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160 - 223 minutes de temps de lectureMode de lectureSaga Cabale Prémices tome 1.1

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1 Mégère

Mégère à la maison, colère à mauvaises raisons.

Ce matin, je me rends compte que j’ai dix-sept ans, bientôt dix-huit ans, que je pars à la fac de Boston : Harvard. Allongé dans mon lit, ma vie défile devant mes yeux. Je n’ai rien oublié depuis mes six ans, l’âge des premiers souvenirs.

Ma mère, Ariane porte plus d’attention à Max, mon petit frère âgé de cinq ans. Quand mon père est absent, elle me punit dans ma chambre pour se débarrasser de moi. Elle ne montre aucun geste tendre ou d’affection, n’écrit pas un mot gentil. Je ne vois jamais un regard attendri envers moi comme elle peut le faire pour Max. Chaque jour, le même rituel s’impose et celle-ci semble se complaire dans ce rôle. Elle me dépose à l’école et part sans me tenir dans ses bras, ni déposer un baiser sur mon front. Elle n’agit pas comme les autres mamans peuvent le faire auprès de mes amis. Je la regarde s’éloigner lorsque la maîtresse me prend la main.

   — Dylan, viens avec moi.

Mademoiselle Tamara est plus gentille que ma mère. Elle sèche mes larmes et me prend dans ses bras pour me consoler. Elle me redonne confiance et le sourire.

   — Va jouer.

J’aime aller à l’école et retrouver mon meilleur ami Jimmy. Le soir, ma mère ne m’aide jamais pour faire mes devoirs. Elle n’a pas la patience de le faire avec moi sauf mon père quand il est présent à la maison. Je déteste lorsqu’il part longtemps en mission parce qu’elle me stresse et me montre de l’animosité. Afin de ne plus voir son visage en colère, je cours me réfugier dans ma chambre pour me protéger et me cacher sous mon lit. Je mets mes mains sur mes oreilles pour ne plus l’entendre hurler. Pourtant je l’aime, mais pas elle. Pourquoi ?

A huit ans, les cris de ma mère à mon encontre m’atteignent. Elle ne cesse jamais de me disputer sans raison apparente. Je ne sais pas comment agir avec elle. Quand elle me regarde, je baisse les yeux pour éviter de me faire sermonner et la fuis pour ne pas être puni. Pourtant, je travaille bien à l’école. J’essaie de lui faire plaisir en confectionnant des cadeaux pour elle, mais rien ne la touche. Elle ne me souhaite jamais mon anniversaire, elle ne fait pas de fêtes avec grand-père et grand-mère. Pour Noël, je fabrique comme mes camarades une carte pour papa et maman. Fier de mon travail, je les présente en ce grand jour espérant que ça leur fera plaisir. Mon père l’ouvre et me serre dans ses bras, souriant et reconnaissant. Ma mère découvre mon présent, mais elle ne sourit pas et n’agit pas comme papa qui remarque ses agissements. Elle le pose sur la table et s’éloigne dans la cuisine.

   — C’est très beau ce que tu as fait pour ta mère, me dit-il se forçant à sourire.

Elle est plus chaleureuse avec Max qui la rend heureuse. Toute la journée, assis dans le salon, j’attends qu’elle me félicite pour mon cadeau, mais elle n’en fait rien. Le soir venu, mon père me met au lit et pose un baiser sur mon front avant que je m’endorme.

Le lendemain, mon cadeau est dans la poubelle. C’est blessant et ça m’atteint. Papa repart en mission pendant deux mois, ses valises sont déposées dans l’entrée. Sans lui, maman s’en prendra encore à moi, mais je n’en parle pas pour qu’il ne s’inquiète pas. Ce matin, je me lève plus tôt que prévu. Je m’approche de lui pour le serrer dans mes bras avant qu’il s’en aille.

   — Je vais vite revenir, me promet-il.

   — Juré ?

   — Oui. Sois sage avec maman.

Dès que je la regarde, elle croise les bras, la peur me tenaille. J’ai la frousse de me faire disputer après le départ de papa. Il prend ses affaires, les met dans le coffre de la voiture. Avant de partir, il nous serre Max et moi dans ses bras, puis maman. Dès qu’il n’est plus là, je me réfugie dans ma chambre et me cache sous le lit avant qu’elle me crie dessus. Je mets mes mains sur mes oreilles, mais elle entre soudainement.

   — Sors de ta cachette et prépare-toi !

Face à ma désobéissance, elle m’attrape sous le lit en me remuant comme un épouvantail et ouvre le robinet d’eau froide en m’y jetant. Mon pyjama est trempé, je grelotte.

   — Dépêche-toi ! hurle-t-elle.

Elle referme la porte de la salle de bain si brutalement que les meubles et les murs en tremblent. J’obtempère rapidement parce que j’ai froid. Même si l’eau chaude me réchauffe, je retiens mes larmes. Pendant toutes les vacances, maman ne me parle pas. Elle est méchante avec moi, me punit et me crie dessus.

A la rentrée, je suis impatient de retourner en classe pour retrouver Jimmy et mes amis. La maîtresse est plus gentille. Elle me rend mon sourire, m’encourage, sa voix est douce et chaleureuse. L’école est mon refuge ce qui m’éloignera de ma mère. Je ne parle jamais d’elle. Chaque jour qui passe, elle me montre qu’elle ne m’aime pas et me dispute, mais je ne réponds jamais. Je garde pour moi ce qu’elle me fait, mais ce matin, je ne me sens pas bien. J’ai mal au ventre. Au petit-déjeuner, elle crie sur moi parce que je suis malade. Elle m’emmène ensuite à l’école sans me rassurer. J’entre dans la classe et m’assois à ma place. J’ai de plus en plus mal au ventre. J’ai chaud aussi, très chaud. La maîtresse le remarque et touche mon front.

   — Tu es brûlant. Je vais appeler ta maman.

   — Non, pas maman. Pas elle.

   — Dylan, tu es malade.

Elle me prend dans ses bras pour m’emmener à l’infirmerie et décide d’appeler le médecin. Maman n’a pas répondu au téléphone. A l’hôpital, une dame que je ne connais pas reste près de moi. Ma grand-mère entre dans ma chambre et me serre dans ses bras.

   — Je vais rester avec toi.

Je ne veux pas voir ma mère. Le stress me submerge par sa présence et son regard haineux. Ça m’intimide, mais je surmonte grâce à la bienveillance de ma grand-mère.

   — Où est papa ?

   — En mission.

   — Je veux le voir.

Et toutes les larmes de mon corps m’échappent. Le médecin entre et décide de me soigner et m’emporte au bloc pour une appendicite. Ma grand-mère m’accompagne, ne quittant pas mon chevet. Les infirmières sont gentilles, me soignent et me rassurent. Je vois un gros masque s’approcher de mon visage. Je m’endors sereinement.

A mon réveil, je suis dans une chambre à l’hôpital. Papa est assis près de moi. Malgré la douleur, je saute dans ses bras.

   — Dylan, je suis là.

Mon père passe sa main dans mes cheveux et me garde sur ses genoux.

   — Qu’est-ce que je fais ici ?

   — Tu es malade. Le médecin t’a soigné. Tu vas guérir.

   — Je suis désolé, papa.

   — Ce n’est pas de ta faute, me répond-il dans l’incompréhension.

Il est beaucoup plus gentil et patient que maman qui entre dans ma chambre. Je regarde cette femme que je déteste et qui m’apporte des vêtements, puis papa, inquiet.

   — Est-ce que tu vas rester ?

   — Maman va rester.

   — Non, pas elle. Toi.

Cherchant à comprendre mes propos, mon père s’en retourne sur ma mère qui garde le silence, puis ressort rapidement avec Max comme si elle voulait fuir quelque chose ou ne pas se justifier. Il semble perdu dans ses pensées lorsque ma grand-mère entre dans ma chambre, en souriant.

   — Comment tu vas ?

   — Mieux maintenant que papa est là.

Elle observe mon père qui ne réagit pas, sans vraiment comprendre ce qu’il se passe. Ses absences répétées l’obligent à s’éloigner de la maison. Aussi, il fait confiance à ma mère sans réellement se préoccuper de son comportement ou lui poser des questions.

   — Pierre, il y a quelque chose qui ne va pas quand tu n’es pas là, s’adresse-t-elle à lui inquiète. J’ai retrouvé Dylan à l’hôpital. Ariane ne s’est pas déplacée. Le médecin a dit qu’il est stressé. Sa maîtresse a remarqué qu’il y a un problème. Tu dois lui parler.

   — Il ne s’est jamais plaint.

   — Il n’y a pas que ça et tu le sais. Ouvre les yeux ! Elle ne fait jamais une fête d’anniversaire pour lui. A Noël, elle l’a ignoré. Ça suffit ! s’indigne ma grand-mère.

Face aux arguments de ma grand-mère, mon père m’oblige à le regarder dans les yeux, comme s’il cherchait désormais à comprendre ce qu’il se passe pendant ses absences répétées.

   — Dylan, est-ce que tout va bien à la maison avec maman quand je ne suis pas là ?

Il me fixe, attendant ma réponse. Confiant envers lui, je hoche la tête négativement les larmes aux yeux. Il me garde dans ses bras et soupire de désespoir.

   — Maman te frappe ?

Je hoche à nouveau la tête négativement.

   — Elle te crie dessus ?

Je hoche la tête positivement.

   — Qu’est-ce qu’elle fait encore quand je ne suis pas là ?

   — Elle me punit aussi. Puis elle me met sous la douche et ouvre le robinet d’eau froide pour que je me dépêche.

Maman entre dans la chambre comme si elle avait entendu mes confessions. De peur, je me recroqueville sur mon père après lui avoir dit la vérité. Il passe ses bras autour de moi pour me protéger. Face à mes aveux, il la dévisage.

   — Maman, dit-il, garde Dylan et Max. Ariane et moi devons nous parler.

Ma grand-mère me prend dans ses bras et allume la télé pour Max tandis que papa et maman s’éloignent. Pendant quelques minutes, grand-mère s’occupe de nous, gentille, souriante et patiente. Il revient ensuite dans la chambre avec elle qui n’a pas beaucoup changé. Elle reprend Max avec elle et repart sans un mot supplémentaire, sans poser un baiser sur mon front comme si je lui étais allergique. Je me pose des questions.

   — Je vais rester avec toi, me dit mon père.

Malgré ce qu’il vient de se passer et le départ de ma mère sans montrer le moindre signe d’attention, je souris comme un enfant qui vient d’avoir son cadeau de Noël. Il va rester avec moi toute la nuit. Il passe sa main dans mes cheveux, conscient que je suis heureux.

   — Quand tu repars ?

   — Pas maintenant. Je vais rester quelques jours avec toi.

Et là, mon cadeau de Noël et mon anniversaire viennent d’arriver. Mon père remarque ma joie. Je me réfugie dans les bras de papa qui m’aime, contrairement à maman.

   — Cesse de gigoter comme une girouette et repose-toi. Tu sortiras plus vite.

   — Quand je sortirai de l’hôpital, tu resteras à la maison ?

   — Oui.

Le soir, je m’endors sereinement avec papa à côté de moi. Toute la nuit, je sens sa présence et sa bienveillance. Je me sens mieux, le stress a disparu, les douleurs au ventre aussi.

Ce matin, lorsque je me réveille, je découvre papa à côté de moi, me veiller, mais il demeure pensif.

   — Comment tu vas ?

   — Mieux. Je suis content que tu sois présent.

Il sourit face à mon aveu, mais il devra repartir en mission ce que j’appréhende déjà en restant avec maman. Le médecin entre dans ma chambre et parle avec lui. J’écoute discrètement, mais je comprends que je sortirai demain. L’infirmière prend ma température en me souriant.

   — Tu vas mieux ?

   — Oui. Quand je pourrai retourner à l’école ?

   — Dans quelques jours, me répond le médecin en riant.

Toute la journée, papa reste pour s’occuper de moi, patient et gentil contrairement à maman. Max entre dans ma chambre avec elle qui me dévisage, gardant toujours une attitude froide, distante et méprisante.

   — Pierre, ne m’en veux pas.

   — Pas maintenant, lui répond-il en colère.

Mon père est ferme et définitif, maman ressort avec Max lorsque grand-père et grand-mère me rendent visite ainsi que Jimmy, accompagné de sa mère. Ce soir encore, papa reste avec moi. Nous jouons aux cartes. Il m’accorde du temps que maman ne fait jamais, puis il m’oblige à dormir.

Le lendemain, le médecin me permet de sortir de l’hôpital. Je peux reprendre l’école dans quelques jours. Papa entre dans la maison avec moi tandis que Max est déjà parti en classe. Immédiatement, je file dans ma chambre sans saluer maman lorsque je la croise dans l’entrée. Je me suis détaché d’elle ce qui n’a pas échappé à mon père.

   — Tu te rends compte qu’il t’évite ! lui reproche-t-il.

Pour ne pas entendre leur dispute, je m’enferme dans ma chambre. En jouant aux jeux vidéo, je ne la gênerai pas. A midi, papa vient me chercher pour manger. Quand il est là, maman ne me crie pas dessus, mais que se passera-t-il quand il repartira ?

   — Est-ce que je pourrais aller à vélo chez grand-père et grand-mère quand j’irai mieux ?

   — Oui, me répond papa. Ils vivent près d’ici.

Une idée se dessine dans mon esprit. Comme maman ne m’aime pas, j’irai chez mes grands-parents quand il sera parti en mission. Je termine mon repas alors qu’ils ne se parlent pas. Il l’ignore.

Après être resté quelques jours à la maison, papa repart en mission. Il me serre dans ses bras, puis Max. Il la regarde, mais il ne lui dit pas au revoir. C’est la première fois. Il monte dans la voiture et disparaît dans les rues de la ville. Alors que je retourne à l’intérieur, maman m’observe, mais avant qu’elle me dispute, je m’enferme dans ma chambre. J’attends, assis en tailleur au pied de mon lit. Elle n’entre pas en colère, elle ne crie pas. La porte reste fermée. Tout est calme dans la maison. Je sais qu’il est l’heure d’aller à l’école. Je prépare mon sac, enfile ma veste et descends dans l’entrée. Elle est là, s’occupant de Max. Sans un mot de sa part, je la suis jusqu’à la voiture pour partir. Elle me laisse en silence, sans déposer un baiser sur mon front. Elle n’a pas changé. La maîtresse m’accueille en souriant. Ce que j’aimerais l’avoir comme maman. Après ma journée à l’école, c’est à nouveau ma mère qui se présente. Elle m’observe, en silence, sans sourire. Dès que j’entre, je pars dans ma chambre. Le téléphone sonne. Elle décroche, puis parle.

   — Il va bien.

Papa appelle. C’est bien la première fois. Je descends les escaliers sous le regard assassin de maman. Je prends le téléphone sous sa surveillance, comme si elle guettait ce que j’allais dire afin de ne pas lui nuire.

   — Papa ?

   — Comment tu vas mon grand ?

   — Ça va.

   — Et avec maman ?

   — Comme d’habitude.

   — Elle crie ?

   — Non, pas cette fois-ci.

Mon père est devenu méfiant vis-à-vis d’elle. Après un silence, il soupire.

   — Qu’est-ce qu’elle fait ?

   — Rien.

Et voilà. La vérité est dite. Elle ne crie plus, elle est indifférente, sans prononcer le moindre mot gentil.

   — Quand rentres-tu ?

   — Dans un mois, me répond-il.

Et je suis déçu. Il faut attendre un mois pour qu’il revienne de sa mission. Je repose le téléphone et repars dans ma chambre. Et là aussi, les habitudes n’ont pas changé.

A l’école, on prépare les cadeaux pour la fête des mères. Je m’applique à le confectionner souhaitant de tout mon cœur qu’il lui plaise. La maîtresse nous aide quand c’est difficile. Ils sont ensuite emballés pour l’offrir ce dimanche à maman. Impatiemment, j’attends ce jour. Elle préparera le repas. Papa sera présent ainsi que grand-père et grand-mère. J’ai hâte. Comme il m’a permis d’aller en vélo chez mes grands-parents, j’y vais dès que je le peux. Grand-mère m’accueille toujours avec des cookies faits maison et un grand verre de lait. Avec grand-père, je vais dans son abri de jardin pour regarder le travail qu’il accomplit. Ils sont patients avec moi et me parlent contrairement à maman.

   — Est-ce que je pourrais dormir chez vous ?

   — Quand tu veux, me dit ma grand-mère. La maison est assez grande et on peut te faire ta chambre.

Elle me donne un cookie. Je me souviens de sa présence à l’hôpital quand j’ai été malade. Je me sens mieux avec elle qu’avec maman.

Le jour de la fête des mères, la famille est réunie. Papa est présent avec mes grands-parents. Dans le salon, Max donne son cadeau à maman qu’il a confectionné à l’école. Elle l’ouvre de bon cœur, heureuse, puis elle le serre dans ses bras en le remerciant. A mon tour, j’offre le mien à ma grand-mère ce qui les surprend tous.

   — Ce n’est pas à moi que tu dois l’offrir, me dit-elle.

   — Je l’ai fait pour toi.

   — Pourquoi ?

   — Parce que tu es venue à l’hôpital, puis je sais que tu ne le jetteras pas à la poubelle comme maman l’a fait avec mon cadeau à Noël. Prends-le.

Bien que surprise, ma grand-mère l’accepte de bon cœur et me serre dans ses bras. Ce que je ne trouve pas chez ma mère, je le retrouve auprès de ma grand-mère. Mon père est furieux contre maman, comprenant que la situation ne s’améliorera pas. Honteuse, elle fuit dans la cuisine. Assis à la table de la salle à manger, je l’observe fulminer, mais je sais que ce n’est pas forcément pour la méchanceté dont elle a fait preuve envers moi, mais pour le cadeau que j’ai offert à ma grand-mère et la vérité que je n’ai pas cachée. A mon tour, je lui fais du mal comme elle m’en fait. Elle s’aperçoit que je l’observe. Nos regards se croisent. Ses yeux s’obscurcissent inéluctablement. La guerre silencieuse qu’elle menait est terminée. Elle va se venger à nouveau. Je le sais, mais je peux me réfugier désormais chez mes grands-parents. Je suis plus grand, plus confiant contre ma mère. Papa est silencieux depuis que j’ai offert mon cadeau de fête des mères à ma grand-mère. Que peut-il dire ou penser face à mon geste ? Pour lui, je ne suis qu’un gamin de huit ans qui laisse parler son cœur. Et c’est vrai. Je ne cache plus mon animosité envers cette mère qui me déteste et qui me rejette. Je le sais maintenant même si la mégère ne me l’a jamais avoué, mais je me sens plus fort.

2 Animosité

L’animosité est le pâle reflet de l’hostilité.

A onze ans, je m’affirme davantage contre ma mère. Ses colères et ses cris ne m’atteignent plus. Mon père ne peut rien y changer. Il est trop tard depuis longtemps. Cette mésentente continuelle le lasse plus que tout. Il part de plus en plus souvent en déplacement, de plus en plus longtemps. J’entre au collège ce qui veut dire que la charge de ma mère disparaît. Elle me laisse y aller seul le matin et rentrer le soir préférant s’occuper de Max. Je pars toute la journée, je mange le midi à la cantine avec mes amis. Notre relation se détériore inéluctablement. Mon père ne m’écoute pas, la soutenant, me jugeant difficile, impoli, irrespectueux envers elle alors que je me souviens qu’il était présent à l’hôpital pour moi. Il lui a pardonné son comportement. Pas moi. Régulièrement, elle me rappelle à l’ordre, jugeant que je fais n’importe quoi.

   — Dylan ! Range-moi cette chambre !

   — Elle est propre ! Qu’est-ce que tu cherches ?!

   — Ne me réponds pas !

Elle inspecte l’ordinateur, me demande mon portable pour vérifier mes appels, mes messages et les applications, part dans la salle de bain pour prendre le linge sale. En regardant autour de moi, je ne trouve rien qui traîne, mais elle ouvre les armoires comme pour m’humilier à nouveau. Elle jette sur le sol mes affaires et mes livres, mes cahiers et mes vêtements. J’en reste sans voix face à tant de haine et d’animosité.

            — Nettoie-moi ça !

            — Qu’est-ce que je t’ai fait ?

            — Tu n’as aucun droit de me parler comme ça !

            — Tu n’as jamais été une mère pour moi.

Elle se retient de me gifler et referme la porte bruyamment. Je n’ai jamais compris les raisons   de sa haine envers moi et ses mauvaises actions. Ça ne me blesse plus et ça ne m’atteint plus, mais je n’ai plus l’intention de me laisser faire. Max entre et regarde autour de lui constatant le désastre.

            — Je vais t’aider.

            — Tu n’es pas obligé.

Il ramasse ce qu’elle a fait tomber et remet en ordre mes livres comme coupable pendant que je range mes vêtements. Ce n’est pas à lui que j’en veux. Depuis qu’il est en âge de comprendre, il ne cautionne pas ses faits et gestes. Il sait également qu’elle lui accorde plus d’importance à lui qu’à moi.

            — Je n’aime pas ses agissements. Quand je lui parle, elle me répond que ça ne me regarde pas.

            — Je ne t’en veux pas.

            — Tu es mon frère ! s’indigne-t-il.

            — Ne te la mets pas à dos.

            — Tu ne fais rien pour la mettre en colère. Tes résultats scolaires sont excellents. Elle n’a pas de raisons d’agir comme ça avec toi.

Ma chambre en ordre, je pars chez mes grands-parents avec mon sac à dos sans prévenir ma mère. C’est devenu une habitude. Ma grand-mère m’accueille toujours à bras ouverts.

            — Je sais pourquoi tu es là.

            — Je te promets que je n’ai rien fait.

Elle soupire et me donne des cookies avec un verre de lait m’écoutant sur le mauvais comportement de ma mère. Elle s’en retrouve gênée, mais elle demeure présente pour m’aider contrairement à mon père ce qui me déçoit.

Le salon des télécommunications est un évènement que j’adore. On y rencontre les meilleurs en informatique : programmeurs, concepteurs de nouvelles technologies, développeurs. C’est comme un monde qui a son propre langage, un idiome. On peut assister à des conférences et apprendre des nouveautés. J’ai appris la conception d’un programme. Les conférenciers ont présenté leurs projets sur écran géant. L’année dernière, mon père m’y a emmené. En écoutant, il se grattait la tête parce qu’il ne pigeait rien, mais pas pour moi. C’était limpide. Cette année, il a promis de m’accompagner. Je me lève gaiement et me prépare rapidement, mais en descendant les escaliers, ses bagages se trouvent dans l’entrée.

            — Qu’est-ce que tu fais ? lui demandé-je déçu. Tu devais m’emmener au salon des télécommunications.

            — On m’a appelé en urgence pour une mission. Je suis désolé, Dylan.

Ma déception est à la hauteur de ma colère. Mon père s’en rend compte, mais je ne peux rien y changer. Malgré cela, j’ai besoin de laisser échapper ma déception.

            — Tu avais promis de m’accompagner.

            — C’est toujours la même chose.

            — Ton métier aussi. Tu pars pour plusieurs semaines ou plusieurs mois !

Il me laisse penser que son métier est plus important que moi ainsi que mes souhaits et mes envies. Sans l’écouter davantage, je prends mes affaires pour me rendre chez mes grands-parents sans dire au revoir à mon père si bien qu’il n’arrive pas à me retenir. Je me fiche de ce qu’il peut penser parce qu’il m’a déçu.

            — Qu’est-ce que tu as ? me demande ma grand-mère.

            — Papa devait m’emmener au salon des télécommunications, mais il a été appelé pour une mission.

            — Je vais y aller avec toi, me propose mon grand-père.

            — Tu ferais ça ?

Il me confirme d’un hochement de tête. Je retrouve le sourire rapidement, heureux. J’ai découvert le monde de mon grand-père pour le bricolage. Je vais lui faire découvrir le mien.

Les années passent. Max et moi grandissons. Nous sommes très proches. Il passe son bras sur mes épaules pour m’aider et déteste le comportement de notre mère envers moi. Il me l’a déjà avoué plusieurs fois et même lui ne comprend pas. Il a déjà tenté de la raisonner, mais elle n’écoute pas. A quinze ans, mon animosité envers ma mère s’accentue. Elle me déteste autant que moi tandis que mon père ne peut rien y changer.

            — Ariane, pourquoi tu t’en prends à Dylan ? Il se sent mieux avec mes parents qu’avec toi !

            — Qu’il aille chez tes parents !

Ils ont dû avoir une conversation avec lui. Je dors souvent chez eux, demandant à y rester. Sur les propos de ma mère, j’enfourche mon vélo pour partir chez mes grands-parents, suivi de Max. En entrant dans la maison, ma grand-mère s’affaire en cuisine. Dès qu’elle me voit, elle me prend dans ses bras.

            — Tu t’es encore disputé avec ta mère.

            — Elle me déteste !

            — Je suis certaine que non. Ariane n’est pas si méchante que ça.

Mes grands-parents sont des personnes gentilles et généreuses. Ma grand-mère tentera toujours de la défendre, mais je reconnais sa bienveillance. Je me sens mieux chez eux. Elle nous présente une assiette de cookies que Max et moi dévorons. Mon grand-père a appelé notre père pour le prévenir de notre présence. Après avoir tout mangé, Max reste avec elle tandis que mon grand-père m’emmène dans son abri de jardin pour bricoler avec lui. Il a des outils, de quoi rénover une maison entièrement. Il a construit la sienne quand mon père n’était qu’un bébé. Et elle est magnifique. J’aime me réfugier chez eux et y passer du temps pour apprendre avec lui afin de l’aider.

            — Que s’est-il passé avec ta mère ?

            — Je n’ai rien fait. Quoi que je fasse, ça ne lui va jamais !

            — Ne t’énerve pas, me dit-il en posant sa main sur mon épaule.

            — Est-ce que je peux dormir ici ce soir ?

            — Ta mère a refusé. Demain, tu as cours.

Ma déception ne vient pas à bout de la bonne humeur de mon grand-père et me permet de terminer avec lui ce qu’il a commencé. Jusqu’au soir, je l’aide dans son atelier. J’ai déjà appris beaucoup de choses avec lui et je pense prendre le même chemin.

            — J’aimerais faire le même métier que toi.

            — En es-tu certain ? Tu as de bons résultats scolaires et tu aimes le salon des télécommunications. Fais des études. Tu es promis à un brillant avenir.

            — Comment tu peux savoir ça ?

            — Et toi ? Comment peux-tu savoir que tu veux faire le même métier que moi ? Prends ton temps avant de décider.

Je dévisage mon grand-père, lisant en lui et je comprends ses paroles qui viennent d’avoir du sens pour moi.

            — Ce n’est pas le métier que tu voulais faire.

            — Je ne regrette pas mes choix. Sache-le. J’ai connu ta grand-mère jeune, puis elle est tombée enceinte. Pierre est arrivé. J’ai décidé de m’occuper de ma famille en allant travailler. Tu as encore deux années de lycée avant d’aller à la faculté. Y as-tu déjà pensé ?

            — Non. Papa t’a parlé ?

            — Oui. Tu es très intelligent, Dylan. Fais de grandes études. Penses-y.

Je promets en hochant la tête. Il me sourit chaleureusement, mais je comprends que mes grands-parents ont parlé avec mon père. Est-ce que je me trompe sur lui ? J’apprends avec mon grand-père dans son atelier à rénover un meuble, poncer, appliquer la teinte. J’en oublie ma mère et je me sens mieux. En rentrant à la maison de mes parents, je découvre une fille que je n’avais jamais vue auparavant.

            — Va te débarbouiller avant de dîner, m’oblige ma mère hautaine.

            — J’ai déjà mangé avec grand-père et grand-mère.

Les cookies de ma grand-mère étaient bien meilleurs. Ma mère est furieuse, mais la fille n’arrête pas de me dévisager si bien qu’elle me met mal à l’aise.

            — Je m’appelle Cassandra.

            — Salut.

Je me fiche d’elle. Mon père est reparti en mission et j’ignore quand il rentrera. Ma mère la met dehors, mais celle-ci a le dernier mot.

            — Je reviendrai. A bientôt.

Sans me soucier de ma mère, je monte dans ma chambre. Max apparaît devant moi.

            — Comment tu vas ?

            — Je vais bien. On est frangins.

            — Toujours, me promet-il.

Je m’enferme dans ma chambre afin de ne plus croiser ma mère pour la soirée. Je repense aux conseils de mon grand-père pour les études et l’université. Je bosse sur mon ordinateur pour réaliser et créer un programme qui me permettrait de développer mes idées. Je recherche sur le net les étapes pour la création en fonction de mes désirs et envies et selon ce que j’ai appris au salon des télécommunications.

3 Refuge

Le refuge est un sanctuaire aux pouvoirs apaisants.

A bientôt dix-sept ans, je vais intégrer le lycée pour la dernière année avant d’aller à la fac. Mon père est de retour de sa mission pour les vacances. Les problèmes avec ma mère se sont amplifiés. La veille, elle s’est plainte de mon comportement envers lui et il la soutient. Ce matin, elle entre en fureur dans ma chambre, ouvre les volets et les fenêtres.

            — Dylan ! Réveille-toi !

            — Qu’est-ce que tu veux ?!

Elle me retire ma couverture que je lui arrache des mains pour me recouvrir tandis qu’il entre à son tour avant que ça ne dégénère pour me stopper et me freiner.

            — Ne parle pas comme ça à ta mère !

Je rejette la couverture violemment et me lève torse nu, encore endormi avec le spécimen qui gonfle dans mon boxer.

            — Est-ce que c’est une tenue ? me lance-t-elle outrée et exaspérée.

            — Tu es dans ma chambre.

            — Tu es dans ma maison. Tu as un pyjama !

Elle me le balance au visage pour me le faire comprendre, mais je le laisse tomber sur le sol. Sans l’écouter davantage, je pars pisser dans la salle de bain tandis qu’elle se sauve en claquant la porte de ma chambre et hurlant à tout-va. Après ma douche, j’apparais dans la cuisine, prends mes pancakes sans la saluer, mais dès qu’elle voit Max, elle l’accueille à bras ouverts. Devant cette image idyllique pour elle, je regarde mon père qui ne lui fait aucun reproche. Elle me traite différemment. Pourquoi ? Cassandra entre dans la véranda sans y être invitée et sans gêne comme si elle était chez elle.

