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Dark Romances, Romances, Érotique

Un choix difficile

  1. Chapitre n°1
  2. Chapitre n°2
  3. Chapitre n°3
  4. Chapitre n°4
  5. Chapitre n°5

 

L’amour, l’amitié, secret, mensonge.

 

Estelle Etcheverry âgée de 35 ans, vis à Brest. Suite à sa séparation avec Aflonso Roy, elle s’est laissé aller. Pour la première fois de sa vie, elle a décidé de franchir la porte d’une salle de sport. Elle y rencontre Nabil Nivet qui fait aussi du sport. Elle fait également connaissance avec le coach Valentin Vuillaume, le courant passe super bien entre eux. Il y a aussi la coach Kathy Castex, le contact est plus difficile. Elle a le coup de foudre pour Valentin.

Valentin Vuillaume âgé de 37 ans. À la suite de l’accident de voiture qui a tué Faustine Lambert, une joueuse professionnelle de football, il a déménagé à Brest pour essayer d’oublier sa peine. Il est coach sportif. Il connaît Kathy seulement depuis son arrivée en ville, sans le savoir, un lien les unit.

Nabil, âgé de 37 ans, entretient une amitié avec Kathy tout en cachant des sentiments amoureux pour elle. Il remarque l’intérêt qu’Estelle porte à Valentin. Afin de changer le regard de Kathy de l’amitié à une relation amoureuse, il consent à entraver la relation naissante entre Estelle et Valentin. Kathy porte en elle un secret qui la tourmente, la poussant à tout mettre en œuvre pour empêcher tout rapprochement entre Valentin et Estelle.

Est-ce qu’Estelle et Valentin réussiront à vivre leur histoire ?

Quel lien uni Valentin et Kathy ?

Une romance à suspense, touchante.

 

 

Chapitre n° 1

 

Je m’appelle Estelle, et je suis une Brestoise de naissance. Bien que je vive ici depuis toujours, je ne prétendrai jamais connaître par cœur cette ville. Chaque jour, je découvre de nouveaux endroits.

Avant ma séparation avec Alfonso Roy, j’étais heureuse et nous habitions chacun de notre côté. Lorsque le premier confinement a commencé, mes parents ont souhaité que je vienne chez eux. J’ai refusé, mais pour les rassurer, j’ai demandé à Alfonso de venir chez moi, ce qu’il a accepté immédiatement. Pendant ce premier isolement, tout s’est bien passé.

Les problèmes ont débuté lors du deuxième enfermement. Alfonso ne faisait rien dans l’appartement, me laissant tout le travail : nettoyage, courses et préparation des repas. Pendant ce temps-là, il passait ses journées devant l’ordinateur ou la télévision sans prêter attention à moi.

Quand nous avions fini avec les confinements, Alfonso m’a annoncé qu’il me quittait, il ne m’a pas donné de raison. Dès qu’il est parti de chez moi, je me suis mise à pleurer. Pour oublier ma peine, je me suis réfugiée dans la nourriture. Bien sûr, j’ai pris du poids. Je n’ai pas repris mes activités sportives, car j’avais trop honte de mon corps.

Durant l’été 2022, ma mère me l’a fait remarquer. Je me souviens comme si c’était hier notre conversation.

  •  
  • Quoi ? demandé-je.
  • Est-ce que ça te dit d’aller marcher au bord de la mer ?
  • Non, on a déjà été hier.
  • Estelle, tu as pris du poids depuis le confinement. Tu ne bouges plus assez.
  • Je n’ai pas envie d’aller me balader.

Ce jour-là, plutôt que d’accompagner mes parents pour leur promenade, j’ai passé l’après-midi à visionner les photos reçues d’Alfonso. Toutefois, j’ai pris conscience de la situation et ai pris une décision radicale : j’ai supprimé toutes les photographies ainsi que son numéro de téléphone.

Depuis cette journée, j’ai commencé à sortir chaque fois que mes parents me l’ont demandé. Cependant, j’ai vite compris que pour retrouver ma forme physique d’avant, il ne suffit pas de simplement sortir. Il est également essentiel de surveiller mon alimentation et de reprendre le sport que j’ai abandonné juste avant le confinement. Le souci est que j’ai décroché un poste d’agent d’entretien dans les écoles primaires et maternelles. J’ai commencé en avril dernier, mais pour l’instant, je ne suis qu’une remplaçante. La majorité de mes heures de travail sont en soirée, ce qui m’empêche de participer aux cours de yoga du vendredi soir et de renforcement musculaire prévu à 20 heures, le lundi.

Le professeur est sympathique, mais au début, nous étions nombreux à assister à ses leçons. Cependant, au fil du temps, de moins en moins de personnes viennent. Je ne comprends pas pourquoi. Ils ont payé pour suivre l’activité, mais abandonnent dès que l’hiver arrive. Je trouve cela impoli envers l’enseignante. Il est fréquent que seulement deux ou trois élèves participent à ses cours, et parfois même, je suis la seule présente. Bien que cela puisse être décourageant, je m’efforce de rester motivée et de continuer à assister aux cours chaque lundi. À la fin de chaque session, je ressens une grande satisfaction et une fierté personnelle.

En rentrant chez moi le soir après le travail, je n’ai pas l’énergie nécessaire pour aller directement faire du sport. En septembre, la mairie m’a appelé pour me proposer une mission de remplacement à l’école des Quatre Moulins, située à environ 15 minutes de marche de chez moi.

À mon retour de vacances, je remarque que les maisons pour tous organisent des journées portes ouvertes. Je prévois d’assister à celle de la maison pour tous de Saint-Pierre. En parcourant le Web, j’ai découvert qu’il y avait des cours de yoga l’après-midi et le soir. J’ai choisi de m’inscrire pour la leçon du lundi après-midi de 14 heures à 15 heures 30. Cette option me permettra de retourner à mon appartement pour me changer avant d’aller travailler. Cependant, aucun horaire ne me convient pour mes séances de renforcement musculaire. Par conséquent, j’ai décidé de visiter les salles de sport.

Depuis ma conversation avec ma mère, j’y réfléchis. J’ai déjà fait le tour de deux salles, mais aucune d’entre elles ne m’a vraiment convaincu. Toutefois, il me reste une dernière option : Basic Fil. Je suis débutante dans ce domaine et j’aimerais engager un coach pour m’assister dans mes activités sportives. Cependant, il semble que les frais d’entraîneur s’ajoutent au coût de la souscription. J’espère que cette salle de sport inclut ces frais dans le prix de l’abonnement. La salle de sport se trouve à proximité du centre commercial Carrefour, à environ une trentaine de minutes de marche de mon domicile. Heureusement, j’apprécie la marche. Pour parvenir à la salle, il faut monter quelques marches. En ouvrant la porte, j’aperçois immédiatement de nombreuses machines inconnues à mes yeux. Le lieu dispose de deux portiques, mais sans la carte d’accès, il m’est impossible de pénétrer dans la salle. Heureusement, une sonnette est mise à disposition, je l’utilise pour informer de ma présence.

Après quelques secondes, un jeune homme vient m’ouvrir la porte. Il est très séduisant. Cependant, je ne suis pas là pour flirter. En réalité, je suis très méfiante envers les hommes.

  • Bonjour, que puis-je pour vous ?
  • Je voudrais connaître les offres que vous offrez.
  • Il y a trois propositions. La première offre confort est à 24,99 euros, toutes les quatre semaines. Les quatre premières semaines sont à 40,99 euros, avec cette offre, vous avez un accès illimité. En revanche, les frais d’inscription sont à 19,99 euros. La durée du contrat est d’un an. La seconde offre premium est à 29,99 euros par semaine. Il n’y a pas de frais d’admissions. La dernière est à 49,99 euros tout compris. Vous pouvez payer en plus 9,99 euros qui vous permettent de mettre fin à votre abonnement toutes les quatre semaines.
  • Est-ce que les frais de coach sont compris, dans les offres ?
  • Non, vous pouvez faire appel à un coach qui travaille dans la salle. Ils sont indépendants de la salle. Leurs prix n’ont rien à voir avec nous.
  • Est-ce que c’est possible de faire un essai avant de s’engager ?
  • Comme je vous l’ai dit, en plus de l’abonnement que vous choisirez, vous pouvez prendre l’opinion Flex qui est que 9,99 euros, toutes les quatre semaines. Vous pouvez aussi demander à un coach de vous montrer le fonctionnement des machines. En revanche, c’est 25 euros en plus.
  • Merci de m’avoir répondu.
  • C’est normal, je suis là pour ça. Si vous voulez, vous inscrire, vous pouvez le faire aux bornes qui se trouvent ici ou juste dans le hall ou bien sur notre site. Si vous le faites à partir des bornes, il vous faut un RIB et votre carte bancaire.
  • Ça sera pour un autre jour. Je vais réfléchir avant.
  • J’espère que j’ai répondu à vos questions.
  •  

Avant de partir, je jette un coup d’œil dans la salle. Je dois admettre que c’est quand même coûteux, mais en même temps, je me sens à l’aise ici. Avant de me décider, je vais prendre le temps de bien réfléchir. Il est parfois judicieux de prendre une décision après une bonne nuit de sommeil. Dans le cas présent, j’aurais souhaité m’inscrire aujourd’hui, je ne peux pas le faire, car je n’ai ni ma carte bancaire ni mon RIB avec moi.

Le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil et un bon petit-déjeuner, j’ai vérifié mon compte bancaire et commencé à faire des calculs. Même si je travaille régulièrement, je suis payé en fonction du nombre d’heures bossées, donc c’était important de savoir combien je gagne.

Puisque j’ai pris la décision de m’inscrire, il serait préférable que j’y aille le jour même pour ne pas changer d’avis. Ce matin, j’ai imprimé mon RIB. Je peux prendre le tramway, je privilégie la marche. J’ai également pris mon MP3 pour écouter de la musique en chemin.

Arrivée à la salle de sport, je me dirige immédiatement vers la borne du hall. L’opération ne prend pas beaucoup de temps, environ 5 minutes. J’ai obtenu ma carte sur-le-champ. J’ai choisi l’offre complète à 24,99 euros, avec l’offre de 25 euros pour une séance avec un entraîneur.

Pendant que je marchais, une question m’est apparue, j’utilise ma carte pour rentrer. Le même homme de la veille vient à ma rencontre.

  •  
  • Je voulais savoir quelque chose. J’ai pris l’offre à 25 euros, comment ça se passe ?
  • Un coach va vous téléphoner pour vous donner un rendez-vous. Il vous expliquera comment il fonctionne et vous ferez une séance d’une heure avec lui, répond-il :
  • Quand combien de temps ?
  • Ça peut être aujourd’hui, comme demain.
  •  

Je lui dis au revoir et part.

Maintenant que cette étape est accomplie, j’ai hâte de commencer. Je décide de rentrer à pied, j’ai encore 2 heures avant de me rendre au boulot. J’ai débuté à travailler aux Quatre Moulins il y a une semaine et je suis très satisfaite de l’expérience jusqu’à présent. L’ambiance y est très agréable.

Alors que je marche en direction de chez moi, mon téléphone portable sonne. Bien que le numéro ne me soit pas familier, je décide de répondre en anticipant un appel important.

  • Allô.
  • Bonjour, je me présente, je suis Valentin Vuillaume. Je suis coach sportive à Basic Fil. Je me permets de vous appeler.
  •  
  • Quand serez-vous libres pour qu’on discute de votre objectif et que je vous explique comment je fonctionne ?
  • Je suis libre en journée jusqu’à 16 heures sauf le mercredi.
  • Est-ce que demain à 14 heures, ça vous irait ?
  •  
  • Bien, on peut aussi faire la séance demain et je vous parlerais de mes tarifs juste après.
  • Ça me va.

Je raccroche et je rentre chez moi.

Le lendemain, en début d’après-midi, je me rends à la salle de sport, déjà vêtu de mon équipement de sport : un t-shirt et un short.

Dès mon arrivée, une jeune femme m’accueille, elle est très séduisante.

  •  
  • Bonjour, j’ai rendez-vous avec un certain Valentin Vuillaume. Je m’appelle Estelle.
  • Je vais le chercher.

Elle s’en va chercher le fameux Valentin. Après une dizaine de minutes, un jeune homme brun s’approche de moi.

  •  
  • Bonjour, tu dois être Estelle.
  • Bonjour… Oui.

Étrange, j’ai donné mon nom à la jeune femme.

  • Je suis désolé de t’avoir fait attendre.
  • Pas de problème.
  • Nous allons commencer par la séance si ça te va. Est-ce que tu as déjà fait du sport ?
  • Oui, actuellement je fais du yoga. Avant, je pratiquais du renforcement musculaire à la maison pour tous du Valy-hir. J’ai arrêté cette année, car mes horaires de travail ne conviennent plus. Je marche le plus souvent. C’est la première fois que je m’inscris dans une salle de sport, mais ça fait longtemps que j’y pensais.
  • C’est déjà un bon début. Tu es sportive. Qu’est-ce que tu attends d’un coach ?
  • Qu’il me motive, je pense que si je suis seule, je n’arriverais pas et je perdrais facilement la motivation !
  • Quel est ton but ?
  • Perdre un peu de poids. Je sais bien que seul le sport ne peut pas le faire.
  • En effet. Dans un premier temps, je vais te montrer certaines machines et leur fonctionnement, on discutera du tarif après. C’est bon pour toi.

J’acquiesce.

  • Bien, on va commencer doucement. Est-ce que tu as déjà fait des squats ?
  •  
  • Montre-moi, je te dirais si tu exécutes bien le mouvement.

En position debout, j’écarte mes jambes tout en tournant légèrement les pointes de mes pieds vers l’extérieur. En fléchissant les jambes, je pousse mes fesses vers l’arrière et maintiens la posture jusqu’à ce que mes cuisses soient parallèles au sol. Je répète le mouvement environ dix fois.

  • Bien, même très bien. Tu devrais respirer en remontant et à certains moments tu ne vas pas assez bas. Je suis sûr que tu peux le faire. Recommence.

Je prends en compte ce qu’il m’a dit et je mets en pratique.

  • C’est déjà mieux.

À la fin de la quatrième série, il me fait changer d’exercices.

  • Est-ce que tu sais faire des fentes ?
  •  
  • Vas-y, change de jambe à chaque fois.

Je fais le mouvement, cependant, je manque d’équilibre.

  • On va essayer d’une autre façon, informe Valentin. Tu vas faire des fentes marcher en changeant de jambes.

J’exécute l’exercice.

  • C’est mieux. Refais-le.

Comme pour les squats, je fais quatre séries.

  • Tu as déjà de bonnes bases, me dit Valentin. On va aller à la Leg Press.

Je le regarde sans comprendre ce qu’il dit.

  • Je vais te montrer, la machine.

Il m’emmène à côté de la machine qui se trouve juste à côté de l’entrée et me montre le mouvement.

  • On va commencer par 4,5 kg pour le début.

Au départ, j’ai des difficultés à exécuter correctement le mouvement, mais après quatre séries, j’ai enfin réussi à le réaliser comme il faut. Par la suite, Valentin m’a présenté deux autres machines, l’une pour les bras et l’autre pour le dos.

  • Alors, comment as-tu trouvé ?
  • Plutôt bien. J’ai découvert des muscles.
  • Bois beaucoup d’eau, tu vas avoir des courbatures demain.

Il m’invite à m’asseoir et il m’explique son tarif

  • Je suis coach indépendant de la salle. La séance coûte 40 euros. Ça revient à 480 € pour trois mois. Il y a possibilité de payer en plusieurs fois.
  • Avant de répondre, j’ai besoin d’y réfléchir.
  • C’est normal. Prends ton temps. Tu as mon numéro, n’hésites pas à m’appeler ou à venir ici. J’y suis tous les jours.

Nous disons au revoir et je pars. Je ressens une légère fatigue après la séance, mais une bonne nuit de sommeil devrait suffire pour que je sois en pleine forme demain.

Dès mon retour du boulot, j’ai allumé la télévision sans pour autant la regarder, je n’arrête pas de penser aux yeux bleus de Valentin.

D’autre part, je ne sais pas si je le prends, comme entraîneur le prix peut m’arrêter. Je voulais y réfléchir et commencer à faire le calcul, mais je ne suis pas d’humeur ce soir.

Chapitre n° 2

 

Durant la nuit, j’ai rêvé de Valentin, un fantasme assez bizarre. Dès que je franchis le portique pour aller m’entraîner, Valentin s’approche de moi et m’enlace. Curieusement, la salle était vide. Dans mon rêve, il me soulève puis me porte jusqu’à une pièce puis m’embrasse de nouveau en me collant contre le mur.

  • Estelle, j’ai envie de toi, et ce depuis que je t’ai vu passer le portique, murmure Valentin.

Il n’attend pas que je lui réponde, il pose sa bouche pulpeuse sur la mienne. Il m’embrasse tendrement. À un moment, ses lèvres descendent jusqu’au niveau de mon cou. Je penche la tête sur le côté pour qu’il ait un meilleur accès. Lentement, il passe sa langue sur ma veine. Heureusement que Valentin me tient par la taille, car sinon je tomberais. Une de ses mains remonte jusqu’au niveau de ma poitrine. Il la caresse à travers mon t-shirt. Il pince délicatement mes tétons. Je gémis de plaisir.

  • Joli son, me chuchote Valentin contre ma bouche. Si tu savais combien j’ai envie de toi, dit-il en frottant son bassin contre le mien.

Je ne peux pas louper son excitation. Au moment où, il commence à baisser mon short, j’ouvre les yeux. Ma main est sur mon sexe humide. C’est la première fois que ça m’arrive. Comme j’ai un peu froid, je soulève la tête puis j’aperçois le drap au pied du lit. J’ai dû le pousser pendant la nuit.

Dès que je me suis levé, j’ai pris un bon petit-déjeuner, puis je me suis habillé. J’ai allumé mon ordi pour déjà vérifier mon compte, mais aussi faire encore des calculs pour voir si je peux me permet de régler Valentin. Au fond de moi, j’espère que je peux.

Après de nombreuses estimations, je m’aperçois que je peux payer. Bon, je ne peux pas verser la totalité, j’espère qu’il va accepter que je le rémunère en plusieurs fois. Il faudra juste que je fasse attention aux dépenses. Dès que je serai plus à l’aise, je pense faire seule les exercices.

Toute la journée, j’hésite à téléphoner à Valentin pour le prévenir que je le prends comme coach. Pendant mon travail, je n’arrête pas de penser à Valentin. Depuis hier, j’ai son visage en tête. Alors que je suis en train de bosser, mon portable émet un bip. Je me saisis de mon portable qui se trouve sur le chariot, j’ai la surprise de voir le prénom de Valentin.

« Bonjour ! Estelle, je suis désolé de te déranger. Je voulais juste savoir si tu avais pris ta décision. C’est juste pour préparer mon emploi du temps. »

Je lui réponds.

« Bonjour, en effet, j’ai pris ma décision. Je n’ai

pas eu vraiment le temps de t’envoyer un

message. Avant de répondre, j’ai une question.

Est-ce que je peux te payer en plusieurs fois ? »

Je repose mon portable sur le chariot et reprends mon travail. Quelques minutes plus tard, je reçois un nouveau message. J’arrête mon chariot et je me saisis de mon portable.

« Pas de souci, tu peux payer en plusieurs fois. Est-ce que ça veut dire que tu acceptes que je te coach ? J’espère que mon message ne t’a pas dérangé. »

En attendant l’ascenseur, je lui réponds

« Oui, je veux bien que tu me coaches. Pour le message, ça ne m’a pas dérangé. »

« Quand es-tu libre pour qu’on se fasse une séance ? »

« Tous les jours. Aujourd’hui, j’ai des courbatures. »

« Ça veut dire que tu as bien travaillé hier, ça passera. Mardi prochain à 10 heures, tu es libre. »

« Pour l’instant, je n’ai rien de prévu. »

« Maintenant, si tu as une séance de prévue à cette heure. »

« OK ! J’y serais. »

« Bien, je te laisse. À mardi. »

« À mardi. »

Je mets mon portable dans ma poche, et je retourne enfin dans la salle de pause. Pendant le temps qui reste, je discute avec ma collègue de travail.

Le samedi vers 13 heures, je prends la direction de chez mes parents qui habitent à Porspoder.

Alors que je place mes affaires dans le coffre de ma Clio, mon portable émet un bip. J’attends d’être dans la voiture pour lire le message.

« Bonjour, je suis désolé de vous déranger, j’ai eu votre numéro avec Valentin. Je me prénomme Kathy. Je suis également coach sportif. Je voudrais savoir si vous êtes intéressé pour un coaching avec moi. Mes tarifs sont de 500 € pour trois mois. »

Je lui réponds directement.

« Bonjour, enchanté. J’ai le regret de vous répondre non. »

Je trouve bizarre que Valentin ait donné mon numéro à une collègue. Pour être sûr que c’est bien lui, je lui envoie un message.

« Bonjour, juste pour être sûr, est-ce que tu as

donné mon numéro à une certaine Kathy ? »

Je n’attends pas sa réponse pour prendre la route.

À peine, arriver que j’aie posé mes affaires dans ma chambre, ma mère me propose d’aller se balader, je n’ai pas spécialement envie, mais j’accepte d’y aller. Je jette un rapide coup d’œil à mon portable, aucune réponse. Nous allions nous promener sur la dune. Mes parents habitent à environ 500 mètres de la plage. Mon père refuse de venir avec nous. D’habitude, il vient avec nous. En chemin, ma mère et moi parlons.

  • Comment ça va le travail ? me demande ma mère.
  • Très bien, je me sens super bien, il y a une bonne ambiance.
  • Est-ce que tu as repris le sport ?
  • Oui, je fais du yoga le lundi après-midi et je me suis inscrite dans une salle de sport cette semaine. Ça me coûte 24,99 euros.
  • Est-ce que tu t’en sors financièrement ?
  • Bien sûr, ne t’inquiète pas, je fais attention.
  • Si tu as besoin d’aide, n’hésite pas à nous le dire.
  •  

Nous marchons pendant environ 1 heure. Dès que nous sommes rentrées, je suis allée vérifier si Valentin m’avait répondu. C’est le cas.

« Bonjour, pour ta question, je n’ai pas donné ton numéro à ma collègue. Je vais lui poser la question pour savoir comment elle a pu l’avoir. »

Alors que j’hésite à répliquer, je reçois un nouveau message.

« Bonjour, je voulais juste te dire de ne pas tourner autour de Valentin. Il est à moi. Ne lui parle pas. Jeudi, il s’est montré gentil avec toi, mais je sais qu’il n’a pas aimé te coacher. Il t’a trouvée nulle. »

Qui est-elle pour me dire ça ? Après la séance, Valentin m’a félicité et m’a dit que j’avais de bonnes bases. Je ne vois pas pourquoi il m’aurait menti. Je ne vois pas pourquoi elle me dit qu’elle et Valentin sont en couple, il ne m’intéresse pas. Alors oui, je l’ai trouvé séduisant, mais ça en reste là. Le lendemain soir, je rentre chez moi.

Durant la journée du lundi, je me rends à mon cours de yoga et je me rends au travail. Pendant tout ce last de temps, je n’arrête pas de penser à la séance qui m’attend le lendemain. Le soir même, je mets mon réveil à sonner pour 7 heures 30. Ça me permettra d’être bien réveillé et d’y aller à pied jusqu’à la salle si le temps le permet.

Le lendemain matin, en ouvrant les volets, je remarque que la météo va être ensoleillée. Au fond de moi, je suis contente, car marcher jusqu’à la salle me fera un petit échauffement. Je décide d’aller prendre une douche avant de prendre mon petit-déjeuner. Pour le petit-déjeuner, je prends du fromage blanc avec céréale du thé et jus d’orange. Dès que j’ai fini de manger et de préparer mon sac, je sors de chez moi et prends la direction de la salle de sport. J’arrive à la salle au bout d’environ 30 minutes. Quand je suis dans le hall, je prends une grande inspiration et je franchis le portique. Je vais déposer mon sac dans un casier, je prends la gourde, ma serviette. Je retourne vers l’entrée et j’attends Valentin. Je jette un œil vers les machines, un homme s’approche de moi.

  •  
  •  
  • C’est la première fois que tu viens à la salle, me demande l’homme.
  • Oui et non. J’ai fait une séance avec un coach la semaine dernière pour qu’il me montre les machines.
  • Je vois. Je m’appelle Nabil. Si tu le désires, je peux te montrer les mouvements sur certaines machines.
  • Mon nom est Estelle. J’attends Valentin Vuillaume.
  • OK ! Si tu as besoin de conseils, n’hésite pas à me le faire savoir.
  • Merci, mais pour l’instant, je compte venir qu’une fois par semaine.
  • Pas de soucis, si tu veux en attendant Valentin, tu peux commencer à t’échauffer en faisant du rameur.
  • Ça ira, j’ai fait de la marche pour venir.

Au loin, j’aperçois Valentin arrivé.

  • Bonjour, Estelle. Je suis désolé pour le retard.
  • Pas de problème, ça ne fait pas longtemps que je suis arrivée.
  • Bien, laisse-moi quelques minutes, je vais déposer ceci, dit-il en montrant une boîte.

J’acquiesce. Valentin rentre dans une pièce que je suppose être la salle de pause. Mon rêve me revient comme un boulet de canon. Quelques secondes plus tard, Valentin revient.

  • Est-ce que tu t’es échauffé ? me demande-t-il.
  • Oui, je suis venu à pied.
  • Très bien ça. Je dois te donner mon RIB pour que tu puisses faire le virement.
  • Bien sûr.
  • Par rapport à ton message que tu m’as envoyé, tu es sûr que c’est Kathy qui t’a écrit.
  • Elle a écrit son prénom dessus alors oui. Elle se propose de me coacher.
  • Je vois, je verrais avec elle après. Pour te rassurer, ce n’est pas moi qui lui ai fourni ton numéro. Elle a dû le trouver sur mon portable. On est amis, mais ici on est rivaux.

Étrange, Kathy m’a écrit qu’ils étaient en couple et pour Valentin, ils sont juste amis.

  • On va commencer par la Leg Press. Tu te souviens du mouvement.
  • Je crois que oui.

Valentin règle tout ce qu’il faut sur la machine.

  • Avant de débuter, tu vas me faire une petite série de squat. C’est pour chauffer un peu les muscles avant.

Je fais ce qu’il me dit. Après, je m’installe sur la chaise.

  • J’ai mis 4,5 kg pour commencer, me dit Valentin. Tu commences quand tu te sens prête.

Je place mes pieds sur le plateau.

  • Mets les plus hauts.

Je corrige le placement des pieds et commence l’exercice. Au bout d’environ dix répétitions, j’arrête.

  • Tu te débrouilles plutôt bien, me félicites Valentin. Essaie de descendre un peu plus bas.

Je fais trois autres séries. À la fin, Valentin annonce.

  • Je pense qu’on pourra augmenter la charge la prochaine fois.

Après il me montre la machine à adducteur. Il me montre le mouvement.

  • Est-ce que c’est bon pour toi ?
  • Oui, ce n’est pas compliqué.

Comme pour le premier exercice, je fais quatre séries de 4,5 kg.

  • Tu te débrouilles plutôt bien, me félicites Valentin.

Dès que j’ai fini, il me fait faire des fentes marcher. Pendant encore une vingtaine de minutes, je fais deux nouveaux exercices. À la fin de l’heure, Valentin me donne son RIB.

  • Pour ce mois-ci, c’est 160 euros. Est-ce que c’est bon pour toi ?
  •  
  • On se voit mardi prochain ou tu veux qu’on fasse une autre séance avant.
  • Non, mardi prochain.
  • Pas de soucis. N’hésite pas à venir même si l’on ne se voit pas.
  • Je verrais si je viens un autre jour.

Pour me dire au revoir, Valentin me fait la bise. Juste après, je récupère mon sac dans le casier. Au moment où je m’approche de la sortie, je reconnais Nabil.

  • Alors, comment ça s’est passé ?
  • Plutôt bien, je vais avoir des courbatures demain.
  • Bois beaucoup d’eau, ça va permettre à tes muscles de récupérer plus vite et diminuer les courbatures.
  • Merci du conseil.
  • À ton service. Je peux te poser une question.
  • Bien sûr.
  • Pourquoi avoir choisi Valentin ?
  • C’est Valentin qui m’a téléphoné en premier. Pourquoi ça dérange quelqu’un que Valentin me coach ?
  • Non, c’est juste que c’est rare que le voir coacher une jeune femme.
  • Je ne comprends pas ce que tu racontes.
  • Disons que Kathy surveille beaucoup les élèves de Valentin. Le plus souvent, quand il coache une jeune femme, elle la récupère assez vite. Si tu veux, on peut continuer cette conversation autour d’un verre.
  • Tu n’es pas en train de me draguer.
  • Je te rassure tout de suite, non. J’ai envie de faire ta connaissance.
  • Alors avec plaisir, mais un autre jour.
  •  
  • Je suis libre après 14 heures.
  • Je t’envoie l’adresse du bar dans la journée. Il faut que j’aille.

Je lui donne mon numéro et il me donne le sien et Nabil part, j’aperçois Valentin sortir de la pièce privée.

  • Je pensais que tu étais parti, me dit-il en me regardant.
  • J’allais partir, je suis restée discuter avec Nabil.

En voyant Kathy arriver, je pars. En me retournant, j’aperçois que Kathy a une main posée sur le bras de Valentin. Quand elle tourne son visage, elle me lance un regard haineux. Si elle avait des pistolets à la place des yeux, je serais morte. Alors que je suis dehors en train de marcher pour rentrer chez moi, mon portable émet un bip. Comme je n’ai pas encore effacé son numéro, je sais que c’est Kathy qui m’écrit.

« Je t’ai prévenu une fois, ça n’a pas suffi. Alors, je te le redis, ne t’approche pas de mon Valentin. ? »

Je ne prends même pas la peine de lui répondre, il faut qu’elle arrête. Je ne vais pas le lui prendre, je n’ai jamais touché à un homme qui est déjà en couple, même si l’homme est charmant et sexy. De plus, j’ai l’impression que Nabil flirte avec moi. Pendant que nous parlons, j’ai pu le regarder, Nabil et beau et attirant, Valentin est beaucoup plus musclé et plus séduisant. Je secoue la tête, il faut vraiment que j’arrête d’y penser, Valentin est chaise gardée.

Alors que je vais à l’école pour travailler, mon portable se met à sonner. En le sortant de ma poche, je vois le nom de Nabil s’afficher. Au lieu de me donner l’adresse du bar par écrit, il m’appelle. Je lui réponds tout en continuant à marcher.

  • Allô.
  • Re-bonjour, j’espère que ça ne te dérange pas que je t’appelle
  • Non, mais je n’ai pas beaucoup de temps, je vais au boulot.
  • C’est juste pour te donner le nom du bar.
  • Je t’écoute.
  • Le Cas Havana.
  • Je vois où il se trouve.
  • Alors à demain.
  • À demain.
  • Bon courage pour le travail.
  •  

Je bosse pendant 2 heures. Quand je suis enfin chez moi, je commence à ressentir des courbatures dues à mes exercices de ce matin. La fatigue commence aussi à se faire sentir. J’essaie de regarder la télé, mais rapidement, je sens que mes yeux se ferment. Je décide d’aller dormir.

Chapitre n° 3

 

Le lendemain, vers 14 heures 20, je rentre chez moi. Je dois déposer mes affaires de travail et aussi prendre du liquide. Bien sûr, je fais confiance à mes collègues, mais comme je n’ai pas de casier, je ne préfère pas apporter mon argent ni ma carte bancaire au boulot. De plus, le bar où Nabil m’a donné rendez-vous n’est pas loin de chez moi.

Pour ce rendez-vous, je me suis changée, j’ai enfilé une jupe noire et un t-shirt blanc avec une veste en jean. Nous sommes fin septembre, mais j’ai envie que Nabil me voie habillé autrement. Pour tout dire, je ne sais pas si je suis prête à avoir une nouvelle relation avec un homme, mais je veux essayer.

Quand j’arrive au bar, Nabil est déjà là. Il est en jogging. Je m’approche de lui.

  • Bonjour, désolée pour le retard, dis-je.
  • Ne t’inquiète pas, j’étais en avance.
  • Nous rentrons dans le bar. Il y a de la musique latino. En même temps, c’est normal, c’est un bar Tapas latino-américain. Nous, nous assoyons à une table.
  • Qu’est-ce que tu veux boire ? me demande Nabil.
  • Une bière brune, répondis-je après avoir réfléchi quelques secondes.
  • Je reviens, je vais aller commander.

