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Prologue

Il y a des histoires qui commencent avec des « il
était une fois », d’autres par un meurtre qui lance
une enquête. La mienne commence par une gifle.
Une gifle lancée par mon compagnon et arrivée sur
ma joue. Cette gifle provoqua une réaction en
chaîne quelque peu imprévisible.
Laissez-moi me présenter, je suis Sophie
Baumgartner. J’ai vingt-six ans, brune aux yeux
noisette, pas grande, mais pas petite ! Je plafonne à
un mètre soixante. Je suis la troisième d’une
famille de quatre enfants.
Ma famille est une famille parfaite. Des parents
mariés depuis quarante ans, trois filles et un fils.
Les deux aînés mariés, avec enfant, maison et
chien. Moi, fiancée et bientôt mariée, mais sans
travail, puisque pour mon homme, fidèle aux
mêmes croyances que ma famille, la place de la
femme est à la maison. J’étais heureuse dans mon
petit monde de certitudes, coincée entre une mère
qui me trouvait pas assez ou trop selon l’occasion
et un futur mari qui m’avait persuadée que sans lui,
je n’étais plus rien.
Vous voyez où je veux en venir ? Bien sûr…
L’homme merveilleux, aimé de mes parents,
avait décidé de partir travailler à l’étranger,
emportant avec lui sa femme. Elle, pas réellement
ravie, s’était occupée de vendre meubles, bibelots
et autres choses en prévision du grand départ et de
la nouvelle vie qu’il voulait mener. Trois jours
avant le grand départ, elle avait peur, peur de
quitter son nid douillet, peur de quitter ceux qu’elle
aimait, peur de se retrouver seule loin de tout ce
qu’elle connaissait, alors elle refusa de partir
comme ça après plusieurs mois de préparation. Je
vous fais grâce de la conversation qui en suivit, elle
s’étira lamentablement entre des : « tu ne peux pas
me faire ça » et des : « tu n’es qu’une idiote » et se
termina par LA gifle.
L’avantage quand on a prévu de partir, c’est que
pour quitter son ex, il n’y a plus grand-chose à emballer, à peine une valise. Fuyant chez mes parents,
déjà au courant par un coup de téléphone, je fus
reçue avec un « t’es contente de tout foutre en l’air
à cause d’un petit mouvement d’humeur, enfin tu
as, dieu merci, le temps de réfléchir à ta
connerie ! » Merci maman !
Deux jours plus tard, je savais deux choses : que
jamais je ne retournerai avec mon ex et qu’il fallait
que je parte d’ici et vite. Mes options ? Pas de
boulot, pas d’amis prêts à m’héberger, ben oui, ce
sont les mêmes que les siens, mais un billet d’avion
déjà payé et l’argent de mes études pas faites sur
mon compte.
Ce vol, nous devions le prendre ensemble et à
chaque nouvel arrivant, je tressaillais de peur. À
vingt minutes de l’embarquement, il n’était
toujours pas là et je recommençais à respirer.
J’allais partir seule et loin et ne jamais revenir,
bref, j’allais faire exactement ce qui m’avait fait si
peur. La vie de rêve dans ce pays, prévue avec mon
ex servirait à quelque chose après tout : à ma
renaissance. Bien décidée à mettre le plus de
distance entre cette vie et la suivante, je me sentais
forte, enfin, j’avais la trouille, mais une formidable
envie de me prouver que non, je n’étais ni stupide,
ni moche, ni incapable et que le nouveau monde
m’appartenait.
Sauf que, arrivée à New-York, assise sur ma
valise au milieu de la foule, je n’en menais pas
large. Quoi faire, maintenant ? Où aller ?
Avisant une agence de voyage, je décidais de
laisser le hasard décider, je fermais les yeux,
attrapais un prospectus, voilà où j’irais. Contente
de moi, je rentrais dans l’agence en tendant le
prospectus à la jolie blonde qui s’y trouvait. Le
hasard se planta grave. La demoiselle derrière son
ordinateur me dit avec un grand sourire :
– Ah, Paris au printemps, c’est magnifique.
Mais non, non, pas Paris, pas l’Europe, quel con
ce hasard ! Je me décomposais, à ma tête, elle avait
compris que quelque chose n’allait pas, alors elle
me demanda ce que j’avais, je fondis en larme et
en bégayant. Je lui narrais mon histoire, en
finissant par un : « je veux du calme ». Elle était
parfaite, elle m’écouta sans rien dire en me
fournissant en mouchoir. Puis elle me dit :
– Du calme, de la nature et loin de lui. C’est ça ?
Je fis oui de la tête.
– Hé, Mandy, tu avais été où en vacances l’année
passée, tu sais ce bled perdu ?
Sa collègue approcha.
– C’est perdu, mais joli, il y a un lac, un endroit
rêvé pour se reposer.
– Vendu ! Répondis-je avec un grand sourire
entre mes larmes.
Il faut vraiment que j’apprenne à réfléchir avant
de parler, vol avec deux escales, puis changement
d’appareil, puis à nouveau une escale, un trajet
presque aussi long que Paris-New-York, Youpi !
Perdue, j’allais l’être et mon enthousiasme
disparaissait à mesure que mes heures de vols
augmentaient. J’étais en fuite, avouons-le. J’allais,
je ne savais pas où. Je n’avais rien à y faire.
Je devais trouver une idée ! Il me fallait un plan !
Le formidable « pourquoi pas, tu peux le faire ! »
s’était transformé en « mais pourquoi l’as-tu
fait ? » puis en « t’es qu’une idiote » dès que j’ai
posé un pied dans le minuscule avion douze places
qui devait m’emmener dans un bled dont je ne suis
pas capable de retenir le nom, coincée entre des
marchandises diverses et variées ou, à l’odeur, pas
loin d’être avariées. Ben, oui, agir avant de penser,
ça pose parfois des petits soucis surtout lorsqu’on
ne l’a jamais fait.
Le fameux plan que je n’avais pas trouvé depuis,
c’est le passager à côté de moi qui m’en donna
l’idée. Il m’avait assommé de questions sur qui, où,
quoi, comment, etc. Devant mes réponses pas
claires, il en avait conclu que je cherchais une
maison à acheter pour les vacances et pourquoi
pas ?
Je cogitais dur, point un : acheter une maison, ce
qui m’éviterait de faire demi-tour aux premières
difficultés, du moins je voyais ça comme ça. Point
deux : trouver du travail, dans une région touristique, je devrais m’en sortir. Point trois… je n’avais
pas de point trois, mon plan n’allait pas loin. Il
avait juste l’avantage d’exister. Un peu… voilà, un
début, un presque rien, mais un peu.
Je profitais de la dernière escale, eh oui, encore
une, pour faire ma recherche. Je tombais sur une
annonce : une maison à vendre avec travaux,
cuisine, salon-salle à manger et une grande salle de
bain au rez, trois chambres à l’étage, pas chère,
loin d’être neuve et, d’après les photos, abandonnée
depuis des années. Cette petite maison me semblait
parfaite si j’évitais de penser à la somme
incroyable de travaux qu’il faudrait pour juste la
rendre habitable et je ne parle pas de confortable…
Bref, dans un élan de fol optimisme, j’avais
appelé l’agence qui la vendait, baragouiné comme
je pouvais mon intérêt et fixé un rendez-vous de
visite. C’est, emplie de fierté, que je remontais
dans le coucou volant qui allait m’amener vers
mon coup de cœur.
J’étais épuisée, je sentais aussi mauvais que le
carton qui restait à livrer et avec mes cernes sous
les yeux, je devais ressembler à un panda sous
calmant.
Voilà comment j’arrivais dans ma première
nouvelle vie. Vous m’y suivez ?