            — Bonjour ! dit-elle gaiement. Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ? me demande-t-elle.

Surpris, je regarde mon père qui ne l’apprécie pas. Depuis que je l’ai croisée dans le salon de mes parents, elle me colle comme si j’avais du miel au cul, prête à me lécher si bien que le spécimen rétrécit à vue d’œil dans mon boxer tout propre. Elle n’est pas dégueulasse à regarder, mais je ne l’aime pas. Elle m’a collé pendant les vacances. Elle me saoule, elle me gonfle, elle m’étouffe. Max s’en amuse, mais pas moi. Le seul endroit où je ne la vois pas, c’est chez mes grands-parents. Mon seul refuge est leur maison.

            — Rien qui ne t’intéresse.

            — On peut aller se promener en ville.

            — Non, merci. J’ai mieux à faire.

Sans avoir touché à mon assiette, je me sauve dans ma chambre pour prendre un sac avec des affaires, mes livres et cahiers. Elle est encore plantée dans la véranda et parle avec ma mère.

            — Où tu vas ? me lance la mégère méfiante.

            — Je vais passer le week-end chez grand-père et grand-mère. Salut.

Même mon père ne m’empêche pas. Je fuis la maison, mes parents et cette chieuse de Cassandra. Il me faut peu de temps pour arriver chez eux. De la musique s’élève depuis le salon. Je découvre mes grands-parents, danser et s’embrasser, heureux et amoureux comme au premier jour. A ma vue, ma grand-mère me prend la main.

            — Danse avec moi.

            — Je ne sais pas.

            — Apprends, me dit-elle en riant.

Je regarde nos pieds, mais elle me rappelle à l’ordre en relevant mon menton et croiser son regard.

            — Regarde ta cavalière dans les yeux, m’oblige-t-elle.

Elle me fait rire. J’arrive à la suivre et marche sur ses pieds de temps à autre, mais elle ne me fait aucun reproche et m’encourage à continuer. Elle se laisse entraîner par la musique jusqu’à la fin.

            — Merci, jeune homme. Qu’est-ce que tu fais ici ?

            — Maman, Cassandra et paix.

            — Tu t’es disputé avec ta mère.

            — Même pas. Cassandra est arrivée. J’ai fui.

            — Elle a le béguin pour toi.

            — Je la déteste. Elle me colle à la maison. Partout où je vais, elle est là. J’en ai marre !

            — Et ici, elle ne vient pas. C’est ton refuge.

            — Tu m’en veux ?

            — Surtout pas. Tu peux passer le week-end avec nous.

Je lui montre mon sac. Elle sourit et me demande d’aller le poser dans ma chambre, toujours prête, propre et rangée. J’ai mon deuxième univers que ma grand-mère respecte contrairement à ma mère. En la rejoignant dans la cuisine, la bonne odeur du repas s’élève et me donne faim.

Elle a préparé ce que j’aime. Je cours ensuite dans le jardin pour rejoindre mon grand-père dans son atelier. Il continue de rénover un meuble, le ponce, passe la main pour toucher le bois. Je le regarde faire, puis quand il a terminé le ponçage, il passe de la teinte. Le bois change de couleur. J’adore ça, mais je n’ai pas oublié ses conseils pour les études.

            — Tu veux essayer ?

            — Oui, montre-moi.

Il m’apprend les bons gestes, m’explique, prend du temps avec moi. Mon téléphone sonne, Cassandra, mais je rejette l’appel et j’éteins pour être tranquille. Comment a-t-elle eu mon numéro ? Je fais ce que mon grand-père me dit avec le pinceau. J’apprends ses techniques et méthodes. Au bout d’une heure, ma grand-mère entre dans l’atelier.

            — Le repas est prêt. J’espère que tu as faim.

            — Je meurs de faim.

J’aide ma grand-mère à mettre la table et apporter le repas. Elle me sert en premier. J’attaque mon assiette sans attendre. En fait, je crevais de faim.

Le week-end terminé, je dois retourner chez mes parents. Dès que j’entre, je retrouve ma mère dans les bras de mon père. Il repart en mission tandis qu’avec elle, ça ne s’arrangera pas lorsque je vois son regard changer en ma présence. Elle me laisse à penser qu’elle m’a en horreur.

            — Tu reviens quand ?

            — Dans un mois. Avant la rentrée.

            — Tu viens de revenir.

            — On m’a appelé pour remplacer un collègue blessé.

Je déteste quand il part si longtemps. Ma mère me fusille du regard, comme d’habitude.

            — Ne te dispute pas avec ta mère.

            — Je ne fais rien pour.

            — Ne commence pas à contredire ton père ! surenchérit-elle.

Ça y est, elle recommence et lui fait croire que je suis insupportable et insolent.

            — Je peux aller vivre chez grand-père et grand-mère.

            — Je t’interdis d’aller vivre chez eux !

            — Obéis à ta mère, me reprend mon père.

Pourquoi elle refuse ? Il y a quelques années, elle a dit que je pouvais aller chez mes grands-parents. Ça résoudrait nos problèmes. Elle ne me verrait plus, je ne la verrais plus. Chacun vivrait sa vie de son côté comme il l’entend. Je ne croiserais plus Cassandra tous les jours chez mes parents. Quant à mon père, il part souvent en mission. Son travail l’amène loin de la maison et des problèmes que j’ai avec elle. Il me donne l’impression de fermer les yeux sur le comportement de ma mère et se range de son côté en me demandant d’obéir, comme d’habitude sans m’écouter ou se rendre compte de ce qu’elle fait. Il a vite oublié, mais pas moi. Je ne peux pas.

            — Tu penses que c’est toujours de ma faute ! lui dis-je en laissant échapper ma colère.

            — Baisse d’un ton !

Pour lui, je suis fautif et en tort sans qu’il daigne m’écouter et sans que je puisse me défendre. Il me déçoit une nouvelle fois et part en mission sans que je lui dise au revoir. Je monte directement dans ma chambre.

            — Dylan !

Mais même son appel restera sans réponse jusqu’à son retour un mois plus tard.

4 Conspiration

La conspiration équivaut à la manipulation et la destruction de la cible.

C’est la rentrée. J’y retrouve mes amis pour la dernière année de lycée avant que chacun d’entre nous parte à la fac pour quatre ans. En entrant dans le couloir du bâtiment, je vois Cassandra déambuler comme la reine du bal qu’elle n’est pas.

            — C’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’elle fait là ?

Jimmy hausse les épaules pour me faire comprendre qu’il ne sait pas, mais dès qu’elle me voit, elle s’approche sachant pertinemment qu’elle me surprend. Elle va encore s’imposer et devenir envahissante comme pendant les vacances.

            — Salut Dylan, me dit-elle avec un grand sourire.

Mon inertie ne l’atteint pas et ne la freine pas, mais intérieurement, je suis dégoûté de la voir. Je pensais qu’avec la fin des vacances, je serais débarrassé d’elle, mais apparemment, je me suis trompée. Mon année va être longue et difficile. Malheureusement pour moi.

            — Ta mère m’a dit que tu étais en dernière année dans ce lycée. J’ai demandé à mon père de m’y inscrire. Je ne voulais plus vivre à New York.

            — Tu aurais dû y rester, lui dis-je en lui faisant comprendre mon point de vue.

Ma répartie fait rire Jimmy, mais elle ne semble pas comprendre la subtilité de la moquerie ou alors, elle l’ignore parce qu’elle se sent supérieure.

            — On est dans la même classe, rajoute-t-elle. On peut s’asseoir ensemble.

            — Non, merci. Je ne m’afficherai pas avec toi.

Tout à coup, son faciès change pour ressembler à ma mère la mégère. Je laisse Cassandra en plan sans qu’elle ait le temps de répondre, vexée par ma véhémence et mon rejet et le nombre de râteaux qu’elle vient de se prendre, mais je ne la supporte pas. Finalement, elle n’ignore pas, mais elle semble faire face. Ma mère m’agace avec Cassandra. Elles se sont entendues pour me pourrir la vie une nouvelle fois. En entrant en cours, Jimmy s’assoit à côté de moi, empêchant Cassandra d’arriver à ses fins.

            — Tu as de la glue ? me demande Jimmy en riant.

            — Tu veux regarder ?

            — Non, merci. Sans façon.

Assise devant moi pour me narguer, elle se retourne de temps à autre et me lance des petits mots comme une gamine. Jimmy s’en amuse et les lit à ma place. Elle me fixe devant toute la classe, attirant les regards sur nous. Elle me donne l’impression qu’elle domine la situation parce qu’elle se sent triomphante. Qu’est-ce qu’elle mijote ?

            — Je m’entends bien avec ta mère.

            — C’est bien pour toi si tu es grande copine avec elle.

            — J’aimerais que tu sois mon petit copain.

            — Passe ton chemin. Tu ne m’intéresses pas.

            — On ne me dit jamais non et tu ne peux pas le faire.

            — Apprends à accepter les râteaux.

            — Tu ne peux pas me rejeter, affirme-t-elle sereinement.

            — Et pourquoi ?

            — Pose la question à ta mère, me dit-elle en souriant comme si elle avait déjà gagné.

Qu’est-ce qu’elle sait que j’ignore ? Et pourquoi ma mère saurait ? Je ne m’entends pas avec elle, mais elle a dû s’avancer sur quelque chose que j’ignore. J’avais raison. Elles se sont entretenues et accordées. A midi, elle s’incruste dans la bande d’amis, mais ne la supportant pas, je quitte le groupe avec Jimmy. Cassandra ne comprend rien, agissant comme elle veut sans jamais se remettre en question. De retour en cours, elle s’assoit à côté de moi.

            — Ne quitte pas cette place, m’ordonne-t-elle.

Sans l’écouter, je m’installe ailleurs sous son regard assassin. Je veux seulement me débarrasser d’elle pour bosser et valider mon année.

            — Vous avez trouvé votre place monsieur Lane ? me demande le prof de math.

            — Oui, c’est parfait.

Cassandra me dévisage furieuse pendant toute la durée du cours et pour le reste de l’après-midi. Le soir arrivé, j’entre chez moi et retrouve ma mère dans la cuisine.

            — Qu’est-ce que tu veux ?

            — Cassandra. Qu’est-ce que tu lui as promis ?

            — Que tu passerais ton week-end avec elle.

            — Fais-le si tu veux, mais ne m’engage pas avec elle ! Elle ne m’intéresse pas. Elle me court après en cours, au lycée, à la maison. Ne me fais pas chier avec elle !

            — Ne me parle plus jamais comme ça !! me prévient-elle furieuse en me collant une gifle monumentale.

Je ne m’y attendais pas, mais ça me pendait au nez depuis très longtemps. Mon père, présent, se rend compte de la conduite de ma mère, mais son inertie m’atteint davantage. Ma colère monte inexorablement face à ce constat et envers eux, mais il le comprend. Je gravis quatre à quatre les escaliers pour aller dans ma chambre et jeter des vêtements dans mon sac, mes livres scolaires, mon ordinateur, mais il me rejoint ayant compris mes intentions.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Je me casse ! J’en ai assez d’elle !

Il tente de m’arrêter et me retenir, mais je suis déterminé, rejetant son geste sans quitter son regard. Il semble décontenancé face à ma décision. Je ne peux pas rester plus longtemps dans la maison du malheur pour laquelle je n’ai que des mauvais souvenirs.

            — N’essaie pas. Tu n’es jamais là alors qu’est-ce que ça peut te faire ?!

Ce n’est pas la peine qu’il me demande où je pars parce qu’il connaît déjà la réponse. La maison de mes grands-parents est mon refuge. Je prends mon sac et descends les escaliers rapidement ignorant les appels de mon père tandis que Max me regarde partir.

            — Tu reviens quand ? me demande mon petit frère.

            — Jamais !

Impuissant, mon père ne peut pas me retenir. Il me faut peu de temps pour arriver chez mes grands-parents. En me voyant entrer rapidement, ma grand-mère pose sa main sur ma joue tendrement comme pour tenter d’effacer le geste de haine de la mégère.

            — Elle a osé ? Pourquoi ?

            — Elle veut m’imposer Cassandra. Je ne veux pas d’elle. Partout où je vais, je la retrouve sur mon chemin : au lycée, à la maison, avec mes amis. J’en ai marre et maman l’arrange toujours.

            — Tu as été malhonnête avec ta mère.

            — J’ai perdu patience et je lui ai dit de ne pas me faire chier avec elle. Ce week-end, maman l’a invitée.

Ma grand-mère ne me fait pas de remontrances à propos de ma grossièreté. Ça me rassure. Je me détends et respire face à elle. Elle a toujours été présente et encore aujourd’hui. Elle accepte que je reste avec eux jusqu’à ce dimanche. Je lui en suis reconnaissant et respire un peu. Ma chambre est toujours prête. Pendant que je range mes affaires, mon père entre. Je l’ignore, mais il ne renonce pas.

            — Il faut qu’on parle.

            — Je n’ai plus rien à te dire. Tu ne m’as jamais écouté. Le mal est fait depuis longtemps.

            — C’est ta mère.

            — Elle ne l’a jamais été ! Tu es aveugle ! Qu’elle s’amuse avec Cassandra, mais qu’elle ne me l’impose pas ! Bonne soirée !

Je mets fin à la discussion. Mon père acquiesce à grands regrets parce qu’il comprend que je ne reviendrai pas sur ma décision et que je n’accepterai jamais celles de ma mère et cette chieuse de Cassandra dans ma vie. En sortant de ma chambre discrètement, j’écoute ma grand-mère parler avec mon père.

            — Laisse à Dylan le temps de se calmer. Ariane n’a jamais été tendre avec lui. Et cette Cassandra ne me plaît pas. Il rentrera lorsque cette jeune fille sera repartie de ta maison.

            — Je ne savais pas qu’Ariane l’avait invitée ce week-end.

            — Ariane a toujours fait ce qu’elle a voulu. Elle n’a jamais aidé Dylan, mais elle choisit une jeune fille pour son avenir.

Mon père porte des œillères, mais comme le dit l’adage, l’amour rend aveugle. Il ne voit pas les manigances de ma mère avec Cassandra. La conspiration est abjecte. Est-ce qu’il s’en rendra compte un jour ? Si oui, il regrettera et s’en mordra les doigts, mais je ne reviendrai pas sur ma décision. Le lien est coupé. La fermeté de ma grand-mère m’est d’une grande aide également face à mon père qui ne répond pas à sa mère. Il soupire et acquiesce à contrecoeur, ne pouvant rien faire de plus. Mes grands-parents ont compris depuis longtemps sauf lui. Elle le lui fait comprendre, mais il semble fermer les yeux et refuse d’admettre la réalité.

            — Je sais que Cassandra obtient toujours tout ce qu’elle veut.

            — Est-ce une raison pour forcer Dylan ? Laissez-le faire ses choix. Il est plutôt raisonnable comparé aux jeunes gens de nos jours. Il y trouve la paix et la sérénité. Ariane est trop sévère avec lui.

            — Elle l’a élevé.

            — Elle a aussi élevé Max et elle le préfère à Dylan. Une mère ne doit pas faire de différences entre ses enfants.

            — Ta mère a raison, renchérit mon grand-père. Depuis qu’il est allé à l’hôpital, Dylan offre le cadeau de fête des mères à ta mère. Pierre, je pensais que tu avais compris.

            — Je suis souvent en déplacement. Je fais confiance à Ariane.

Mon père porte des œillères, mais ce n’est pas grave. Il a oublié l’hôpital, mais pas moi. Ma mère ne s’est déplacée que pour m’apporter des vêtements avant de repartir rapidement, ma grand-mère était présente. Je n’oublierai jamais. Le départ de mon père sonne la fin de leur conversation. Je rejoins mes grands-parents dans la cuisine, faisant comme si je n’avais rien entendu. Elle prépare le repas, je l’aide à mettre la table.

5 Harcèlement

Du harcèlement, émane le courage de s’opposer à l’agresseur.

Dans les couloirs du lycée, je fouille dans mon casier pour prendre les livres dont j’ai besoin pour ma journée, mais il est brutalement refermé. Cassandra sourit sachant qu’elle me surprend. D’un geste brusque et peu condescendant, je retire sa main pour le rouvrir.

            — Ne me manque pas de respect ! hurle-t-elle hystérique.

En voilà une autre qui m’oblige à la respecter. Qui se ressemble, s’assemble. Elle referme le casier une nouvelle fois ce qui attire les regards des élèves sur nous si bien que je me retrouve gêné et honteux. Je déteste être au milieu de l’attention.

            — Je ne t’ai rien demandé ! Je ne te supporte pas ! lui hurlé-je.   

Jimmy s’approche et m’oblige à reculer pour temporiser avant que ça ne dégénère entre elle et moi, mais je ne quitte pas le regard assassin de Cassandra en adoptant le même comportement qu’elle afin de ne pas me faire bouffer par ses caprices. Mon meilleur ami m’attire à l’extérieur du lycée pour nous éloigner d’elle.

            — Ne rentre pas dans son jeu, me conseille-t-il.

            — Facile à dire. Ma mère l’a invitée ce week-end.

            — Elle va peut-être se glisser dans ton lit pour faire un câlin, dit-il en riant.

            — Tu as toujours le mot pour déconner, dis-je en souriant, mais je dors chez mes grands-parents.

            — Cassandra trouvera un grand lit vide et froid.

Il m’accompagne et m’aide à me débarrasser de Cassandra. Que ce soit en cours ou à l’extérieur du lycée, je l’évite et l’ignore le plus souvent possible, mais elle est tenace. Pendant le cours, elle n’écoute rien de ce que peut dire le prof. Elle me reluque sans arrêt comme une gamine. J’ai envie de me sauver pour me cacher parce que j’ai honte de son comportement.

            — Mademoiselle Richards, qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans ce cours ? Vous ne prenez aucune note, n’écoutez pas.

Mes camarades de classe nous observent pendant qu’elle se tortille sur sa chaise, en pouffant, riant et fixant le prof, puis plonge son regard dans le mien toute heureuse d’attirer l’attention sur nous.

            — Tout ce qui m’intéresse dans ce lycée est dans cette classe.

            — On peut savoir qui est-ce ?

            — Dylan. Il n’y a que lui qui m’intéresse.

Le prof m’observe, mais je ne montre rien de ce que je peux ressentir, même pas ma honte ni ma gêne. J’ai envie de fuir face à l’hilarité de mes camarades de classe pour me cacher à cet instant. Elle me met dans une position délicate. Son harcèlement peut se propager dans le lycée et je ne sais pas comment faire pour qu’elle me laisse tranquille. Je ne vois pas le bout du tunnel.

            — Monsieur Lane, j’aimerais connaître votre avis.

            — C’est un pot de colle qui ne sait pas ce que ça veut dire non.

            — Mademoiselle Richards, reprend le prof, sortez de cette classe. Ça permettra à monsieur Lane de respirer.

            — Ce n’est pas grave. Je le verrai au prochain cours, répond-elle comme une idiote en prenant ses affaires.

Mes camarades de classe s’en amusent et moi, ça me lasse. Je ne sais plus où me mettre tant j’ai honte. Si j’avais la possibilité de m’échapper, je le ferais tandis que le prof hausse les yeux au ciel, exaspéré par son comportement.

            — Je vous plains de tout mon cœur, m’avoue-t-il.

Je ne peux plus faire un pas sans la retrouver sur mon chemin. Le départ de Cassandra me rend moins nerveux, mais elle sera de nouveau dans mes pattes dans moins d’une heure. A la fin du cours, le prof laisse les élèves sortir pour nous entretenir seul à seul.

            — Les profs parlent entre eux. Ils ont compris les manigances de mademoiselle Richards.

            — Ça me pèse et elle ne comprend rien.

            — Vos parents ?

            — Mon père n’est jamais là. Il part souvent en mission. Ma mère adore Cassandra.

            — Donc l’invitation ce week-end est vraie.

            — Oui, mais je dors chez mes grands-parents.

            — Allez en cours. Bonne chance.

Je me rends compte que Cassandra répand l’invitation de ma mère dans le lycée comme une traînée de poudre pour s’en vanter. Au cours suivant, le manège recommence avec son retour. Elle me mate à n’en plus finir si bien que la gêne me submerge et que je n’arrive plus à dissimuler. Pendant le cours d’histoire, j’essaie de me concentrer. Ses regards intensifs me pèsent. Un petit bout de papier roule sur ma table. Jimmy sourit. Comme moi, il sait d’où ça vient. Plus curieux que moi, il le lit, mais il se fait surprendre.

            — Monsieur Hamilton, lisez-moi le petit mot doux de mademoiselle Richards pour monsieur Lane.

Il déplie le petit mot pour le lire :     (J’ai hâte de passer le week-end avec toi. J’espère que toi aussi). La prof m’observe, mais elle comprend que c’est pesant.

            — Mademoiselle Richards, en accord avec les professeurs de ce jour, vous passerez votre journée en permanence. Je pense que monsieur Lane n’y verra pas d’inconvénients et pourra respirer. Faites un passage chez le directeur.

Pour la première fois depuis ce matin, je me sens mieux. Furieuse d’être évincée pour la journée, Cassandra prend ses affaires tandis que je vois la mienne sous un autre angle et s’éclaircir. Je ne la croise plus, ni même pendant la pause du midi. Ce vendredi, après les cours, je repars chez mes grands-parents. Je serre ma grand-mère affectueusement dans mes bras, réconfort que je trouve auprès d’elle.

            — Tu te sens mieux.

            — Elle croît que je vais passer le week-end avec elle. Elle vient en cours pour passer son temps à me reluquer ou envoyer des petits mots. Elle ne prend aucune note, elle n’écoute pas. Tout ce qui l’intéresse, c’est moi. Elle est complètement dingue.

            — Raison de plus pour rester ici ce week-end.

Mais à peine rentré, mon téléphone sonne. Je sais qui est-ce. Cassandra doit être avec ma mère actuellement et se rendre compte que je serai absent ce week-end. Elle ignore où je me trouve, mais la mégère a dû lui dire.

            — Elle ne perd pas de temps. Comment elle a eu ton numéro ? me demande ma grand-mère.

            — Maman.

Je refuse l’appel, mais le téléphone sonne à nouveau. Je refuse encore, le téléphone sonne à nouveau. Le harcèlement me pèse plus que tout. Ma grand-mère tend le bras pour que je lui donne le portable. Il sonne de nouveau. Elle l’éteint et le range ensuite dans le tiroir de la cuisine en me faisant promettre que je n’y toucherai pas du week-end. Je suis enfin tranquille, mais mon temps est compté. En bossant les maths, elle observe mon travail et fronce les sourcils.

            — Tu aimes ça ?

            — Oui. Je suis à l’aise. Pourquoi ?

            — Avec ton grand-père, on sait que tu as de bons résultats scolaires et que tu aimes le salon des télécommunications. On a vu le travail que tu effectuais sur ton ordinateur. As-tu une idée pour ton avenir ?

            — Je ne suis pas encore décidé. J’aime bien travailler sur ordinateur, développer mes idées, créer des projets pour les mener à terme.

            — Et dans ce que tu me décris, il y a un métier ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies.

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies, répète-t-elle intriguée. Où apprend-on ce métier ?

            — Harvard.

Ma grand-mère semble surprise et me fait des yeux ronds si bien que j’en ris.

            — Harvard ! Il te faut un dossier scolaire exemplaire. Tu veux y aller ?

            — Je ne sais pas encore. J’ai encore quelques mois pour me décider.

            — Alors, réfléchis bien. Ça passe très vite, me dit-elle malicieuse.

Pensif sur ce que m’a dit ma grand-mère, j’ouvre mon ordinateur pour visionner les projets que j’ai déjà créés et réalisés, les plans en 3D. J’aime ce que je fais. Harvard est une bonne université pour s’assurer un avenir et ça me donne envie. Dans ma chambre chez mes grands-parents, je travaille sur mon ordinateur, avec une idée en tête que je développe. A mesure qu’elle prend forme, je la visualise pendant une bonne partie de la nuit avant d’éteindre, en sécurité et tranquille.

Je sens quelque chose gesticuler sous mes draps, des mains me toucher, puis les lèvres humides m’embrasser. Surpris dans mon sommeil, je tombe de mon lit en faisant un boucan d’enfer et renversant le chevet. La lampe allumée, je découvre Cassandra qui s’est invitée chez mes grands-parents en pleine nuit, puis dans mon lit, en petite tenue.

            — Qu’est-ce que tu fais ici ?!

            — On ne me dit jamais non, hurle-t-elle.

Mon grand-père entre dans ma chambre et là, j’ai peur qu’il me jette dehors et m’oblige à repartir chez mes parents. Il constate la présence de Cassandra, son visage s’obscurcit.

            — Je te jure que je ne savais pas. Je dormais. Je ne sais pas comment elle est entrée !

Puis ma grand-mère entre à son tour, surprise et révoltée en voyant Cassandra qui reluque ma tenue. Je suis en boxer, mais je suis gêné devant elle et de ses regards insistants.

            — On va appeler la police !

            — Je n’ai rien fait de mal, s’énerve Cassandra. On devait passer le week-end ensemble.

            — Dylan, habille-toi, m’ordonne mon grand-père, et va dans la chambre à côté.

Je passe mon pantalon de survêtement et mon tee-shirt pendant qu’il attrape le téléphone. Cassandra ne se rend pas compte de ce qu’elle a provoqué. Rien ne la gêne, mais j’obéis à mon grand-père et me réfugie dans la chambre voisine. Assis dans le fauteuil, j’attends recroquevillé sur moi-même, me demandant ce que mes grands-parents vont décider et me réserver comme sort. J’entends la police arriver.

            — Mademoiselle Richards, vous allez nous suivre.

Je sors, elle est rhabillée. Mon père entre dans la maison de mes grands-parents, puis le sénateur Richards. Le flic oblige Cassandra à s’asseoir en sortant un carnet de notes.

            — Comment êtes-vous entrée ?

            — J’ai pris la clef chez les parents de Dylan. J’avais des projets avec lui et je ne renonce pas à mes projets. Jamais !

            — Ma mère l’a invitée ce week-end, mais je n’ai jamais voulu d’elle.

            — Tu savais qu’on devait passer le week-end ensemble !! hurle-t-elle.

            — Et je n’ai jamais voulu de toi ! Je ne peux pas t’encadrer !!

J’hurle à mon tour pour me faire entendre et être écouté. Je ne sais plus comment faire pour me débarrasser d’elle afin d’être tranquille. Je ne comprends pas ce harcèlement jusque chez mes grands-parents. Comment peut-on insister de cette façon, s’imposer sans respecter les limites de la victime ? Je ne cautionne pas ces personnes qui s’amusent à être irrespectueux et qui s’imposent dans l’intimité.

            — Monsieur Lane ? demande le flic à mon père.

            — Ma femme a organisé ce week-end sans demander l’avis de Dylan. Il vit chez mes parents depuis quelques jours.

Face à ce constat, Cassandra me fusille du regard en apprenant la vérité et ce revirement et mon rejet lui déplaisent. Elle n’est pas habituée à une défaite. Je m’attends au pire à l’avenir et sur l’année scolaire, mais je ne me laisserai pas faire. La guerre est déclarée.

            — Elle a fait une erreur, intervient le père de Cassandra. Elle va rentrer immédiatement à la maison avec moi et je lui parlerai. Je te promets, me dit-il, qu’elle ne t’embêtera plus.

            — Ne croyez pas que je vais laisser passer ça, s’agace mon grand-père.

Dès que mes grands-parents récupèrent la clef de leur maison, Cassandra part avec son père en même temps que les flics.

            — Tu rentres avec moi, m’oblige mon père.

Je respire à peine, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il m’impose de le suivre et je n’en ai pas envie. Je suis bien là où je suis et loin de ma mère. Je ne sais pas encore ce qu’en pensent mes grands-parents. Avec angoisse, je les regarde ayant peur de leur décision et priant pour qu’ils acceptent que je reste avec eux.

            — Est-ce que vous voulez que je reparte ?

            — Non, me répond ma grand-mère.

            — Dylan, tu rentres ! m’ordonne mon père perdant patience.

            — Non, je reste ici !

Mon père s’énerve face à moi, mais ma grand-mère le freine en posant sa main sur son bras pour attirer son attention et le calmer.

            — Il peut rester avec nous. Nous changerons les serrures des portes. J’espère que Cassandra arrêtera d’ennuyer Dylan.

            — Pourquoi tu le défends ?

            — C’est mon petit-fils. Il a supporté les décisions d’Ariane et cette Cassandra. Laisse-le respirer.

            — Je reviens te chercher demain soir ! s’agace-t-il. Sois prêt.

Je suis déçu que mon père agisse de cette façon et demande à ma grand-mère pourquoi elle me soutient. Il me donne l’impression que je suis en tort et que je cherche les ennuis. Après le départ de mon père, je me tourne vers mes grands-parents.

            — Je suis désolé. Je vous jure que je ne savais pas.

            — Nous le savons, m’assure mon grand-père. Va te reposer.

Avant de me recoucher dans mon lit, je change les draps. Ma grand-mère observe mon manège et m’aide.

            — Quand est-ce que ça va s’arrêter ?

            — Repense à notre sujet de conversation pour l’université. Tu passes le diplôme en fin d’année. Va-t-elle partir dans la même fac que toi ?

            — Je ne sais pas. Je ne pense pas.

            — Tu as d’excellents résultats au lycée. Tu pourrais faire une demande à Harvard.

Elle me surprend, mais elle m’ouvre les yeux et l’horizon. Le tunnel s’éclaircit devant moi avec sa grande lumière tandis qu’elle me contemple. Elle voit mon visage s’illuminer.

            — Tu sais que j’aime ton père. Il est mon fils, mais est-ce qu’il t’écoute ?

            — Non.

            — Ta mère ?

            — Encore moins. Elle a dit que je ne ferai jamais rien de ma vie et m’impose Cassandra.

