

À mon arrivée, on me regardait de travers, car j’étais nouvelle, aujourd’hui on me regardait de travers à cause de mes fréquentations. Rien ne changeait vraiment et ça me convenait parfaitement !

Je posais peu de question, le livre de monsieur Andersen trônait sur ma table de nuit, mais je ne l’avais pas ouvert, je ne me sentais pas prête à franchir une nouvelle étape.

Je finis par éviter mon vampire, me conduire comme une idiote pour le faire râler avait perdu de son charme. Je redoutais l’arrivée de l’hiver et de ses longues nuits où il serait plus difficile de ne faire que le croiser. Mon comportement avec lui posait problème à Ada mais faisait marrer Théa. Je n’y pouvais rien, me faire traiter de gamine ne me donnait que l’envie d’en être une.

L’été s’étira, rempli de sortie entre fille, de repas en petit comité et de rien de neuf en fait. J’arrivais presque, à occulter les révélations.

C’est l’arrivée de l’automne qui provoqua chez moi une réaction, mais pas celle que tout le monde attendait. Plus la date de la fête de la ville approchait, plus je montais sur les nerfs ne supportant plus rien. Je refusais toute sortie et passais mes soirées enfermées dans ma chambre. Je revivais mon agression presque chaque nuit, provoquant l’arrivée en mode ouragan d’un papa-vampire inquiet et consolant. Moi qui pensais avoir bien géré…

La date se rapprochant, Ada était venue m’assurer que rien ne m’arriverait, que je ne serais jamais seule, qu’elle ne me lâcherait pas de la journée, ni de la soirée et pour une fois Théa était silencieuse, elle devait toujours s’en vouloir.

Le jour dit, je ne fus effectivement pas une minute seule, Suzanne tint le stand de tarte avec moi, ce qui nous prit la journée. Ada passait régulièrement voir comment je me sentais et Théa avait installé son stand en face des tartes. J’étais sous haute surveillance. Néanmoins, je voyais David partout. Je me décidais à demander à Suzanne si elle savait où il était.

– Non, personne ne l’a vu partir de la ville. Vu ce qu’il t’a fait, personne n’a pris la peine d’aller le voir à la clinique.

Elle renifla méprisante et ne dit rien de plus. Plus tard dans la journée, je reposais la question à Ada.

– Il a été banni, je pensais que tu le savais, David avait passé outre les ordres de Judicaël, notre chef de clan. On ne pardonne pas la désobéissance.

– Les ordres ?

– Tu as la protection de Suzanne, elle t’adore et ce que Suzanne veut…

Et, hop, encore un garde du corps, mais combien en avais-je ? Je soupirais, le savoir banni et hors de la ville ne calma pas vraiment mon angoisse. La ville accueillait plein de touristes en cette période, il pouvait se glisser parmi eux. Mais au moins, il ne se montrerait pas devant Ada. Plus l’heure du feu d’artifice approchait, plus je paniquais.

Théa avait tenu à s’installer sur le même banc, pour exorciser, avait-elle dit. Ça ne marchait pas. Franchement, je n’arrivais ni à me détendre, ni à profiter des feux. Je me dandinais sans cesse sur le banc, c’est là qu’elle murmura à mon oreille.

– Je t’assure qu’il ne reviendra plus.

Sa voix était sèche et assurée. D’un coup deux fils dans mon cerveau se connectèrent et je la fixais.

– Quoi ? Il s’en était pris à toi et je n’avais tué personne depuis un moment alors lui…

Elle haussa les épaules et se remit à manger sa glace. Ben oui quoi, semblait-elle dire, je suis ce que je suis et lui ne méritait rien de mieux, que du normal. Je ne sais pas comment expliquer ce que j’ai ressenti. C’était un mélange de soulagement et d’ahurissement, un peu de peur aussi de la voir si calme. Elle avait tué un méchant qui selon elle le méritait amplement et puis ça lui avait fait du bien de se lâcher un peu. On allait pas en faire une maladie. Si un peu quand même, un peu beaucoup même. Non ?