Chapitre 1

En descendant de l’avion, j’étais super fière de
moi ! Là, sur le banc devant la piste du mini
aéroport, je doutais et plus j’attendais la voiture
que j’avais cru comprendre que l’on m’envoyait,
plus je paniquais. Pas une petite panique commune
à tous, non, une vraie, immense, intense, explosive,
dévastatrice, panique me laissant là, incapable de
réfléchir et faisait tourner en boucle dans ma tête
des scénarios catastrophes des plus terrifiants.
J’ai une grande imagination. Ce qui n’est dans
ces moments-là, pas une qualité, croyez-moi, entre
« on m’a oublié » et « je vais me faire attaquer par
un tueur en série ou un ours affamé, un loup peutêtre » ? D’ailleurs ce corbeau me regardait d’une
drôle de manière, non ? Mon esprit s’amusait à me
voir mourir de mille manières plus gores les unes
que les autres. Ça a duré des heures soit 10 min que
l’on se fie à mon esprit ou à mon téléphone qui ne
sont pas du tout d’accord entre eux.
Au moment où une jolie brune souriante
s’avança enfin vers moi en me tendant la main, un
immense sourire aux lèvres, mon cerveau quitta
mes talons où il se planquait et se remit à
fonctionner, ouf !
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– Bonjour. me dit-elle, en français !
Je la fixais hébétée, mais ravie, j’étais sauvée de
l’ours, du loup, du corbeau et du tueur psychopathe
qui m’avaient tous menacée !
– Je suis Ada, continua-t-elle, votre accent m’a
soufflé que vous étiez de langue française.
– Bonjour, euh oui, enfin, je suis pas française
enfin, mais oui, je parle enfin, c’est sympa que
vous, enfin, c’est étonnant, mais je, Sophie, enfin
ravie, je suis.
Et au milieu de ce cafouillis verbal empli d’enfin,
je lui tendis ma main en souriant.
– Sophie ? C’est ça ? Bienvenue ! Je ne vous ai
pas trop fait attendre ?
Elle était plus grande que moi d’au moins une
tête, pas difficile, je vous rappelle que je culmine à
1,60 m, non, je ne suis pas petite, fine avec des
yeux bruns pétillants qui illuminaient un visage un
peu trop allongé, encadré d’une cascade brune
tombant dans son dos et vêtue d’un petit tailleur
pantalon bleu. Elle avait tout de la femme
d’affaires et elle me détaillait curieuse ; à côté
d’elle, je devais ressembler à une sans-abri, avec
mes poches sous les yeux, mon pantalon noir et
mon t-shirt froissé.
12
– Désolée, bonjour Ada, je suis Sophie, je parle
français et je suis vraiment ravie de vous rencontrer ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point !
J’avais réussi à faire des phrases sans bafouiller
et sans trop me sentir idiote. Je lui souriais à présent et me sentais sauvée.
– Je m’en doutais, pouffa-t-elle. Mais, ici, on dit,
tu ! Viens, nous avons encore un bout de route
avant la ville et je veux tout savoir de ce qui
t’amène ici. Nous discuterons dans ma voiture.
Elle attrapa ma valise d’une main, la balança
dans la voiture et fit le tour pour se mettre au
volant, avant de s’inquiéter.
– Tu n’as rien d’autre ? Tes bagages arrivent plus
tard ?
– Rien d’autre ! Juste moi !
Elle me fixa un instant, troublée et dit :
– Nouveau départ ?
– Oui !
Je la fixais fièrement, oui, nouveau départ et rien
de mon passé ne devait avoir de place ici. J’étais
fermement décidée à tirer un trait sur la gentille,
timide et effacée Sophie.
– Alors tu as choisi le bon coin ! Tu verras, la
ville est sympa, un peu perdue hors saison, mais on
s’y sent bien.
– Pas grave, là tout ce que je veux, c’est du calme
et du temps pour moi.
Elle rit de bon cœur et me fit un clin d’œil.
– Ce n’est pas avec les animations du coin que tu
vas être débordée ! Je comprends mieux ton choix,
cette maison est en dehors de la ville, cinq
kilomètres, ce n’est pas le meilleur moyen pour
s’intégrer, mais si tu cherches le calme, tu vas le
trouver. Bien que je pense que pour le début, tu
devrais t’installer plus près du centre.
– Comment ça la maison, tu n’es pas envoyée par
l’agence de tourisme ?
– Oui, mais je m’occupe aussi d’immobilier et
d’autre chose. Je t’y conduirai demain et j’ai
d’autres maisons à te montrer, tu sais. Pour le
moment, je vais te déposer à l’hôtel, en ville, tu as
réservé pour une semaine. Il faut bien ça pour
s’habituer. Tu verras que c’est calme en cette
saison.
Calée dans mon siège, je me laissais bercer par
les paroles d’Ada qui me décrivait la petite ville,
les coins à voir et que connaître pour m’y sentir
chez moi. Elle insistait sur la froideur relative des
habitants, peu enclins à faire confiance au premier
regard, beaucoup arrivaient ici, pour ne pas rester,
mais si je tenais bon, au moins une année, je
verrais le changement dans leur comportement. Je
lui parlai des raisons qui m’avaient amenée ici que
du très banal finis je par dire. Elle fit non de la tête
et se lança dans un discours sur le courage de
changer. Elle était d’une curiosité incroyable et
d’une gentillesse intrigante pour la nouvelle arrivée
que j’étais.
Je me sentais bien là, dans ce pick-up défoncé à
écouter une parfaite inconnue me parler comme si
nous étions de vieilles amies, démentant en même
temps ces dires sur la froideur des gens du coin.
Puis elle me parla de la maison longtemps,
sérieusement comme si elle tentait de me faire
changer d’avis, trop loin, perdue dans les bois,
difficile pour quelqu’un comme moi, elle insistait
sur les histoires de fantômes qui s’y rattachaient,
de la difficulté des travaux, tellement que je finis
par lui demander si elle souhaitait la vendre ou pas.
Elle me fixa et me dit :
– Ce n’est pas ça, mais il y a déjà eu quatre
propriétaires et ils ne sont pas restés et j’ai envie
que tu restes, au moins un peu, ce n’est pas souvent
que je peux parler français et cela me manque,
c’est ma langue maternelle et puis, la maison est
vraiment loin de tout et en mauvais état, il faut bien
le reconnaître, plein de travaux commencés et
jamais finis. J’en ai d’autres à te montrer, tu sais,
plus proche de la ville, mais quand même un peu
perdues. Ce serait peut-être mieux ? J’ai bien
compris que tu étais arrivée ici un peu par hasard et
pour changer de vie, ce n’est pas toujours facile,
alors pourquoi commencer par une maison si loin ?
Tu pourrais t’installer en ville et voir comment tu
t’y sens avant de t’isoler autant. Il n’y a pas
d’urgence à acheter quelque chose, ce n’est pas ici
que tu risques de perdre une maison si tu ne
l’achètes pas tout de suite, grimaça-t-elle. C’est
tellement calme que la vente n’est qu’un passetemps, je suis guide en montagne le reste du temps
et les locations se font par l’office de tourisme.
Alors je peux te promettre que même dans un an, la
maison sera toujours là, si tu y tiens.
Que dire ? Que m’isoler était justement ce que je
voulais, disparaître et prendre le temps de savoir
qui j’étais puis m’intégrer, mais pas dans
l’immédiat. J’aimais l’idée de vivre loin de tout,
sans personne, sauf mon café ! Oui, parce qu’entre
mon café et moi l’histoire d’amour était totale et
éternelle. Voilà, une vie simple sans personne pour
me prendre la tête, me juger, me blesser, me gouverner. Devenir moi était le but de cette aventure,
pas devenir membre émérite de la communauté.
– C’est ce que je souhaite, la ville, tu sais, je
n’aime pas, trop de monde et de bruit pour moi. Je
cherche le calme. J’en ai besoin là.
Elle rit franchement, un bon moment puis me
montra la ville en question qui apparaissait entre
les sapins. Ok, elle ressemblait plus à un gros
village perdu dans la montagne qu’à une
métropole, pas un seul bâtiment de plus de trois
étages, une grande rue longeant le lac et des parcs,
partout, beaucoup, comme si la nature avait bien
voulu céder quelques morceaux de terre de-ci de-là
pour une maison, mais n’avait pas voulu
abandonner le lieu.
Je me mis à rire aussi.
– Ce n’est pas tout à fait la ville que j’attendais,
je le reconnais. Alors, je verrai ces maisons que tu
as en réserve, mais pas au centre, on est bien
d’accord ?
– Promis, tu verras, il y a le choix. Pour ces
prochains jours, tu devras t’y faire, l’hôtel est sur la
grande rue. Mais, je t’assure que ce sera calme,
nous ne sommes pas en saison.
– Saison de quoi ?
– Ski et randonnée, deux des activités possibles
ici, il y a aussi un peu de chasse.
Elle haussa les épaules et grimaça en le disant.
– Mais c’est plus loin, les chasseurs ne font
qu’une halte ici. Tu sais skier ?
Là, j’éclatai de rire.
– Non, pourtant je viens d’une région de
montagne pleine de station, mais je n’ai jamais
appris. Par contre, le ski de fond ou les raquettes,
oui.
Elle me fixa et se mit à rire.
– Alors tu pourras en faire sans aller plus loin, en
hiver ce n’est pas la neige qui manque ici.
C’est de joyeuse humeur que je débarquai devant
la façade fatiguée de l’hôtel : le Royal ! Qui devait
avoir été royal quelques siècles plus tôt. L’hôtel
comme la ville semblait figé dans le passé, loin de
nos temps modernes et j’en étais ravie.
La porte de la voiture juste claquée, une femme,
la soixantaine, à l’allure de grand-mère, attrapa ma
valise, faisant signe de la main à Ada qui me
criait « à demain » en agitant la main.
– Bonjour, petite, contente de voir une amie de
notre Ada, viens, je t’ai préparé notre meilleure
chambre, je vais te monter un plateau, comme ça tu
pourras te reposer tranquillement, le voyage à dû
être long. Ah, la France, Ada s’en ennuie parfois,
mais c’est bien si ses amies se décident à venir la
voir, depuis le temps. Elle nous a dit que tu pensais
à venir vivre ici, toi aussi, ce serait bien pour elle,
les Européens ne réagissent pas toujours comme
nous, mais tu t’y feras, elle va t’aider ce sera plus
simple pour toi, voilà nous y sommes, ne t’inquiète
de rien, repose-toi, le petit déjeuner est servi à sept
heures. Je reviens tout de suite avec de quoi
manger. J’espère que tu aimes les patates douces,
ma petite.
Noyée, j’étais noyée par un flot ininterrompu de
paroles, lancés avec gentillesse, mais sans pause
par une dame qui avait dû comprendre de travers
les paroles d’Ada ou alors c’est que mon anglais
était encore pire que je le pensais.
Dans le doute, je ne disais rien, souriante et
hochant de la tête dès qu’elle reprenait sa
respiration, j’espérai qu’elle ne verra là qu’une
nana fatiguée et pas une idiote incapable de parler.
Elle m’abandonna dans une jolie chambre avec
grand lit en plein centre, une table coincée sous la
fenêtre et deux chaises. Une petite salle de bain sur
le côté me faisait de l’œil et je cédais à son appel,
ravie d’y découvrir une baignoire.
Alors que l’eau coulait, la porte s’ouvrit sans que
personne frappe et la dame dont j’ignorais toujours
le nom, les bras chargés d’un plateau, pointa son
nez. Elle le posa sur la table près de la fenêtre, mit
ses mains sur ses hanches, me fixa, sourit et
disparu.
Voilà, je restai bête un instant, des gens froids ?
Il devait y avoir erreur. J’avais l’impression d’être
tombée dans la maison d’une lointaine cousine qui
était ravie d’avoir de la compagnie et je craignais
qu’un interrogatoire en ordre arrive avec le petit
déjeuner, voire que faire la vaisselle soit compris
dans le lot, comme chez tata.
Pour le moment, mon estomac remit mon
cerveau en marche et c’est, décidée, que je
transportai le plateau dans la salle de bains où je
m’installai dans la baignoire, le calant entre elle et
le lavabo. Une heure plus tard, je me traînai
mollement de la baignoire au lit et ne vis plus rien
du reste de cette étrange journée.
L’interrogatoire redouté n’eut pas lieu, je n’avais
croisé personne, strictement personne. Une table
était prête, oui parce qu’il n’y avait que ma table de
mise, un couvert et un petit déjeuner gardé au
chaud, voilà, c’est tout. Moi, les tables, les chaises
et le mur, et rien d’autre. Je mangeai, remontai
dans ma chambre et quant à huit heures Ada y
frappa, j’étais à deux doigts de l’embrasser,
tellement je ne savais pas quoi faire.
Toujours en tailleur bleu, mais celui-ci bleu
foncé, les cheveux attachés dans en une queue de
cheval serrée, il n’y avait que ses yeux pétillants de
malice qui venaient contredire le sérieux qu’elle
affichait.
À peine un bonjour lancé, elle m’attrapait le bras
et me poussait vers la sortie.
– On a beaucoup de choses à voir, j’ai plusieurs
maisons à te montrer. Tu vas voir, elles sont
parfaites et comme tu voulais des travaux, tu as
vraiment le choix, ce n’est pas la demande la plus
courante.
Une ville à cyclones, voilà où j’étais tombée.
Hop, ils apparaissent, emportaient mon cerveau et
boum, le vent retombait et je ne comprenais plus
rien ni où j’étais.
– Euh, bonjour, oui, chouette. Si tu veux.
Elle pila net devant la porte de l’hôtel et me
regarda.
– Oh, pardon, je suis parfois trop enthousiaste. Je
m’emballe d’un coup et j’oublie que me suivre
n’est pas facile. On me le reproche tout le temps. Je
pense trop vite et j’oublie de parler du coup, on ne
sait pas où je vais, mon oncle s’en plaint tout le
temps.
Elle avait l’air si désolée que je ris franchement.
– Me voilà prévenue, nous allons donc voire ces
fameuses maisons avec travaux et ensuite celle
dans les bois ?
– Oui, celle dans les bois, uniquement si tu n’as
pas trouvé ton bonheur avant, tu sais garde l’esprit
ouvert et puis tu n’es pas pressée, l’hôtel est vide
en cette saison, donc tu peux garder ta chambre un
moment. Mona te fera un prix, j’en suis sûre.
– Mona ?
– Oui, la patronne. Elle t’a accueillie hier.
Je fis une grimace en y repensant.
– Elle m’a attrapée, poussée dans l’escalier
jusqu’à ma chambre en me sous-entendant que tes
amies t’avaient laissée tomber et m’a plantée là.
Oh, elle m’a aussi amené à manger, mais a dû
oublier les présentations, tu n’es pas la seule
tornade du coin.
Ada rougit, mais vraiment, elle devient écarlate,
je sentais la chaleur qui se dégageait de ses joues.
Elle baissa les yeux en marmonnant :
– J’ai trouvé plus simple de dire que je te
connaissais. On est hors saison et Mona t’aurait fait
crouler sous ses questions et c’est aussi plus simple
pour acheter, les prix seront plus bas pour une amie
que pour un touriste, alors je me suis permise…
Je comprenais, une amie, on l’accueille, une
étrangère non, ce serait plus simple pour moi de me
faire accepter en ville. Ce qui était gentil de sa part,
mais je ne comprenais pas pourquoi cette fille
tenait tant à ce que je reste.
– Pourquoi fais-tu ça pour moi ? On ne se connaît
pas. Pourquoi tiens-tu tant à ce que je reste ?
– Tu sais, souffla-t-elle en regardant au loin. Je
suis arrivée il y a seize ans, j’avais quatorze ans et
la mentalité entre l’Europe et ici, je t’assure, c’est
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vraiment différent, j’ai eu du mal à m’y faire et
puis parler français me manque réellement, j’ai
l’impression de le perdre chaque année un peu plus
et avec lui, ce sont des souvenirs qui partent.
Elle baissa la tête et regarda ses pieds.
– À ce point-là différent ? En quoi ? Et, si tu
n’aimes pas la vie ici pourquoi es-tu restée ?
– Je n’ai pas dit que ça ne me plaisait pas, j’aime
la vie ici. Juste que je ne me suis pas faite de vraies
amies. Lorsque j’ai perdu mes parents, je suis
venue vivre chez mon oncle, ma seule famille. Il
n’était pas prêt à s’occuper d’une ado de la ville.
Elle rit doucement. Pauvre tonton, je lui en ai fait
voir. Mon oncle n’est pas très sociable, il vivait
loin de la ville et y a déménagé à mon arrivée. Les
choses n’ont pas été simples. Je n’ai rien fait pour
les rendre faciles. J’en suis consciente.
Il a vieilli et c’est vraiment ma seule famille. Je
n’ai pas envie de partir loin de lui, même si depuis
quelques années, il est retourné à sa cabane et moi,
je suis restée en ville. Je me sens chez moi ici, mais
avoir une amie avec qui partager me manque.
J’aurais pu m’en faire, mais mes premières années,
tu sais, je n’ai pas été sympa et même pire. J’avais
du mal à accepter d’avoir dû tout quitter et je l’ai
fait payer à tous ceux qui m’approchaient.
Elle leva les yeux au ciel, ils s’étaient assombris
alors qu’elle parlait.
– Bref, je ne me suis pas faite d’amies, alors, je
me suis dit…
– Pourquoi pas la débile qui débarque dont ne
sait où et sans savoir où elle met les pieds ?
– Non, tu n’es pas… je l’interrompis en riant.
– Je rigole, mais je te comprends. Je pensais
avoir des amis et ils m’ont laissé tomber, ce n’était
pas réellement des amis. Alors, je peux
comprendre. En plus, tu parles français, c’est un
atout majeur pour moi, une vraie chance en fait.
Je lui souris, elle me sourit en retour en me
tendant la main elle dit :
– Salut, je suis Adeline Chérine, mes amis
m’appellent Ada.
Je lui serrais la main.
– Salut, je suis Sophie Baumgartner et je
t’interdis de m’appeler Soso…
Une poigne de main franche scella notre pacte.
J’avais une amie apparue comme par magie alors
que je pensais impossible de m’en refaire une dans
cette nouvelle vie. Une petite voix me souffla qu’il
y avait certainement une arnaque là-dessous, j’y
penserai plus tard, pour le moment j’appréciais de
connaître quelqu’un dans ma nouvelle vie.