            — Tu ne dois pas l’écouter. Nous savons ton grand-père et moi qu’elle ne s’est jamais occupée de toi. Tu viens te réfugier chez nous. Elle n’a pas à te dire ce que tu dois faire de ton avenir ni même avec qui faire ta vie. Est-ce que ton père et ta mère t’ont demandé ce que tu souhaitais faire plus tard ?

            — Non, jamais.

            — La fac ?

            — Non plus.

            — Tu sais ce qu’il te reste à faire ?

            — Oui, j’ai compris. Merci, grand-mère. Tu tiens le rôle de maman.

            — Je le sais d’où les cadeaux de fête des mères pour moi. J’avais compris depuis longtemps contrairement à tes parents. C’est dommage pour eux.

Je m’approche d’elle en la serrant dans mes bras. Ma grand-mère est un réconfort, comme un bonbon qu’on voudrait garder toute sa vie auprès de soi. Sur cette discussion, elle me laisse pensif. Pourquoi ce sont eux qui tiennent le rôle de mes parents ?

Après avoir passé le week-end chez mes grands-parents à bosser sur mes cours, mon ordinateur pour mes projets et dans l’atelier de mon grand-père, mon père entre dans leur maison pour m’obliger à rentrer. A son humeur exécrable, je préfère garder le silence.

            — Tu es prêt ?

            — Oui.

            — Comment ça s’est passé ? demande-t-il à sa mère.

            — Très bien. Il est sérieux, serviable, respectueux et raisonnable.

Mais même ses adjectifs ne font pas changer mon père d’avis. Il est devenu comme ma mère. Le dialogue est coupé. A regrets, je dis au revoir à mes grands-parents pour suivre mon père. Pendant le trajet, ni lui ni moi ne parlons. En entrant dans la maison, j’ignore ma mère qui ne me regarde pas. Max me salue, puis je file dans ma chambre. J’allume mon ordinateur. Une autre idée se forme dans mon esprit. J’aime ce que je fais : inventer, créer, mettre au point des programmes qui me permettent de développer mes projets, faire des recherches sur la conception d’un programme. Ma mère entre dans ma chambre et m’observe, cherchant à me blesser et m’atteindre une nouvelle fois.

            — Ne m’impose plus Cassandra. Débrouille-toi avec elle, lui dis-je avant qu’elle m’attaque.

            — C’est une jeune femme pour toi. Ouvre les yeux. Son père peut t’ouvrir des portes dans le monde du travail. Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ?

            — Tu ne t’es jamais préoccupée à moi alors continue.

            — Je ne sais pas ce qu’elle te trouve, mais elle s’intéresse à toi.

Je suis son fils et elle n’a aucune considération pour moi. Plus blessant, elle n’a pas trouvé mieux. Pourtant, je ne devrais pas être touché à ce point, mais je n’ai pas dit mon dernier mot afin de l’atteindre comme elle le fait à mon encontre.

            — Et toi ? Comment papa a pu s’intéresser à toi ?

Son visage s’obscurcit davantage tandis que mon père entre soudainement dans ma chambre, furieux. Je les ai touchés tous les deux et ils semblent ne pas apprécier mes propos.

            — Tu te prends pour qui pour dire ça ?

            — Et elle, tu l’as écoutée ? Tu ne te rends pas compte du mal qu’elle me fait ?!

            — C’est ta mère !

            — Et tu crois que je vais faire ma vie avec Cassandra parce que maman l’a décidée ! Va te faire voir ! Quand je te regarde, je me demande si tu es heureux avec elle ! Tu n’es jamais là ! Je ne suivrai pas le même chemin que toi pour être malheureux toute ma vie !

Mon père m’attrape soudainement par le colback et me cogne brutalement contre le mur de ma chambre, les yeux remplis de haine et de colère. Je ne m’attendais pas à un tel accès de violence de sa part. C’est la première fois que ça arrive. Je tente de me défendre, mais il est plus fort que moi et maintient la pression.

            — Lâche-le papa ! hurle Max.

            — Tu as dix-sept ans, mais tu me déçois, me dit-il en me crachant au visage.

            — Toi aussi et depuis longtemps. Ça ne lui donne pas le droit de me parler comme ça.

J’essaie de rester fort face à son geste, mais intérieurement, je suis déçu et écoeuré. Je ne pensais pas qu’on atteindrait cet extrême dans cette maison. La fracture avec mon père s’agrandit irrémédiablement et ça fait mal qu’il n’ouvre pas les yeux, qu’il ne comprenne rien. Il me libère doucement, mais son regard brûle de rage.

            — Tu en fais autant quand je suis absent ! me répond mon père.

Interloqué, je regarde ma mère qui ne semble pas gênée. Je suis totalement abasourdi par ses propos mensongers, mais la surprise passée, je la défie.

            — Tu mens à papa. Finalement, ça ne m’étonne pas de toi. Tu devrais être honteuse.

            — Je ne te permets pas de remettre en question la confiance que ton père a en moi.

            — Sinon quoi ? Tu le manipules comme tu cherches à le faire contre moi avec Cassandra. Je ne veux pas d’une femme qui te ressemble et je ne veux pas devenir comme papa.

            — Tu vas trop loin, Dylan !

            — Il n’y a que la vérité qui blesse !

Mon père me saute dessus, hors de lui en empoignant mon cou et me maintenant afin de me dominer. Sa prise me serre la gorge de plus en plus, mais il ne dépassera pas une certaine limite. Il laisse sa colère exploser de nouveau et prendre le dessus en se retenant.

            — Tu vas faire quoi maintenant ? Me gifler ?

            — Ce n’est pas l’envie qui m’en manque !

            — Ben vas-y, fais-le ! Qu’est-ce que tu attends ?!

Mon père lève son poing qui reste bloqué en l’air, tremblant. Il brûle de rage et de colère, mais il renonce, sa main retombant mollement le long de son corps, me relâchant. Malgré sa colère, je n’ai pas peur de lui. Il sort de ma chambre obligeant Max et ma mère à le suivre. La porte fermée, je me remets peu à peu de cette violence et prends une décision radicale. Une limite a été dépassée ce soir et je ne veux plus vivre dans cette maison. Je prends un grand sac pour ranger des vêtements à la hâte, prendre mes livres, mon ordinateur, mes projets et mes idées sur papier. Je récupère tout ce que je peux emporter dans l’immédiat. Je laisse mon téléphone sur le bureau. De par la fenêtre de ma chambre, je balance mon sac de vêtements, mon ordinateur dans mon sac à dos avec mes livres scolaires, je descends par la haie. Est-ce que je peux aller chez mes grands-parents ? Non, parce que mon père m’y retrouverait. J’ai cinquante dollars sur moi et une autre idée. Je parcours les rues de la ville jusque chez Jimmy. En entrant dans l’allée de la maison, il m’ouvre la porte et me fait entrer.

            — Qu’est-ce que tu fais ici ?

            — Je me suis presque battu avec mon père.

La mère de Jimmy apparaît dans le vestibule, ayant entendu mes confessions. Elle semble touchée et émue, mais elle demeure compréhensive.

            — Tu vas passer la nuit ici, mais il faut prévenir tes parents.

            — Si vous faites ça, je repars.

            — Si tu m’obliges à mentir à tes parents, j’appelle la police pour régler le problème.

Elle appelle mes parents pour les prévenir et les rassurer. Jimmy m’aide avec mes affaires lorsque sa mère entre dans sa chambre.

            — Il était chez tes grands-parents. Il veut que tu rentres demain soir après le lycée.

Assis sur le rebord de la fenêtre, je me dis que Jimmy a de la chance d’avoir une mère qui l’aime, mais son père est un homme violent qui les frappait. Désormais, il est en prison. Ils ont réussi à s’en sortir grâce à des associations. Aujourd’hui, Jimmy et sa mère oeuvrent et ont créé la leur pour aider les femmes et enfants victimes de violence.

            — Raconte-moi, me dit-il en s’asseyant en tailleur en face de moi.

6 Dissension

La dissension au cœur de la demeure constitue une harmonie fade et insipide.

Après avoir passé la nuit chez Jimmy, sa mère s’assure que je vais bien avant de me laisser partir au lycée. Cassandra m’ignore et je me dis qu’elle a enfin compris. Toute la journée, elle me laisse tranquille, sans me mater, me parler ou m’entraîner dans une situation délicate. Et j’apprécie ce calme relatif ainsi que de ne pas voir mon père et ma mère. Je croise mon petit frère, inquiet, qui s’approche dès qu’il me voit.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Et toi ?

            — Moi ça va, mais pas papa. Grand-père et grand-mère l’ont engueulé hier soir.

            — Ça ne changera pas mon opinion. Le point de non retour a été atteint. Je ne ferai pas le premier pas.

            — Est-ce que tu vas rentrer ce soir ?

            — Ce n’est pas dans mes projets. Je suis mieux sans eux.

            — Ne m’en veux pas, me dit-il déçu.

            — Tu es mon petit frère, mais je ne t’en veux pas. Je m’en sortirai.

Mon père aurait-il des regrets me concernant ? Est-ce qu’il aurait ouvert les yeux grâce à mes grands-parents ? Je refuse que Max se sente visé et fautif. Il me fait un sourire rapide et part en cours. J’entre en salle d’histoire. Cassandra est déjà bien assise avec son cahier ouvert. Elle va peut-être prendre ses premières notes de cours cette année, mais plus j’y pense, plus j’ai envie de tenter l’expérience. La fac d’Harvard me plairait. La vie et la liberté comparées aux idées de ma mère avec Cassandra. Je ne ferai pas ma vie avec elle. J’ai des projets qui prennent forme dans mon esprit et je veux les concrétiser, mener la vie que j’ai envie de vivre, être heureux avec la femme que je choisirai. Alors, je sais ce qu’il me reste à faire. Bosser mes cours pour obtenir le diplôme, intégrer Harvard, travailler et mettre en forme mes projets et mes idées, créer, inventer. J’ai décidé de ce que je vais faire de mon avenir. Fort de mes projets, je me sens revivre à l’intérieur. Et je tiendrai mes objectifs.

A la fin des cours, je sors du lycée avec Jimmy sans avoir pris la décision de rentrer. En traversant le parking, une voiture freine brusquement au dernier moment et s’arrête juste devant moi, à quelques centimètres. Cassandra avait l’intention de me renverser. Elle sort à peine de la voiture que j’en perds déjà patience.

            — T’es complètement malade !

            — Je n’ai pas dit mon dernier mot ! J’obtiendrai ce que je veux de toi ! Sois-en certain. Je ne renonce jamais.

Elle veut m’imposer ses choix, mais je ne me laisserai pas dicter ma conduite. Je prendrai mes décisions sans plier les genoux pour lui faire la révérence. Jamais. Perdu dans mes pensées, je sursaute lorsque je sens une main se poser sur mon épaule.

            — Grand-père !         

            — J’ai vu et entendu, me dit-il en regardant Cassandra.     Je suis venu te récupérer. Viens avec moi.

            — Je m’en sortirai. Je vous ai assez causé de problèmes.

Mon grand-père me fait de gros yeux et n’accepte pas ma décision. Il me prend pas les épaules et m’oblige à le suivre. Confiant envers lui, il me ramène dans sa maison du bonheur. Ma grand-mère m’attendait, mais mon père est présent.

            — Ne te braque pas, se méfie-t-elle.

            — Qu’est-ce qu’il fait là ?

Je n’ai toujours pas envie de le voir après ce qu’il s’est passé la veille. Ça me blesse et me choque encore ce soir, mais je demeure froid et distant avec lui parce que je sais que les propos qui seront échangés seront désagréables. Face à lui, je n’ai pas confiance parce que s’il s’impose, il va m’obliger à obéir et rentrer dans la maison du malheur. Je n’ai pas l’intention de me laisser faire.

            — La mère de Jimmy nous a parlé. Avec l’accord de ton père, tu peux vivre avec nous.

Voilà pourquoi mon grand-père est venu me récupérer à la sortie du lycée. Je suis heureux de cette décision, libératrice pour moi, mais pas pour mon père. Il s’approche de moi pour me regarder droit dans les yeux, furieux, déçu et en colère de devoir lâcher prise face à mes choix. Je ne baisserai pas le regard et ne changerai pas d’avis.

            — Sache que même si tu as ma permission de vivre chez mes parents, tu me déçois.

            — Je te retourne le compliment avec joie.

Mon regard est plongé dans le sien, je ne défaillis pas face au général qu’il est même si ses propos à mon égard me déçoivent et me blessent. Aussi, je veux qu’il ressente comme moi les mêmes sentiments de déception. Il pince les lèvres pour garder ce qu’il a sur le cœur et éviter que les choses ne s’enveniment davantage devant ses parents, puis il me fixe.

            — Finalement, ta mère avait raison. Tu ne feras rien de ta vie.

Il me blesse volontairement, mais finalement, il a lâché ce qu’il pensait vraiment de moi. Aux yeux de mes parents, je suis un moins que rien.

            — Pierre !

Ma grand-mère le freine, mais il sort de la maison sans lui répondre ou s’excuser. Il n’a aucun respect pour moi comme ma mère. La peine grandit dans mon cœur. Je sors dans le jardin pour le rattraper. Il s’arrête lorsque je lui fais face.

            — C’est ce que tu penses ?!

            — Oui, c’est ce que je pense.

            — Finalement, tu réagis comme maman. Tu devrais être aussi honteux qu’elle.

Même si j’ai son accord pour vivre chez mes grands-parents, je ne lui cache pas ce que je ressens. Je veux qu’il sache, qu’il soit blessé comme il me blesse. Il sort du jardin sans ajouter de commentaires déplaisants. Mes épaules s’affaissent, ma grand-mère s’approche.

            — Ne me refais jamais une fugue.

            — Je ne vous ferai pas ça.

            — Tes affaires sont dans ta chambre. Tu connais la maison et les règles. Et n’écoute pas ton père. Il comprendra.

            — Merci pour votre aide. J’ai pris ma décision pour mon avenir.

            — Je la connais déjà et je te fais confiance. Tu intégreras Harvard.

Je vais prouver à mon père qu’il se trompe sur mon compte, qu’il me juge mal à cause de ma mère qui lui ment volontairement, qu’elle le manipule.

Ce matin, je retourne au lycée plus serein et confiant. Jimmy me retrouve dans le couloir, puis nous partons en sport. Le prof se présente dans la salle. Il nous échauffe pendant dix minutes avant de former des équipes pour faire des matchs de basket. Ensuite, il nomme des capitaines. En tant que l’un d’entre eux, je choisis Jimmy et mes amis, mais je m’aperçois que Cassandra est présente dans les gradins. Qu’est-ce qu’elle fout là ? Il faut que je l’ignore. Le premier match se joue entre mon équipe et nos adversaires. Lors d’une attaque, je cours avec le ballon sur le terrain de l’équipe adverse. J’avance vers le panier lorsque quelque chose explose près de moi : une bouteille en verre brisée en mille morceaux jonche le parquet du terrain de basket. Aussitôt, je recherche le coupable jusqu’à ce que je croise le regard de Cassandra. Ma colère monte, mais elle me perdra.

            — Tu es conne ou quoi ! Je sais que c’est toi qui as fait ça !

Le prof intervient pour me calmer et m’obliger à reculer.

            — Dylan, va te changer ! La prochaine fois, tu resteras poli ! Tu viendras me voir à la fin du cours.

Je ne peux pas me défendre ni répondre, mais obéir et me taire. Je ne comprends pas cette décision injuste, mais il ne revient pas sur sa décision. En sortant, je pousse la porte violemment et pars à la douche pour me changer, en rage. Je ne la supporte plus. Sous le jet d’eau chaude, je médite sur la façon de me débarrasser d’elle.

            — Tu es bien foutu, me surprend-elle.

Cassandra s’est pointée, je me retrouve à poil devant elle, mais j’attrape rapidement la serviette pour me couvrir. Mon cœur bat fort dans ma poitrine parce que j’en ai marre et qu’elle ne respecte aucune limite. Elle s’approche dangereusement de moi sans se soucier de ma gêne et de ma honte. Elle rit à me mettre dans une mauvaise situation. Rien ne la freine. Tout lui est permis et je comprends que le jet de la bouteille était un piège pour qu’on se retrouve seuls tous les deux. Je balance le gel douche sur elle pour qu’elle sorte, mais elle demeure inerte. Ma haine et ma colère ne font qu’augmenter parce que je suis coincé sans aucune possibilité de secours. Elle ne renoncera pas et j’ignore comment la faire partir.

            — Tu sais que je veux sortir avec toi.

            — Je ne veux pas de toi. Dégage !

Le bruit et les cris attirent le prof dans les vestiaires qui entre précipitamment et constate la présence de Cassandra.

            — Mademoiselle Richards, qu’est-ce que vous faites ici ?

            — Je me suis trompée de vestiaire. Je ne connais pas encore tous les bâtiments.

Elle ressort sans être inquiétée par le prof. A nouveau seul, je termine à la hâte avant de me faire surprendre. En sortant, je pars dans le bureau du prof, méditant sur elle.

            — Je suis désolé.

            — J’ai compris les manigances de mademoiselle Richards. Je préviendrai le directeur. Son père sera convoqué.

            — Ça ne changera pas la situation. Elle s’est imposée chez moi et je me suis disputé avec mes parents. Je vis actuellement chez mes grands-parents.

            — Depuis quand ça dure ?

            — Quelques jours et j’en ai assez de la retrouver sur mon chemin. Partout où je vais, elle est là.

            — Je comprends votre lassitude avec le jet de la bouteille et son incursion dans les vestiaires, mais plus de grossièretés dans mon cours.

Dès que le prof me libère, je pars pour le prochain cours. En entrant dans la classe, je remarque que toutes les places sont occupées sauf celle à côté de Cassandra. Elle s’est arrangée pour me pourrir la vie et je ne supporte plus. Les ricanements s’élèvent dans la classe de la part de mes camarades qui s’en amusent. Je deviens la risée à cause de cette emmerdeuse.

            — Monsieur Lane, on vous attend, me dit le prof.

            — Désolé, continuez sans moi.

            — Vous serez collé.

            — Je préfère ça plutôt que d’être assis à côté d’elle.

Je pensais qu’elle devait changer de classe, mais apparemment, elle fait un retour triomphant qu’elle apprécie et elle se sert des avantages qu’elle peut obtenir. En refermant la porte, je pars directement en salle de colle. Je médite les actes de mes parents qui ne se rendent compte de rien, mais aussi sur mon père qui me déçoit. Ça me blesse plus que tout parce qu’il ne comprenne pas et n’entende pas. Il entre une heure plus tard dans la salle et me flingue du regard. Heureusement qu’il n’a pas des mitraillettes dans les mains.

            — Pourquoi ? me demande-t-il.

            — Tu le sais déjà.

            — N’en fais pas toute une histoire.

            — Tu es sérieux ? Tu sais ce que Cassandra a fait en sport ?!

J’affronte mon père sans peur et en colère, mais il n’ouvre pas les yeux. J’aimerais qu’il intervienne, mais apparemment, il ne s’inquiète pas plus que ça après tout ce qu’il se passe entre nous à cause d’elle et de ma mère.

            — A ta place, je me ferai moins remarquer, me prévient-il.

            — Tu ressembles à maman !

            — Dylan !

            — Va te faire voir ! Pars en mission.

Il me déçoit de plus en plus. Les dissensions ne font que creuser le trou béant qui s’est formé entre nous. Comment tout cela va-t-il se terminer ? Tout ce que je sais, c’est que mon objectif n’a pas changé pour mon avenir et Harvard, mais il restera dans l’ignorance. Comment réagira-t-il quand il saura ? Est-ce qu’il changera d’avis sur moi ? En sortant du lycée, il me rattrape en posant sa main sur mon épaule pour m’arrêter et m’oblige à faire volte-face.

            — Tu deviens infernal !

            — La faute à qui ?!

            — Tu rentres à la maison !

            — Non, je pars chez grand-père et grand-mère ! Il n’y a que chez eux que je suis tranquille ! Enfin presque !

Sans l’écouter davantage, je pars droit dans mon refuge, mon sanctuaire apaisant. Comment peut-il fermer les yeux sur cette fille ? En arrivant chez mes grands-parents, je pose mon sac dans ma chambre. Ma grand-mère entre et s’assoit près de moi.

            — Qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider ?

            — Vous le faites déjà. Ne t’en fais pas.

            — Nous savons ce qu’elle a fait. Max l’a su.

            — Tout le monde sait finalement.

            — Je suis désolée.

            — Je la déteste. Je ne peux plus l’encadrer.

            — Demain, tu y verras plus clair. Viens manger.

Ce soir, je suis d’une humeur massacrante. Cassandra avait tout calculé pour me piéger. La sonnerie de mon portable s’élève, mais quand je vois que c’est mon père, je rejette l’appel. Pour être tranquille, je l’éteins complètement. Mes grands-parents ne me font pas de reproches. Je rumine intérieurement, touchant à peine à mon repas. J’ai mal et j’ai honte. J’ai mal parce que mon père ne m’écoute pas, ne m’écoute plus. J’ai honte parce que Cassandra m’a surpris à poil dans les douches et que ça s’est propagé comme une traînée de poudre. Je serre les poings de colère, mon grand-père réagit.

            — Va prendre l’air sur la terrasse.

Je suis son conseil pour réfléchir, mais ce soir, rien ne me calme.

Ce matin, j’ai la flemme d’aller au lycée. J’entre dans le couloir sous le regard moqueur des élèves qui passent à côté de moi. Je tente de surmonter, mais je suis devenu la risée en à peine un mois de cours. L’exploit de Cassandra n’est pas passé inaperçu.

            — Le directeur souhaite te parler, me dit un pion quand il me voit.

En le suivant chez le directeur, je me retiens de me barrer en vitesse. Cassandra a été convoquée avec son père qui me tend la main, à laquelle je refuse de répondre. Devant cet état de fait, le directeur enchaîne.

            — Dylan, me dit-il, ton prof de sport est venu me parler à propos de mademoiselle Richards et de son comportement.

L’intéressée ne se sent pas plus fautive que ça, sans gêne ni honte devant son père face à ses actions peu glorieuses.

            — Je m’excuse, prononce le sénateur Richards.

            — Il n’y a pas que vous qui devriez présenter ses excuses. Cassandra aussi, mais comme elle l’obtient toujours ce qu’elle veut, elle ne le fera pas. Je pense même qu’elle ne l’a jamais fait pour ses torts. Ce mot n’appartient pas à son vocabulaire. D’après ce qu’elle m’a dit, vous ne lui dîtes jamais non. Alors, apprenez-lui ce que ça veut dire également.

Je ne me gêne pas pour prononcer ce que je pense. Pourquoi je m’en cacherais ? Son père n’apprécie pas ou peu mes réflexions, mais ma colère est plus grande que ce qu’il peut bien penser. A son tour d’être humilié par sa fille pour ses actes et ses propos déplacés. Le directeur ne me freine pas dans ma colère, sachant ce qu’elle a déjà fait pour me pourrir la vie.

            — Elle est renvoyée trois jours du lycée, m’assure-t-il.

            — Et après ? Elle reviendra et elle recommencera. Elle fait tout pour s’imposer et obtenir ce qu’elle veut. Je ne veux plus la croiser.

            — Quand elle reviendra, elle changera de classe et d’emploi du temps.

            — Je sais que tu es en colère, me dit son père, et je n’approuve pas son comportement.

            — C’est de votre faute. Pour le week-end dernier, vous deviez déjà lui parler, mais il semblerait qu’elle n’ait rien compris.

Et les grands absents ce matin sont mes parents, mais ce n’est pas grave. C’est une habitude. Je repars en cours toujours en colère. De nouveau, des regards sont braqués sur moi et m’énervent davantage.

            — Vous n’avez jamais rien vu !

En entrant en cours, je sens les railleries de mes camarades de classe. Cette histoire va me coller à la peau un long moment. Il faut que je retourne ma colère sur mes cours. Malgré l’accrochage avec mon père et les problèmes causés par Cassandra, je m’en sortirai et je le prouverai. Lors de cette journée de cours, je prends sur moi les railleries et les moqueries. Ils finiront par se lasser. J’évite Jimmy et mes amis à la pause déjeuner pour bosser mes cours et travailler dans la salle informatique, c’est mon refuge au lycée. Le prof s’assoit à côté de moi.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — J’ai créé un programme pour développer un de mes projets.

            — Je peux jeter un coup d’œil ? me demande-t-il en regardant mon écran et le dossier ouvert. Quand as-tu fait ça ?

Il est surpris et curieux de connaître ce que je fais. Comme mes grands-parents, il s’intéresse à mon travail. Ça me fait plaisir et me conforte dans mes idées pour la fac d’Harvard. Quelque part, je jubile.

            — J’ai commencé pendant les vacances.

            — Qui sait ?

            — Mes grands-parents et vous.

            — Tu en as d’autres des projets et des idées ?

            — J’ai tout un dossier avec des projets développés.

            — Tu as choisi ta fac ?

            — Harvard.

            — Ton métier ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies.

Un long sifflement s’élève dans la salle ce qui attire le regard des autres élèves tandis que monsieur Steffield m’observe étonné.

            — Tu connais le salon des télécommunications ?

            — Oui, j’y vais tous les ans.

            — Tes parents ?

            — Je ne vis plus chez eux.

            — Ils ignorent, constate-t-il.

            — Oui, mais ne leur dites rien. C’est mon projet.

            — Je respecterai ton choix, mais ils seront conviés pour une réunion pour ton avenir.

            — Je le sais, mais ce ne sera que pour le milieu de l’année scolaire.

            — Laisse-moi devenir ton référent sur cette année. Je t’aiderai et t’épaulerai, mais je ne piquerai pas tes idées. Garde ça précieusement pour toi.

Mon prof me fait rire. J’ai trouvé du soutien au lycée et ça fait un bien fou. Un refuge où je ne trouverai pas Cassandra. Ses exploits sont dans toutes les têtes et sur toutes les lèvres lorsque je retourne en cours. Des railleries, ricanements arrivent à mes oreilles, mais j’essaie de les ignorer. En entrant dans la classe, je remarque qu’elle n’est pas là. Son absence de trois jours me permettra de respirer. Jimmy se moque de moi et lui aussi, je l’évite. Il ressent mon animosité si bien qu’il m’interpelle pendant la pause.

            — Ne fais pas la gueule.

            — Tu ne vaux pas mieux que les autres ! Je croyais que tu étais mon meilleur ami, mais ça t’amuse de te foutre de ma gueule.

Ma gueulante a attiré les élèves sans qu’aucun ne daigne répondre ou s’excuser, mais les moqueries s’effacent. En retournant au cours suivant, Jimmy s’assoit à côté de moi.

            — Je suis désolé. J’ai déconné.

Je souris, soulagé qu’il reconnaisse son erreur. La confiance revient peu à peu, je me sens mieux. Fidèle à mes idées, je bosse mes cours afin de postuler pour Harvard. Je retourne ensuite chez mes grands-parents. Ils ont été les premiers à m’encourager et me soutenir. Ma grand-mère me donne une assiette de cookies. Je lui explique ma journée à sa demande, Cassandra et son renvoi de trois jours, le changement de classe et d’emploi du temps.

            — Ton père a dû repartir en mission précipitamment ce matin.

            — Grand-mère, je t’adore et je ne vous remercierai jamais assez grand-père et toi pour ce que vous faîtes, mais même s’il n’était pas parti en mission, il ne serait pas venu.

            — Ne crois pas ça.

Elle n’arrivera pas à me faire changer d’avis. Elle le sait et elle n’insiste pas. Pour elle, il faut laisser passer l’orage. Après la pluie, le beau temps comme elle le dit souvent. J’entre dans ma chambre pour bosser mes cours, faire mes devoirs et développer mes idées.

7 Rêve

Le rêve est éphémère, l’accomplir le rend éternel.

Deux mois sont passés depuis que je vis chez mes grands-parents. En entrant dans la maison du bonheur, j’entends une conversation. Mon père est présent, de retour de sa mission. Je ne l’avais pas revu depuis ses paroles blessantes quand il m’a autorisé à vivre chez mes grands-parents et notre dernière dispute à cause de Cassandra. Tout ce temps, ma colère ne s’est pas dissipée, mes grands-parents ont tenté de l’atténuer. Sans bruit, j’écoute comme une petite souris.

            — Comment va-t-il ?

            — Il va bien, l’assure ma grand-mère.

            — Le lycée ?

            — Il va en cours tous les jours et il travaille. Il n’est plus embêté par cette Cassandra.

Ma grand-mère ne modère pas ses paroles à propos de cette chieuse. J’espère que mon père réagira, mais je n’ai pas d’espoirs. Je ne me demande pas pourquoi il vient chez mes grands-parents quand il n’est pas en mission à part pour demander si j’ai un bon comportement.

            — Quand rentre Dylan ?

            — Il ne devrait pas tarder. Il est toujours à l’heure.

Je ne sais pas si j’ai envie de le voir, mais une chose est sûre pour moi, je lui en veux de soutenir ma mère. Ses paroles blessantes sont gravées dans mon esprit. Nonchalant, je me décide à apparaître et pose mon sac, puis j’entre dans la cuisine. Mon père est gêné en me voyant.

            — Bonjour, Dylan.

            — Papa.

Je suis froid et distant comme un mur que j’érige entre lui et moi pour me protéger d’une éventuelle dispute et de ses propos blessants. Je n’ai pas oublié.

            — Comment tu vas ?

            — Je vais bien. Je me sens mieux ici.

Méfiant, je ne peux retenir ce que je pense parce que je refuse de rentrer chez mes parents afin de ne plus supporter ce que ma mère m’a fait subir. Il n’arrivera pas à me faire changer d’avis parce que je suis bien là où je suis. A ma dernière réplique, il le comprend que je ne veille plus vivre dans la maison du malheur lorsque je lis de la déception dans ses yeux.

            — Tu refuses de rentrer, répond-il.

            — Je ne retournerai pas à la maison.

Ma décision le blesse à nouveau si bien qu’il ne me demande rien de plus. Je demeure distant envers lui malgré ses souhaits parce que je refuse que ça recommence. Face à ce silence, je prends mon sac dans l’entrée pour aller dans ma chambre, mais toujours curieux comme une petite souris, j’écoute depuis la porte.

