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5 - 7 minutes de temps de lectureMode de lectureMachiavel doit-il être considéré avec méfiance ou comme une source d’inspiration ?

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Machiavel a apporté une révolution à la pensée politique occidentale en remettant en question l’existence de l’éthique, qu’il considérait comme une tentative des faibles pour limiter le pouvoir des forts. Cette notion soulève une question fondamentale : les tyrans lisent-ils ? C’est une interrogation qui mérite une exploration approfondie. Nous savons qu’Hitler gardait « Le Prince » de Machiavel près de son lit, et que Mussolini, Napoléon et Staline le considéraient comme une référence incontournable. Le terme « machiavélique » s’est depuis répandu dans toutes les langues comme synonyme de perfidie et de manque de principes, en grande partie à cause de la célèbre maxime « la fin justifie les moyens ». Cette réputation conduit beaucoup à croire que l’œuvre de Machiavel se consacre à la philosophie du mal, de l’opportunisme et de l’autoritarisme, au détriment de l’éthique. Mais est-ce vraiment le cas ? Et si oui, quel est le type de mal évoqué ? Pourquoi ce livre a-t-il marqué un tournant dans la pensée politique occidentale, au point que son auteur, Machiavel, soit souvent qualifié de père de la science politique moderne ? Non seulement il a influencé les politiciens, mais également les artistes, les poètes et les écrivains.

Dans cet essai, nous ne nous attarderons pas sur le contenu précis de l’œuvre, déjà largement discuté, mais nous nous focaliserons sur sa spécificité et son importance historique et philosophique. Nous tenterons également de répondre à une question cruciale : Machiavel doit-il être considéré avec méfiance ou comme une source d’inspiration ?

Pour comprendre pleinement l’impact de cet ouvrage et les controverses qui l’entourent, il est crucial de saisir le rôle de Machiavel. Au-delà de sa simple facette d’homme politique et de diplomate italien prodiguant des conseils aux dirigeants, Machiavel a profondément questionné les fondements de la philosophie politique occidentale. Il a remis en question le lien entre éthique et politique, une relation longtemps établie par les philosophes grecs et romains, comme en témoignent les œuvres telles que « La République » de Platon et « L’Éthique » d’Aristote. Alors qu’Aristote insistait sur l’intégrité du système politique en lien avec une vie vertueuse et éthique, Machiavel a radicalement bouleversé cette vision, la jugeant contradictoire. Selon lui, un homme politique accompli ne peut être moral, mais plutôt l’inverse. Machiavel rejetait l’idée que l’éthique ou toute forme de métaphysique, qu’elle soit religieuse ou non, garantissait le succès. C’est ainsi que certains historiens le situent dans la tradition sophistique. Les Sophistes de l’Antiquité considéraient en effet la force comme une vertu des grands hommes. Cette conception transparaît chez Platon, lorsque Socrate, dans un dialogue audacieux avec le Sophiste Thrasymaque, interroge la notion de justice. Thrasymaque répond alors que « la force est le droit et la justice est l’intérêt du plus fort ». De même, le Sophiste Calliclès rejette l’éthique, la qualifiant de tromperie inventée par les faibles. Cette idée sera reprise par Nietzsche, affirmant que l’éthique est une invention des faibles pour contraindre les forts.

Cette perspective s’oppose radicalement aux préceptes moraux véhiculés par la religion. Cependant, le pouvoir a souvent été exercé sous le couvert religieux tout au long de l’histoire politique. Pourquoi donc Machiavel a-t-il insisté sur la séparation entre éthique et politique, ou entre religion et politique, plutôt que d’employer la religion au service de la politique ? La réponse réside dans le contexte historique de l’époque de Machiavel, celle de la Renaissance émergeant à Florence en Italie. Ce mouvement culturel, porté par une tendance humaniste visant à élever l’homme et ses capacités à un niveau de perfection, a remis en question les fondements théologiques traditionnels. Machiavel a saisi cette opportunité pour plaider en faveur de la séparation entre religion et État. Face à la corruption de l’Église de son époque, il estimait que c’était à l’homme, plutôt qu’à une autorité divine, de déterminer le bien et le mal.