– Tu l’as eu avant nous, s’étonna Ada. Tu as été rapide !

Ha ben non, Stop une minute hein ? Quoi ?

– Je ne voulais pas vous le laisser, s’excusa Théa.

Ben voyons, tout est normal !

– Je te comprends, répondit Ada.

Ben pas moi, je les écoutais l’air complètement effaré et j’assimilais que mes amies ne col­laient pas vraiment avec l’image que j’avais eu d’elles. Normal, tout est normal… Mouais non, rien n’est normal. Je me pinçais l’arête du nez.

– Allez, ne prend pas les choses comme ça. Au moins tu es tranquille, il ne reviendra pas.

– Et personne n’osera plus t’approcher, ricana Ada.

– Comment ça plus personne n’osera m’approcher ? Couinais-je.

Ada désigna la petite rousse qui regardait sa glace comme si elle était l’objet le plus important au monde.

– Disons que notre amie a sa petite réputation, mais elle ne s’était jamais prise à un loup, on est plutôt coriace.

– Et ? Demandais-je effarée.

– Et quand sa réaction, on dira ça comme ça, sera su même les loups éviteront de se la mettre à dos.

Je fixais incrédule la petite rousse qui se la jouait timide sauf que dans ses yeux luisait une lueur de fierté non dissimulée. Rappelle-toi Sophie, tout est normal.

– Elle ne risque pas d’ennui ?

– Notre justice est un peu plus expéditive que la vôtre, expliqua Ada en haussant les épaules.

– Oui, juste un peu plus.

– Ce que tu dois comprendre, reprit Ada, c’est que nous ne sommes pas de gentils nounours. Nos règles sont strictes et la mort fait partie de notre nature.

– Si nous vivons plus ou moins en paix, c’est parce que nous ne laissons rien passer. Continua Théa, nos guerres ne sont pas si lointaines.

– Donc si je résume, David a désobéi à un ordre de son chef de clan et méritait la mort pour ça ?

– Oh non, fit Théa. Il méritait la mort parce qu’il s’en était pris à toi et que j’avais été clair, tu es mon amie.

Je fermais les yeux un instant. Elle disait ça si calmement.

– Il avait été banni pour avoir désobéi ce qui a permis à Théa de te faire justice sans crainte de re­présailles des loups.

Ben voyons, soyons clair, on ne tue pas n’importe comment ! Au secours !

– Et s’il n’avait pas été banni ?

– Je ne risquais rien, je sais faire disparaître les preuves.

Elle disait ça avec un mouvement négligeant de la main et un haussement d’épaule.

– Les règles des autres clans, je m’en fiche.

Et, c’était clairement ce qu’elle pensait, pas le moindre remords, pas la moindre émotion. Il le méri­tait et que les autres soient ou pas d’accord, elle s’en moquait totalement. Ma petite voix me souffla que finalement, il valait mieux avoir une psychopathe comme amie et protectrice que de figurer à son tableau de chasse. Mouais, vu comme ça, en effet.

On ne parla plus jamais de David. Je pus constater que la nouvelle du jugement de Théa était connue par le discret, mais réel vide qui s’était fait autour de moi.

Nous évitions de parler de meurtre commis par l’une ou l’autre de mes amies. Parce que oui, je les considérais toujours comme mes amies et je ne me sentais pas mal à l’aise en leur présence, ce qui restait incroyable pour une partie de moi, enfin, tant qu’elles évitaient de parler de chasse, noyade ou autres habitudes de leurs clans. Là, j’avoue que mon côté petite humaine fragile ressortait. Elles se taisaient net dès que je me mettais à grimacer. Elles étaient adorables avec moi.

J’avoue que je supportais bien mieux leur protection que celle du truc à dent longue à la maison. Lui me rendait folle, si à chaque cauchemar il débarquait dans ma chambre pour me rassurer, il se montrait si distant le reste du temps que je n’arrivais plus trop à le cerner.