            — Je n’arrive pas à le comprendre.

            — Peut-être que tu as été blessant toi aussi, lui reproche ma grand-mère.

            — Je sais, mais il l’a été lui aussi.

            — D’où cette bagarre. Est-ce que c’est la solution ? L’as-tu écouté ou Ariane ? A-t-elle déjà dit à Dylan qu’elle l’aimait ?

            — Je ne sais pas.

            — Et toi ?

Mon père reste silencieux devant ce fait. Il soupire de désespoir comme reconnaissant cet oubli et fautif.

            — Quand repars-tu ? lui demande ma grand-mère.

            — Après le nouvel an. Ariane prévoit de préparer le repas de Noël. J’espère qu’il acceptera de revenir à la maison. C’est mon fils et son absence me pèse.

Je ne suis pas prêt à passer Noël avec mes parents et encore moins à vivre avec eux. En fait, je n’ai pas envie de les voir. Ma grand-mère essaiera de réparer les blessures entre mon père et moi, mais le lien est totalement coupé entre nous. Je n’ai aucune confiance et aucun espoir. Je m’attends à le revoir régulièrement chez mes grands-parents. Après le départ de mon père, je descends dans la cuisine pour aider ma grand-mère. Elle me sourit tendrement avant de présenter le repas, puis elle me tend une enveloppe. Le cachet est de Boston, l’emblème : Harvard. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je touche mon rêve du bout des doigts.

            — Tu n’as rien dit à papa.

            — C’est à toi de lui dire.

J’ouvre fébrilement l’enveloppe épaisse, c’est un dossier d’inscription. Je lis une à une les pages. Je découvre qu’il me faut une lettre de recommandation, un excellent dossier scolaire. Je souris en voyant mon dossier. C’est la liberté et le choix de ma vie. Mes grands-parents sont fiers et heureux pour moi, ce que je n’ai jamais vu chez mes parents.

            — Termine ton repas. Tu le feras après.

            — Il me faut une lettre de recommandation.

            — Tu sais à qui t’adresser ?

            — Oui.

J’obéis à ma grand-mère en terminant mon repas et l’aidant pour ranger. Impatient, j’ouvre l’enveloppe pour commencer à le compléter. Mes grands-parents me laissent faire jusqu’à ce qu’ils me freinent parce qu’il est tard. Absorbé par mon dossier d’inscription, je n’ai pas vu l’heure passer. Je l’emporte dans ma chambre avec en tête ma lettre de recommandation.

Ce matin, je me lève heureux et le cœur léger. Ma grand-mère me sert mes pancakes avec un sourire chaleureux avant que je ne file au lycée. En arrivant, je vais voir directement mon référent.

            — Monsieur Lane.

            — Monsieur Steffield.

Je sors mon dossier de mon sac que le prof lit en souriant.

            — Ta lettre de recommandation pour Harvard. Je vais te la faire. Laisse-moi ton dossier pour la journée. Tu le récupèreras ce soir.

            — Merci. A plus tard.

Ce matin, je suis sur un petit nuage. En entrant dans la classe, je remarque que la prof de maths me sourit, puis l’heure d’après, le prof d’histoire. La journée passe jusqu’à ce que je croise le directeur dans les couloirs du lycée.

            — Monsieur Lane, suivez-moi.

Il me fait entrer dans son bureau et me fait asseoir. Il me rend mon dossier que j’ouvre. J’ai plusieurs lettres de recommandation. En fait, ce sont tous mes profs et celle du directeur.

            — Félicitations.

            — Je ne sais pas quoi dire.

            — Faites-nous plaisir en intégrant Harvard. Nous avons eu une réunion ce matin avec tous vos professeurs et tous sont unanimes. Si vous poursuivez votre travail, vous pourrez peut-être finir major de votre promo. Je sais que vous prenez votre revanche. Faites-en bon usage.

Je me sens léger et la décision d’aller vivre chez mes grands-parents y est pour beaucoup. Ils allègent mon quotidien et ma vie. Qu’est-ce que je ferais sans eux ?

            — Mademoiselle Richards n’ira pas jusque là.

            — Merci pour l’information. Bonne journée.

En sortant, j’attire les regards en laissant éclater ma joie. Je pars en salle informatique, dernière heure de cours avant de rentrer chez mes grands-parents. A ma joie, monsieur Steffield comprend que j’ai récupéré mon dossier avec plusieurs lettres de recommandation. Dès que la cloche la fin des cours, je me presse de rentrer chez mes grands-parents. Ils sont assis dans le salon.

            — Qu’est-ce que tu as ? me demande ma grand-mère surprise et inquiète. Tu es essoufflé.

Je sors mon dossier pour lui montrer. En l’ouvrant, elle découvre mes lettres de recommandation.

            — Tu es soutenu par tous tes professeurs et le directeur ! s’exclame-t-elle les larmes aux yeux, me prenant dans ses bras. On est fiers de toi.

            — Je suis heureux.

            — Vas-tu prévenir ton père ?

            — Non, pas maintenant. Respectez ma décision.

            — Un jour, il faudra qu’il sache.

Mon dossier complété, je le renvoie par courrier sans attendre. Je prie pour être accepté à l’université de Boston. La réponse ne viendra pas tout de suite. La sélection est stricte et sévère. Alors, je bosse mes cours, mes projets et mes idées, crée, valide mes examens en décrochant les meilleures notes. Je veux prouver à mes parents qu’ils ont eu tort.

8 Manipulation

La manipulation est l’apanage du mensonge.

Les vacances arrivent à grands pas ainsi que Noël. La dernière heure de cours se déroule tranquillement. Le prof nous laisse choisir l’activité qu’on a envie de faire. Les dossiers pour les universités sont dans les têtes, chacun priant pour être pris dans la fac de son choix et de ses rêves. La sonnerie retentit, les cours sont terminés pour les vacances de Noël. Mes grands-parents ont toujours aimé cette fête. Pendant qu’ils décorent leur maison, le téléphone sonne. Ma grand-mère décroche et écoute l’interlocuteur pendant quelques secondes. En raccrochant, elle s’assoit face à moi, me prenant les mains.

            — Ton père veut faire les fêtes de Noël chez eux. Il souhaite notre présence et la tienne.

            — Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de croiser maman ou papa.

            — On sait que tu leur en veux, mais tu pourrais faire un effort pour lui et Max.

            — Je vais y réfléchir.

Ma mère tente à son tour pour faire bonne impression ? Encore amer sur les propos blessants de mon père et les actions de ma mère, je m’enferme dans ma chambre pour bosser mes projets. J’ai plusieurs idées en tête et je compte mettre à profit les vacances de Noël pour les concrétiser. Je pourrai m’en servir plus tard. Toute la soirée et une bonne partie de la nuit, je bosse sur mon ordinateur.

24 décembre, je n’ai toujours pas pris ma décision pour le jour de Noël et je ne me suis pas déplacé pour le voir. Je reconnais que c’est lui qui vient me rendre visite chez mes grands-parents et que ça se passe bien. Il veut que je vienne pour les fêtes de Noël. Il n’ose pas ou il attend le moment opportun. Je le laisse venir de lui-même. Je sais ce qu’il cherche à me demander, mais je ne ferai pas le premier pas. En début d’après-midi, la voix de mon père s’élève dans la maison de mes grands-parents. Depuis ma chambre, j’écoute comme la petite souris que j’ai déjà été.

            — Est-ce qu’il viendra demain ?

            — Je ne sais pas, répond ma grand-mère.

            — Où est-il ?

            — Dans sa chambre.

Feignant l’ignorance et l’innocence, je poursuis mon travail lorsque l’on frappe à ma porte. Ça m’étonne que mon père agisse de cette façon parce qu’il est différent dans la maison du malheur. Il m’observe d’un regard inquiet sachant qu’il peut faire face à mon refus. Ce n’est pas forcément le moment opportun qu’il attendait, mais de l’appréhension à me poser la question et d’essuyer un refus de ma part. C’est à la veille de Noël qu’il se lance.

            — Bonjour Dylan.

            — Papa.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Je travaille.

Continuant de bosser sur mon ordinateur et mes notes, je l’ignore totalement, mais le général qu’il est, est tenace. Il ne bouge pas de place tandis que je ne fais pas l’effort d’engager la conversation le laissant mijoter.

            — Ta mère et moi aimerions ta présence demain, se lance mon père.

            — Je n’en ai pas envie. La situation actuelle me convient. Pas de disputes, pas de bagarres ni de menaces, pas d’insultes, pas de mots blessants pour me faire comprendre que je ne vaux rien.

            — Ça veut dire que tu ne viendras pas, me dit-il déçu par ma décision. J’étais en colère et je regrette ce que je t’ai dit. Je me suis servi des paroles de ta mère pour t’atteindre. Je le reconnais, mais tu as été blessant toi aussi.

            — C’est vrai, mais elle, ça fait longtemps qu’elle est blessante envers moi et j’en avais assez qu’elle ne me respecte pas, qu’elle m’impose Cassandra parce que son père peut m’ouvrir des portes dans le monde du travail. J’ai dix-sept ans et je suis assez grand pour prendre mes décisions. Je ne veux pas que maman les prenne à ma place et je ne veux pas de Cassandra dans ma vie. Je veux être heureux.

            — Tu penses vraiment que je ne le suis pas avec ta mère, conclut mon père.

            — Tu l’es ? Tu n’es jamais là et quand tu es présent, tu tiens avec elle et acceptes ses décisions comme si tu voulais avoir la paix.

            — C’est ta mère et j’ai fait ma vie avec elle.

            — Elle ne l’a jamais été pour moi, seulement pour Max. Quand je regarde grand-père et grand-mère, ils sont plus heureux que maman et toi. Je veux connaître le bonheur moi aussi.

            — Donc, tu penses vraiment ce que tu me dis.

            — Oui, je le pense, mais c’est ton problème. Pas le mien. Pour ma part, je veux qu’elle me laisse tranquille. Je ne la vois pas, elle ne me voit pas. Tout va bien.

            — Je vais lui parler pour ce soir. J’espère que tu seras présent.

Il peut tenter l’expérience, mais je n’y crois pas. Elle recommencera d’une manière ou d’une autre pour parvenir à ses fins. Elle a toujours fait ce qu’elle a voulu alors pourquoi elle l’écouterait. Il n’est pas souvent à la maison, elle a donc toute liberté pour faire ce qu’elle veut, prendre des décisions et imposer ses choix. Mon père tente de me convaincre et essaye d’arranger notre désaccord, mais je demeure silencieux, fermé et peu confiant. J’hésite et je n’ai pas envie de faire des efforts parce que je ne suis pas convaincu. Il est à bout d’arguments pour me faire changer d’avis et baisse les bras lorsque mon grand-père entre dans ma chambre.

            — Fais un effort pour Max et ton père. Tu rentreras avec nous ce soir.

            — Je pensais qu’il n’y avait que le jour de Noël.

            — Je ne t’obligerai pas à revenir à la maison, m’assure mon père, mais Max aimerait que tu sois présent pour ce soir et demain. C’est Noël, insiste mon père.

Il reprend confiance grâce à mon grand-père qui le soutient dans ses propos, mais il faut que je le fasse pour mon petit frère. Il m’a toujours aidé, soutenu et défendu contre nos parents sans cacher ce qu’il pensait vraiment. Et il me manque.

            — D’accord, je vais venir, mais je ne veux entendre parler ni de Cassandra ni me faire insulter.

            — Ne pense pas à ça ! s’agace mon père. Ça va bien se passer.

            — Je reste méfiant.

Il acquiesce et respire comme si le stress qui le submergeait le quittait soudainement face à mon accord. Avant de partir, il me contemple une dernière fois avec de l’espoir dans les yeux. Il semble porter un poids sur le cœur sans que je sache précisément ce que sait, même si j’en ai une petite idée. Ne plus vivre dans sa maison, mais chez ses parents le pèse. Nos propos et notre dernière conversation ont été plus que négatifs.

            — Ne sois pas trop sévère avec ton père. Il fait des efforts, me dit mon grand-père.

            — C’est un général et rien ne le fait plier.

            — Il a fait le premier pas. Ne l’oublie pas.

Je termine ce que j’ai commencé avant de rejoindre mes grands-parents dans l’entrée. Je n’ai pas revu ma mère depuis deux mois et je ne sais pas comment réagir ce soir. En arrivant dans l’allée de la maison du désespoir, je la découvre illuminée. Une lumière face aux ténèbres qui l’envahit. C’est sordide, mais c’est comme ça que je la vois. Ma grand-mère m’encourage à la suivre à l’intérieur. Dès que j’entre, Max bondit dans mes bras comme s’il m’attendait avec impatience et qu’il ne croyait pas à ma présence, mais sa réaction me fait chaud au cœur, comme un baume qui apaise les ténèbres. Ça me fait du bien que mon petit frère agisse de cette façon. Je me rends compte qu’il me manque. Notre père nous regardait dans l’entrée, visiblement ému et rassuré de me voir. Il me prend dans ses bras, comme Max l’a fait quelques minutes plus tôt.

            — C’est bien que tu sois venu, m’avoue-t-il ému.

Depuis mon départ de cette maison, la décoration est identique. Mes grands-parents saluent ma mère dans la cuisine. Je soupire et les rejoins, mais dans son regard, rien n’a changé.

            — Maman.

            — Dylan, me répond-elle froide et distante.

Effectivement, rien n’a changé. Max m’attire dans le salon. Les cadeaux ont leurs places au pied du sapin. Mes grands-parents et mon père parlent ensemble. Même si j’ai vécu et grandi dans cette maison, je ne suis pas à l’aise. Je m’y sens comme étranger. Ma mère apporte le repas sans desserrer les dents. J’ai hâte que cette soirée se termine. Chacun trouve sa place. Mon père, Max et mes grands-parents font leur possible pour que cette soirée se déroule bien. Les conversations s’enchaînent sans que je participe. Je n’y arrive pas. Ma grand-mère me guette et comprend, mais elle me fait un non de la tête. Je soupire de désespoir.

            — Comment ça va au lycée ? me demande mon père.

            — Ça va.

            — Est-ce que tu as choisi la fac pour l’année prochaine ?

            — Non, je n’ai encore rien de défini.

Instinctivement, je regarde mes grands-parents qui sont dans la confidence, mais je ne veux pas parler de mon avenir devant ma mère et surtout pas maintenant. A ma réponse, un rictus se dessine sur le visage de la mégère comme si elle savait qu’elle avait raison et qu’elle ressentait le besoin de poursuivre dans ses choix, mais je ne me laisserai pas faire. Je n’ai définitivement pas ma place dans cette maison. Aussi, je n’ai pas honte de mentir effrontément comme elle peut le faire envers mon père. Seulement, je ne veux pas qu’elle sache et je refuse qu’elle s’en mêle. Je veux voir ce qu’elle fera lorsqu’elle sera conviée à la réunion bien que j’en connaisse déjà la réponse.

            — As-tu une idée sur le métier que tu aimerais faire plus tard ?

            — Non, j’y réfléchis encore.

J’ignore ma mère qui réagit tandis que ma grand-mère pince les lèvres.

            — Quand tu repars en mission ? demandé-je courtois pour détourner l’attention.

            — Après le nouvel an. J’ai quelques jours de congés ensuite je pars au Moyen-Orient.

Il repart à l’autre bout du monde, mais je sais exactement ce que je veux : rester vivre auprès de mes grands-parents afin d’éviter ma mère et ses décisions. Après le repas, elle débarrasse et range. Je suis assis dans le fauteuil, réfléchissant à une nouvelle idée. Nous sommes tous réunis dans le salon, en famille, mais je ne me sens pas à ma place comme si j’étais étranger à tout ce qu’il se passe. Mon père fait en sorte que tout aille bien alors que ma mère demeure distante avec moi sauf avec Max. Mon absence lui aurait certainement plu. Nos regards se croisent. Ma présence l’insupporte. Ma grand-mère pose la main sur mon épaule pour me soutenir et m’aider. Elle a compris et je pense que les autres membres de la famille aussi.

            — Laisse-moi rentrer, dis-je tout bas.

            — Si tu pars, elle va gagner. Ne fais pas ça à ton père.

Il a fait le premier pas pour que je vienne contre l’avis de ma mère. Prenant mon mal en patience, je reste pour lui. Minuit approche et son lot de cadeaux à distribuer. J’ai décompté toutes les heures depuis le début de cette soirée. Max trépigne d’impatience d’ouvrir les siens jusqu’à ce que notre père l’autorise à le faire. Il déchire le papier cadeau pour découvrir une console dernier cri. Mon père me donne le mien ce qui me surprend.

            — Ouvre-le.

Je défais l’emballage pour découvrir un ordinateur portable. Avec ce cadeau, je soupçonne qu’il sache quelque chose.

            — Je t’ai déjà vu travailler sur ton ordinateur. Je me suis dit qu’en avoir un nouveau serait bien pour toi. D’après ce que je sais, il est puissant et doté d’une grande capacité de mémoire.

            — Merci.

En l’ouvrant, je découvre mon nouvel outil de travail. Mon père n’a pas hésité à dépenser une fortune, mais je soupçonne qu’il soit dans la confidence. Complètement absorbé par mon cadeau de Noël, je ne voyais pas qu’il riait en me regardant.

            — Il est génial.

Ma confirmation est son cadeau de Noël. Je reconnais qu’il est super et que mon père a réussi à me surprendre. Mes grands-parents semblent soulagés. Max essaie déjà sa nouvelle console. Après cette soirée, je repars avec mes grands-parents chez eux. Malgré le cadeau de mon père, je ne retournerai pas vivre avec mes parents. Il repart après le nouvel an. Je suis aussi bien là où je vis actuellement. Ma grand-mère me fixe avec toute la gentillesse qui la caractérise.

            — Papa sait quelque chose.

            — Nous l’avons conseillé. Pour ta mère, …

            — Il ne voit pas ses manigances. Malheureusement, de ce côté, rien n’a changé, dis-je amèrement.

Installé sur mon lit, je découvre mon ordinateur, sa puissance, la vitesse d’exécution. Le visionnage en 3D est beaucoup plus précis, les éléments de pointe plus définis. Ma grand-mère s’avance et regarde l’écran.

            — Pourquoi tu n’as rien dit pour tes études ?

            — Parce que rien n’est définitif pour Harvard. J’attends une réponse alors je ne me fais pas de fausses joies.

            — Essaie de dormir, me dit-elle en regardant l’ordinateur ouvert sur mes genoux.

On est le 25 décembre. C’est le jour de Noël.

En me réveillant, je regarde l’ordinateur que mon père m’a offert. Je reste blotti sous la couette un petit moment en repensant à ce réveillon de Noël. Ma mère s’est comportée en mégère parfaite et mon père n’a rien vu ou fermé les yeux. Il faut que j’y retourne avec mes grands-parents, mais je verrai Max. Peu entrain à y aller, je mets la couette sur ma tête, encore endormi. On frappe à la porte de ma chambre.

            — Dylan ?

Ma grand-mère a toujours été respectueuse avant de foncer tête baissée comme le faisait ma mère. Elle entre et passe sa tête.

            — Joyeux Noël, me dit-elle. Tu as bien dormi ?

            — Oui. Joyeux Noël à toi aussi.

            — Dépêche-toi. Nous devons bientôt repartir. Nous ne partirons pas sans toi, m’assure-t-elle.

Je souffle face à la perspective de revoir la mégère et d’être mal à l’aise en sa présence. Ma grand-mère comprend, mais elle ne renonce pas. Je pars à la douche avant de rejoindre mes grands-parents pour passer ce grand jour de Noël chez mes parents. Ma grand-mère me soutient et me sourit. En entrant dans la maison, je remarque que ma mère a fait appel à un traiteur pour le repas. Mon père est heureux de me voir ainsi que Max. Comme ce réveillon, je commence à décompter les heures. Je ne suis pas à l’aise avec elle dans la maison. Avec Max, on essaie sa console en jouant à un match de basket. Il s’amuse et j’aime bien passer du temps avec lui. Nous rions ensemble en nous amusant si bien que j’en oublie mon malaise. Mes grands-parents parlent avec mes parents à l’écart. Ils sont soudainement mal à l’aise envers mon père.

            — Ce n’est pas ce qu’il souhaite.

Mes grands-parents semblent gênés en me regardant. Je sens grandir en moi un doute. Mon père m’observe lui aussi.

            — Je sais que vous parlez de moi.

            — J’aimerais que tu reviennes, m’avoue mon père.

            — Non, je suis bien là où je suis. Tu le sais.

            — Tu es notre fils. Tu sais qu’on t’aime.

Il ne me l’a jamais dit et il joue avec ce verbe le jour de Noël que je considère comme un cadeau empoisonné. Ce n’est qu’un prétexte pour me manipuler. Je n’y crois pas. Le mot « aimer » n’est jamais sorti de leur bouche. Il se sert de ça pour m’obliger à vivre avec eux.

            — Vous ne me l’avez jamais dit. Même si tu pars en mission à l’autre bout du monde, elle n’a jamais appelé ou fait le premier pas pour venir me parler chez grand-père et grand-mère. Tu as vu sa réaction hier soir comme moi ! Tu m’as fait venir à Noël pour ça ?

            — Avec ta mère, on a prévu de partir en vacances à Hawaï. Tu nous accompagnes.

Ma mère reste froide et distante envers moi malgré cet état de fait, comme à l’instant. Mais il me manipule également. Je n’en reviens pas. Ils prennent des vacances, m’obligent à venir avec eux tandis que je dois me taire et courber l’échine. Mes grands-parents n’ont pas leur mot à dire et mon père les prend en porte-à-faux. Je ne veux pas qu’ils se retrouvent dans une mauvaise position à cause de moi et je ne leur en veux pas, mais c’est une manipulation bien orchestrée.

            — Tu n’as pas besoin de moi.

            — Ce sont des vacances en famille, insiste mon père.

            — On part quand ?

            — Demain.

Aux regards de mes grands-parents, ils l’apprennent comme moi, surpris et désabusés par ce projet qu’ils ignoraient. J’ai confiance en eux. Ils ne m’auraient pas caché cette information et ma grand-mère ne m’aurait pas menti. Mon père les piège également et je trouve qu’il agit mal envers eux. Max s’approche de moi. Je comprends qu’il veuille que je les accompagne pour passer du temps avec lui. On pourra s’amuser tous les deux et aller surfer ce qui veut dire que je n’aurai pas toujours ma mère dans mon champ de vision et la supporter.

            — Je pourrais retourner chez grand-père et grand-mère ?

            — Tu dois vivre avec nous.

            — Tu ne comprends rien. Tu vas repartir et elle va recommencer ! Quand tu rentreras, tu tiendras avec elle !

            — J’aimerais passer les vacances en famille. Ce n’est pas trop te demander. Ensuite, on verra.

Mais je connais déjà la réponse. Il va m’obliger à vivre ici à notre retour d’Hawaï et quand il sera parti en mission, elle va recommencer ses manigances. Ma grand-mère est gênée de se retrouver dans une telle situation. Quand le général Lane exige, il faut obéir. Je regrette d’avoir accepté de passer Noël avec eux. Ça me donne l’impression d’avoir été piégé.

            — Dylan, ne sois pas en colère.

            — Avoue que tu m’as menti.

            — Si je t’avais dit la vérité, tu serais venu ?

            — Non.

            — Alors tu sais pourquoi je t’ai menti.

            — Et tu sais pourquoi je ne te ferai plus confiance.

C’est un piège et il le savait. Ses bonnes intentions avaient pour but de me piéger, son accolade n’était qu’un mensonge, l’ordinateur, ses questions sur mon avenir. Je pensais qu’il s’intéressait à moi, mais en fait, il ne sait rien de moi. C’était seulement pour partir à Hawaï avec eux et ça ne m’intéresse pas, surtout pas avec elle. J’avais d’autres projets en tête, d’autres idées. Qui me dit qu’il me laissera partir à Harvard ? Déçu et écoeuré, je suis obligé de concéder et de partir en vacances. Ma colère et ma déception ne feront pas plier mon père. Pendant le repas, comme la veille, je ne participe pas à la conversation. Je sais déjà que ce soir je dormirai ici. Morose, je médite sur ce voyage et le mensonge de mon père.

            — Ne fais pas la tête, me dit ma grand-mère. Ton père souhaite passer du temps avec toi.

            — Il a menti.

            — Parce qu’il savait que tu refuserais.

            — Et pour ça aussi, il a raison. Je n’ai pas oublié ce qu’il m’a dit.

            — Ton grand-père et moi le savons. Laisse-lui une chance d’apprendre à te connaître.

            — Tu ne me parles pas de maman ?

            — Elle t’a ignoré. Pense à ton père et Max, me dit-elle pour me raisonner.

Ma grand-mère tente de trouver des points positifs dans les actions de mon père comme pour apprendre à me connaître, mais ça me laisse à penser qu’il ne sait strictement rien sur moi. Quand je regarde ma mère se comporter en ménagère parfaite avec son air pincé, je me demande comment il fait pour la supporter. Sous ses airs de sainte nitouche, cette vieille gorgone se révèle être menteuse et manipulatrice, mais elle ne m’aura pas. Je sais d’ores et déjà que je suis en guerre froide avec elle depuis très longtemps, en fait depuis mon premier souvenir, à six ans. Max me secoue et me tend une manette pour jouer à la console. Il est heureux que je les accompagne à Hawaï. Pour oublier mon amertume, je joue toute l’après-midi avec lui. Le soir arrivant, mes grands-parents repartent chez eux. Ma grand-mère me serre dans ses bras.

            — Ça ira, m’assure-t-elle. On se voit à ton retour.

            — Merci, grand-mère.

Elle pose sa main sur ma joue, les larmes aux yeux. C’est une déchirure pour elle de me laisser ici alors que dans nos esprits, ce n’était pas prévu. On n’était pas préparés aux décisions de mon père. Mon grand-père me serre dans ses bras, ému. Il ne s’attendait pas aux projets de mon père et je comprends qu’ils ne veuillent pas de problèmes avec lui. Il reste en retrait, nous regardant, différent de ce matin. Il sait qu’il m’a menti et c’est ce que je refuse. Il n’a pas prévenu mes grands-parents. Il adopte le même comportement que ma mère. Comment je pourrais lui faire confiance ? Après leur départ, je monte dans ma chambre. Je la retrouve telle que j’avais laissée quand je suis parti. C’est comme si j’étais étranger à cet environnement. Dans mon bureau, je trouve un carnet de notes. Machinalement, j’écris mes idées et mes projets avant de le réaliser sur le nouvel ordinateur.

9 Piège

Le piège reflète la médiocrité du manipulateur.

Mon père entre dans ma chambre et ouvre le volet pour me réveiller. J’ai médité la veille au soir un long moment sur leur manipulation avant de réussir à m’endormir. Comment je pourrai leur faire confiance à l’avenir ? Il me demande de me lever. J’obéis pour me préparer. Mes affaires sont déjà prêtes. Nous devons prendre l’avion pour Hawaï en fin de matinée. Max trépigne d’impatience et ne tient pas en place. Il arrive à me faire rire. J’aide mon père à mettre les valises dans la voiture pendant que ma mère boucle la maison. Le temps du trajet jusqu’à l’aéroport, je mets mes écouteurs sur mes oreilles. Mon père me montre les siennes pour me faire comprendre de les retirer.

            — Ne sois pas désagréable. Tu fais la tête depuis hier et ça devient lassant.

            — Il ne fallait pas mentir.

Il soupire de lassitude en prenant sur lui. Je ne me laisserai pas dicter ma conduite ni par ma mère ni par mon père. Les voyageurs s’amoncèlent au comptoir d’embarquement. Les enregistrements s’effectuent rapidement avant de prendre place dans l’avion.

Après 6 heures de vol, nous atterrissons à Honolulu. Le temps est ensoleillé, les paysages de toute beauté entre le sable fin, l’océan, les forêts et les vallées dans l’arrière pays, la faune et la flore. Max court déjà dans tous les sens. Un chauffeur nous attendait à l’aéroport pour nous emmener dans un hôtel luxueux, à quelques pas de l’océan. En entrant dans la suite, on découvre le salon, une grande baie vitrée ouverte sur une terrasse ombragée avec vue sur le sable et l’océan, de chaque côté du salon, deux grandes chambres. J’en partage une avec Max. Chacune d’elles est dotée d’une salle de bain. En rangeant mes vêtements, je remarque que Max est déjà prêt à plonger et me presse de le rejoindre. Habillé de mon short de bain, je rejoins mon petit frère sur la plage.

            — Où tu vas ? me demande ma mère avant que je sorte par la baie vitrée.

C’est la première fois qu’elle me parle depuis Noël si bien que je la trouve ridicule. A ma tenue, comme si elle ne comprenait pas, je baisse le regard sur mon caleçon de bain pour voir si je ne me suis pas trompé en m’habillant.

            — Rejoindre Max, en répondant comme si elle n’avait pas compris.

Avant qu’elle n’y mette son veto, je sors du salon. Max est déjà dans l’eau, heureux. Il s’amuse à m’arroser, plonger, revenir à la surface.

Après une première nuit, je rejoins mes parents pour le petit-déjeuner.

            — Bonjour, me dit mon père. Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?

            — Visiter l’hôtel et profiter de la plage.

En buvant du jus d’orange, je sens les regards inquisiteurs de ma mère, puis quelque chose changer dans ses yeux ainsi que dans ceux de mon père.

            — Bonjour Monsieur et Madame Lane.

Cette voix, je la reconnais si bien que mes poils se hérissent. D’un regard assassin, je fusille mes parents les manipulateurs. Cette histoire de voyage est un piège et je suis tombé dedans comme un con. Un léger rictus apparaît sur le visage de ma mère, comme à Noël. Cassandra est présente avec son père et son frère.

            — Salut Dylan, comment tu vas ? me demande-t-elle.

            — Prenez le petit-déjeuner avec nous, propose ma mère.