Nabil se lève, va au comptoir. D’où je suis, je le regarde passer commande. Il revient vers notre table. Avant de s’asseoir, il pose mon verre devant moi.

  •  
  • De rien, c’est normal.

Il s’assoit en face de moi.

  • Alors qu’est-ce que tu fais dans la vie à part aller à la salle de sport ? l’interrogé-je.
  • Je ne peux pas dire que j’ai vraiment un emploi.
  • Je ne comprends pas.
  • Je me suis mal exprimé. Je n’ai pas d’emploi fixe, l’agence d’intérim m’appelle pour des missions. En ce moment, il n’y a rien.
  • Ça ne doit pas être facile tout le temps.
  • Non, mais j’ai des économies et je touche le RSA.
  • Tu n’aimerais pas avoir un travail stable.
  • Je suis bien comme ça. Et toi, que fais-tu comme travail ?
  • Je suis remplaçante à la mairie pour faire agent d’entretien dans les écoles primaires et maternelles.
  • Au fait, c’est comme moi, tu dois attendre qu’il y ait quelqu’un absent pour bosser.
  • C’est vrai, mais je suis à l’école des quatre moulins jusqu’à juillet. Je travaille 2 heures par jour. Ce n’est pas beaucoup, ça me suffit pour l’instant.
  • Je vois.

Pendant plusieurs minutes, nous ne parlons plus.

  • Est-ce que tu as pris un coach quand tu as commencé à la salle ? demandé-je, après avoir bu une gorgée de ma bière.
  • Non, mais Annick m’a beaucoup aidée au début, en m’apprenant les mouvements.
  • Kathy et Valentin ne t’ont pas épaulé.
  • Kathy n’a jamais eu un regard pour moi, avoue-t-il tristement. Valentin, il vient d’arriver, il remplace Annick qui est partie à Strasbourg. Si ce n’est pas indiscret, pourquoi en avoir pris un ?
  • C’est la première fois que j’ose franchir une porte d’une salle de sport. Je n’y connais pas grand-chose. Je me connais assez pour dire que si je suis seule, je me démoraliserais rapidement.
  • Je vois pourquoi ne pas en faire au moins deux séances par semaine.
  • C’est trop cher pour moi.
  • Donc c’est une question d’argent.
  • Oui, mais aussi de motivation.
  • Je te propose une chose, tu n’es pas obligé d’accepter.
  • Je t’écoute.
  • Je veux bien être celui qui te motive pour ta deuxième session de la semaine.
  • Pourquoi ferais-tu ça ?
  • J’aime aider les gens qui démarrent. Tu as osé franchir la porte de la salle, c’est déjà un bon début. Je sais qu’on s’est rencontré seulement hier, mais j’ai envie d’apprendre à te connaître.
  • Tu me laisses y réfléchir.
  • Bien sûr. Je dois t’avouer une chose.
  • Quoi, donc ?
  • Je me demande en combien de temps Kathy va réussir à t’avoir comme élève.
  • Elle peut toujours essayer, je suis plutôt quelqu’un de têtu.
  • OK ! Si tu as des vues sur Valentin, tu peux faire une croix sur lui. Il est en couple avec Kathy.
  • Comment le sais-tu ? Il m’a dit qu’ils étaient simplement amis.
  • Il suffit de voir comment elle le regarde.
  • Et, comment le regarde-t-elle ?
  • Avec des yeux amoureux.
  • OK ! Tu ne serais pas amoureux d’elle par hasard.
  • Moi, non.
  • Tu peux me le dire, je ne le répéterais à personne.
  • J’avoue, je suis amoureux d’elle depuis la première fois que je l’ai vu. Elle ne m’a jamais calculé.
  • Pourquoi ne fais-tu pas le premier pas ?
  • Je n’ose pas.
  • Pourtant tu es venu me parler.
  • Oui, mais tu l’as vu, elle a un corps aguichant. Toi, tu es ravissante.
  • Donc si je comprends bien, tu ne me trouves pas attirante.
  • Je n’ai pas voulu dire ça. Tu es belle, séduisante, mais à mes yeux Kathy a quelque chose de plus. Je ne pourrais pas dire ce que c’est. Attends, tu pensais que c’était un rendez-vous amoureux.
  • Je pensais que tu flirtais avec moi.
  • Je suis désolé de t’avoir laissé croire ça.
  • Ne t’excuse pas, c’est moi, je n’aurais jamais dû le voir comme ça. La vérité, c’est que tu es le premier homme qui vient me parler depuis ma séparation avec mon ex. En tout cas, je te souhaite bonne chance avec Kathy, tu vas en avoir besoin.
  • J’arriverais bien un jour. Tu m’as bien dit que pour Valentin, ils sont simplement amis.
  • Oui, c’est ce qu’il m’a dit ce matin.
  • Peut-être qu’ils se sont disputés.
  • Tu m’as bien dit que Valentin vient d’arriver en ville.
  • Il ne s’est pas passé une semaine pour qu’ils se mettent en couple, c’est comme s’ils avaient eu le coup de foudre. Tu vois ce que je veux dire.

J’acquiesce.

  • Ce matin, quand tu es parti, Valentin sortait du bureau, on a discuté quelques secondes et Kathy est arrivée immédiatement. Je suis sortie juste quelques secondes après et au moment où je me suis retourné elle avait sa main sur lui. Je ne peux pas te dire s’il lui a rendu son geste. De plus, elle m’a regardée d’un air haineux. Si des pistolets étaient à la place de ses yeux, je serais morte.
  • Honnêtement, comment me trouves-tu physiquement ?
  • Tu es séduisant, beau.
  • Et Valentin ?
  • Il est canon, sexy, athlétique. Il a des yeux bleus sublimes…
  • Stop ! Tu ne serais pas sur le charme de Valentin.
  • Non !
  • Attends, tu l’as bien regardé. Tu l’as vu seulement deux fois et tu as remarqué ses yeux.
  • Bon, d’accord, il ne me laisse pas insensible, mais ce n’est pas un homme pour moi. Je ne touche pas aux hommes des autres.
  • Je vois.

Nabil boit une gorgée de sa bière puis dès qu’il pose son verre, il me regarde d’un air mystérieux.

  • Quoi ?
  • Tu vas me prendre pour un fou, mais je viens d’avoir une idée.
  • Ah ! Laquelle ?
  • J’aime Kathy et Valentin te plaît. On pourrait les rendre jaloux.
  • Je te l’ai dit, je ne pique pas les hommes des autres. En plus, on vient de faire connaissance.
  • Je sais bien, regarde Kathy et Valentin, ils sont ensemble alors qu’ils se connaissent seulement depuis peu. Je suis sûr que si Kathy aperçoit que Valentin ne te quitte pas des yeux, elle me remarquera.
  • Pour moi, ce n’est pas une bonne idée, ça risque de nous retomber dessus.
  • Ne t’inquiète pas pour ça. Je te l’ai dit, je te trouve belle et attirante. Franchement, si je n’étais pas amoureux de Kathy, j’aurais très bien pu tomber amoureux de toi.
  • Tu dis ça juste pour que j’accepte.
  • Non, je le pense réellement.
  • Tu n’as pas peur que les vrais sentiments se mélangent.
  • Aucun risque. Aller, accepte. Dis-toi que si ça ne fonctionne pas, on rigolera.
  • Je suis désolée, non.
  • Comme tu veux et pour ce qu’il est de faire au moins une séance par semaine ensemble ?
  • Je suis d’accord, mais la semaine prochaine.
  • OK, on peut se voir le jeudi dans la matinée vers 10 heures.
  • Pas de soucis pour moi.

Une vingtaine de minutes plus tard, nous partons chacun de son côté.

Durant la journée du jeudi, je repense à ce que Nabil m’a proposé. C’est vrai que ça peut fonctionner, mais aussi se retourner contre nous.

Le vendredi matin, alors que je suis en train de faire le ménage chez moi en musique, j’entends mon portable émettre un bip. J’aurais pu lire immédiatement le message que j’ai reçu, mais je préfère finir ce que je fais. De toute façon, si c’était urgent la personne m’aurait téléphoné.

C’est seulement après avoir fini tout le ménage puis être habillé que je lis le message. En touchant l’écran, je vois que je n’ai pas qu’un message, mais trois messages de personnes différentes qui sont Valentin, Nabil et Kathy.

« Bonjour ! Estelle, je voulais te demander pardon pour mercredi. Je n’aurais jamais dû te demander de m’aider. Tu as raison, on ne peut pas obliger quelqu’un de nous remarquer. Ça fait deux ans que je vais à la salle et Kathy ne m’a jamais regardé. Ce n’est pas maintenant qu’elle le fera. »

Avant de lui répondre, je lis celui de Valentin.

« Bonjour, Estelle. Je viens prendre de tes nouvelles. Comment te sens-tu après ta première séance ? À mardi. »

Avec inquiétude, j’ouvre le message de Kathy.

« Tu n’as pas intérêt à revenir à la salle sauf si c’est moi ta coach. »

Je ne la comprends pas, elle ne peut pas m’interdire de faire du sport. Mardi, Valentin m’a juste coaché et après il m’a parlé deux secondes. Si elle continue, je vais devoir en parler à Valentin. Je ne veux pas créer de problème dans leur couple. Dans un premier temps, je réponds à Nabil.

« Bonjour, pas de soucis. Tu sais, tu devrais essayer

d’aller lui parler. Tu es bien venu discuter avec moi. »

Puis je réponds à Valentin.

« Bonjour, merci de prendre de mes nouvelles.

Je vais bien. À mardi. »

Enfin, j’écris à Kathy.

« Bonjour, pouvez-vous arrêter de me menacer ?

Il n’y a rien entre Valentin et moi. J’ai compris que

vous êtes ensemble, je n’ai jamais brisé un couple,

je ne vais pas commencer à le faire. Vous ne pouvez

pas m’empêcher d’aller à la salle. »

Pendant que je répondais à Kathy, j’ai reçu mes réponses de Valentin et de Nabil.

« Je ne sais pas pourquoi je n’y arrive pas. À chaque fois que je m’approche d’elle aucun son de sort de ma bouche. »

Je lis ensuite la réponse de Valentin.

« De rien, c’est normal. Je prends soin de mes élèves. »

Juste au moment où je finis de lire le message, je reçois une réponse de Kathy.

« Sache que j’ai toujours réussi à voir ce que je veux. Il me suffit de parler à la direction et leur dire que tu es responsable d’un manque de respect du matériel ou autre chose. Si j’étais toi, je réfléchirais à deux fois avant de revenir. »

Je me demande ce que Nabil lui trouve et ce que Valentin fait avec elle. Pendant l’après-midi, je réfléchis si je dois prévenir Valentin pour ce que Kathy fait derrière son dos et aussi à Nabil. Au fond de moi, j’aimerais l’aider, mais je ne vois pas comment faire. De plus, oui, je trouve Valentin séduisant, sexy, mais je ne suis même pas sûr que c’est vraiment de l’amour. Je peux très bien me tromper comme je l’ai fait avec Nabil mercredi. De toute façon depuis que je me suis fait larguer par Alfonso, je ne prends plus de décisions sans réfléchir avant.

Chapitre n° 4

 

Quand arrive le dimanche vers 10 heures 30, j’envoie un message à Nabil.

« Bonsoir, je suis désolée de te déranger un

dimanche. Je t’écris avant de changer

d’avis, j’accepte de jouer ta petite amie. »

Je n’attends pas sa réponse et je rejoins mes parents dans la véranda. Pour la rejoindre, il faut traverser le couloir puis la porte qui mène à la cuisine. En rentrant dans la cuisine, je sens une bonne odeur.

  • Qu’est-ce que c’est ? interrogé-je ma mère.
  • Je fais de la sauce roquefort pour aller avec le rôti de porc, me répond-t-elle.
  • Ça sent très bon. Est-ce que tu as besoin d’aide ?
  • Il faudrait faire les frites.
  • Je m’y mets tout de suite.

Je ressors de la cuisine puis ouvre la porte du cellier qu’il se trouve juste à côté, je prends le panier à pomme de terre, retourne à la cuisine. Environ une dizaine de minutes plus tard, j’ai fini. Après ça, je prépare l’apéritif. Quand tout est prêt, mes parents et moi prenons l’apéro devant la télé. Mes parents aiment regarder le jeu sur TF1 « les douze coups du midi. » Personnellement, je n’aime pas spécialement, mais je regarde quand même. À la publicité, mon père change de chaîne pour mettre France deux où le jeu « tout le monde veut prendre sa place » est diffusé. Quand le jeu sur TF1 est fini, mon père remet sur France deux pour la fin de l’autre jeu et aussi pour regarder les informations. Pendant les informations, nous changeons de place, nous allons dans la salle à manger. Bon, elle se trouve dans la véranda aussi. Nous mangeons en entrée une salade du pêcheur et le rôti de porc avec les frites que j’ai préparées et la sauce roquefort. À la fin du repas, j’aide à débarrasser la table. Quand tout est rangé, je vais dans ma chambre.

C’est seulement à 15 heures que je reçois la réponse de Nabil. Je suis en train de me préparer pour aller au lit.

« Bonjour, j’en suis heureux. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? Il faudra qu’on se mette d’accord sur notre histoire pour qu’elle tienne la route. On peut se voir ce soir, si tu es libre. »

Je lui réponds immédiatement.

« J’ai juste envie de t’aider. Je rentre chez moi vers 18 heures. »

« OK, voici mon adresse : 3 rue des fleurs. Viens quand tu peux. »

En lissant son adresse, je m’aperçois qu’il n’habite pas loin de chez moi. J’aurais le temps de déposer mes affaires avant d’aller chez lui.

« C’est noté, à tout à l’heure. »

« À tout à l’heure. »

Juste avant que je pose de nouveau mon portable sur mon lit, il vibre de nouveau. Je jette vite fait un œil, c’est Valentin.

« Estelle, je sais que c’est inattendu, mais j’aimerais t’inviter à boire un verre entre amis. Bien sûr si tu es libre. »

Je lui réponds assez sèchement.

« Je ne suis pas libre pour aller boire un verre ni pour autre chose. »

Je commence à ranger mes affaires pour repartir chez moi. Il me reste encore un peu plus d’une heure. Rapidement, mon portable vibre, je jette un œil.

« Il doit avoir un malentendu. Je te proposais juste d’aller boire un verre sans arrière-pensées. »

« Qu’est-ce que ta femme pensera si elle te voit avec une autre ? »

« Je ne sais pas d’où tu sors ça, je suis célibataire. »

Je lui réponds froidement.

« C’est ce que tous les hommes disent pour draguer une femme. »

« Je ne suis pas un homme comme ça. Je respecte trop les femmes pour leur faire du mal. »

Je ne lui réponds pas, car ma mère m’appelle pour le goûter. Je commence à penser que Kathy ment et que Valentin est célibataire. Non ! Je dois arrêter d’y penser, ils sont vraiment ensemble. Valentin veut juste s’amuser avec moi. Après le goûter, je prends ce que ma mère m’a préparé. Chaque week-end, je ramène les restes, mes parents m’achètent aussi un plat pour le dimanche soir. Aujourd’hui, j’ai droit à une part de lasagne. Quand ma glacière est prête puis que j’ai mis mes chaussures et que j’ai rangé mes affaires dans ma voiture, je quitte la maison de mes parents. Comme chaque dimanche, je me dis que ça serait bien que j’arrête de venir chez eux tous les week-ends.

J’arrive à Brest vers 17 heures 20, j’ai encore le temps de ranger mes affaires, d’adresser un message à mes parents pour les prévenir que je suis bien rentrée. Cette fois-ci, je décide de me mettre en jean et t-shirt avec un pull noir. Dès que je suis prête, je prends la direction de chez Nabil. Arriver en bas de l’immeuble, je lui envoie un message.

« Je suis en bas. »

« J’arrive pour t’ouvrir. »

En l’attendant, je relis le message de Valentin. Au moment où je vais lui répondre, Nabil ouvre la porte.

  • Rentre, me dit-il.

Je rentre et il referme la porte. Il me conduit jusqu’au premier étage. Il ouvre la porte d’entrée. Il m’emmène jusqu’à la salle à manger qui est juste sur la gauche de l’entrée. Il m’invite à m’asseoir autour de la table.

  • Est-ce que tu veux quelque chose à boire ?
  • Une bière si tu en as, mais sinon de l’eau, ça m’ira très bien, répondis-je.
  • Je vais te chercher ça.

Nabil part, il va sûrement à la cuisine. Pendant son absence, je jette un regard autour de moi. Il y a un petit balcon, la pièce est bien éclairée. Le salon est sur ma gauche. En revanche, ça manque d’un peu de déco. Nabil revient avec deux bières qu’il pose sur la table, va prendre deux verres dans le meuble de la salle à manger.

Un silence s’abat entre nous.

  • Alors, comment fait-on ? finis-je, par demander.
  • Je n’en ai aucune idée, répond Nabil.
  • Attends, c’est toi qui as eu l’idée qu’on forme un couple pour rendre jalouse Kathy ! m’écrié-je.
  • Je sais.

Tout en buvant une gorgée de ma bière, je réfléchis.

  • Bon, écoute, si l’on nous pose la question, on peut dire qu’on s’est échangé nos numéros puis qu’on s’est revu plusieurs fois. C’était comme une évidence, on a commencé à sortir ensemble dès aujourd’hui.
  • Ça me va, mais il faudrait qu’on fasse des séances au même moment.
  • Ma prochaine séance est mardi matin.
  • Avec Valentin ?
  • À quelle heure ?
  • 10 heures.
  • Je serais là.
  • OK ! Il faudrait un jour où l’on s’entraîne ensemble.
  • Le jeudi.
  • Va pour le jeudi.
  • Est-ce que je pourrais t’embrasser ? C’est pour faire plus vrai.
  • On verra ça plus tard. Je veux bien t’aider à rendre jalouse Kathy, ne pousse pas trop loin le bouchon.
  • OK, désolé. Je peux au moins te tenir la main.
  • Ne t’excuse pas, c’est juste que je ne suis pas encore à l’aise sur le fait de faire semblant d’être ensemble.
  • Je te comprends. Pour le baiser ou autres choses, on verra au fur et à mesure et aussi sur le moment, qui sait peut-être que ça viendra tout naturellement.
  • Je dois rentrer, dis-je en regardant l’heure sur mon portable.
  • Tu peux rester dîner avec moi.
  • Mon repas est déjà prêt. Ça sera pour un autre jour.
  • Avec plaisir.

Nabil me raccompagne jusqu’à la porte d’entrée, nous disions au revoir et je prends la direction de chez moi.

Le lundi, je ne reçois aucun message de Kathy, elle a dû finir par comprendre que je ne suis pas là pour briser son couple. En revanche, j’ai un pincement au cœur, car Nabil ni Valentin ne m’ont écrit. Le premier a dû être appelé pour un travail et le deuxième soit il est occupé ou bien sa femme ne l’a pas quitté une seconde. Le soir, j’hésite à envoyer un message à Valentin pour m’excuser, mais je ne le fais pas. De toute façon, je le vois demain.

Le mardi arrive assez rapidement, à 9 heures, je reçois un message de Nabil.

« Bonjour, tu arrives vers quelle heure à la salle ? »

« Bonjour, vers 9 heures 50. Je viens à pied. »

« OK, je t’attendrais en bas des escaliers. »

Dès que je suis enfin prête, je sors de mon appartement et prends la direction de la salle. Tout en marchant, je mets en fonctionnement mon MP3.

Après environ une trentaine de minutes de marche, j’arrive enfin à côté de la salle. Nabil est appuyé contre l’escalier. Nous, nous faisons la bise.

  • Prête ?
  • Pour m’entraîner oui, pour l’autre chose, pas trop, je n’arrête pas de me dire que c’est une mauvaise idée.
  • Ne t’inquiète pas, tout ira bien.

Nabil ouvre la porte. Chacun à son tour, nous passions le portique. Dès qu’il me rejoint, Nabil se saisit de ma main. Doucement, il me fait signe de la tête. J’aperçois Valentin qui nous regarde. Nous allons déposer nos sacs dans les casiers.

De l’œil, je vois Valentin arriver vers nous.

  •  
  • Est-ce que tu es prête ? me demande Valentin en me regardant.
  • Oui, j’arrive.
  • Bonjour, Valentin.
  • Bonjour, Nabil, lui répond-il tout en ne me quittant pas des yeux.
  • Je te retrouve quand tu as terminé, me chuchote Nabil.

En silence, je suis Valentin.

  • Tu vas me faire 5 minutes de rameur, me lance-t-il.

J’acquiesce.

Pendant tout le temps où je fais du rameur, aucun de nous ne parle.

  • Écoute, je suis désolé pour mon message, souffle Valentin.
  • Ne t’excuse pas, c’est moi, je n’aurais jamais dû te répondre comme je l’ai fait.
  • Excuse acceptée. Mais je te promets que c’était juste une proposition d’un ami. J’aimerais qu’on apprenne à se connaître.
  • Je ne pense pas que ça soit une bonne idée. Je ne veux pas briser ton couple.
  • Je suis célibataire, même si j’étais avec quelqu’un, elle n’aurait pas son mot à dire. Ça ne fait même pas un mois que je suis arrivé à Brest. Je cherche à me faire des amis. Je ne veux pas te forcer, je pensais qu’on pouvait devenir amis.
  • Je vais y réfléchir, mais je ne pense pas que mon petit ami accepte que je voie un autre homme.
  • Pas de soucis, il peut venir aussi.
  • Je lui en parlerais.
  • Maintenant, on va vraiment commencer la séance. Est-ce que tu as prévu de venir un autre jour ?
  • Oui, jeudi matin. Justement, je vais m’entraîner avec Nabil qui est mon petit ami depuis peu.
  • Je vois.

J’ai envie de lui dire que c’est faux, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Nous arrêtons de discuter, Valentin me montre le premier exercice. Pendant près d’une heure, j’enchaîne les exercices. À la fin, je suis en sueur.

  • On se voit mardi prochain à la même heure ? me demande Valentin.
  •  

Il m’accompagne jusqu’aux casiers. Nabil arrive quelques secondes plus tard.

  • Tu as fini ? me demande Nabil.
  • Oui, mais tu pouvais continuer.
  • Ne t’inquiète pas, j’avais fini.

Nous, nous disions au revoir à Valentin et partons. J’ai le temps de voir Kathy s’approcher de Valentin.

  • Alors comment ça s’est passé ? Je vous ai vu discuter un moment.
  • Il m’expliquait comment faire bien du rameur et aussi il voulait m’inviter à boire un verre. Je lui ai répondu que je devais voir avec toi. Du coup, il t’invite aussi.
  • Je vois. Il ne se comporte pas comme s’il était en couple. Est-ce que Kathy sera là aussi ?
  • Aucune idée, il m’a dit qu’il était célibataire et qu’il voulait juste se faire des amis. Ce n’est pas tout, je n’en ai pas encore parlé à Valentin, mais Kathy m’écrit et ce n’est pas pour me dire des choses gentilles. Elle me menace de me faire virer de la salle de sport si je continue le coaching avec Valentin.
  • Non, elle ne ferait jamais ça. Tu dois te tromper.
  • Nabil, je te jure que c’est la vérité, si tu ne me crois pas, j’ai encore les messages qu’elle m’a envoyés depuis la semaine dernière.
  • Non !

Comme nous sommes arrivés en bas de l’escalier, je dis au revoir à Nabil qui ne me retient pas. Mon portable émet un bip. Je regarde qui m’envoie un message, c’est Valentin.

« J’ai dû mal à vous imaginer, en couple. »

« C’est tout récent, après mardi dernier, nous

sommes vus plusieurs fois et dimanche nous

sommes embrassés pour la première fois. »

Bon, pour le baiser, c’est faux, mais ça fait plus réel. Je n’ai même pas le temps de ranger mon portable dans ma poche qu’il sonne de nouveau. C’est la réponse de Valentin.

« OK ! Je sais que tu penses que je suis avec quelqu’un, mais c’est faux. Je suis bien célibataire, je ne compte pas me mettre en couple sauf si la femme me plaît et ressent la même chose que moi. J’ai trop souffert par le passé. »

« Je ne pense pas que ta femme va accepter qu’on soit amis. »

« Combien de fois, dois-je te le dire, je n’ai pas de femme ? »

« Tu auras beau me le dire, j’aurais dû mal à te

croire. Moi aussi j’ai souffert par le passé et

je ne fais pas beaucoup confiance aux hommes. »

« Pourtant, tu fais confiance à Nabil. »

« C’est vrai, mais il ne me ment pas. »

« Je ne sais pas s’il te ment, mais crois-moi, je ne te mens pas. Je voulais aussi te féliciter de nouveau pour ta séance. Au fait, Nabil ne t’en veut pas de me parler en ce moment. »

« On s’est quitté en bas de l’escalier, mais pas fâché. »

« Il aurait pu te proposer de te ramener. »

« J’aime marcher, ça me fait du bien. »

« OK ! Je dois y aller. Ça m’a fait du bien de discuter avec toi. À mardi. »

Je ne lui réponds pas, mais ça m’a fait aussi du bien. Avec Nabil, nous parlons, mais il a tout de suite eu l’idée de m’utiliser pour rendre jalouse Kathy. C’est vrai que j’ai accepté, mais je n’arrive pas à me lâcher avec lui. Nos conversations tournent autour de ce plan idiot, alors qu’avec Valentin, j’arrive à avoir une discussion à peu près normale. Pendant que j’échangeais avec Valentin, Nabil m’a écrit.

« Est-ce qu’on peut se voir demain ? »

« À la même heure de la semaine dernière. »

« OK, viens chez moi. Voici le code 8612 ».

Pendant l’après-midi, je me repose. Après une bonne douche et être habillée, je vais au boulot. Ce n’est pas la première fois, mais je n’arrête pas de penser à Valentin. À mon retour chez moi, je mange des spaghettis à la carbonara. Juste après, je regarde le film « Volcano » vers 23 heures, je vais au lit.

Chapitre n° 5

 

Durant la nuit, je rêve de Valentin, mais aussi de Nabil. Dans mon rêve, nous sommes tous les trois à la salle de sport. Nabil et moi sommes à côté des casiers et nous parlons, du moins Nabil parle et je l’écoute.

  • Estelle, il faut que je t’avoue quelque chose.
  • Quoi, donc ? Ça ne peut pas attendre.
  • Non, si je ne te le dis pas maintenant, je vais le regretter. Ça fait plusieurs jours que j’y pense.
  • Je t’écoute.

Je le vois prendre une inspiration puis penche son visage vers le mien. Je sens ses lèvres se poser sur ma bouche, je le repousse.

  • Que fais-tu ? On n’a dit aucun baiser.
  • Je suis désolée, Estelle. Depuis qu’on a commencé à faire semblant de sortir ensemble, mes sentiments ont changé. C’est toi que j’aime et non Kathy.

Alors que Nabil va m’embrasser, de l’œil, j’aperçois Valentin s’approcher. Il tire sur le bras de Nabil et le pousse.

  • Que se passe-t-il ici ?
  • Rien, j’allais juste embrasser ma copine, lui répond Nabil.
  • D’après ce que j’ai vu, Estelle n’est pas d’accord.
  • Ça ne te regarde pas.

Sans le comprendre, Nabil saute sur Valentin et le frappe. Valentin lui redonne son coup en pleine figure.

  • Arrêtez ! m’écrié-je.

En m’entendant crier, plusieurs personnes viennent vers nous puis séparent Nabil et Valentin. Alors que Nabil part après s’être calmé, Valentin reste près de moi. Nous n’avions pas le temps de parler que Kathy arrive.

  • Que s’est-il passé ?
  • Rien, répond Valentin.

Comme je ne veux pas créer un autre problème, je me saisis de mon sac puis prends la direction de la sortie. Valentin me suit jusqu’à la porte.

  • Est-ce que ça va ?
  •  
  • Est-ce que tu peux m’expliquer pourquoi tu as refusé que Nabil t’embrasse ?

Juste avant que je lui réponde, je me réveille. Quand j’ouvre les yeux puis que je jette un œil à mon réveil, il est seulement 7 heures 30. Je ne sors pas immédiatement de mon lit. Alors, oui nous sommes mercredi et je commence à midi le travail, mais j’ai encore le temps. D’une main, je me saisis de mon portable poser sur la table de nuit. Tiens, ça clignote, j’ai reçu des notifications durant la nuit. J’appuie sur le bouton sur le côté pour allumer l’écran. J’ai reçu plusieurs messages, je déverrouille mon portable pour pouvoir lire les textos. Le premier provient de Valentin.

« Bonjour, juste pour savoir comment tu te sens ce matin. J’espère que ça ne te dérange pas. »

Le second de Nabil.

« Bonjour, je sais qu’on se voit cette après-midi, mais je voulais savoir comment tu allais. »

Le troisième est dernier, il est de Kathy. Je me demande ce qu’elle me veut encore. Avec appréhension, j’ouvre le message.

« Quand quelle langue dois-je te le dire ? Ne t’approche plus de mon Valentin. Je sais aussi que tu lui envoies des messages. »

Alors que d’habitude je n’aime pas répondre sous l’effet de la colère, j’écris à Kathy.

« Bonjour, Valentin ne m’intéresse pas, je sors avec

Nabil. L’amitié homme femme c’est possible. »

Avant que j’aie pu poser mon portable, il vibre de nouveau.

« Je ne crois pas à l’amitié homme femme. Je le redis, ne t’approche plus de mon mec, sinon je vais devoir me montrer encore plus méchante. »

Pour qui se prend-t-elle ? Je ne voulais pas créer de problème dans son couple, mais je vais devoir en parler avec Valentin pour qu’il lui dise d’arrêter et la rassurer.

Tout en restant dans mon lit, je réponds avant tout au message de Valentin.

« Bonjour, merci de prendre de mes nouvelles.

Je vais bien, merci. En revanche, je ne voulais

pas en arriver là, mais il faut que je te parle d’une

chose importante, mais pas par texto. »

Juste après je décide enfin de sortir du lit. Tout en prenant mon petit-déjeuner, je repense à mon rêve. C’est quand même bizarre, je rêve que Nabil me fasse une déclaration et Valentin vient à mon secours. J’espère que ce n’est pas un rêve prémonitoire. Pendant que je mange mon fromage blanc, mon portable vibre. C’est Valentin qui répond à mon texto.

« Tu m’inquiètes, Estelle. Si tu veux, on peut se voir ce matin chez moi. »

« Je ne préfère pas venir chez toi ni à la salle de sport. »

« OK, on peut se voir dans un bar ou autre part. »

« Est-ce que tu es libre ce matin, disons dans 1 heure ? Je te propose qu’on se retrouve au jardin des explorateurs. »

« Le temps que je regarde où il se trouve, je te rejoins. »

« OK à tout à l’heure. »

Je le vois vers 9 heures 30, ça me laisse le temps d’aller au travail après. Je finis de me préparer et je sors de chez moi pour aller jusqu’au jardin des explorateurs. En arrivant à côté de l’entrée, je ne vois pas Valentin. Bon, j’ai au moins 5 minutes d’avance. Pendant ce temps-là, je réfléchis à comment annoncer à Valentin que sa femme me menace, je fais les cent pas devant le portail.

  • Bonjour, dit la voix de Valentin. J’ai fait aussi vite que j’ai pu. Mais je ne comprends pas pourquoi tu veux me voir et non Nabil.
  • Merci d’être venu. Nabil ne peut pas m’aider.
  • Dis-moi, que se passe-t-il ?
  • Ce n’est pas facile à le dire.
  • OK, prends ton temps.

Je respire un bon coup, me lance.

  • Ta femme n’arrête pas de m’envoyer des messages de menace.

Valentin me regarde d’un air étonné.

  • Je te le redis, je suis célibataire ! s’exclame Valentin.
  • C’est faux lit.

Je lui passe mon portable pour qu’il puisse voir par lui-même. Au fur et à mesure qu’il lit, son regard devient furieux.

  • Je comprends tout maintenant, m’informe-t-il. Kathy n’est pas ma femme, on est seulement collègue et ami. Depuis mon arrivée à Brest, elle me harcèle pour que je sorte avec elle. Je refuse tout le temps. Je te promets qu’il n’y a rien d’autre entre elle et moi.
  • Si c’est le cas, pourquoi me fait-elle croire que tu es son homme ?
  • Je ne sais pas, Estelle. Je vais lui parler aujourd’hui pour lui dire d’arrêter de te menacer.
  • Tu crois que ça l’arrêtera.
  • Honnêtement, je n’en sais rien. C’est pour ça que tu es parti quand Kathy est venue à côté de nous.

J’acquiesce.