Chapitre 2

Elle tint parole et me fit visiter six maisons,
toutes charmantes du même modèle que celle qui
m’avait amené ici. Pas très grandes, deux étages,
chauffage au bois et des travaux, beaucoup de travaux, pour toutes.
Mais je ne craquai pas, il me manquait à chaque
fois un quelque chose, un je ne sais quoi, rien n’y
faisait, pas de coup de cœur pour elles. Dépitée, ma
nouvelle amie finit par m’amener à ma maison.
Oui, ma maison, sans aucun doute possible, j’en
étais tombée amoureuse sur la photo de l’annonce
et ce sentiment devint une évidence quand je la vis
et l’avoir à moi devint urgent.
Perdue, elle l’était, en mauvais état,
moyennement, les anciens propriétaires avaient
commencé les travaux, mais rien n’était fini. Le
toit perdait ses tuiles, les volets qui restaient
pendaient et servaient de perchoirs aux corbeaux,
la peinture n’avait de blanc que le souvenir.
Pour ouvrir la porte, il fallut à Ada un grand
coup d’épaule et le grincement qui suivit me fit
rire. Le salon était rempli de matériel et il était
impossible d’en voir la taille, la cuisine datait de
l’époque des fourneaux à bois et les chambres,
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seules pièces à peu près finies, étaient remplies de
toiles d’araignée, seules habitantes du coin depuis
longtemps. La maison était sur une petite butte
dégagée, entourée d’arbres, cachée de la ville,
probablement hantée insistait Ada.
Ok, une vieille maison de bois dans les bois,
hantée, me faisait de l’œil et je craquais. Je la
voulais ! Et, je la voulais maintenant, pas dans une
année. Elle, pas une autre.
C’est une Ada soupirante qui me ramena en
ville. Elle bouda jusqu’à ce que je lui dise :
– Boude pas, là au moins, tu as une excuse pour
rester dormir, trop loin pour rentrer de nuit pour les
jeunes filles sages que nous sommes.
Elle sourit, hocha la tête et rajouta :
– Et personne pour savoir à quelle heure et dans
quel état on s’est couché…
J’éclatai de rire. Fin de la bouderie, début d’un
concours de bêtises sur la curiosité des gens des
petites villes et de comment éviter de se faire
pincer quand on est un jeune du coin. C’est, riant
comme des petites filles, que nous arrivâmes en
ville, elle me traîna à son bureau où son chef, un
gros type en tenue de chasse, me salua à peine d’un
« yo » avant de replonger son nez dans son
ordinateur. Elle me fit m’asseoir dans un joli
canapé qui semblait s’être égaré dans un coin de la
pièce et prit les documents de vente sur le second
bureau. Elle les avait préparés au cas où, me dit elle.
– Tu es vraiment sûre ? Tu ne veux pas y
réfléchir encore ? me redemanda-t-elle.
– Oui, je suis sûre, arrête maintenant sinon je
t’engage pour les travaux !
La voix de son patron sonna dans la pièce.
– Parlez pas français ici, je veux pas qu’on
vienne me dire que je suis un escroc qui profite des
touristes.
– C’est pas une touriste, boss, répondit Ada,
C’est une de mes amies qui vient s’installer ici.
Elle loue pas, elle achète.
La tête du boss sorti de derrière l’écran.
– Elle achète ?
– Oui, et cash !
– Oh, mais le contrat est en anglais, pas dans sa
langue.
– Je sais, mais elle parle aussi anglais, elle
manque juste de pratique, pour ses débuts, c’est
plus simple si je traduis.
– Ok, mais elle achète quoi ?
Elle me fixa et me demanda en anglais cette
fois :
– Tu es sûre, vraiment ?
– Oui, dis-je, ou plutôt yes…
27
Le regard de son boss allait d’elle à moi, ses
sourcils froncés, tentant de comprendre l’hésitation
d’Ada.
– Elle veut laquelle ? redemanda-t-il.
– La maison hantée, grimaça Ada.
– Ah, celle-là, tu lui as raconté ?
– Oui, enfin, elle n’y croit pas, j’ai pourtant
essayé.
– C’est ton amie, ton problème. Faites un tour à
la bibliothèque avant la vente, ça pourrait lui faire
changer d’avis.
Elle fit oui de la tête et même si j’insistai pour
signer tout de suite, elle me proposa de prendre un
peu de temps avant.
– Tu sais, il te faut une voiture et chiffrer les
travaux et leur durée. Tu pourrais louer quelque
chose en attendant et puis il faut tout commander,
ici il n’y a pas beaucoup de magasins alors, tu
vois…
Ce que je voyais surtout, c’est le manque
d’entrain qui ressortait, le sien et celui de son boss,
sans que je puisse voir en quoi cette maison était
un monstre. Pour moi, ce n’était que croyances et
médisances. La maison isolée pouvait sans aucun
doute prêter à ce genre de légendes urbaines. Si
fantômes il y avait, j’étais prête à leur tenir tête et à
les virer de là parce que cette maison, je la voulais.
Mais, je pouvais attendre encore un peu, je n’étais
pas à un jour près et il me fallait reconnaître que
oui, j’avais besoin d’une voiture, de quelqu’un qui
me montre où tout acheter, du clou au lit. Donc en
attendant, je pouvais prendre le temps de visiter la
bibliothèque et les magasins du coin.
– Bon, d’accord, finis-je par dire en me levant du
canapé. Tu as gagné. Allons voir cette bibliothèque.
– Super ! fut la seule réponse que j’eus et elle me
poussa dehors en lançant un « à demain » à son
boss. L’avantage des petites villes, c’est que tout
est proche. Trois immeubles plus loin se trouvait
l’école qui cachait une bibliothèque incroyable,
une merveille, vraiment. La bibliothécaire d’une
quarantaine d’années, était blonde plus petite que
moi avec des yeux verts à tomber. Une véritable
poupée qui ne correspondait pas réellement à l’idée
que l’on se fait de la bibliothécaire vieille fille et
coincée. La petite dame discutait avec un homme
grand, pâle et presque chauve. Ada me précisa que
Flo tenait depuis peu la bibliothèque et que James,
le vieil homme, était l’ancien bibliothécaire et lui,
correspondait à l’idée que l’on se fait d’un
bibliothécaire, vieux, sérieux et peu souriant.
Ils discutaient en chuchotant, penchés sur un
livre. Ils levèrent la tête en même temps et Ada se
transforma d’un coup en petite fille gênée, au seul
regard du vieux monsieur, ça me fit sourire. Flo
vint vers nous et me fixa étonnée.
– Bonjour, dis-je.
– Bonjour, répondit-elle et elle ne dit plus rien
d’autre.
Ada demanda timidement si je pouvais consulter
les archives des journaux de la région à quoi un
pourquoi et un haussement de sourcils lui
répondirent.
– Je m’intéresse à la maison hantée !
Deux yeux glaciaux me fixèrent.
– Vous croyez à ces bêtises ?
Le ton était sec, agacé et elle ne me regardait
plus, mais fixait Ada.
– Non, mais on m’a conseillé de me renseigner
avant de l’acheter.
– Bien, les yeux verts pivotèrent vers moi, je
comprends, vous savez les gens d’ici ont leurs légendes.
– Je n’en doute pas, fis-je avec un petit sourire.
Pourtant, j’avoue que connaître le passé de la
maison serait un plus, si je trouvais des plans…
– Impossible, me coupa-t-elle, par ici les plans…
Son regard était interrogateur, bon sang, on
pouvait lire dans ses yeux la moindre de ses
émotions.
C’était troublant. Elle me fit signe de la suivre.
La salle des archives, comme toute bonne salle
d’archive, était au fond, tout au fond, remplie
d’armoires en métal avec une table au centre, le
tout sentait la poussière, normal.
– Nous n’avons rien sur informatique, dit-elle, du
moins rien de récent. James n’était pas…
La phrase laissée en suspens comme si personne
ne pouvait comprendre à quel point ce James était
hors du temps.
– Ce n’est pas grave, je préfère de loin le papier.
Elle me sourit d’un coup.
– Les jeunes et leurs ordinateurs ne comprennent
plus rien aux livres, dit-elle en haussant les
épaules.
– Et pourtant, le toucher, l’odeur, le plaisir de
tourner les pages, dis-je pour compléter sa phrase.
Et hop, les yeux verts me scrutèrent plus
intensément encore cette fois-ci, ils étaient
tellement expressifs, mais leur propriétaire ne dit
rien de plus que :
– Je vous laisse, Ada sait où chercher, n’est-ce
pas ?
Sa voix se fit mielleuse lorsqu’elle lui parla et
me fit froid dans le dos. Oui, Ada savait
exactement où chercher et quels articles me faire
lire. Le premier, le plus ancien, parlait de la
découverte de la femme du premier propriétaire
retrouvée assassinée dans la cuisine, le mari étant
porté disparu, mais suspect. Le second du troisième
ou quatrième propriétaire retrouvé pendu dans sa
chambre puis une série impressionnante d’articles
annonçant les nombreux accidents arrivés aux
différents ouvriers engagés pour y faire des travaux
puis quatre propriétaires différents avaient eu des
pépins plus ou moins importants, allant de la perte
d’un doigt, resté coincé dans une porte, à une
commotion due à une chute dans l’escalier.
Bon, je devais bien admettre que la maison
n’aimait pas trop les étrangers. Si fantômes il y a,
la femme du premier couple à y avoir vécu
semblait être toute désignée, elle ou son mari,
jamais retrouvé, mais rien n’y faisait, je la voulais.
Allez comprendre…
Je promis à Ada que si perte d’un doigt il y avait,
je déménagerais tout de suite même si j’en avais
neuf de plus. J’étais sérieuse, vraiment ! Mais, elle
soupira, secoua la tête et me dit :
– Viens, j’ai faim !
Elle ne dit plus un mot jusqu’à ce que nous
soyons assises à la table d’un des deux restaurants
de la ville. Le Grill, un simple nom justifié par les
plats servis, tout était grillé de la viande aux
légumes jusqu’aux nappes. Elle ne me dit pas un
mot avant que nos plats arrivent. J’en avais profité
pour regarder les autres clients. Le restaurant était
plein, pas une table de vide et les regards me
passait dessus, s’arrêtant sur Ada, avant de nous
ignorer totalement.
– Tu m’en veux parce que je tiens toujours à
acheter la maison ?
– Non, souffla-t-elle, je t’avoue que j’aurais
préféré te voir rester en ville, c’est plus sûr, tu ne
connais rien à la vie ici, mais j’aurais au moins
tenté de te faire changer d’avis.
Elle pointa son menton vers la salle.
– Une réputation est vite faite ici, déjà te voir
avec moi ne va pas t’aider alors si, en plus, tu
achètes la maison maudite…
Du coup, je doutais de ne jamais m’adapter à
cette ville. Elle ne semblait pas y être parvenue et
bien que je comprenne son envie de se trouver une
amie qui ne soit pas d’ici, je redoutais cette amitié,
un peu trop rapide. Et, puis zut !
– Eh bien, au contraire, tu devrais être contente,
d’un, personne ne saura jamais ce que j’y fais donc
ce que tu y feras non plus. De deux, tu n’as pas
besoin, avec moi, d’être ce que tu ne veux pas, je
me fiche de ton passé, le mien n’est pas glorieux et
franchement, je ne suis pas là pour me faire des
amis. De trois, tu pourras les menacer de faire
venir toutes tes folles d’amies de France pour les
faire taire. Qui sait, je pourrais être un medium
venu pour parler aux fantômes et c’est pour cela
que je tiens à l’acheter, tes autres amies, sorcières,
non ? Ça pourrait le faire ?
Un œil incrédule me fixa puis une lumière y
dansa répondant à celle qui était dans mes yeux. Le
rire nous prit par surprise. Vous savez, ce rire
franc, heureux qui vous secoue de la tête au pied,
magistral et renforcé par les regards sur nous.
Bien dix minutes plus tard, le calme revenu et
difficilement maintenu, j’étais absolument
convaincue d’être classée parmi les folles furieuses
du coin.
– Si tu voulais passer pour quelqu’un de normal,
c’est fichu…
– Tant mieux j’en avais marre d’être normale !
Je lui tirai la langue. Le pacte scellé la veille se
renouvelait et mes doutes se turent, ça allait vite,
mais je me sentais heureuse, finalement, je me
fichais de ce que ces gens penseraient de moi,
rappelez-vous, je ne suis pas venue me faire des
amis. Une, c’était déjà bien plus que prévu. Elle
passa la soirée à me montrer discrètement les
personnes présentes, me faisant un petit topo sur
leur vie, tout se savait ici. Le temps fila, je me
sentais bien et mon « non » projet semblait prendre
une tournure intéressante !
J’avais hâte et je me sentais prête à remuer des
montagnes.