Elle sourit jusqu’aux oreilles me faisant comprendre qu’elle a manigancé ce piège. Je pince les lèvres pour ne pas être désagréable, mais ça m’horripile. De colère, je serre les poings sous la table. En regardant mon père, je me dis qu’il ne peut pas être derrière cette machination, mais il ne laisse rien deviner. Une conversation entre mes parents et le sénateur Richards commence. Cassandra s’assoit à côté de moi. Je ne la supporte pas tandis que ma mère se délecte de la situation. Je suis certain qu’elle est responsable de cette manigance.

            — Cassandra, Dylan va visiter l’hôtel et la plage. Tu peux l’accompagner, lui propose ma mère.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Ma mère recommence sans respecter mes choix et ma lassitude de ces derniers mois. Je ne comprends pas son insistance à me caser avec Cassandra malgré mon ressentiment pour elle. Pourquoi elle persiste dans cette voie ?

            — Non, merci. Je ne veux pas d’elle derrière moi.

Face à mon indélicatesse ou mon impolitesse, au choix, mon père se met en colère, soutenant ma mère. Sur ce fait, je jette la serviette sur la table et pars, mais Cassandra ne s’avoue pas vaincue en me rattrapant et me prenant la main devant mes parents.

            — Tu dois obéir à ta mère.

            — Dégage ! Je ne veux pas de toi ! hurlé-je en me libérant violemment d’un regard assassin.

J’ai attiré tous les regards sur nous, mais je perds sérieusement patience. Ma colère me submerge à nouveau face à ce piège bien calculé de mes parents.  Dans la chambre, j’attrape un sac et une serviette pour me barrer rapidement lorsque mon père rentre soudainement avec toute la fureur qui le caractérise.

            — Tu es devenu fou ?!

            — Est-ce que tu savais qu’elle serait là ?!

            — Non, je ne savais pas ! Tu iras t’excuser auprès de ta mère et de Cassandra !

            — Certainement pas. Je ne l’aime pas et elle m’a assez causé de problèmes au lycée.

            — Tu peux passer une journée avec elle.

            — Voilà que tu t’y mets ! Maman t’a fait un lavage de cerveau !

Ma réponse ferme et définitive vient à bout de mon père qui ne m’écoute pas, mais ça ne m’étonne pas. Il me colle une gifle sans attendre face à ma réflexion. A son regard, je vois son effroi face à ce geste qui lui a échappé, mais pas à moi. Je prends mon sac et pars sur la plage.

            — Dylan !

Mais je me casse sans me retourner. Ma colère ne fait qu’augmenter face à mes parents et leurs indélicatesses. D’abord ma mère, puis mon père qui s’y met pour Cassandra. Qu’est-ce qu’ils ont avec elle ? Pourquoi ils ne m’écoutent pas ? En m’éloignant de l’hôtel, je marche sur la plage, longeant l’océan. Je ne sais pas où je vais me poser, mais j’ai besoin de m’éloigner d’eux. Ça fait maintenant une heure que je marche. Un gros rocher surplombe l’océan. En m’asseyant, je regarde le paysage, les animaux, les oiseaux dans le ciel, les poissons.

            — Qu’est-ce que tu fais là seul ? Ça fait un moment que je t’observe.

En me retournant, je découvre une jeune femme de mon âge s’approcher. Elle semble sympa et bienveillante, contrairement à Cassandra. Sans lui répondre, elle reste debout près de moi, demeure souriante, malgré mon comportement et mon silence.

            — Je peux ? me demande-t-elle sans perdre sa bonne humeur.

            — Si tu veux.

Elle s’assoit à côté de moi avec un léger sourire sur les lèvres. Elle est hawaïenne : ses longs cheveux châtains, son teint hâlé, ses yeux noisette, sa silhouette élancée.

            — Tu es d’ici.

            — Oui, je suis née sur cette île.

            — Tu n’as rien de mieux à faire ?

            — Je peux repartir.

Je ne suis pas d’humeur, mais elle ne s’énerve pas face à mes paroles blessantes et mon rejet, restant souriante et aimable. Je m’avoue qu’elle n’y est pour rien et que je suis désagréable.

            — Je suis désolé.

            — Pourquoi tu ne veux pas présenter tes excuses à ta mère et à la fille ?

            — Tu écoutes aux portes ?

            — La baie vitrée du salon était ouverte. J’ai tout entendu, puis ce matin, j’étais dans le restaurant. J’ai tout vu.

Devant mon étonnement, elle rit de bon cœur.

            — L’hôtel appartient à mon père.

            — Tu es la fille du directeur.

            — Oui. Je m’appelle Edéna.

            — Dylan.

            — J’avais entendu. Ton père a crié ton prénom pour te retenir. C’est quoi le problème ?

Edéna est d’une oreille attentive ce qui fait cruellement défaut à mes parents. Je confie mon désaccord avec ma mère et de sa connivence avec Cassandra qu’elle m’impose et qui me crée des problèmes. Je ne la supporte pas. Selon les propos de ma mère, je ne vaux rien, mais le père de Cassandra peut m’ouvrir les portes du monde du travail tandis que le mien la soutient et ne m’écoute pas ce qui me blesse d’autant plus. Il m’a menti pour que je vienne.

            — Et tu n’en avais pas envie.

            — Non pas vraiment, puis je ne pensais pas la croiser sur cette île. Toi ?

            — J’ai une vie normale. Mes parents sont des personnes attentionnées et respectueuses de mes choix. Ils ne me font pas de reproches.

Edéna me plaît, je l’avoue. Elle est vive, belle, gentille. Elle arrive à me changer les idées et  me faire oublier les mensonges de mes parents. Quelque part, je l’envie. J’aimerais que mes parents ressemblent aux siens. Elle se relève soudainement, gardant son sourire et la légèreté qui la caractérise, me tendant sa main.

            — Suis-moi. Je te fais visiter les plus beaux endroits.

Elle me guide dans les lieux que personne ne pourrait découvrir seul. Elle m’attire dans une forêt verdoyante et luxuriante, où une canopée prédomine. C’est magnifique. Le soleil ne perce pas au travers de la cime des arbres grâce au feuillage. Mes yeux ne sont pas assez grands ouverts pour admirer le paysage.

            — Qu’est-ce que tu veux faire comme métier ? me demande Edéna.

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies.

            — Ta fac ?

            — Harvard, mais mes parents ne savent pas.

            — Je comprends qu’il faut que je garde le secret.

            — Toi ?

            — J’aimerais voyager, mais je n’ai pas encore d’idées. Ma conception de la vie, c’est ma liberté.

Après la canopée, se trouve une chute d’eau majestueuse qui dévale dans un étang. Edéna retire ses vêtements et entre dans l’eau. Je l’imite pour la rejoindre. Nous nous amusons à nous arroser et rire, seuls au monde. Je me détends peu à peu. Elle plonge sous l’eau. Je la suis. Les profondeurs regorgent de poissons exotiques. Je poursuis ma découverte avec elle sur une plage de sable fin. En fin d’après-midi, accompagné d’Edéna, je retourne à l’hôtel où je retrouve mon père.

            — Où est-ce que tu étais ?! On s’était inquiétés, me dit-il.

Il ne fallait pas. Pourquoi tu t’inquièterais ? Mais il faut que je garde cette remarque désobligeante pour moi afin de ne pas envenimer la situation déjà tendue et sur le point d’exploser. Une nouvelle engueulade se profile et il vaut mieux l’éviter. Mon visage fermé, je lui fais face, puis il regarde Edéna à mes côtés.

            — Je m’excuse, monsieur. C’est de ma faute, me défend-elle. J’ai fait visiter à Dylan. Nous n’avons pas vu l’heure passer.

            — Présente-nous ton amie, m’oblige ma mère intriguée qui s’approche et la regarde comme un cafard qu’il fallait écraser.

Edéna lui sourit chaleureusement, mais la mégère reste égale à elle-même, attendant que je fasse les présentations. Quand je vois le comportement de ma mère, je n’en ai pas envie.

            — Papa, maman, je vous présente Edéna. C’est la fille du directeur de l’hôtel.

Elle garde sa bonne humeur et  leur serre la main sans réussir à faire sourire ma mère. Une telle réaction est décevante, mais je fais avec. Avant qu’elle parte, j’accepte son invitation à la soirée, ce qui déplaît à ma mère. J’entre dans ma chambre pour aller me doucher. Mon père me rattrape et tente de me retenir en se postant devant moi pour m’obliger à l’écouter.

            — Je suis désolé pour ce matin.

Mais je pars me changer sans lui répondre adoptant le même comportement que lui. Mes parents m’attendent pour le repas du soir. En ressortant de la salle de bain, je les ignore en devant les suivre au restaurant de l’hôtel. Méfiant, je les dévisage en découvrant une table de sept couverts tandis que Max semble gêné.

            — Pourquoi sept ?

            — Tu desserres les dents ? me reproche ma mère.

            — Les as-tu desserrées depuis Noël ?

            — Pas maintenant ! me stoppe mon père en me dévisageant.

Le sénateur Richards s’approche de notre table. De plus en plus furax, je dois me plier aux choix de mes parents, mais je n’ai pas terminé de me venger. Cette sangsue de Cassandra est présente, souriante avec son frère, Sean. Elle prend place à côté de moi en se délectant de ce moment et remerciant ma mère d’un regard qui m’interpelle. Elles s’accordent toutes les deux : la mégère satisfait les caprices de cette chieuse.

            — Je suis contente de te voir, m’avoue-t-elle. Ce soir, il y a une soirée. Tu m’accompagnes ?

            — Je suis déjà pris.

Elle serre ses couverts dans ses mains avant d’exploser en direct. Je me régale déjà à observer sa réaction pendant que mon père se rend compte de son comportement tandis que ma mère n’apprécie pas mes projets avec Edéna. Cassandra inspire profondément avant d’enchaîner.

            — Où étais-tu ce midi ?

            — J’étais parti me promener avec Edéna.

            — Qui est-ce ? me lance-t-elle de son air pincé.

            — Une amie.

Elle porte le même défaut que ma mère. Est-ce que c’est un hasard ? Je suis satisfait de sa réaction. Cassandra fulmine et n’accepte pas tandis que ma mère me dévisage, insatisfaite. J’en ris silencieusement et quitte la table sous les yeux de mes parents pour aller me servir au buffet. Au détour d’une allée, je croise Edéna.

            — C’est Cassandra ?

            — Oui, c’est elle.

            — Elle raconte à tous mes amis que tu es en couple avec elle.

            — Non !

Finalement, ça ne m’étonne pas de Cassandra. Comme ma mère, c’est une menteuse et une manipulatrice. Non seulement, elles ont le même défaut sur le visage quand elles sont furieuses, mais elles ont le même trait de caractère. Je ne vais pas survivre entre les deux au point que je pourrai me faire bouffer tout cru, mais ça, hors de question de me laisser manipuler. Edéna me fait un oui de la tête sous les yeux de Cassandra qui nous épie.

            — Elle est accroc.

            — Pas moi. Je la déteste.

Edéna sourit devant ce fait. Chacun retourne à sa table, mais Cassandra me défie.

            — C’est elle ?

            — Oui, c’est Edéna. Pourquoi tu me poses la question ? On n’est pas ensemble et on ne le sera jamais.

Grâce aux révélations d’Edéna, je fais une mise au point avec elle devant son père et mes parents avant de voir mon avenir s’assombrir. Je décide de quitter la table pour les fuir rapidement, les dévisageant froidement en regardant Cassandra et ces hypocrites assis ensemble comme s’ils étaient prêts à signer un contrat de mariage pour elle et moi. Mon père se pince les lèvres et se retient face à mon indélicatesse. Je rejoins Edéna à la soirée organisée par l’hôtel. La musique s’élève dans la discothèque. On s’installe à une table en buvant un verre de coca. Ses amis nous rejoignent ainsi que Max pour faire la fête. La musique nous entraîne. Nos parents viennent se rendre compte avec le père de Cassandra. Elle est seule, à l’écart.

            — On va s’amuser, me dit Edéna.

Cassandra me surveille pendant que Edéna pose ses mains sur mes épaules, puis elle s’accroche à mon cou. Ses lèvres sur les miennes, je resserre mes mains sur sa taille, me laissant porter par le baiser, même si ça ne compte pas. C’est la première fois que j’embrasse une fille, mais ça ne me déplaît pas. Je profite de ce que m’offre Edéna et de l’attirance que j’éprouve pour elle.

            — Tu es complètement dingue.

            — Je voulais voir sa réaction, m’avoue-t-elle, et je ne perds rien au change.

Curieux, je me retourne sur Cassandra, furieuse qui ne trouve pas le soutien de ma mère.

            — C’est ta conception de la vie et de la liberté.

            — C’est ça. Vivre libre et comme ça me plaît. C’est un jeu.

            — Tu fais ça à beaucoup de garçons ?

            — Seulement quand ils me plaisent. Ensuite, ils repartent.

A dix-sept ans, Edéna n’a pas froid aux yeux. Elle sait ce qu’elle veut, sans aucune hésitation. Ça appartient à sa conception de la vie et de la liberté, mais j’adhère à ses idées.

            — Jouons au petit couple parfait. Elle te lâchera.

            — Je la reverrai à San Diego.

            — Vis ta vie comme il te plaît, pas comme te l’imposent ta mère et Cassandra.

En me retournant sur mes parents, ma mère me fusille sur place. Cassandra est allée se plaindre. Je resserre mon étreinte sur Edéna et niche mon visage dans son cou pour nous laisser emporter par notre petit jeu. Le deuxième baiser est aussi doux que le premier.

Seul dans la chambre, je me lève tranquillement. Ma soirée en compagnie d’Edéna repasse dans mon esprit, mais je me suis bien amusé et j’avoue que j’ai profité des moments tendres et doux avec elle. Douché et présentable, je paresse sur la terrasse en déjeunant. Soudain, j’entends la porte s’ouvrir depuis le salon. Ma mère s’avance, hautaine et haineuse.

            — Je t’interdis de fréquenter cette fille.

            — Tu n’as rien à m’interdire. J’ai dix-sept ans.

            — Ne me dis pas que c’est sérieux avec elle.

            — Il le faudrait avec Cassandra, mais je la déteste. Tu ne me l’imposeras pas. Maintenant, si tu veux me prouver que tu es ma mère et que tu t’intéresses à moi, viens à la réunion au lycée pour mon avenir. Papa sera reparti en mission.

            — Tu devrais comprendre que le père de Cassandra peut t’ouvrir des portes pour le monde du travail après ton diplôme, si jamais tu l’as.

            — Je mènerai ma vie comme je l’entends. Pas comme tu l’as décidée.

Ça signifie qu’elle appartiendra aux abonnées absentes et qu’elle s’obstine dans ses idées et ses projets pour moi. Elle se fiche de ce que je veux pour mon avenir et elle me rabaisse. Tout ce qui l’intéresse, c’est de me caser avec cette chieuse. Pourquoi elle fait ça ? Mon père entre à son tour dans la suite, mais je sors sans le saluer afin d’éviter une engueulade et je lui en veux encore pour la gifle si bien qu’il ignore comment m’aborder parce que je garde mes distances vis-à-vis d’eux. Curieux, j’écoute à la porte comme une petite souris que j’ai déjà été.

            — Il est infect ! lui lance ma mère. Qu’est-ce qu’il va faire de sa vie s’il refuse l’aide qu’on lui apporte ?

            — Tu l’as élevé, Ariane. Tu le connais mieux que moi. Je ne suis jamais à la maison avec mes missions.

            — Parle-lui.

            — Il refuse de m’écouter. Tu veux que je fasse quoi ? Il a dix-sept ans. Tu n’as jamais été tendre avec lui et il se venge.

            — A qui la faute ?

Il n’y a pas qu’elle qui n’a pas été tendre. Sa gifle me revient. Edéna s’approche de moi. Je lui fais un chut de la main afin qu’elle ne fasse pas de bruits. Même si mes parents se disputent, ça n’est pas mon problème. Malgré les difficultés avec eux, j’ai trouvé une alliée pour passer de bonnes vacances. Nous partons à la piscine. Max y est déjà avec nos amis et s’amuse. Je compte en profiter moi aussi et le rejoins. Dès qu’elle m’aperçoit, Cassandra entre dans l’eau pour m’accaparer, mais Edéna émerge devant moi.

            — On continue à jouer ?

            — Tu es certaine ?

            — Absolument. Tu es plutôt pas mal comme mec et tu sais embrasser les filles.

Elle s’accroche à moi, mais j’avoue que ce jeu me plaît. Je la serre tout contre moi, caresse son dos nu, ses hanches. Je niche mon visage dans son cou, nos regards se croisent. Nos lèvres sont proches, jusqu’à se toucher. Je me laisse emporter par ce baiser pas si innocent que ça. Edéna me plaît, mais ce n’est que le temps des vacances. On ne se reverra plus et elle trouvera un autre garçon, mais pour le moment, j’en profite. Elle m’aide à oublier mes problèmes et les projets de ma mère. J’adore la garder dans mes bras face à Cassandra qui n’arrête pas de me fixer méchamment.

            — Alors ? demande Edéna pour constater l’effet que ça fait sur cette chieuse.

            — Tu es diabolique.

            — Je déteste les filles qui se croient tout permis, que rien n’arrête. Tu es différent d’elle.

            — Tu n’es pas obligée de faire ça.

            — Je le fais avec toi parce que ça me plaît et que tu ne m’es pas indifférent. Tu seras reparti en fin de semaine alors profitons-en. Ce n’est qu’une amourette de vacances et j’aime être libre de faire ce que je veux. Je me sers de toi et tu en fais autant.

Elle dépose un léger baiser sur mes lèvres en signe d’accord pour l’un et l’autre. Comme je suis à Hawaï avec Edéna, autant que je profite des vacances et reprendre plus fort pour mes projets à la rentrée. Rien n’a changé dans mon esprit et je prouverai à mes parents qu’ils se trompent. Cassandra fuit la piscine, ayant enfin compris. Ce midi, en entrant dans le restaurant main dans la main avec Edéna, ma mère me fusille du regard, mais ça me fait rire. Après un baiser léger à ma belle, je m’assois à table face à mes parents.

            — Je ne veux pas que tu t’affiches avec elle, m’oblige ma mère.

            — Et tu vas faire quoi si je désobéis ? Tu vas m’enfermer ? Je ne m’afficherai pas avec Cassandra. C’était ça ta conception des vacances en famille ? m’adresse-je à mon père. Nous quatre et la famille de Cassandra, elle et moi en parfait petit couple.

Ma mère me fait rire, mais je n’en perds pas ma répartie en fixant mon père et gardant mon calme. Je n’ai aucune réponse de leur part lorsque je reçois un coup de pied de Max sous la table. Je sais ce que fais et la situation peut s’envenimer au point de creuser la fracture davantage.

            — Tu feras ce que ta mère te demande en ce qui concerne Edéna, me dit mon père.

            — C’est fou ce que tu fais peur et ce que tu as de l’influence.

Max se pince les lèvres, mais je sais qu’il ne soutient pas mes parents. Mon père s’énerve un tantinet si bien qu’il serre du poing sur la table. Le défier a pour but de le faire réagir contre ma mère, mais tant qu’il ne comprendra pas et qu’il la soutiendra, la situation se compliquera pour moi. Même si ce combat s’avère difficile, je n’abandonnerai pas afin de faire les choix qui me conviennent.

            — Et pour Cassandra ? Vous avez déjà signé un contrat de mariage pour elle et moi ? Est-ce que grand-mère t’a imposé maman ou tu l’as choisie ?

Furieuse, Cassandra s’assoit à côté de moi, interrompant cette conversation, mais j’ai le silence de mes parents.

            — Je ne veux pas d’elle dans ma vie.

            — Parce que c’est cette fille, me lance-t-elle.

            — Je ne sais pas si ce sera Edéna, mais une chose est certaine pour moi, je ne veux pas de toi.

Elle se reporte sur ma mère suppliante. Mon père observe la scène et commence à comprendre ou alors, il continue de se mettre des œillères pour avoir la paix.

            — Est-ce que tu vas imposer à Max une femme pour son avenir ?

            — J’ai plus confiance en ton frère qu’en toi, m’affirme ma mère.

            — Tu m’as ignoré depuis que je suis né. Maintenant que je suis en âge de faire mes choix et d’aller à l’université, tu te mêles de ma vie. Va te faire voir avec tes projets. Je ferai ce que je veux de ma vie.

            — Dylan ! hurle mon père.

            — Continuez de m’ignorer tous les deux. C’est ce que vous avez mieux à faire.

Je m’apprête à partir et les laisser manger avec leur famille d’adoption, mais je refuse que mon petit frère soit mis de côté et subisse.

            — Max, tu viens ?

Devant l’ambiance exécrable, avant de me suivre, il regarde mes parents.

            — Dylan a raison et vous le savez tous les deux. Je ne vous soutiens pas.

Sur ce fait, je les laisse avec Cassandra et remercie mon petit frère. Je retrouve Edéna qui m’attendait. En passant mon bras sur ses épaules, je défie mes parents. Elle nous emmène et nous guide jusqu’à la plage qu’elle connaît. On y retrouve ses amis pour profiter de l’océan, de ses grosses vagues, de la plage et du surf.

10 Sanction

La sanction n’a de valeur que si elle est juste.

La semaine avance, mais je me sens bien auprès d’Edéna. Après la séance de surf intense la veille, je traîne dans mon lit. Je somnole en profitant de la baie vitrée ouverte, le vent léger entre dans la chambre. Je me réveille doucement lorsque je vois une présence. Surpris, je suis debout rapidement quand je m’aperçois que c’est Cassandra.

            — Qu’est-ce que tu fais ici ?

Mais elle ne répond pas. A son regard haineux, je me dis que ça va être compliqué. Elle attrape des objets sur la table qu’elle balance un à un, tout explose sur le mur et sur le sol pendant que j’essaye de fuir. Dans ma course, je sens les objets exploser près de moi. Elle prend un vase qu’elle garde en l’air.

            — Arrête !

Mais elle n’écoute pas. Je mets mon bras pour me protéger le visage lorsque qu’elle s’apprête à le balancer. Elle n’hésite pas à passer à l’acte, il se brise en morceaux sur mon poignet et retombe sur le sol. Mon père entre dans la chambre, mais Cassandra continue de se défouler si bien qu’il la freine en reprenant le cendrier qu’elle avait en main. Il le pose sur la table et la retient, mais elle est déterminée en se débattant contre lui comme une furie.

            — C’est avec moi que tu dois être ! Pas avec elle ! hurle Cassandra hystérique lorsque ma mère et Max entrent précipitamment.

A voir son comportement, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je fais face à une folle furieuse qui ne supporte pas ma relation avec Edéna, mes refus et le « non » tandis que mon père demeure interdit avant de réagir pour l’obliger à sortir de la chambre, dévastée et ressemblant à un champ de bataille.

            — J’aurai une discussion avec ton père, la prévient-il.

Remis de ma léthargie, je n’avais pas remarqué qu’une entaille s’était formée sur mon poignet. Mon père s’approche, mais j’ai un mouvement de recul.

            — Non !

            — Laisse-moi t’aider ! crie-t-il perdant patience.

            — Tu veux m’aider ? Empêche maman de régenter mon avenir avec Cassandra.

Enfermé dans la salle de bain, j’attrape une serviette pour l’enrouler autour de mon bras, mais je n’arrive pas à arrêter le saignement. Mon père arrive à ouvrir la porte et prend la situation en main.

            — Je t’accompagne à l’infirmerie et tu ne me réponds pas. Tu ne rejettes pas mon aide !

Il enveloppe mon poignet dans une serviette propre et m’oblige à sortir. Il nous faut peu de temps pour entrer dans l’infirmerie de l’hôtel. Le médecin regarde mon bras. Il me pose des questions sur ma blessure, ce qu’il s’est passé. Il me soigne le poignet et désinfecte. J’entends des pas rapides à l’extérieur. Edéna entre, essoufflée et surprise. Elle s’approche et regarde. Elle me prévient que les dames de ménage ont nettoyé la chambre. Le médecin l’oblige à sortir pour ensuite nettoyer et désinfecter avant de poser un bandage lorsque le sang ne coule plus.

            — Plus d’activités nautiques jusqu’à cicatrisation. Reviens me voir pour changer le pansement.

Je le remercie, mais je suis amer. Mes vacances sont gâchées. Avec mon père, je passe par le hall de l’hôtel lorsque je vois Cassandra avec son frère Sean s’en prendre à Edéna. Je la rejoins en courant pour le repousser, mais il n’apprécie pas mon geste.

            — Tu as tort de faire ça, Lane, crache-t-il haineux.

Il m’envoie un coup de poing dans la gueule, mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Je réplique en lui envoyant le mien si bien qu’il se ratatine sur le sol. Mon père me retient avant que je ne recommence malgré la douleur atroce dans mon poignet qui s’éveille.

            — Ça suffit ! me repousse mon père sans ménagement.

Le sénateur Richards retient Sean, mais c’est moi qu’il dévisage méchamment alors que le père d’Edéna intervient.

            — Votre fille a détruit des objets dans une chambre et votre fils a agressé ma fille. Je ne veux plus vous voir dans mon hôtel, s’adresse-t-il au sénateur. Vous avez une heure pour quitter votre chambre !

Le sénateur Richards n’apprécie pas cette décision tandis que mon père m’observe avec de la colère dans les yeux parce que pour lui, j’ai déconné. Je suis le fautif dans cette histoire alors que j’ai défendu Edéna. Malgré ça, je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient expulsés sans ménagement de l’hôtel par son père, mais ça me fait plaisir de ne plus voir Cassandra jusqu’à la fin des vacances. Ils sont furieux dont la principale intéressée qui dévisage Edéna, réfugiée dans mes bras. Je vais enfin trouver la paix et la tranquillité en ne l’ayant plus dans mon champ de vision. Les plans de ma mère vont tomber à l’eau ainsi que son contrat de mariage. La table de sept va passer à quatre au prochain repas. Je respire de soulagement parce que cette chieuse de Cassandra ne me fera plus de crises. L’inquiétude que je ressentais disparaît comme par enchantement malgré le regard de mon père envers moi.

            — Comment tu vas ? me demande Edéna en regardant mon visage.

            — Ça va.

J’ai de plus en plus mal au poignet, mais je n’y prête pas attention, tenant tête à Sean Richards. Le sénateur oblige son fils à le suivre alors que mon père me dévisage.

            — Dylan, tu me suis.

            — Je reste avec Edéna.

            — Non, tu me suis ! J’ai décidé de rentrer à San Diego, me lâche-t-il sans ménagement.

            — Tu ne peux pas faire ça !

            — Si, je le fais, me répond-il froidement. J’en ai assez !

Il perd patience sans se préoccuper de ce que je peux penser. A contrecœur, je laisse Edéna pour suivre mon père, furieux, mais aussi pour ne pas envenimer la situation. Sur le chemin de la chambre, je culpabilise parce que j’ai été emporté par Cassandra dans cette histoire alors que je n’ai rien demandé. Il entre dans la chambre précipitamment surprenant ma mère.

            — On fait nos valises. On rentre, prononce-t-il envers elle.

            — Pourquoi ?

            — Parce que je l’ai décidé !

Ma mère n’apprécie ni le ton ni la décision et me dévisage sans attendre. Je me doutais que je porterai cette responsabilité.

            — Qu’est-ce que tu as encore fait ?!

            — Pourquoi ce serait de ma faute ?!

            — C’est de la tienne parce que tu ne voulais pas venir ! hurle mon père.

            — Je ne voulais pas venir parce que tu m’as menti dès le départ !

            — Et maintenant, tu ne veux pas repartir ! Qu’est-ce que tu veux ?! me demande-t-il perdant patience. Ta mère a raison. On n’arrive pas à te suivre !

            — Si au moins, tu m’écoutais quand je te parle ! Tu es vraiment comme elle. Tu portes des œillères. Tu ne vois rien.

            — Prépare tes affaires, m’oblige-t-il en se retenant.

Les mains lui démangent de m’en coller une autre. Max et moi obéissons pour quitter la chambre rapidement. Je cache la douleur dans mon poignet, ma haine et ma colère contre mes parents. En rentrant à San Diego, je repartirai chez mes grands-parents. Mon père règle la note de l’hôtel tandis qu’Edéna se trouve à l’écart.

            — Je suis désolée.

            — Tu n’as pas à l’être.

Elle se blottit dans mes bras, je la serre tout contre moi. L’envie naît en moi, mais on est jeunes tous les deux. Peut-être que si nous étions restés, je l’aurais fait avec elle. Je caresse son visage, ses cheveux, sa beauté, la douceur de sa peau et son innocence. Nous partageons un dernier baiser, celui des adieux, doux et sensuel, celui qui laisserait échapper nos émotions. Je l’aurais fait maintenant, tout de suite, avec elle, mais ce n’est pas possible et ça ne se fera jamais. Malheureux tous les deux, je la contemple une dernière fois avant qu’elle quitte mes bras. Je suis ensuite mes parents à regrets en m’éloignant d’elle sans quitter son regard jusqu’au taxi qui nous conduira à l’aéroport. Sur le chemin, ma colère n’a pas disparu. Edéna est dans mon esprit. Dans l’avion, je laisse mes écouteurs sur mes oreilles, ignorant mes parents. Max est déçu et j’ai mal pour lui. Il subit aussi. Nos regards se croisent, mais je comprends qu’il ne m’en veuille pas. C’est rassurant sauf pour mon poignet qui me fait souffrir. Je le cache dans la manche de ma veste. A cause de Cassandra et des manigances de ma mère, je me retrouve pris au piège et responsable des conséquences. A l’aéroport, je reste volontairement à l’écart. Edéna me manque, mais je le savais dès le départ que ça ne pouvait pas durer. Les bagages récupérés, nous rentrons à la maison. Je pars dans ma chambre pour m’isoler. Maintenant, j’ai une idée en tête : retourner vivre chez mes grands-parents, valider mon diplôme, partir à Harvard. Mon père entre, soucieux et suspicieux. Qu’est-ce qu’il me veut ? A quoi je dois m’attendre encore ?

            — J’ai une question à te poser. Il faut que je sache. Ta mère et moi, on aimerait savoir si tu as …

Il hésite à formuler sa requête, cherchant les bons mots, mais j’en perds patience.

            — Si j’ai quoi ?

