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20 - 27 minutes de temps de lectureMode de lectureLa vie secrète d’une jeune fille contemporaine – Tome 1

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Résumé video : La vie secrète d’une jeune fille contemporaine, version longue (youtube.com)

Chapitre 1

4 septembre 2008

Premier jour de lycée. La sonnerie retentit, faisant écho à l’anxiété qui nouait mon ventre. Le regard inquiet et le cœur battant, je m’avançai en rang à l’appel du professeur principal, également professeur de mathématiques pour l’année comme il annonça en guise d’introduction. C’était un homme aux cheveux longs, le dos recourbé et qui parlait très vite. D’un geste vif, en nous présentant de façon expéditive les différentes coursives du lycée d’Artagnan, il nous intima de le suivre dans un escalier verdâtre, mal entretenu. Il nous emmena jusqu’à sa salle où il nous demanda de nous asseoir. Son désintérêt et sa désinvolture pour les nouvelles têtes boutonneuses étaient remarquables et assumés. Son manque d’organisation qu’un classeur mal rangé posé négligemment sur un bureau en bois semblait affirmer, et son dégoût visible de sa responsabilité de professeur principal en étaient presque cocasses. Il chercha une feuille parmi son bric-à-brac de documents et outils de géométrie puis annonça que chacun aller devoir se présenter aux autres en cinq phrases maximum. Il prit ce qui semblait être un trombinoscope, alla s’asseoir sur le bureau à gauche du tableau en ardoise, et appela le premier nom de la liste. M’appelant Apolline Abadie, je fus, bien entendu, la première à devoir y passer. J’en avais l’habitude depuis le collège. J’aurais pu porter un nom débutant par Z, voire Y… ou bien J. C’est bien J, non ? Alors voilà, je commençai. « Je m’appelle… » Que pouvais-je raconter de captivant à mon sujet ? Mon prénom, mon âge… rien de bien palpitant. « J’aime bien la lecture, la musique… » À mesure que les mots s’échappaient de ma bouche, je réalisais combien ma vie était d’une insignifiance déconcertante. Supporter tous ces regards rivés sur moi était un véritable supplice. Je rougissais, bégayais, transpirais… Je n’eus pas grand-chose à dire et terminai mon allocution rapidement. Je me rassis sur ma chaise, tremblante. Dans un geste incontrôlé, ma trousse glissa de mes mains pour atterrir bruyamment au sol – par chance, elle était bien close – et ce geste maladroit attira les railleries de mes camarades. En somme, une introduction des plus calamiteuses. S’ensuivit alors le tour des autres élèves, tous plus ou moins embarrassés que moi. Cette constatation me conféra un certain soulagement. De surcroît, il n’y avait personne de mon ancien établissement scolaire dans ma classe. Mieux encore, quelques nouvelles têtes semblaient aimables. Je parvins à échanger quelques mots avec Corentin, mon voisin de bureau, mais notre timidité mutuelle limita notre conversation à des commentaires sur l’emploi du temps jeté avec une négligence singulière sur notre table par le professeur.

Les premiers jours furent empreints de découverte. Une atmosphère distincte flottait dans les airs, bien éloignée de celle que j’avais connue au collège. Les lycéens se démarquaient par leur relative maturité, et leur retenue en termes de cris. Les jeunes garçons se tenaient en groupes, constitués de cinq ou six individus, tandis que des duos ou trios d’élèves s’appropriaient les bancs de la cour, majoritairement des jeunes filles. Avec une certaine timidité, j’entamai des discussions avec certains d’entre eux, mais lors de cette première semaine, je demeurai relativement isolée. Cela ne m’étonna guère puisque la sociabilité n’était pas l’une de mes qualités premières.