J’avais fini par demander à Théa ce qu’elle en pensait, elle tapota mon collier et me dit :

– Il tient beaucoup plus à toi qu’il ne veut l’admettre et tu es si jeune. Là-dessus, on se ressemble, lui et moi. L’idée de te survivre n’est pas des plus agréables. C’est pour cela qu’il se protège, moi, au contraire, j’ai décidé d’en profiter à fond.

Et elle me claqua deux bisous sur la joue. Franchement, je fus surprise qu’elle ne les pince pas. J’al­lais finir par me promener avec un biberon avec ces deux-là.

Noël me prouva qu’elle avait raison. J’avais refusé de me rendre chez Suzanne pour le passer tran­quillement à la maison avec Théa. Ada et son oncle avaient choisi de se joindre à nous et avaient embarqué monsieur Andersen. Après le repas, Théa alla déterrer Livius qui finit la soirée avec nous, gros effort de sa part, pour me faire plaisir avait-il grommelé. Mon petit monde se limitait à moins de dix personnes. C’était amplement suffisant ! Surtout quand on connaît les personnes.

Pour nouvel an par contre, je fus traînée par deux furies dans la ville voisine. Une nouvelle boîte avait ouvert et elles voulaient y passer la soirée. C’est en traînant les pieds que j’y allais, poussée par les deux folles. Alors que mes amies se déhanchaient, j’incrustais la forme de mes fesses sur un siège du bar.

La soirée al­lait être longue cependant elles ne me lâchaient pas des yeux et venaient régulièrement s’assurer que j’allais bien et n’avais besoin de rien. Partir n’étant pas une option, je noyais cette envie sans grande conviction dans les cocktails. À chaque fois qu’on m’approchait, hommes ou femmes, je voyais rap­pliquer en vitesse non pas une mais mes deux gardes du corps. Du coup je discutais avec le barman qui, intrigué par le comportement des deux dingues, m’avait posé des questions. Il compatissait, mais trouvait la situation hilarante, pas moi. La soirée n’en finissait pas. Je sais qu’elles n’avaient que de bonnes intentions, mais, franchement, si je n’avais pas autant bu, j’aurais piqué la voiture pour rentrer.

Aux douze coups de minuit mes joues furent mal menées par les deux cinglées et alors que mon voi­sin de bar se tournait vers moi pour m’embrasser comme tout le monde. le barman tendit la main pour l’en empêcher sans que je comprenne pourquoi. Son geste n’avait pas été assez rapide et l’homme qui m’avait à peine touché le bras, hurla et regarda sa main d’un air étonné. Elle était recouverte de cloques. Je restais figée en la regardant et j’hallucinais, les cloques guérissaient rapidement puis je levais les yeux vers l’homme qui semblait aussi perdu que moi et je constatais que ses canines étaient sorties. Mon voisin de bar était un vampire. Je ne pus pas réfléchir plus longtemps.

– Voilà qui est intéressant, dit une voix derrière moi. Il y a longtemps que je n’en avais pas vu.

Je me retournais surprise. En face de moi, se trouvait un homme d’une cinquantaine d’années, grand, mince, les cheveux aussi noirs que ceux de Livius et des yeux d’un bleu profond.

– Vous permettez que je regarde de plus près ?

Il montrait mon pendentif du doigt avant que je puisse répondre mes deux gardes du corps réappa­raissaient. Il leva les mains et sans se démonter dit :

– Allons, on se calme ! Geraldo Conti, se présenta-t-il, je suis le propriétaire, je suis bien intrigué par la présence d’une humaine accompagnée d’une louve et d’une ondine dans mon repaire. Si nous allions au calme ? Je suis dévoré de curiosité.