  • Je vois. Maintenant que ce point est réglé, je dois résoudre d’autres choses.
  • Lesquels ?
  • En premier lieu, je t’ai coaché une à deux fois, j’ai trouvé que tu as de bonnes bases. Deuxième chose, pour Kathy, les personnes qui sont grosses ou un peu enveloppées n’ont pas leur place dans une salle de sport. Si je l’écoutais, il aurait seulement des hommes musclés avec un corps mince et des femmes avec un sublime corps mince. Je ne sais pas pourquoi elle est comme ça. Pourquoi me parler de ça maintenant et pas avant ?
  • Je me disais qu’elle allait arrêter en me sachant en couple, à croire que je me suis trompée.
  • Est-ce que c’est sérieux avec Nabil ?
  • Notre relation vient de débuter, donc je ne peux pas répondre.
  • Je peux te parler d’une chose.
  • Bien sûr.
  • Je ne suis pas depuis longtemps coach à la salle, mais d’après ce que j’ai pu constater Nabil enchaîne les femmes.
  • Tu n’essaies pas de te venger sur moi, car j’ai cru que tu étais vraiment en couple avec Kathy.

Valentin secoue la tête.

  • Crois-moi, si je voulais vraiment me venger, je t’aurais fait croire qu’il y avait quelque chose entre Kathy et moi. Maintenant que ce sujet est réglé, veux-tu qu’on soit amis ?
  • Bien sûr.

Mon portable émet un bip, je regarde qui m’envoie un message, c’est Nabil.

« Pas de nouvelle, tu dois être encore au lit. Est-ce qu’on se voit comme prévu cette après-midi ? »

Je lui réponds rapidement.

« Bonjour, bien sûr qu’on se voit cette après-midi pour 15 heures. »

Je profite pour regarder l’heure. Il est déjà 10 heures 30.

  • Je dois y aller, informé-je Valentin. Je bosse à midi.
  • Pas de souci, je commence bientôt. Dès que j’arrive à la salle de sport, je parle à Kathy.
  •  

Nous, nous disions au revoir. Avant de rentrer chez moi, je passe à la boulangerie pour prendre un sandwich pour midi.

Durant mon travail, je n’arrête pas de ressasser ma conversation de ce matin avec Valentin. Il avait l’air d’être sérieux en disant que Kathy et lui n’étaient pas ensemble, mais en même temps, il peut être honnête et mentir.

Dès que je sors de l’école, je me dirige vers l’appartement de Nabil. Alors que je compose le code, mon portable vibre dans ma poche. Je le prends et regarde qui m’a écrit, c’est Valentin.

« J’ai parlé à Kathy, elle n’a pas nié de t’avoir envoyait des messages. Je lui ai dit qu’il n’avait rien entre nous. Elle m’a répondu qu’elle me croyait, mais si tu reçois un autre message, préviens-moi. J’espère que ton travail, c’est bien passé. »

Tout en montant jusqu’au premier étage, je lui réponds.

« Merci d’avoir essayé de la raisonner.

Pour le travail, tout s’est bien passé. »

Je remets mon portable dans ma poche et sonne à la porte. Elle s’ouvre quelques secondes plus tard, comme si Nabil était juste à côté de la porte.

  •  

Nabil s’efface pour que je puisse rentrer. Comme pour la première fois, nous allons dans la salle à manger.

  • Je pense qu’il faut vraiment qu’on se mette à fond.
  • C’est juste le début. J’ai dit à Valentin qu’on était ensemble.
  • Peut-être, mais Kathy ne l’a pas remarqué.
  • Attends, c’est normal. On a fait nos séances séparément. Quand on sortait de la salle, j’ai vu Kathy aller retrouver Valentin.
  • OK, c’est tout, elle vient quand je ne suis pas là.
  • Sois patient, je suis sûr qu’elle t’a déjà repéré, mais elle n’ose pas venir vers toi.
  • Je suis sûr que tu dis ça juste pour me rassurer.
  • Non, je le pense vraiment.
  • Il y a bien une solution.
  • Laquelle ?
  • Il faut qu’on s’embrasse devant Kathy et Valentin.
  • Il n’est pas question.
  • Estelle, on est en couple. Bon pour de faux, il faut quand même être crédible.
  • Non ! m’exclamé-je, en me levant.

Je me dirige vers la sortie, Nabil me rejoint juste au moment où ma main est posée sur la poignée.

  • S’il te plaît.
  • Non, Nabil, je ne peux pas accepter. On se voit demain, lui dis-je.

Nabil acquiesce. Je sors et je rentre enfin chez moi.

Un monde d’écart

  1. Chapitre n°1
  2. Chapitre n°2
  3. Chapitre n°3
  4. Chapitre n°4

Chapitre n° 1

Le jour où ma vie a basculé

 

J’avais tout pour être heureuse : un fiancé que j’aimais, des parents riches qui acceptaient de tout m’offrir, même un mariage grandiose. Être fille unique avec des parents fortunés a ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Je rêvais d’être comédienne, mais Béatrice et Mike, mes parents, voulaient que je prenne la succession de l’hôtel qu’ils tenaient ensemble. Autant vous dire que c’était un sujet de dispute.

Le jour où je leur ai présenté Lassana, ils l’ont tout de suite adopté. Il faut dire aussi qu’il est de notre milieu. Nous nous sommes rencontrés alors qu’il passait une semaine à l’hôtel, puis un mois après, il demandait ma main à mes parents et trois mois plus tard, nous allions nous marier. Je le serais si une certaine Mariama Abara n’était pas entrée dans la pièce où je me préparais pour le plus beau jour de ma vie. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose. Sans plus attendre, j’ai demandé à ma mère puis à mes amies de nous laisser.

Quand nous nous sommes retrouvées seules, elle m’a regardée de haut en bas. Bien sûr, j’ai fait la même chose. Pendant de longues minutes, elle m’a fixée puis elle a fini par lâcher une bombe.

— Vous ne devez pas vous marier avec Lassana, c’est un menteur.

— De quel droit vous venez jusqu’ici pour me dire ça ! m’exclamé-je.

— Je suis sa compagne officielle. On est ensemble depuis deux ans.

— C’est impossible, je l’ai connu il y a 5 mois. Il m’a toujours dit qu’il était célibataire.

— C’est ce qu’il dit à toutes les femmes qu’il rencontre. Je vous demande seulement de m’écouter. Ce sera à vous de décider ce que vous voulez faire après. Sachez que j’arrive directement de l’aéroport. Je viens de Tunisie.

— Je vous laisse cinq minutes, dis-je après une hésitation.

— Ça sera largement assez.

C’est à partir de ce moment que ma vie s’est écroulée.

— Lassana ne vous aime pas, il vous utilise pour obtenir ses papiers français. Dès qu’il les aura, il demandera le divorce. Il m’a promis de me faire venir en France après. Grâce au mariage, il sait qu’on gagnerait du temps, débute-t-elle.

— Si je ne me trompe pas, il faut quand même être bien intégré puis être marié depuis plusieurs années pour demander la nationalité française.

— Il s’est renseigné. Il est prêt à rester avec vous jusqu’au jour où il aura ses papiers. Comme je savais que vous ne me croiriez pas, j’ai emmené ceci.

Elle m’a tendu une photo. Quand je l’ai prise, j’ai vu Lassana et elle en train de s’enlacer puis de s’embrasser. Toute tremblante, j’ai laissé tomber la photo au sol. À première vue, c’était une photo toute récente. J’ai reconnu le costume que Lassana portait le jour où il a demandé ma main.

— Ce jour-là, il m’a dit qu’il devait aller en urgence voir des personnes pour un poste en France, m’annonce-t-elle.

— Tout ça, c’est faux ! m’écrié-je.

— Réfléchissez bien. Est-ce qu’il est toujours avec vous ou trouve-t-il toujours des excuses pour ses longues absences ?

Pendant quelques minutes, j’ai essayé de me souvenir des moments où Lassana n’était pas là. Je dois avouer qu’elle avait raison.

— Est-ce que vous êtes au courant depuis toujours de ma relation avec lui ? l’interrogé-je.

— Non, ça fait seulement quelques jours. J’ai longtemps hésité à venir vous voir. Je me suis même dit que je pouvais vous écrire, car je veux vivre en France.

— Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

— Savoir par quel moyen je serais en France me met en colère. Je ne veux pas qu’une femme soit utilisée pour mon propre bonheur. Bien sûr, c’est à vous de décider de ce que vous voulez faire. Si vous pensez que je vous mens, vous pouvez aller lui demander s’il connaît une certaine Mariama Abara, mais il va vous mentir sans aucun doute. Les cinq minutes sont écoulées. Je vous laisse mon numéro, si vous voulez avoir des renseignements sur Lassana.

Elle a posé un morceau de papier sur la petite table puis elle est sortie.

À peine était-elle partie que j’ai senti mes larmes couler. Dans un état second, j’ai retiré ma robe, puis j’ai remis mes vêtements de ville et je suis partie sans laisser de mot ni me retourner.

Ma meilleure amie qui était dehors en train de fumer m’a vue.

— Eh ! Mais pourquoi as-tu retiré ta robe ? me demande-t-elle interloquée.

— Emmène-moi loin d’ici, lui ai-je répondu au bord des larmes.

Sans poser d’autres questions, elle a compris qu’il se passait quelque chose de grave et que c’était lié à la visite de la femme.

— Tu veux aller où ?

— Dépose-moi à la gare, s’il te plaît.

— Sabine, dis-moi ce qu’il se passe ?

— Je te promets que je t’expliquerai tout, mais là j’ai besoin de m’éloigner d’ici.

Pendant le trajet, mon portable n’avait pas arrêté de sonner. C’étaient mes parents, mais je ne leur ai pas répondu.

Quand mon amie m’a déposée à la gare, elle m’a rappelé qu’elle était là si jamais j’avais besoin.

Je suis rentrée dans la gare avec l’esprit vidé, sans me retourner. Au guichet, je ne savais pas où j’allais. Tout ce que je voulais, c’était mettre de la distance avec Lassana et ma famille. Alors que j’attendais mon tour, j’ai vu une pub sur Brest. Sur un coup de tête, j’ai pris un aller simple pour cette ville. Ici, quand nous parlons de Brest, nous disons que c’est le bout du bout !

À mon arrivée, j’ai trouvé une place dans une auberge de jeunesse. La première chose que j’ai faite, c’est de me trouver un emploi. J’ai pris le premier qui venait, c’est-à-dire serveuse dans un bar au bord de la mer. Après ça, j’ai loué un appartement meublé avec deux grandes chambres, une cuisine, un petit salon et une salle de bains. Bon, ce n’est pas un penthouse, mais ça me suffit. Bien sûr, j’ai dû prévenir mes parents pour qu’ils acceptent d’être garants. J’en ai profité pour leur raconter toute l’histoire. Alors que je pensais qu’ils allaient me croire, c’est tout le contraire qui est arrivé. Ils ont refusé d’être mes garants en me demandant de revenir pour me marier comme c’était prévu. Depuis ce jour, je ne leur ai plus répondu. Pour l’appartement, j’ai trouvé une solution, une amie serveuse qui s’appelle Marion est venue habiter avec moi, car elle devait changer de maison. Ses parents se sont portés garants pour nous et m’ont bien sauvé la mise !

Un mois plus tard, j’ai envoyé un message à Lassana pour lui dire que je voulais entendre sa version.

 

 

Chapitre n° 2

Rencontre dans un bar

 

Aujourd’hui, si je suis devant le bar le Coloc’ où je travaille depuis maintenant trois semaines, c’est parce que j’ai donné rendez-vous à Lassana. J’aurais pu rentrer à Paris, mais j’ai préféré le voir à Brest dans un lieu sûr pour moi, un lieu neutre en quelque sorte. J’aurais pu le retrouver à la gare, mais je ne préfère pas.

— Sabine, tu dois vraiment aimer le bar pour être là même le jour de ton repos, me dit Marion.

— Arrête, tu sais très bien que j’ai donné rendez-vous à quelqu’un. Et puis comme je ne connais pas encore bien la ville, j’ai préféré venir ici.

— Un rendez-vous galant, petite cachottière ? me taquine Marion.

— Non, je t’ai déjà parlé de mon ex.

— Oui, celui avec qui tu as failli te marier ? Mais tu ne m’as pas tout dit.

— C’est ça. Ça fait un mois. Je me sens prête à entendre sa version. Je te promets que tu sauras tout après.

— Je vois. Installe-toi où tu veux. Est-ce que tu veux quelque chose à boire en l’attendant ?

— Donne-moi une limonade, il vaut mieux que je garde les idées claires.

— Je vais te chercher ça.

Marion me laisse alors que je choisis une table sur la terrasse. Au bout de quelques secondes, Marion revient avec mon verre.

— Je viens de penser que je vais voir pour la première fois celui qui te fait pleurer toutes les nuits.

— C’est faux !

— Je te rappelle qu’on vit ensemble et que nos chambres se touchent, et que les murs ne sont pas épais.

Elle a raison, ça fait un mois que je n’arrête pas de pleurer sur ma vie.

— Tu me diras ce que tu en penses.

— Avec plaisir. Bon, je te laisse. Il faut que je bosse.

En effet, même si nous sommes seulement en début d’après-midi, il y a du monde. Juste à côté de moi, il y a un homme qui, je dirais, a un peu plus de 35 ans. Il boit un café. Il a l’air sympa.

Pendant de longues minutes, je reste cependant plongée dans mes pensées. C’est la voix de Lassana qui me fait revenir à la réalité.

— Je ne m’excuserai pas pour le retard, dit-il !

— Bonjour quand même. Comment vas-tu ? lui demandé-je par politesse.

— Si je suis venu jusqu’ici, c’est pour te ramener à Paris ! crie Lassana.

Bon d’accord, il est franchement énervé, mais quand même, il pourrait dire bonjour, ça fait un mois qu’on ne s’est pas vu.

— Tu peux t’asseoir, tu ne paieras pas plus cher.

— Non ! Tu n’as pas entendu ce que j’ai dit ?

— Si et ma réponse est non. Je ne rentrerai pas à Paris.

— J’ai ordre de tes parents de te ramener. Tu dois arrêter tes caprices !

— Ce n’est pas un caprice. J’ai appris que tu me trompais, que tu m’utilisais pour avoir tes papiers français.

— Mais c’est totalement faux ! Qui t’a dit ça ?

— Une certaine Mariama Abara.

D’un coup, je le vois s’asseoir, puis il fait signe à Marion. Quand elle arrive à notre table, je remarque qu’elle me regarde et qu’elle aimerait que je lui explique ce qu’il se passe, mais en tant que professionnelle, elle ne dit rien.

— Que puis-je vous servir, monsieur ? demande-t-elle à Lassana.

— Une pression, s’il vous plaît.

— Une autre limonade, dis-je.

Dès qu’elle a noté notre commande, elle part. Pendant que nous attendons nos boissons, nous ne parlons pas. J’en profite pour regarder Lassana. J’ai l’impression qu’il a vu un fantôme. Marion revient avec nos boissons.

— Merci, lui dis-je tandis que Lassana reste silencieux.

Elle repart.

— J’ai l’impression que tu connais cette Mariama.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Et qu’est-ce que je crois ?

— Que j’ai une aventure avec elle.

— Ah parce que ce n’est pas le cas ?

— J’ai eu une relation avec elle, mais au bout d’un an, j’ai rompu. Elle n’a jamais accepté. Tu n’es pas la première à qui elle fait le coup. À chaque fois, elle va voir mes nouvelles copines. Je ne sais même pas comment elle fait pour avoir leur prénom. Je te l’ai dit, j’ai un passé sentimental. Après ma rupture, je suis resté célibataire quelque temps et j’ai enchaîné les aventures d’une nuit.

— Stop, tu as dit qu’elle allait voir toutes tes nouvelles copines. Est-ce que c’était le jour de ton mariage ?

Il tourne la tête sans me répondre.

— Merde ! Réponds-moi !

— Oui.

— Combien de fois ?

— Quatre fois si je te compte.

— Donc si je comprends bien, ce n’est pas la première fois que tu utilises une femme pour avoir tes papiers ?

— Sabine, je te promets qu’avec toi, c’est différent. Je veux vraiment faire ma vie avec toi et fonder une famille.

— Qu’est-ce que tu fais de Mariama ?

— Je te l’ai dit, c’est fini avec elle depuis 5 ans.

— J’ai du mal à te croire.

— Tu ne vas pas la croire elle, alors que tu ne la connais pas. De toute façon, tes parents veulent que tu rentres avec moi. Ils m’ont dit que tu dois arrêter de te comporter comme une enfant.

— Je t’ai dit non. Tu diras à mes parents que je ne veux plus les voir et que ce n’est pas la peine de me téléphoner non plus.

— Ta mère pleure depuis ton départ. Ton père ne gère plus son hôtel, car il s’inquiète pour toi. Ce n’est pas négociable, tu rentres avec moi et on se marie comme c’était prévu il y a un mois. À l’heure qu’il est, on aurait dû être en lune de miel. Je nous avais réservé un hôtel à l’île de la Martinique !

— En quelle langue je dois te le dire ? Je ne retournerai pas à Paris ! m’exclamé-je.

— Je ne partirai pas de cette ville sans toi ! Rien ne te retient ici.

— Tu peux toujours attendre, je ne reviendrai pas. Je veux pouvoir vivre pour moi.

— Tu n’as même pas d’endroit où dormir. Tu ne sais rien faire de tes mains. Ah si ! Pardon, tu veux être comédienne, laisse-moi rire, dit-il en se levant.

Lassana part comme il est arrivé. Je sens mes larmes commencer à couler. Je décide d’aller payer mes deux verres de limonade, puis de rentrer et de me lamenter sur ma vie.

Au moment où je me lève, mes jambes se mettent à trembler. Je sens que je vais tomber, mais deux bras musclés me retiennent.

En tournant la tête, je croise des yeux marron.

— Rasseyez-vous quelques minutes, dit la personne qui vient de me sauver.

Il a une voix grave et sexy. Il m’aide à m’asseoir puis je le vois faire la même chose juste en face.

Pendant de longues minutes, nous ne parlons pas. C’est lui qui rompt le silence. Quand il voit que j’ai repris des couleurs, il me demande :

— Est-ce que vous voulez que j’aille vous commander quelque chose, vous êtes très pâle ?

— Non, merci. Ça va aller.

Du coin de l’œil, je vois Marion m’observer de loin. Je lui fais signe que je lui parlerai plus tard.

— Si ce n’est pas indiscret, est-ce que vous connaissez l’homme qui était avec vous ?

— Oui. Du moins, je pensais le connaître. Je ne veux pas en parler, surtout pas à un inconnu, même s’il est sexy.

Le silence s’abat entre nous encore une fois. Je n’y crois pas. Je viens de dire qu’il était sexy alors que c’est la première fois que je le vois.

— Vous savez, ça vous ferait peut-être du bien d’en parler. Je n’ai pas entendu votre conversation, mais il avait l’air d’être énervé contre vous.

— Vous avez sûrement raison, mais je ne veux pas vous déranger avec ma vie. De plus, vous avez certainement autre chose à faire.

— J’ai tout mon temps.

Après avoir hésité quelques secondes, je me lance. Cet homme a l’air de confiance et sa bonne tête me plaît bien.

— Le jour de mon mariage, j’ai appris que mon fiancé me mentait et qu’il m’utilisait pour avoir ses papiers français. C’est sa compagne officielle qui me l’a avoué.

— Ça a dû être dur. Je ne savais pas qu’il existait encore des gens qui profitent des femmes juste pour ça. Comment vos proches ont réagi ?

— Pour eux, je dois me marier. Je suis partie de la cérémonie sans leur laisser un mot. J’ai quitté Paris pour venir à Brest sur un coup de tête.

— Eh bien, je vous trouve courageuse de revoir celui qui vous a menti.

— Il m’a fallu un mois. Je voulais entendre sa version. Il est venu pour me ramener et il croit que je veux toujours me marier. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Ma nouvelle amie connaît les grandes lignes.

— Comme je vous l’ai dit, ça fait du bien de parler à quelqu’un qui ne vous connaît pas. Si vous voulez, je vous donne mon prénom volontiers, mais je ne veux plus voir ces larmes sur ce beau visage.

Je m’essuie avec ma main.

— C’est mieux. Je m’appelle Claude.

— Enchantée, Claude. Moi, c’est Sabine.

— De même. C’est un très joli prénom, comme la femme qui le porte.

— Merci, murmuré-je en rougissant.

Il doit penser que je n’ai jamais eu de compliments. En même temps, c’est vrai. Lassana ne m’en faisait jamais et mes parents non plus.

— Est-ce que vous me permettez de vous inviter à boire un verre ? Je vous rassure, je ne vous drague pas. C’est pour discuter et vous changer les idées.

Je ne risque rien d’accepter.

Je réfléchis avant de répondre.

— Avec plaisir.

Il fait signe à Marion qui vient immédiatement.

— Que puis-je vous servir ?

— Je prendrai une pression, s’il vous plaît, dit Claude.

— Une bière blanche, s’il te plaît, lui répondis-je.

Elle part, non sans me regarder.

— Vous venez souvent ici ?

— À vrai dire, je travaille ici. Aujourd’hui, c’est mon jour de repos.

— Je comprends mieux pourquoi la serveuse ne vous quitte pas des yeux.

Marion revient avec nos consommations.

Claude et moi parlons pendant environ deux heures. Je ne sais pas comment il le fait, mais il me fait oublier ma vie qui est un désastre. En plus, il arrive à me faire rire, chose qui ne m’était plus arrivé depuis bien longtemps.

Quand je regarde l’heure, je m’aperçois qu’il est déjà 22 heures.

— Je dois y aller, dis-je en voyant que toutes les tables ont été rangées et qu’il n’y a plus personne autour de nous.

— Bien sûr. Je peux vous reconduire chez vous, si vous voulez.

— J’ai vraiment passé une très bonne soirée, mais je dois refuser votre proposition.

— Je comprends, même si j’aurais aimé passer plus de temps avec vous.

Je le vois prendre une feuille puis écrire quelque chose dessus. Il me la tend.

— C’est mon numéro de téléphone personnel. Appelez-moi si vous avez besoin de parler ou pour autre chose.

Je le remercie puis nous disons au revoir.

— Je préfère le deuxième, me dit Marion quand j’arrive près d’elle. D’où tu le connais ?

— Je viens de faire sa connaissance au bar.

— Si tu veux mon avis, tu devrais foncer.

— Je ne suis pas prête pour une nouvelle relation.

— Passer une nuit avec lui doit être merveilleux !

— Pas pour moi.

— Rassure-moi, tu as déjà couché avec un homme, j’espère ?

— Non. Je préfère attendre le bon.

— Même pas avec ton ex ?

— Il voulait attendre qu’on soit mariés pour le faire.

— Je sais qu’on ne se connaît pas depuis longtemps et que tu ne m’as pas tout raconté toute l’histoire avec ton ex, mais tu devrais vivre ta vie.

— Je dois régler l’histoire avec Lassana. J’ai l’impression qu’il ne va pas me lâcher si facilement. Il est toujours en ville.

Tout en parlant, nous rentrons à pied jusque chez nous.

Chapitre n° 3

Lassana se montre menaçant

 

Le lendemain, alors que je suis encore dans ma chambre, on sonne à la porte. Quelques minutes plus tard, Marion entre dans ma chambre.

— C’était qui ?

— Le livreur.

— Je n’ai rien commandé.

— Moi non plus, mais quelqu’un a un admirateur secret. Tiens ! c’est pour toi.

Elle me tend un bouquet de fleurs.

— Tu es sûre que c’est pour moi ?

— Oui, il y a un mot à ton nom.

Je prends le petit papier et je le lis : « Pour la plus belle femme que j’ai rencontrée. Claude. »

— Eh ! Tu lui as tapé dans l’œil. Sabine, qu’est-ce qu’il se passe ? me demande-t-elle en voyant mon visage devenir pâle.

— Je ne lui ai même pas donné notre adresse.

— Quoi ? Et il l’a eue comment alors ?

— Je n’en sais rien. Peut-être qu’il nous a suivies hier soir.

— C’est peut-être un fou ou un détraqué.

— Tu vois le mal partout.

— Est-ce que je peux te poser une question ?

— Bien sûr.

— C’est par rapport à ton ex. Tu m’as dit qu’il t’avait trompée, mais j’ai l’impression que ce n’est pas tout. Est-ce que j’ai raison ?

— En effet, mais on n’a pas le temps pour en discuter si on ne veut pas être en retard, on doit partir maintenant.

— Tu ne t’en sortiras pas aussi facilement.

Je prends une grande inspiration puis lâche :

— Écoute, Lassana voulait m’utiliser pour avoir ses papiers français, c’est sa compagne officielle qui me l’a avoué le jour de notre mariage. Je te promets de t’en dire plus ce soir, lançai-je, résignée.

— Je vais m’en contenter pour l’instant.

— Ah quand même, je t’attends depuis près d’une heure ! s’exclame Lassana.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je te l’ai dit hier, je ne rentrerai pas sans toi. Tes parents m’ont demandé de te ramener. Je t’ai suivie hier soir et j’ai vu où tu habites.

— Va leur dire que je suis bien ici et que je ne compte pas rentrer ! m’exclamé-je en continuant à marcher.

D’un coup, il m’attrape par le bras.

— Lâchez-la ! s’écrie Marion.

Je me détache non sans mal.

— Je ne vous connais pas, mais Sabine n’a pas envie de vous suivre !

— En effet, on ne se connaît pas, et ça ne vous regarde pas.

— Vous forcez mon amie à vous suivre, alors ça me regarde. Si vous ne partez pas tout de suite, j’appelle la police.

Au début, Lassana ne la croit pas, mais quand elle prend son portable, il s’enfuit.

— Merci, dis-je à Marion.

— C’est normal. Quand on attaque une de mes amies, je sors les crocs.

— J’ai vu ça.

— Dis, est-ce qu’il a déjà levé la main sur toi ?

— Non, c’est la première fois qu’il se montre aussi violent.

— Tu devrais peut-être téléphoner à tes parents pour les rassurer.

— Non ! Je ne veux plus avoir affaire à eux.

— Calme-toi, je le proposais seulement. Je ne comprends pas toute ton histoire, mais tu dois avoir tes raisons pour rejeter ta famille.

Les larmes aux yeux, je me tourne vers la mer.

— Sabine, je suis désolée. C’est mon plus gros défaut, je veux toujours tout savoir sur les gens que je connais. À chaque fois, j’oublie que je ne dois pas forcer les gens à parler s’ils ne le veulent pas.

— Ce n’est pas ta faute.

— Je te promets que je ne te poserai plus de questions sur ta vie. J’attendrai que tu sois prête.

— Merci, Marion.

— Juste une chose, tu devrais envoyer un message à Claude.

— Pour lui dire quoi ?

— Déjà le remercier pour son bouquet et je pense aussi que tu devrais lui laisser une chance. Si tu ne le fais pas, c’est moi qui le ferai à ta place. Allez, viens, il est temps qu’on parte pour le travail.

Pendant le trajet jusqu’au bar, je n’arrête pas de regarder derrière nous.

— Arrête, il n’y a personne. Ton ex est parti.

— Oui, mais Claude aussi connaissait notre adresse. C’est bizarre.

Après avoir essuyé mes larmes, nous nous changeons dans les vestiaires et commençons le boulot.

À ma pause de midi, je décide d’envoyer un message au fameux Claude.

« Bonjour, c’est Sabine. Je voulais juste

te remercier pour le bouquet que tu

m’as offert. J’aimerais savoir comment tu

as eu mon adresse ? »

Au moment où je remets mon portable dans mon casier, Marion me rejoint.

— Ah ! Tu es là.

— Oui, tu vas être contente, je viens d’envoyer un message à Claude. J’en ai profité pour lui demander comment il a eu notre adresse.

— Ça, c’est une bonne nouvelle. Mais il t’en aura fallu du temps.

— Je sais.

— En revanche, je suis venue te dire que ton ex est là. Comme il a demandé à boire, on ne peut pas le faire partir. Si tu veux, je peux dire au patron que tu te sens mal.

— Ce n’est pas la peine, ça ira.

— S’il tente quelque chose, tu me fais signe, me dit-elle alors qu’on arrive dans la salle.

— Je ne pense pas qu’il fasse quelque chose avec le monde qu’il y a.

Alors que l’après-midi est bien avancé, Lassana ne m’a toujours pas adressé la parole et vit sa vie comme si je n’existais pas. Soudain, j’aperçois un homme rentrer dans le bar. C’est Claude. Marion l’a aussi vu.

— Je te laisse aller le servir, me dit-elle alors qu’elle arrive au comptoir.

— Il s’est assis de ton côté.

— Eh bien, on fait un échange, tu ne perds rien. Au fait, ton ex est toujours là.

— Oui, je sais. Il prend son temps pour boire, on dirait.

— Tu vas voir, il va prendre ses jambes à son cou, je te le dis.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Tu vas voir.

Pendant qu’elle attend sa commande, je vais prendre celle de Claude.

— Bonjour, Sabine.

— Salut, Claude. Tu vas bien ? Je te sers quoi ?

— Je prendrais une pression. Est-ce que tu as bien reçu mon bouquet de fleurs ?

— Oui, je t’ai envoyé un texto. Tu ne l’as pas reçu ?

— Si, si. Je veux te rassurer tout de suite, je ne vous ai pas suivies hier. Je suis détective privé.

D’un coup, nous entendons des voix.

— Monsieur, vous devez partir pour laisser la table libre, dit Marion à Lassana.

— Je ne partirai pas d’ici.

— Écoutez, ne m’obligez pas à appeler mon patron.

— J’ai le droit d’être là.

Alors que je vais chercher les commandes d’un couple et de Claude, je l’aperçois se lever et aller vers Marion et Lassana.

— La dame vous a dit de partir.

— Je vais y aller, mais j’ai quelque chose à faire avant.

Lassana se dirige droit vers moi.

— Sache que je reviendrai tous les jours jusqu’à ce que tu acceptes de revenir avec moi.

— Je ne changerai pas d’avis.

Au moment où je vois sa main se lever, un bras s’interpose.

— Oh non ! Pas question.

— Je vois que tu as des anges gardiens, mais ils ne seront pas toujours là, m’avertit Lassana avant de partir.

— C’est une menace ?

— Prends-le comme tu veux.

Marion, qui a suivi toute la scène, arrive.

— Est-ce qu’il t’a fait mal ?

— Non, Claude est intervenu à temps.

Je me retourne vers lui.

— Je dois encore te remercier.

— Ce n’est pas la peine. Je vais y aller.

— Mais vous n’avez même pas eu votre pression.

Claude me tend un billet.

— Je ne peux pas accepter. Je ne vous ai même pas servi.

Notre patron arrive enfin.

— Les filles, que se passe-t-il ici ?

— Ce monsieur n’a pas eu sa consommation, mais il veut quand même payer. Il est intervenu pour sauver Sabine.

Le patron regarde Claude avec des yeux ronds.

— Comment ça, sauver Sabine ? De quoi vous me parlez, les filles ?

Claude range son argent et profite de la confusion du patron qui nous harcèle de questions pour partir.

— Les filles, vous auriez dû venir me voir pour me dire qu’il y avait un client louche.

— Je le connais, monsieur. C’est mon ex. Je vous promets qu’il ne va plus revenir.

— Bon, je passe l’éponge pour cette fois-là, mais je ne veux pas de problème dans mon établissement. Allez, au boulot !

Le soir, en reprenant mes affaires dans mon casier, je remarque une lumière rouge qui clignote. Je me saisis de mon portable puis vois le nom de Claude s’afficher.

« Bonjour, merci pour ton numéro. J’espère te revoir dans d’autres circonstances. Claude. »

À peine dehors, je montre le message à Marion. Elle se met à sauter partout comme si c’était elle qui l’avait reçu.

— Dis-lui que tu acceptes.

— Je te l’ai dit que je n’étais pas intéressée. Mais si tu veux, je peux lui passer ton numéro.

— Ce n’est pas moi qui l’intéresse, mais toi. Crois-moi, il n’a pas hésité à venir te sauver quand ton ex allait lever la main sur toi.

— Je ne suis pas prête pour coucher avec un homme, surtout avec un inconnu.

— Eh ! Je ne te dis pas de faire l’amour avec lui, même si je pense qu’il sait y faire avec les femmes. Tu peux juste le voir pour parler, te balader.

— Je vais réfléchir.

— C’est déjà ça. Je n’ai pas oublié que tu m’as promis de me raconter ton histoire.

— Moi qui pensais que tu avais oublié, je me trompais. Je le ferai, mais pas ici.

— Alors, rentrons chez nous.

 

 

Chapitre n° 4

Mon histoire avec Lassana

 

Marion et moi sommes arrivées à notre appartement. Je fais tout pour retarder le moment où je vais devoir lui parler, mais elle ne me laisse pas le choix.