Je parlai avec Alice Arricau lors de notre premier cours d’italien, le lundi suivant la rentrée. Elle fit une blague futile, mais cela m’avait fait rire. J’avais déjà apprécié son humour frivole ainsi que sa faculté à relativiser les choses lors de sa présentation qui suivit la mienne le jour de la rentrée. Elle maniait l’autodérision avec une habileté éloquente. Toutefois, au fil de nos conversations, je perçus rapidement une facette plus fragile d’Alice, une Alice blessée par de jeunes années difficiles. Elle m’expliqua qu’elle résidait avec sa mère et ses sœurs depuis la séparation de ses parents, qui survint lorsqu’elle avait dix ans. Nous partagions toutes deux un engouement pour les cours de français et d’italien. Ainsi, nous passâmes les deux premières semaines en compagnie l’une de l’autre, entamant de brèves conversations avec quelques autres élèves, sans vraiment éprouver d’affinités profondes avec eux.

Puis, quelques jours après, nous fûmes en mesure de percer les mystères entourant la personnalité de Mélissa Rivière, une jeune fille de notre classe dotée d’une originalité frappante, aussi bien dans son apparence que dans sa façon de s’exprimer. Mélissa s’était fait remarquer lors d’un cours de chimie. Notre professeur, une petite dame peu sûre d’elle, l’avait surprise en train de lire un autre ouvrage dissimulé derrière son livre de chimie. Lorsqu’elle lui arracha le livre des mains, elle lut le titre à voix haute. Il s’agissait de Justine ou les Malheurs de la vertu. La surprise et la confusion se peignirent sur le visage de notre enseignante qui, devenue écarlate, descendit furieusement les marches de l’amphithéâtre en confisquant le livre. Les joueurs de rugby et les élèves issus de la campagne, qui formaient la majorité de notre classe, éclatèrent alors de rire et affublèrent Mélissa de l’étiquette de « nymphomane », un terme injurieux qu’ils prenaient plaisir à lui rappeler chaque fois qu’ils la croisaient dans les couloirs. À la fin de la journée, Alice et moi étions allées la voir afin de comprendre pourquoi elle possédait ce livre, et pour savoir si elle était prête à assumer les conséquences de cet incident, qui ne manqueraient certainement pas de la poursuivre pour le reste de l’année. C’est alors qu’elle avait répondu avec un aplomb déconcertant :

« Cela ne me dérange absolument pas, ils sont tous plus bêtes que leurs ballons, et puis, oui, j’avoue, le sexe en général m’intéresse. D’ailleurs, j’espère perdre ma virginité cette année ! »