Chapitre 3

Refusant toujours de me laisser signer l’acte de
vente, Ada m’avait fourni les papiers concernant la
maison. Il y avait l’état des lieux, enfin surtout la
liste des travaux à faire d’urgence et le devis des
travaux. Mes économies n’y suffiraient pas si je
devais faire appel à une entreprise. Une fois bien
épluché la liste, j’en avais conclu, optimiste, qu’à
part le toit, je devrais pouvoir tout faire de mes
blanches mains. Je décidais par où commencer, la
salle de bains me semblait être le plus urgent, puis
je fis une magnifique liste de ce dont j’aurais
besoin, longue de plusieurs kilomètres. Non, je
n’exagérais pas. Elle commençait par : trouver une
voiture, ou un bus, ou un camion, enfin un
n’importe quoi avec des roues et un coffre, un
grand, au vu des travaux prévus et avec un budget
serré, du neuf était impossible.
Impossible n’étant presque pas Ada, elle prit les
choses en main et je me retrouvai devant une
femme d’une cinquantaine d’années, grande,
charpentée comme un bûcheron qui me fixait d’un
drôle d’air. Mais si, vous savez, ce regard que les
natifs d’un coin posent sur ceux qui débarquent et
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qui dit : « toi tu ne vas pas faire de vieux os ici »,
charmant !
Sauf que sans trop savoir comment le regard se
modifia au fur et à mesure qu’Ada me présentait et
expliquait mes besoins. Je me retrouvai avec une
jeep rouillée et une remorque qui l’était encore
plus, en moins de dix minutes et la vente se conclut
par :
– Tu peux payer en plusieurs fois si tu restes,
sinon je reprends le tout quoique tu aies déjà payé.
Ok, c’était simple et précis.
– Merci madame.
– Pas madame, Suzanne, juste Suzanne.
– Merci Suzanne, fis-je en lui tendant la main.
Elle la saisit entre les deux siennes et après un
instant dit doucement :
– Sois la bienvenue, la vie n’est pas facile ici,
mais si tu t’accroches, tu devrais t’y plaire. Passe
me voir si tu as besoin de quelque chose.
Elle nous fit un signe de tête avant de partir.
– La voiture, c’est fait. Viens, cette fois-ci, tu
peux signer les papiers pour la maison ! Je t’ai
obtenu un rabais. Ils sont pressés de vendre.
J’avais loupé quelque chose, non ? Les papiers
comme ça, boum et en vitesse, je vous prie. J’avais
vraiment loupé quelque chose. Rien compris, moi.
Bref, en moins d’une semaine, j’avais une maison
presque en ruine, une voiture qui ne valait pas
mieux, une remorque qui grinçait tellement que
l’on devait m’entendre de plusieurs kilomètres, un
compte dans le seul magasin de bricolage du coin,
le tout mis en place au pas de course par une Ada
survoltée qui ne me laissait pas le temps de souffler.
En ville, on commençait à me reconnaître,
l’attraction de la nouveauté ne s’essoufflait pas
aussi vite que je l’avais espéré et les regards qui
s’attardaient sur moi me mettaient mal à l’aise,
j’avais hâte de pouvoir filer loin de tous. Oui,
même loin d’Ada dont je ne comprenais pas
l’enthousiasme frénétique de ces derniers jours et
qui m’épuisait.
Papiers signés devant l’œil attentif de Bogdan, le
patron d’Ada. Mon compte en banque dépouillé de
beaucoup moins que prévu. C’est l’esprit
conquérant et toute seule, comme une grande que
je me rendis « chez moi » avec l’espoir fou, j’en
suis consciente, de pouvoir rapidement m’y
installer. Lorsqu’au dernier contour, la maison se fit
visible, je stoppai net.
Chez moi, fut la seule chose à laquelle je
pensais, chez moi et loin de tout. Un vrai bonheur
m’envahit, sauvage, puissant, chez moi, toute
seule.
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Je restais là à contempler un long moment cette
maison qui m’avait fait tant envie et qui aujourd’hui
était en passe de devenir mon foyer. Je profitais du
calme. Je profitais de ce sentiment de confiance qui
grandissait en moi. Je pris le temps de paniquer, un
peu, devant l’ampleur de la tâche puis me décidai à
me bouger. Je fis le reste à pied, le coin était si
calme que je n’avais pas envie de troubler ce
silence avec un moteur. Je m’approchai et caressai
la porte du bout des doigts en murmurant.
– Salut, toi, c’est moi, tu penses que l’on va
s’entendre ? J’en ai bien envie, tu sais.
Je restais là, devant cette porte ne sachant trop ce
que je voulais faire puis je me traitai d’andouille,
ris un peu et ouvris cette fichue porte pour faire le
tour de MA maison !
Rien de bien remarquable, il faut le reconnaître,
une cuisine assez grande, séparée du salon-salle à
manger envahi de matériel, dont il faudra bien que
je fasse l’inventaire et une salle de bain où ne
restait qu’un trône et un bout de miroir perdu au
milieu de morceaux de carrelage. Un désastre qui
me fit soupirer. Arriverais-je à m’en sortir ? En
regardant de plus près je fus pris de doutes
monstrueux qui m’accompagnèrent à l’étage, là, les
trois chambres étaient vides, les murs repeints et
elles étaient habitables en l’état, une fois délogées
les centaines d’araignées qui les avaient colonisés.
Une odeur de moisi envahissait le tout. J’ouvris
les fenêtres, débloquai comme je pus les volets qui
restaient et laissai entrer le soleil et l’air pur. Le
monstrueux doute qui me tenait compagnie ne
résista pas à la vue sur les arbres et au silence qui
régnait. Je voulais vivre ici et j’allais y arriver.
Laissant tout ouvert, j’attaquai l’inventaire de ce
que contenait le salon, entre les fenêtres et les
meubles rassemblés là, je trouvai un tableau noir
où des dessins d’enfants à la craie étaient à moitié
effacés. Je le posai contre un mur, le nettoyai avec
ma manche et en riant, je notai : Bonjour à vous
fantômes de la maison, je suis Sophie et je vais
vivre ici, j’espère que nous serons amis dans un
avenir proche.
Je rigolai et commençai à effacer ma demande
d’amitié quand un klaxon m’interrompit. Ada arrivait. Elle bossait quand elle ? Donc je disais, Ada
arrivait avec dans sa voiture, le matériel complet de
la parfaite femme de ménage. Elle avait même
caché ses cheveux sous un long foulard. Je pouffais
en la voyant.
– Tu changes de métier ?
– J’y songe, hors saison ce boulot est d’un ennui,
tu n’imagines pas.
– Et nettoyer la maison t’as semblé une bonne
occupation ?
– Non, mais te regarder faire, oui !
Elle me passa devant en me jetant un foulard.
– Au boulot, cria-t-elle comme le général qu’elle
semblait être devenue avec moi.
C’est râlant ouvertement que je la suivis à
l’intérieur et toujours en râlant devant son air
faussement outré que nous avons attaqué la chasse
aux araignées de l’étage.
J’étais alors, bien décidée à ne sortir de là qu’une
fois le nettoyage fini, mais alors que je ramassai les
débris de catelle dans la salle de bain. Je fus arrêtée
net par le bout tranchant de l’une d’elle. Les doigts
ça saigne, les miens encore plus, ils saignent,
vraiment, beaucoup. J’en mis partout, on pouvait
me suivre à la trace, mince, et en plus un morceau
était resté figé dans la coupure. Bien sûr, pas d’eau,
pas de pansement, nous n’avions rien prévu.
Je râlais, pestais contre ma maladresse et les rire
d’Ada ne m’aidèrent pas à me calmer. Je la fusillai
du regard.
– Arre oi bin.. erci, finis-je par dire la bouche
pleine de mon doigt, ce qui ne fit rien pour la calmer, bien au contraire.
Nettoyage terminé pour aujourd’hui, direction la
ville et la pharmacie.
41
Une fois mon doigt déguisé en poupée, ma fierté
écornée, me poussa à abandonner ma soi-disant
amie ricanante. J’étais trop fatiguée pour sortir et
tout ce que je voulais, c’était un bon bain chaud et
dormir. Mon doigt tapait encore et je me promis de
commencer par m’équiper de gants dès le
lendemain et en m’endormant, je songeais à tout ce
que je devrais encore acheter.
Ada ne m’ayant pas laissé conduire, elle avait
raison, j’aurais mis du sang partout, je devais me
taper cinq kilomètres et des poussières à pied pour
aller retrouver ma voiture.
En arrivant à la maison, je trouvai les fenêtres
fermées. J’étais pourtant sûre de les avoir laissés
ouvertes. Ada était probablement revenue les
fermer, gentil à elle. J’effectuai un rapide tour et
repartis en voiture cette fois-ci. L’achat de gants,
achat hautement important, me ramenant en ville,
j’en profitai pour étoffer un peu mon matériel. Une
brouette, une pelle et une ramassoire en fer me
vengeraient de ces fichues catelles. Le reste de la
journée, je l’occupai à contrôler ma liste et à
réfléchir mollement assise dans le petit parc à ce
qu’il me faudrait commander en premier. Je me
décidai pour de nouvelles toilettes, ça, c’était
urgent ! Réellement urgent !
42
Il me fallut plus d’une semaine pour vider tout le
fatras qui s’entassait dans le moindre recoin du rez,
j’avais acheté un de ses abris de jardin en kit qui
me servirait d’entrepôt, cassé la pelle, plié la
ramassoire et découvert plusieurs muscles que
j’ignorais posséder, eux aussi ignoraient qu’ils servaient à quelque chose et leur réveil fut des plus
douloureux.
L’absence d’Ada se faisait sentir, après les
premiers jours où elle m’avait servi de nounou, elle
avait repris son travail à plein temps, la saison avait
commencé. Je souriais en pensant à elle à chaque
fois que je passais devant le tableau noir, le jour où
elle était venue fermer les fenêtres, elle avait
répondu à mon message par un “moi aussi” écrit
avec soin à côté de ma note.
J’avançais dans les travaux, pas vite du tout,
mais le temps était venu pour moi de quitter ma
chambrette en ville. J’allais dormir sur un lit de
camps, faire la cuisine sur un réchaud de camping,
mais le plus important, j’avais des toilettes fonctionnelles. Le luxe !
Je n’avais pas revu Ada, je passais donc à son
bureau pour lui annoncer mon emménagement.
Elle n’y était pas. Son patron m’annonçant qu’elle
était absente pour encore trois jours, je laissai un
mot sur son bureau, un peu dépitée et je retournai
pour la dernière fois à l’hôtel. Je vidai ma chambre
et fis mes adieux à la ville avec soulagement. C’est
euphorique que j’arrivai dans ma maison !
Euphorie qui une fois sur place ne dura que
quarante-cinq minutes, maximum. Alors que je
finissais mon installation de fortune, posant ma
valise dans un coin du salon, trop flemmarde pour
la monter dans une chambre et transportant mes
affaires dans la salle de bain, mon front décida de
faire une rencontre sonore avec la tablette du
lavabo fantôme de la salle de bain. Ce fichu bout
de porcelaine qui avait résisté à la destruction des
anciens propriétaires, sûrement parce qu’il était
plus que solidement fixé, c’est du moins
l’impression qu’eut mon front. Je vis des étoiles,
du sang couler devant mon œil, bobo, gros bobo et
merde. J’enroulai ma tête dans une serviette après
avoir désinfecté la plaie, avalai un cachet en râlant
puis me couchai en espérant que ça passe. Pour une
première journée, ce fut une journée mémorable,
aïe !
Je me réveillai avec un atroce mal de tête et je ne
bougeai pas. Je pris le temps de me souvenir de qui
j’étais et où, d’être bien sûre que j’étais vivante que
ma tête ne tournait pas trop. Oh, elle faisait mal, un
mal de chien, mais je ne m’en tirais pas si mal. Un
bon moment plus tard, je me levai en titubant en
44
direction de la cuisine et de la petite pharmacie qui
s’y trouvait. J’avalai deux cachets, hésitai à en
prendre un troisième et retournai me coucher.
Grosse journée en vue.
C’est le soleil qui me réveilla le lendemain, ma
tête allait mieux et bien que je me sentisse vaseuse,
mon estomac, lui, était en forme. Un café et deux
tartines plus tard, je me décidai à contrôler
l’ampleur du désastre sur mon front. Une cicatrice
légère au milieu d’une bosse, elle-même au milieu
d’un bleu qui englobait mon œil et une partie de
ma joue. Je ressemblais à un boxeur, le perdant
bien sûr. Tablette de lavabo un, moi zéro !
Je ne sais pas pourquoi, je m’attendais à bien
pire. Il me semblait avoir plus saigné, mais je ne
trouvai pourtant que quelques traces et uniquement
à la salle de bain. Il faut croire que le choc avait été
rude, sacrément rude, mais sans gros dégâts.
Dire que j’eus du mal à me remettre à mes
travaux, n’est rien à côté du courage que je n’avais
pas. Au fil de la journée, je passai plus de temps à
rêvasser qu’à travailler. Je finis par m’installer
dehors pour avaler mon sandwich, les journées
rallongeaient, le temps était plus doux et j’avais
envie de profiter du soleil en ce début d’après-midi
pour refaire le plein de volonté que je n’avais
toujours pas et qui me faisait surtout tourner en
rond. Lasse de mon manège et pour décider par où
commencer, je finis par reprendre le tableau noir,
le nettoyais et commençais à noter :
Cuisine, ouvrir ou non ?
Sol, carrelage ou lino ?
Four, gaz ou électrique ?
Micro-onde ?
Salle de bain, place pour baignoire ou non ?
Quelles couleurs ?
Douche ?
Salon, mettre un nouveau sol ?
Garder la cheminée ouverte ?
Et ainsi de suite. La liste des questions
s’agrandissait, celle des réponses ne bougeait pas.
Le temps passait en interrogation et je me couchai
en pensant à tout ce qui me restait à décider. Dans
un grand élan de lucidité, je décidai de ne pas
décider pour le moment ! Cette bonne résolution
prise, je m’endormais.
C’est le hurlement suraigu d’une alarme qui me
réveilla au petit matin. La sirène d’alarme se nommant Ada, était debout devant moi, gesticulante. Je
crus comprendre des mots comme, folle, porte non
fermée, visage défiguré, risque de mort, têtue et en
danger, dit d’une voix si forte et aiguë que tous les
chiens dans un rayon de dix km devaient hurler
pour y répondre. Mon mal de tête était de retour ou
était-ce un nouveau provoqué par le flot de parole
qui se déversait sur moi ? Dans le doute, je refermai les yeux.
Oui, j’avais mal à la tête, oui, Ada hurlait, oui, il
fallait arrêter ça.
– Bonjour, ça fait plaisir de te voir, glissais-je
rapidement alors qu’elle reprenait sa respiration.
– Ben pas à moi, répondit-elle, tu as vu dans quel
état tu es, dix jours et je te retrouve à moitié morte.
Sa voix tremblait un peu, me prouvant qu’elle
était réellement inquiète.
– C’est rien, je t’assure, je me suis cognée, la
tablette de la salle de bain a gagné, mais c’est plus
moche que grave.
– As-tu mal à la tête ? Des vertiges ?
– Oui, non, mais oui, parce que tu hurles là.
– Non, je ne hurle pas, dit-elle en hurlant.
– Si, un peu quand même.
– Non, juste ce qu’il faut ! Et il faut bien que tu
te rendes compte de tes bêtises, non ?
– Hurler, ça me donne plutôt envie de faire le
contraire, répondis-je en riant.
Elle soupira, une fois, deux fois, trois fois, ferma
les yeux, puis avec un quatrième soupir, dit beaucoup plus calmement :
– Quand j’ai trouvé la porte ouverte, j’ai eu peur
que tu sois partie ou pire morte.
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– Je ne suis ni partie, ni morte. J’ai juste un œil
au beurre noir, qui va rester quelques jours avant
de se transformer en joli arc-en-ciel et disparaître,
rien de grave. Allez calme-toi. J’ai besoin d’un
café, tu en veux un ? Ou plutôt une tisane ?
Calmante ! dis-je en riant.
Elle me suivit dans la cuisine et mon petit
réchaud de camping fit sans broncher son travail.
Une tasse de café à la main, Ada ayant
catégoriquement refusé la tisane, nous nous
installâmes dans le jardin. De vieux rondins
vermoulus nous servirent de chaises et je profitai
du soleil.
– Bon, sang, tu ne t’es pas ratée, il est immense
ce bleu.
– Yep, je sais, un sacré match, mais mon
adversaire a triché. Je ne l’avais pas vu venir.
Elle sourit en tendant un doigt pour me toucher.
Je reculai la tête en vitesse de peur d’avoir mal et
glissai du rondin, me retrouvant pleine de café, les
fesses par terre.
– Ok, fit-elle, tu es un vrai danger pour toimême, il va falloir que je passe régulièrement pour
contrôler que tu n’as pas cassé quelque chose ou
coincé, ou coupé…
Elle parlait sérieusement, enfin essayait, le rire
pointait dans ses yeux. Je me relevai, secouai mes
vêtements et alors que je passais devant elle,
hautaine et fière, son rire fusa d’un coup. Je me
retournai et la vis tenter d’essuyer les larmes de
rire qui perlaient.
– Tes fesses, souffla-t-elle entre deux hoquets.
Je passais ma main sur elles, mince, le pantalon
était déchiré. Ok, j’étais ridicule, un œil au beurre
noir et les fesses à l’air. Elle se fichait de moi, qui
pouvais-je ? Je ruminai une vengeance en me
préparant une nouvelle tasse de café. Pourtant, je
reconnaissais que la voir était un vrai plaisir,
j’appris que nous étions lundi, son jour de congé et
qu’elle avait décidé de me traîner en ville. J’avais
selon elle besoin de vêtements mieux adaptés à
mon mode de vie. Les éclairs dans ses yeux sousentendaient, mieux adapté à ma maladresse. Je ne
répondis rien, me drapai dans ce qui me restait de
dignité et allai me changer. Mon œil au beurre noir
ne passerait pas inaperçu et allait susciter des
commérages pour plusieurs jours, mais comme je
ne connaissais personne, je ferais avec. Je soupirai
en souriant et enfilai des vêtements entiers.
Néanmoins, je passai une merveilleuse journée
et quand je rentrai, les bras chargés de sacs, j’étais
épuisée. Je ne sais pas où Ada puisse son énergie,
mais moi, je n’en ai jamais eu autant.
C’est en souriant que je me préparai à manger et
m’installai dans mon salon pour recommencer à
réfléchir à ce que je voulais. En regardant le
tableau, je fus étonnée de voir qu’Ada avait
répondu à mes questions. Je pouvais lire à côté de
ma liste des commentaires à cuisine, ouvrir ou
non ? Un non-mur porteur était rajouté, pour le
reste le choix était entouré jusqu’à salle de bain ou
douche et bain étaient entourés avec un si possible
les deux, ajouté à côté.
Mais l’autre, quel culot ! Je rigolais en lisant ses
choix. Après tout, pourquoi pas, un vrai petit général cette nana, mais qui n’avait pas tort, une
douche et une baignoire, mmm, ce serait
merveilleux. Je rangeai mes nouvelles affaires dont
une salopette en jeans solide que j’avais tenu à
acheter malgré les soupirs et les yeux au ciel, en
raison de mon mauvais goût, de mon amie.
Demain, je m’attaquerai à la salle de bains et me
vengerai de mon adversaire victorieux ! Na !
C’est pleine d’entrain que j’attaquai bout par
bout la maison. Le jardin avait pris des airs de
camping sauvage, des abris en toiles
s’amoncelaient, un par pièce et j’y entassai les
choses que je voulais garder. J’avais même installé
un véritable atelier. Je travaillais beaucoup et à
force de me tromper, de casser, j’apprenais et
j’étais fière de moi !
Le tableau noir en guide précieux se noircissait
de petites notes et de réponses, je ne comprenais
pas comment Ada arrivait à les écrire aussi
souvent. Trop occupée et trop fatiguée, je laissais
de côté les choses étranges.
La salle de bains, pas complètement finie, avait
maintenant une douche. Les catelles anciennes faisaient un joli carré en son centre et la baignoire
commandée n’arriverait que dans quelques semaines, ici tout prenait des semaines.
J’avais recopié au propre les suggestions du
tableau noir et finalement, elles semblaient me
convenir ou alors mon côté petite fille obéissante
n’avait pas totalement disparu ce qui mériterait que
je prenne un instant pour y songer. Je le ferai plus
tard, ce n’était qu’une réponse de plus à trouver.
J’en avais déjà plein.
Comme aucun accident ni fantôme n’étaient
venus me compliquer la vie, j’avançais, vraiment
pas vite, mais j’avançais. Les journées étaient
longues. Heureusement mes muscles hurlant de
contrariété au début s’y faisaient, moins de
courbatures, plus de travail et moi qui avais
toujours été un peu ronde, j’avais trouvé le
meilleur des régimes, bouge-toi et bosse ! Je vous
le recommande.
Je me couchais avec les poules, bien plus tôt que
le soleil qui traînait trop longtemps pour moi depuis que l’été était arrivé et me levais avec le
soleil. Un rythme soutenu, car je voulais avoir fini
les gros travaux avant l’hiver. Je voulais avoir
chaud et être bien installée pour affronter la neige.
Chaque jour était rempli de petits travaux qui
n’avaient rien de compliqué sur le papier, mais
prenait un temps fou. Un temps que je perdais
régulièrement en soupir et ras le bol. Mon
vocabulaire rageur partait du français et quand j’en
avais fait le tour passait à l’anglais. Langue qui
s’étoffait de jurons plus que d’autres mots, merci
Ada.
Les jours passaient et se ressemblaient, interrompus par ses visites, qui ne servaient qu’à
vérifier que je ne m’étais pas coupé un bras ou
pire, car elle les passait à boire une bière assisse
par terre et à me regarder faire, une aide
précieuse…