Il leur fit un clin d’œil et me fit signe de la main de le suivre. Là, j’avoue, je n’ai pas tout compris quand Ada siffla d’admiration et que Théa se mit à glousser. C’est qui lui ? Et entendre glousser Théa était, comment dire, tellement incongru que j’en restais sans voix. Je me levais un peu mal à l’aise et alors que mes deux amies me poussaient, je traînais des pieds en suivant le curieux qui nous mena dans une alcôve un peu à l’écart, commanda du champagne et resta un long moment à fixer mon collier.

– Alors comment une humaine a-t-elle pu finir dans un bar ouvert pour les autres espèces ?

J’indi­quais du doigt les deux nanas qui m’accompagnait.

– Je vois et avec de telles accompagnatrices, vous ne risquiez pas grand-chose, encore plus avec ceci.

Il pointait un doigt vers le pendentif.

– Je suis heureux de savoir que Livius est sorti de sa quarantaine. Comment va ce vieil emmer­deur ?

Ses yeux avaient quitté le hibou pour se planter dans les miens et milles questions semblaient y tourner.

– Égal à lui-même, répondit à ma place Théa. Rigide, têtu et associable.

Il se tourna vers elle, mais pointa un doigt sur moi.

– Et comment expliques-tu ceci ?

Elle haussa les épaules.

– Disons qu’avec Sophie les choses ne s’expliquent pas vraiment.

– C’est peu dire, compléta Ada.

Un long moment passa, lui réfléchissait à ce qui venait d’être dit. Ada et Théa sirotaient tranquille­ment leur champagne et moi, comme d’habitude, je nageais. Rien de neuf, je le reconnais. Un jour, j’arriverai peut-être à ne pas me sentir complètement larguée. Bha non, je n’y croyais même pas.

– Ce qui m’étonne le plus après le collier, c’est votre comportement à toutes les deux. Mon bar­man m’a signalé que vous étiez arrivées toutes trois ensembles et que vous deux, ne lâchiez pas des yeux cette demoiselle.

– C’est une amie, firent-elles en cœur.

Là, je dois dire que sa tête faillit me faire éclater de rire. Pour une fois, je n’étais pas la seule complè­tement larguée.

– Comme je te l’ai déjà dit, avec Sophie les choses ne s’expliquent pas vraiment.

Le sourire de Théa était moqueur et se tournant vers moi elle compléta.

– Mais on aime ça, c’est différent.

Mouais était-ce moi qui étais différente ou elles ? La question se posait non ? En tout cas pour moi, elles l’étaient. Ils étaient tous étranges et différents et les deux rayons laser qui sortaient des yeux de notre hôte et qui me passaient au crible pour comprendre, me le prouvait.

Je voyais bien qu’il n’arrivait pas à comprendre ce que j’avais de spécial, comme moi non plus, je ne voyais pas, je me contentais de siroter doucement, très doucement mon verre. Ces longues pauses si­lencieuses ne semblaient pas déranger mes amies, pour moi, c’était un supplice tant j’étais fixée.

Il fit claquer sa langue et finit par rompre ce silence.

– D’accord, je ne comprends pas, mais d’accord, elle ne peut être qu’unique pour avoir de tels protecteurs. Il faut m’en dire plus Théa, j’y tiens.

Théa fit un oui de la tête et en haussant les épaules lui répondit :

– Si je comprends, je t’expliquerais. Pour le moment fait comme tout le monde, prends les choses comme elles viennent.

Ok, je n’étais pas la seule à ne rien comprendre et si elle venait de le dire calmement, lui semblait avoir pris la foudre sur la tête. Je levais mon verre et dit :

– Bienvenue au club de ceux qui ne comprennent rien, contente de ne pas être la seule.

Là, j’eus trois regards sur moi, je haussais les épaules.

– Ben quoi ? Ça fait un moment que je ne cherche plus à comprendre. Moi, je nage depuis mon arrivée ici.

Ada me sourit.

– C’est vrai, mais pour nous, c’est une première alors que…

Elle se tut net.

– Alors que pour la petite humaine que je suis, c’est normal d’être larguée. Complétais-je amer.