Ébahies devant une telle audace, Alice et moi ne savions pas alors si elle fut sérieuse ou non. Toutefois, subjuguées par sa force de caractère et l’étendue déjà considérable de ses connaissances en matière de sexualité, nous voulûmes en savoir plus sur cette fille surprenante. Au fil des jours, nous eûmes la certitude qu’elle avait été fidèle à elle-même lors du cours de chimie. Ainsi était Mélissa, s’adonnant à la lecture d’ouvrages interdits et abordant des sujets philosophiques lors des récréations. Elle avait récemment débarqué de Toulouse en compagnie de sa mère Véronique. Son père, Laurent, était resté là-bas pour des raisons professionnelles. Ce dernier officiait en tant que gardien dans une somptueuse propriété située près de Toulouse. Ses parents entretenaient une relation ouverte et discutaient librement de tous les sujets. Depuis son plus jeune âge, Mélissa avait été habituée à un mode de vie extrêmement bohème, d’une liberté totale, parfois teintée d’une légère dimension sectaire. Elle avait un frère prénommé Victor, de quinze ans son aîné. Celui-ci résidait à Montauban, où il tenait une petite boutique de vélos d’occasion. Mélissa avait une peau métissée de par les origines marocaines de ses grands-parents maternels et une chevelure mi-longue lisse d’un noir corbeau. Délicate, svelte, et dotée d’un goût raffiné pour la mode et les belles choses en général, Mélissa se démarquait au sein du lycée. Elle revêtait des vêtements et accessoires tendance achetés en friperie, qu’elle apercevait sur les blogs ou magazines de mode. Elle s’inspirait de l’iconique Kate Moss pour construire ses looks, souvent singuliers. Il n’était pas rare de la voir flâner affublée de hauts étincelants ou de chapeaux, ce qui lui valait réprimandes et admonestations de la part des enseignants et surveillants. Cependant, elle faisait fi de ces opinions. Peu lui importait ce que l’on pouvait penser d’elle, les commentaires qui lui parvenaient ou les sanctions qui lui étaient infligées. Elle ne se souciait guère de l’avis d’autrui. Son arrogante indépendance et sa folie légère nous surprenaient fréquemment. Cependant, ses propos parfois incisifs dissimulaient, en réalité, un manque de confiance en elle. Pour le masquer, elle préférait endosser le rôle d’une diva fantasque que les gens, de manière naturelle, jugeaient surfait.
Alice se distinguait de notre trio par sa sociabilité naturelle et sa facilité à engager la conversation. Malgré son apparence juvénile, caractérisée par de volumineuses boucles couleur châtain qui encadraient son visage rond parsemé de discrètes taches de rousseur, elle n’était pas aussi délicate qu’on pouvait le supposer à première vue. Dotée d’un humour teinté de sarcasme, elle se plaisait à railler les autres. Son tempérament fougueux la rendait susceptible, prête à s’emporter sans prévenir. Sa mère était espagnole, et le teint hâlé qu’Alice avait hérité faisait transparaître ses origines andalouses. Telle une Bailaora, sa passion la transcendait. Lorsqu’elle était de bonne humeur, le monde semblait graviter autour d’elle, captivé par ses récits. Mais dès lors qu’elle s’irritait, il valait mieux s’en éloigner… Elle aimait beaucoup cuisiner et n’hésitait pas à partager avec nous des petits gâteaux faits maison. Elle nous conviait parfois aussi à déjeuner. Nous profitions alors de produits d’une qualité exceptionnelle dont son père Bertrand, riche exploitant agricole, disposait en abondance, qu’il s’agisse de fruits, de légumes ou de viandes. C’est ainsi que certains mercredis, après les cours du matin, nous quittions à pied le lycée d’Artagnan de Pell-Mayzac, pour aller savourer chez Alice, un assortiment de viandes de canard allant du foie gras aux aiguillettes de haute qualité, provenant directement du stock familial.
Quant à moi, Apolline, j’incarnais la timide du groupe, une fille discrète que personne ne remarquait habituellement, et à laquelle personne ne prêtait attention. La plupart de mes mots, de mes plaisanteries ou de mes remarques passaient inaperçus. J’avais des cheveux blonds ondulés, de longueur moyenne, et de nombreuses taches de rousseur parsemaient mon visage que je trouvais enfantin. Avec mes parents, je résidais dans un modeste appartement des années 1980. J’avais pu hériter de la chambre spacieuse de ma sœur lors de son départ volontaire de la maison quelques années auparavant. Mon père, Christian, artisan de métier, mettait son expertise au service de divers travaux d’intérieur, tandis que ma mère, Francine, dispensait des cours de secrétariat et de comptabilité à domicile. Elle assistait également mon père dans la gestion de son entreprise.
Je débattais de littérature, de films et de musiques avec Mé- lissa et Alice, dont les références s’étendaient bien au-delà des miennes, et surtout, s’orientaient vers des œuvres inconnues pour moi. Tandis que j’adorais Star Wars, elles, en revanche, s’enthousiasmaient pour les films de Godard. C’est en compagnie de Mélissa et Alice que je découvris pour la première fois, Nouvelle Vague, un samedi après-midi. Nous l’avions loué au vidéoclub du coin. N’étant guère familiarisée à ce genre de cinéma, je ne fus pas réellement captivée, et malgré leurs analyses et leurs nombreux arguments enthousiastes, le film ne m’avait pas vraiment conquise. Cependant, au bout de vingt minutes de discussion passionnée de leur part, je feignis d’être convaincue et m’enthousiasmai à mon tour sur les références à Mary Shelley, même si, au fond, je préférais toujours les batailles de sabres laser au cinéma d’auteur. Mélissa était très boboïsée et ne jurait que par des œuvres hautement intellectuelles. Alice, quant à elle, se montrait plus ouverte aux références populaires. Nous partagions toutes deux un amour pour les films de Louis de Funès, par exemple, ainsi qu’une excitation pour le Big Deal ou le Maillon Faible. Cela nous rapprochait davantage.