Chapitre 4

J’avais pris l’habitude de faire mon programme
sur le tableau noir. Liste que je prenais plaisir à
tracer tous les soirs et qui me faisait soupirer par
son peu d’avancement. J’avais bien compris que
pour rester motivée, je devais me limiter à
quelques lignes réalistes pour le lendemain. Ce
soir-là, je notai finir la salle de bains, vider la
cuisine, demander de l’aide pour sortir le vieux
fourneau, voir s’il peut être réparé, enlever le sol et
si encore temps démonter les placards. Quatre
petites choses de rien du tout, mais de l’aide ne
serait pas mal venue. Je soupirai. Pourquoi tout
était-il aussi lourd ?
Bref, ça attendrait demain, le plus urgent était de
filer me laver de toute la crasse accumulée dans la
journée. Alors que je sortais de la douche, mon
orteil finit dans un carton de catelle. Vous ai-je dit
que la salle de bains n’était pas tout à fait finie ?
Oui, elle est dans ma liste. Un carton de catelle,
posé là par des lutins qui en avaient après moi, j’en
étais persuadée, c’est beaucoup plus dur qu’un
orteil. Je hurlai, les orteils, ça fait mal !
Sautillant en râlant, je partis à la recherche de ma
trousse à pharmacie, glissai et finis la tête contre la
53
cheminée. Bobo. Mais, vraiment aïe, je vis mes
copines les étoiles et merde, tout ça pour un orteil.
Ma tête se mit à tourner et je ne vis plus rien.
Je me réveillai avec un mal de tête atroce, encore
une fois. Le souvenir de mon œil encore bien
présent dans la tête, je jugeais que là, c’était pire,
vraiment pire. J’avais mal partout. Je pris un temps
fou pour lentement m’asseoir et j’étirai muscle
après muscle, jusqu’à ceux de ma nuque qui
refusèrent de fonctionner, oh surprise !
Je devais me lever et me diriger vers la cuisine
où se trouvait la trousse. Je ne serais capable de
rien sans un cachet contre la douleur. J’étais mal,
franchement et avant de me lever, je jetai un œil
autour de moi, cherchant quelque chose pour
m’aider à avancer. La trousse était là, pas à la
cuisine, mais à un mètre de moi sur le sol, sauvée !
Je me levai doucement et tanguai dans sa direction.
Me pencher fut une véritable prouesse tant ma tête
cognait, mais j’y parvins en faisant très, mais alors
très attention. J’avalai deux cachets, fit demi-tour
en traînant la trousse et retournai me coucher en
me promettant d’appeler Ada si des nausées
apparaissaient.
Je ne le fis pas. Je dormis toute la journée et le
lendemain, je me levai en mode zombie, la nuque
raide pour trouver un mot mis sur la table de la
cuisine. Quelqu’un y avait écrit : faites un peu plus
attention ! J’ai sorti le fourneau pour vous avancer.
Je fixais la note bêtement, mon cerveau en panne
refusait de comprendre. Qui avait sorti le fourneau
qui pesait deux tonnes ? Ok, donc, euh, voilà, c’est
quoi ce bordel ? Il y avait quelqu’un chez moi ?
Mes pieds décidèrent de retourner au salon où mon
corps, cerveau toujours absent, me fit tomber assise
sur mon lit. Je restais là, bêtement, loin de la
cuisine comme si d’un coup tout allait revenir à la
normale. La douleur de ma tête me fit sentir
vivante, ce fut du moins la seule chose qui me sembla normale.
Vous connaissez cette impression que votre
cerveau gèle ? C’est au-delà de la panne simple et
bête, rien, plus rien ne marchait dans ma fichue
caboche. Un grand vide y régnait. Mon corps avait
pris la relève, mais une fois réfugié au salon, il
abandonna la direction des opérations. Plus rien,
nada, néant total. Seuls mes yeux semblaient
vouloir faire le boulot, enfin un peu, je voyais flou.
À grand coup de respiration profonde, je tentai de
reprendre mes esprits et de calmer la douleur. Non,
je n’allais pas retourner voir la cuisine, enfin pas
tout de suite. J’étais tentée de m’enfuir, mais sans
l’aide de mes jambes ce n’était pas possible.
Deux pauvres neurones se remirent à fonctionner
et tentèrent à eux deux de réfléchir à la situation,
pas bien, vraiment, rien de concret pour les aider.
J’avalai un contre-douleur. L’un mes deux
neurones eut l’idée idiote de me faire bouger les
yeux. Ils se fixèrent sur le tableau noir où ma liste
d’à faire s’étalait. Je la relus : finir la salle de bain,
vider la cuisine, demander de l’aide pour sortir le
vieux fourneau, voir s’il peut être réparé, enlever le
sol et si encore temps démonter les placards, rien à
dire, sauf que, sauf qu’en dessous, juste en dessous
« demandez quand vous avez besoin d’aide » était
noté. C’était l’écriture d’Ada. Enfin me dit un de
mes neurones, tu pensais que c’était l’écriture de…
Ah, ah gros malin de te décider à analyser ça
maintenant et l’autre neurone, celui qui n’était pas
occupé à faire des conclusions désagréables, relut
une bonne dizaine de fois le texte qui ne changeait
pas. Il était donc possible qu’il soit bien là et que
ce ne soit pas une hallucination due au choc,
comme celui de la cuisine. Et mince. Enfin peutêtre, pour la cuisine, il faudrait que je retourne voir.
Non, pas envie du tout et puis mes pieds ne
voulaient pas.
Je restai là, un temps infini. Je fixais le tableau.
Ma tête restait vide. J’étais en panne, panne totale.
Mon fichu estomac se moquant complètement de
la situation se mit à gronder : du café dit-il ! Si, il
l’a dit, j’en suis sûre. De toute façon au point où
j’en étais, un estomac qui parle, ce n’était que du
normal. Je fermai les yeux, fort, jusqu’à voir des
petites lumières se balader contre mes paupières. Je
respirai profondément. J’ouvris les yeux, le texte
était toujours là, je me levai, celui de la cuisine
aussi. C’était réel, je me fis une tasse de café, la
bus, puis une deuxième avant de retourner au
salon.
Je relus le texte pour la millième fois, mieux
réveillée cette fois-ci, pas en forme, pas à l’aise,
mais mieux réveillée. Un troisième neurone,
sûrement boosté par le café se fit entendre. Il
voulait faire un conseil à trois ou plus. Le conseil
se tint et conclut que d’un, ça ne pouvait pas être
Ada, de deux, c’était écrit en français. En français,
bordel t’a noté, en français ! À part Ada personne
ne le parlait ici. De trois, c’était plutôt gentil de
m’avoir aidé, flippant, mais gentil. De quatre, que
mes yeux étaient des imbéciles de n’avoir pas lu
jusqu’au bout. En effet, en dessous de la signature
que je peinais à lire, un P.S. était rajouté. Il disait :
il serait souhaitable que nous nous rencontrions, ne
pensez-vous pas ? Quel soir vous conviendrait ?
Amicalement Louis.
Enfin, je pense, la signature commençait par un
L, c’était sûr, le reste beaucoup moins.
Mais, bordel, c’était qui ce type ? Il faisait quoi
chez moi ? D’ailleurs vu son message le premier
jour, il était là avant moi. Les fantômes écrivent ?
Sérieux ? Ok, panique ! Là, maintenant, tout de
suite, fous le camp, putain de pieds de merde ! Ils
ne bougeaient pas. Je ne bougeais pas.
Il y avait quelque chose, je devais y réfléchir.
Vraiment, je devais prendre le temps d’y penser.
Mais penser à quoi ? Au café dit neurone numéro
trois, plein de café rajouta numéro quatre qui
sortait de je ne sais où en baillant, ok, encore plus
de café, c’était un bon début. Début à quoi ? Je
n’en savais rien, mais mon mal de tête atténué par
le cachet et le café me laissait un peu plus de place
pour réfléchir.
Café en main, assise par terre, je regardais le
jardin. Quelques neurones supplémentaires se réveillèrent et se joignirent à la longue conversation
qui se tenait dans ma tête.
Bon, disait numéro trois, oui, c’était lui, n’en
doutez pas, récapitulons. Récapituler quoi ?
Franchement, aucune idée et puis, numéro quatre
dit, on reprend depuis le début, ok les gars ? Et, là,
ils se mirent au boulot. Mon cerveau gavé de café
dégela. Je pouvais à nouveau penser.
Depuis le début donc, voyons, déjà depuis quel
début ? Mon arrivée ou ma maison ? Je me levai,
allai au tableau noir et notai, arrivée à la maison et
là, je bloquais. Que c’était-il passé que je n’avais
pas retenu, mais qui au fond de mon esprit s’était
imprimé suffisamment pour que cette impression
d’avoir loupé un truc énorme soit si présente et
pourquoi cette impression ne vient que
maintenant ? Tu étais crevée dit numéro un. Bon,
passons.
Donc le premier jour, je me suis coupé le doigt
et les fenêtres ouvertes, j’en étais sûr, elles étaient
ouvertes, mais retrouvées le lendemain fermé.
J’avais pensé à Ada mais non, alors, le fantôme ?
Je grimaçais. Et, quoi d’autre ? Le sang, j’en avais
mis partout et le lendemain, presque plus rien. Les
fantômes font le ménage ? Je ricanai. Puis mon
choc à la tête dans la salle de bains, un sacré coup
et peu de sang. Je secouai la tête, non impossible,
je délirais. Les désirs sur le tableau noir, ceux du
fantôme ? Tous les petits mots trouvés ? Mais,
quand même c’était, non rien, ce n’était pas
possible et voilà, mais…
La tête entre les mains, je me sentais vide. Je
cherchais encore et encore ce que j’avais pu ne pas
voir, ne pas considérer comme important. Je me
mis à douter, une plaisanterie ? Un vagabond
59
vivant dans la maison ? Il n’avait rien fait de mal
pour le moment. Il m’avait aidé, mais pourquoi ces
mots maintenant ? Je n’avançais pas, ne trouvait
rien, ne comprenait pas.
Dans le flou et la panique, une idée germa. Une
seule qui me semblait pouvoir m’apporter une réponse. Il fallait que je retrouve mon calme, au
moins un peu. J’effaçai le tableau noir, deux fois.
Quand les phrases dans ma tête se mirent dans un
ordre que je jugeais correct, j’écrivis : Qui êtesvous ? Que faites-vous là ? Pourquoi ne pas vous
être montré avant ? Partez de chez moi !
C’était nul, mais n’ayant aucune autre idée, ça
ferait l’affaire. J’attrapai vite fait mes clefs et
fuyait ma maison.
Quand la ville fut en vue, je m’arrêtai, une partie
de moi voulait fuir, une autre me disait que non, la
fuite, j’avais déjà fait. L’envie de me battre pour
ma nouvelle vie se disputait avec mon envie de me
cacher. Arrêtée au bord de la route, je regardais la
ville en tentant de décider quoi faire et puis zut !
C’était chez moi. L’autre-là n’avait rien à y faire.
J’avais assez courbé l’échine, assez laissé les autres
décider pour moi, n’est-ce pas, cette maison, je la
voulais. D’accord, je reconnais qu’être seule n’est
pas aussi facile que je le pensais, mais c’était ma
maison.
Une petite voix au fond de moi susurrait
doucement que je ne craignais rien. Elle avait du
mal à se faire entendre entre panique et colère,
mais elle était là, me rappelant que, oui, depuis le
début je n’étais pas seule. Elle me soufflait que si
problèmes il y avait, rien de grave ne s’était passé,
que la panique était mauvaise conseillère. Elle se
faisait entendre entre les deux grosses musclées
qu’étaient panique et colère, prenant le pas sur leurs
directives. Si tu as peur, va dormir dans une
chambre et ferme-la, la nuit, continuait-elle, tu ne
risques rien sinon le pire serait déjà arrivé et puis il
veut se présenter. Tu peux lui laisser une chance.
Je ne sais pas d’où cette petite voix sortait, mais
sa douceur était persuasive et faisait taire ma
panique, laissant la colère qui me poussait dans la
même direction. Rentre chez toi et bats-toi pour.
Oui, je l’aimais cette baraque, j’y avais passé des
heures à la retaper, j’y avais des projets et non, je
ne voulais pas la laisser, à personne, pas sans me
battre, pas cette fois-ci.
Bien plus tard, je soupirai en sortant de la
voiture. Je soupirais toujours en transportant mes
affaires dans la plus grande des chambres. Je m’y
installai en frissonnant, inquiète. Je restais là,
assise sur le lit de camp, regardant autour de moi,
la porte fermée à clef, une chaise coincée sous la
poignée. Je ne savais plus quoi faire d’autre. Je me
sentais à nouveau incapable, nulle, perdue comme
si ces dernières semaines ne m’avaient rien appris.
Une petite chose incapable d’affronter le monde et
qui, réfugiée dans sa chambre, laissait le moindre
problème la submerger. La seule chose qui sortait
de ce marasme était que je voulais garder ma
maison. Quitte à la partager ? Je n’en étais pas
sûre. Pouvais-je faire confiance à cette petite voix ?
Il me fallut des heures pour calmer le tourbillon de
mes pensées et m’endormir.
Quelque chose était arrivé, je dormais et n’ai
rien entendu. Pourtant, au petit matin, j’avais bien
la preuve que quelque chose était arrivé, un
message remplaçait le mien. Je pris le temps de
boire un grand café noir avant de le lire, enfin
deux, même si j’avais dormi, la nuit avait été
courte et mes neurones toujours sous le coup de la
panique pédalaient dans le vide.
Debout en face du tableau, ma deuxième tasse de
café en main, je m’obligeais à me calmer avant de
lire ou plutôt à respirer avant de lire puis
doucement, je levai les yeux. « Bonjour, je ne vous
veux pas de mal. J’apprécie de savoir que ma
maison est aujourd’hui aussi votre maison. Vous ne
risquez rien, je vous le promets. Je pensais que mes
petits mots avaient suffi à vous faire comprendre
que vous n’étiez pas seule. Je suis navré qu’ils
n’aient pas suffi. Pensez-y tranquillement. Votre
ami. Livius »
Bon, voilà et je faisais quoi, moi, maintenant ?
Sa maison ? Non, ma maison ! Un de mes fichus
neurones regardait la signature et me faisait signe
que je m’étais gourée, pas Louis, Livius.
– Et alors connard, dis-je à haute voix, que veux tu que ça change ?
Rien, ça ne changeait rien. Je restais toujours là à
ne pas savoir quoi faire. Pas avoir peur, il en avait
de bonnes. Y penser, si seulement je pouvais juste
penser. Fichue trouille, fichue colère, mais où était
la petite voix tranquille quand on avait besoin
d’elle ? Partie, elle aussi, je me sentais seule, je me
sentais perdue, mon cerveau ramait de nouveau et
je faillis mourir lorsque mon téléphone sonna. Mon
téléphone sonnait. Put… mon téléphone, Ada ?
Ce n’était pas Ada, juste le magasin du coin qui
m’annonçait l’arrivée de ma baignoire. Je
raccrochai au nez du vendeur et appelai Ada qui ne
répondit pas. Il fallait que je fasse quelque chose,
n’importe quoi pour ne plus me sentir si stupide.
Je m’occupai les mains pendant une journée
interminable, rien ne retenait vraiment mon
attention et je sursautais au moindre bruit. J’avais
même réussi à me faire peur toute seule en laissant
63
tomber un crayon. La journée tirait en longueur,
mon esprit bloquait. J’avais fini par me mettre au
démontage des placards, transportant les portes
dehors pour les poncer puis les repeindre. Je
n’avais pas encore décidé de la couleur, mais je fis
quelques tests, mes gestes étaient mécaniques, peu
précis, trop occupé qu’était mon cerveau à
analyser, décortiquer, comprendre, faire des
conclusions et leurs contraires. Usée par ce mélimélo de pensées, je finis par aller me coucher sans
manger pour m’endormir à peine la tête posée sur
l’oreiller, la fatigue nerveuse l’emportant. Notez
que si la fatigue physique permet un bon sommeil,
la fatigue nerveuse pas du tout !
À mon réveil, j’évitai le salon et filai à la
cuisine. Le rituel du café réveil neurones effectué,
je me posai en face du tableau, les yeux fermés, je
respirai à fond et lut le nouveau mot qui était sur le
tableau. « Merci d’être restée et de me faire
confiance. Content de voir que vous vous êtes
enfin installée dans une chambre. Bonne journée
Sophie. P.S. Je préfère le bleu pour les portes des
placards, mais faites comme vous le souhaitez.
P.P.S. Vous buvez trop de café. »
Oh, ah, et ? T’es pas ma mère fut ma première
pensée. Ok, ça ne volait pas haut, lui faire
confiance ? Il rigolait là ? C’était juste dingue et
j’étais dingue. J’avais des hallucinations à force de
rester seule voilà. Néanmoins tout cela semblait
bien réel.
Je n’avais toujours pas réussi à décider quoi faire
alors voir où cette situation allait me mener pourquoi pas. Finalement toutes les solutions
envisagées me semblaient dingues. Je notai une
réponse dans ce sens et attaquai la peinture bleue
des placards, c’était aussi ma préférée, nous avions
au moins des goûts en commun, me dis-je en
ricanant.
Mon humour refit son apparition dans la journée,
finalement la maison était bel et bien hantée. D’un
fantôme parlant français, s’il vous plaît. Ce qui
expliquait pourquoi les anciens propriétaires
avaient fui. Que des emmerdes avec ces
Européens ! Du coup, comme j’en étais une, nous
devrions nous entendre.
C’est dans cet état d’esprit que j’attaquai les jours
suivants. Mon fantôme communiquait. Tous les
jours, je trouvais un mot, ça allait de la couleur
d’un mur à la supplication de ne pas détruire telle
chose ou telle autre, jusqu’à sa désapprobation
maintes fois exprimée sur ma consommation de
café. De quoi je me mêle avais-je fini par lui écrire
qu’il laisse donc mon histoire d’amour avec le café
en paix.
Je découvrais petit à petit les goûts très vieux jeu
de mon colocataire fantôme. Il voulait tout
conserver, je voulais moderniser. Il ne lâchait rien,
allant jusqu’à récupérer ce que je jetais pour le
remettre dans la maison. Je ne lâchais rien moi non
plus, je n’allais pas me laisser faire comme ça. Je
me découvrais têtue et ma confiance en moi
augmentait de jour en jour face à cet adversaire
invisible.
L’aide qu’il m’apporta durant cette période, me
permit d’avancer plus vite que prévu. Le sol de la
cuisine fut arraché puis la baignoire posée devant
la maison par le livreur, fut magiquement mise en
place pendant la nuit. Je l’avais découvert doué en
menuiserie et le laissais refaire la table et réparer
les chaises.
Cela fonctionnait bien, une relation de confiance
se tissait et j’aimais de plus en plus l’idée de cette
étrange colocation, néanmoins je refusais ses
demandes de rencontre. Il ne s’en formalisait pas,
attendait quelque jour puis relançait l’invitation
que je refusais. Je ne me sentais pas prête à
conforter l’idée que je me faisais de lui à travers
nos échanges avec une réalité que je craignais
moins agréable.
Non, je ne l’imaginais pas beau, craquant et
super musclé, mais vieux, barbu, style ermite en
perdition et cette idée de lui me le rendait
sympathique, bien plus que la version musclée et
beau. J’appréhendais tellement cette rencontre que
lorsque je l’entendais travailler la nuit, je faisais
semblant de dormir. Un jour, il me faudrait
accepter la rencontre, mais pour le moment cette
relation dingue me convenait et calmait mes
appréhensions.
L’été tirait à sa fin quand le grand projet du toit
fut inscrit sur le tableau noir. Je ne pouvais pas le
faire seule et l’entreprise contactée devait arriver
dans trois jours. Je notai donc sur notre tableau,
oui, c’était devenu le nôtre, notre moyen de
communication, que le toit serait refait à partir de
lundi et que si tout allait bien serait fini le
vendredi.
J’étais contente que ce gros chantier soit fait
avant l’hiver. L’entrepreneur, Francis, qui supporta
mes appels presque six semaines avant de craquer,
devait s’en occuper. Pour être honnête, je n’avais
gagné que suite à l’intervention de Suzanne, sa
tante, qui une fois que je l’avais, sans savoir leur
lien de parenté, mise au courant de la situation,
fonça sortir son neveu de son bureau pour lui faire
promettre de venir dès la semaine suivante.
Je profitai de passer la soirée avec Ada qui
depuis le début de la saison n’avait plus de temps
pour rien. Elle passa son temps à pester sur les
touristes et regardait d’un œil noir ceux qu’elle
croisait en ville. D’amicale et charmante durant son
travail, elle se transformait en monstre dès qu’elle
quittait son rôle de guide, pour mon plus grand
plaisir.
Je passai une agréable soirée à l’écouter se
plaindre des gens de la grande ville et de leur
équipement hors de prix, mais totalement inutile
ici. Elle en avait après les gens stupides qui
confondaient randonnée en montagne et balade au
bord de mer, les baskets, pas faites pour marcher,
mais pour frimer, les ongles peints qui ne servent à
rien, les bottes pas « cassées » avant la marche et
qui faisait des ampoules à des citadins surpris
d’apprendre que si, il fallait les porter avant, ainsi
qu’à tout ce ou ceux qui n’étaient pas faits pour la
montagne. Je l’écoutais en souriant ne
l’interrompant que pour lui dire combien elle avait
raison. Je n’avais pas envie, vu son humeur, qu’elle
me râle aussi dessus puis je rentrai, bien contente
de ne pas voir ces gens-là autour de chez moi et je
m’écroulais au fond de mon lit pour un repos bien
mérité. Elle était presque plus fatigante que les
travaux.