Et hop, re long silence, c’est cool, on avançait bien, c’était constructif. Non, je ne suis pas sarcas­tique ! Ma petite voix, elle, oui. Elle se bidonnait de voir à quel point j’intriguais et se réjouis­sait que je mette un peu de bordel. Une sale bête cette petite voix.

Je fus prise d’un bâillement phénoménal, trop calme pour moi cette fin de soirée, et j’avais encore trop bu. Je pensais que la discussion à peine entamée allait reprendre, mais le type là, le Geraldo me sourit en me tendant une carte.

– Vous êtes fatiguée, il est temps de rentrer. Donnez ça à Livius et dites-lui que je passerais le voir. Où puis-je le joindre ?

Alors là, bonne question, je grimaçais mon ignorance, regarda mes amies qui semblaient aussi igno­rantes que moi et finit par lui dire d’attendre l’appel de l’asocial. Ada se levait déjà comme si elle n’avait attendu que le droit de me ramener. Théa faisait de même quand il me dit.

– Dites-lui bien que je suis heureux pour lui.

Mouais, heureux, pourquoi ? Allez encore une question dont je n’aurais pas de réponse. Je tentais d’en obtenir durant le trajet de retour, mais la seule réponse que je reçus de Théa fut de le lui demander directement.

Mes gardes du corps me posèrent à 10 cm de ma porte et attendirent que je sois dedans avant de repartir. La raison ? Il n’y avait pas de lumière à notre arrivée mon papa-vampire devait être absent. Ne vou­lant pas oublier de lui transmettre ce message énigmatique, je collais la carte sur le tableau noir et laissais un mot. Contente de moi, j’allais cu­ver mes cocktails au fond de mon lit. Hum, bonheur !

Chapitre 14

Bonheur qui ne dura qu’un instant quand un orage entra dans ma chambre. Je m’envolais du lit, ti­rée de là, d’une main ferme par un vampire en rogne qui me criait dessus. Oulà, ma pauvre tête, j’ouvris les yeux très doucement, regardais le pénible d’un regard flou et secouant la tête pour en chasser la brume, je demandais :

– quèquia ?

Il arrêta de hurler, bon point ! Il soupira et me traîna à la cuisine où il me fit un café. Oh, la bonne idée. Il restait debout, raide en face de moi et dardait ses yeux sur moi. Le café bu, je redemandais :

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il me tendait la carte de l’autre là.

– J’ai pas noté ?

– Oui, mais je veux une explication.

– Je suis sortie avec Ada et Théa pour aller fêter nouvel an en boîte, un type s’est brûlé en me touchant et ce type est venu pour me parler.

J’avais débité le tout d’une voix monotone, pas vraiment certaine de ce qu’il voulait savoir.

– Que voulait le type qui s’est brûlé ?

– Me faire une bise pour nouvel an.

Ne pas faire de longue phrase, être précise pour pouvoir retourner mourir au fond de mon lit le plus vite possible.

– Et lui ? Demanda-t-il en me montrant la carte.

– Prendre de tes nouvelles et comprendre ce que je faisais avec elles.

– Avec qui ?

– Ben, avec qui ? Ada et Théa qui d’autre ?

Pour sortir avec quelqu’un d’autre, il faudrait déjà que ces deux-là me lâchent un peu ou soient mortes, personne n’oserait m’inviter tant qu’elles étaient aussi présentes.

– Qu’as-tu répondu ?

– Rien, c’est Théa et Ada qui ont parlé. Au fait, pourquoi l’autre type s’est brûlé ? Je n’ai pas eu de réponse.

– Il n’avait pas à te toucher. Elles ont dit quoi exactement ?

– Que j’étais bizarre.

En résumé, c’est bien ce qu’elles avaient dit, non ?

– Elles ont dit quoi ?

Il était furieux, enfin ce n’était plus la même colère. Il me fixait outré alors que celle qui aurait dû se vexer, c’était moi.

– Elles ont dit qu’avec moi les choses ne s’expliquaient pas. C’est comme ça qu’elles l’ont formu­lé.