Notre trio de filles avait, quelque temps après la rentrée, fit la connaissance d’Ariel et de Julie, lors d’une après-midi à flâner dans le Jardin des Fleurs, où les jeunes de la ville se rassemblaient en groupes. Assises en tailleur sur d’imposants rochers, lunettes de soleil sur le nez et chantonnant Reptilia des Strokes qui jouait sur le BlackBerry d’Alice, nous observions subrepticement un groupe de jeunes qui faisaient du skate. Attirés par la musique, une fille et un garçon, membres du groupe d’en face vinrent vers nous pour engager la conversation. Julie Bertoumieu, d’une stature modeste et légèrement enrobée, à la peau claire et aux cheveux châtains agrémentés de reflets roux, arborait une coupe garçonne. Elle était très pétillante et avait une connaissance étendue en matière de culture rock. Fan de Nirvana et des Stones, elle avait adopté un look seventies, composé d’un jean et d’un t-shirt noir. Un foulard noué autour de son cou venait compléter sa tenue. Elle paraissait presque super active tant elle gesticulait en parlant. Son père, Phillipe, était maître de conférences en philosophie politique à Toulouse et voyageait beaucoup pour donner des cours en France et à l’étranger. Sa mère, Monique, s’occupait d’elle et de son petit frère dans leur maison de famille à la campagne. Bien sûr, elle détestait son frère. Il avait douze ans. Pour nous, c’était un bébé. Julie vouait une passion inconditionnelle à Françoise Sagan et nourrissait le désir de devenir écrivaine ou journaliste de guerre. Indépendante et solitaire par nature, elle était familière avec bon nombre de jeunes de la ville sans toutefois se rattacher à un groupe particulier.
Ariel Falibert, le garçon qui l’accompagnait, était son meilleur ami depuis l’enfance. Bien qu’il partageait la même classe qu’Alice, Mélissa et moi, nous n’avions jamais entamé de conversation avec lui jusqu’à ce jour. D’une nature réservée, il se montrait peu loquace. Cependant, au fil de notre échange, nous découvrions en lui un véritable connaisseur de cinéma et de théâtre. Il avait une sœur aînée de vingt-trois ans, prénommée Yaël, qui étudiait à Bordeaux. Leur grand-père paternel était de confession juive, tandis que leur grand-mère était chrétienne. Les parents d’Ariel, Simon et Christine, bien que revendiqués athées, avaient néanmoins choisi de perpétuer certaines traditions juives, notamment en ce qui concerne les prénoms au sein de la famille. Ariel était le nom de leur grand-père, tandis que Yaël était celui de leur grande tante. Le père d’Ariel et de Yaël était un courtier assureur connu à Pell-Mayzac, et leur mère donnait des cours de poterie à domicile.
Lorsqu’Ariel évoqua sa troupe de théâtre ce jour-là, le dernier pont reliant leur duo à notre trio se construit. Alice avait fait partie de la même compagnie dans son enfance. Ariel aussi aimait Godard. D’ailleurs, il lui ressemblait un peu. Pour ma part, je me sentais un peu en marge. Toutefois, j’apprenais énormément de ces jeunes âmes avides de connaissances, passionnées de sujets inconnus pour moi. Les écouter me captivait, moi qui venait d’une famille plus incollable sur les émissions de télévision populaires que sur sur Le Roi Lear ou les partitions de Tchaïkovski.
Notre petit groupe demeura uni dès les premières semaines du lycée, bien que Julie ne soit pas dans la même classe. Lors des pauses, nous nous rejoignions sur l’un des bancs jouxtant la bibliothèque. Nous passions en revue les cours, les enseignants ou les remarques absurdes de certains élèves, voire même les nôtres que nous tournions en dérision. Puis, après les cours, nous restions un peu plus pour programmer les activités du week-end. Au zénith de nos quinze ans, nous savourions avec délice la liberté que nous offraient nos jeunes années.
Quelques jours après la rentrée, le monde apprit la faillite de la banque américaine Lehman Brothers. Les professeurs en parlèrent en cours. Mes amis ne s’y intéressèrent pas. Moi, j’étais sidérée. Les explications fournies ne parvenaient guère à éclaircir mes pensées. « Subprimes, valorisation boursière, Grande Dé- pression, crise financière…» Tous ces termes m’étaient étrangers. Néanmoins, contrairement à mes amis, je fus témoin de certaines conséquences de ce choc financier. Au fil des semaines, mon père vit ses contrats se raréfier, tandis que ma mère assistait impuissante à la déchéance d’un grand nombre de petites entreprises. Je percevais en eux une crainte palpable concernant les mois à venir, et notre quotidien se teinta d’une sobriété nouvelle. Cependant, ils s’efforçaient de ne point extérioriser leurs appréhensions en ma présence. De nature optimiste, bien que la crise m’inspirât une certaine crainte, je demeurais relativement indifférente à toute forme d’inquiétude ou de responsabilité.