— Sabine !

— On ne peut pas remettre cette conversation à plus tard ?

— Non.

Je me laisse tomber sur le fauteuil.

— Est-ce que tu as quelque chose de fort ?

— Tu veux te soûler ?

— Non, mais on va en avoir besoin.

— C’est aussi horrible que ça ?

— Tu en jugeras par toi-même.

Marion va chercher deux verres avec une bouteille de vodka. Elle s’assoit en face de moi.

— Pour que tu comprennes tout, je dois t’avouer une chose que je ne t’ai pas dite quand on s’est connues.

— Je t’écoute.

— Mes parents sont millionnaires. Ils possèdent un hôtel à Paris. C’est le genre de lieu luxueux pour les célébrités qui viennent en vacances ou organisent des événements.

— Attends. Pourquoi tu as accepté de vivre dans cet appartement et de prendre un boulot de serveuse alors si tu es riche ?

— Parce que je veux vivre comme tout le monde. Ça n’a jamais plu à mes parents. Pour eux, ma vie est toute tracée. Quand ils prendront leur retraite, je dois reprendre l’hôtel, mais mon rêve c’est d’être comédienne.

— Je ne m’attendais pas à ça. Qu’est-ce que Lassana vient faire dans cette histoire ?

— Je l’ai connu il y a cinq mois. Il était en vacances dans l’hôtel. J’ai eu tout de suite un coup de foudre pour lui. Après cette semaine-là, on s’est vus plusieurs fois. Un mois après notre rencontre, il a demandé ma main à mes parents qui ont accepté immédiatement.

— C’est un peu vieux jeu, non ? Après tout, tu es majeure. Lassana n’a pas à demander à qui que ce soit.

— Non. Lassana vient d’une famille haute placée en Tunisie. C’est classique dans ces familles. On respecte les traditions. Mais ce n’est pas ça le problème. Pour moi, c’était trop tôt. Je me suis dit que le mariage aurait lieu dans un an, mais mes parents ont décidé de le préparer en trois mois. Pendant ce laps de temps, je n’ai pas vu souvent Lassana. Il faisait des allers-retours entre la France et la Tunisie. Pour tout le monde, c’était logique qu’il aille voir sa famille. Quelques jours avant le mariage, Lassana est revenu après une absence de quinze jours. Tout était prêt.

— Tu n’avais pas d’amis à ce moment-là ?

— Si, plein, mais ils ne m’écoutaient pas. J’ai eu beau leur dire que c’était trop rapide, mais vu que la plupart sont déjà mariés, ils pensaient que je stressais.

— Est-ce que Lassana sait que tu es vierge ?

— Oui. Il trouvait ça génial d’être le premier.

— Rassure-moi, vous avez quand même fait certaines choses ?

— Je l’ai embrassé, mais à chaque fois qu’il voulait aller plus loin, je le repoussais.

— Mais tu l’aimais ?

— Bien sûr.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé pour que le mariage n’ait pas lieu, alors ?

Je lui raconte la venue de Mariama.

— J’étais en train de me préparer puis une femme est entrée dans la pièce. Tout le monde est parti. Elle s’appelle Mariama Abara. Elle m’a avoué être la compagne de Lassana depuis deux ans, puis tout ce qu’il voulait, c’était ses papiers français et la faire venir en France.

— C’est peut-être faux.

— C’est ce que j’ai pensé, mais elle m’a montré une photo d’eux. Crois-moi, Lassana portait le même costume en revenant en France. Sur la photo, ils s’embrassaient.

— Je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’elle gagne en te le disant ?

— Rien, elle m’a dit que la balle était dans mon camp. Comme tu peux voir, j’ai décidé de ne pas me marier.

— Ça, je l’avais compris. Comment tes parents ont réagi quand tu leur as dit que tu annulais le mariage ?

— Je ne leur ai rien dit, du moins, pas le jour même. Il m’a fallu quelques jours pour leur téléphoner et m’expliquer. Leur réaction n’est pas celle que je pensais. Ils veulent que je rentre et que je me marie avec Lassana.

— Ils sont cons, désolée.

— Pas de souci.

— Est-ce qu’ils savent que tu es encore vierge ?

— Bien sûr. Pour eux, je dois le rester jusqu’à ma nuit de noces.

— Donc, ce n’est pas par choix que tu ne fais rien avec les hommes.

— Je ne sais pas si c’est ça, mais je veux être sûre de moi avant et ne pas le regretter après.

— Je comprends mieux maintenant ta réaction en voyant ton ex.

— Mes parents lui ont demandé de me ramener à Paris.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Rien, je lui ai dit que je ne rentrais pas avec lui. Je ne suis pas prête à leur pardonner.

— C’est compréhensible.

— Marion, je ne veux pas que tout le monde sache que je suis riche.

— Tu peux compter sur moi. Je ne le dirai à personne.

— Merci.

Marion nous sert la vodka.

— Tiens, me dit-elle en me tendant un verre. Tu avais raison, j’ai besoin d’alcool fort.

— Marion, est-ce que c’est pour cette raison que tu refuses de voir ce Claude ?

— Quelle raison ?

— Le fait que tu sois riche et que lui non. Et aussi que tu n’as jamais couché avec un homme.

— Je ne sais pas trop. Peut-être qu’au fond de moi, j’ai envie de faire plaisir à mes parents et d’attendre la nuit de noces.

— Je vais te dire une chose. Ce n’est pas à tes parents de choisir avec qui tu vas passer ta vie et encore moins avec qui tu vas coucher. On n’a qu’une seule vie. Dis-moi la vérité, est-ce que Claude te plaît ?

— J’avoue que je le trouve sexy. C’est un garçon drôle et sympathique.

— Eh bien, fonce !

— Mais s’il veut simplement faire l’amour avec moi ?

— Je ne pense pas, mais si ça peut te rassurer, explique-lui que tu n’es pas prête pour ça et tu verras sa réaction. J’ai encore mieux, envoie-lui un message maintenant et dis-lui que tu veux bien le voir, mais juste pour vous balader. Si ça peut te rassurer, je peux très bien venir. Ou alors, dis-lui que si c’est pour coucher avec toi, c’est non. Soit il te répond que ce n’est pas ça, ou bien il ne te répond pas et tu seras fixée.

— Tu crois ?

— Oui, dit-elle en me tendant mon portable.

J’hésite, puis je finis par écrire un message.

« Bonsoir, Claude. Ça serait avec plaisir.

Mais pour qu’il n’y ait pas de malentendus

entre nous, j’accepte de te voir seulement

si ce n’est pas pour me mettre dans ton lit. »

Et pour dédramatiser le texto, j’ajoute un smiley clin d’œil !

— Je n’aurais pas dit autre chose, m’avoue Marion.

Mon portable émet un bip après quelques secondes à peine.

« Bonsoir. Je te rassure tout de suite. Ce n’est pas dans mes habitudes de voir une femme et de la mettre dans mon lit. On peut très bien aller se balader quelque part. Si ça peut te rassurer, tu peux venir accompagnée par ton amie. Ça ne me dérange pas. »

— Voilà tu as ta réponse.

— Mais s’il a dit ça juste pour que j’accepte de le revoir ?

— Sabine, il propose même que je vienne avec vous. Si vraiment, tu as peur, je viens avec toi. Je resterai jusqu’à ce que tu te sentes à l’aise avec lui. Est-ce que ça te va ?

J’acquiesce avec un demi-sourire.

— Bien, envoie-lui ta réponse. Donne-lui rendez-vous au vallon du Stang Alar.

— Où c’est ?

— Je te montrerai le chemin.

« On peut se voir au Stang Alar demain à

14 heures. Je serai avec Marion. »

Je reçois sa réponse assez vite.

« C’est noté. Il n’y a aucun souci. À demain, Sabine. »

— Voilà, c’est fait. Contente ?

— Je le serai quand je te laisserai seule avec lui.

— Tu n’as pas intérêt à me lâcher.

— Crois-moi, c’est même toi qui vas me demander de partir !

Alors que nous allons dans nos chambres, Marion me dit doucement :

— Merci de m’avoir raconté ton histoire. Je sais que tu l’as fait, car je t’ai quand même forcée.

— J’aurai fini par t’en parler et ça m’a fait du bien, finalement.

— Je sais. À demain.

— À demain. Dors bien.

— Toi aussi, rêve de Claude !

— Je ne pense pas que je vais rêver de lui. J’ai d’autres soucis en tête.

 

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Un coeur dans les dunes

Au lecteur

Jusqu’à maintenant, mes romances contemporaines trouvaient leur place dans des lieux connus, mais avec cette histoire, j’ai souhaité laisser plus de place à mon imagination. Alors j’ai créé le Kandjar, cette principauté qui se trouve au cœur de la péninsule arabique, mais qui n’existe pas. Le lieu auquel je pensais, et qui occupe une grande place dans mon récit, je ne suis pas arrivée à trouver quelque chose qui y ressemblait précisément. Donc, comme en tant qu’autrice je peux faire ce que je veux, et bien voilà, il a pris vie. J’espère qu’il vous fera autant rêver que moi !

 

 

 

Chapitre 1

Avec soulagement, ils s’assoient sur le premier lit, après avoir déposé les bagages à l’entrée de la chambre d’hôtel.

— Bien, nous y sommes ! s’écrie Ahmed d’un ton décidé. Je ne peux plus reculer.

— Mais, dans l’immédiat, on va se détendre un brin. Car honnêtement, entre le vol de six heures et tout le reste, je suis épuisée. De toute façon, il est trop tard pour aller voir quoi que ce soit, déclare Aurore d’une voix où la fatigue perce.

— Je te laisse tranquille quelque temps. Je descends me renseigner à l’accueil dans le but de savoir si je peux réserver un taxi pour que nous nous rendions à l’orphelinat ou, du moins, pour m’informer de là où il se situe, ainsi que le consulat.

Aurore se met debout et va s’allonger sur l’autre lit jumeau, le plus proche de la baie vitrée, puis affirme, adossée aux moelleux oreillers recouverts de coton émeraude.

— Je ne bouge pas de ce lit !

— Et je verrai aussi s’il est possible de dîner dans la chambre. On plongera dans l’arène demain ! ajoute-t-il en lui adressant un large sourire affectueux en se levant à son tour de la couche.

Puis il se dirige vers la porte et sort. Aurore pousse un soupir. Oui, ils sont bien là. Cela fait deux ans qu’Ahmed a émis le souhait d’en savoir davantage sur ses origines. Deux années de recherches. Et ils se trouvent maintenant tous les deux au Kandjar, un petit état au cœur des sables. Un petit état où Ahmed est né il y a vingt-huit ans…

Ils avaient prévu d’y séjourner deux semaines pour tenter d’en apprendre plus. Ou, à défaut, en découvrir plus sur ce pays dirigé par un prince, en plein développement, possédant quelques puits de pétrole, mais avec une économie encore très traditionnelle, dont Aurore n’avait jamais entendu parler avant qu’ils n’effectuent ces recherches. Elle clôt ses paupières. En tout cas, ce qu’elle a déjà pu voir de la capitale lui donne envie d’en apercevoir davantage. Ils ne sont pas là pour faire du tourisme, pourtant ils vont tout faire pour en profiter.

Ce pays semble très beau, ayant conservé son caractère assez traditionnel. L’aéroport est situé à l’extérieur et au cours du trajet vers l’hôtel, elle a d’abord vu la nouvelle ville avec ses routes larges, bordées de trottoirs et d’immeubles modernes, certains en cours de construction, dont elle a pu également remarquer que leurs hauteurs demeuraient assez limitées, où le béton et le verre dominent, cependant les rondeurs et la blancheur des façades leur octroient une certaine typicité. Mais le passage est plutôt brutal avec la vieille ville qu’elle a pue observer sur les photos. Une vieille ville pleine de charme avec quelques îlots de fraîcheur avec des fleurs et quelques arbustes, sans compter les petits jardins clos appartenant aux maisons. Et il y a le désert qui ceint la capitale. Des dunes à l’infini qu’elle a envie de parcourir, même si elle ne sait pas s’ils en auront l’occasion.

Sans s’en rendre compte, elle s’assoupit.

C’est son frère qui la réveille en entrant dans la chambre sans prévenir, suivi d’un homme vêtu d’une gandoura blanche qui porte un plateau qu’il met sur un bureau qui se trouve dans un coin de la pièce.

Ahmed le remercie en arabe, et l’homme sort avec une inclination de la tête.

— Alors sœurette, tu as pu te relaxer ? s’enquiert-il, une étincelle malicieuse dans ses prunelles sombres.

— Un peu. C’est le repas ? demande-t-elle en désignant le plateau de la main, tout en se frottant les paupières, encore ensommeillée.

— Oui, il est froid, mais je te connais suffisamment pour savoir que cela ne te posera aucun problème, du moment que tu manges ! Et puis, avec un délai si bref, je n’ai pas réussi à obtenir autre chose. Je n’ai pas souhaité déranger trop non plus, alors que nous venons juste d’arriver. Ainsi, nous pourrons être un peu tranquilles et prendre du repos pour la suite. J’ai envie de contempler la vue sur la ville que l’on a du balcon.

— Bonne idée !

Elle se lève et l’aide à disposer les plats sur la petite table installée sur le balcon. À cette heure, la touffeur ambiante a laissé la place à la fraîcheur, et elle va passer une veste légère. Puis ils s’assoient sur des chaises en bois clair pour déguster du taboulé, du rôti de bœuf froid accompagné d’une garniture de légumes croquants. Le dessert consiste en une crème à la vanille très onctueuse. Le tout est arrosé d’une boisson qui ressemble à de la citronnade et de thé à la menthe. Tous deux savourent avec plaisir ce repas et surtout la vue. L’hôtel a été bâti dans le quartier le plus ancien de la cité, sur une des collines. Devant eux, il y a les toits blancs des maisons et surtout, à l’horizon, se dessine le désert, qui semble infini. La nouvelle ville est sur le côté et ses immeubles ne dissimulent donc rien du panorama.

— Si seulement on avait le temps d’y faire un tour ! s’exclame Aurore, enchantée par ce qu’elle aperçoit.

— On verra si c’est possible. J’aimerai bien moi aussi, soupire-t-il. Déjà, être là est énorme pour moi ! ajoute-t-il.

— Tu as eu les réponses que tu voulais à l’accueil ?

— Oui, nous nous rendrons à l’orphelinat demain matin. On peut y aller à pied, parce qu’il se situe à quelques rues d’ici. Tu viens toujours avec moi ?

— Je t’ai assuré depuis le début que j’étais avec toi, et je ne changerai pas d’avis.

— Tu m’aides à débarrasser ? Pour le plateau, Aram, le jeune homme qui l’a apporté, m’a dit que nous avions juste à le placer dans le couloir. Il serait récupéré par un des membres du personnel.

— D’accord.

Après avoir déposé le plateau devant la porte, il revient la retrouver sur le balcon. À côté d’elle, il observe les lumières qui naissent progressivement dans les demeures, tels des petits lumignons au sein des fenêtres étroites, l’obscurité gagnant peu à peu le ciel.

— Dire que c’est mon pays ! murmure-t-il avec une note d’affliction dans la voix.

Aurore appuie sa tête contre son épaule, puis entoure sa taille de son bras :

— C’est très différent de la maison, surtout en ce début de printemps. Néanmoins, cela semble tout autant beau. Le désert a un charme singulier, à la fois attirant et dangereux.

— Plutôt !

— Je suis certaine que papa et maman auraient adoré être là avec nous.

Il serre sa sœur contre lui :

— Je le pense aussi !

Après un moment passé ainsi, il déclare :

— Bon, je vais me préparer pour la nuit, après je téléphonerai à Luna pour la tenir au courant. Je lui ai juste envoyé un SMS pour la rassurer sur le fait que nous étions bien arrivés. Si seulement elle avait pu nous accompagner !

— Elle doit venir la semaine prochaine, c’est déjà cela ! objecte sa sœur.

— Oui, mais mon amoureuse me manque…

Il entre dans la chambre, alors qu’elle passe encore un peu de temps à contempler le panorama tellement dépaysant qui se trouve devant elle et qui ressemble à cet orient que l’on imagine. Des odeurs, un paysage… Elle ne peut nier qu’elle se sent bien céans. Puis elle pénètre à son tour dans la pièce et ferme la baie vitrée. À Bahar, la capitale, ils ont repéré peu d’hôtels, ce petit état se lançant depuis peu dans le tourisme. De prime abord, l’hôtel Les dunes était assez cher pour eux, mais comme ils pensaient y rester au moins deux semaines, et même si entre le vol en avion et le logement, ils ont dû piocher dans leurs économies ils ont préféré opter pour quelque chose de confortable, où ils pourraient prendre leurs repas. Ils ont réservé une chambre double qui se révèle assez spacieuse, dans les tons vert d’eau et gris, meublée sobrement. Il y a un bureau dans un coin avec une chaise en bois clair, ainsi qu’une banquette pour deux personnes, face à une télévision. Une grande penderie est encastrée dans le mur où elle prend le temps de ranger leurs affaires sur les étagères et les cintres.

Tandis qu’elle achève sa tâche, Ahmed sort de la salle de bains, simplement vêtu d’un des peignoirs blancs de l’hôtel.

— Tu veux te doucher ? Cela fait un bien fou après une journée pareille.

— J’arrive !

Elle attrape son vêtement de nuit et pénètre dans la salle de bain à son tour, pendant que son frère s’assoit sur son lit et commence à pianoter sur son portable. Quand elle ferme la porte, elle l’entend saluer Luna, sa compagne. Elle se déshabille et entre dans la douche, où le jet d’eau lui procure une chaleur bienfaisante, surtout après un si long voyage, son premier en avion d’ailleurs. Après avoir passé sa nuisette, elle le rejoint dans la chambre, tandis qu’il raccroche.

— Tout va bien ?

— Oui, Luna est fatiguée, mais cela va.

Elle part s’asseoir dans le lit après avoir saisi son ordinateur :

— Bien, je vais travailler un peu avant de dormir, cela ne t’ennuie pas ?

— Non, je vais faire de même.

Et il s’installe également tranquillement sur sa couche, puis il l’interpelle :

— Aurore ?

— Oui.

— Merci d’être là avec moi.

— T’es mon grand frère préféré, c’est normal ! s’écrie-t-elle avec un sourire mutin.

Il secoue la tête :

— Parce que tu as d’autres frères !

— Idiot !

Il lui fait un clin d’œil. Oui, c’est son grand frère, son grand frère adoptif, mais envers lequel elle est très attachée. Depuis la mort de leurs parents, cette affection n’a fait que croître. Et là, elle l’a accompagné dans ce voyage en quête de ses origines. Il a toujours été présent pour elle et elle fait de même pour lui. Elle pousse un soupir, puis la lassitude étant trop forte, elle referme son ordinateur.

— Je vais dormir !

— Je ne vais pas tarder moi aussi.

Elle pose son ordinateur sur la table de chevet, éteint la petite lampe, puis s’enfonce sous les draps qui embaument la lavande.

— Bonne nuit, Ahmed !

— Bonne nuit, Aurore !

Elle ferme les yeux et sent peu à peu le sommeil la gagner. Cependant, elle songe à ce pressentiment qu’elle a eu après qu’ils ont décidé d’effectuer ce voyage. Le résultat ne sera peut-être pas celui escompté. Il risque même bouleverser leurs vies. Elle n’en a rien dit à son frère, car elle redoute les répercussions sur lui, sur eux deux.

 

Chapitre 2

Au matin, c’est un appel qui la sort du sommeil :

— Aurore ?

— Mnf…

Un léger rire se fait entendre :

— Je sais. Tu as horreur que l’on te réveille brutalement. Mais nous avons une journée chargée, et nous devons aller prendre le petit déjeuner.

Elle s’assoit et dévisage son frère, qui l’observe un tantinet espiègle.

— Bonjour sœurette !

— Bonjour, rétorque-t-elle d’un ton assez agacé en le voyant déjà vêtu de pied en cap, repoussant une mèche blonde tombée sur sa figure.

— Allez, prépare-toi.

En rechignant, elle sort du lit, puis se dirige vers la salle de bains après avoir attrapé dans l’armoire un pantalon ample bleu marine et une tunique manches courtes à petites fleurs rouges sur fond crème. Bien qu’elle se sente encore assez lasse, elle agit avec diligence, préférant conserver ses longs cheveux blonds sur les épaules après les avoir brossés, et le retrouve vite sur le balcon où il prend le temps de regarder la vue.

Quand il la voit arriver, il s’enquiert :

— Tu es prête ?

— Oui. De plus, je commence à avoir faim !

Elle le suit à la porte, non sans oublier d’attraper la chemise contenant les documents concernant Ahmed. Après avoir fermé le battant, ils s’élancent dans le couloir aux murs gris perle et au sol recouvert d’une moquette chocolat qu’ils traversent sur toute la longueur avant de parvenir à un escalier en bois clair qu’ils descendent pour gagner le vestibule. Après l’atmosphère feutrée du couloir, ici c’est très différent. La luminosité est importante, grâce au haut plafond en verre en forme de coupole. Des carreaux en marbre beige strié de rose et de gris pavent cette immense pièce. Autour des piliers en pierre sont placés des fauteuils en cuir de couleur marron glacé qui invitent au repos. Alors qu’Ahmed se dirige vers le long comptoir en bois foncé derrière lequel se trouve l’accueil, elle avance vers la salle de restaurant.

Soudain, elle sent un choc dans son dos. Il s’en faut de peu que la chemise lui tombe des mains. Sans crier gare, une main surgit et s’en saisit, tandis qu’une autre lui attrape le bras pour l’empêcher de chuter.

— Oh ! s’écrie-t-elle, surprise.

Elle se retourne pour remercier la personne qui lui a porté secours. Et là, elle se pétrifie. Les prunelles qu’elle croise sont dorées, très singulières. Et l’homme est de grande taille, le teint mat, d’une beauté statuaire, la chevelure épaisse et courte, couleur aile de corbeau. Il esquisse un large sourire qui fait battre son cœur tant il le rend encore plus séduisant, et lui tend la chemise sans un mot. Manifestement, l’expression que la jeune femme affiche l’amuse.

Elle récupère les documents et déclare, troublée par cet homme, et également par quelque chose en lui qui lui semble très familier, et sur lequel elle n’arrive pas à mettre le doigt :

— Je vous remercie de m’avoir empêchée de tomber.

Face à sa mine interrogative, elle redit la même chose, mais en anglais cette fois-ci, sa langue maternelle étant venue naturellement. Cependant, il n’émet aucun commentaire et se contente de s’incliner devant elle, puis sa haute silhouette habillée d’un polo bleu marine et d’un jean stone de marque très connue s’éloigne avec assurance dans le vestibule. Visiblement, il connaît bien les lieux.

— Sœurette, ça va ? s’enquiert Ahmed avec inquiétude, qui vient de la rejoindre.

Son cœur bat encore très vite, preuve que cette rencontre continue à l’affecter, néanmoins elle rétorque de manière laconique :

— Oui.

— Je te sens émue, insiste-t-il.

Il suit son regard et sur ses lèvres se dessine un large sourire, alors que dans le fond du long vestibule l’élégante silhouette de l’inconnu bifurque.

— Bel homme ! s’écrie-t-il.

— Ça va !

— Non, mais pour une fois que je te vois réagir ainsi face à un homme, je ne vais pas bouder mon plaisir !

Connaissant son frère, elle n’a pas fini d’en attendre des vertes et des pas mûres !

— Nous ne sommes pas venus ici pour cela ! rappelle-t-elle pour calmer le jeu.

— Je sais. Allez, allons manger. Tu auras peut-être l’occasion de le revoir ! conclut-il avec un clin d’œil taquin.

Elle se contient de riposter et se cantonne à entrer avant lui dans la vaste salle à manger. Cette pièce est décorée à l’occidentale, et pour le petit déjeuner, c’est un buffet qui est disposé au centre qui permet de prendre la nourriture. C’est très varié : confitures, miel, pains divers, fruits, jus de fruits, lait, thé, café ou des mets plus orientaux qu’elle ne connaît pas. Elle préfère opter pour un thé avec des tartines au miel, avec un jus d’ananas.

Ils s’attablent devant une des larges fenêtres qui donnent sur un jardin assez foisonnant, avec des palmiers, des rosiers, un olivier et d’autres arbustes qui en ce mois d’avril ne sont pas encore en fleurs. Une fois ce repas achevé, ils partent dans les rues en direction de l’orphelinat. Ahmed a demandé une carte de la ville sur laquelle la jeune femme de l’accueil lui a tracé l’itinéraire.

Durant leur déambulation, ils profitent de l’ambiance des ruelles étroites et fraîches. Les portes en bois sont assez uniformes, peintes dans des tons qui rappellent la couleur du sable, et la blancheur des murs permet de repousser la chaleur. Chaque maison semble construite sur un schéma similaire, avec souvent qu’un unique étage. De temps à autre, ils aperçoivent une cour ou un petit jardin à la faveur d’un battant ouvert. L’orphelinat se situe dans un vieux bâtiment construit en briques crues recouvertes d’une chaux à la blancheur un peu passée ceint d’un mur assez haut, fissuré à certains endroits. Le portail en fer est poussé sans difficulté.

Après avoir parlé à une personne qui semble être la concierge des lieux, ils patientent dans la cour, le temps que cette femme aille cherche la directrice. Cette dernière, vêtue d’un caftan sombre, les rejoint vite pour leur signifier qu’elle peut les recevoir. Lorsqu’ils pénètrent dans le bâtiment, après avoir franchi un haut battant en bois épais, la fraîcheur les saisit. C’est une dame d’un certain âge et son anglais est assez sommaire. Par chance, Ahmed a appris l’arabe, leurs parents pensant que pour lui se serait un moyen de se rapprocher de ses origines, et il peut donc converser avec elle. Ahmed en rapporte parfois la teneur à Aurore. Cependant, quand il s’agit d’aller voir les documents, la femme insiste sur le fait que seul Ahmed peut entrer dans le bureau. D’une inclination de la tête, Aurore fait comprendre à son frère que cela lui importe peu, et elle s’assoit sur une des vieilles chaises bancales qui se trouvent dans le couloir aux murs qui ont dû être gris, mais dont la peinture s’écaille à beaucoup d’endroits, au sol dallé de carreaux ocre.

La porte derrière laquelle a disparu Ahmed est située au fond du couloir. Grise, épaisse, sinistre. La jeune femme la fixe un instant. Puis, elle ne sait pour quelle raison, il lui vient à l’esprit qu’il manque quelque chose. Certes, cet endroit a besoin de rénovation, toutefois il est très propre, le sol est manifestement balayé souvent. Pourtant, il y a un truc qui cloche pour elle. Alors qu’elle attend son frère, elle trouve ce qu’il manque au bout de quelque temps.

Elle est dans un orphelinat et c’est le silence qui l’entoure. Pas de cris d’enfants, pas de rires, pas de galopades. Où sont passés les enfants ? Ce bâtiment lui semble froid, austère, autant que la directrice qui les a reçus. La jeune femme prête l’oreille pour essayer d’entendre quelque chose et distingue à un moment quelques paroles, mais sinon tout est vraiment trop calme pour elle.

De surcroît, ce lieu manque de couleurs, de gaieté, de bruit…

Et cela lui fait froid dans le dos. Dire qu’Ahmed a passé ces deux premières années ici !

Elle secoue la tête pour éloigner ces pensées sinistres, puis attrape son portable pour aller faire un tour sur sa messagerie. Sur sa boîte mail professionnelle, trois nouveaux manuscrits sont arrivés. Décidément, le dernier appel à texte a très bien fonctionné ! Maintenant, il ne reste plus qu’à espérer qu’il y aurait des pépites parmi ces textes.

Tandis qu’elle commence à se plonger dans la lecture de l’un, la porte s’ouvre. Elle se met immédiatement debout pour observer son frère. Ce dernier salue la femme qui rentre vite dans le bureau, sans un regard vers Aurore. Une rencontre assurément glaciale qui se reflète dans l’expression d’Ahmed.

— Alors ? s’enquiert-elle dans un murmure.

— On en parlera à l’hôtel.

Le ton est tel qu’elle opine du chef et lui fait un petit sourire timide. Elle connaît Ahmed et s’il lui répond ainsi, c’est que la situation est compliquée ou que ce qu’il a appris ne lui convient pas.

Ils effectuent donc le trajet en sens inverse en direction de l’hôtel. En silence et nettement plus vite qu’à l’allée.

Arrivée dans le vestibule, elle pose sa main sur son bras :

— Écoute, tu n’as qu’à te rendre dans la chambre. De mon côté, je vais voir si l’on peut nous apporter de quoi boire. Nous en avons besoin l’un et l’autre.

— Il serait possible d’avoir un verre d’alcool ?

— Ahmed !

— Je te l’accorde, c’est un peu tôt. Donc ce sera un café très fort pour moi.

— Je m’en occupe !

Alors qu’il entreprend la montée des marches de l’escalier qui conduit à l’étage, elle se dirige vers l’accueil. Parvenue là, elle marque un temps d’arrêt, sidérée face à la personne qui se trouve derrière.

Que fait-il ici ?

L’homme au regard doré lui fait un grand sourire et incline lentement la tête. Et lorsqu’il lui adresse la parole, elle éprouve des difficultés à ne pas montrer sa stupéfaction :

— Bonjour, Tarek Al Qalea. Que puis-je pour vous ?

Son intonation est clairement amusée, et son français très compréhensible, avec juste une pincée d’accent. Dans ces conditions, elle prend sur elle et se lance :

— Bonjour, je souhaite savoir s’il est possible en journée de boire quelque chose dans ma chambre ?

— Bien sûr. Que désirez-vous ?

— Un café très fort et un verre de jus d’orange.

Il s’incline de nouveau, puis désigne un jeune homme qu’il vient d’appeler d’un signe de la main :

— Mounir va vous apporter cela. Quel est votre numéro de chambre ?

— 24.

Il jette un rapide coup d’œil à un document, puis confirme :

— Bien, madame Deslandes, cela va être fait très vite.

— Merci.

Elle commence à opérer un demi-tour lorsqu’elle entend :

— J’espère que vous n’avez rien eu tout à l’heure ? Vous auriez pu vous faire mal.

Agacée par le ton de voix railleur qu’il emploie, elle se cantonne à rétorquer :

— Tout va bien, merci.

Et elle n’attend pas davantage pour monter à l’étage, alors que dans son dos il lui semble entendre un éclat de rire étouffé. Quand qu’elle arrive à l’étage, elle se sent vraiment troublée. Cet homme a un tel regard et un tel charme ! Et il parle français. Bon sang ! Il parle même très bien français. Elle a franchement dû avoir l’air d’une idiote !

Elle respire un grand coup. Il faut qu’elle se reprenne. Malgré cela, dans l’immédiat, elle est avant tout ici pour Ahmed, et vu son attitude de tout à l’heure, il va avoir besoin d’elle, de son soutien, de son affection.

Cette pensée à l’esprit, elle parcourt le couloir très rapidement pour entrer dans la chambre et trouver Ahmed étendu sur le lit, ce qui ne lui ressemble absolument pas.

Elle prend place à côté de lui :

— Le café va bientôt arriver.

Il se redresse et s’assoit, puis sans tergiverser davantage lui assène :

— La femme m’a déclaré avec aplomb qu’elle n’avait pas le dossier me concernant.

— Pardon ?

Il secoue la tête, pousse un soupir, puis il poursuit d’un ton où une note de colère perce :

— Elle a ajouté qu’ils ont effectivement une trace de mon passage à l’orphelinat qui correspond à ma date de naissance et qui montre que j’ai bien vécu ici jusqu’à mes deux ans. Pourtant, ce dossier où est noté le nom de ma mère, elle n’est pas parvenue à mettre la main dessus. Alors que pour cette même année, elle possède celui des deux autres bébés filles. Mais moi, rien. Elle n’a aucune explication. Et n’a pas cherché à se renseigner plus.

Quand Ahmed lui rapporte la conversation, elle ne sait pas quoi lui dire, et encore plus par rapport à l’attitude de la directrice qui n’a montré aucune compassion envers lui.

Le constat était amer : ils connaissent ses origines, ils sont informés qu’il a passé ses premières années en ce lieu. Cependant, pour le reste, rien.

À ce moment-là, on toque à la porte, et la jeune femme va ouvrir pour laisser entrer Mounir avec le plateau qu’il va poser sur le petit bureau. Elle le raccompagne en le remerciant, puis apporte la tasse de café à son frère qu’il sirote sans attendre. Elle fait de même avec le verre de jus de fruits bien frais, assise de nouveau à côté de lui sur le lit. Au bout de quelque temps, elle lui rappelle :

— Écoute, il nous reste la solution du consulat pour peut-être en apprendre davantage.