Il s’assit en face de moi. Il était plus calme et opinait de la tête.

– C’est une bonne manière de le dire, c’est juste.

– Je sais que mon amitié avec une ondine est particulière, mais je ne vois pas en quoi les autres sont concernés, pas par mon amitié, mais en quoi je suis différente pour les autres. Soupirais-je.

Il se mit à me caresser la joue, sans rien répondre, encore. Il posa la carte sur la table.

– Et lui, il a dit quoi ?

– Il m’a dit de te dire qu’il passerait te voir et qu’il était heureux pour toi, mais il n’a pas dit pour­quoi.

– Pourrais-tu l’appeler pour moi ?

– Pour lui dire quoi ?

– Pour me le passer au téléphone, je n’en ai pas, je te rappelle.

Voilà encore une bataille qu’il me faudrait mener, voiture, téléphone, ordinateur étaient pour lui des objets dont il ne voulait pas et que surtout il ne comprenait pas. De mon point de vue, le pratique de tout ça était bien plus important que son refus. Il allait apprendre à s’en servir, parole de Sophie.

– Maintenant ?

– C’est un des miens, il ne dort pas encore.

Oh surprise, je ne l’aurai jamais deviné. Prends-moi pour plus cruche que je ne le suis et tu verras combien tu vas me le payer. Je plissais les yeux, piquée au vif.

– Ne fais pas cette tête, je ne me moquais pas, appelle-le !

– Oui, chef, à vos ordres chef !

Il grogna, une sale gamine entre ses dents alors que je composais le numéro. Je n’attendis pas que l’autre réponde, je lui filais l’appareil en mode haut-parleur dans les mains et lui dit :

– Je vous laisse entre adulte et la sale gamine va se coucher.

Je le plantais là pour retourner tout oublier au fond de mon lit pendant environ dix minutes. Il avait appuyé sur il ne savait pas quoi et avait coupé le micro. Vingt minutes plus tard, il coupa l’appelle sans le vouloir et ne savait pas comment rappeler. Au troisième réveil, je le haïssais et j’avais la preuve qu’il était urgent de lui acheter un téléphone. Je dormais le nez à moitié dans une tasse de café quand, enfin, la conversation se termina. Pour ma défense, il était six heures du matin, j’avais une nuit blanche der­rière moi, je n’avais rien compris de ce qu’ils disaient et aucun café au monde aurait pu lutter contre ma fatigue.

C’est une main toute douce qui se posant sur ma joue me réveilla. Je râlais un laisse-moi dormir, puis je fus transportée dans mon lit où un baiser sur le front plus tard, je me retrouvais seule et où je ne dormis plus, normal. Ma petite voix passait en revue la soirée et la nuit, elle voulait absolument me montrer qu’il s’était passé quelque chose d’important. Heureusement, la dose de cocktail et de champagne avalé eu raison d’elle. Je pouvais enfin dormir et ne penser à rien, puisque de toute manière, je n’aurais aucune réponse à mes questionnements.

Les fêtes disparurent dans le lointain et au cours du mois de février, les repas entre filles reprirent,. Francis et monsieur Andersen s’étaient tout naturellement invités, nous avions déplacés nos repas, du mercredi midi au mardi soir ce qui nous permettait de profiter de plus de temps. Livius faisait des apparitions, mais ne comprenait pas ce rituel.

Au cours du printemps, Suzanne et Judicaël vinrent par moments grossirent les rangs. Mona, vous vous souvenez ? Mais, si, la patronne de l’hôtel, invitée par Théa fini par s’incruster. Non, c’est pas gentil, elle est adorable, elle avait trouvé l’ambiance tellement sympa qu’elle nous rejoint avec plaisir. Les soirées du mardi soir, choisi je l’avoue pour mon amour d’Agatha Christie, cherchez, vous comprendrez, étaient pleines de rires. Je savais que j’étais de loin la plus jeune et que mes invi­tés étaient tous, différents, dirons-nous, mais l’ambiance générale était à la plaisanterie. Nous riions beaucoup, mangions trop et sous le contrôle de tout le monde, je buvais peu, sans commentaire.