 

Chapitre 2

24 septembre 2008 – Obama et Mc Cain sont en lice pour la présidentielle américaine

Alice avait des sœurs jumelles qui étaient propriétaires d’un bar branché en plein cœur de la ville, connu sous le nom du Chat Jaune. Cécilia et Daphné jouissaient d’une notoriété certaine en tant que jeunes propriétaires, plutôt jolies, du « meilleur bar à tapas de Pell-Mayzac », selon l’appellation donnée par l’office de tourisme local dans son guide touristique estival. De temps à autre, Alice les aidait parfois, discrètement, gagnant un peu d’argent de poche qu’elle dépensait en CDs ou en vêtements.

Un mercredi après-midi, tandis qu’elle prêtait main-forte à ses sœurs en servant quelques clients en terrasse et en prenant de modestes commandes, ses yeux se posèrent sur un groupe de trois jeunes garçons, parmi lesquels le plus âgé attira immédiatement son attention. Elle nous en parla toute la semaine. Lorsque ces derniers revinrent une semaine plus tard, elle m’invita, ainsi que Mélissa, à la rejoindre. Mélissa, qui résidait à proximité du bar, arriva la première. Quant à moi, je devais me rendre en centre-ville en bus. À l’arrêt de la cité HLM, un groupe de jeunes monta également à bord du véhicule. Ils passèrent devant moi et s’assirent sur la dernière rangée de sièges, à l’arrière. Musique raï sur leurs portables et gueulant comme des idiots à chaque fois qu’une fille montait, je m’étais habituée à subir leur présence bruyante et leur aisance déconcertante, voire totalement vulgaire, lorsque j’allais en centre-ville. Il n’était guère rare de les entendre siffler et lancer des « Eh mademoiselle, t’es trop bonne » tout en se marrant. J’en connaissais quelques-uns, avec qui je m’étais retrouvée petite, pendant les vacances, au centre aéré du quartier. Déjà, alors, ils étaient catalogués comme les « voyous de cinq ans » par les animateurs. J’en connaissais quelques-uns avec qui j’avais sympathisé quand j’allais au centre. Ils étaient gentils au fond, mais une fois en groupe, ils agissaient comme de parfaits imbéciles. Plongée dans mes pensées, j’étais peu attentive aux beuglements des garçons qui me hélaient. Je méditais sur l’élection d’Obama. On le donnait favori. Je ne comprenais pas le fonctionnement du système électoral américain, mais je saisis l’importance de cet événement. Pour la première fois, un homme de couleur allait être élu aux États-Unis, cette terre de liberté et de démocratie qui m’inspirait tant. Puis, mes pensées se tournèrent vers notre propre président, Nicolas Sarkozy, et je m’interrogeai sur le moment où nous aurions en France un président de couleur, voire une présidente. Ségolène Royal avait été battue l’année précédente. Dans le paysage politique français, les personnalités issues de la diversité étaient peu nombreuses. Les femmes candidates se faisaient rares. Peut-être qu’à la prochaine élection, en 2012, la première à laquelle j’aurais le droit de voter, une femme convaincante de couleur se présenterait et remporterait la victoire ? Après tout, « Impossible n’est pas français », disait Napoléon Ier.
Mes réflexions sur la politique française m’occupèrent tout au long du trajet. J’atteignis enfin le centre-ville, où les jeunes bruyants faisaient également halte. Marchant pour rejoindre mes amies, je percevais, dans mon dos, leurs remarques désobligeantes jusqu’à ce que je m’engouffre rapidement à l’intérieur du bar des jumelles. Le jeune homme qui avait attiré l’attention d’Alice s’exclama à leur groupe :