Il pose la tasse de café sur la table de chevet avant de lui répondre :

— Oui, je téléphonerai demain pour en savoir plus.

Elle arque un sourcil et lui enjoint avec un sourire, après un temps de réflexion :

— À mon avis, je pense qu’il est préférable d’y aller en personne avec ton dossier. On verra bien ensuite.

— Tu as sans doute raison, reconnaît-il en haussant les épaules. Franchement, je ne m’attendais pas à être reçu de cette manière. J’imaginais que je trouverais des solutions plus vite. Il va forcément falloir rester plus longtemps. Du moins pour moi, parce que tu as le salon à faire.

Il pousse un soupir, puis se lève, l’air nettement moins abattu :

— Bien, comme je ne suis pas du genre à me plaindre pour un rien, nous allons d’abord descendre déjeuner, ensuite nous irons profiter de la piscine, et enfin nous ferons un tour en ville, visiter le souk par exemple. On va se changer les idées. Demain matin, nous nous rendrons au consulat. Et puis, si je ne parviens pas à en savoir davantage, je découvrirai quand même mon pays d’origine. Tu es d’accord ?

— À cent pour cent !

— Hauts les cœurs ! Mais en attendant, je vais prévenir Luna de tout cela.

— Je vais travailler un peu sur le balcon afin que tu sois tranquille.

Elle saisit son ordinateur et sort, alors qu’il commence à faire le numéro. Elle referme la porte de la baie vitrée pour laisser à son frère un peu d’intimité. Cependant, assise à la petite table en bois, elle ne réussit pas à se mettre au travail.

Une voix la hante, des prunelles dorées singulières également.

Cet homme travaille dans cet hôtel. Tarek…

Toutefois, elle n’est pas venue ici pour ce type de chose, et elle n’en parlera pas à son frère. Depuis que ce dernier a rencontré sa moitié, il est obnubilé par le fait que cela lui arrive aussi. De surcroît, vu sa réaction de ce matin, ce ne serait pas une bonne idée, car elle n’a pas fini d’en entendre sur ce sujet !

— Tout va bien, Aurore ?

Elle sursaute. Plongée dans ses pensées, elle n’a pas entendu la porte s’ouvrir.

— Oui, ça va, mais manifestement notre séjour ici va nous apporter plus d’imprévus, d’incertitudes que nous l’envisagions !

— Plutôt ! Bien, on descend manger au restaurant. Et après, appliquons le programme prévu. D’ailleurs, on a tous les deux besoin de se changer les idées ! Même si nous ne sommes pas venus ici pour le loisir, prenons quand même cela comme des vacances !

Après un repas copieux constitué d’un couscous et d’une salade de fruits, ils profitent de la piscine. Puis ils terminent leur après-midi dans leur chambre en travaillant, remettant la visite de la ville à une autre fois, la chaleur étant assez difficile à supporter, même en cette période. Aurore corrige un roman qui doit paraître prochainement et Ahmed lit un ouvrage sur le Moyen-âge qu’il a apporté. Pour le repas du soir, ils le prennent sur le balcon comme le jour précédent.

— Cela fait longtemps que l’on ne s’est pas trouvés tous les deux seuls, fait remarquer au bout d’un moment Ahmed alors qu’ils se sont mis au lit après avoir regardé le soleil se coucher.

— Oui, depuis que tu n’es plus mon tuteur !

— Nous en avons traversé des choses ensemble !

Elle pousse un soupir :

— Tu sais, quand nous sommes allés à l’orphelinat, je n’ai pu m’empêcher de penser que tu avais eu de la chance d’être adopté par nos parents. Cet endroit m’a donné froid dans le dos tant il est accueillant…

— Ce lieu est sinistre, tu as raison. Et en effet, avec nos parents, je ne pouvais pas tomber mieux. Ils ne m’ont jamais mis de côté ni traité différemment même après ta naissance. Ils m’ont donné beaucoup d’amour et, grâce à eux, j’ai eu une belle enfance. Et dorénavant, je suis prêt à être père à mon tour. Sans compter que j’ai eu une adorable petite sœur toute blonde !

— C’est ça ! Et moi, un grand brun ténébreux comme frère !

Il émet un petit éclat de rire :

— Oui, j’ai eu de la chance. Et dans cette ville, si je ne trouve pas ce que je veux, eh bien, tant pis, j’aurais essayé et je pourrais dire ce que je sais à mon enfant. Peut-être que je reviendrai ici avec lui, ou elle. Bien, dormons. Demain sera un autre jour.

Aurore étouffe un bâillement :

— Je commence à me sentir fatiguée de toute façon.

— Bonne nuit, sœurette.

— Bonne nuit, grand frère.

Elle rabat le drap sur elle et ne tarde pas à s’assoupir. Cependant, avant de plonger dans les bras de Morphée, elle ne peut s’empêcher de songer à un homme, et plus particulièrement à des prunelles couleur de miel.

 

Chapitre 3

Après un petit déjeuner vite avalé au restaurant de l’hôtel, ils partent en direction du consulat. Ce dernier a son siège dans une villa ancienne, où le blanc domine, mais à la différence de l’orphelinat, c’est un blanc éclatant, ceinte par un haut mur et un portail en bois fermé. De là où ils se trouvent, il leur est possible de voir que la demeure est assez vaste, entourée par un jardin. Ils sonnent à un interphone, un peu fébriles. Aurore a le sentiment qu’il va découler de cette visite quelque chose de plus important que lors de celle de l’orphelinat, mais elle ne sait qu’en penser. Enfin, au bout d’un temps trop long pour elle, une voix grave résonne.

— Bonjour. Que souhaitez-vous ?

— Bonjour, nous sommes français, et nous aurions besoin de discuter avec le consul au sujet d’une adoption.

— Pouvez-vous présenter à la caméra votre carte d’identité ?

Ahmed se saisit de celle d’Aurore et les montre toutes les deux à la caméra.

Un bruit se fait entendre, et le portail en fer ouvragé s’écarte suffisamment pour qu’ils puissent pénétrer dans la cour. Une fois à l’intérieur, le portail se ferme aussitôt derrière eux et ils parcourent la grande cour circulaire recouverte de sable doré, au centre de laquelle est placée une fontaine où l’eau coule avec un joli son. Ils arrivent enfin jusqu’à un escalier qui s’étend sur tout le devant de la façade pour parvenir à une porte en bois qui s’ouvre devant un homme dans la quarantaine, aux tempes grisonnantes, de haute stature et vêtu d’un costume marine. Un sourire avenant, il les accueille, tendant la main à Ahmed, puis à Aurore, dans une poignée de main très franche :

— Je suis Luc d’Amaurie, le consul.

— Bonjour, Ahmed et Aurore Deslandes. Nous sommes désolés de venir sans avoir pris de rendez-vous, mais nous souhaitons vous solliciter pour un problème d’adoption et…

— Vous avez de la chance, j’ai un rendez-vous dans quarante-cinq minutes, je suis donc en mesure de vous recevoir. Venez avec moi.

Il croise à ce moment-là le regard surpris d’Aurore et lui demande sur-le-champ :

— Vous vous interrogez sur le manque de personnel ici, c’est cela ?

— Comment…

— Cela fait trois jours que c’est ainsi. Ma secrétaire et mon assistant, qui sont mariés, ont dû aller en France pour un baptême, par conséquent je suis un peu seul avec une autre secrétaire qui pour le moment est partie à la poste. Mon épouse, qui m’aide parfois, est à son travail et mes enfants à l’école, par conséquent c’est très calme. Sans compter que le Kandjar est un pays assez paisible.

Pendant cette discussion, ils ont traversé un couloir pour parvenir à un battant en bois qu’il pousse, puis il désigne deux sièges en cuir devant un bureau en bois orné de liserés d’or.

— Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer et de vous asseoir.

Il prend place dans un haut fauteuil en cuir noir, derrière le bureau, puis il s’enquiert :

— Vous êtes donc venu au Kandjar pour une adoption ?

— Oui, acquiesce Ahmed.

Le consul arque un sourcil interrogatif :

— Mais vous vous êtes déjà adressés à l’orphelinat pour cela ?

— Nous y sommes allés hier, lui apprend Ahmed sur le même ton grave.

L’homme ouvre les mains en signe de désœuvrement :

— Alors, pour quelle raison venir au consulat ?

— Eh bien, la situation est plus complexe qu’elle en a l’air, explique Ahmed. En fait…

Le consul le coupe :

— Je ne vois pas pourquoi. Enfin, il y a votre jeune âge. Je ne suis pas médecin, mais avant de vous tourner vers l’adoption, peut-être que la médecine…

Ahmed lève la main pour l’interrompre :

— Ce n’est pas cela le problème. Aurore est ma sœur, pas mon épouse. En fait, c’est moi qui ai été adopté ici il y a vingt-six ans. Deslandes est mon nom d’adoption.

Se passant les mains dans les cheveux, le consul étouffe un soupir de soulagement, avant de s’exclamer :

— Je comprends mieux ! Je suis désolé de cette méprise. Nous étions en plein malentendu.

Ahmed lance un regard à Aurore et esquisse un sourire :

— Ce n’est pas un souci. Nous avons malheureusement l’habitude. Et quand on nous voit côte à côte cela arrive souvent.

Le consul opine du chef :

— Bien, alors expliquez-moi tout.

— Voilà, je suis venu dans ce pays afin d’en savoir davantage sur mes parents. Je me suis donc rendu à l’orphelinat, et là j’ai été informé que mon dossier ne s’y trouvait plus. Étant donné que je suis dorénavant français, j’ai pensé que peut-être ici je découvrirais des éléments qui me permettraient d’en apprendre plus.

Puis le frère d’Aurore lui tend les documents qu’il a en sa possession :

— Voici les pièces que j’ai pu rassembler jusqu’à maintenant.

Le consul prend le temps d’observer chaque page, mais, à un moment, Aurore a l’impression qu’il s’attarde plus particulièrement sur un et que sa mine s’assombrit. Toutefois, cela demeure assez fugitif et elle doute d’elle sur le moment. Il effectue cette tâche dans un long silence qu’il brise finalement en demandant :

— Vous n’avez que cela ?

— Oui, affirme Ahmed.

— C’est bizarre, parce qu’il est bien noté qu’en page deux, il devrait y avoir les noms de vos parents biologiques.

— J’ai remarqué.

— Et cette feuille n’existe pas ?

Ahmed se penche sur le bureau pour lui désigner quelque chose en bas du document :

— Il y a uniquement ce mot que j’ai du mal à comprendre avec ce tampon.

Le consul rejette un nouveau coup d’œil sur le document, puis il s’enquiert :

— Je peux faire une copie de ces documents ? Honnêtement, ce tampon me parle, mais pour le moment je ne peux pas vous en dire plus. Il faut que je me renseigne.

Ahmed hausse les épaules :

— Au point où j’en suis !

— Je m’en occupe de suite.

Le consul se lève et se dirige vers la porte, puis il sort dans le couloir. Au bout d’une poignée de secondes, ils entendent un bruit de porte qui claque et le son caractéristique d’une photocopieuse. Aurore se tourne vers son frère et chuchote :

— Décidément, il y a quelque chose d’étrange dans tout cela.

— C’est ce que je trouve aussi, rétorque-t-il sur le même ton.

— Face au tampon, il a eu l’air assez embarrassé, ajoute-t-elle.

— Plutôt !

— Qu’est-ce qui se cache derrière tout cela ?

— Petite sœur, j’ai la sensation que cela va aller plus loin que je ne l’imaginais.

Même si ces paroles rejoignent assez les pensées d’Aurore, elle ne peut s’empêcher de demander :

— C’est-à-dire ?

Il secoue la tête tandis que le consul les retrouve et lui tend ses documents :

— Bien, je ne vais pas vous garder plus longtemps, j’ai un rendez-vous, cependant je vous tiens au courant de mes recherches. Pouvez-vous me donner votre numéro ?  Dans quel hôtel résidez-vous ?

— Les dunes.

Le consul hausse un sourcil :

— Je le connais, c’est un très bel hôtel !

— Oui, assez cher aussi, mais nous nous sommes dit que ne sachant pas combien de temps nous resterions dans à Bahar, le confort pouvait être important.

Ahmed note son numéro sur le calepin que lui tend le consul, puis il se lève :

— Merci déjà pour votre accueil.

— Même si les circonstances sont assez particulières, j’espère que vous et votre sœur passerez un bon séjour ici. C’est un beau pays, qui a conservé encore un caractère assez typique.

— Nous avons prévu de faire un peu de tourisme, intervient-elle.

Le consul les accompagne jusqu’au hall d’entrée :

— Bien, je vous ouvre le portail. Je vous rendrai au courant du résultat de mes recherches d’une façon ou d’une autre. À bientôt sans doute.

— Merci. À bientôt.

Quand ils sortent, ils sont songeurs et n’échangent aucun mot tout en cheminant jusqu’à l’hôtel, comme après leur visite à l’orphelinat. Mais en cet instant, tous les deux ont vraiment le sentiment que le ciel leur tombe sur la tête.

Aurore ne remarque même pas le coup d’œil que lui lance un homme brun au regard doré alors que celui-ci discute avec un des membres du personnel de l’accueil. Un regard qui ne la lâche pas même quand elle monte l’escalier pour se rendre dans leur chambre.

— Donc on a plus qu’à attendre, résume Ahmed en poussant un soupir, en s’asseyant sur le lit.

— Cela va peut-être avancer, déclare Aurore à voix basse.

— Je l’espère, parce que, pour l’heure, je ne sais plus vers qui me tourner…

Il s’adosse un instant aux oreillers, puis ferme les yeux.

— Si cela ne te gêne pas, on va rester ici jusqu’au repas et après on visitera le souk. J’ai vraiment envie de faire autre chose, chuchote-t-il.

Aurore se penche vers lui et lui embrasse la joue :

— Aucun souci. De toute façon, j’ai la lecture d’un manuscrit à achever. Luna veut une réponse le plus rapidement possible. Donc je m’installe sur le balcon, et je te laisse tranquille.

— De mon côté, je vais rester là, au calme. Tu m’appelleras pour que l’on aille manger !

Elle opine du chef et se rend sur le balcon. Elle n’aime pas voir Ahmed dans cet état, cependant elle sait qu’elle ne peut rien faire de plus. Autant attendre et le laisser s’apaiser.

Lorsque c’est le moment de se restaurer, elle revient le chercher. Rien que le bruit de son pas fait que son frère ouvre les yeux et lui déclare :

— Je vais me passer un peu d’eau sur le visage, puis je te rejoins. Tu n’as qu’à descendre.

— Bien.

Elle lui fait un sourire encourageant, puis se dirige vers la porte. Quand elle pénètre dans la salle du restaurant, elle se déplace vers une des tables en bordure des fenêtres. À un moment, elle lève la tête, sentant un regard sur elle. Elle croise des prunelles dorées. Face au sourire de l’homme, elle se contente d’incliner le chef, alors que dans les yeux de ce dernier, des étincelles s’allument. Puis elle se replonge dans le menu jusqu’à ce que son frère arrive. Pendant qu’il s’installe en face d’elle, elle perçoit toujours ce regard sur elle, mais elle veille à ne rien montrer de son malaise à son frère. Puis ils déjeunent tranquillement.

Durant la visite du souk, qui se trouve au cœur de la vieille ville, ils ont vraiment le sentiment d’être immergés dans l’orient tel qu’ils l’imaginaient. Tissus, épices, artisanat, bruits, musiques, tout est dépaysant. Ce lieu a conservé toute sa typicité avec de petites échoppes regorgeant de marchandises, des venelles au sol dallé. Il n’est pas possible d’y circuler en voiture, les charrettes à bras étroites ou les triporteurs sont donc très pittoresques avec leurs couleurs bigarrées. À un moment, ils entrent dans une bijouterie, mais les prix sont trop onéreux pour eux. Aurore fait l’acquisition sur un étal d’une étole et Ahmed en choisit également une pour Luna. Toutefois, ils n’achètent pas davantage de choses, se promettant de revenir juste avant la fin de leur séjour pour faire l’emplette d’épices et de thé. Puis ils retournent à l’hôtel.

 

 

 

Chapitre 4

Après avoir dîné dans la salle, Aurore s’adresse à son frère :

— J’aurai envie de voir le soleil se coucher, mais pas du balcon. Je vais demander à l’accueil s’ils ont une idée du lieu où je peux me rendre. Tu viens avec moi ?

— Honnêtement, je suis fatigué, et je voudrais parler à ma moitié.

— Alors, je vais y aller seule. Je te rejoindrai plus tard.

— Pas de souci, sœurette !

Elle se dirige vers l’accueil pour s’enquérir de ce lieu.

— Vous n’avez pas encore eu l’occasion de vous rendre sur la terrasse ? l’interroge la réceptionniste.

— Celle qui donne sur le jardin ?

La jeune femme esquisse un sourire :

— Non, celle du toit. C’est très beau, on a une vue panoramique sur la vieille ville, le désert. Je peux demander à ce que l’on vous y conduise.

— Ce sera très bien, merci. Heu, je ne voudrais pas abuser, mais c’est possible aussi d’y boire un verre de jus de fruits ? ajoute-t-elle.

— Tout à fait ! Vous connaissez Mounir ?

— Oui, il nous a déjà apporté à boire dans notre chambre.

— Alors si vous pouvez attendre un peu dans le vestibule, il vous accompagnera avec votre boisson. Que souhaitez-vous ?

— Je vous laisse le choix.

Elle incline la tête :

— Bien, donnez-nous une dizaine de minutes.

— Pas de soucis.

Comme chaque fois, ils agissent avec diligence, car elle patiente très peu de temps. Aurore se fait la réflexion que les hôtels de ce type sont assez chers, mais que le service va avec ! Mounir la conduit par un escalier qu’elle n’avait pas eu l’occasion de voir, dissimulé dans un coin au fond du vestibule, qui débouche directement sur le toit-terrasse. Et là, elle est enchantée, car elle est en mesure d’apercevoir le paysage de la ville, et le désert semble très proche.

— C’est magnifique !

Le sourire de Mounir s’élargit :

— C’est très agréable le soir, quand le soleil se couche et que la fraîcheur le suit. Je vous pose votre verre sur cette table ?

— Oui, merci beaucoup.

Il fait une courbette et avec un nouveau sourire, s’éloigne, pour repartir vers l’escalier.

La table en fer se situe à proximité d’une banquette recouverte d’un tissu beige sur laquelle elle prend place, puis elle s’adosse et commence à siroter sa boisson, un jus de mangue bien frais, ravie de l’aubaine, tant le paysage autour d’elle est beau à voir. Elle n’aurait pas pu rêver mieux ! Elle profite du moment, simplement plongée dans l’observation, appréciant le silence ou le fait que les bruits soient assourdis, et surtout la chance de se trouver seule.

Soudain, elle entend derrière elle :

— Bonsoir.

Cette voix si particulière…

Surprise, elle se tourne lentement :

— Bonsoir.

— Vous avez découvert la terrasse ? s’enquiert-il avec un très grand sourire.

Veillant à ne surtout rien trahir de ce que cette intonation grave, à laquelle ce léger accent donne beaucoup de charme, produit en elle, elle explique :

— J’ai demandé à l’accueil s’il y avait un endroit d’où il était possible de contempler le soleil se coucher pas trop loin de l’hôtel, et l’on m’a conduite ici.

— Je vois. Votre mari ou votre fiancé n’est pas avec vous ?

Elle écarquille les yeux et s’étonne :

— Mon mari ?

Il penche la tête sur le côté, la scrutant du regard :

— Oui, l’homme qui se trouve avec vous.

Elle se retient de ne pas éclater de rire, avant d’affirmer :

— Ahmed n’est pas mon mari.

— Ah…

— Et pour tout vous dire, il n’est pas non plus mon fiancé ni mon petit ami, ajoute-t-il pour enfoncer le clou.

L’homme semble assez indécis :

— Mais…

— C’est mon frère. Et si nous avons la même chambre, c’est juste par économie.

— Pardon ?

C’est vrai qu’elle peut comprendre qu’il peut être difficile de croire qu’une jeune femme blonde aux prunelles bleues puisse être la sœur d’un homme grand, brun à la peau mate, aux yeux noirs.

Elle précise alors :

— En fait, c’est mon frère adoptif. Mes parents ne parvenaient pas à avoir d’enfant, et ils ont adopté Ahmed. Puis ils m’ont eue. Enfin, c’est une histoire compliquée au début, mais qui a eu une jolie fin.

— Et vos parents ne sont pas avec vous ?

Sa mine de la jeune femme s’assombrit, et elle lui confie au bout de quelques secondes :

— Ils sont morts peu de temps après l’anniversaire de mes quinze ans dans un accident de voiture. Ils n’ont pas pu éviter le chevreuil un soir…

Il prend place au bout de la banquette sur laquelle elle se trouve, faisant quand même attention à demeurer assez loin d’elle, puis il déclare d’un ton sérieux :

— Je suis désolé, je ne souhaitais pas raviver de mauvais souvenirs.

Elle hausse les épaules :

— Ce n’est pas grave. De plus, vous n’êtes pas censé être au courant.

— Enfin, je comprends mieux pourquoi il y a autant de tendresse entre vous deux. Quand on vous voit ensemble, il y a beaucoup de complicité.

Un léger sourire danse sur ses lèvres quand elle lui apprend :

— Ahmed, même si nous n’avons aucun lien de sang, est mon grand frère, et nous nous aimons beaucoup. D’ailleurs, il a été mon tuteur au décès de nos parents. Il allait avoir vingt ans, et se retrouver avec une ado n’a pas toujours été évident pour lui, bien que j’aie été assez sage. Cependant, être tous les deux face à l’adversité à renforcer notre lien.

Elle pousse un soupir et se replonge dans l’observation du paysage, alors que face à elle le ciel se pare d’une teinte d’un beau vermillon.

Au bout de quelque temps où le silence avait dominé, il déclare d’une voix basse :

— Je comprends. Dès lors, sachant que c’est votre frère, je peux vous demander si vous accepteriez de dîner avec moi demain soir ?

Si elle s’y attendait !

— Je… Pardon !

— Je présumais que c’était votre mari, mais maintenant que je sais que ce n’est pas le cas, je peux vous inviter. À moins que vous n’ayez un petit ami qui soit resté en France ?

Elle ne sait que répondre. À un moment, l’idée l’effleure de mentir, de dire que son petit ami l’attend effectivement en France. Pourtant, elle ne peut s’empêcher de penser que cette invitation n’engage à rien, et que cela lui permettrait de rompre un peu avec sa routine coutumière. De surcroît, elle n’est pas à même de nier qu’il lui plaît : il a beaucoup de charme, il la trouble, cependant la jeune femme a aussi envie d’en apprendre davantage sur lui.

Elle secoue la tête, puis lui signifie :

— Non, je n’ai pas de petit ami en France ni ailleurs. Mais…

— Écoutez, si vous doutez de ma sincérité, sachez que je suis le propriétaire de cet hôtel, affirme-t-il face à l’incertitude qu’il peut lire sur son visage. Et que je n’ai que des intentions honnêtes.

— Ah ! Eh bien, par conséquent, j’estime qu’un dîner ne peut pas être envisageable ici. Surtout si vous êtes le propriétaire de ce lieu !

Il la coupe avec un geste de la main et un grand sourire :

— Ne vous inquiétez pas, j’ai prévu de faire des infidélités à Rachid, le chef de cet établissement. J’ai plutôt envie de vous faire découvrir la gastronomie locale dans un petit restaurant sans aucune prétention, mais où c’est très bon.

OK, il a tout préparé. Où va-t-elle mettre les pieds ? Sur le moment, les doutes l’envahissent :

— Je ne sais…

Un sourire qui se veut probablement rassurant ourle les lèvres de l’homme et il lui confirme d’un ton sans réplique :

— C’est juste un dîner, je vous le répète.

Dans sa tête, cela tourne à cent à l’heure. Même si elle en a très envie, peut-elle prendre ce risque ?

Entre la raison et le cœur…

— Juste un dîner ?

— Je vous en donne ma parole d’honneur, dit-il en posant sa main sur son cœur dans une courbette un tantinet railleuse. Je suis un homme qui tient ses promesses. Cela ne vous engage à rien d’autre qu’à un bon repas et une discussion, que je vais tout faire pour qu’elle soit agréable. Pour le reste… Eh bien, ce sera déjà une façon de nous connaître.

C’est si tentant !

Et au fond, peut-être qu’elle découvrira des choses qui pourront aider son frère ? Alors elle se lance :

— Pourquoi pas ! Par contre, je préfère vous prévenir, je n’ai pas de vêtement adapté à une sortie. Nous sommes seulement venus ici… pour faire un peu de tourisme.

Il ne paraît pas remarquer son hésitation, car il la coupe d’un geste de la main et lui enjoint :

— Ne vous inquiétez pas, c’est un lieu très simple. Dans ces conditions, je passe vous prendre demain soir devant votre porte ? Ou sinon je peux vous attendre devant l’hôtel.

— Je pense que cela sera mieux.

— Vers dix-neuf heures ?

— Heu… oui.

— Bien, à demain soir donc.

Il se penche devant elle et après un dernier sourire, il pivote des talons et s’éloigne.

Elle n’en revient pas de ce qu’il vient de se produire. Qu’est-ce qui l’a poussée à accepter ce rendez-vous ? Elle n’est vraiment pas coutumière de ce fait ! Au contraire, depuis sa mésaventure, elle évite ce genre de situation. Toutefois, en cet instant, elle sent qu’avec Tarek, c’est différent. Il y a une attirance entre eux deux, c’est indéniable. Mais également autre chose sur laquelle elle ne parvient pas à mettre le doigt.

Poussant un soupir, le plaisir d’être sur cette terrasse n’est plus là, elle achève sa boisson devenue tiède, puis repart par l’escalier. En bas, elle va déposer le verre à l’accueil où la personne présente la remercie d’une inclination de la tête et d’un grand sourire. Puis elle remonte à la chambre, où elle trouve Ahmed déjà endormi. Manifestement, celui-ci ne ressort pas indemne de ces recherches qui pour le moment n’apportent rien. Elle adore son frère, cependant, dans ces circonstances, elle ne peut rien faire pour lui. Alors qu’elle s’habille pour la nuit, elle se demande vers où ou vers qui ils peuvent encore faire appel pour avoir des réponses. Mais malgré sa réflexion, elle ne trouve aucune solution. Au bout du compte, elle part se coucher. Cette journée a été dense et la fin assez inattendue. Mais bon, le vin est tiré, il faut le boire ! Elle verra bien comment tournera cette invitation.

 

Chapitre 5

Pendant toute la matinée qui suit, elle ne parvient pas à amener cette invitation dans la conversation avec son frère. Alors qu’ils se trouvent au restaurant pour le déjeuner, elle se lance :

— Je ne suis pas là ce soir.

Ahmed incline la tête sur le côté :

— Ah ! Tu as prévu quelque chose ?

— Je… j’ai un rendez-vous.

Il arque un sourcil, alors que ses lèvres esquissent un sourire surpris :

— Un rendez-vous ? Un rendez-vous rendez-vous… Comment as-tu fait pour rencontrer quelqu’un aussi vite ?

Elle pousse un soupir, puis elle lui assène :

— J’ai accepté d’aller au restaurant avec le propriétaire de l’hôtel.

— Mais comment l’as-tu rencontré ? insiste-t-il.

— Eh bien, tu te souviens de l’homme qui m’a empêchée de tomber…

Il fait claquer ses doigts et s’exclame, le visage affichant une certaine satisfaction :

— Je le savais !

Elle se mordille les lèvres : OK, elle a fourni un os à ronger à son frère et ce dernier a l’air relativement béat :

— Ahmed !

— Je me doutais qu’il y avait quelque chose. Alors je ne peux que te souhaiter de passer une bonne soirée ! affirme-t-il d’un ton suggestif.

— Tu ne penses pas…

— Aurore, même si j’évite de te poser des questions, je suis au courant que ta vie sentimentale se limite à zéro.

— Je suis déjà sortie…

— Je ne parle pas d’aller au cinéma ou au restaurant avec un homme, sœurette. Tu vois très bien ce que je veux dire.

Elle pique un fard, et il poursuit :

— Et je sais très bien pour quelle raison c’est ainsi. Mais cela fait près de six ans maintenant. Par conséquent, je ne peux que t’encourager. Du reste, si c’est juste pour le temps où nous sommes ici, eh bien, je serai présent pour toi.

— Je ne vais pas…

— Finir dans son lit dès le premier soir ? Te connaissant, je ne pense pas. Cependant, tu as le droit de vivre des émotions. Alors… Et puis, honnêtement, vu mes relations avant Luna, je n’ai pas de leçons à te donner.

— Nous ne sommes à Bahar que pour quelques jours ! s’offusque-t-elle.

— Aurore, comme je viens de te le dire, je ne te jugerai pas. Mais si cela se passe mal… Je te rappelle que je serai là.

— Ahmed…

Il se lève, puis se penche vers elle et embrasse sa joue.

— Bien, entre-temps, on va à la piscine comme on l’a décidé ? s’enquit-il avec un large sourire.

— Bien sûr !

Comme prévu, elle attend Tarek devant l’hôtel. Elle a préféré prendre un peu d’avance, mais à l’heure dite, elle voit arriver une voiture noire à la coupe élancée, le genre de modèle que l’on aperçoit dans les séries et que l’on croise très rarement sur les routes de campagne dont elle a l’habitude. Quand il sort du véhicule, elle ne peut s’empêcher de pousser un léger soupir. En vérité, elle se demande dans quoi elle pose les pieds. Certes, la dernière fois qu’elle est sortie avec quelqu’un, cela ne s’est pas bien passé, mais là, elle a le sentiment de s’engager dans quelque chose de vraiment singulier. Et puis, il exhale tant de charme, et son habillement est clairement de très bonne facture : une paire de chaussures en cuir sombre, un pantalon marron foncé bien coupé et une chemise d’un bleu ciel très doux qui met en valeur la matité de sa peau. Ses prunelles de miel sont chaleureuses. Elle se trouve un peu décalée avec sa simple robe bleu marine, son mètre soixante, son chignon strict, oublieuse de sa blondeur, de son regard pervenche et de ses jolies formes.

— Bonsoir, la salue-t-il.

Elle esquisse un sourire :

— Bonsoir.

Il vient ouvrir la portière passagère, puis il se tourne vers elle et s’enquiert avec sérieux :

— Vous avez changé d’avis ?

Elle se sent rougir, prise en flagrant délit. Elle qui pensait avoir réussi à dissimuler son indécision !

— Heu, non…

— Je vous pose cette question, car en cet instant je perçois une retenue chez vous. Et je ne désire pas que vous vous sentiez obligée de m’accompagner. Je peux très bien le comprendre. Il n’y a aucune contrainte.

Elle respire un grand coup :

— Non, tout va bien.

Il incline la tête sur le côté, puis lui intime avec une courbette :

— Bien, alors si vous voulez bien vous donner la peine de monter.

Ses prunelles pétillent de malice quand il énonce cela, et elle ne peut s’empêcher d’esquisser un léger sourire qui visiblement lui convient parce qu’il déclare sur-le-champ :

— Je préfère voir cette expression sur votre visage !

Et là, elle ne se retient pas pour le questionner, alors qu’elle prend place dans la voiture :

— Vous devez vraiment dire cela ?

Tandis qu’il ferme la portière, il la fixe un instant, puis gagne le côté conducteur où il s’assoit sans émettre aucun commentaire. Après avoir mis le moteur en route, il lui demande :

— Vous n’aimez pas les compliments ?

— ce n’est pas cela…

— Vous n’appréciez pas la séduction, c’est bien cela ?

— Comment avez-vous…

— Deviné, c’est ce que vous alliez dire ? Eh bien, j’ai compris que vous n’êtes pas coutumière de ce type de situation. De plus, sans vouloir me montrer trop imbu de moi-même, j’ai l’habitude que mes invitations soient acceptées beaucoup plus vite. Sans compter votre attitude assez réservée à mon arrivée, à laquelle s’ajoute votre présente réaction face à mes propos. Donc, ou vous êtes une remarquable actrice, mais de cela je suis sûr que ce n’est pas le cas, ou mon comportement vous rend mal à l’aise. J’ai raison ?

Elle opine du chef, ne se risquant pas à le regarder. Décidément, cet homme est très intuitif !

Sans crier gare, il lâche le volant et pose sa main sur celle d’Aurore :

— Alors, je résume : pas de compliments, pas de séduction. Juste de la conversation. Cela vous convient ?