Chapitre 5

– Sophie, Sophie, s’il te plaît, réveille toi !
Une voix rauque me parvenait dans mes rêves,
une voix qui parlait français avec un accent.
– Sophie, réveille toi !
L’odeur du café me chatouilla le nez, mmm, je
m’étirai en soupirant.
– Sophie, c’est important, réveille toi !
Une main se posa sur mon épaule et me secoua
doucement. Une main ? Je sursautai renversant la
tasse que tenait une autre main devant mon visage.
Assise d’un coup, je fixai deux yeux noirs qui me
fixaient et je hurlai. L’homme recula d’un bond et
me dit doucement :
– Sophie, calme toi, c’est moi Livius.
Me calmer ? Me calmer ! Il était dans ma
chambre ! Je pris le coussin et le lui jetai à la
figure.
– Dehors ! hurlai-je.
Il recula les mains en avant.
– Je vais à la cuisine vous refaire du café, il faut
que l’on parle.
Et, il me planta là.
Mon cœur menaçait de sortir de ma poitrine par
ma gorge, mes mains et mes jambes tremblaient. Il
69
me fallut un bon moment avant de me souvenir
d’où j’étais et de qui pouvait bien être ce type, Livius. Je mis ma tête entre mes genoux, ce qui ne
servit à rien, pris de grandes inspirations pour me
calmer, ce qui ne servit à rien non plus et me levait.
Il allait m’entendre ! Je vous jure qu’il allait
m’entendre l’autre là.
Il était sagement assis à la cuisine, une tasse de
café posé loin devant lui et un petit sourire gêné sur
les lèvres. Brun, la quarantaine, les yeux noir
charbon, un visage taillé à la hache et une fossette
sur la joue droite, il semblait bien plus grand que
moi, fin, mais pas maigre. Il était bien loin de
l’image du SDF poilus squattant mon sous-sol que
je m’étais faite. Pas mignon, non, ça marchait pour
les chatons, mais pas pour lui, beau ? Oui, mais
d’une beauté sombre, il se dégageait de lui une
force incroyable qui me mettait mal à l’aise.
J’attrapai la tasse de mauvaise grâce et le fixai
méchamment presque déçue qu’il ne soit pas le
gentil ermite que j’avais imaginé.
– Je ne voulais pas vous faire peur, mais vous
avez le sommeil plutôt profond, me dit-il doucement.
Les accents rauques de sa voix étaient étonnants,
je le fixais sans rien dire. Il me fixait, lui aussi,
mais pas en me détaillant, il fixait mes yeux y
cherchant quelque chose. Puis, il dit dans un demi-sourire :
– Pas trop déçue ?
Toujours ses yeux au fond des miens, déçue, non
mais plutôt mourir que de le dire puis j’eus très
chaud, mon visage virait au rouge pivoine, le sale
traître.
– Enfin, non, enfin, ça va, enfin…
Et voici, Sophie, la reine de la conversation dans
son œuvre la plus connue, les enfin en cascades. Il
allait me prendre pour une idiote à bafouiller en
rougissant comme ça.
– Je ne voulais pas vous faire peur.
– Tu ! le coupais-je.
– Te faire peur, corrigea-t-il.
Je bus mon café pour me donner contenance. Il
était infect, vraiment imbuvable ! Ce qui eut
l’avantage de refroidir mes joues et de remettre
mon attention sur autre chose que ce demi-sourire.
– C’est important, il fallait que nous parlions.
– J’avais cru comprendre, marmonnai-je le nez
dans la tasse. Et, de quoi ?
– Des ouvriers pour le toit.
Je relevai la tête, le ton plus que désagréable
qu’il avait, n’annonçait rien de bon.
– Ben quoi les ouvriers ?
– Je n’en veux pas.
Net, simple et glacial, cinq petits mots qui
semblaient dire, ils viennent, ils sont morts.
– Et vous comptez refaire le toit tout seul ?
demandais-je. Il faut changer une partie de la charpente.
C’est bien le café dégueulasse, ça me garde sur
ma réserve. Bon, soyons honnête, ce n’était pas du
tout la première question que j’avais à lui poser et
de loin. J’en avais plein, merde, j’aurais dû les
noter.
– Pourquoi la charpente ?
Tiens ses sourcils se froncent et ses yeux
semblent encore plus noirs.
– Pourrie !
Puisqu’il économisait ses mots, j’allais en faire
autant. Je me levai pour refaire du café, du bon
cette fois, le laissant réfléchir et me disant qu’au
lieu de parler de charpente, je devrais lui demander
d’où il sortait et pourquoi il parlait français et zut à
la fin.
– Vous buvez trop de café.
Ha, ben oui, ça aussi, c’était super important.
– Je sais vous me l’avez souvent écrit. Je suis
fatiguée, j’aime le café et pour le moment, c’est
comme cela.
– La charpente est vraiment abîmée ?
Retour brutal à la discussion super importante
qui m’a sorti du lit.
– Oui, il y a des fuites, des tuiles se sont
déplacées et à force la charpente a pourri. Il vaut
mieux changer les poutres. Je ne sais pas faire.
Il soupira, moi aussi, plus fort, exprès.
– Moyen de raccourcir leur présence ?
– Enlever et remettre vous-même les tuiles.
– Toi.
– Quoi moi ? Ça va pas ?
– Si je te dis tu, toi aussi, pas toi enlève les tuiles.
Il sourit, un vrai, pas le truc de travers à moitié.
On avançait, super. Je lui souris en retour.
– Donc je disais, pour que ça aille plus vite il faut
que TU enlèves les tuiles avant leur arrivée, lundi.
Je ne monterais pas sur le toit.
– Je vais m’en occuper, conclut-il
Il y eut un long silence, ben voyons il va s’en
occuper et la marmotte… Puis j’éclatai, me faire
réveiller pour ça ?
– Et c’est tout, pourquoi c’est un problème ?
Finalement, ils viennent de jour et tu as l’air de
vivre la nuit, va savoir pourquoi. Je ne vois pas en
quoi leur présence te dérange à ce point là ?
Franchement, tu te prends pour quoi, me réveiller
en pleine nuit alors qu’un simple mot aurait suffi.
Et puis d’où tu parles français et d’où tu sors et…
et… et…
Je croisai un regard noir, des sourcils froncés,
une bouche pincée.
– Mais, c’est vrai, quoi, mais enfin ? chevrotai-je
en me rasseyant le nez dans ma tasse de café.
Rougissante, bafouillant et maintenant
chevrotante, le tiercé de la honte dans l’ordre. La
petite voix douce se fit entendre dans ma tête.
Tiens, la revoilà celle-là : calme-toi, regarde-le, il
ne rit pas.
Non, il ne riait pas, n’avait même plus l’air en
colère, il me fixait d’un air interrogatif.
– Tu as raison, nous avons à parler, mais je te
propose de remettre ça à la fin des travaux, finit-il
par lâcher du bout des lèvres.
– Oh, alors dans dix ans plus ou moins si je dois
tout finir avant, grinçai-je.
– Non, le week-end prochain, je répondrais à tes
questions.
Il était super sérieux, presque raide, pas fâché,
mais mal à l’aise et pas franchement ravi d’avance.
– Mouais, ça marche, plus de réveil au milieu de
la nuit et plus jamais tu n’entres dans ma chambre,
marchandai-je en plus.
– Sauf si urgence.
Vu SES urgences, je doutais qu’il tienne parole.
Le prochain réveil aurait certainement lieu pour un
problème de plomberie ou parce que j’aurais envie
d’inviter Ada à la maison. D’ailleurs en y pensant :
– Au fait…
Il me coupa.
– Retourne te coucher, si tu arrives à dormir avec
tout ce café. Il faut que je m’y mette si je veux finir
pour lundi.
Et il me planta là.
Je pris ma tasse, remontai dans ma chambre et je
m’y enfermai. Je restais un long moment à écouter
les bruits venant du toit et à réfléchir à cette drôle
de rencontre. Le bruit au-dessus de ma tête
continuait toujours, c’est alors que ma petite voix
recommença : il est pas mal le fantôme ! Oui, un
peu brut de décoffrage, mais à quoi fallait-il
s’attendre d’un homme qui vit caché dans un soussol. Il avait dû faire un effort de tenue pour moi.
C’est vrai que je m’attendais à un ours poilu et
revêche. J’avais un ours pas poilu et franchement
aussi revêche qu’imaginé, mais plus craquant. Je
pouffai dans mon coussin, me traitai d’idiote et
fermai les yeux, soulagée que mon fantôme n’en
soit pas un.
Il n’y avait aucun mot sur le tableau le
lendemain matin. Je sortis dans le jardin et vis des
piles de tuiles posées en tas régulier contre la
maison, je rentrai me préparer un grand petit
déjeuner que je dégustai tranquillement au soleil.
Oui, je traînais, et alors ? Je m’offrais le droit de ne
rien faire aujourd’hui, si monsieur le colocataire
voulait se la péter en démontant tout seul le toit,
qu’il le fasse. Aujourd’hui ce serait sans moi.
Je finis par appeler Ada pour lui proposer une
pizza en ville et je partis, sans trop attendre,
rejoindre mon amie. Sa pizza avalée, elle lorgnait
sur la mienne. Je lui en tendis presque la moitié.
Mais où mettait-elle tout ça ? Ada se remit à se
plaindre des touristes. Je commençais à penser
qu’elle le faisait exprès, au fond, elle devait adorer
s’en moquer.
L’après-midi fila mais je n’avais pas envie de
rentrer, pas aujourd’hui alors Ada, ravie, me traîna
au cinéma où ce jouait un marathon Seigneur des
Agneaux. Du pop-corn, du coca et plein de
cochonneries, nous tiendraient compagnie. Si je
devais apprécier une chose chez mon amie, c’était
que nos goûts étaient pareils, en matière de cuisine,
de livres et de cinéma.
Repue de plus de sucre que je n’en avais mangé
depuis un an, avec une envie pipi à me fendre le
crâne, c’est vers quatre heures du matin que je
rentrais. Je me garai, filai à la salle de bain et à
peine étais-je assise, qu’on y frappa.
– Tout va bien ? fit une voix inquiète, tu…
C’est pas vrai, pas maintenant.
– Oui, un moment, j’arrive, coupai-je.
Depuis mon arrivée il avait toujours été super
discret et là… Mais c’est pas vrai, pouvais-je faire
pipi en paix ? Et puis, il avait quoi à être inquiet. Je
soupirai encore, ça devenait une manie. Je sortis de
là pour trouver mon colocataire assis à la table de
la cuisine, il était inquiet cela se voyait.
– Tu vas bien ? Il est tard.
– Oui je vais bien, je suis sortie avec une amie.
Nous sommes allées au cinéma et le temps de
rentrer… Je haussais les épaules en faisant un geste
de la main. J’avais envie de faire autre chose
aujourd’hui.
Il hocha la tête.
– Je m’en suis douté quand j’ai vu que rien
n’avait bougé. Il avait l’air penaud. J’ai contrôlé si
tes affaires étaient toujours là et comme le temps
passait, je me suis demandé si tu avais un problème
ou un accident et puis il n’y avait pas de mot sur le
tableau.
Le demi-sourire était de retour, ironique à
souhait, contre lui cette fois-ci. Je le fixai
interloquée.
– Je suis sortie, depuis quand dois-je te prévenir ?
Je retins de justesse le : tu n’es pas mon père qui
arrivait dans ma bouche. Bien, ma fille, tu
progresses et une ânerie de non dite, une.
– Ce n’est pas habituel, se justifia-t-il, tu es
plutôt du style à te coucher tôt.
– Je suis habituellement tellement fatiguée que
même si je le voulais, je ne pourrais pas me coucher tard. Aujourd’hui j’ai fait une pause et pris du
temps dehors. J’en avais besoin.
– À cause de moi ?
Là j’hésitai entre le oui, tu me rends dingue et le
non, tu n’es pas le centre du monde ou alors un
peu ? J’optai pour ce dernier.
– Un peu, je ne comprends pas tout, nous nous
connaissons seulement par écrit et je n’étais pas
vraiment prête à te rencontrer pour de vrai et un
peu parce que Ada est ma seule amie ici et passer
du temps avec elle me fait du bien.
– Je comprends.
Il en avait de la chance, moi, pas grand-chose.
– Bon, maintenant que tu es rassuré et que tu
m’as vu vivante, la couche-tôt que je suis ayant largement dépassé son heure de coucher va aller
dormir.
Je faillis aller l’embrasser pour lui dire bonne
nuit, mais au secours, quelle gourde ! Je déviai
vivement pour attraper une tasse que je remplis
d’eau pour en faire quelque chose et je filai sans
plus attendre dans les escaliers.
– Bonne nuit Sophie, fit-il juste derrière moi.
Je me retournai d’un coup et mon visage finit
dans sa poitrine, ma tasse contre son ventre. Je
reculai, renversai tout et bredouillai une bonne nuit
gênée. Il souriait franchement, me fit un clin d’œil
et me laissa en disant :
– Si tu le demandes, je veux bien te faire un
bisou de bonne journée demain matin.
Il se moquait de moi, j’avais les joues en feu et
merde. Il se moquait de moi et je ne trouvais rien à
répondre. Je montai en écrasant chaque marche
pour bien montrer mon énervement, ce qui le fit
rire et me rendis encore plus énervée. Bref, il était
plus que temps que je dorme, au moins au fond de
mon lit, je n’allais pas faire ou dire de bêtises puis
je me rendis compte, il s’était inquiété et sans
comprendre pourquoi, j’en étais ravie.
Le lendemain, un mot sur le tableau me donna la
rage nécessaire pour faire en une journée ce que
j’avais prévu de faire en deux. C’est bien la rage,
ça permet d’avancer. Pourquoi étais-je de cette
humeur merveilleuse ? Le mot sur le tableau
disait : je n’ai pas osé te réveiller d’un baiser, tu
étais rentrée tard et au vu de tes ronflements, j’ai
pensé qu’il valait mieux que tu te reposes encore.
Bonne journée.
Ha, ha très drôle ! J’en avais mal aux côtes de
rire. Du coup, c’est en imaginant la tête du
comique nocturne que je lavais et frottais les
meubles stockés dehors. En levant la tête, je pus
voir que le clown avait presque fini de démonter le
toit. Demain tout serait prêt pour le neveu de
Suzanne. Youpi, comme ça mon colocataire à
l’humour défaillant se calmerait. Allais-je, oui ou
non lui répondre et que lui répondre ? La fatigue
avait eu raison de ma mauvaise humeur, mais je ne
voulais pas le laisser gagner comme ça. Je pris le
temps et notai : seul un prince charmant aurait pu
me réveiller d’un baiser, pas un fantôme. Bonne
nuit. Il comprendrait ou pas.
Le matin, je me levai courbaturée, tiens, ça
faisait longtemps. Une bonne douche plus tard, ma
deuxième tasse de café en main, je regardai sur le
tableau sa réponse : Je ne suis pas UN fantôme,
mais je veux bien être le tien ! Bonne journée, ma
belle au bois dormant.
Ok, Il avait gagné, car c’est en souriant que
j’ouvris aux ouvriers qui se présentèrent devant la
porte. Francis me dit :
– C’est sympa d’avoir avancé le travail, tante
Suzanne m’a fait promettre de venir cette semaine.
Cependant, j’ai un autre chantier en cours. Il faudra
que tu m’expliques comment tu as fait, sans
vouloir être impoli, tu ne ressembles pas vraiment
à une force de la nature.
Je ne répondis rien, mais il me faudrait penser à
remercier mon fantôme pas charmant parce que si
Francis n’avait qu’une semaine, l’opération
rénovation du toit aurait capoté. Ce que je n’avais
pas prévu, c’est l’énorme engin qui arriva peu après