            — Ta mère a entendu certaines choses sur Edéna et toi. Alors, je veux savoir…

Mais je commence à sourire. J’ai compris où il veut en venir, le sujet qu’il souhaite aborder parce que Cassandra a encore menti après de ma mère qui la soutient. Je vais le laisser formuler sa question et voir s’il ose.

            — Est-ce que tu as ….

J’attends face à mon père qui ne sait pas comment aborder le sujet, mais je reste de marbre, froid et distant si bien qu’il hésite de plus en plus.

            — Edéna et toi, est-ce que vous avez couché ensemble ?

Ça y est ! Il a réussi à formuler sa question, mais j’ai envie de rire. Je me retiens de ne pas le faire afin de les manipuler comme eux le font. J’espère qu’il comprendra.

            — Qui l’a dit à maman ?

            — Cassandra. Alors, c’est vrai ?

Je ne le contredis pas jusqu’à ce que ma mère entre dans ma chambre, furieuse. Je savais qu’elle avait encore menti et je n’ai soudainement plus envie de rire. J’en ai assez de cette menteuse, mais je vais poursuivre ce que j’ai en tête.

            — Tu n’as pas fait ça, me dit-elle hautaine.

            — Pourquoi je ne l’aurais pas fait ? Tu avais promis ma virginité à Cassandra ?

            — Ne recommence pas, Dylan ! crie à nouveau mon père. Tu as couché avec Edéna.

            — Oui.

            — Tu t’es protégé ?

            — Non.

Mon père devient de plus en plus furax tandis que ma mère est outrée par mes aveux.

            — Tu es complètement malade ! Qu’est-ce que tu as dans la tête ?! hurle mon père.

            — En quoi ça te regarde ?

            — Ça me regarde parce que tu es mon fils ! Tu es vraiment inconscient ! Tu aurais pu m’en parler avant de …

            — Te parler ? Tu es sérieux ? Tu ne m’écoutes jamais ! Pourquoi je serais venu te parler de ça ?

            — Je suis ton père ! Merde !

            — Depuis quand ?

            — J’en ai assez de ton sarcasme et de ton comportement !

            — Il ne fallait pas me faire !! Tu aurais dû mettre une capote ! Ça m’aurait épargné Cassandra et maman !!

Mon père perd patience en m’attrapant au colback et me projette contre le mur maintenant la pression. Une nouvelle bagarre éclate, mais je suis décidé à ne pas me laisser faire. Je le repousse violemment, prêt à en découdre avec lui. Il revient pour m’attraper et me maintient plus fermement tandis que Max s’interpose une nouvelle fois.

            — Arrête, papa !!

Mon père me dévisage avec de la colère dans les yeux, écoutant à peine mon petit frère qui le freine dans cet excès de violence.

            — J’en ai marre de ton comportement !

            — Alors, ouvre les yeux. Cassandra a menti, maman est complice avec elle. Pourquoi tu l’écoutes ?!

Je me libère de son emprise violemment en le repoussant ce qu’il n’apprécie pas, mais je vais tenter de lui faire comprendre que ma mère lui ment et le manipule.

            — Je n’ai pas couché avec Edéna. Ce n’est qu’un mensonge. Après tout ce qu’elle m’a fait au lycée et à Hawaï, tu crois encore Cassandra ?

            — Pourquoi tu n’as pas dit la vérité tout de suite ?!

            — Parce que tu ne m’écoutes pas. Laisse-moi vivre chez grand-père et grand-mère.

            — Tu as assez vécu chez mes parents. Tu resteras ici !

            — A quoi ça sert que je reste vivre avec vous ?!

            — On est tes parents !

            — Des parents qui mentent ! Je n’ai plus confiance en vous après tout ce qu’il s’est passé et les accusations de Cassandra !! Tout n’était que mensonges !!

J’hurle pour laisser échapper ma colère, ma haine, ma tristesse, mes larmes qui menacent parce que j’arrive au bout de ce que je peux supporter. J’en ai marre, mais dans ma colère, j’ai balancé l’ordinateur que j’ai eu à Noël contre le mur de la chambre. J’en deviens fou de rage face à cette violence de mon père, les mensonges de ma mère pour nous manipuler et les problèmes causés par Cassandra. Mon geste plonge mon père dans une colère noire. Il m’attrape par mon poignet blessé pour me calmer, mais pour moi, il n’a pas la bonne réaction. Je me défends face au général Lane, en le repoussant, mais il perd patience face à mon indélicatesse. Sa main sur ma gorge en me maintenant par le colback de son poing serré, j’y vois de la colère dans ses yeux, mais je le défie, ne baissant pas le regard, cachant ma peur, mais pas ma haine.

            — Si tu ne comprends pas, tu ne comprendras jamais rien.

Mon père resserre la pression pendant quelques secondes avec de me relâcher doucement sans que la colère le quitte.

            — Tu es privé de sortie. Je t’interdis d’aller te réfugier chez mes parents. Tu n’as pas le droit de quitter cette chambre sauf pour les besoins rudimentaires.

            — C’est ce que vous faites subir aux hommes qui vous désobéissent en mission, général Lane ? lancé-je ironique.

Je sais que je mets de l’huile sur le feu, mais je ne retiens plus ma colère parce que si je craque face à eux, je vais perdre. Pour moi, la sanction est injuste. Ma mère en profitera pour m’écraser davantage.

            — Je suis ton père !

            — Non, tu ne l’as jamais été et elle n’a jamais été ma mère !

Il encaisse difficilement la réflexion qui le blesse plus que tout. Avant de sortir de ma chambre, il me prend mon vieil ordinateur, sur lequel j’ai mes projets et mes idées pour Harvard.

            — Laisse-moi celui-là !

            — Non, même celui-ci je te le reprends.

            — Qu’est-ce que tu vas faire avec ?!

            — Et si je le balance contre le mur, qu’en penses-tu ? me demande-t-il satisfait de m’atteindre.

            — Ma haine sera décuplée.

            — Et tu viens de décupler ma colère après ton geste. Après mon départ, je ne veux pas entendre ta mère se plaindre au téléphone pour ton manque de respect. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?

            — Je te déteste. Elle me fait vivre un enfer et tu ne vois rien. Tu la soutiens après tout ce qu’il s’est passé.

            — C’est ta mère et j’ai confiance en elle.

Je serre les poings, mais mon père a décidé. Il me laisse avec ses décisions et me confisque mon ordinateur sans lequel je ne peux plus rien faire. Seul, assis sur mon lit, je médite sur ces derniers jours. J’ai eu tort de balancer celui qu’il m’a offert à Noël, mais reporter les fautes sur moi est injuste. Mon poignet me fait souffrir et ma haine aussi. Je n’ai jamais ressenti autant de colère. Pourquoi ma mère manipule mon père et essaie d’en faire autant avec moi ? Pourquoi elle me déteste ? La porte de ma chambre s’ouvre doucement. Max apparaît et pose un doigt sur sa bouche, puis il ferme la porte.

            — Je suis désolé pour toi.

            — Ce n’est pas à toi de régler le problème.

            — Jeter l’ordinateur était la solution ?

            — Non, mais j’ai la haine. Il ne m’écoute pas.

            — J’ai essayé de parler avec eux, mais ils refusent d’entendre. Je ne comprends pas.

            — Tu devrais m’éviter sinon tu vas avoir des problèmes.

Soudain, la porte de ma chambre s’ouvre brutalement. Mon père me surveille de près.

            — Il a raison. Max, tu sors.

            — Vous avez tort maman et toi, lui dit-il. Dylan n’est pas responsable. Cassandra n’arrête pas de le harceler et tu le sais.

            — Tu n’as pas à t’en mêler. Tu n’as pas le droit de venir parler à ton frère.

            — Combien de temps ça va durer ?

            — Jusqu’au diplôme. Si jamais il l’a.

Max se décompose sur place et m’observe sans rien pouvoir faire de plus. Je le remercie tout de même pour son soutien, mais entendre mon père parler de cette façon me blesse. Il n’a pas confiance en moi. En fait, il ne l’a jamais eue et je connais la fautive qui doit se régaler, mais je l’aurai mon diplôme et je lui prouverai qu’il a eu tort d’agir comme ça. Il referme la porte de ma chambre, me donnant l’impression d’être consigné à vie. Allongé dans mon lit, je prends sur moi. Mon poignet me fait mal et gonfle. Je suppose que soigner est un mot banni des besoins rudimentaires. A 22 heures, la porte de la chambre s’ouvre, mais je demeure immobile et silencieux dans mon lit. Il me surveille, puis il referme la porte. Toute la nuit, la douleur me tient éveillé, mais je garde le silence.

11 Désespoir

Le désespoir est un tunnel où brille la lumière à l’extrémité.

Le lendemain matin, je passe en revue mon poignet et ma main que je ferme à peine, tous deux gonflés. Malgré la douleur, je me débrouille pour me doucher et m’habiller sans me plaindre. Je ne descends pas pour déjeuner, je n’ai pas faim. Je reste dans ma chambre, à réfléchir sur cette colère de mon père, la violence entre nous, les manipulations de Cassandra et les actes de ma mère qui ne se sent pas concernée. Elle me donne l’impression de casser toute relation entre mon père et moi. Elle réussit à la perfection au point de m’isoler. Je n’ai décidément pas ma place dans cette maison. Depuis l’entrée, des voix s’élèvent. Je m’approche de la porte, ouvre doucement pour écouter comme la petite souris que j’ai déjà été.

            — Où est Dylan ? demande ma grand-mère.

            — Il est dans sa chambre, consigné, répond mon père. Il a été irrespectueux envers sa mère et moi, il a jeté son ordinateur contre le mur.

            — Je vais le voir.

            — Non, il n’a droit à aucune visite.

            — Tu ne m’empêcheras pas de le voir. C’est ta maison, pas une base militaire avec le mitard, le reprend ma grand-mère.

Je referme la porte et m’assois sur mon lit. Elle frappe avant d’entrer, respectueuse, mais je ne peux m’empêcher de la serrer dans mes bras, heureux de la revoir dès qu’elle apparaît. Elle me serre contre elle, nos regards se croisent. J’y trouve toujours autant de bienveillance chez elle, ce qui fait cruellement défaut à mes parents. Je cache mon poignet dans la manche de mon pull afin qu’elle ne s’aperçoive de rien.

            — Comment vas-tu ? me demande-t-elle.

            — Ça va. Tu as osé braver l’autorité de papa ?

Elle rit, mais redevient sérieuse rapidement parce qu’elle comprend qu’il y a un souci. Mon père se positionne à l’entrée de ma chambre pour surveiller et entendre mes confidences, mais il ne m’impressionne pas. Il réagit comme ma mère le faisait quand j’étais petit et que j’ai osé la dénoncer. A ce moment-là, je me disais que papa m’aiderait, mais plus aujourd’hui.

            — Que s’est-il passé ?

            — Pourquoi tu me poses la question ?

            — Tu sais que je t’écoute.

            — C’est vrai. Tu es la seule avec Max et grand-père.

            — Confie-toi, Dylan. Je sais pour ton irrespect envers tes parents et l’ordinateur. Pourquoi ?

            — Tu es la seule à poser la question pourquoi parce que mes parents ne le font jamais.

Ma grand-mère regarde mon père sans haine ni colère, mais avec défiance. Elle comprend exactement ce que je ressens vis-à-vis de mes parents. Elle l’a compris depuis longtemps. Son regard m’en dit assez sur la décision qui traverse son esprit.

            — Laisse-nous.

            — Maman !

            — Non, Pierre. Je veux parler avec mon petit-fils. Pourquoi tu écouterais puisque tu ne le fais pas avec lui ?

Ma grand-mère me surprend en obligeant mon père à nous laisser. A mon grand étonnement, il obéit sans oser la contredire davantage. Je n’aurais jamais cru ça.

            — Je t’écoute, me dit-elle.

            — J’ai confiance en toi, mais réponds-moi avec franchise et sincérité.

            — Je te le promets, me dit ma grand-mère surprise.

            — Est-ce que tu savais que Cassandra et sa famille seraient à Hawaï dans le même hôtel que nous ?

            — Non ! Je te jure que je ne savais pas ! s’exclame-t-elle hors d’elle. Tu savais que j’ignorais leur projet de voyage. Tu as connu à nouveau des problèmes à cause d’elle.

            — Oui, grâce à maman qui a décidé que je devais faire ma vie avec elle parce que son père peut m’ouvrir les portes du monde du travail, mais je la déteste et je l’ai dit ouvertement. Pendant le séjour, Cassandra a voulu s’imposer avec l’aide de maman alors, j’ai perdu patience. Comment fallait-il que je réagisse quand je l’ai vue à Hawaï, qu’il fallait manger avec elle et sa famille ? C’est comme si j’étais sa propriété. Puis j’ai connu Edéna. Elle m’a aidé pour me défaire de Cassandra.

            — Edéna comptait pour toi.

            — Oui, elle comptait beaucoup. J’appréciais d’être avec elle. Je sais que je ne voulais pas partir à Hawaï parce que j’étais bien avec grand-père et toi, mais je ne voulais pas rentrer tout de suite parce que Edéna était là. Cassandra a raconté des mensonges sur Edéna et moi. Maman a tout gâché. Papa ne m’écoute pas. On s’est battus parce que je lui ai manqué de respect, mais je ne suis pas respecté. On m’impose Cassandra, mais je ne veux pas d’elle. Il soutient maman et je ne peux plus supporter ça.

            — Je suis désolée pour toi, me dit ma grand-mère avec sincérité.

Elle pose sa main sur mon poignet, mais la douleur intense me fait sursauter. Elle m’observe et plisse les yeux. Elle constate que je cache ma main dans ma manche.

            — Qu’est-ce que tu as ?

            — Rien. Tout va bien.

            — Dylan Lane ! Ne me mens pas !

Et je ne veux pas mentir à ma grand-mère. J’ai trop de respect pour elle et je refuse de la décevoir comme je peux le faire pour mes parents. Elle repousse ma manche doucement pour découvrir avec stupeur l’état de mon poignet et ma main.

            — Dylan ! Tu ne peux rester comme ça.

            — Ça ne doit pas faire parti des besoins rudimentaires imposés par papa.

Elle attrape ma veste et me force à la suivre. Aussitôt, mon père réagit en me voyant apparaître au bas de l’escalier, ma mère sur ses pas.

            — Tu as déjà oublié ce que je t’ai dit !

            — Il me semble que tu as fait la même chose avec ton fils ! lui rétorque ma grand-mère. Il est blessé. Sa main et son poignet sont gonflés.

            — Il ne m’en a pas parlé !

            — Parce que tu ne l’écoutes pas ! Trouves-tu normal de laisser cette fille et Ariane régenter la vie de ton fils ?! Tu me déçois.

Ma grand-mère me surprend de plus en plus, mais elle reprend les mêmes mots que mon père quand il m’a blessé le jour où il m’a donné son accord pour vivre chez mes grands-parents. Ne s’attendant pas à cette réflexion, il est surpris face à sa mère, mais se reprend rapidement.

            — Dylan, je t’accompagne à l’hôpital, me dit-il en prenant ses affaires.

            — Non, Pierre. Il est un peu tard pour réagir de ton côté, l’empêche ma grand-mère.

            — Et je ne changerai pas d’avis !

            — C’est pour cette raison que tu ne viendras pas.

Mon père lui tient tête, le général ne voulant pas perdre la face contre sa mère, mais elle ne se laisse pas faire. Pendant qu’elle m’oblige à sortir de la maison et monter dans sa voiture, je la regarde avec reconnaissance et tendresse. Elle apaise mes maux et ma déception de le voir s’obstiner à soutenir ma mère. Ce que je ne trouve pas chez elle, je le trouve chez ma grand-mère.

            — Tu oses défier papa.

            — Je suis sa mère et j’ose espérer encore avoir de l’influence sur lui. Tu es son fils, mais il ne t’écoute pas. Je comprends que tu sois en colère, mais pas ton comportement concernant l’ordinateur.

            — Ça me donne l’impression d’avoir été manipulé. D’abord, l’invitation à Noël, puis le cadeau pour m’obliger à partir à Hawaï. J’aurais préféré qu’il soit honnête tout de suite que d’utiliser des moyens détournés et m’obliger à les accompagner.

            — Je comprends ton raisonnement, mais l’idée de l’ordinateur venait de ton grand-père et moi.

A présent, je mesure davantage l’ampleur de mon geste et de ma faute, mais j’étais en colère et cette rage accumulée est ressortie.

            — Je suis désolé.

            — Ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça.

En arrivant à l’hôpital, le médecin m’accueille immédiatement. Après la radio et mes explications sur la tenue de mon poignet, un plâtre est posé, des antidouleurs me sont prescrits et une engueulade du médecin pour mon silence pour ma main. Il ne comprend pas mon silence pour mon poignet, mais je préfère ne pas en parler. Il me propose de m’aider et de m’écouter si j’en éprouve le besoin. Je le remercie avant de partir. Il est jeune et sympa, à l’écoute de ses patients. Je retrouve ma grand-mère qui m’attendait. Elle regarde mon plâtre et soupire. Elle me ramène chez mes parents. En arrivant, mon père m’observe.

            — Pourquoi tu n’as pas parlé ?

            — Les besoins rudimentaires.

            — Je ne parlais pas de ça !

            — Tu ne m’as jamais écouté. Alors pourquoi je te parlerai ?

Je suis à bout et prêt à craquer, mais je dois tenir et ne pas lui montrer qu’il arrive à m’atteindre. Il s’approche, je recule.

            — Non, c’est trop tard depuis longtemps. Malgré l’ordinateur que tu m’as offert, le mal est fait et ça ne rattrapera pas ce qu’il s’est passé. Je regrette mon geste, mais toi, tu ne regrettes rien et tu ne m’écoutes jamais.

            — Dylan !

            — Je t’avais prévenu, lui dit ma grand-mère. N’empêche pas Dylan de me parler. Bonne journée.

Je monte dans ma chambre, mais j’ignore son appel. C’est trop tard depuis longtemps. Il y a trop de rancœur actuellement pour remettre les choses à leur place. Il ne m’écouterait pas et j’en ferais autant. Il me faut laisser du temps. Ma grand-mère repart, mais avant de monter dans sa voiture, elle me fait un signe de la main. Je me sens mieux physiquement et psychologiquement. Elle m’est d’un grand soutien. Les antidouleurs sont bénéfiques. Pendant les vacances, je reste consigné, mon père n’étant pas revenu sur sa décision. Afin d’occuper mes journées, j’attrape mon bloc-notes pour écrire mes nouvelles idées en attendant de récupérer mon ordinateur. Parfois, Max me prête le sien sans que nos parents s’en aperçoivent. Il s’assoit près de moi. En fait, nous aimons défier l’autorité de notre père.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Ce que j’aime.

Il visionne les images en 3D sur son ordinateur en ayant des yeux ronds si bien qu’il me fait rire. Après être resté un moment, il ressort de ma chambre avec son ordinateur. Les vacances se terminent et mon père repart en mission. Il s’accoste contre l’embrasure de la porte.

            — Ta mère t’accompagnera pour retirer le plâtre à l’hôpital.

            — Non, pas elle. Grand-mère. Ouvre les yeux !

            — Ils sont ouverts depuis longtemps.

            — Tu portes des œillères.

            — Non, ce n’est pas vrai !

            — Rends-moi mon ordinateur.

            — Non.

            — Pars en mission avant qu’on se dispute.

Le départ de mon père en mission permettra à ma mère de recommencer ses manigances et de mentir à nouveau. La sanction n’est pas levée et perdurera jusqu’au diplôme. J’ai le droit d’aller au lycée et de rentrer immédiatement le soir après les cours.

Les vacances terminées, ma mère entre soudainement dans ma chambre, ouvre le volet et me retire la couverture sans ménagement.

            — Il est l’heure de te lever ! Dépêche-toi !

En regardant l’heure, je me rends compte qu’elle est venue avec quinze minutes d’avance. Elle ne perd pas de temps pour me pourrir la vie. Elle ressort en refermant bruyamment la porte de ma chambre. C’est ma mère et ça me blesse encore qu’elle se conduise de cette façon avec moi, je le reconnais, mais il arrive aussi que je la haïsse. Après ma douche, je descends dans la cuisine sans la saluer, elle me dévisage, haineuse si bien qu’elle m’énerve déjà. Dès que Max entre dans la cuisine, elle l’embrasse sur le front avec un grand sourire aux lèvres. Il est sa plus grande fierté tandis que je dois être sa plus grande honte.

            — Ton petit-déjeuner est prêt.

Et le mien doit être parti aux oubliettes. Je prends une assiette pour me servir seul devant elle qui ne réagit pas. Tant que Max va bien, tout va bien.

            — Comment tu vas ? me demande-t-il.

            — Ça va. Ne t’en fais pas. C’était prévisible.

            — Je déteste quand elle fait ça, m’avoue-t-il.

Mon petit frère m’observe pendant que notre mère est occupée dans la cuisine. Il semble gêné, mais je ne lui en veux pas. D’après les recommandations de mon père, je peux retourner en cours, mais je suis toujours consigné jusqu’à l’obtention du diplôme. C’est un fardeau et toujours le mitard. Finalement, il régente sa maison comme à la base. Cette sanction est lourde, pesante et injuste.

            — J’aimerais récupérer mon ordinateur.

            — Non, ton père m’a donné pour consigne de ne pas te le rendre.

            — Il ne t’a pas donné pour consigne de te comporter comme une mère avec moi ?

Elle se retourne sur ma remarque, me dévisageant.

            — Il me semble qu’il t’a donné pour consigne de me respecter également.

            — Tu n’en as pas ni pour lui ni pour moi ! Tu lui mens honteusement. Alors, ne me demande pas de te respecter.

            — Pars au lycée avant que je ne perde patience.

Max me tire par ma veste pour m’obliger à le suivre. Au lycée, je revois Jimmy et mes amis, mais aussi Cassandra que j’ignore. Elle me barre le passage, me dévisage.

            — Tu as eu tort de sortir avec Edéna à Hawaï.

            — Je n’ai pas à te demander la permission. Je fais ce que je veux.

            — Justement, c’est là où tu as tout faux.

            — Va te faire voir.

Non seulement, c’est compliqué à la maison, mais aussi au lycée. Je ressens une pression permanente et ça me donne l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. Un poids sur mes épaules m’affaisse et m’enfonce irrémédiablement dans un trou béant sans fond. Elle m’insupporte de vouloir régenter ma vie. Grâce à mes parents, elle va me pourrir à nouveau l’existence. Avec Jimmy, je la contourne pour la laisser seule.

            — C’est qui Edéna ? me demande-t-il.

            — Une amie. Je l’ai connue à Hawaï.

Je lui montre la photo que j’ai sur mon portable en lui parlant d’elle et de l’aide qu’elle m’a apporté pour me défaire de Cassandra jusqu’à ce que mon père écourte les vacances. Je ne m’étale pas sur mes problèmes actuellement entre mes parents et moi. Jimmy connaît déjà la vérité et il sait que ça ne s’arrangera pas. Ce qui me blesse, c’est mon père qui soutient ma mère, qui ne m’écoute pas, mais maintenant, c’est trop tard pour moi. A l’heure de la pause, j’entre en salle informatique. Mon prof est heureux de me voir, mais sans mon ordinateur, je ne peux rien faire. Je suis bloqué. Mon prof me pose des questions pour tenter de comprendre et m’aider. Je confie quelques éléments sur ce qu’il s’est passé entre mon père et moi. Un poids pèse sur mon cœur. Monsieur Steffield me soutient en m’écoutant.

            — Est-ce que tu as parlé à tes parents de tes projets pour Harvard ?

            — Non, ils me croient incapable de valider mon diplôme alors, leur confier mes projets pour la fac me semble difficile.

Mon professeur semble tomber de haut, mais il se reprend et s’avère être une oreille attentive. Il regarde mon plâtre, mais ne pose plus de questions. Il fouille dans son bureau et me prête un de ses ordinateurs pour que je puisse travailler. Concentré sur ma nouvelle idée que je développe, je peaufine ma première partie lorsque Cassandra tente une incursion et s’assoit à côté de moi sans se préoccuper du professeur qui l’observe. Elle regarde l’écran, mais je le referme sans attendre.

            — Fous le camp. Je ne peux pas t’encadrer, lui dis-je hautain.

            — Ta mère a dit à mon père que tu ne ferais rien de ta vie et que tu ne serais pas diplômé cette année. D’après elle, tu n’es pas très intelligent, mais tu me plais et mon père peut t’aider.

            — Les portes du monde du travail. Ça ne m’intéresse pas.

            — Ne me trompe plus jamais, me dit-elle comme si sa menace allait m’atteindre.

            — On n’est pas ensemble. Je ne veux pas de toi. Il faut te le dire en quelle langue ?

            — On ne me dit jamais non et tu le sais.

Cette conversation est complètement absurde. Alors que monsieur Steffield lève les yeux au ciel, elle sourit dédaigneusement, mais je me rends compte que ma mère ne change pas de comportement et ne vérifie pas mes bulletins et les appréciations des profs. Et mon père encore moins. J’ai l’impression d’être face à une idiote sans cervelle et dénuée d’intelligence. J’ai la totale entre ma mère et elle, mais c’est lassant. Est-ce que je vais tenir le choc jusqu’au diplôme ? Je bosse mes cours pour l’avoir, mais est-ce que je pourrai aller à Harvard ? Même si je demandais à son père et à Cassandra de me foutre la paix, ce serait utopique. Après avoir été tranquille deux mois à peine, ce voyage à Hawaï a permis à Cassandra de revenir en force au lycée et gagnante, soutenue par ma mère. Elle est fautive, mon père porte des œillères. La pression s’agrandit inéluctablement sur mes épaules et dans mon coeur, mais il faut que je m’accroche pour valider mon année dans le but d’intégrer Harvard. C’est mon seul espoir au bout du tunnel avec une lumière à l’extrémité. L’après-midi, je repars en cours avant de rentrer le soir dans la maison du désespoir. En y entrant, je file directement dans ma chambre afin de ne pas m’attirer les foudres de ma mère, obéissant aux consignes de mon père afin de ne créer aucune tension, m’accrochant à mon rêve. Je bosse mes cours, mon nouveau projet que je mettrai sur l’ordinateur que le prof m’a prêté.

12 Contraste

Le jour se lève sur la maison du désespoir à l’antithèse du soir qui se couche sur celle de l’espoir.

Le lendemain, je me lève en avance sachant ce que ma mère va faire. Elle va rentrer comme à son habitude dans ma chambre pour me réveiller en sursaut. Habillé, je prends mon sac lorsqu’elle fait irruption telle une tornade. Elle semble surprise de me voir apprêté, mais j’en ris.

            — Le petit-déjeuner est prêt, me lance-t-elle haineuse. Et efface-moi ce sourire.

Je me souviens de ce que m’avait dit mon grand-père et faire des études. Je me dis que la fac c’est la liberté. Je peux aller où je veux dans le pays et Harvard est mon ambition. Alors, pendant cette année scolaire qui s’écoule, je bosse comme un dingue pour faire ce que j’ai envie de faire : concepteur développeur de nouvelles technologies. Mes professeurs me soutiennent dans mon projet, mais je ne suis pas décidé à parler à mes parents. J’attends la réunion au lycée et la démarche de ma mère même si je sais déjà ce qu’elle va faire. Au lycée, j’aime les cours sur informatique. Le prof me laisse faire ce que je veux entre créer des programmes, mettre au point des projets. Ça bouillonne dans ma tête et il faut que je mette mes idées en pratique. Les seuls bémols pendant mon année scolaire s’appellent Cassandra. Elle me colle et me saoule. Je l’évite au maximum. Elle est soutenue par ma mère qui a décidé de mon avenir sans m’en informer. Face à cette réalité, je suis inquiet pour mes projets de vie à la fac à cause des désaccords avec mes parents. Ce que j’aimerais vivre chez mes grands-parents. En rentrant des cours dans la maison du désespoir, je monte dans ma chambre, mais une surprise désagréable m’attend. Tout a été fouillé, retourné, des objets sont cassés.

            — Qu’est-ce que tu as fait ?

            — J’ai fouillé ta chambre. Maintenant, tu peux la ranger, dit-elle heureuse.

            — Pourquoi tu as fais ça ?!

            — Baisse d’un ton et obéis !

Mais elle a oublié un petit détail. Ma grand-mère entre dans la maison pour m’emmener à l’hôpital afin de retirer le plâtre. Elle s’aperçoit de ma colère et regarde ma chambre. Elle constate avec effarement et dans l’incompréhension la plus totale le désordre qui y règne grâce à ma mère. Tout est retourné, cassé, les meubles sont à terre ainsi que mes livres, mon bureau, le matelas et les draps défaits. Elle s’est déchaînée et en a profité pendant l’absence de mon père et la mienne. Ma grand-mère affronte ma mère du regard, furieuse. Je crois que je ne l’avais jamais vue de cette façon.

            — Pourquoi ? s’adresse ma grand-mère à ma mère.

            — J’ai cherché de la drogue.

            — Croyez-vous qu’il se drogue ?

            — Il peut en vendre ou en cacher pour ses amis.

            — Pierre est reparti en mission et vous profitez de blesser Dylan.

            — Je fais ce que je veux. C’est ma maison.

            — Une maison dans laquelle Dylan vous dérange, reprend ma grand-mère. Je t’emmène à l’hôpital, me dit-elle.

Ma grand-mère s’en retrouve désarçonnée et aussi furieuse tandis que j’en reste pantois et abasourdi. Tout est bon aux yeux de ma mère pour me dénigrer et m’atteindre. Je ne comprends pas un tel acharnement et le silence de mon père sur ses actes. Désarmé face à son comportement, je me replie sur moi-même. Ma mère ne semble pas atteinte par cette réalité qui me frappe en plein visage, mais c’est pourtant évident. Je me suis posé des questions et celle-ci s’additionne aux autres. Silencieux pendant le trajet, je médite sur ma mère. Comment peut-elle faire ça et pourquoi ? Je me reporte sur ma grand-mère espérant obtenir une réponse.

            — Tu sais pourquoi elle fait ça ?

            — Je ne sais pas, soupire-t-elle de désespoir.