Dans cette perspective, Machiavel a identifié la vertu dans le pouvoir et la force, les considérant comme des instruments servant les intérêts humains. Ainsi, il a non seulement contesté, mais renversé les préceptes de l’éthique occidentale, trouvant la vertu dans des traits tels que la puissance, la force, la ruse et même l’hypocrisie, tandis qu’il voyait le mal dans la sincérité et l’intégrité. Dans cette optique, Machiavel loue l’ingéniosité et la ruse, appelant les dirigeants et les tyrans à cultiver ces qualités. Cependant, il critique également ceux qui adoptent ces caractéristiques de manière excessive et simpliste. L’interprétation de son œuvre varie selon les individus et dépend souvent de leur position politique. Machiavel ne prône pas simplement le mal pour le mal, mais cherche plutôt à guider les dirigeants vers un équilibre subtil entre l’usage nécessaire de la force et la réalisation de la grandeur historique. Il soutient que le politicien ne peut se permettre d’être trop scrupuleux. Le tyran doit inspirer à la fois l’amour et la crainte, et agir avec discernement et intelligence, combinant habilement la coercition et la séduction.Toutefois, Machiavel condamne fermement l’usage gratuit de la violence et de la répression, soulignant que ceux qui s’y adonnent de manière non nécessaire se condamnent à leur propre chute. Ce mal, selon lui, n’est ni futile ni absurde, mais plutôt un art subtil de la stratégie politique, imprégné de nuances psychologiques. Ainsi, on reconnaît en Machiavel l’un des précurseurs dans la compréhension des motivations agressives de l’homme, une notion qui sera plus tard explorée par Freud dans le domaine de la psychanalyse.

Nous n’avons pas encore achevé cette analyse sans mentionner quelques citations et idées de son livre. Machiavel, dans ses écrits, souligne l’importance pour un prince de posséder à la fois la force du lion et la ruse du renard. Le lion, sans ruse, tombe facilement dans les pièges, tandis que le renard, sans force, ne peut faire face seul aux loups. Ainsi, les dirigeants doivent être à la fois rusés pour naviguer dans les pièges et puissants pour dissuader les menaces, car celui qui ne comprend que la force brute manque l’essence même du leadership.

Il existe un consensus général selon lequel de nombreux dirigeants n’ont retenu de Machiavel que l’idée du lion, utilisant la violence gratuite dans l’espoir de maintenir un contrôle éternel sur leurs peuples. Cependant, ces dirigeants ont rapidement découvert que les peuples ne se contentent pas de réagir à la tyrannie, à l’injustice et à la répression, mais qu’ils rejettent également la bêtise, l’impulsivité et le manque de ruse et d’intelligence.

Nous tenons à souligner que nos propos ne sont en aucun cas une apologie de la tyrannie, de l’injustice ou de la répression, que nous condamnons tous fermement. Nous aspirons à nous en libérer en utilisant la raison, l’action politique, l’humanité et l’éthique comme nos armes, malgré les nombreuses adversités de ce monde.Finalement, une chose est sûre : sa pensée continue de nous interpeller et de nous questionner sur la place du pouvoir et de la morale dans nos sociétés.

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bookirama.com
Administrateur
30 jours il y a

Merci pour le partage !
Passionnant débat entre Socrate et Calliclès !
En fin de compte le plus fort n’est ni le plus fort physiquement, ni le plus intelligent, ni même forcement celui qui arrive à mettre le plus grand nombre de son coté.
Mais bien celui qui arrive à s’adapter comme le disait Darwin.
Je pense que Nietzsche en avait conscience, quand il pointait du doigt la morale d’esclave qui à prônait l’éthique en valeur suprême, je pense qu’il pointait avant tout le nivellement vers le bas que cette morale influe.

Dernière modification le 30 jours il y a par bookirama.com
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