« Salut Slim, comment ça va ?
— Bien et toi ? répondit l’un des garçons du bus en lui faisant un signe de la tête.
— Bien. Et toi Karim ? Quoi de neuf mon gars ? », dit-il en serrant tour à tour la main de tous les membres du groupe.

De l’intérieur du bar, où Alice, Mélissa et moi observions la scène, nous pûmes distinguer un accent russe ou des Balkans lorsque le garçon s’exprima. Nous fûmes également surprises de constater que tout le monde semblait le connaître. Après avoir salué le groupe bruyant, le garçon entra dans le bar et se dirigea vers nous. S’adressant à moi, il me lança, avec un léger accent mal dissimulé :

« J’ai capté qu’ils t’avaient emmerdé un peu, ne t’en fais pas, ils sont cons mais pas méchants.

Il s’assura que j’allais bien puis s’enquit d’Alice.

— Tu travailles ici ? lui demanda-t-il, visiblement surpris.
— Oui, répondit-elle avec fierté. Enfin… J’aide mes sœurs l’après-midi quand je peux.
— Ah, tu es la petite sœur des jumelles ! Tu n’es pas un peu trop jeune pour travailler quand même ? s’étonna-t-il.
— Bah non. J’ai quinze ans, rétorqua-t-elle un peu agacée par son commentaire.
— Ouais, c’est ce que je dis. Tu es une gamine.
— Ouais, enfin, c’est la “gamine” qui t’apporte tes commandes depuis tout à l’heure, alors la gamine elle peut arrêter si elle le souhaite… Ou pire !

Elle le défia du regard derrière le comptoir puis se retourna pour attraper un chiffon.

— Insinues-tu que tu cracherais dans ma tasse ? Tu n’oserais pas ! répliqua-t-il, visiblement très amusé.

Elle fit semblant ne pas l’entendre.

— Si tu ne me sers pas, tu peux dire adieu à ton pourboire, continua-t-il d’un ton taquin provocateur en se plaçant en face d’Alice de l’autre côté du comptoir.

Elle s’éloigna vers la cuisine.

— Mais si tu ne me paies pas, je dirai à mes sœurs de te refuser l’accès au bar, et que feras-tu si toi et tes potes ne pouvez pas fréquenter le café le plus branché de la ville ? rétorqua-t-elle en faisant glisser un fût de bière vers le bar sans le regarder.
— Ah ! J’abandonne, tu as gagné ! Je m’incline… Au fait, tu t’appelles comment ?
— J’accepte cette victoire. Quant à te dévoiler mon prénom, tu devras mériter le privilège de le connaître.

Elle prit un chiffon et essuya un plateau qu’elle plaça rapidement sur le comptoir puis attrapa un bassinet de vaisselle sale.

— Ah, difficile, la petite, insista-t-il sur le dernier mot. Et vous les filles, comment vous appelez-vous ?
— Mélissa.
— Apolline.
— Venez donc prendre un café avec nous les filles. Je suis avec mon groupe, proposa-t-il, jovial, en désignant les deux autres garçons. Toi aussi, tu es invitée, la petite tigresse derrière le bar.
— Ouais, ouais, on verra, répondit Alice en feignant l’indifférence.