De nouveau elle se contente de faire un signe positif de la tête. Cependant, troublée par le contact de la main de Tarek, elle retire la sienne lentement. Tarek, sans faire d’observation, la replace sur le volant. Le silence les entoure, et elle se cantonne à regarder autour d’eux la ville dans laquelle il évolue avec assurance.

— Nous arrivons, dit-il, alors qu’ils parviennent devant un immeuble récent.

Une fois garé, il sort du véhicule pour ouvrir la portière d’Aurore qui examine les alentours avec stupéfaction. Tandis qu’ils se dirigent vers une porte située dans une venelle, il s’enquiert :

— Vous avez l’air étonné ?

— En fait, j’imaginais que le restaurant se trouverait dans la vieille ville.

— Je vois. Mais ne vous inquiétez pas, ce sera bon et je suis certain que le lieu va vous surprendre.

Il pousse un battant vitré, et là, immédiatement, Aurore a le sentiment d’être plongée dans l’orient tel qu’on le conçoit. Les clients sont assis sur des banquettes basses pourpres ou chocolat, recouvertes de plaids ou de coussins aux coloris bigarrés, installées dans des sortes de box séparés par des voilages irisés aux teintes variées. Les plats sont servis sur des tables basses en cuivre ou en bois reposant sur des tapis chamarrés. Les lumières sont tamisées grâce à des photophores en cuivre traditionnels.

L’ahurissement manifeste de la jeune femme amuse Tarek qui s’exclame :

— Vous voyez, je ne vous ai pas menti !

Il l’attrape sous le coude et la guide vers l’un des box où un pichet en verre et deux verres les attendent. Ils s’assoient côte à côte, puis Tarek, après lui avoir demandé si elle désire un verre de jus d’orange, la sert.

Elle se saisit d’un des menus pour se donner une contenance, mais y sont notés uniquement les noms des plats, et cela la laisse perplexe. S’avisant sans doute de cela, Tarek lui pose cette question :

— Vous me faites confiance pour les plats ?

Elle hausse les épaules, soulagée :

— Du moment que ce n’est pas trop épicé, cela fera l’affaire. Je ne suis pas très difficile.

— D’accord.

Le serveur, vêtu à la manière traditionnelle, les rejoint, et les deux hommes discutent du menu en arabe. Pendant ce temps-là, Aurore observe autour d’elle, toujours autant surprise par ce qu’elle voit, sirotant le verre de jus de fruits très frais.

— J’ai commandé en entrée une salade composée et, pour le plat principal, j’ai choisi de vous faire découvrir un mets typique de cette région : le kebsa à base de poulet, de riz, de raisins, de dattes et d’amandes, lui explique Tarek pendant que le serveur s’éloigne. Vous avez déjà eu l’occasion d’y goûter ?

— Non, mais il est vrai que l’hôtel sert des menus assez occidentaux.

— Je sais. Vous préféreriez avoir plus souvent des plats typiques ?

— Eh bien, quand on séjourne dans un pays, la gastronomie est importante. Mais après, ce n’est que mon avis personnel. En tout cas, ce que j’ai pu y découvrir m’a assez plu jusqu’à maintenant.

Puis elle reprend son verre pour le terminer.

— Avant de venir au Kandjar, vous aviez déjà eu l’occasion de visiter un pays du Moyen-Orient ? s’enquit-il.

— Non, je n’étais jamais allée aussi loin. Pour tout vous dire, c’était la première fois que je prenais l’avion.

— C’est une vraie découverte alors ?

— Effectivement. Pour Ahmed, moins. Il a eu l’opportunité de voyager en dehors de l’Europe.

Le serveur arrive et dépose sur la table les plats, puis il place des couverts à destination d’Aurore, qui se tourne vers Tarek :

— Merci d’y avoir pensé.

— Oh je n’y suis pour rien. Beaucoup de touristes viennent ici. C’est devenu une habitude.

Ils commencent à déguster les plats. Devant l’expression ravie d’Aurore, Tarek se contente de sourire, ensuite il demande :

— Vous ne faites donc pas un métier où il faut voyager, si j’ai bien compris ?

Elle esquisse un sourire, avant de rétorquer sur un ton mutin :

— Je le fais par procuration, dans l’imaginaire.

Il hausse un sourcil interrogateur, et elle explique :

— Nous avons créé avec Luna, la compagne d’Ahmed, notre maison d’édition il y a deux ans, quand j’ai eu fini mes études de lettres.

— Je comprends mieux. Et elle marche bien ?

— Pour le moment, je ne me plains pas trop, même si je suis obligée de faire beaucoup de choses pour économiser de l’argent : des corrections, des couvertures. Enfin, cela donne beaucoup de travail. Je présume que c’est comme lorsque l’on dirige un hôtel, il faut être multicartes !

Il esquisse un sourire :

— En effet.

Puis il prononce une phrase en arabe qu’elle ne comprend pas :

— Qu’avez-vous dit ?

— Désolé, je pensais à voix haute. Vous ne comprenez pas l’arabe ? J’ai pourtant cru entendre votre frère discuter dans ma langue.

— Mes parents ont tenu à ce qu’il l’apprenne afin d’être plus proche de ses origines. Il a suivi des cours par correspondance, ainsi qu’en le parlant parfois avec l’ouvrier d’origine marocaine qui travaillait dans l’exploitation familiale.

— Vos parents étaient agriculteurs ?

— Viticulteurs, plus précisément. Mais suite à leur décès, les vignes ont été mises en fermage afin qu’Ahmed puisse poursuivre ses études en histoire. Toutefois, il se donne toujours la possibilité de reprendre les vignes à son compte un jour.

— Il est professeur ?

— Il est chercheur, il a achevé son doctorat l’année dernière. Nous sommes venus dans cette période, car à ce moment-là il a fini ses cours en présentiel, donc il se consacre à ses recherches avant les examens dans deux mois. Et vous, vous êtes donc propriétaire de cet hôtel ?

Il ne semble pas désarçonné par ce passage du coq à l’âne, et il opine du chef :

— Oui, en effet.

— Et de temps en temps vous vous retrouvez à y travailler ?

Comprenant à quoi elle fait allusion, il déclare :

— He bien, j’aime bien le contact avec les gens. Et au moment où je suis arrivé, Lyla, la réceptionniste, a reçu un coup de fil de sa mère qui lui a annoncé que son fils avait de la fièvre, donc je lui ai dit qu’elle pouvait partir et que je la remplaçais. Elle est revenue l’après-midi. Je fais de même dans mon autre hôtel.

— Vous possédez un autre hôtel ?

— Il se trouve à Raman, l’autre ville importante du pays, où sont situés certains sites archéologiques. Peut-être auriez-vous l’occasion de vous y rendre ?

— Je ne sais pas. Par contre, j’aimerais bien visiter le désert qui borde Bahar.

— Si cela vous intéresse, je peux vous organiser cela. C’est un service que propose de temps en temps l’hôtel.

Elle se mordille les lèvres :

— Je…

— Je peux même vous y emmener si vous le souhaitez. Je connais très bien le désert.

Elle préfère demeurer allusive dans sa réponse :

— Peut-être un peu plus tard. Lorsque Luna nous rejoindra par exemple. Pour le moment, elle doit s’occuper de l’organisation d’un salon. D’ailleurs, quand elle arrivera, je partirai peu de temps après pour le faire.

Un ange passe, avant qu’il ne demande :

— Vous envisagez de revenir ?

— Nous sommes juste venus ici… pour visiter le pays. Donc, je ne pense pas.

— Par conséquent, je vais tout faire pour que vous ayez envie de revenir.

Elle secoue la tête et ne rétorque rien. Elle sait qu’elle ne reviendra pas. Alors, elle va éviter d’y songer et garder pour plus tard ces instants au chaud. Tarek se révèle d’agréable compagnie. Elle vit le moment présent, c’est tout.

— Aurore, tout va bien ?

— Pardon, je pensais à autre chose.

Il esquisse un sourire, puis lui enjoint :

— Pour le dessert, j’ai choisi un sorbet à la mangue et j’ai pris du thé à la menthe. Cela vous plaît-il ? Sinon, je peux demander autre chose.

— Non, cela conviendra.

Le sorbet est plein de goût et Aurore la déguste avec plaisir. Le thé très parfumé. Décidément, ce restaurant est tel que Tarek le lui avait promis.

Lorsqu’ils partent, Aurore n’a aucun regret d’avoir accepté. Cependant, quand Tarek s’arrête à proximité de l’entrée de l’hôtel, il se penche vers elle et pose une main sur la sienne :

— Vous consentiriez à ce que nous nous revoyions demain soir ?

Elle reste silencieuse un instant avant de dire, sans le regarder :

— Je ne pense pas que cela soit raisonnable.

Et elle sort sa main de dessous la sienne, ayant l’impression de revivre le début de la soirée. Mais Tarek, doucement, pose un doigt sous son menton et l’oblige à tourner la tête vers lui. Lorsqu’elle croise ses prunelles dorées, celles-ci sont graves.

— Pourquoi ? Vous n’avez pas apprécié ?

Elle pousse un soupir, se mordille les lèvres :

— Ce n’est pas cela, c’est juste que je vais partir bientôt. Donc, je ne pense pas que cela soit possible.

— Nous en jugerons mieux demain soir.

— Tarek…

— Aurore, j’ai vraiment envie de vous revoir. Et ce sera seulement un repas. D’ailleurs, si tout va mal pour vous, vous n’aurez qu’à partir.

— En oubliant ma chaussure ? plaisante-t-elle.

Il éclate de rire, puis il dépose un baiser sur sa joue :

— Cela nous obligera alors à nous revoir, cela peut être une bonne idée ! Bien, je vous accompagne à votre chambre.

Elle n’attend pas davantage pour ouvrir la portière et descendre de la voiture.

— C’est gentil, mais je peux rentrer toute seule, l’assure-t-elle.

Il pince les lèvres, se penchant pour mieux l’observer, puis déclare d’un ton posé :

— Je vous dis donc à demain soir, Aurore. Même heure.

Elle capitule :

— D’accord. Bonne fin de soirée.

— Bonne fin de soirée.

Et alors qu’elle ferme la portière, elle entend :

— Rêvez de moi.

Si cela la touche, elle veille à ne rien montrer. Et puis ces paroles ont été prononcées d’un ton si bas qu’elle doute d’avoir bien compris. Tandis qu’elle monte les marches, elle se retourne pour voir la voiture partir, songeuse. Ensuite, lentement, elle chemine jusqu’à sa chambre où elle rentre, silencieuse.

Toutefois Ahmed est loin d’être endormi, et dès qu’il l’aperçoit, il s’enquiert, caustique :

— Alors, cela s’est bien passé ?

Elle tâche de ne rien lui dévoiler de ses émotions et l’informe :

— Nous dînons de nouveau ensemble demain soir.

— Ah…

— Quoi ah ?

Il se rallonge sur son lit, croisant les mains derrière sa tête :

— Il te plaît ?

— Ahmed !

— Oui, il te plaît, lui certifie-t-il d’un air très satisfait.

— Mais je lui ai rappelé que nous partons la semaine prochaine, ajoute-t-elle.

Son frère tapote la place à côté de lui :

— Allez, viens. On en parle, si tu veux.

Elle secoue la tête :

— Je vais me changer.

Et elle n’attend pas plus pour entrer dans la salle de bains. Lorsqu’elle revient dans la chambre, Ahmed se contente simplement de lui signifier :

— Je serai là pour toi.

Elle se glisse sous les couvertures :

— Je sais. Bonne nuit.

— Bonne nuit, sœurette.

Elle éteint la lumière et se tourne vers la baie vitrée pour regarder le ciel obscur, ayant laissé les rideaux ouverts.

« Rêvez de moi ».

Elle a le sentiment que ce sera le cas, ou du moins que cette nuit encore il occupera ses pensées.

 

Chapitre 6

Au matin, réveillée par un rayon de soleil, elle préfère rester un peu dans le confort douillet de la couche.

Au bout de quelque temps, elle entend son frère s’enquérir :

— Je téléphone à l’accueil pour demander à ce qu’on nous apporte le petit déjeuner dans la chambre ?

— Bonne idée, souffle-t-elle.

Après un moment passé à rêvasser, elle se lève et part se doucher. Quand elle revient, le repas l’attend sur le balcon où elle prend place avec son frère.

Ils déjeunent en silence, appréciant la vue. Mais au bout du compte, son frère lui enjoint :

— Tu m’expliques ce qui ne va pas ?

— Tout va bien.

— Bien sûr ! Je sais que tu n’es pas du matin, mais là cela ne te ressemble pas du tout ! C’est à cause de cet homme ? Eh bien, si c’est la raison de ton humeur, tu n’as qu’à lui dire que tu ne veux plus sortir avec lui !

Puis il incline la tête sur le côté :

— Cependant, ce n’est pas aussi simple que cela, n’est-ce pas ?

Elle fronce le nez, demeurant silencieuse, choisissant de se verser un nouveau verre de jus d’orange. Décidément, il la connaît très bien.

Et son frère reprend :

— Tu sais ce que tu devrais faire ? En discuter à Luna. Elle sera sans doute de meilleur conseil que moi.

Aurore secoue la tête :

— Non.

— Elle parle ! s’écrie son frère. Oh miracle !

Elle pousse un soupir, puis rétorque face au sourire éclatant de son frère :

— Ҫa va !

— Bon, écoute. Je te propose une chose. Ce matin, on va se promener, puis piscine l’après-midi ! Entre-temps, peut-être que ces activités récréatives t’aideront à prendre du recul.

Elle hausse les épaules. Mais elle n’a pas le temps de dire quoi que ce soit que l’on frappe à la porte. Après un échange de regards interrogatifs, Ahmed se rend à la porte pour l’ouvrir et tomber face à un homme vêtu d’un costume noir, qui s’incline devant lui et lui demande en anglais :

— Bonjour, c’est bien la chambre de mademoiselle Aurore Deslandes ?

— Oui, acquiesce Ahmed en se passant la main dans les cheveux.

— Voici un courrier qui lui ai destiné.

Il tend une enveloppe beige à Ahmed.

— Heu, merci.

L’homme, après une salutation du corps, fait volte-face et s’éloigne dans le couloir. Ahmed reste un instant à l’observer, puis referme le battant pour rejoindre sa sœur et lui donner l’enveloppe :

— Tiens, c’est pour toi.

— De qui est-ce ? Il n’y a rien de noté dessus !

Elle ouvre l’enveloppe et commence à lire la missive :

Aurore,

J’espère que votre nuit aura été reposante.

Je vous fais apporter ce mot, car je désirerais que ce soir vous vous rendiez directement sur la terrasse de l’hôtel vers 19 h. Je vous ai réservé une surprise qui j’espère vous sera agréable.

À ce soir,

Tarek.

Replaçant le carton crème dans l’enveloppe, elle déclare à son frère :

— C’est Tarek, il me demande d’aller ce soir sur la terrasse de l’hôtel.

Son frère s’assoit à côté d’elle :

— Eh bien, il lance une offensive !

— Je pense que c’est à cause de ce que je lui ai dit hier soir.

— C’est-à-dire ?

— Je lui ai fait comprendre qu’il ne fallait pas qu’il espère de moi quoi que ce soit de plus qu’un simple repas, quand il avait commencé à adopter une attitude un brin trop séductrice à mon goût.

— Je vois. Tu as posé les choses, et tu as eu raison. Au moins, pour lui, c’est clair.

— J’y compte bien !

— Et tu vas te rendre sur la terrasse ?

Elle hausse les épaules :

— Ce n’est pas loin, et j’avoue que je suis assez curieuse.

Il esquisse un sourire :

— Et puis, s’il y a un souci, je serai à proximité !

— Mais bien sûr !

— Bon, on va se promener ?

— Honnêtement, je n’ai pas envie. Il faut que j’avance dans une correction. Luna m’a envoyé un mail assez explicite !

— Alors je vais te laisser tranquille. De mon côté, j’ai besoin de prendre l’air. Par conséquent, je vais faire un tour, et je reviendrai assez vite. De toute façon, comme je n’ai pas de message du consul, pour le moment les recherches sont au point mort. Donc, autant que j’en découvre plus sur ce pays et sur cette ville.

— Je te comprends !

Il quitte le balcon, puis Aurore l’aperçoit attraper sa veste et sortir en silence.

Elle pousse un soupir. On ne peut pas dire que tout va bien pour eux d’eux. Elle, elle ne sait pas quoi faire : continuer à voir Tarek, ou tout arrêter ce soir, considérant que de toute façon, cela ne durera pas. Ou encore, foncer et peut-être aller droit dans le mur, mais vivre une belle histoire. Vivre tout simplement ! Cela fait si longtemps qu’elle n’a pas ressenti cela ! Ou plutôt, elle ne se rappelle pas avoir jamais connu cela un jour ! De plus, elle n’a plus dix-huit ans, elle en a vingt-quatre : il est temps d’oublier cette mauvaise expérience.

Et si, en ce qui la concerne, elle a le choix, pour son frère, elle ne sait quoi faire. Elle se sent désœuvrée face à ce qu’il vit, et ce n’est pas la première fois depuis qu’ils sont ici. Et là, devant son départ, elle a aussi compris qu’il avait envie d’être seul.

Avec un soupir, elle se lève, range tout sur le plateau, puis va déposer ce dernier devant la porte, comme de coutume. Ensuite, elle saisit son ordinateur, va prendre place sur le balcon et se met au travail sans attendre. Par chance, l’autrice ne laisse pas trop de fautes, et à part des répétitions, elle ne trouve pas grand-chose. Donc elle avance assez vite. Luna ne rouspétera pas trop ! Lorsque son frère arrive, elle a été à l’œuvre sur environ un quart du texte et envisage de continuer durant l’après-midi. Ce qu’elle fait d’ailleurs après être allée déjeuner avec son frère au restaurant. Celui-ci semble aller mieux, mais quand elle tente de lui en parler, il dévie la conversation : il attend un message du consul.

L’après-midi s’estompe vite, car après un passage à la piscine, ils rejoignent tous les deux leur chambre pour se mettre au travail, se promettant de faire une excursion dans le désert le lendemain, Ahmed ayant réservé à l’accueil, après qu’Aurore lui a rapporté les propos de Trek à ce sujet. Aurore est d’ailleurs assez impatiente d’effectuer cette promenade.

Quand dix-huit heures approche, Ahmed lui rappelle avec un sourire dans la voix :

— Tu n’as pas un rendez-vous dans une heure ?

Elle lève les yeux de son ordinateur et s’exclame :

— Bon sang !

Elle se met debout, enregistre son travail, referme son ordinateur et va devant l’armoire, puis râle copieusement :

— Je n’ai rien à me mettre !

— Tu as ta robe verte !

— Il ne vaut mieux pas qu’il m’invite une troisième fois !

— Il sait que tu n’es là que pour un temps assez court. Personnellement, si j’étais à sa place, cela ne me poserait aucun souci !

— Tu possèdes deux hôtels et une belle berline ?

Il éclate de rire :

— Non, je suis un pauvre prof ! Mais s’il s’attache à ce genre de détail, c’est qu’il ne souhaite pas apprendre à te connaître réellement. En tout cas, c’est ce que l’homme que je suis pense dans ce cas-là.

— Alors ce sera un excellent test, parce que ma robe verte est vraiment très simple ! Bon, je vais dans la salle de bains.

Elle attrape le vêtement sur le cintre, puis se rend à la salle d’eau pour se préparer : elle brosse ses longs cheveux qu’elle laisse libres sur ces épaules, ourle ses lèvres d’un rouge à lèvres rose pâle, un tantinet brillant. Pour ses yeux, elle choisit une ombre à paupières cuivre et du mascara noir, comme le soir précédent. En dernier lieu, elle enfile sa robe, après avoir vaporisé sur sa peau un parfum de lilas.

Quand elle sort de la pièce, son frère, pour la taquiner, siffle doucement :

— Tu es vraiment ravissante !

— Tu es mon frère, ton avis n’est pas objectif !

— Sœurette, si je te dis que tu es ravissante, c’est que tu es ravissante. Il est 18 h 50, tu dois y aller.

Elle pousse un soupir, puis s’avance vers lui et dépose un baiser sur sa joue :

— Tu es sincèrement un frère en or !

Puis elle se rend à la porte après avoir saisi l’étole achetée au souk. Elle sort et referme doucement le battant derrière elle. Elle s’oriente en direction de l’escalier qu’elle descend pour se diriger vers celui qui conduit à la terrasse. Lorsqu’elle en gravit les marches, son cœur bat la chamade. Et quand elle aperçoit Tarek, elle a le sentiment que les pulsations résonnent.

Ce dernier est aussi élégamment vêtu que d’habitude. Il s’approche d’elle avec un sourire satisfait :

— Bonsoir, je suis enchanté que vous soyez venue. Vous êtes très jolie !

Elle se sent rosir sous le compliment :

— Bonsoir. Merci.

Il la saisit sous le coude, puis la guide vers une table basse entourée de coussins. Une table qui ne se trouve pas là ordinairement. Tarek doit noter sa confusion, car il explique :

— J’ai fait installer cela, et privatisé en quelque sorte les lieux. C’est parfois utile d’avoir des accointances dans un hôtel !

— Je peux m’en apercevoir, reconnaît Aurore à voix basse.

Non seulement il y a cette table, mais aussi des photophores en bois ouvragés posés çà et là, qui octroie à ce lieu une atmosphère très douce, un tantinet romantique et délicieusement orientale.

Elle s’assoit sur un coussin violet, et lui fait de même en face d’elle, puis il s’enquiert en lui tendant des couverts :

— Vous avez envie de tenter de manger avec le pain ?

Elle ne dit rien et se cantonne à attraper les couverts avec un sourire.

— Bien, pour le menu, nous avons du taboulé et du Mande’e, un plat à base de viande de mouton et de riz. Et bien sûr, ils ne sont pas trop épicés.

— Merci.

— Par contre, comme c’est le deuxième rendez-vous que nous avons ensemble, et la quatrième fois que nous nous voyons, si je comptabilise notre première confrontation plutôt… brutale, j’estime que nous pouvons nous tutoyer. Cela sera plus simple. Qu’en penses-tu ?

Elle se pince les lèvres, prend le temps avant de lâcher :

— Pourquoi pas !

Et ils commencent à se restaurer, devisant sur divers sujet, et surtout de ce pays sur lequel Tarek semble incollable. D’ailleurs, à un moment, Aurore lui fait cette remarque :

— Tu es sûr que tu es seulement un hôtelier ? Car vu tes connaissances sur le pays, tu pourrais presque en être ministre du Tourisme !

Il y a un silence qui s’instaure, et pendant une poignée de secondes, Aurore a même le sentiment qu’il ne va rien lui répondre, mais finalement, il affirme :

— Être ministre ne me conviendrait pas du tout. J’ai besoin de faire ce que je veux quand je veux. Mais si prochainement j’ai l’occasion de voir le prince, je lui en toucherai un mot, conclut-il d’un ton assez sarcastique, somme toute assez surprenant.

Néanmoins, la sensation de malaise tarde à se dissiper, et c’est Aurore qui s’enquiert afin de faire diversion :

— Comment as-tu fait pour accomplir tout cela aussi vite ?

Il esquisse un sourire, puis il déclare :

— Je suis le propriétaire des lieux, cela me permet de pouvoir entreprendre ce que je veux. Et j’étais certain que cela te plairait. À défaut d’organiser une telle chose dans le désert.

— En parlant de désert, nous allons faire une excursion avec mon frère demain.

— Donc, il serait bien que tu ne te couches pas trop tard !

Elle se lève pour se rendre au bord de la terrasse et observer le ciel s’assombrir. Il la rejoint. En silence, ils se plongent dans la contemplation du paysage. De là où ils se trouvent, il est possible de distinguer de hauts immeubles et elle chuchote :

— C’est dommage !

— Que trouves-tu dommage ?

— Ces immeubles, dit-elle en les désignant de la main.

— Je vois… Mais notre pays doit se moderniser, sinon face à nos voisins, nous ne serons plus rien à brève échéance. Certes, il y a les puits de pétrole qui assurent un bon revenu, cependant cela ne suffira plus bientôt. Donc, nous devons développer autre chose, et être prêts pour accueillir les gens. Un hôtel tel que celui-ci n’est pas suffisant.

— Par chance, ils ne sont pas très hauts.

— Notre architecte, un cousin du prince, veille à ce que cela ne soit pas le cas afin de ne pas trop dénaturer les lieux.

— Bien sûr ! ironise-t-elle.

Il incline la tête sur le côté :

— Pourquoi dis-tu cela sur ce ton ?

Et voilà, c’est un bon exemple d’un moment où il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche !

— Pour rien… tente-t-elle d’éluder.

Mais, comme elle s’en doute, Tarek n’est pas du genre à abandonner. Il pose une main sur son épaule et l’oblige à pivoter vers lui :

— Si, cela m’intéresse !

Alors elle se lance :

— C’est du népotisme, c’est regrettable.

Sa mine s’assombrit, puis il affirme d’une voix ferme :

— Non, pas vraiment, car il joue un rôle de conseil, et il est plus spécialisé dans la restauration des vieux bâtiments, ce qui dans notre pays est très profitable. D’après ce que je sais, il y a eu un appel d’offres avec même des entreprises internationales. Le prince ne tient justement pas à ce qu’on lui reproche quoi que ce soit dans ce sens, parce que cela a trop été le cas pour les princes régnants précédents, ce qui n’a pas réussi à l’expansion de notre état. Nous ne pouvons plus vivre repliés sur le passé, et depuis dix ans que le prince Hussein est au pouvoir, il s’y attèle.

— Tu as l’air d’être très au courant des affaires princières, rétorque-t-elle.

Il pousse un soupir, puis finit par déclarer :

— Je connais bien le prince.

Manifestement, elle n’en saura pas davantage et devra rester sur cette étrange impression que Tarek ne lui raconte pas tout. Alors elle se contente de répliquer :

— En tout cas, c’est un pays où l’on se sent bien.

Son visage redevient plus avenant quand il énonce :

— Je suis ravi que tu apprécies.

— Je pense qu’Ahmed reviendra.

— Pourquoi seulement lui ?

— Parce qu’il est né ici.

— Pardon ?

Elle pousse un soupir. Elle en a dit trop sans s’en rendre compte, et elle répète :

— Il est né ici. Il a vécu dans l’orphelinat de la capitale jusqu’à ses deux ans, puis il a été adopté par mes parents. Cela faisait plus de cinq qu’ils attendaient, et quand on leur a proposé d’adopter un enfant de ce pays, ils ont accepté, car un enfant français, c’est vraiment très difficile, et puis la nationalité de l’enfant leur importait peu. Ils ont essayé d’avoir des enfants naturellement, des FIV entre autres. Mais face aux fausses-couches, aux échecs successifs, ils ont choisi d’adopter.

— Tu as été aussi adoptée ?

Elle secoue la tête en signe négatif :

— Maman m’a appelée son petit miracle, car deux ans après l’adoption d’Ahmed, elle est tombée enceinte. Il paraît que quelquefois cela se produit : on est tellement focalisé sur quelque chose que cela n’arrive pas, et là, avec Ahmed, elle était enfin maman, donc la nature a fait le reste. Et pour elle, à quarante et un ans, c’était plus qu’inattendu, après tout ce qu’elle avait traversé.

— Donc, vous êtes venus ici pour qu’il puisse connaître son pays d’origine ?

— En effet. De plus, nous cherchons à savoir des choses sur sa famille, mais c’est compliqué.

— Je ne comprenais pas pourquoi vous ne vous comportiez pas comme des touristes lambda. Dorénavant, j’en saisis mieux la raison.

— Eh bien, nous ne sommes pas vraiment en vacances. Donc, on visite un peu, mais on travaille aussi. Luna, ma belle-sœur nous rejoint dans quelques jours.

— Et après tu pars, c’est bien cela ?

— Oui.

Il se rapproche d’elle, puis elle sent alors un bras qui entoure sa taille, ensuite elle se retrouve contre le torse de Tarek. La main qui enserre sa taille la fait tourner lentement vers lui, et quand elle croise son regard, elle remarque que ses iris dorés sont plus sombres. Il incline doucement la tête, et comme elle ne se dérobe pas, il embrasse très délicatement ses lèvres, prenant son temps. Puis le baiser s’approfondit, et ses deux mains se placent dans son dos pour l’attirer davantage contre lui.

Elle ne sait pas pourquoi, mais fugitivement elle sent que sa place est là, dans ses bras, que ce baiser devait se produire.

Inexplicablement.

Il y a de la tendresse et de la passion dans cette étreinte.

Puis tout s’arrête, et les lèvres de Tarek se détachent des siennes lentement. Ce dernier pose son front contre celui d’Aurore :

— J’espère que je ne t’ai pas embarrassée. Honnêtement, t’embrasser, j’en avais envie depuis la première fois que je t’ai vue si stupéfaite au milieu du vestibule. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai préféré parler d’une façon aussi cavalière à l’accueil. Je n’avais jamais ressenti une telle sensation, une telle émotion avant. Et toi ?

Elle se mord les lèvres et s’écarte de lui, puis déclare d’un ton sec :

— Je ne suis pas prête à aller plus loin. Et je pars bientôt.

Il incline la tête :

— Tu penses que j’allais te demander de passer la nuit avec moi ?

Un silence se fait qu’elle brise en disant :

— Il y a tout ce décor, et ces mots. Ce n’est pas le cas ?

Sa voix est grave quand il déclare :

— Tu sais, quand je t’ai promis, lorsque nous sommes allés au restaurant le soir précédent, qu’il n’y aurait aucune séduction de ma part, j’étais sincère. J’ai également très bien compris que tu ne cherchais pas une aventure avec moi, j’ai pu percevoir tes doutes, ta retenue. Dans ces conditions, non, je ne te demanderai pas de m’accompagner dans mon appartement. Tu rentreras dans ta chambre. Mais je veux juste savoir quand nous allons nous revoir.

— Je n’en ai aucune idée, chuchote-t-elle, après un instant à gamberger.

— Demain soir, de nouveau ?

— J’ai… enfin, j’ai besoin de réfléchir à tout cela.

— Bien. De toute façon, je sais où te recontacter. Je te raccompagne à ta chambre ?

— Non, je préfère rentrer seule. Bonsoir.

Tandis qu’elle fait volte-face, il lui saisit doucement le bras, puis penche la tête et dépose un nouveau baiser sur ses lèvres. Lorsqu’il lève la tête, il déclare dans un murmure :

— Bonne nuit.

Il la lâche ne prenant son temps, ne la quittant pas des yeux. Quand elle se dirige vers l’escalier, elle sent son regard peser sur elle, mais elle ne se retourne pas.

Le rêve américain

  1. Chapitre n°1
  2. Chapitre n°2
  3. Chapitre n°3
  4. Chapitre n°4

Est-ce que le destin ou le hasard ont quelque chose à voir avec ce qu’il nous arrive ?

       Si l’on m’avait dit il y a un an que je me retrouverais à survoler le pacifique dans un avion de grande ligne, je ne l’aurais pas cru.

       Je me dis que je suis en train de faire un rêve éveillé. Bref, si vous aimez les rebondissements, les chevaux, la campagne, l’amitié solide et franche, l’amour et les acteurs de cinéma, alors rejoignez-moi dans mon avion et destination l’Amérique !

 

 

Chapitre n° 1

Jour du départ

 

Le jour de mon départ est enfin arrivé. C’est Jules qui m’accompagne jusqu’à l’aéroport. Ces derniers temps, on se dispute beaucoup. Il y a quelques jours, il a découvert que j’allais au centre d’équitation. Je me demande encore comment il a pu le savoir. Pourtant, Jules n’a rien dit à mes parents. Je préfère qu’ils ne sachent rien. Ma mère est capable d’ordonner au directeur du centre de m’interdire l’entrée.

Deux jours avant mon départ, je suis sortie avec Sandrine et Ambre, mes deux meilleures amies. Elles n’aiment pas beaucoup Jules. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre eux, parce qu’au début tout allait bien.

Je viens d’enregistrer mes bagages, j’ai gardé une valise où il y a les choses les plus importantes. Je rejoins Jules qui m’attend un peu plus loin.

  • Tous mes bagages sont enregistrés.
  • Tu vas me manquer.

Jules m’enlace et me serre fort.