Nous retrouvons le docteur Sanders qui me retire le plâtre et s’assure que je n’ai plus mal. Il regarde ensuite la radio et fait quelques vérifications. Je bouge ma main et mon poignet à sa demande. Il me libère dès qu’il a terminé. Je reprends ma veste pour retrouver ma grand-mère qui m’attendait.

            — J’ai appelé ton grand-père et j’ai parlé avec lui. Il est avec ta mère. Fais-moi confiance.

J’ai toujours eu confiance en mes grands-parents. Ils sont la lumière qui guide mon chemin et apaise la tension, les rancoeurs, la colère contre mes parents. En entrant dans la maison du désespoir, mon grand-père s’avance.

            — J’ai relevé les meubles dans ta chambre. Tes affaires sont préparées dans un sac, tes livres scolaires, manuels et cahiers. Tu reviens vivre chez nous et tu n’y partiras plus jusqu’à ce que tu décides de ce que tu vas faire après ton diplôme.

De l’espoir renaît en moi. Le soutien de mes grands-parents m’est d’une grande aide. La fin du tunnel est proche pour laisser la lumière briller davantage dans mon esprit et pour mon avenir, mais il y a toujours un bémol.

            — Et papa ?

            — Ne te soucis pas de lui, m’assure mon grand-père.

            — Il me faut mon ordinateur. C’est important.

Mon grand-père regarde alors ma mère qui ne semble pas décidée à me le rendre. Elle croise les bras sans accéder à ma demande. Mon grand-père l’affronte et ne se laisse pas faire face à son mutisme.

            — Ariane, rendez-lui son ordinateur. Maintenant ! l’oblige-t-il.

Mais un sourire ironique se dessine sur le visage de ma mère, pas impressionnée, sans daigner satisfaire la requête de mon grand-père. Son comportement me déstabilise parce que je trouve qu’elle n’a aucun respect pour mes grands-parents, comme elle le fait avec mon père et moi.

            — Ariane !

            — Il n’est pas dans cette maison, lâche-t-elle avec dédain.

Mon cœur loupe un battement. A ma réaction, mon grand-père se rend compte de ma colère tandis que ma grand-mère me serre la main afin de me signifier de garder mon calme, mais c’est compliqué face à l’aveu de ma mère. Je ne maîtrise pas cette colère qui me submerge. Il pose son bras sur moi pour m’empêcher de m’énerver davantage, mais je perds patience, à bout de ce que je peux supporter parce que les rancoeurs se sont accumulées à cause d’elle.

            — Qu’est-ce que vous avez fait avec ? lui demande-t-il.

            — Je l’ai confié à un spécialiste afin d’en connaître le contenu.

            — Tu n’as pas le droit de faire ça !

            — Je fais ce que je veux.

            — Qui est-ce ?

            — Une connaissance.

            — Dis plutôt que tu l’as donné au sénateur Richards. Tu me donnes en pâture à Cassandra et tout mon travail à son père !

Elle sourit jusqu’aux oreilles, satisfaite de me piéger et de m’atteindre à nouveau ce qui me confirme l’idée qu’elle est décidée à me pourrir la vie.

            — Quel travail ? Je suis en droit de savoir ce que tu trafiques avec ton ordinateur et ce n’est certainement pas légal ce que tu fais. Alors, je prends des dispositions.

            — Ce que tu ne sais pas et ce que le spécialiste ne saura pas faire, c’est craquer mon ordinateur. Il tombera sur un os. J’ai conçu un programme afin que seul moi puisse l’ouvrir. Récupère-moi mon ordinateur maintenant où je te promets que ta maison deviendra une ruine comme ma chambre avant ce soir !

            — Je t’interdis de me menacer.

            — Dépêche-toi parce que je te promets que je vais mettre ma menace à exécution !

Elle envoie un message avec son portable en voyant que je prends un vase dans les mains, déterminé à le détruire et agir de la même façon qu’elle et comme Cassandra l’a fait avec moi à Hawaï. J’adopte le même comportement qu’elle afin d’obtenir gain de cause. Et comme elle ne recule devant rien, elle sait que je vais agir de la même façon. Ni mon grand-père ni ma grand-mère ne m’en empêche.

            — Pose ça ! me dit ma mère vainement.

            — Mon ordinateur d’abord ! hurlé-je pour me faire entendre.

Je sais qu’elle y tient, mais je n’ai pas l’intention d’obéir. Max entre du lycée à son tour. Voyant la menace et l’objet en ma possession, il se poste devant moi.

            — Je ne sais pas ce qu’elle a fait, mais pose le vase. Tu sais qu’elle y tient.

            — Quand j’aurai mon ordinateur.

            — Ne le balance pas, me demande Max.

J’attends sans quitter du regard ma mère. Elle regarde son vase, puis moi. Ma menace est toujours d’actualité. Le soutien de mes grands-parents me regonfle le moral. Max patiente et me surveille pour que je ne brise pas l’objet convoité par ma mère. Quelqu’un sonne à la porte de la maison vingt minutes plus tard. Elle le laisse entrer dans le salon.

            — A qui appartient cet ordinateur ?

Ma mère me désigne d’un signe de tête. L’homme, que je n’ai jamais vu, m’observe.

            — Tu es intelligent. Ton programme a ruiné un ordinateur, les antivirus et pare-feu ne sont pas parvenus à le craquer. Qu’est-ce que tu as conçu comme programme pour le protéger ?

            — Ça ne regarde que moi.

            — Le sénateur Richards aimerait te connaître davantage pour …

            — Non, merci. C’est mon travail et personne n’y mettra les mains.

Je suis plutôt satisfait du compliment devant ma mère qui ne bronche pas, me jugeant bête et idiot, mais qui attend toujours de récupérer son précieux vase.

            — J’ai appelé ton prof référent à la demande du sénateur, mais lui aussi a refusé de répondre à nos questions. On aimerait te connaître davantage pour …

            — J’ai dit non, merci. Tout ce qui touche ma mère, le sénateur Richards et Cassandra ne sont que des parasites pour moi. C’est suffisamment clair pour vous ?

Il abandonne, comprenant qu’il n’obtiendra rien de moi. Après son départ, je m’avoue que je suis plutôt satisfait des éloges. J’ai toujours le vase dans les mains. En m’approchant de ma mère et la défiant du regard, je le colle contre elle brutalement, mais elle demeure immobile, comme anesthésiée.

            — Si tu ne le reprends pas, je le laisse tomber.

            — Quand ton père saura, me prévient-elle pour me faire peur et m’affrontant du regard.

            — Ne vous en faites pas pour ça, lui répond mon grand-père. Il n’osera pas venir faire un scandale chez nous. Je parlerai à mon fils de votre comportement envers Dylan. Et pendant que vous y êtes, n’oubliez pas de ranger sa chambre. Vous devriez être honteuse.

            — Il a jeté l’ordinateur qu’il a eu pour Noël !

            — Ça ne change pas grand-chose puisque vous avez osé retourner sa chambre. Il a de la chance que celui-ci ait survécue à votre grand ménage.

Mes grands-parents lui tiennent tête et la mettent face à ses responsabilités. Je suis heureux de retourner vivre chez eux, mais Max va se retrouver seul avec elle.

            — On se verra au lycée et je viendrai chez grand-père et grand-mère. Tout comme toi, j’ai vu la différence de traitement entre toi et moi. Ne t’en fais pas. Tu seras heureux avec eux.

            — Tu viens quand tu veux pour voir Dylan, lui dit mon grand-père. Si tu veux dormir chez nous, n’hésite pas.

            — Max ! crie ma mère de désespoir.

            — Non, maman. Tu as tort. Je ne te soutiens pas et je n’ai jamais compris ton comportement envers lui. Et tu le sais.

Mon grand-père range mes affaires dans la voiture. Sans me retourner, je pars vivre chez mes grands-parents. Je retrouve enfin la liberté de mes mouvements et un avenir plus radieux. J’entre dans ma chambre chez mes grands-parents. Un pur bonheur et un vrai contraste sur celle que j’ai laissée chez mes parents. Elle est rangée, propre, ma grand-mère respecte mon environnement. Je sais qu’en entrant le soir, elle ne sera pas fouillée pour m’humilier. Sans que je m’y attende, le stress qui m’envahissait fait place au soulagement. J’essaie de retenir mon émotion, de cacher mes tremblements. Ma grand-mère s’assoit près de moi, émue aux larmes. Elle me prend dans ses bras lorsque le téléphone sonne. En la regardant, j’ai un mauvais pressentiment tandis que mon grand-père décroche et sourit.

            — Pierre.

Il écoute mon père avant de répondre, confiant et sûr de ses décisions, mais je stresse malgré qu’il me défende parce que j’ai peur de retourner dans la maison du malheur même s’il m’a assuré que je n’y retournerai pas.

            — Ariane a de nouveau malmené Dylan. Il restera avec nous le temps qu’il voudra. Nous avons récupéré son ordinateur afin qu’il puisse travailler et ses vêtements.

Mon grand-père ne laisse rien paraître, mais je connais le sujet qu’il aborde avec mon père. Le connaissant, il est furieux, mais je comprends aussi cette colère.

            — Je lui en parlerai, répond-il après un long silence. Pour ce soir, laisse-le tranquille.

Dès qu’il met fin à la conversation, il s’assoit face à moi en me fixant et patiente parce qu’il a compris que je savais.

            — Ça concerne l’ordinateur que j’ai jeté contre le mur et je regrette. J’étais en colère pour les mensonges, les manipulations, qu’il ne m’écoute pas, la bagarre. Il ne croit pas en moi !

            — Ta grand-mère et moi l’avons constaté et nous savons ce que tu prépares. Nous avons confiance en toi et tu as le soutien de tes profs. Patiente. Les commentaires de cet homme sur tes programmes devraient faire réagir tes parents.

Mon grand-père a été attentif pendant cette conversation avec l’homme que ma mère a appelé. S’ils réagissent, alors j’espère que mes parents en feront autant. Il me montre une lettre qu’il a reçue en copie. En la lisant, c’est une convocation pour la réunion pour la fac l’année prochaine.

            — Tiens ton objectif. Tes parents l’ont reçue.

            — Maman n’ira pas.

            — Nous le savons. Pas ton père. Laisse faire les choses.

            — Comment tu l’as eue ?

            — Max a fait une copie. Ton frère te soutient, mais il ne sait pas ce que tu as choisi comme fac. Nous avons gardé le secret. Ça l’a fait rire. Il croit en toi.

Je sèche mes larmes avec la manche de ma veste. Je me sens mieux physiquement et psychologiquement. Mes grands-parents me rappellent les règles de la maison, mais je ne les enfreindrai pas. Soulagé, je les regarde, reconnaissant pour leur geste et leur soutien indéfectible. Je leur souhaite une bonne nuit avant de regagner ma chambre propre, rangée contrairement à ce que j’ai pu voir chez mes parents. L’erreur de ma mère lui a desservi. Ma grand-mère est arrivée au bon moment et elle n’a pas hésité à m’aider et agir contre la mégère.

13 Liberté

La liberté apaise le souffle de la vie.

Ce matin, je me sens bien après une bonne nuit de sommeil. Ma mère n’entrera pas en furie dans ma chambre. Je retrouve ma grand-mère qui prépare le petit-déjeuner dans la cuisine. Reconnaissant et le cœur léger, je la serre dans mes bras tandis que mon grand-père en rit. Elle me donne mon petit-déjeuner avant que je parte en cours. En arrivant au lycée, je retrouve Jimmy et mes amis. Ma vie est redevenue normale, une vie d’ado, mais ça me plaît : aucun stress, pas de crise, pas de haine, pas d’emmerdeuses. Pendant mes réflexions, je croise Max dans les couloirs.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Maman a prévenu papa. Il était furieux.

            — Il a appelé chez grand-père et grand-mère.

            — Je vois que tu vas mieux alors, ça me va. Maman est toujours sympa avec moi. Je ne comprends pas.

            — Laisse tomber. On se verra au lycée tous les jours et tu viendras chez grand-père et grand-mère.

Pendant que je parle avec mon petit frère, Cassandra passe à côté de nous et file, me dévisageant.

            — Elle est venue à la maison hier pour te voir. Maman lui a parlé en privé, m’avoue-t-il. Tu seras plus heureux avec eux, m’affirme Max.

Qu’est-ce qu’elles cachent toutes les deux ? Je m’attends encore à de futurs problèmes, mais lesquels ? Finalement, je ne serai jamais serein parce qu’en permanence sur mes gardes. Est-ce qu’aller à l’université de Boston me permettra de vivre sereinement ? La réponse est oui, mais mes parents accepteront-ils mes choix ? Je ne l’ai pas, même si j’ose espérer qu’ils me laisseront partir, mais des doutes m’assaillent. Méfiant sur la conversation privée entre Cassandra et ma mère, je pars en cours pour la matinée, puis à la pause du midi, je retrouve mon prof en salle informatique. Quand j’ai besoin d’aide, nous travaillons ensemble. Parfois et paradoxalement, je lui explique les programmes et les projets sur lesquels je travaille et que je développe, mes idées sur le long terme.

            — Tu sais qu’il y a la réunion ce soir.

Dans mon esprit, je sais déjà que ma mère ne viendra pas. Mon père est en mission et il l’a obligée à faire le déplacement ce qu’elle ne fera pas. L’après-midi, les cours reprennent. Pendant les intercours, Cassandra me croise intentionnellement en me dévisageant. Je me méfie de plus en plus de ses manigances. Depuis les vacances à Hawaï, je la revois régulièrement pour me narguer. Le soir, en fin de cours, les élèves de dernière année attendent leurs parents pour aller en réunion sauf moi. Comme je m’y attendais, ma mère ne s’est pas déplacée, mais ça ne me surprend pas par contre, le sénateur Richards me fait face.

            — Où sont tes parents ? me nargue-t-il comme s’il savait que personne n’allait venir.

Il me laisse à penser qu’il profite de la négligence volontaire de ma mère pour en profiter. Je ne réponds rien à cet homme qui me déplaît, qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas alors qu’il devrait se préoccuper de sa fille pour la recadrer. Il sait certaines choses lorsqu’elle cherche des informations auprès de la mégère. Les petites visites de Cassandra ne sont pas anodines. Max avait raison.

            — As-tu des nouvelles de cette Hawaïenne ?

            — Elle s’appelle Edéna.

            — Dis plutôt s’appelait. Je sais que tu n’as pas de nouvelles d’elle.

            — Mêlez-vous de vos affaires et de votre fille !

            — Tu vis à nouveau chez tes grands-parents, poursuit-il sans prendre en considération mes remarques. Tu ne devrais pas refuser l’aide que je peux t’apporter.

Voilà qu’il s’y met à son tour, mais le sénateur ne m’impressionne pas. Je n’ai pas l’intention de me laisser dicter ma conduite ni mon avenir. Lors de mes réflexions, une main se pose sur mon épaule. Ma grand-mère me sourit, puis reporte son attention sur le père de Cassandra.

            — Quoique vous puissiez manigancer avec votre fille et Ariane, vous ne l’obtiendrez pas. Je serai toujours présente pour Dylan. Ne l’oubliez pas.

Le sénateur rit ironiquement face à ma grand-mère qui ne l’impressionne pas, mais elle ne se laisse pas atteindre par son comportement odieux. Et sa fille est tout autant odieuse. Il s’en retourne pour aller à la réunion sans se préoccuper des propos de ma grand-mère. Je suis sidéré par sa réaction de politicien se croyant supérieur.

            — Ton grand-père et moi savions qu’Ariane ne se déplacerait pas. J’espère que ça ne te dérange pas que je sois présente.

            — Au contraire, je suis heureux que ce soit toi. Qu’est-ce que je deviendrais si vous n’étiez pas présents, grand-père et toi ?

            — Tu te battrais contre ta mère pour te faire respecter comme tu le fais actuellement et pas manipuler. Allons à cette réunion avec ton professeur référent.

Je souris de soulagement face à ma grand-mère qui s’interpose contre ma mère, Cassandra et son père pour m’aider. Elle apaise le poids sur mon cœur et mes épaules. En entrant dans la salle, le professeur accueille ma grand-mère en lui serrant la main. Elle lui explique sa présence pour rendre compte à mon père. Ça signifie qu’elle n’a pas confiance en ma mère.

            — Sa mère ?

            — Ariane ne s’est jamais préoccupée de lui malheureusement.

Ma grand-mère n’a pas sa langue dans sa poche même devant le prof qui s’étonne. Elle me surprendra toujours par sa franchise et son soutien indéfectible.

            — Dylan a le soutien de tous les professeurs pour Harvard. Il est en avance et ses résultats scolaires sont excellents. J’ai adressé une note explicative et un dossier complet sur ses projets au directeur. L’université étudie tous les profils.

            — Nous l’avons encouragé à persévérer dans cette voie. Nous espérons qu’il atteigne ses objectifs et qu’il aboutisse à ses projets.

            — Alors, nous sommes d’accord, mais …

            — Je parlerai à mon fils parce que ce sont les parents qui ont le dernier mot.

            — J’attends l’accord de ses parents.

Soucieux, je quitte le lycée avec ma grand-mère. Malgré le soutien de mes grands-parents, les problèmes avec mes parents ne sont pas prêts de se résoudre. Pourtant, je me bats au lycée pour réussir, valider mon diplôme et contre Cassandra tandis que je fais face aux attaques intempestives de ma mère. Même si elle ne s’est pas déplacée, son accord compte et j’en suis loin. J’ose espérer qu’elle ne m’en empêchera pas. Un refus de mes parents anéantirait tous mes projets et bouleverserait mon avenir.

Cinq mois sont passés depuis la réunion au lycée. Je n’ai pas vu ma mère depuis longtemps, mais elle ne me manque pas tandis que mon père est toujours en mission. Mon grand-père s’assoit à côté de moi en regardant l’écran de l’ordinateur. Il semble curieux pourtant, c’est lui qui m’a orienté dans cette voie. Il m’a accompagné au salon des télécommunications pour découvrir mon univers, mais il est surpris.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Un projet en tête. Il faut que je sache si c’est faisable.

            — C’est samedi. Tu n’as pas autre chose à faire comme sortir avec Jimmy.

            — Je le vois ce soir.

            — Ta mère n’est pas allée à la réunion parents profs. On n’en a jamais reparlé.

            — Je m’y attendais, mais ce n’est pas grave. Ça ne m’a pas dérangé que ce soit grand-mère.

            — C’est ton avenir.

            — A défaut d’en parler avec mes parents, je le fais avec mes profs et mes grands-parents.

            — Je suis désolé pour toi.

            — Ne le sois pas. C’est à papa et maman que j’en veux. Elle ne voit que Max et papa la défend et la soutient. Vous n’y êtes pour rien grand-mère et toi ainsi que Max.

Le visage de mon grand-père change comme s’il était touché en plein cœur. Sa réaction m’interpelle parce qu’il me donne l’impression que mon père le déçoit.

            — Tu vis chez nous et tu es plus heureux ici.

            — Est-ce que je vous gêne ?

            — Non, et tu le sais.

            — Merci. Je me sens mieux avec vous qu’avec mes parents.

Mes grands-parents s’observent sans rien se dire. Ma grand-mère m’apporte un coca pendant que je bosse mes cours et sur mon projet. J’y passe toute l’après-midi quand elle me stoppe. Jimmy est présent et me serre la main avec un grand sourire aux lèvres, puis j’enfile ma veste pour sortir avec mon meilleur ami et aller à cette fête pour retrouver mes amis. En arrivant, je m’aperçois que Cassandra s’est invitée et qu’elle a déjà un verre à la main. Elle danse et tourne autour du feu de camp en se faisant remarquer et attire tous les regards. Elle m’agace de plus en plus, mais elle s’avance en souriant. Sa tenue est plus que légère entre sa minijupe qui dévoile ses jambes et son mini haut qui laisse apparaître le nombril pour se prendre le centre du monde.

            — Salut, comment tu vas ?

Malgré mon silence, elle me présente un gobelet en plastique en souriant, mais je deviens méfiant du contenu, surtout avec elle.

            — C’est quoi ?

            — Tequila.

            — Non, merci. Je ne bois pas d’alcool.

Elle n’a déjà pas grand-chose dans la tête alors en buvant de l’alcool, elle va brûler le peu de neurones qu’elle possède. Avec Jimmy, on la laisse seule pour rejoindre nos amis tandis que Cassandra semble furieuse d’être ignorée. Ça fait deux ans qu’elle me poursuit, me colle et me saoule à m’empoisonner l’existence. J’espère que mon vœu s’exaucera. Ce serait la liberté comparée aux choix de ma mère.

            — Quelqu’un en vue ? me demande Jimmy.

            — Non, pas de chieuse derrière moi. Je suis bien seul. Avec ma mère et Cassandra, ça me suffit.

Au loin, Max arrive à la fête. Il s’amuse avec ses copains et sa copine depuis peu de temps, Karine, blonde aux yeux bleus, cheveux mi-longs. Elle a un regard doux envers lui. Elle est sympa et il semble amoureux d’elle. Elle me salue rapidement, souriante et radieuse au bras de mon petit frère. Ils ont seize ans tous les deux et mon frère s’est entiché de sa copine.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Tu ne vis plus à la maison et mon frère me manque.

            — Tu me manques aussi, mais pas maman.

            — Elle n’est pas allée à la réunion pour la fin de ton cursus au lycée, comme si elle ignorait. Les parents ont parlé de toi au téléphone et se sont disputés parce qu’elle n’y est pas allée. Papa se demande ce que tu vas faire l’année prochaine.

            — S’il voulait le savoir, maman aurait pu venir à cette réunion, mais c’est grand-mère qui l’a fait.

Mon père réagirait-il enfin ? Est-ce qu’il commencerait à comprendre et à ouvrir les yeux concernant ma mère et ses manigances, sur le rôle qu’elle a tenu envers moi ? Pourtant, il a déjà avoué lui-même qu’il la soutenait et qu’il avait confiance en elle. Ça me fait plaisir qu’il sache qu’elle n’est pas venue parce qu’il demeure dans l’ignorance pour la fac, mais je me demande s’il va encore la soutenir ou accepter de m’envoyer à Boston. L’heure de vérité va bientôt sonner, je l’espère. Je jubilerai lorsqu’il aura enfin compris concernant la mégère.

            — Tu as choisi ta fac ?

            — Oui. Harvard.

            — Boston ! s’exclame-t-il. C’est à l’autre bout du pays.

            — Vive la vie et la liberté.

            — Tu veux faire quoi ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies, mais ne dis rien aux parents. Laisse-les dans l’ignorance.

            — Qui sait ?

            — Grand-père et grand-mère. Ils m’ont encouragé à le faire et mes profs aussi.

            — Papa ira te voir chez grand-père et grand-mère. Il rentre bientôt.

Et je l’attends de pied ferme. Le lien avec mes parents s’est fracturé. De fil en aiguille, j’ai fini par quitter leur domicile pour vivre chez mes grands-parents. Je leur en veux. Un père régulièrement absent, une mère qui montre qu’elle ne m’aime pas et ne vient pas à une réunion pour l’avenir de son fils et voilà le résultat, mais je m’en porte bien. Ce qui m’inquiète ce serait le refus de ma mère, mais je ne me laisserai pas dicter ma conduite ni mon avenir.

            — Cassandra ? me demande Karine pour se moquer.

            — Certainement pas.

            — Tu as raison. Je ne l’aime pas, m’avoue-t-elle.

Soudain, elle s’approche de nous en balançant des hanches, comme si elle se sentait irrésistible. Elle me donne l’impression d’avoir un sixième sens d’emmerdeuse et que ses oreilles ont sifflé quand on a parlé d’elle.

            — Il faut que je te parle, attaque-t-elle.

            — Qu’est-ce que tu veux ?

            — Toi.

La question fatale que je n’aurais pas dû poser, mais ça me permettra d’être franc avec elle et de lui faire comprendre mon ressentiment envers elle. Je la regarde des pieds à la tête avec dégoût et horreur sur sa personnalité et sa tenue légère.

            — Non, tu ne m’intéresses pas. Je ne t’aime pas en fait. Quand vas-tu le comprendre ?

Karine et Jimmy ont envie de rire, Max est surpris par mes propos, mais Cassandra ne semble pas accepter mes refus et surmonte mon rejet évident.

            — On ne me dit jamais non.

            — Moi, oui. Pourquoi tu crois que je vis chez mes grands-parents ? Je ne te vois pas débarquer chez eux. C’est la seule chose que tu as respectée depuis ton incursion chez eux.

L’ignorer ne lui a pas suffi. Il va falloir que je sois plus inventif pour qu’elle disparaisse de ma vue parce que rien ne l’arrête.

            — Ta mère m’a dit que tu serais à cette soirée, me dit-elle comme si rien ne la touchait.

            — Et alors ? Tu pensais poser ta question fatidique.

            — Tu n’as pas de copine et Edéna n’est pas là. Tu es célibataire.

Elle regarde autour d’elle avant de reporter son attention sur moi avec un sourire. Pourquoi elle me parle d’Edéna ? Je n’ai jamais voulu d’elle que ce soit avant Hawaï, pendant ou après et même aujourd’hui. En encore moins dans l’avenir. Je la regarde de haut en bas avec dégoût si bien qu’elle s’aperçoit de ma réaction.

            — Tu ne m’intéresses pas. Passe ton chemin. Dégage de la fête ! Tu n’étais pas invitée.

Son sourire s’efface rapidement face à mon rejet. Plutôt rester puceau que de m’afficher avec elle. Je ne la supporte pas. Cassandra se retire enfin de la fête sous les regards moqueurs de mes amis. Avec Max, on s’éloigne un peu pour parler de frère à frère. Les soirées avec lui me manquent, sa joie et sa gentillesse. En marchant sur la plage, je le vois rire.

            — Tu es plutôt direct avec elle, me dit-il.

            — Comme ça, elle a compris. Je ne l’aime pas. Ça fait deux ans qu’elle me colle.

            — Tu la reverras en cours.

            — Plus pour longtemps.

Nous passons un moment à parler de nos parents. Max me prouve qu’il m’aime et me défend contre les décisions de ma mère, qu’il ne comprend pas cet acharnement. Il ne la soutient pas et l’a bien fait comprendre. J’avoue qu’il est super parce qu’il aurait pu se comporter comme le frère haineux et hautain envers moi à cause de la mégère, mais il n’est pas comme ça. Je quitte ensuite la fête pour rentrer chez mes grands-parents. La maison est calme lorsque mon grand-père apparaît dans la cuisine.

            — Tu es rentré.

            — Oui. Tu vas bien ?

            — Tu vis ici alors je m’inquiétais un peu.

            — Je ne veux pas que tu t’inquiètes pour moi.

            — Facile à dire, me dit-il en riant. Bonne nuit.

Je monte dans ma chambre, mon univers et mes projets en tête. J’ai passé ma dernière année de lycée chez mes grands-parents, mais je suis heureux avec eux plus qu’avec mes parents. Pourquoi ma mère agit de cette façon avec moi ? Qu’est-ce que je lui ai fait ? Et mon père ? Pourquoi il la soutient ?

14 Désillusion

La désillusion n’abolit pas l’accomplissement d’un rêve.

Ma vie chez mes grands-parents est stable, tranquille, mais j’attends toujours la lettre de Harvard. Je bosse mes cours, mes projets et mes idées, j’aide mon grand-père dans le bricolage et les rénovations de la maison. J’apprends beaucoup avec lui. Pendant que je l’assiste dans la pose du carrelage sur la terrasse, ma grand-mère accourt dans le jardin avec une enveloppe à la main qu’elle remue dans tous les sens. Mon grand-père m’observe et comme moi, il a compris. Elle me la tend, encore essoufflée, mais impatiente.

            — Ouvre-la ! me dit-elle.

Fébrilement, j’obtempère pour la lire.

(Monsieur Lane,

Votre parcours et vos résultats scolaires sont remarquables. Votre profil a attiré notre attention. Aussi, nous avons l’honneur de vous compter parmi nos futurs étudiants à la rentrée prochaine à Harvard. Pour ce faire, vous devez impérativement valider votre diplôme en dernière année de lycée.

Cordialement

Le directeur)

Etonné, je me reporte sur mes grands-parents.

            — J’ai réussi !

Ma grand-mère me prend dans ses bras, heureuse et émue aux larmes. Mon grand-père pleure lui aussi. C’est la première fois que je le vois réagir de cette façon. Sur un petit nuage, je vais prouver à mes parents qu’ils se sont trompés sur moi. En retournant au lycée, mon référent se promenait dans les couloirs parmi les élèves.

            — Je peux vous parler en privé ?

            — Suis-moi.

Il m’emmène dans les couloirs de la direction. Une salle libre ouverte, il s’installe et attend. Je lui montre la lettre qu’il lit. A mesure qu’il avance dans sa lecture, son visage s’illumine.

            — Félicitations. Je suis content pour toi. Tu as réussi. Ta famille ?

            — Seuls mes grands-parents savent. Mon père va bientôt rentrer.

Malgré mon admission à Harvard, rien n’est gagné. Il me faut l’accord de mes parents. Je repars en cours pour la journée, toujours sur mon petit nuage. Ma lettre bien rangée dans mon sac, je ne parle à personne de mes projets. En écoutant les élèves, l’admission en fac l’année prochaine est sur toutes les bouches. Chacun priant et patientant après la lettre du bonheur qui changera leur vie. La mienne est toute tracée. En déambulant dans les couloirs du lycée avec Jimmy, Cassandra se promène et se dirige vers nous, souriant comme une idiote et me dévisageant.

            — Je sais que tu as été accepté à Harvard.

Personne ne savait, mais l’information lâchée surprend.

            — Comment tu sais ?

            — Ta mère a reçu le courrier. Elle m’a assuré que tu n’irais pas.

            — Et pourquoi ?

Max s’approche, le visage défait tandis que Cassandra hausse les épaules en se moquant de moi. Mon rêve et mon avenir s’assombrissent à cause de la mégère et de cette chieuse.

            — Ça vient de toi.

Elle hausse à nouveau les épaules sans remord ni regrets, ressortant gagnante sur ses choix et ses projets au détriment de ce que je veux plus tard.