et auquel il fallut faire de la place.
Malgré mes doutes, Francis et son équipe
travaillaient vraiment bien. Mémo personnel, faire
plus confiance aux dires de Suzanne. En fin de
journée, son équipe partie, Francis traîna pour
boire une bière et discuter un peu.
Il m’avait vu au cinéma avec Ada et me
demanda très sérieusement si j’avais choisi d’y
aller ou si Ada m’y avait traînée de force. J’allais
lui répondre sèchement quand j’aperçus son regard
pétiller.
Je fronçai les sourcils et demanda pourquoi ?
– Je la connais depuis son arrivée, me confie-t-il.
Elle était en classe avec mon frère. Sa réputation de
terreur est méritée crois-moi. Elle en a fait voir à
tous à son arrivée, une vraie rebelle.
J’en ris et lui répondis que non, j’aimais ce genre
de film et que je les avais déjà vus plusieurs fois et
que la seule chose que je pouvais reprocher à mon
amie, c’était cette extraordinaire énergie. Elle
m’épuisait parfois.
Il était parfaitement d’accord, nous avons parlé
de tout et de rien, soudain il me dit que sa tante
m’attendait pour manger samedi soir. Il avait failli
oublier, elle ne l’aurait pas pardonné. Il me fit un
clin d’œil puis me souhaita bonne soirée et fila
avant même que je puisse refuser l’invitation.
L’urgence pour le moment était de me couler
dans un bon bain chaud, le reste attendrait.
Le reste attendit plus que prévu, je m’étais
endormie. Je sortis de là alors que la nuit était déjà
tombée. Mince, j’avais trempé sacrément
longtemps et je mourrais de faim. Je me séchai
rapidement puis entourai ma serviette autour de
mes cheveux et filai à la cuisine mettre mon repas à
réchauffer, l’estomac gargouillant d’anticipation.
J’y pénétrai comme un courant d’air et me figeai
net.
Il était là, devant le micro-onde, un bol fumant à
la main et son regard, oh, mon Dieu son regard. De
surpris, il se fit curieux puis ravi ? Je le fixai et je
réalisai en voyant son sourire apparaître que j’étais
nue, une serviette enroulée sur ma tête comme seul
vêtement. Et merde, merde, merde…
Mes pieds firent un demi-tour tandis que mes
mains attrapaient le linge et le déplaçaient de ma
tête à mon corps. Les escaliers furent montés en 2
secondes, la porte de ma chambre claquée et c’est
tremblante que je m’y appuyai pour reprendre mon
souffle.
Non mais c’est pas vrai, il venait de me voir nue.
J’étais passée par tous les rouges connus pour finir
avec un qui en plus chauffait sur mes joues. Je
glissais le long de la porte et me pris la tête entre
les bras. Je ne suis pas pudique, mais pas
franchement à l’aise quand je suis nue. Je restai
assise contre la porte en me sermonnant. Il n’y
avait pas de drame, ce n’était rien, enfin, c’était pas
grand-chose et puis il n’avait rien dit, pensé, j’en
étais sûre, mais rien dit, c’était déjà ça de pris. Je
reprenais contenance petit à petit et le léger coup
donné contre ma porte me sortit de ma tornade de
pensées.
– Sophie ? Ça va ?
Mon nom était juste soufflé très bas, doucement,
presque un murmure. Il voulait juste me faire savoir qu’il était là.
– Oui ! J’arrive, un instant, dis-je.
Bon, finalement, il m’avait vu nue et puis ?
C’était un accident rien de plus. Reprends-toi, tu
n’es pas une nonne ! Lui peut-être, n’était-il pas
ermite ? Il n’a même pas fait un geste alors arrête
de baliser. Puis l’image me frappa, je l’imaginais
en nonne. Mais c’est pas vrai ! L’image de mon
fantôme en nonne flotta un moment dans mon
esprit et me permit de finir de me calmer. Le
ridicule ne tue pas et l’imaginer ainsi me permettait
de dédramatiser.
Arrivée à la cuisine, je vis que le bol était lavé,
posé sur l’évier et lui était assis sagement à table.
Je lui fis un petit signe de tête pour me donner
contenance. Je fouillai dans mon frigo et en sortit
un sandwich. Mon repas en main, j’allais m’asseoir
en face de celui qui n’avait rien dit depuis mon
arrivée.
– Bonsoir Sophie, dure journée ?
Il parlait tranquillement, d’accord, faisons
comme si rien ne s’était passé.
– Oui, épuisante ! Il a fallu faire de la place pour
la grue et je me suis endormie dans la baignoire.
Bien, ma grande, tu n’as même pas bafouillé, tu
as parlé normalement. Je fixai mon assiette, seul
moyen que j’avais trouvé de ne pas le regarder. Un
doigt vint se loger sous mon menton pour le soulever et ses yeux noirs cherchèrent les miens.
– Ne te prends pas la tête. Tu n’es pas la
première femme que je vois nue et je te promets
que tu ne risques rien !
Il avait un regard si sérieux et un sourire doux. Il
ne lâchait pas mes yeux y cherchant je ne sais quoi.
Je devais le prendre comment le : tu ne risques rien
? Je suis moche, c’est ça ? Ou il est gay ?
– Merci, mais je n’ai pas aimé la surprise.
Il sourit malicieux.
– Moi, oui et j’ai apprécié !
Il appuya ses dires d’un clin d’œil et me voyant
rougir, il redevint sérieux et dit :
– Parlons d’autre chose, donc la journée fut
fatigante, mais les travaux ont bien avancé.
– Oui, soufflai-je, le toit est démonté, plus vite
que je ne le pensais. Francis et son équipe ont bien
travaillé.
Il fronça les sourcils.
– Francis ?
– Oui, le charpentier ou je ne sais quoi, le neveu
de Suzanne, son entreprise est en ville.
– Et donc, les travaux dureront encore combien
de jours ?
Il y avait comme un agacement dans sa voix, lui
et sa sacro-sainte tranquillité !
– Demain, ils attaquent le remplacement. Francis
m’a promis que ça irait vite. Ils sont venus en
nombre pour finir au plus vite. Il est resté un moment
pour parler après sa journée, il m’a vu avec
Ada au cinéma et m’a raconté les bêtises qu’elle
avait faites plus jeune.
Je souriais à ce souvenir mais, quand je croisai
son regard, mon sourire disparut. Il semblait furieux et
je ne comprenais pas ce que j’avais bien pu
dire pour le mettre de cette humeur. Trop crevée
pour y réfléchir et surtout bien décidé à ne plus
réfléchir en ce qui le concernait, sinon j’allais
paniquer et probablement déménager ailleurs.
Encore une fuite et celle-là, je ne voulais pas la
faire donc tout était normal venant de lui. Je
biaisai.
– Je n’ai plus faim, je vais aller me coucher,
demain sera encore une journée compliquée.
Bonne nuit, Livius.
– Bonne nuit, Sophie.
Je sentis son regard me suivre jusqu’aux
escaliers et une fois dans ma chambre, je pris un
minuscule temps pour réfléchir à cet étrange
moment. Son humeur était si changeante que
j’avais du mal à suivre. Il devait avoir passé trop de
temps seul, puis son image en nonne revint à mon
esprit et je fus prise d’un véritable fou rire qui me
détendit et me permit de dormir sans rêve.
86
Chapitre 6
Francis était à l’heure et à la pause nous avons
discuté de mon arrivée et des bruits qui courrait sur
moi, alimentés par mon amitié avec Ada et des
différences entre ici et l’Europe. Discussion lancée
car se plaignait-il, mon café avait failli les tuer et
qu’Ada le buvait de la même manière. Je veux bien
reconnaître qu’entre un expresso italien et le jus de
chaussette servi dans le coin, la différence pouvait
surprendre, mais j’insistai, le mien était meilleur,
ils n’étaient que des mauviettes.
Je lui fis promettre de demander à Suzanne de ne
pas en faire trop, précisant que je ne mangeais pas
beaucoup et je ne buvais que peu d’alcool et lui
rappelant que je devais encore rentrer. Il me promit
de transmettre le message, mais précisa qu’avec sa
tante, je n’aurais pas d’autre choix que de manger
et boire. Au pire, il se ferait un plaisir de me
ramener puisqu’il serait présent ainsi que la moitié
de la famille ou je pourrais demander à Ada qui
venait elle aussi.
Voyant ma tête, il se mit à rire et fuit avant que
je ne puisse lui dire que non, je ne viendrais pas.
Une fois assez loin de moi, il me dit en criant :
– Tu as dit oui, alors tu viens.
Il était mort de rire. Je m’étais fait avoir. Mais
pourquoi avais-je accepté sans demander d’abord
ce qui était prévu ?
Le soir arrivait et la seule chose que je souhaitais
en ce moment était un bon repas suivi d’un dodo de
compétition. Je traînais des pieds en entrant dans la
cuisine, hésitai un instant et me fit des crêpes. Je
sursautai en entendant un bonsoir, lancé depuis la
porte. Mon colocataire était là, appuyé contre le
mur et n’avait pas exactement la tête des bons
jours.
– Ça sent bon, que prépares-tu ?
– Bonsoir, des crêpes, tu en veux ?
– Non merci, à plus tard, bon appétit.
Je répondis dans le vide un : merci bonne soirée.
Il n’était déjà plus là, à croire que de me croiser le
soir le dérangeait. Bon sang qu’est-ce qui m’avait
pris d’accepter sa présence ? En étant honnête, je
pense qu’une partie de moi était ravie de ne pas
être seule, dur de changer du tout au tout en si peu
de temps. La petite fille n’était jamais loin et faisait
des retours pas toujours agréables pour celle que je
souhaitais devenir.
Allez arrête, tu ne vas pas recommencer les
prises de tête, à table, mademoiselle Sophie et au
dodo !
Je ne l’ai pas revu. A vrai dire, je faisais
attention de ne pas traîner plus tard que les
journées d’été me le permettaient. Je filais dans ma
chambre avant que la nuit n’arrive. Je laissais des
petits mots, il y répondait et voilà, la situation me
convenait.
Les tuiles retrouvaient le toit, le bruit du marteau
ne m’avait pas vraiment dérangé, mon désagréable
fantôme semblait attendre que je sois
profondément endormie pour s’y mettre. Oui, bon
d’accord, il n’était pas si désagréable que ça. Il
faisait attention à moi, mais franchement il n’était
pas facile à cerner.
Le vendredi matin, la note sur le tableau disait :
le toit est presque fini, qu’as-tu prévu ? Sans signature, sans bonjour. Alors, j’avais bien le droit de le
trouver désagréable, non ? J’y avais répondu :
comme je sors samedi soir, je pense que nous
pouvons nous offrir un week-end tranquille, lundi
il faudra attaquer les fenêtres.
Soit, j’avais maintenant une cuisine remise à
neuf, une salle de bain de luxe, eh oui, j’avais bossé
pour, un toit qui ne fuyait plus, mais je n’avais
toujours pas changé les fenêtres. Les nouvelles
achetées par les anciens propriétaires attendaient
dehors et la cheminée ne servirait à rien si les
courants d’air persistaient. Mais ce soir je sortais et
franchement, j’en avais envie même si je craignais
un peu le nombre d’invités présent. Au matin
j’avais trouvé une note : amusez-vous bien avec
votre Francis. Mais que diable venait faire Francis
là-dedans ? Je répondais à l’invitation de Suzanne.
La journée s’étira, vraiment, beaucoup,
horriblement. Je me traînais d’un coin à l’autre
réfléchissant un moment à ce que je devais encore
faire, un autre à cette étrange colocation ou plutôt
au caractère de mon fantôme, réussissant à ne rien
faire de concret.
Je décidai de me préparer et de partir en ville.
J’envoyai un message à Ada, priant pour qu’elle
soit libre et abandonnais mon chantier, ma maison,
mon fantôme et je l’espérais mes interrogations.
Ada n’était pas libre, oh surprise. Je flânai donc en
ville, le lèche-vitrine reste une occupation comme
une autre.
À dix-neuf heures tapantes, une Ada survoltée,
normale quoi, me sauta dessus pour m’emmener
chez Suzanne, imposant de prendre sa voiture et
d’y arriver ensemble sans me laisser le temps de
répondre. Je suivis en soupirant, elle m’y traînait
en rayonnant, c’est donc avec des sentiments
complètement différents que nous sommes
arrivées, bien qu’elle m’ait assuré durant le trajet
que j’allais adorer.
Ada entra sans frapper, criant :
– Coucou, c’est nous.
Auquel une dizaine de voix répondirent. Mince,
mais ils étaient combien ? Une Suzanne en tablier à
petite fleur surgit devant moi, me prit dans ses
bras, me cassant sûrement deux côtes, me claqua
deux énormes et bruyantes bises sur les joues en
me souhaitant la bienvenue. Relâchée d’un coup,
de cette formidable étreinte, je faillis tomber à la
renverse. Je fus retenue par Francis qui murmura à
mon oreille.
– Suzanne est un peu démonstrative, tu vas t’en
remettre ?
Le ton était moqueur à souhait alors qu’il
m’attirait contre lui en me retournant pour me
claquer, lui aussi, deux énormes bises sur les joues.
Je rencontrais d’un coup, le mari de Suzanne,
leurs enfants, un frère de je ne sais plus qui, le
cousin de truc et un ami de la famille ou un
membre de la famille, une amie de cousin truc et
quelques autres personnes dont je ne compris ni le
lien avec les autres, ni d’où ils pouvaient bien
sortir. Je ne retins aucun nom, fus embrassée à
chaque fois et finis par me retrouver assise sur un
canapé avec une assiette de petits fours sur les
genoux. Étourdie, épuisée et pas vraiment sûre de
ce qui venait de se passer, je subissais les
conversations plus que je n’y participais.
Le reste de la soirée fut semblable, un peu
comme se retrouver à une fête de famille, mais pas
la sienne, où les repères sont inexistants et les gens,
trop heureux de vous y accueillir, vous noient sous
une tonne d’anecdotes dont vous ne comprenez
rien. Je serais ingrate de dire que je passais une
mauvaise soirée, car ce ne fut pas le cas, juste que
je me sentais un peu submergée par tant de paroles,
de gens et de nourriture.
À vrai dire, surtout de nourriture, Suzanne
remplissait mon assiette de tout, de beaucoup, tout
le temps. Elle semblait trouver que je devais
prendre dix kilos avant la fin de la soirée. Ada, à
ma droite, vidait régulièrement mon assiette. Je la
remerciais à chaque fois par une grimace de
soulagement. Je dois avouer que j’attendais le café
avec impatience bien que je craignais qu’il ne soit
que le jus de chaussette, habituel ici. Quel ne fut
pas ma surprise quand je vis arriver devant mon
nez un café dont l’arôme ne pouvait tromper, un
vrai café ! Je le fixai un moment puis en levant la
tête, je vis Suzanne me faire un sourire.
– C’est ce que tu appelles du vrai café, non ?
– Oui, il semble parfait, merci
– Tu vois, je t’avais dit, triple dose pour elle.
Je fixai Ada.
– Triple ? Mais, ils boivent de l’eau colorée ?
Mon air faussement effaré les fit rire aux larmes
et Suzanne finit par répondre.
– Ada aussi, aime le café trop fort.
Elle leva les yeux au ciel.
– Tu vois ce que j’ai dû endurer avant ton