  • Toi aussi, tu vas me manquer, mais six mois, ça passe vite, d’autant plus que tu seras occupé à préparer le mariage.
  • J’aurais aimé le préparer avec toi. Tu peux encore annuler ton voyage, tu sais.
  • Même si je le voulais, ça ne serait pas honnête pour les gens là-bas.
  • J’aurais au moins essayé. Je voulais m’excuser pour t’avoir surveillée ces dernières semaines et d’avoir mal réagit quand j’ai vu que tu allais au centre d’équitation.
  • J’accepte tes excuses, mais je ne monte plus. Toi et mes parents, vous ne pouvez pas m’empêcher d’aller voir les chevaux quand même !
  • Je le sais et j’ai compris que c’était important pour toi.

Mon vol est annoncé, il est temps pour moi de partir.

  • Je t’aime. Je t’appelle dès que je suis arrivée.
  • Je t’aime aussi.

On s’embrasse une dernière fois, puis je prends la direction de l’embarquement. Avant de passer, je me retourne et fais un signe à Jules qui me répond. Je passe la douane en pensant à mes amies qui me manquent déjà. En rigolant, je leur envoie un selfie.

« Me voilà prête à partir pour l’aventure ! »

« Jolie photo, Mia. Profite bien, n’oublie pas de t’amuser. »

« Je pars pour faire un stage et non pour

m’amuser, je me marie dans 7 mois. »

« On le sait, mais amuse-toi quand même ! »

« J’espère qu’un jour, vous m’expliquerez

pourquoi vous en voulez à Jules. »

« Non. »

« On m’appelle pour aller à l’avion, je vous fais

signe dès mon arrivée. Vous allez me manquer. »

« Tu vas nous manquer aussi. Gros bisous. »

« Bisous, les filles. »

Je range mon portable et suis les autres passagers.

Je vais m’installer. Génial ! je suis à côté du hublot. Bon, je ne verrai pas grand-chose, vu que je risque de dormir. Avant que l’avion décolle, j’envoie un texto à Jules.

« Je suis dans l’avion. Bientôt le décollage.

Je t’embrasse. »

Je reçois sa réponse au bout de cinq minutes.

« Bon voyage, écris-moi dès que tu es arrivée. Je t’embrasse. »

Je n’ai pas le temps de lui répondre, car l’avion commence à rouler. J’éteins mon portable et le range. Un homme s’est assis à côté de moi pendant le décollage. Pendant les deux premières heures, je fais des Sudoku tout en écoutant de la musique. Je ne suis pas partie juste pour mon stage, mais aussi pour réaliser un rêve d’enfant. J’ai toujours voulu aller aux USA. Je sais qu’après mon mariage avec Jules, je n’aurai pas un moment à moi pour voyager. Jules n’aime pas partir très loin. Pendant les dernières vacances, on est même resté à Paris ! Il travaille trop pour son métier de metteur en scène. Je comprends que son travail soit important, mais il faut savoir lâcher prise de temps en temps.

Les hôtesses passent pour nous donner les menus. Je regarde ce qu’il y a et je décide de me prendre la salade, le risotto et la salade de fruits. Une heure après, les hôtesses nous apportent le repas. Ce n’est pas vraiment bon, mais je mange quand même.

Pendant encore deux heures environ, j’écoute de la musique alors que mon voisin s’est endormi dès que le repas a été débarrassé. Je suis trop excitée pour dormir, pourtant au bout d’un moment, je finis par m’assoupir. Je me réveille quand le commandant annonce qu’on est bientôt arrivé. En direction de la sortie, je cherche du regard le couple qui va m’héberger pendant les prochains mois quand je vois mon prénom écrit sur un panneau.

  • Bonjour !
  • Bonjour, tu dois être Mia ?
  • Oui, enchantée.
  • Enchantée, je suis Sarah, voici mon ami Frédéric.
  • Est-ce que tu as fait bon voyage ?
  • Oui, mais un peu fatigant.
  • Ne t’inquiète pas, tu vas pouvoir te reposer à la maison.

Frédéric me prend le chariot des bagages et on va jusqu’à leur voiture.

  • On n’habite pas trop loin, me dit Sarah. Pourquoi es-tu venue à Los Angeles ?
  • Je dois faire un stage pour compléter ma formation. J’aimerais être assistante-réalisatrice.
  • Bien, peut-être que tu participeras à la réalisation de notre film, alors !
  • J’espère !
  • Tu es célibataire ou tu es avec quelqu’un ?
  • Sarah ! laisse-la arriver, lui dit Frédéric.
  • Ça ne me dérange pas. Je suis fiancée depuis deux ans et on a prévu de se marier dans sept mois.
  • OK ! Ton fiancé à accepter de te laisser partir ?
  • l n’a pas eu le choix. Normalement, mon stage dure un an, mais j’ai négocié et je rentre en France dans six mois et je marie un mois après. Je reviens juste après le mariage pour faire les six derniers mois. Mon fiancé s’appelle Jules.

En parlant, je me souviens que je dois prévenir que je suis bien arrivée. Le premier message est pour Jules.

« Bonjour, mon chéri, je suis bien arrivée.

Tu peux prévenir mes parents ?

Je t’appelle plus tard, je t’embrasse. »

Puis un deuxième texto pour mes deux meilleures amies.

« Salut, bien arrivée à Los Angeles,

Je vous appelle plus tard. Bisous. »

Quand on arrive, je n’ai pas encore eu de réponse. Frédéric sort tous mes bagages et les porte jusqu’à la maison en m’annonçant que ma chambre se situe à l’étage. Le top, c’est que j’aurai ma propre salle de bain !

Sarah me montre ma chambre, je remarque qu’il y a beaucoup de photos de chevaux ainsi que des coupes.

  • Elles sont à Frédéric, me dit-elle. Il a été champion de saut, il y a longtemps.
  • Super ! Je n’y toucherai pas, promis !
  • On dirait que tu aimes bien les chevaux.
  • Oui, j’en faisais avant. J’ai dû arrêter à cause d’une blessure, mais je suis désolée, je n’aime pas en parler.
  • Je comprends, mais si tu as besoin de discuter, sache qu’on est là.
  • Merci, c’est gentil.
  • Bien, je te laisse te reposer.

Je regarde vite fait mon portable et je remarque que j’ai reçu un message. C’est un texto de Sandrine et d’Ambre. Jules doit être occupé, il me répondra sûrement plus tard.

« Salut Mia, bien reçu. N’oublie pas, amuse-toi. »

Je m’endors directement après pour trois heures de sieste ! Vive le décalage horaire ! Avant de sortir, je regarde les coupes et les photos. J’aimerais tellement remonter, mais j’ai promis à tout le monde d’arrêter l’équitation. Je descends l’esprit morose. Frédéric et Sarah sont contents de me voir.

  • Ça va mieux ?
  • Oui, merci.
  • Sarah m’a dit que tu aimais les chevaux ?
  • C’est vrai, je les adore !
  • Si tu veux, tu pourrais venir un jour avec nous. Il y a un ranch en dehors de la ville. Je connais bien le propriétaire. Il te laisserait monter si tu le souhaites.
  • Je ne suis plus montée depuis un an. J’ai arrêté à cause d’une blessure malheureusement et j’ai fait la promesse à mes proches que je ne monterai plus.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de leur expliquer les vraies raisons. Du coup, je me lance malgré ma réticence de d’habitude.

  • C’était le jour des qualifications pour les championnats du monde de saut d’obstacles. Je m’étais bien préparée. J’arrivais à passer tous les obstacles. Quand mon tour est arrivé, j’étais prête. J’avais passé les premiers obstacles sans faire de faute et au dernier, je suis tombée. Ma tête a touché le sol violemment et je suis restée dans le coma pendant une semaine. Depuis ce jour-là, ma mère et Jules ne veulent plus que je monte. C’est pour ça que j’ai choisi une autre voie.
  • Est-ce que tu leur en veux ?
  • Oui, mais je les comprends.
  • Pourtant, tes yeux disent que tu veux remonter à cheval.
  • J’aimerais bien, mais je ne veux pas rompre ma promesse.
  • Mia, tu es à L.A, ta mère et ton fiancé ne le sauront pas. En plus, je suis sûre que ça te fera du bien.
  • Je ne sais pas et de toute façon je n’ai pas mes affaires.
  • On peut aller en acheter, mais je comprends. Écoute, on va demain au ranch, tu peux venir avec nous pour voir seulement.
  • D’accord, c’est une bonne idée.
  • Tu commences ton stage quand ?
  • Je débute lundi matin à 9 heures.
  • On t’emmènera, on doit être au studio pour 10 heures.
  • Merci, c’est gentil.
  • On doit aussi te prévenir, je suis en instance de divorce. Un week-end sur deux, mes deux filles viennent à la maison, me dit Frédéric.
  • Pas de soucis.

On continue à parler. La journée passe assez vite. Ce n’est qu’après le dîner que je lis le message de Jules.

« Bonjour, ma chérie. J’ai prévenu tes parents. J’espère que tout va bien. Je t’embrasse. »

« Merci, tout va bien. Ne t’inquiète pas.

Le couple est très gentil. Tu me manques.

Je t’embrasse. »

Le lendemain comme prévu, je vais avec Sarah et Frédéric au ranch. Je ne préfère pas le dire à Jules, sinon il va s’inquiéter. Je ne compte pas monter, mais ça me fait plaisir d’aller voir des chevaux.

 

 

Chapitre n° 2

Le ranch d’Ethan

 

Quand je me réveille le matin, je suis un peu perdue. Je regarde autour de moi et me rappelle que je ne suis plus en France, mais aux États-Unis. Je m’étire en sortant du lit. Je vois l’heure sur mon portable où je découvre cinq appels en absences de Jules et un message.

« Toi aussi, tu me manques, le lit est trop grand sans toi. »

Je lui réponds tout de suite, même si je me doute qu’il doit encore dormir en raison de la différence d’heures entre les deux pays.

« Je suis désolée d’avoir loupé tes appels,

mais je me suis endormie comme une masse.

Je t’embrasse. »

Dès que mon message est envoyé, je descends pour retrouver Frédéric et Sarah.

  • Bonjour, bien dormi ?
  • Bonjour, oh oui !
  • Viens prendre ton petit-déjeuner.

Je m’assois et regarde la table.

  • On ne savait pas ce que tu prenais le matin.
  • Je prends un café et un jus d’orange.
  • C’est tout ?
  • Oui, généralement, je n’ai pas le temps de manger.
  • D’accord, me dit Sarah.

Sarah va à la cuisine.

  • Où se trouve le ranch ?
  • Il est à une dizaine de minutes d’ici. Il s’appelle Sunset Ranch Hollywood.
  • C’est vraiment pas loin !
  • On va y aller pour la journée, on a prévu de faire une petite balade. Pendant notre absence, tu pourras visiter les lieux. On comprend que tu ne veuilles pas rompre ta promesse faite à tes proches.
  • C’est plus compliqué que ça.
  • En quoi c’est plus compliqué ?
  • Je n’aime pas en parler.
  • On peut peut-être t’aider ?
  • Frédéric, laisse-la si elle ne veut pas en parler, c’est qu’elle a une bonne raison, lui dit Sarah. Mia, si un jour, tu ressens le besoin d’en parler, on est là.
  • Merci, peut-être un jour. À part mes deux meilleures amies, aucun de mes proches n’est au courant.
  • Ce n’est pas un problème.

Après avoir pris notre petit-déjeuner et s’être préparé, on part. Je suis tout de suite sous le charme. Frédéric gare la voiture à côté d’une maison.

  • Comment trouves-tu l’endroit ? me demande Sarah.
  • C’est magnifique, j’ai toujours pensé que les ranchs se résumaient à un enclos et une petite maison, mais là, c’est plus que magnifique !
  • C’est vrai. On connaît très bien le propriétaire, tu sais.

Frédéric revient vers nous.

  • Il n’est pas là, il a dû aller faire un tour. On va préparer nos chevaux. On sera absents pendant environ trois heures. Pendant notre absence, tu peux te promener dans la propriété, si tu veux.
  • Ça ne va pas déranger les personnes qui y travaillent ?
  • Non, si le patron revient avant nous, dis-lui que tu nous connais.
  • Très bien, merci.

Frédéric et Sarah partent chercher leurs chevaux. Je regarde autour de moi et me dis que j’ai vraiment de la chance. Je décide de prendre des photos que j’envoie à Sandrine et à Ambre.

« Bonjour, les filles ! Journée au ranch ! »

Au loin, je vois des chevaux, ça doit être Frédéric et Sarah. J’aurais aimé aller avec eux. Ils ont compris que ce n’était pas juste ma promesse qui m’empêche de remonter. Je crains de refaire une chute. Mon portable sonne.

« Bonjour, Mia ! Les photos sont magnifiques. Tu as de la chance. »

Je continue mon exploration et j’arrive devant un enclos où il y a un seul cheval qui s’approche de moi. C’est une jument.

  • Bonjour, ma belle, tu dois t’ennuyer toute seule ?

Je lui caresse sa tête.

  • C’est la première fois que je la vois s’approcher d’une autre personne inconnue, dit une voix derrière moi.

Je me retourne et vois un jeune homme charmant.

Son regard clair tranche avec sa chevelure noir-ébène.

  • Je suis désolée, je n’aurais pas dû m’approcher.
  • Ne t’inquiète pas. Je m’appelle Ethan et je suis le patron des lieux.
  • Moi, c’est Mia. J’accompagne Frédéric et Sarah. Ils sont partis faire une balade. Ils m’ont dit que je pouvais visiter les lieux en les attendant.
  • Enchanté, Mia. Je les connais très bien. Pourquoi tu n’es pas allée avec eux ?
  • Je ne monte plus depuis un an à cause d’une chute.
  • Ah ! mince. Mais tu sais, on dit qu’il faut remonter tout de suite.
  • Oui, mais j’ai fait la promesse de ne plus le faire.
  • Tu n’es pas d’ici ?
  • Non, je viens de France. Je suis venue faire un stage pour être assistante-réalisatrice.
  • C’est sympa comme projet ! Tu as l’air d’être douée avec les chevaux. Personne n’a réussi à s’approcher de cette jument depuis qu’elle est là.
  • Pourquoi ?
  • Son cavalier a fait une chute et il ne peut plus la monter. Depuis ce jour-là, elle est devenue sauvage.
  • Oh !
  • Ça ne te manque pas ?
  • C’est compliqué.
  • Ça s’est passé à quel moment ta chute ?
  • Je n’aime pas en parler.

Depuis que je suis arrivée hier, je ne sais pas ce qu’il m’arrive, mais j’arrive à parler de ma chute. Peut-être parce que je suis avec des personnes qui ne font pas partie de mes proches.

  • C’était en 2012. Ça s’est passé pendant les qualifications pour les Championnats du monde de saut d’obstacles. Il m’en restait un seul. Au moment du saut, je suis tombée en avant, ma tête a touché violemment le sol. Je me souviens plus du reste. Je me suis réveillée dans un lit d’hôpital une semaine après. Je suis allée voir ma jument quelques jours après, mais elle a pris peur en me voyant.
  • Personne ne t’a dit ce qu’il s’était passé ?
  •  
  • Est-ce que tu aimerais remonter ?
  • Bien sûr !
  • Je te propose une chose, tu n’es pas obligée d’accepter. Elle a besoin de refaire confiance envers les gens et d’après ce que je vois, elle a l’air de t’apprécier. Tu peux venir t’occuper d’elle les week-ends et peut-être un jour, tu la monteras.
  • Tu ne me connais pas ?!
  • C’est vrai, mais tu aimes les chevaux comme moi. Elle faisait les concours de sauts d’obstacles. Elle s’appelle Esmeralda. Avec tout le travail que j’ai, je n’ai pas le temps de m’occuper d’elle.
  • Je suis d’accord, mais à une seule condition.
  • Je t’écoute.
  • Personne ne me met la pression pour monter à cheval.
  • Tu as ma parole.

Mon téléphone vibre, je regarde qui m’appelle, c’est Jules.

  • Désolée, je dois répondre.
  • Pas de souci.

Je m’éloigne un moment.

  • Salue ma puce ! Comment vas-tu ?
  • Je suis désolée pour hier, mais j’étais fatiguée.
  • Ce n’est rien. Tu me manques.
  • Tu me manques aussi. Écoute, je ne suis pas seule, je te rappelle plus tard. Demain, je commence à 9 heures et je finis à 18 heures.
  • D’accord, j’attends ton appel. Je t’aime.
  • Je t’aime aussi.

Je raccroche et me tourne vers Ethan.

  • C’était mon fiancé.
  • Ne sois pas désolée, je dois aller voir les autres chevaux. Tu peux rester ici pour attendre tes amis.
  •  

C’est bizarre, on aurait dit que Ethan avait perdu le sourire dès que je lui ai dit que j’étais fiancée. En tout cas, il me fait de l’effet. Jamais je n’aurais coupé une conversation avec Jules pour un autre homme. Frédéric et Sarah se font attendre. Quand ils reviennent enfin, accompagnés d’Ethan, je suis toujours à côté de l’enclos.

  • Mia, ça va ? Désolé, on a mis du temps.
  • Ce n’est pas grave tant que j’étais en bonne compagnie.

Mon regard s’attarde sur Ethan et en me reprenant rapidement, j’essaie de rattraper ma gaffe.

  • Enfin, je parlais des chevaux !

Frédéric et Sarah vont ranger leurs affaires un sourire en coin. Ethan reste devant moi, l’air un peu gêné.

  • Je suis désolé de t’avoir laissée seule.
  • Pas de soucis, je comprends que tu doives aller voir tes chevaux.
  • Ce n’était pas urgent. La vérité, c’est que tu me plais, mais nous deux, c’est impossible, tu es fiancée. Frédéric et Sarah m’ont dit que tu allais te marier.
  • C’est vrai, je ne viendrai pas le week-end.
  • Non ! Viens le week-end. Je t’aiderai à remonter à cheval et tu m’aideras avec la jument, même si je veux t’embrasser à chaque fois que je te vois.
  • Marché conclu.
  • Pour que je t’embrasse ?
  • Non, pour venir le week-end.

Même si j’aimerais sentir ses lèvres sur les miennes, chose que je ne lui dirais pas, je pense à Jules l’homme que j’aime. On rejoint Frédéric et Sarah qui sont revenus.

  • On va rentrer. Mia, si tu veux revenir, tu nous le dis et je t’emmènerai, me dit Frédéric.
  • J’aurais besoin d’aide les week-ends, Mia s’est proposée. Je peux l’héberger du vendredi au dimanche.
  • Est-ce que ça te va, Mia ?
  • Oui, mais je ne veux pas déranger.
  • Ne t’inquiète pas, tu ne me dérangeras pas au contraire, il y a de la place.
  • Alors, d’accord.

On dit au revoir à Ethan et on rentre. Quand on arrive à la maison, Sarah me prend à part.

  • On dirait qu’Ethan a flashé sur toi, Mia.
  • Non !
  • Oh si ! C’est rare qu’il invite quelqu’un chez lui surtout pour passer tout un week-end.
  • Il m’a juste proposé de l’aider avec une jument. En échange, il va m’aider à remonter à cheval. En plus, je suis déjà fiancée et je suis fidèle. Je suis d’accord, pour dire qu’il est bel homme, mais je ne suis pas intéressée.
  • D’accord, mais rien ne t’empêche de t’amuser.
  • Non, je suis ici pour réussir mon stage et je vais aller au ranch pour la jument.

Comme on doit se lever tôt le lendemain, on ne tarde pas après le repas. Je monte dans ma chambre et envoie un message à Sandrine et Ambre.

« Les filles, vous n’allez pas me croire,

mais je crois bien que j’ai vu le

plus bel homme du monde. »

Au bout de cinq minutes, je reçois une réponse.

« Mia, ne nous dis pas que tu craques pour un inconnu ? »

« Il s’appelle Ethan, c’est le

patron du ranch. »

« Cool ! Comment il est ? »

« Cheveux courts couleur noirs.

Les yeux bleu clair comme la mer »

« Tu es sûre de ne pas avoir craqué pour lui ? Tu l’as bien regardé ? »

« Je suis sûre de ne pas craquer sur lui. »

« On va te croire, mais on est sûre que tu craques sur lui. »

« Je n’aurais pas dû vous en parler. Pour parler

d’autre chose, il m’a proposé de m’aider à remonter

à une condition. Je dois l’aider avec une jument.

Je passerais les week-ends au ranch. »

« Voilà une bonne nouvelle, mais tu n’as pas peur de craquer ? »

« Non. Je dois vous laisser, je me lève tôt demain. »

« D’accord, à plus tard, tu nous raconteras ton week-end. Bisous. »

« À plus tard, les filles. Bisous. »

Après avoir éteint mon téléphone et avoir mis mon pyjama, je m’endors assez rapidement. Pendant la nuit, je rêve des chevaux et aussi d’Ethan. Dès que je l’ai vu, j’ai voulu sentir ses lèvres sur les miennes. Je ne dois pas craquer, j’aime Jules et nous allons nous marier !

 

 

Chapitre n° 3

Premier jour de stage

 

Le lendemain matin, je me lève à 6 heures pour prévoir assez large afin de me rendre au studio dont je ne connais pas bien la distance depuis la maison de mes logeurs. Frédéric est déjà dans la cuisine quand je descends.

  • Bonjour, Mia. Tu es déjà réveillée ?
  • Oui, je ne savais pas combien de temps on mettrait pour aller au studio.
  • Ne t’en fais pas, on en a pour une demi-heure.
  • Je peux t’aider à quelque chose ?
  • Ce n’est pas la peine. En revanche, il y a une chose que tu dois savoir. Mon ex-femme et moi, on ne s’est pas quitté en bons termes. Elle m’interdit de voir nos filles, même si elle accepte un week-end sur deux souvent, mais c’est parce qu’elle ne peut pas les garder.
  • Pourquoi tu me dis ça ?
  • J’aurais besoin de ton aide pour quelque chose. Est-ce que tu pourrais aller les chercher au collège après ton travail ?
  • Bien sûr, mais je pensais que tu ne les voyais que les week-ends.
  • Pour le moment oui, mais je vais demander au juge de me les laisser aussi pendant la semaine. Pour qu’il accepte, il faut que je prouve qu’elles ne seront pas seules à la maison pendant que je serai au travail.
  • Je suis d’accord pour t’aider, mais comment vas-tu faire quand je serai partie ?
  • On verra au moment voulu. J’aurai le temps de m’organiser.
  • D’accord, il y a une chose que je ne comprends pas. Sarah et toi, vous êtes bien ensemble alors pourquoi ton ex-femme n’accepte pas que vos filles viennent ici ?
  • Elle n’apprécie pas Sarah.

On entend des pas dans les escaliers.

  • Surtout, ne lui en parle pas. Je préfère avoir la réponse du juge avant.
  • Promis, je suis une tombe !

Sarah fait son irruption.

  • Alors, prête pour ton premier jour ?
  • Bonjour, Sarah. Oui !

Sarah nous regarde un peu interdite et nous dit :

  • Ne vous arrêtez pas de parler pour moi.
  • On parlait du trajet jusqu’au studio. Rien d’important.

On finit tranquillement de manger notre petit-déjeuner. Pendant que je me prépare, mon portable vibre, je viens de recevoir un message de Jules.

« Bonjour, je voulais juste te dire bon courage pour ton premier jour. Je t’embrasse. »

En lisant sa réponse, je m’en veux de ne pas l’avoir rappelé la veille au soir. Depuis hier après-midi, je n’arrête pas de penser à Ethan, même durant la nuit, j’ai rêvé de lui. Je dois cesser d’y penser, je vais me marier dans 7 mois et je l’aime.

« Bonjour, merci pour ton message,

désolée pour hier, je t’embrasse. »

Je reçois un autre message, mais cette fois de Sandrine et d’Ambre.

« Salut, Mia ! Bonne chance pour aujourd’hui, on est sûres que tu penses à ton mystérieux homme. »

Vu l’heure, je pense qu’elles m’ont envoyé le message avant de dormir tout comme Jules, d’ailleurs. En revanche, elles me connaissent très bien.

« Coucou ! En aucun cas, je ne pense à Ethan.

Je pense à mon mariage avec Jules.

Merci pour le message. »

J’entends Sarah m’appeler pour partir. Une fois arrivés, Sarah m’encourage en m’enlaçant.

  • On sera au studio numéro 10. Passe une bonne journée !
  • Merci, vous aussi !

Une fois seule, devant la porte du bureau du réalisateur, je prends une grosse respiration et frappe deux coups. La voix qui me répond est empreinte de dynamisme et d’entrain.

  • Bonjour, Monsieur ! je suis Mia, je viens faire un stage avec vous.
  • Je suis au courant, est-ce que vous avez trouvé facilement l’endroit ?
  • Oui, Frédéric et Sarah Santos m’ont accompagnée. Ils m’hébergent le temps de mon stage.
  • Si ça ne vous dérange pas, je préfère vous tutoyer.
  • Il n’y a pas de souci.
  • Dans les prochains jours, ça ne sera pas facile. Je dois réaliser un film dans un ranch. Ton rôle sera d’amener les comédiens sur le plateau, de leur distribuer les plannings pour le lendemain. Il faudra aussi que tu envoies des mails aux auteurs, gérer les blocages de rues, dire aux figurants quand ils doivent entrer en scène, puis tu devras faire beaucoup de « police » : faire respecter le silence !
  • Parfait ! ça me va. De quoi parle le scénario ?
  • Ça parle d’un couple qui se déchire. L’homme fait des courses de chevaux, mais aussi des sauts d’obstacles. Pendant une course, il a fait une chute et sa femme aimerait qu’il arrête, mais il continue. L’homme tombe amoureux de la patronne du ranch où son cheval se fait soigner et se repose après la chute. À la fin, le couple divorce, puis la patronne et l’homme commence à vivre ensemble.

Quand il me raconte l’histoire du film, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il ressemble étrangement à ma vie actuelle. Ça doit être une coïncidence, ce n’est pas possible sinon.

  • J’ai déjà hâte de le voir.

Le tournage a commencé depuis environ une heure, quand le réalisateur reçoit un coup de téléphone qui met à mal tout le film. En effet, un incendie s’est déclaré dans le ranch où l’on devait aller tourner d’ici une semaine. Le feu à totalement détruit les lieux.

Juste après nous l’avoir annoncé, le producteur est retourné à son bureau pour téléphoner aux autres patrons de ranchs pour leur demander s’ils accepteraient qu’une équipe de tournage vienne chez eux. Alors que j’aide l’équipe à ranger le décor de la dernière scène, je me mets à penser au ranch d’Ethan, je ne sais pas s’il accepterait que le film soit tourné là-bas.

Je m’excuse auprès de la personne que j’aide, puis je vais au bureau pour en parler à Monsieur Davis.

  • Je viens de me souvenir que j’ai visité un ranch hier, mais je ne sais pas si le patron accepterait qu’on filme là-bas.
  • Donne-moi les coordonnées, je vais l’appeler.
  • Je n’ai que le nom, il s’appelle Sunset Ranch Hollywood.
  • Bizarre, je n’y ai pas pensé à celui-là. Ne t’inquiète pas, je vais trouver les coordonnées et l’appeler.

Après une tentative infructueuse, le ranch ne répondant pas au téléphone, Monsieur Davis raccroche.

  • Bon, il rappellera quand il aura le temps.
  • Je peux peut-être demander le numéro à mes amis puisque ce sont eux qui me l’ont fait connaître.
  • S’il n’a pas rappelé d’ici ce soir, tu leur demanderas le numéro de téléphone personnel.
  • D’accord.

Pendant le reste de la journée, j’aide à la mise en place des décors. À 17 heures, je vais voir le réalisateur pour savoir si je dois demander les coordonnées d’Ethan. Comme il n’a pas réussi à le joindre, effectivement il a besoin de mon aide.

Je ferme la porte du bureau et rejoins Frédéric et Sarah.

  • Comment s’est passée ta première journée ? me demande Sarah.
  • Plutôt bien, merci. Est-ce que je peux vous demander quelque chose ?
  • Tu peux tout nous demander, dit Frédéric.
  • Voilà, le réalisateur cherche un ranch pour tourner son film. J’ai pensé à celui d’Ethan, du coup, il a téléphoné, mais Ethan n’a pas rappelé. Je lui ai dit que j’allais vous demander si vous aviez son numéro personnel pour le joindre.
  • En effet, on a son numéro personnel, mais je ne pense pas qu’il soit intéressé par le projet, dit Frédéric.
  • Si c’est Mia qui lui demande, Ethan va accepter, dit Sarah en me regardant.
  • Je ne le connais pas, je l’ai vu qu’une fois.
  • Crois-moi. Ethan sera content de t’aider surtout s’il peut te voir plus souvent. Il ne t’a pas proposé de venir le week-end juste pour la jument, mais pour apprendre à mieux te connaître.
  • Il sait que je suis fiancée, pourtant.
  • Ça ne va pas l’arrêter pour autant. Dès qu’on arrive, je te donne son numéro et tu vas l’appeler.

J’ai attendu d’être seule dans ma chambre pour appeler Ethan. Il répond après la troisième sonnerie.

  • Allô ?
  • Bonjour, c’est Mia. Comment vas-tu ? Sarah m’a passé ton numéro, car j’ai quelque chose à te demander.
  • Bonjour, Mia. Je vais bien, merci. Je suppose que ça doit être important.
  • Assez, oui. Le réalisateur avec qui je travaille cherche un ranch pour tourner son film. Sur le coup, j’ai pensé au tien, mais Frédéric m’a dit que tu ne serais pas intéressé.
  • Ça dépend du projet et de combien de temps ça va durer.
  • Je ne peux pas répondre à cette question. Le mieux c’est que tu appelles le réalisateur demain.
  • Et au fait, je suis désolé de t’avoir dit que tu me plaisais, même si c’est vrai. Je sais que tu es fiancée, mais je n’arrête pas de penser à toi. Je sais que nous deux, c’est impossible, alors si tu me permets d’être ton ami, ça me va.
  • Bien sûr qu’on peut être ami.
  • Si j’ai le temps, je passerai au studio demain pour parler du film.
  •  
  • À demain, Mia.
  • À demain.

Je raccroche, puis je regarde si j’ai des messages. Comme ce n’est pas le cas, je redescends. Sarah m’interroge directement.

  • Est-ce qu’il a accepté ?
  • Il n’a pas dit oui, mais ni non, non plus ! Il passe demain au studio pour en parler avec le réalisateur.
  • Je l’avais dit, Ethan craque complètement sur toi.
  • Mais non !
  • On va dîner et on pourrait regarder un film.
  • Quoi comme film ?
  • Douze hommes en colère, me répond Sarah.

Pendant la soirée, je m’inquiète, car Jules n’a pas répondu à mon message de ce matin. Je sais qu’on a un décalage horaire, mais ça m’aurait fait plaisir d’avoir de ses nouvelles. Je tente à plusieurs reprises de lui téléphoner, mais le répondeur me renvoie toujours à mes doutes. Pour quelqu’un qui garde son portable à côté de lui, ça m’étonne. Je décide d’envoyer un message.

« Jules, j’espère que tout va bien. Je t’aime. »

Je reçois un message, mais pas de Jules.

« Est-ce que ta journée s’est bien passée ? »

« Salut les filles, oui très bien. »

« Est-ce que tu as revu ton mystérieux homme ? »

« Non, mais je le vois demain pour un projet

de film. »

« D’accord, n’oublie pas, tu as le droit de t’amuser pendant ton séjour. Ne nous dis pas le contraire, on te connaît et on sait qu’il te plaît. »

« Je ne dis pas le contraire, mais je vous

rappelle que je suis fiancée. »

« Rien n’empêche que tu t’amuses. Jules n’en saura rien. »

« Moi, je le saurai. »

« D’accord, mais avant que tu partes, tu craqueras. »

« Bon, je vous laisse. Je vais dormir. »

« Bonne nuit, Mia. »

Avant que j’éteigne mon portable, je reçois un autre message.

« Bonne nuit, Mia. Fais de beau rêve, à demain. Ethan. »

Je lui réponds.

« Merci, Bonne nuit. À demain. »

« Je te trouve très belle. J’aimerais t’embrasser une seule fois. »

« Je te rappelle que je suis fiancée. »

J’éteins mon portable avant d’avoir sa réponse.

 

 

Chapitre n° 4

Un baiser inattendu

 

Le lendemain matin, je me lève en retard. Je m’habille en vitesse et descends.

  • Salut ! Je suis à la bourre, non ?
  • Bonjour, tu as encore le temps, ne t’inquiètes pas, me dit Frédéric.
  • Mon réveil n’a pas sonné.
  • Ça arrive à tout le monde, me dit Sarah. Pendant qu’on se prépare, prends ton petit-déjeuner.
  • Super, merci.