            — Je t’avais dit que je me vengerai de ta relation avec Edéna à Hawaï et de tes rejets. Il est hors de question que tu partes. Je fais ce que je veux. Tu devrais le comprendre.

Je hais cette fille pour oser intervenir dans ma vie et la régenter comme elle le veut. Mon avenir ne m’appartient pas. Furieux face à ce constat, ma réaction fait peur à Jimmy Max tandis que Sean me bouscule pour protéger sa soeur.

            — Ne fais pas ça ! me retient Jimmy en s’interposant entre nous, aidé de Max.

Sans l’accord de ma mère, je ne peux pas aller à Harvard. Mon père l’écoutera au détriment de mes souhaits et mes envies pour mon avenir. Sean me dévisage, mais je ne baisse pas les yeux lorsque mon prof référent m’appelle, inquiet.

            — Suis-moi, me demande-t-il en surveillant Sean et Cassandra.

Inquiet à mon tour, j’obtempère en silence. Ma joie a été écourtée tandis que la déception m’anéantit. En entrant dans le bureau du directeur, je m’assois en les observant.

            — Dylan, me dit le directeur. Ta mère a appelé. Elle refuse que tu partes à Harvard qui n’est pas dans ses perspectives. Elle dit qu’elle a d’autres projets pour toi.

            — Elle n’a pas le droit de faire ça !

            — Elle a déjà appelé le directeur de l’université pour lui confirmer sa décision, mais …

Je n’écoute plus, je n’entends plus. Sans écouter les propos du directeur, je sors du bureau en colère. C’est une désillusion et un crève-coeur. Je cours comme un malade dans les couloirs pour sortir du lycée dans l’objectif de parler à ma mère. J’espère qu’elle m’écoutera et qu’elle changera d’avis, qu’elle me laissera partir. En traversant la rue, je manque de me faire renverser par une voiture. Je continue ma course jusqu’à la maison de mes parents. En entrant, je la retrouve dans la cuisine, mais elle sourit dédaigneusement.

            — Je sais pourquoi tu es là.

            — Pourquoi tu fais ça ?! Tu ne t’es jamais occupée de moi !

            — Parce que je l’ai décidé. Il y a les études de Max à payer. J’ai d’autres projets pour toi.

            — Et les miennes ?! Et tu crois que je vais t’obéir !

En fait, je suis un fardeau pour elle et je l’ai toujours été. Je m’en rends compte davantage. J’aurais pu disparaître de sa vie, cela ne l’aurait pas dérangée. Au contraire, elle aurait pu creuser un trou profondément pour m’y engouffrer, elle l’aurait fait. En fait, j’ai toujours été une charge pour elle, un poids qu’elle aurait voulu se débarrasser. Je ne connais pas ses motivations pour agir comme ça, mais je comprends mieux pourquoi elle souhaite me caser avec Cassandra et m’obliger à travailler avec son père. Ma mère croise les bras, heureuse de me blesser et de m’humilier à nouveau, de tenir ma vie entre ses mains. Je serre les poings et me retiens de l’étrangler sur place lorsque mon grand-père entre. Il m’oblige à mettre de l’espace entre elle et moi, puis à le regarder. J’y retrouve le même regard lorsque je parlais avec lui l’autre soir concernant la réunion. Ma mère ne change pas de comportement envers moi. Vivre chez mes grands-parents ne l’a pas dérangée, mais elle intervient encore pour me contrôler. Avant que je ne sorte, je dévisage ma mère, haineux.

            — Tu ne peux pas savoir à quel point je te déteste.

            — Sors, Dylan. Va m’attendre à la voiture, me dit mon grand-père.

Je lui obéis pendant qu’il reste avec ma mère pour s’expliquer. Je ne suis pas encore assez éloigné que des éclats de voix s’élèvent. Hésitant, je retourne dans la maison lorsque j’entends ma mère hurler.

            — Il n’ira jamais à Harvard ! N’y comptez même pas !

            — C’est ce que vous croyez. Je me demande ce que Pierre peut bien vous trouver.

Ma mère a déjà fait face à cette réflexion lorsque je lui ai répondu au retour d’Hawaï. Mon père n’avait pas apprécié, mais qu’aurait-il dit à son père. Mon grand-père m’oblige à le suivre. Dans la voiture, il soupire.

            — Tes profs et le directeur du lycée se mobilisent pour que tu ailles à Harvard. Sois patient. Ne perds pas espoir.

            — Pourquoi elle fait ça ?

            — Je n’ai pas la réponse. Je te ramène au lycée.

J’entre dans le lycée, tête basse. Qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir pour mon avenir ? Qu’est-ce qu’elle cherche ? Je reprends mes affaires dans le bureau du directeur.

            — Dylan ?

            — Elle refuse catégoriquement.

            — Retourne en cours.

En entrant dans la classe, je prends ma place à côté de Jimmy, mais j’ai la tête ailleurs. Jusqu’à la fin de la journée, je n’écoute pas les profs, totalement absorbé par le refus de ma mère. Mon admission à Harvard et la décision de ma mère sont sur toutes les lèvres des élèves. Harvard. Comment peut-elle refuser ? Max me stoppe, les élèves nous observent.

            — Je suis désolé pour toi. Ne m’en veux pas.

            — Ce n’est pas de ta faute.

            — Qu’est-ce que tu vas faire ?

            — Je ne sais pas.

Je continue mon chemin, méditant, écoeuré, désabusé, déçu. J’entre dans la maison de mes grands-parents. Ma grand-mère passe sa main sur ma joue, mais elle ne sait comment me parler.

            — J’ai besoin de temps pour digérer. Je vais dans ma chambre.

Pour ce soir, je veux rester seul. M’isoler.

15 Evidence

L’évidence est une lumière qui s’allume.

Je n’ai pas dormi cette nuit, préoccupé par la décision de ma mère et les manipulations de Cassandra. Ce matin, ma grand-mère est plus attentive que d’habitude, mais je n’ai toujours pas digéré. Je pars sans un mot pour le lycée. Malgré cela, je dois poursuivre. J’ignore les regards, Cassandra qui semble satisfaite. Je change de chemin pour ne pas entendre ce qu’elle a à me dire. Toute la journée, je m’isole que ce soit en cours, à la pause du midi lorsque je retrouve mon prof référent, ou avec Jimmy. J’ai besoin d’être seul. Le soir, je retourne chez mes grands-parents. En travaillant sur mon ordinateur, je sens que l’on m’observe. J’aperçois mon père dans le salon. J’en perds le bouchon que je mordillais dans ma bouche. Je ne l’ai pas vu depuis plus de cinq mois.

            — Bonjour, mon fils.

            — Ne m’appelle pas comme ça !      Je ne le suis pas parce que je te déçois et que je ne ferai rien de ma vie !

Aussitôt, mon cœur a bondi dans ma poitrine. Je laisse échapper ma colère en entendant cette confession mensongère pour moi. Mon grand-père me fait un non de la tête. Je dévisage mon père, puis me radoucis un peu.

            — Excuse-moi.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Tu es rentré quand ?

            — Dans l’après-midi. Je voulais connaître tes décisions pour l’année prochaine.

            — Pourquoi tu poses la question ?

Je l’observe davantage pour tenter de comprendre parce qu’il semble se préoccuper de moi depuis longtemps, puis je m’aperçois d’une chose qui me saute aux yeux. Il n’a pas pris le temps de se changer en rentrant. Il est venu directement me voir en tenue militaire. Mais malgré sa présence et son premier pas, ma colère contre mes parents ne s’éteint pas, comme l’explosion d’un volcan en éruption, mais il reste calme contrairement à ce que j’ai déjà pu voir le concernant. Son regard a changé également, il a un regard plus doux envers moi.

            — Tu as déjà validé ton diplôme par le contrôle continu et tu es major de ta promo. Je viendrai pour ton discours.

            — Je ne prononcerai pas de discours. J’ai renoncé.

Pourquoi prononcer un discours puisque ma mère refuse que j’aille à Harvard ? Mon père semble déçu de ma décision, mais combien de fois l’a-t-il fait avec les siennes ?

            — C’est dommage.

            — Il ne faut pas regretter. Elle n’est pas venue à la réunion pour mon avenir et toi, tu étais parti en mission.

            — Ne m’en veux pas. C’est mon métier.

            — J’ai fui maman, Cassandra et son père ! Tu n’as jamais écouté ! J’en ai eu assez. Je suis venu vivre chez grand-père et grand-mère. On s’est battus tous les deux à cause d’elles ! Maman ne m’aime pas et elle a pris des décisions pour moi avec Cassandra. Je la déteste ! Comment peut-elle décider à ma place ?

            — Je suis désolé et je comprends ta colère contre ta mère et moi, mais je voulais connaître tes décisions pour la fac. Oublie-les toutes les deux, me dit mon père calmement.

            — Ma décision est prise depuis longtemps et je ne changerai pas d’avis. J’ai fait une demande à Harvard et j’ai été accepté, mais maman a appelé le directeur pour refuser. Elle m’a dit qu’il fallait payer les études de Max.

            — Elle n’est pas la seule à prendre les décisions.

            — Tu as déjà dit que tu lui faisais confiance !

J’ai lâché ce que j’ai sur le cœur et vidé mon sac puisqu’il est décidé à m’écouter, ce qu’il ne faisait jamais auparavant. Face à ma colère, il est resté stoïque et prend sur lui. Il comprend désormais ce que je ressens.

            — Plus maintenant. Je sais ce qu’elle a fait avec ton ordinateur, dans ta chambre et pour la fac. Ça va te sembler fou ce que je vais te dire, mais c’est la vérité. Tu as eu raison de le jeter contre le mur. Il était piégé. Ta mère l’avait confié à quelqu’un pour subtiliser tes idées.

Il me surprend. Mon cœur bat rapidement dans ma poitrine, mais je me souviens qu’elle avait confié mon vieil ordinateur au sénateur Richards. Il sort de son sac un ordinateur neuf, le même qu’à Noël. Je n’y comprends rien. De plus en plus surpris, j’écoute mon père qui ne semble pas fier de ses erreurs, mais il surmonte cette gêne qu’il ressent, comme un besoin de dire sa vérité.

            — J’ai eu différents appels pendant ma mission si bien que je suis rentré précipitamment. Tes profs, le directeur du lycée, ton frère et celui qui m’a le plus surpris, celui de Harvard. J’ai appris que tu as créé des projets et des programmes. Tu es en avance sur la première année en fac.

Je suis surpris, mais je ne trouve rien à répliquer à mon père qui me contemple et sourit, ému et fier. Il m’a écouté et laissé ma colère m’échapper et maintenant, c’est moi qui garde le silence, abasourdi par ses propos.

            — Je suis désolé, m’avoue-t-il. Mes absences répétées t’ont nui. Malgré ça, tu m’impressionnes et je sais que tu es très intelligent. Je suis allé voir tes profs. Ils m’ont parlé et affirmé que tu es promis à un brillant avenir. Ton référent a découvert un mouchard dans l’ordinateur que je t’ai offert à Noël. En confisquant ton vieil ordinateur, ta mère en a profité pour le confier à quelqu’un qui n’a pas réussi à l’ouvrir. Un de tes programmes l’a protégé. Protège celui-ci. Ta mère ne l’a pas eu entre ses mains.

            — Comment tu as fait pour le remplacer ?

            — J’ai honteusement menti en disant que tu avais été agressé et qu’ils l’ont cassé volontairement. La garantie a fonctionné. C’est le même en plus puissant.

J’ai envie de rire face à mon père qui a osé mentir délibérément, mais il garde son sérieux.

            — Ton métier ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies. Mes profs m’ont encouragé à poursuivre dans cette voie ainsi que grand-père et grand-mère.

            — Tu as un logement ?

            — Une chambre en colocation.

            — Alors je te soutiendrai.

            — Maman ?

            — Ne te préoccupe pas d’elle. Elle ne pourra pas t’empêcher de partir à Boston. Tu seras majeur dans quelques mois. Elle ne peut rien contre. Ta première année et ta chambre universitaire sont acquittées. Tu pourras te concentrer sur tes études.

Ses propos me font l’effet d’un baume au cœur qu’on passe avec douceur afin de guérir les blessures, les tensions, les désaccords et surtout la violence qu’il y a eu entre nous deux.

            — Comment ça ?

            — Mes absences répétées. J’ai enchaîné les missions et les déplacements pour payer tes études et celles de Max. Tes résultats et tes projets t’ont permis d’obtenir une bourse d’étude à la fac.

Il me surprend. Je ne m’attendais pas à ce genre de discours. C’est comme si l’évidence venait de frapper mon père et que la lumière s’est allumée dans son cerveau. Je regrette instantanément toutes les horreurs que j’ai pues lui lancer à la figure.

            — Je m’excuse. Je ne pensais pas à ça.

            — Tu es notre fils. Ta mère ne t’imposera pas Cassandra. J’ai eu une discussion avec elle.

            — Pourquoi elle fait ça ?

            — Je ne sais pas. Je me suis assuré qu’elle cesse ses manigances. Tu feras ce que tu veux pour ton avenir. Le sénateur Richards a des vues sur toi, mais je l’en empêcherai. Ton départ à Boston te permettra de prendre tes distances et de vivre ta vie d’ado responsable.

Il insiste sur le mot responsable, mais j’en ris, soulagé qu’il me fasse confiance, qu’il m’ait écouté et enfin compris.

            — Merci.

            — Je sais aussi que tu ne rentreras pas à la maison et je ne t’y obligerai pas. Tu es mieux ici qu’avec ta mère. Tes grands-parents souhaitent que tu restes.

Soudainement, il est devenu conciliant, mais ne pas avoir ma mère dans mon champ de vision me convient. Le baume apaise vraiment mes doutes et mes questions. Mon père le passe à grosse dose pour me confirmer qu’il me soutient et qu’il reconnaît ses erreurs ce qui apaise ma colère et ma haine.

            — Si tu veux, on pourra se prévoir une sortie avec Max. Vous me manquez et j’aimerais passer du temps avec vous avant de partir à Boston.

            — On fera comme tu veux. Je voudrais t’y accompagner le mois prochain. Je ne veux pas laisser mon fils partir seul.

J’accepte avec plaisir la proposition de mon père. Il me donne l’impression de vouloir rattraper tout ce qu’il a raté avec moi et de réparer toutes ses rancunes, toutes les violences entre nous. Il sourit subrepticement face à mon accord comme soulagé qu’on ait pu enfin échanger sans nous battre, sans la présence de ma mère et Cassandra. La maison de mes grands-parents porte bien son nom : c’est la maison de l’espoir.

            — Par contre, je tiens à ce que tu fasses le discours et le directeur est d’accord avec moi. Je t’ai soutenu, donc je souhaite écouter mon fils. Je serai présent avec tes grands-parents pour la remise des diplômes, m’assure-t-il.

            — Quand tu repars en mission ?

            — Après ton emménagement à Boston.

            — Pourquoi tu as fait ça ?

            — J’ai fait des erreurs, mais tu es mon fils et je t’aime.

Cette confession me touche en plein cœur. La pression se relâche infiniment en moi. L’aveu de mon père me fait pleurer. C’est la première fois qu’il avoue qu’il m’aime sans sous-entendu ni aucun piège comme à Noël. Le baume au cœur a plus que l’effet escompté et apaise mes souffrances.

            — Je suis désolé, Dylan. J’aurais préféré que ça se passe autrement.

            — Moi aussi.

            — Mon fils a changé.

            — Je suis resté le même. Rien n’a changé.

Mon père me prend dans ses bras, ce qu’il n’avait pas fait depuis l’âge de mes huit ans à l’hôpital, comme pour s’excuser, mais aussi joindre ses actes à ses propos. Il semble ému, mais aussi honteux sur cette année écoulée. Nos regards se croisent. Je vois dans ses yeux la tristesse, mais aussi de la fierté sur mon parcours. Après m’avoir pris dans ses bras, il repart tandis que ma grand-mère s’assoit à côté de moi, plus sereine grâce à la discussion qu’on a eue.

            — Ne sois pas en colère contre lui. Il a travaillé pour payer tes études ainsi que celles de Max.

            — Je sais, mais j’aurais aimé qu’il me défende face à maman bien avant.

            — Il le sait aussi et il le fait maintenant. Il a ouvert les yeux. Je ne t’obligerai pas à partir. Tu vas laisser un grand vide dans cette maison quand tu seras à Boston, mais nous serons toujours présents pour toi.

Ma grand-mère me serre dans ses bras. Elle m’apprend ce qu’est l’amour maternel même si elle n’est pas ma mère, seulement ma grand-mère, mais je l’aime.

            — Pourquoi vous avez parlé à papa ?

            — Il est notre fils. Ne lui en veux pas. Il est fier de toi et de ton admission à Harvard. Il a eu besoin d’un coup de pouce pour ouvrir les yeux. Tu es le premier de la famille à faire de grandes études. Il se rend compte que ta mère s’est trompée avec toi. Il lui a fait confiance et finalement, tu es venu vivre avec nous.

            — Je suis désolé de vous causer des problèmes.

            — Ne parle pas comme ça. Ça nous a plu de t’avoir avec nous. Tu as égayé notre vie et cette maison.

Ma grand-mère me fait rire.

            — Tu as faim ? J’ai fait des cookies. Max va arriver. Vous allez dévorer toute l’assiette.

Max entre à son tour précipitamment. Il sait que notre père est venu me parler et m’informe qu’il se dispute avec ma mère. Il lui en veut pour son comportement envers moi. Il refuse que Cassandra revienne à la maison pour me harceler et que son père se mêle de ma vie. Il lui a dit qu’il me laissera partir à Boston parce qu’elle ne voulait pas ce qui la rend furieuse. Pendant que Max me confiait l’engueulade de mes parents, ma grand-mère nous apporte son assiette de cookies et deux verres de lait.

            — Et toi, comment tu vas ? lui demande notre grand-mère pour changer de sujet.

            — Je vais bien.

            — J’ai entendu que tu as une petite copine.

Elle met Max dans l’embarras. Il en rougit et je me régale de le voir comme ça.

Dernière semaine de lycée et passage du diplôme. Toute la semaine, les examens s’enchaînent afin d’obtenir le précieux sésame pour intégrer la fac. Avant d’entrer dans la salle d’examen, je croise Cassandra qui me fait un grand sourire ce qui signifie qu’elle ignore encore les dernières décisions. Jimmy lève les yeux au ciel face à son comportement. Ce diplôme n’est qu’une formalité. Avec le contrôle continu, je l’ai validé. Les examens s’enchaînent rapidement toute la semaine et certains en ont déjà plein la tête. Mon père apparaît dans la maison de mes grands-parents pour s’assurer que je vais bien. Il semble malheureux et gêné. Est-ce que j’en suis la cause ? Que s’est-il passé entre mes parents pour qu’il soit pensif ?

            — Tu regrettes tes décisions.

            — Non, pas du tout.

            — C’est maman. Pourquoi tu restes avec elle ?

            — On est mariés.

            — Divorce.

Mon père me regarde comme si je venais de prononcer une insulte. A sa réaction, il ne s’attendait pas à ce que je parle d’un probable divorce.

            — Non ! Tu es fou.

            — Je suis sérieux.

            — Dis donc la grosse tête, vivre chez mes parents te donne confiance.

            — J’ai quasiment vécu ici toute ma dernière année. Grand-père et grand-mère sont heureux. Et toi ?

            — C’est une discussion qu’on a déjà abordée.

            — C’est la réalité papa. Penses-y.

            — Ne crois pas que ce soit si facile. Tu pars à Boston. Si je demande le divorce à ta mère, que devient Max ? Je ne le verrai plus.

            — Tu me laisses à penser que maman est manipulatrice. Elle se servirait de Max pour t’atteindre. On s’est battus tous les deux à cause d’elle parce qu’elle t’a menti. Elle n’est pas digne de confiance.

            — Je sais ce qu’elle a fait. J’ai compris. Pense que je suis comme toi et que j’ai besoin de temps pour digérer.

            — J’espère qu’un jour tu seras heureux.

Il n’a jamais été vraiment heureux avec elle. Il s’est entêté à rester avec elle, il l’a écoutée pensant que j’étais réellement en faute. S’en prendrait-elle à Max s’il demande le divorce ?

La semaine terminée, il faut attendre les résultats quelques jours. Ce sont les vacances. Je les passe chez mes grands-parents en attendant la remise des diplômes. Mon père aide régulièrement dans le jardin de mon grand-père. Max vient avec Karine. Ils sont proches tous les deux et elle est sincère avec lui. Elle est appréciée par notre père qui l’a bien acceptée. Ils entrent tous les deux en dernière année au lycée. Ils vont avoir dix-sept ans. Max est heureux avec Karine. Je l’aime bien, elle est sympa, gentille. Ils font des projets pour l’avenir et ça me fait rire.

            — Ne te moque pas de moi, me surprend Max.

            — Je n’ai rien dit. Je vous écoute. C’est tout.

            — On verra quand tu auras une copine.

Mon père s’installe à l’ombre avec nous en riant. Il nous a écoutés sans intervenir jusqu’à présent.

            — Tu es certain qu’il aura une copine ?

            — Il était avec Edéna.

            — C’est vrai.

Il m’observe avec un œil désapprobateur.

            — Edéna était superbe !

Je réagis à cette façon qu’il a de me regarder, mais mon père arrive à en rire.

            — Tu le faisais exprès pour nous rendre dingues.

            — J’étais avec elle à cause de Cassandra. Au début, c’était un jeu et puis …

            — C’est devenu sérieux.

            — D’où ta question sur le fait d’avoir couché avec elle.

            — La question de ta mère.

            — Pour moi, elle ou toi, c’était la même chose.

            — On serait restés à Hawaï, tu l’aurais fait.

            — Tu voulais protéger ma vertu ?

            — A ta réponse, je sais que tu ne l’as pas encore fait.

            — Papa !

Il en rit et se moque de moi à son tour. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu rire comme ça. Même jamais. Je n’en ai pas le souvenir, mais son fou rire est contagieux. Mes grands-parents nous observent et s’aperçoivent de l’hilarité de mon père.

            — Ça fait longtemps que je n’ai pas vu mon fils rire comme ça.

            — C’est vrai.

            — Tu ne pourras pas le surveiller à Harvard.

            — J’ai utilisé les mots « ado responsable », mais un jour, il fera sa vie avec la personne qu’il aura choisie.

Après avoir passé l’après-midi ensemble, il s’apprête à rentrer. Il m’assure qu’il sera présent pour mon discours que j’ai terminé d’écrire et la remise du diplôme. Il me serre dans ses bras, heureux et fier.

Jour de remise des diplômes. Je passe la tenue obligatoire des diplômés. Mes grands-parents sont fiers d’y assister. Ma grand-mère ajuste le col de ma tenue. Ils m’emmènent ensuite au lycée, dernière étape avant d’entrer à la fac. En arrivant, je vois Jimmy en tenue lui aussi à côté de sa mère. Max et Karine ont voulu assister à la cérémonie et ont accompagné mon père, ému pour la remise des diplômes et qui me serre dans ses bras. Je suis ensuite le flot d’étudiants avant que la cérémonie ne commence. Jimmy m’accompagne. Les professeurs présents nous indiquent nos places, mais la mienne est à côté du directeur du lycée. Mon père et mes grands-parents sont heureux. Le directeur monte sur l’estrade pour son discours. Il parle sans discontinuer pendant dix minutes, puis il passe à la cérémonie en appelant un à un les nouveaux diplômés. Chaque élève reçoit son diplôme, Jimmy et mes amis sourient et brandissent leur diplôme.

            — Le major de la promotion est Dylan Lane.

Le directeur me donne mon diplôme, précieux sésame pour l’entrer à la fac de Boston. Après les applaudissements, je lis mon discours. Pendant quelques minutes, je parle de l’avenir, des espoirs que nous nourrissons, de nos études et que chacun aboutisse à ses rêves. A la fin, les personnes présentes applaudissent. Mon père me serre dans ses bras, ému. Les parents et jeunes diplômés sont invités à poursuivre la fête autour d’un buffet. Les profs et le directeur saluent mes grands-parents et mon père. Les directeurs d’université ont fait le déplacement, mais la surprise vient de la famille de Cassandra.

            — Monsieur Lane.

            — Sénateur Richards.

L’animosité naît entre mon père et celui de Cassandra.

            — Votre fils part à Harvard.

            — Ce que fait mon fils n’est pas de votre ressort. Son avenir lui appartient.

            — Votre femme …

            — Elle a eu tort de s’avancer pour lui. Dylan fera ses propres choix et pas en fonction de votre fille. Je ne l’empêcherai pas de faire ce qu’il veut et il fera sa vie avec la personne qu’il aimera et je sais déjà que ce ne sera pas votre fille. Il lui a déjà fait comprendre et je le soutiens. Qu’elle ne s’impose pas dans la vie de mon fils.

Le sénateur Richards me dévisage. Il n’ose pas dire non à sa fille, mais je ne dois pas me laisser dicter ma conduite. Qu’elle aille au diable avec ma mère. Cassandra est furieuse de ne pas obtenir ce qu’elle veut : ni son diplôme, ni moi. Mon père nous raccompagne pour la soirée. Ma grand-mère a préparé un repas auquel ma mère a refusé de participer, mais son absence ne me dérange pas. Mon père a des difficultés à accepter cette absence remarquée.

            — Je suis désolé pour ta mère.

            — Ce n’est pas de ta faute et c’est mieux comme ça. Nous ne nous sommes jamais entendus. Elle est mieux sans moi et moi sans elle. Ce qui compte maintenant, c’est ton soutien.

Mon père ne me contredit pas, ne me quitte pas de la soirée, essayant de se rassurer, méditant sur ma mère qui n’a jamais tenu son rôle envers moi.

Je passe les vacances chez mes grands-parents, organise des sorties avec mon père et Max avant d’emménager à Boston. Le mois de juillet passe rapidement et le grand départ est pour aujourd’hui. Ce matin, je me rends compte que j’ai dix-sept ans, bientôt dix-huit ans, que je pars à la fac à Boston. Allongé dans mon lit, ma vie a défilé devant mes yeux. Je n’ai rien oublié depuis mes six ans. Désormais, mon avenir est devant moi et tracé. Avec l’aide de ma grand-mère, je prépare mes affaires, mes livres, ce dont j’ai besoin pour l’année. Mon père apparaît, changeant de visage.

            — Papa ?

            — Je me rends compte que mon fils part de l’autre côté du pays. Quand tu reviens ?

            — Je ne suis pas encore parti.

            — Dylan !

            — Noël chez grand-père et grand-mère.

            — Tu vas avoir dix-huit ans et j’ai l’impression de ne pas avoir vu mon fils grandir.

            — Tu es parti en mission des centaines de fois pour payer nos études. Alors, ne regrette rien, mais tu m’accompagnes à Boston. On peut louer une voiture pour faire le voyage, la laisser dans une agence et tu reprendras l’avion pour rentrer.

Comme c’est encore les vacances, il accepte l’idée avec plaisir et trouve une carte pour étudier la route. Nous devrons traverser plusieurs états et faire des arrêts dans les hôtels, mais j’attrape mon ordinateur pour tout organiser. Il accepte les différentes étapes du voyage et les hôtels. Max préfère passer son temps et ses vacances avec Karine. Le jour J, mon père arrive avec la voiture de location. Nous chargeons mes affaires dans la voiture tandis que ma grand-mère pleure sur le pas de sa porte. Je remercie chaleureusement mes grands-parents, les serrant dans mes bras tous les deux pour leur aide et leur bienveillance. Ma grand-mère me fait promettre de l’appeler et de revenir à Noël ce que je promets. Mon grand-père me serre dans ses bras, ému tandis que Max accourt depuis chez Karine. Je remercie mon petit frère pour son soutien et son aide. Il me tombe dans les bras, heureux que je réalise mon rêve. Il fait des projets avec sa copine et étudier à la fac de San Diego pour devenir architectes et travailler ensemble. J’espère que leur projet aboutira.

Mon père démarre la voiture. L’heure du départ a sonné. Nous prenons la route pour traverser le pays de part en part : la Californie, l’Arizona, le Nouveau Mexique, le Texas, l’Oklahoma, le Missouri, l’Illinois, l’Indiana, l’Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey, le Connecticut et le Massachusetts, puis Harvard. Le voyage a duré deux semaines. Nous avons fait étapes dans des hôtels pour nous reposer et dormir. Ces moments de complicité avec mon père me resteront gravés. Nous avons rigolé, partagé des moments de joie. La faculté d’Harvard se dresse devant nous, majestueuse. Des étudiants y ont déjà pris leur quartier, les anciens et les nouveaux. Nous trouvons la chambre rapidement que je partage avec un colocataire. En entrant, je découvre un étudiant qui lit un livre, assis en tailleur sur son lit. Il se lève et me serre la main.

            — Salut, tu t’appelles Dylan Lane.

            — Oui et toi, Ronan Mac Graphe.

            — C’est ça. Je commence ma deuxième année. On suit tous les deux le même cursus. Tu verras, la fac c’est super.

            — D’où tu viens ?

            — Miami et toi de San Diego. J’ai entendu parler de toi parmi les profs. Tu n’as pas encore commencé que tu impressionnes déjà. J’ai hâte de bosser avec toi.

Mon père est étonné. A l’entrée de la chambre, une jeune femme se présente.

            — Gabriella !

Ronan l’enlace et fait les présentations. Ils sont en couple. Avec mon père, nous terminons de décharger mes affaires pour les ramener dans la chambre.

            — Je pense qu’il est l’heure pour moi. J’ai un avion à reprendre.

J’accompagne mon père avant son départ. Nous traversons le parc, puis à la voiture, il me fait face.

            — On y est.

            — On se reverra, papa.

            — Appelle-moi si tu rencontres des problèmes.

Il me serre la main, puis je me retrouve dans ses bras. C’est un moment difficile pour tous les deux. Je ressens l’amour qu’il me porte.

            — Cette année, c’est toi et l’année prochaine, c’est Max.

            — Il restera à San Diego. Fais bon voyage.

Mon père monte dans la voiture et part avec une certaine appréhension, mais tout ira bien.

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Sarah Colin
3 mois il y a

J’ai adoré lire ce début d’histoire.

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