Elle essuya un verre et se retourna vers lui. Il sourit.

— Allez, je te double ton pourboire si vous vous joignez à nous ! ajouta-t-il, joueur.
— On ne nous achète pas, tu sais, répliqua Alice d’un ton assuré mais les joues rosies.

Sasha s’approcha d’Alice en se hissant sur la barre d’appui en bas du comptoir.

— Tu as du répondant, j’aime bien. Pouvons-nous faire la paix ? implora-t-il d’une voix mielleuse en lui tendant la main.
— Bon allez ! Zou, retourne avec tes potes dehors, je vous apporte vos verres, dit-elle en esquissant un sourire.
— Merci, chère petite ! répondit-il en s’éclipsant par la grande porte en bois verni qui reliait l’intérieur du bar et la grande terrasse ensoleillée.

Puis, il rebroussa chemin et repassa sa tête l’intérieur du bar, un large sourire aux lèvres.

— Ah, ne crache pas dans mon café surtout ! », lança-t-il à destination d’Alice.

Alice avait usé de stratagèmes pour dissimuler ses joues rouges en espérant que le jeune homme ne les remarque pas. Mais, malgré ses efforts, il était peu probable que cela ait fonctionné.
Mélissa et moi attendions qu’Alice prépare les commandes pour les jeunes hommes. Elle prit le plateau, tremblante mais courageuse, et se dirigea vers leur table. Mélissa et moi la suivîmes. Le jeune homme nous accueillit avec une révérence comique, et rapprocha une autre table pour ajouter trois autres places. Il se présenta sous le nom d’Aleksander Mirela, qu’on pouvait appeler par son surnom, Sasha. Il était brun clair, assez grand et mince, avec des cheveux épais, mi-longs, et ébouriffés, ainsi que des yeux noirs. Il portait une veste en cuir, un jean noir moulant et des chaussures assorti es. Un autre jeune homme, barbu avec des cheveux châtain clair presque blonds, arborait une coiffure délibérément désordonnée, mais soigneusement travaillée. Sa peau était très claire, et ses yeux étaient d’un bleu foncé. Il portait une veste en jean bleu clair, un t-shirt noir et des baskets. Il affichait un sourire radieux, avec une pointe de séduction affirmée. Le troisième jeune homme était penché sur son verre de bière, comme s’il cherchait quelque chose à l’intérieur. Il semblait plus solitaire et introverti que les deux autres qui jouaient les séducteurs charismatiques. Il avait des cheveux noirs épais en broussaille, un nez retroussé, une carrure légèrement robuste et un style vestimentaire impersonnel composé d’un t-shirt blanc, d’un jean et d’une veste en cuir noir.

« Voici Paul. Et Bastien, indiqua Sasha en désignant ses deux amis.
— Salut les filles ! répondit Paul, le jeune homme aux cheveux clairs.
— ‘Lu, dit Bastien en aspirant bruyamment sa bière à la paille en levant légèrement les yeux de son verre pour nous regarder.

Déstabilisée par ses yeux bleu myosotis, je rougis malgré moi.

— Et voici Mélissa, et Apolline, annonça Sasha fièrement en nous présentant.

Nous saluâmes chacune à notre tour à l’annonce de nos prénoms.