Alors que j’écoutais Francis se plaindre de sa tante, on frappa à la porte et j’y découvris Monsieur Geraldo Conti, Conti pour les amis, m’avait-il, précisé. Invité par Livius à passer, mais pas prévenu de l’assemblée disparate qui traînait par là le mardi. Je l’entendis murmurer alors qu’il saluait mes invités.

– Ondine, loups, sorcier, fée et humaine, rassemblés au même endroit et passant la soirée en­semble.

– Et vampire, faut pas l’oublier, un ici, fis-je en le désignant, un là-bas, fis-je en montrant Livius qui pointait son nez.

– Et vampire opina-t-il, un sacré mélange que vous avez là.

– Mes amis, lui affirmais-je.

– Encore plus surprenant. M’avoua-t-il. Il faut vraiment que vous trouviez le temps de m’expli­quer comment tout cela est arrivé.

Oui, alors on allait vite être à court de mots puisque je n’en savais fichtrement rien. Sauvée de cet étrange intérêt par l’autre vampire, je poussais tout le monde au salon pour boire le café, jus de chaussette pour les six petites natures, vrai café pour deux d’entre nous et verre de sang pour les deux derniers. Je finissais doucement par m’y faire, du moins je n’avais plus de haut le cœur en le voyant boire et depuis que j’avais vu arriver des poches de sang étiquetées dans le deuxième frigo, je n’imaginais plus qu’il avait égorgé un pauvre écureuil ou avait prélevé sur un humain inconscient sa dose quotidienne, mais je préférais et de loin quand il le buvait dans un bol et que je ne voyais pas la couleur qui ne pouvait pas passer pour du vin rouge.

Judicaël mit la main sur un digestif, en propo­sa à tout le monde, sauf à moi, bien sûr, me prouvant que non, le comique à répétition n’est pas drôle, mais alors pas du tout, vous pouvez me croire. La soirée s’étirait et je voyais bien le regard de Conti passer des uns aux autres sans cesse, intrigué. C’est quand il ne restai plus que Théa qu’il posa la question qui lui brûlait les lèvres.

– Mais comment est-il possible que tous ces clans se supportent ?

– L’effet Sophie ! Annonça en riant Théa, je l’avais dit, c’est inexplicable, mais c’est comme ça.

– C’est quoi le problème des clans ? Lançais-je.

– J’ai rarement autant de clans représentés au même endroit pour juste passer du bon temps. La dernière fois que j’avais vu une fée tolérer un sorcier remonte loin.

– Mona est présente chaque fois, elle adore nos soirées. Et j’aime beaucoup Mona

– Durant les guerres, les sorciers ont tué plus de fées que tout autre clan, une idiote rumeur qui fai­sait du sang de fées un puissant ingrédient pour les contres-sorts

Ok, stop on rembobine, il faut reconnaître qu’avec tout ce que j’avais à vous dire j’avais omis de vous parler de ce que pensent mes amis des représentations humaines de leurs espèces. Alors comment dire, je ne vais pas m’étaler sur ce que Théa pense de Paracelse pour elle, il avait de sérieux problèmes avec les femmes, probablement impuissant ou avec une ex dont il n’avait pas que de bons souvenirs et dont il s’était vengé, puisqu’il avait représenté son espèce en blonde fadasse passant le temps à se coif­fer et les fées en petites choses toutes fragiles, les sirènes belles mais avec une queue de poisson et enfin vous voyez ce que je veux dire. Je ne dirais pas non plus tous les adjectifs qu’elle utilisa pour décrire sa pensée, mais vous en avez une idée.

Pour les autres, les descriptions n’étaient pas non plus très juste, mais au moins un peu moins éloigné de la réalité. Quant aux loups, ils se fichaient de la repré­sentation qu’on pouvait faire