arrivée. Ils étaient tous persuadés que je faisais
exprès de les contredire.
Alors que depuis que tu es là, ils savent que c’est
juste une différence, notable cependant, entre eux
et le reste du monde.
– Une vraie faute de goût d’ailleurs, ajoutai-je en
rigolant.
Ada opina de la tête, Suzanne et Francis
soupirèrent et le reste de la tablée se lança dans une
discussion animée sur les différentes habitudes
selon les régions. J’appris ainsi que Suzanne venait
d’une famille anglaise, que le cousin truc avait de
la famille en Australie et qu’en fait presque
personne ici, n’était natif du coin.
Je me sentais un peu moins perdue dans cette
assemblée, qui m’avait acceptée comme l’une des
leurs. Ada me souriait. Suzanne s’inquiétait que
j’ai assez mangé. Francis expliquait à son père ou
au mari de Suzanne ou à l’oncle machin, je n’en
savais rien, les travaux que j’avais déjà faits dans
ma maison. Celui-ci me félicitait en me demandant
ce que je devais encore faire et la soirée avançait.
Lancée dans une discussion animée avec
Francis, un mouvement avait attiré mon attention,
une ombre derrière la fenêtre, une ombre que
j’avais l’impression de connaître. Je fronçai les
sourcils pour comprendre. L’ombre avait déjà
disparu. Francis interprétant de travers mon
froncement de sourcil, me dit :
– Je sais que c’est beaucoup de travail, mais il
faut le faire, ta sécurité compte.
Je le fixai complètement perdue, mais de quoi
parlait-il ? ah oui, la cheminée…
– Je sais bien, il faut que je le fasse correctement,
mais je ne sais pas si j’arriverai à tout finir avant
l’hiver.
Il se lança dans une longue explication sur
l’importance du risque incendie, ouf, bien rattrapé.
Je perdis le fil de la conversation, perdue dans mes
pensées. Francis finit par décréter que j’étais trop
fatiguée et que je devais rentrer. Il héla Ada pour
qu’elle me reconduise et en quelques minutes
j’étais assise dans une voiture ceinture bouclée et la
tête remplie de faites attention, bonne nuit, à
bientôt, repose-toi ! Les joues encore vibrantes de
baisers plaqués avec force et les côtes douloureuses
d’étreintes énergiques, sans trop bien comprendre
comment j’étais arrivée là. Je trouvais Ada
épuisante, elle était calme et zen comparée au reste
des invités. J’étais épuisée.
Le retour se fit dans le calme habituel d’Ada,
elle parla non-stop.
– Alors tu vois, ils sont sympas non ? Je sais que
ça fait beaucoup en une fois, mais tu verras, tu t’y
feras. Suzanne t’attend samedi prochain. C’est
cool, non ? Comme ça, tu vas rencontrer tout le
monde. Enfin tous les amis de Suzanne et sa
famille. Tu seras plus vite adoptée. Ils t’ont trouvé
adorable. Tu fais déjà partie des habitants, tu sais,
pour beaucoup le boulot que tu as fait…
Je n’écoutais qu’à moitié, en partie parce
qu’affolée à l’idée de remettre ça dans une semaine,
en partie parce que inquiète, sans trop savoir
pourquoi de ce qui m’attendait à la maison.
Sortie du dernier contour, la vue de ma maison
dont la cuisine était éclairée, m’affola d’un coup. Je
criai presque à Ada de s’arrêter là, tout de suite.
Elle planta sur les freins et regardant de tous les
côtés, elle me demanda pourquoi.
– Il y avait un écureuil, fut la seule réponse que
je trouvais. Enfin, j’ai cru. Je crois que j’ai dû
m’endormir. Laisse-moi ici un peu d’air me fera du
bien.
– Tu en es sûre ?
– On y est presque, je t’assure que ça me fera du
bien.
Dix minutes plus tard, après avoir promis que, si,
j’avais besoin d’un peu d’air et que non, je ne traînerai pas et que oui, j’avais probablement oublié
d’éteindre les lumières. Dis trente fois merci et
bonne soirée, assuré que je viendrais samedi
prochain et que j’avais a-do-ré la soirée, je pus
sortir de la voiture.
J’attendais en faisant au revoir de la main qu’elle
fasse demi-tour avant d’avancer vers la lumière,
mais quelle idiote j’étais de ne pas avoir pensé que
mon colocataire pourrait être là. Il faudrait sortir de
ce secret tôt ou tard et tôt serait mieux pour mes
nerfs.
Alors que j’avançais dans le jardin, je le vis assis
sur les marches devant la cuisine. Il me fixait sans
rien dire. Arrivée à sa hauteur, je m’assis mal à
l’aise et je me mis à fixer les objets que la lumière
de la cuisine faisait apparaître sur le sol. Je sentais
toujours son regard sur moi puis un murmure.
– Alors, tu as passé une bonne soirée ?
– Oui, un rien étourdissante, mais la famille de
Suzanne est vraiment adorable. Je suis invitée samedi prochain.
– Je vois.
– Tu vois quoi ?
Il ne répondit rien et son regard se perdit dans le
vide.
– Tu vois quoi ? insistai-je
– Tu t’adaptes plutôt bien.
– C’est gentil, mais là j’ai plutôt l’impression
d’avoir survécu à un typhon.
Je me massais les côtes en souriant. Un typhon
de bisous et de câlins qui m’avait laissée tout
étourdie et pas complètement remise.
– Fait attention aux gens de la ville, ils ne sont
pas tous comme Suzanne.
– Parce qu’il y en a d’autre comme Suzanne ou
Ada ?
– Je disais juste que tout le monde ici, n’est pas
aussi amical qu’elles.
– Je pense bien mais…
– Mais tu verras bien, fais juste attention !
– Côté gens incorrects, je pense avoir un peu de…
enfin, j’en ai connu et je ne pense pas que, enfin…
pas Suzanne en tout cas.
– Sois prudente, c’est tout.
Lâché dans un souffle comme à contrecœur, une
petite phrase de rien du tout qui me fit du bien. Bon
sang, je m’étais attaché à lui au fil des jours et son
absence due à sa froideur et sa colère des derniers
temps m’avait plus blessée que je ne voulais
l’admettre alors cette petite phrase me faisait du
bien.
– Je tiens à toi aussi.
Je lui répondis en l’embrassant sur la joue. Je me
levai, filai à la cuisine. Avant même d’y parvenir je
sentis deux bras me saisir la taille, une tête se
nicher dans mon cou et deux lèvres remuer contre
ma peau. Un baiser doux, un soupir puis au creux
de mon oreille un souffle rauque.
– Va te coucher il est tard, petit ange.
Il m’avait embrassée juste en dessous de l’oreille
provoquant une pluie de frissons. Ses mains libérèrent mes hanches et alors que son corps
s’éloignait du mien, j’eus froid. Je me retournai
pour trouver la cuisine vide. Je restai là, ébranlée.
C’était quoi ça ? Non, pas le baiser, pas son comportement, mais ma réaction. Je suis pas idiote,
c’était clairement du désir, mais je ne voulais pas.
Je ne voulais pas ressentir de désir pour mon
fantôme, pas plus que pour aucun autre homme du
coin. Désirer quelqu’un c’est le bordel, ça me met
la tête à l’envers, m’empêche de réfléchir et je vire
stupide et soupirante, incapable de voir les défauts,
avalant les mensonges comme du petit lait et me
laissant berner, j’y étais déjà passée. Stop, stop,
stop, hors de question de… bien décidée à ne pas
me laisser aller, je filai sous la douche pour me
calmer parce que oui, mon corps lui, était un imbécile de première. Et, merde, je ne suis pas une
sainte ! Loin de là ! J’ai des besoins comme tout le
monde, mais je ne voulais plus avoir envie de,
enfin si, mais pas comme ça, pas maintenant, pas
lui.
Je ne le revis plus, le tableau noir reprit son
usage premier. Je notais le programme, il indiquait
ce qui était fait, je lui souhaitais bonne soirée, il me
souhaitait bonne journée. Mes nuits restaient compliquées, mon esprit l’imaginant devant ma porte,
elles n’étaient plus vraiment reposantes. Je
m’épuisais pendant la journée pour tenter de
dormir. Je m’épuisais pendant la nuit pour tenter de
ne pas penser, mais je tins bon.
Le samedi arriva comme un sauveur. J’allais
faire face à plusieurs ouragans amicaux, mais cela
me semblait plus calme et reposant que la semaine
qui venait de passer. Je ne fus pas déçue. Il y avait
encore plus de monde, dont bien sûr, je ne retins
aucun nom, trop à manger, merci Ada, beaucoup
de bruits, de rires et une Suzanne inquiète de ma
petite mine. Mes joues et mes côtes subirent les
assauts affectueux de tout le monde à l’arrivée
comme au départ.
Je rentrai pour trouver la lumière de la cuisine
allumée, mais personne ne s’y trouvait. Un mot sur
le tableau me souhaitait une bonne soirée et une
bonne nuit, c’était la seule trace de mon fantôme.
Les semaines se suivirent sur le même modèle
ou presque. Mon cerveau reprenait le dessus, mes
nuits se firent plus calmes, sans ruminations
interminables sur mon colocataire et je pus me
reposer vraiment.
La cheminée fut inspectée, réparée et attestée
sans danger par un ami de Francis, David qui
m’invita à sortir à chacune de ses visites. Il reçut la
même réponse que celle donnée à Francis au cours
des derniers samedi : merci, mais non merci.
J’allais finir par être taxée de pénible ou de vieille
fille frigide. Ada fut d’une aide précieuse en
précisant à tous les invités de Suzanne, le samedi
suivant, alors que Francis se montrait insistant,
que, vu mon passé, un homme n’était pas une
urgence pour le moment. Ils en conclurent que
j’avais eu une grave déception, ce qui n’était pas
faux, ce qui amena Francis à s’excuser de son
insistance et à clore une fois pour toute, le sujet.
Sauf que si je m’en étais remise et que j’aurais
pu faire de la place à un nouvel amant, même si je
ne désirais ni David, ni Francis. Parce que pour le
moment la situation n’était pas aussi simple que si
mon fantôme n’existait pas.
L’automne s’installa, les journées raccourcissant,
il me devenait de plus en plus pénible de me
coucher avant le soleil. Il fallait trouver un autre
accord au moins avant l’hiver. Le tableau noir se
vit promu médiateur. Je le couvrais de : il faut que
l’on parle, formulés de toutes les manières possibles et imaginables, auquel étaient répondu des :
de quoi, sans autre commentaire.
Je tentai une autre approche en la jouant claire et
nette : « qu’allons-nous faire cet hiver, les jours
raccourcissent et il serait bien que l’on trouve un
moyen de cohabiter ? » à quoi me fut répondu un :
« ça ira », laconique.
Mon colocataire avait coupé suffisamment de
bois pour chauffer la maison, au moins plusieurs
hivers ou lors d’une mini glaciation, nettoyé le
jardin de tout ce que j’y avais stocké et l’avait
parfaitement rangé dans la cabane en bois qu’il
avait construite. J’avais quant à moi, fini de
changer les fenêtres et repeint le salon et une partie
des chambres. Un canapé avait fait son apparition
ainsi qu’une télévision et surtout d’un lecteur
DVD. L’installation de ma super bibliothèque était
en cours, car à force de me coucher avant le soleil,
j’avais fini par dévaliser la petite librairie du coin,
étonnant…
La maison perdait petit à petit son air de maison
hantée et prenait doucement l’apparence du foyer
que j’avais vu en elle.
Je laissai tomber les tentatives de discussions en
septembre. Finalement, si nous devions nous
croiser, arrivera ce qui devait arriver. Les jours
devenant de plus en plus courts, je refusais de me
ranger dans ma chambre de plus en plus tôt. Je
l’annonçais sur le tableau, n’y trouvai aucune
réponse le lendemain, excepté le “bonne journée”
habituel.
Je m’intégrais beaucoup, grâce à Suzanne, un
peu à contre-cœur à cause de mon fantôme. Je
commençais à retenir les visages, quelques noms,
pas beaucoup, je l’avoue. Je saluais gaiement les
gens en ville, sortais de plus en plus le soir et me
fis une nouvelle amie.
Elle travaillait dans une boutique qui vendait des
articles artisanaux. Boutique ouverte en saison et
qui pratiquait la vente à la tête du client. Je
m’explique, un prix pour les touristes, un pour les
habitants, un autre pour les habitués. Il valait
mieux y arriver avec quelqu’un de connu du
propriétaire ou de la vendeuse, ce que j’appris plus
tard.
La première fois que j’y entrai, je craquai
littéralement pour un tapis aux couleurs vives,
remplis de dessins stylisé d’animaux du coin.
Quand je demandais le prix, je pâlis. Non, mais je
devais vendre un rein pour l’avoir ? Je ne l’achetai
pas, mais pris une petite lampe dont le prix me
sembla plus correct. J’y retournai plusieurs fois et
finis par engager la conversation avec la petite
rousse derrière la caisse. Elle se nommait Théa et
avait appris depuis peu que je n’étais pas une
touriste. Elle était rouge de la tête aux pieds quand
elle me présenta ses excuses pour le prix demandé
lors de mes achats précédent. C’est ainsi, que
j’appris qu’en ville les touristes, comment dire, on
les saignait volontiers alors qu’on faisait attention à
ne pas exagérer avec les gens du coin. Ce qui
expliquait pourquoi Ada m’avait traînée partout en
me présentant comme une amie.
Les prix baissèrent sérieusement après notre
discussion et je repartis avec le tapis qui soudain
était tout à fait dans mes moyens. J’eus même droit
à une remise importante en guise d’excuse. Tapis
et lampes voyagèrent de la boutique à la maison
suivit par un couvre-lit en patchwork, livré un mercredi, par une petite rousse survoltée comme tout le
monde ou presque ici.
Elle resta manger puis revint le mercredi suivant
puis Ada pris le temps de se joindre à nous puis le
mercredi soir fut le repas copine de la semaine.
Finalement, les habitudes se prenaient vite ici sauf une …

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7 commentaires sur “Tout est normal”

    1. Je me suis aperçue que je vous avais répondu, par mail, comme si vous aviez lu le lire en entier, ce qui n’est pas la cas.
      Donc la raison du ! : c’est un des fils rouge de la série
      Et celle du ? : parce que même si l’histoire commence comme un morceau de vie très banal, la suite ne l’est pas.

      1. Oui en effet j’avais vu par mail mais parait-il c’est seulement au premier commentaire.
        Effectivement je ne vous ai pas encore lu en entier mais j’étais curieuse pour le titre. Par contre, même si je vois que pour vous cela a un sens, je trouve que le doublon ne fait pas joli pour un titre mais ce n’est que mon avis.

          1. Dès que je peux je lirai votre oeuvre mais pour l’instant, j’essaie de comprendre le site et j’ai commencé aussi à poster un peu, juste pour donner un avant goût de ce que je fais. Ce n’est par contre qu’un début.

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