— Quant à elle, on l’appellera Petite, mais attention, elle griffe ! dit-il hilare en désignant Alice.
— Bon, si c’est pour te foutre de ma gueule, je m’en vais ! s’exclama Alice, très agacée.
— Mais non, choupinette, je m’excuse. Je te taquine juste un peu, ne sois pas vexée, dit-il d’un ton qui semblait sincère.
— Bon allez, arrête ton numéro de charme Sasha, intervint Paul, adressant un clin d’œil malicieux à Alice.
— Ouais, d’autant plus qu’elle pourrait être ta sœur, ajouta Bastien, souriant d’une manière mesquine.
— Arrête Bastien, n’importe quoi. Elles ont quinze, seize ans, pas douze. Et toi, tu n’es pas beaucoup plus vieux, rétorqua Sasha.
— Ouais, justement, c’est toi qui les dragues, pas moi.
— Tu as quel âge en fait Sasha ? demanda Mélissa.
— Vingt-trois ans…, répondit Sasha avec gêne.
— Bah, ça va, répondit Mélissa. Et vous les gars ?
— Bastien et moi avons dix-neuf ans, déclara Paul toujours souriant.
— Cool. Vous êtes à la fac ?
— Ouais, je fais une licence d’histoire, répondit Paul.
— Et toi Bastien ?
— Rien, marmonna-t-il en guise de réponse.
— Ah… soupire Mélissa, visiblement lasse par la désinvolture de Bastien.
— Il est à la fac de Tarbes en DUT, précisa Paul.
— Ouais, un super DUT Tech de Co dans la magnifique cité historique de Tarbes ! Venez donc profiter de la pluie et du cassoulet ! s’exclama Bastien sarcastiquement.

Alice, Mélissa et moi éclatâmes de rire.

— Vous trouvez ça drôle ? Vous pensez que j’exagère ? accusa Bastien, d’un ton inquisiteur que je ne comprenais pas du tout.
Nous restâmes silencieuses. Il avala le fond de son verre d’un coup sec puis déclara :
— Bon allez, je me casse les gars.
Lorsqu’il fût parti , Paul intervint :
— Ne vous en faites pas, il est con parfois. Surtout, avec les jolies filles !
— Ouais, parfois, c’est un vrai connard. Mais, quand on le connaît, il peut être vraiment cool, ajouta Sasha, comme s’il cherchait à défendre le comportement de son ami.

Un silence gênant s’installa pendant quelques secondes. Sasha intervint de nouveau :

— Bon, sinon vous faites quoi ce week-end les filles ?
— Rien de prévu, répondit Mélissa. Pourquoi ?
— On joue samedi au Studio. On vous garde des places ?
— Grave ! répondit Mélissa enthousiaste.
— Partante, petite tigresse ? demanda Sasha à Alice.
— Ouais, ouais, on verra, on verra, dit Alice indifférente.
— Ah, tu me blesses profondément en me laissant m’interroger jusqu’à samedi. Viendra-t-elle ou non… ?

Sasha fit semblant d’avoir reçu un coup de poignard dans le cœur.

— Exactement Monsieur ! déclara Alice avec fierté et amusement.
— Je t’attendrai, petite tigresse.

Il prit son paquet de cigarettes et son briquet, puis glissa quelques pièces sur la table en faisant un clin d’œil à Alice.

— Bon allez, on doit y aller. Salut les filles !
— Ce fut un véritable plaisir de vous rencontrer », ajouta Paul avec un large sourire.

Une fois qu’ils furent partis, nous éclatâmes de rire comme des gamines excitées. Nous étions invitées au concert des « mecs cools ». Débuta alors, l’étude d’un plan de séduction pour Alice.

 

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Laetitia Gand
1 mois il y a

Un titre accrocheur, une image de couverture agréable mais je n’ai pas été séduite pas l’extrait.

bookirama.com
Administrateur
1 mois il y a
Répondre à  Victoria Kiels

Alors, également pour ce livre..
🙂
Le but est de publier tous les chapitres dans le même livre 😉 Vous pouvez modifier ou supprimer vos œuvres depuis le menu déroulant « mes œuvres » sur votre profil.
Je vais bientôt faire des tutoriels 😉
Désolé pour les quelques dérangement occasionnés.
Merci pour vos partages, Victoria.

bookirama.com
Administrateur
1 mois il y a
Répondre à  Victoria Kiels

Bonjour et merci pour ce partage !

Pour ce faire, il faut que vous alliez sur votre profil, dans le déroulant « mes œuvres », et à partir de là, vous pourrez reprendre votre texte. Je vous ai également envoyé un mail 🙂

Si vous avez des questions, n’hésitez pas à me contacter 🙂

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