Pendant leur absence, je pense à mon rêve où j’embrassais Jules, et Ethan le frappait juste après ! Dès que Jules est parti, Ethan m’embrassait à son tour en me disant que je ne risquais plus rien. Ça fait deux nuits maintenant que je rêve d’Ethan. Je suis fiancée, mince ! Je ne peux pas aimer un autre homme ou même penser à un autre homme ! Je ne vais pas me mentir pourtant. Quand j’ai vu Ethan pour la première fois, j’aurais aimé sentir ses lèvres sur les miennes. Frédéric et Sarah me tirent de mes pensées.

  • Tu as fini ?
  • Oui, c’est bon.

Au studio, je pars directement voir Monsieur Davis dans son bureau.

  • Bonjour, Monsieur Davis.
  • Bonjour, Mia. Dis-moi que tu as une bonne nouvelle !

Son impatience montre qu’il est au bout de ses capacités nerveuses. Le tournage est momentanément suspendu au niveau des scènes d’extérieur et je pense que ça le met sur les nerfs !

  • J’ai téléphoné au patron du ranch et il va venir dans la journée pour parler avec vous du film.
  • D’accord, merci, Mia.
  • Ne vous emballez pas, il n’a pas encore dit oui.
  • Je saurai le convaincre d’accepter la proposition.

On frappe à la porte.

En me retournant, je vois Ethan rentrer.

  • Bonjour, je suis Monsieur Davis, le patron du Ranch Sunset Ranch Hollywood.
  • Enchanté, merci d’être venu. Je vous présente Mia, mon assistante, mais je pense que vous, vous connaissez.
  • En effet. Bonjour, Mia.
  • Bonjour, Ethan.
  • Vous vouliez me parler d’un film que vous allez tourner ?
  • Oui, je dois trouver un ranch et le vôtre serait parfait.
  • Mais sans indiscrétion de ma part et surtout j’avoue que je ne connais pas grand-chose aux tournages de film, mais il me semble que vous pouvez créer un décor artificiel de ranch, non ?
  • J’y avais pensé, mais le scénariste veut un vrai ranch. Imaginez-les retombées après le film. Tout le monde voudra venir voir le ranch.
  • Oui, effectivement cela peut m’apporter des clients. Et ce serait pour combien de temps ?
  • Tout dépendra de la météo, mais je pense faire les principales scènes d’ici quinze jours et je pense qu’il faut au moins deux bons mois en tout.
  • Ça ne m’arrange pas, mais je suis d’accord pour vous laisser tourner votre film. En revanche, je ne veux pas qu’on filme ma maison. Je ne veux pas être dérangé dans mon travail.
  • Bien entendu, on ne vous dérangera pas.
  • Je vais vous laisser. Est-ce que Mia peut me raccompagner ?
  • Bien sûr.

Ethan me laisse passer devant et me tient la porte. Dès qu’on est dehors, il me prend par le bras et m’emmène plus loin.

  • J’attends toujours ma réponse à mon message d’hier soir.
  • Je t’ai répondu. Je t’ai dit que je suis fiancée.
  • Je te posais aussi une question sur le prochain message que j’ai envoyé par la suite.
  • Je ne l’ai pas reçu, j’ai éteint mon portable et je ne l’ai pas encore allumé.
  • Donc tu ne l’as pas encore lu ?
  • Tu avais écrit quoi sur ton message ?
  • Accepterais-tu de dîner avec moi un soir ?
  • Tu sais que je vais passer le week-end chez toi.
  • Oui, j’ai hâte. Mais tu ne me réponds toujours pas.
  • D’accord pour le dîner.
  • Bien, une dernière chose avant que je parte.

Ethan m’enlace et pose ses lèvres sur les miennes. Au lieu de le repousser, je lui rends son baiser. Sa langue caresse la mienne, il pose ses mains sur mes reins. Quand on arrête notre baiser, je recherche mon souffle.

  • Si tu savais quel effet tu me fais, me dit Ethan. J’en rêvais depuis dimanche.

Je le repousse d’un coup, réalisant ce que je viens de faire.

  • Ça n’aurait jamais dû arriver !
  • Dis que tu n’as pas aimé, je ne te croirais pas.
  • Tu ne comprends pas, je suis fiancée. J’aime Jules plus que tout.
  • On en reparlera ce week-end.

Ethan part, je le regarde. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais il ne faut pas que ça se reproduise. Je retourne au studio et aide le réalisateur à trouver tous les personnages du film.

Pendant la journée, je pense au baiser que j’ai échangé avec Ethan. Je sais, je n’aurais pas dû lui rendre son baiser. Je suis avec Jules depuis maintenant cinq ans et on est fiancée depuis deux ans. Je me marie dans seulement sept mois.

Le soir, je reste silencieuse. Au lieu de rester avec Frédéric et Sarah, je monte dans ma chambre et rallume mon portable où je reçois le message d’Ethan.

« Veux-tu bien dîner avec moi ce week-end ? Je sais que tu seras chez moi. »

En revanche, je n’ai toujours pas de nouvelles de Jules. Comme j’ai besoin de parler à quelqu’un, j’appelle Sandrine et Ambre. Heureusement qu’elles sont en cohabitation, car ça me fait un coup de fil en moins à passer. En plus, elles travaillent dans la même entreprise d’alimentation. J’espère que je ne les dérange pas. Elles me répondent directement.

  • Bonjour, les filles.
  • Bonjour, Mia, comment vas-tu ?
  • J’ai besoin de vous parler.
  • On t’écoute, mais laisse-nous deviner, c’est par rapport à Ethan.
  • Comment avez-vous deviné ?
  • Tu ne nous appellerais pas juste pour nous parler de ton stage et on te connaît un minimum !
  • C’est vrai.
  • Allez, raconte !
  • On s’est embrassé ce matin après le rendez-vous avec le réalisateur. Il m’a demandé de le raccompagner et il m’a embrassé. Je l’admets, je lui ai rendu son baiser.
  • Est-ce qu’il embrasse bien au moins ?
  • Oui, mais ce n’est pas le sujet. Je suis fiancée avec Jules. Je ne peux pas lui faire ça.
  • Calme-toi. Un baiser, ce n’est rien. Jules n’en saura rien, en tout cas, pas par nous.
  • Vous ne comprenez pas, Ethan veut plus qu’un simple baiser et je ne veux pas qu’il s’imagine quelque chose.
  • Explique-lui quand tu le verras, mais on veut que tu t’amuses aussi, ne pense pas qu’au travail.
  • Vous savez toujours me remonter le moral, les filles.
  • Tu en doutais encore ?
  • Bon, je vous laisse, je dois appeler aussi Jules.
  • Oui, pas de soucis.

On se dit au revoir et je raccroche. Jules ne me répond toujours pas. Il doit être occupé par son travail. Je remarque que j’ai reçu un message.

« Mia, je ne regrette pas de t’avoir embrassé, ta bouche est douce. Je saurais te faire craquer. »

Je lui réponds.

« Ethan, ça ne se reproduira pas. »

« Oh si ! Sois-en sûre. Je t’attends vendredi soir et samedi je t’expliquerai en quoi consiste ton travail avec Esmeralda. »

« OK »

« Bien sûr, je t’aiderai à vaincre ta peur pour remonter. Mais je veux te séduire aussi. Tu vas oublier ton fiancé. »

« Tu peux toujours rêver ! Je l’aime. »

« J’en suis sûr, mais est-ce qu’il t’aime aussi ? Sache que je réussirai à te séduire. »

« Oui, il m’aime, sinon on ne se marierait pas.

Je vais dormir pour être en forme demain. »

« Bonne nuit, Mia ! Fais de beaux rêves. »

J’éteins mon portable. Avec Jules, on parle le plus souvent du travail. Mes conversations avec Ethan sont différentes, en revanche, il est un peu lourd. J’ai beau lui dire que je ne suis pas libre, il continue. Je finis par m’endormir en pensant à Ethan et au baiser qu’on a échangé.

 

 

 

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Cannelle.

— Professeur Anderson !

Le professeur se retourne, qui peut ainsi l’apostropher en pleine rue ? C’est Fatémeh, une de ses étudiantes, pas la plus douée, mais sans conteste la plus exotique et la plus bûcheuse.

— Que veux-tu ?

— Professeur, on m’a dit que vous aviez horreur des fêtes de Noël, est-ce vrai ?

Le professeur a un mouvement de recul, comment cette péronnelle peut-elle se permettre… qu’est-ce qui m’a pris de la tutoyer en dehors du cours ?

— En quoi est-ce que cela vous regarde ?

— Eh bien, professeur, cela me regarde, mais cela nécessite une longue explication. Puis-je vous accompagner ? Nous parlerons en chemin du polymère du méthyl-hydroxy-chalcone.

— Ah tiens ? Dans ce cas, je suis curieux de vous entendre, allons-y.

La jeune femme attend, le professeur a déjà fait un pas. Il se retourne de nouveau.

— Professeur, votre bras ?

Il retourne sur son pas, un peu décontenancé, mais répondant au sourire de la jeune femme par une sorte de grimace. Bras gauche ou bras droit ? Elle se dirige vers son bras droit.

— Merci, professeur.

— Vous aimez donc ces coutumes d’un autre âge, mademoiselle Fatémeh ?

— Mais oui, et pas vous, je le vois bien. Mais n’est-ce pas agréable ? Je ressens votre appui, votre force, et vous, si j’étais votre fiancée, cela vous serait-il désagréable de sentir battre mon cœur ?

— En effet. Non, je voulais dire : C’est agréable.

— C’est pour cela que l’on se donne le bras.

Ils font quelques pas, la librairie Scott est toute illuminée à l’intérieur, et madame Scott est sortie pour juger de l’effet.

— Bonsoir Fatémeh !

— Bonsoir Liz, joyeux Noël !

Juste à côté, un jeune homme est monté sur un escabeau pour accrocher une guirlande dans l’arbre de Jefferson Street.

— Bonsoir Fatémeh !

— Bonsoir Steven, joyeux Noël !

Quelques pas plus loin, la jeune femme se tourne vers le professeur et le dévisage en souriant.

— C’est très bien, professeur, vous y êtes presque arrivé.

— Arrivé à quoi ?

Elle repart, l’entraînant vers le haut de la rue en contournant l’escabeau.

— À sourire.

— Moi, j’ai souri ?

Ils sont à la hauteur de la confiserie, les couleurs éclatent de fraîcheur et les parfums leur font une escorte jusqu’au trottoir d’en face. Un vieil homme est penché sur une machine à cotton candy.

— Bonsoir William !

— Ha, bonsoir Fatémeh ! Pas ce soir ma belle, c’est en panne ! J’ai besoin d’un génie de la mécanique qui ne mette pas de cambouis partout !

— Il va venir, William, ne perdez pas espoir, bien des choses qui paraissent impossibles peuvent arriver, joyeux Noël !

Le professeur regarde la jeune femme qui sourit, il sent sa propre grimace devenir plus facile, plus naturelle. Elle sourit à la rue, aux lumières, aux taxis qui passent, parfois avec un petit signe. Tout le monde la connaît, et il se sent soudain gris et terne, transparent. Est-ce que Clara n’aurait pas le même âge qu’elle, à présent ?

— Il faut aller de l’avant, professeur, c’est ce que je dis souvent à ma sœur, et comme vous, elle laisse parfois passer une larme.

— Je le sens cette fois, je sens votre cœur battre, c’est à cause de votre sœur ?

— Oui. Elle a eu des malheurs, parce qu’elle aimait. Son mari, son métier, son pays et sa religion… elle a tout perdu, sauf sa religion. Vous aussi, vous avez eu des malheurs. Vous avez déjà versé une larme, alors je peux vous le dire : Il faut aller de l’avant. Nous sommes arrivés.

— Oh ! Eh bien nous n’avons pas parlé du polymère MHC.

— Vous en parlerez avec ma sœur, elle nous attend. Entrons.

Le professeur se laisse faire, il n’a plus de volonté, quelque chose lui arrive, mais il ne sait pas ce que c’est.

L’entrée de la maison est décorée pour Noël, il y a une crèche très rustique, mais qui semble très ancienne. Une bonne odeur de pâtisserie flotte alentours.

— Une crèche ? Je pensais que vous étiez musulmane ?

— Non professeur, nous sommes chrétiennes, et même catholiques, notre paroisse était à Orumieh, vous dites Ourmia je crois. Et notre église était la deuxième église, fondée juste après celle de Bethléem, au retour des Rois mages.

Une femme vient vers eux, une copie plus âgée de Fatémeh, aussi souriante qu’elle.

— Allons, Fatémeh, cesse d’importuner notre invité avec de vieilles histoires.

Les deux femmes se serrent dans leurs bras, longuement.

— Ma chère sœur, je te présente le professeur Anderson, mission accomplie ! Professeur, voici ma grande sœur, Berefieh Heidari.

— Très honorée, professeur, bienvenue et joyeux Noël !

Fatémeh s’éclipse pour entrer dans la cuisine.

— B. Heidari ? Comme le prix Wolf ?

— Robert A. Anderson ? comme le polymère MHC ?

Ils rient de concert, la chose qui arrive au professeur, c’est cela, quelque chose de perdu dans les deuils anciens, quelque chose qui s’appelle la joie.

— Vous la sentez ? C’est de là que vient votre polymère, professeur, de la cannelle.

— C’est vrai, je l’avais oublié, comme bien des choses. Cela sent bon.

Il regarde cette femme qui a reçu une des plus hautes distinctions dans sa propre discipline. Il réalise qu’il est tombé dans un piège tendu par son étudiante, et il en est très heureux.

— Redites moi votre prénom ? Je le trouve très beau et je suis sûr qu’il a un sens.

— Je m’appelle Berefieh. Cela veut dire « il neige ».

— Alors joyeux Noël, Berefieh.

Montenois, vendredi 4 décembre.

L’étreinte du destin à Alexandrie.

Bistrot d’Alex – 13h10. Le froid mordant de l’hiver s’effaçait sous les caresses du soleil, tel un amant timide qui murmure des secrets à l’oreille de son aimée. Assise à la terrasse, je savourais mon expresso, l’esprit paisible avant les tumultes de l’après-midi.

Ma mission : composer la symphonie du projet, tisser la mélodie des moyens. Arracher les femmes de zone rurale, en Égypte aux griffes de la polygamie,  un combat qui m’amenait à composer avec les extrêmes, à danser sur la corde raide du langage.

Jean, le maître des lieux, s’approcha, un sourire chaleureux sur son visage buriné. “Un expresso, Meritt ? Un homme étranger vous attend.” Un frisson d’excitation parcourut mon corps. Ce jour-là, le destin avait décidé de jouer les entremetteurs.

J’avais sculpté mon apparence avec soin, comme une artiste façonnant son chef-d’œuvre. brushing discret, chemisier blanc cintré, jupe marron, des escarpins qui me faisaient de belles jambes. Les heures au gymnase et une attention méticuleuse à mon alimentation avaient dessiné une silhouette élancée. En, Égypte, la beauté est une arme, un étendard de réussite, d’ailleurs comme partout.

Le représentant financier du nouveau projet se présenta. Un homme brun d’une trentaine d’années, une chemise blanche impeccable. Son allure me séduisit, sa voix professorale fit vibrer mon âme. Ses yeux, un mélange envoûtant de gris, vert et jaune, ressemblaient à un tableau impressionniste.

La discussion professionnelle s’acheva, laissant place à un silence troublant. Nos regards se croisèrent, et Hugo, d’une voix douce et envoûtante, murmura : “Laissons nos papilles danser au rythme du falafel d’Alexandrie.

J’étais prise au dépourvu. Bien que aie déjà déjeuné 2 heures plus tôt, et que j’aie suivi un régime draconien, j’avais envie de prolonger le moment avec lui.

J’étais étourdie, surprise par cette invitation inattendue. Le programme de la journée n’incluait pas de romance, mais la vie a parfois le don de nous surprendre avec des délices inespérés.

Installés à une table près de la fenêtre, baignés par la lumière du soleil couchant, nous avons partagé un repas simple et savoureux. Les saveurs du falafel se mêlaient à nos conversations passionnées, chaque bouchée une découverte, chaque mot un pont vers l’autre.

Hugo avait le don de rendre chaque instant magique. Ses questions profondes nourrissaient nos réflexions, nous entraînant dans des discussions enflammées. Le temps semblait s’étirer, nous laissant libres de nous explorer, de nous perdre dans les méandres de nos âmes.

L’exode des peuples juifs en Égypte devint le fil conducteur de nos échanges. Nous avons exploré la tolérance, l’empathie et la compréhension mutuelle, chaque mot échangé une pierre précieuse ajoutée à l’édifice de notre relation.

Nos valeurs communes, nos passions et nos rêves se sont révélés comme les pièces d’un puzzle parfait. Ensemble, nous avons dessiné le rêve d’un monde meilleur, où l’amour et la compassion transcendent les barrières culturelles et religieuses.

Les jours se transformèrent en semaines, puis en mois. Notre amour grandissait, nourri par chaque instant partagé. Mais les différences qui nous séparaient pesaient de plus en plus lourd. Religion, coutumes et distance semblaient des obstacles infranchissables.

Malgré l’adversité, nous avons choisi de ne pas céder. Notre foi en l’avenir et en la force de notre amour nous a permis de garder espoir. Lettres et appels téléphoniques ont rythmé notre séparation, chaque mot un baume pour nos cœurs meurtris.

Les années ont passé, apportant leur lot d’expériences et de rencontres. Mais jamais l’amour que nous partagions ne s’est éteint. 

Rencontre dans le désert

Chapitre 1

L’avion pique du nez.

Nous arrivons enfin.

L’Égypte, Le Caire. Une destination de rêve…

Mais le smog qui entoure cette ville est si dense que je n’essaye même pas de voir les pyramides.

Je n’oublie pas non plus que je suis avant tout ici pour le travail. Pourtant, je suis heureuse, car j’ai tant souhaité un jour découvrir ce pays !

Du reste, Éric et Stéphane sont aussi impatients que moi.

Lorsque nous descendons de l’avion, une bouffée d’air chaud et sec nous prend à la gorge. Des volutes de sable, venant du désert que nous pouvons distinguer entre les bâtiments, dans le lointain, virevoltent sur le tarmac. Nous pénétrons dans le grand hall envahi de valises et de voyageurs. Des groupes de touristes peu discrets font entendre leurs voix au milieu de personnes vêtues en costumes locaux. Cet ensemble disparate forme un brouhaha continu, entêtant et épuisant après un périple si soudain.

Toutefois, ici, il fait frais. Un air climatisé, appréciable en contraste avec l’atmosphère qui nous a accueillis nous octroie un peu de fraîcheur. Le mois de juillet n’est pas un des plus froids dans ce pays. Néanmoins, nous n’avons pas eu non plus le choix de la date !

Après les contrôles, pendant que mes compagnons de route règlent la paperasse, je m’avance dans le hall, cherchant la sortie du regard.

Mal m’en prend !

Je bute sur une des valises et je sens venir la chute, comme au ralenti.

Subitement, une main ferme jaillit, me rattrape et m’empêche de tomber.

Levant les yeux, je croise des prunelles d’un vert intense. Émeraude.

Soudain, je ressens quelque chose dont je n’ai jamais fait l’expérience avant. Une forte émotion. Une chaleur immédiate. Je ne peux que rester le regard plongé dans celui de l’inconnu.

J’ai le sentiment de discerner de l’étonnement chez cet homme au visage mat, à la chevelure brune. Cependant, il se reprend très vite et détourne ses yeux des miens, ensuite il relâche mon bras lentement. Immobile, sous le coup de l’émotion, je n’arrive à balbutier que quelques mots de remerciement en français. À son air surpris, je pense qu’il ne m’a pas comprise. Quelle idiote ! J’aurais dû le faire en anglais.

Mes amis me retrouvent alors.

— Ça va ? s’inquiète Stéphane. Nous t’avons vue de loin.

— Oui, réponds-je d’une petite voix.

Je me retourne vers l’homme à la haute stature vêtu d’un costume noir qui nous observe avec une certaine arrogance, pourtant, il me semble identifier dans ses yeux une étincelle d’amusement. Je lui renouvelle mes remerciements en anglais cette fois-ci. Je peux à ce moment-là remarquer qu’un sourire ironique s’esquisse sur ses lèvres, puis il incline la tête, ne prononçant aucune parole, pour finalement s’écarter de nous. Les trois hommes habillés d’une gandoura brune, qui se trouvent près de lui, paraissent là pour veiller sur sa personne, car ils le suivent aussitôt qu’il claque des doigts. Leurs lunettes noires dissimulent leur regard, mais ils donnent l’impression de ne rien rater de ce qui se passe autour d’eux. Il s’agit probablement d’une personne importante, et d’ailleurs tout dans son comportement l’indique. Il possède l’assurance de quelqu’un qui doit considérer que tout lui est dû. Il rejoint d’un pas rapide et égal un autre groupe d’hommes qui portent des dishdasha et des keffiehs blancs, et une discussion s’engage entre eux en arabe, calme.

Je me soustrais à la vision de cette scène, j’attrape ma valise, et nous partons vers la sortie, espérant trouver un taxi.

Tout au long de notre parcours, je sens un regard sur moi, toutefois, je n’ose pas jeter un coup d’œil en arrière, parce que je sais avec exactitude d’où il vient. Il me pèse et me suit jusqu’aux portes coulissantes.

Dehors, de nouveau, la chaleur accablante nous saisit.

Nous vérifions l’adresse de l’hôtel où nous sommes tenus de résider pour cette semaine. Cependant, nous avons une certaine appréhension à son sujet. Notre précédente aventure espagnole nous a servi de leçon parce que nous étions tombés sur un endroit insalubre, très éloigné de la capitale, peu desservi par les bus.

Dès lors, nous avions été dans l’obligation de faire appel à des amis qui avaient gentiment contacté des membres de leur famille pour qu’ils nous hébergent en catastrophe. Heureusement, cela avait rendu les circonstances beaucoup plus agréables et plus chaleureuses, puisque nous avions alors fait l’expérience de la vie madrilène, surtout celle nocturne, ainsi que les plats familiaux. Néanmoins, dans ce pays, ce ne serait pas possible d’opérer une telle rectification, étant donné que nous ne connaissons personne.

Nous réussissons à attraper un taxi et nous lui donnons l’adresse. Le vieux véhicule s’élance au milieu de l’embouteillage, avec un bruit de pétarade et un grand nuage noir.

Déjà, en France, je n’apprécie pas la vie urbaine et je ne me rends en ville que par obligation, dès lors le fait que notre université soit excentrée me convient vraiment. Céans, tout paraît dense, envahissant et oppressant. Par conséquent, si l’on ajoute les émanations des pots d’échappement, cela ne me donne pas envie d’en voir plus…

Cette année avait été difficile, compliquée, et même si elle incarne l’aboutissement de beaucoup d’années de travail, je suis loin de tout cela en cet instant. Je dois aussi commencer sans doute à ressentir la fatigue, à être lasse de tout. Au fond, prendre une année sabbatique me tente de plus en plus.

Ce voyage, qui est loin d’être d’agrément, est donc arrivé à temps. Une vraie bouffée d’oxygène. Bien que repose sur nos épaules le fait d’être dans l’obligation de représenter à nous trois les connaissances en civilisation antique de notre université, cela m’apaise, car j’ai la sensation de faire quelque chose de différent. Nous suppléons en urgence Mme Lapierre qui s’était cassé la jambe juste avant le départ et M. Aubert. La femme de ce dernier étant très malade, il a décidé sans prévenir de mettre un terme à sa longue carrière, souhaitant passer du temps avec elle. L’université a été forcée de trouver des remplaçants à ces deux éminents spécialistes promptement. Heureusement, les deux professeurs nous ont donné tous leurs documents, leurs notes, et avec ce que nous avions déjà, cela devrait aller. L’Égypte et la romanité : ici, ce sujet prend tout son sens. De surcroît, ce défi n’est pas non plus pour nous déplaire, et surtout un excellent moyen de faire nos preuves.

Pendant le trajet dans ce taxi bruyant et inconfortable, je reste silencieuse. Mes compagnons doivent mettre cela sur le compte de la lassitude, parce qu’ils me laissent tranquille, échangeant à voix basse leurs impressions.

Je repense à la rencontre fortuite de l’aéroport.

Je revois le regard émeraude.

Fascinant.

Fascinée encore par l’allure élégante et féline de cet homme. Je songe à ces princes du désert qui avaient hanté mes lectures adolescentes et qui m’avaient aussi donné le désir de découvrir les vastes étendues de dunes blondes. Je m’en rapproche de manière inattendue. J’espère pouvoir observer de près ces grandes immensités sableuses qui me font envie depuis que petite fille j’avais vu ces photos dans un des magazines de mon père.

Mais je cesse de gamberger à ce sujet et je me concentre sur notre parcours. Le taxi avance à vitesse réduite, car les rues sont encombrées et la circulation est compacte. En effet, des véhicules de toutes sortes et de toutes époques roulent de manière anarchique. Des cris viennent jusqu’à nous. Au milieu des automobiles, des ânes et des vélos tentent de passer. Des odeurs, des parfums se faufilent à travers les vitres ouvertes. De la poussière aussi. La chaleur suffocante pénètre à l’intérieur de ce véhicule où la climatisation est absente. Nous sommes loin des paysages photographiés sur papier glacé. Toutefois, nous ne nous lassons pas de ce spectacle : il est si inattendu et si vrai.

Le Caire se révèle être une métropole surprenante. Et le désir de voir les pyramides est là, même si je sais que la ville tentaculaire s’en rapproche graduellement. Cette atmosphère est réellement dépaysante. Cependant, la pollution mine cette vaste ville. Le nuage qu’elle produit nous a d’ailleurs empêchés de l’apercevoir durant notre descente en avion, et il nous est possible de distinguer, lorsque nous roulons dans le dédale des rues, des immondices.

Pour la suite des conférences, nous devons nous rendre dans une semaine à Louxor, et je n’attends que cela ! Le musée, Karnak, découvrir les vestiges de Thèbes… Je souhaite qu’après ce voyage, ce ne soit plus pour moi uniquement des photos, mais que cela devienne des réminiscences agréables.

Finalement, après un temps interminable passé dans le taxi et son étouffante moiteur, nous arrivons devant notre hôtel.

Une fois descendus, nous ne pouvons que nous regarder, stupéfaits.

Une façade décrépite, une enseigne qui clignote par intermittence. Et cette ruelle étroite et sale…

Nous sommes loin d’un orient rêvé !

Cela recommence ! Un hôtel minable !

Stéphane et moi, nous récupérons nos bagages pendant qu’Éric paye le taxi qui déguerpit assez vite, non sans avoir projeté un nouveau panache sombre et malodorant derrière lui.

Pour un premier contact, c’est un premier contact !

Nous pénétrons dans l’établissement. Dans le hall, un tapis oriental, qui ne doit en porter que le nom tellement il est défraîchi et élimé, recouvre le sol dallé. Les murs sont dans le même état que la façade, c’est-à-dire d’un écru qui a dû être blanc il y a longtemps. Pourtant, l’ensemble est propre, une odeur florale est perceptible, et je ne vois aucune poussière nulle part. Manifestement, le ménage est fait assez souvent. Lors de notre trajet d’arrivée, il m’avait semblé que la poussière paraissait omniprésente dans cette métropole surpeuplée et polluée.

L’hôtelier, un homme d’un certain âge, assis derrière un comptoir de bois où un bouquet de fleurs fraîches est posé, s’adresse à nous dans un anglais approximatif et avec un salut un peu triste. Il nous donne les clefs, puis nous conduit à nos chambres en traînant des pieds comme s’il portait le monde sur ses épaules ! Toutefois, il se montre affable et gentil quand il nous explique le fonctionnement de son établissement. Nous apprenons alors que nous serons dans l’obligation de prendre nos repas à l’extérieur et qu’ils ne fournissent pas le petit déjeuner. Prévoyants, nous avons fait suivre une bouilloire, étant des accros au café pour les garçons et au thé pour moi, ce qui nous permettra au moins d’avoir des boissons.

Les deux chambres sont côte à côte et, par chance, dans le même état de propreté que l’hôtel avec une peinture plus récente, dans des tons vert clair très doux, et des rideaux opaques permettent d’obturer les fenêtres. Un joli tapis orne le sol et l’ameublement est sommaire : un lit, une table de chevet, une commode, un fauteuil, très peu de décorations. Une des chambres possède un lit à deux places et l’autre deux petits. Mes deux compagnons de voyage se regardent.

— Bien, je pense que c’est simple, dit Stéphane.

— Ouais, j’espère que Cédric ne sera pas jaloux ! rétorque Éric avec un sourire en coin.

— Ça va, il comprendra, et Laura fera la même chose. Et puis, tu n’es pas mon type d’homme ! Choupette, tu dormiras dans la chambre avec le grand lit ! À moins que tu ne veuilles passer la nuit avec l’un d’entre nous ! me suggère-t-il avec un clin d’œil.

— Le choix est judicieux ! En tout cas, si vous devez partager la chambre, vous avez au moins une douche ! Moi, je n’ai qu’un lavabo, déclaré-je en riant.

— Quand tu en auras besoin, tu nous le diras. Nous resterons dans ta chambre pour te laisser ton intimité. Il n’y a pas de souci. À la guerre comme à la guerre ! Nous pouvons nous reposer un moment aussi si tu veux, vu que tu as vraiment l’air harassé, propose Éric.

— Non, il vaut mieux que nous sachions où nous devons aller et effectuer des achats pour nous nourrir, si c’est possible, affirmé-je.

— Choupette, tu es une mère pour nous ! s’exclame Stéphane. Je ne songeais pas à cela ! Mais il est certain que nous n’allons pas exploser notre budget dans ce domaine. Manger sur le pouce me convient. En revanche, nous allons quand même tenter de dénicher un petit resto sympa, puisque j’ai aussi envie de découvrir la cuisine locale. Bon, alors à tout de suite, nous te laissons.

Ils entrent dans leur chambre.

Je connais Éric et Stéphane depuis la seconde. Tous deux férus de cultures anciennes, ils m’avaient pris sous leurs ailes au lycée comme j’avais un an de moins qu’eux, dans la mesure où j’avais sauté une classe en primaire. Internes, nous avons pu partager notre passion commune, et depuis nous ne nous sommes plus quittés. Si nous n’étions pas dans la même classe, au moins l’option latin nous réunissait. Nous avions poursuivi nos études ensemble. Étant donné que les choses ont toujours été claires entre nous, notre amitié est devenue très solide. Éric va être papa dans six mois, et Stéphane coule des jours heureux auprès de son compagnon Cédric depuis trois ans, après avoir traversé des moments très difficiles, ses parents ayant du mal à se faire à son choix, bien qu’il n’ait jamais caché son orientation.

Nous nous installons dans nos chambres respectives où le ventilateur du plafond brasse de l’air chaud. Avec soulagement, il est toutefois possible de voir que les portes et les fenêtres ferment bien. J’espère pouvoir recharger mon PC et mon téléphone à l’unique prise assez désuète. L’eau du robinet est plus que tiède, néanmoins pour se nettoyer de la poussière et de la fatigue du voyage, elle suffit amplement. Je refais mon chignon et je rejoins les garçons.

Nous sortons après avoir vu sur le plan fourni par le professeur Lapierre juste avant notre départ que l’université se trouve à deux rues de celle où nous logeons. Par chance, cette dernière avait déjà eu l’occasion de venir au Caire et nous avait remis quelques documents. Nous décidons donc de nous y rendre à pied afin de repérer les lieux. En outre, le transport en taxi avait aussi eu un certain coût, et nous ne pouvons pas nous le permettre tout le temps, car même si nos frais seront remboursés, ce ne sera pas de si tôt ! Nous ne sommes pas non plus désireux d’emprunter les transports en commun, préférant nous familiariser avec cette métropole, la découvrir à notre rythme.

Certes, je n’apprécie pas la ville, cependant la curiosité l’emporte et maintenant, n’étant plus sur le coup de la lassitude du voyage, je souhaite en voir davantage. De plus, après ce long voyage assis, un peu de marche ne peut qu’être bénéfique, et la chaleur extérieure n’est pas pire que celle que nous éprouvons à l’intérieur.

Pendant notre cheminement au milieu de la foule bigarrée, nous parlons de cette arrivée.

— Je suis quand même déçu ! s’insurge Stéphane.

— Tu n’es pas le seul ! lui répond Éric, en secouant sa tête rousse.

Son regard bleu clair protégé par des lunettes noires cache mal sa mauvaise humeur, puisqu’il nous est possible de ressentir la tension qui habite tout son corps.

— Je téléphone demain à l’université ! Cet hôtel est correct, mais ce n’est pas la première fois que nous avons droit à ce type de logement. Enfin, au moins cela nous permet de découvrir la véritable Égypte, loin des clichés touristiques ! ajoute mon ami blond.

Ses yeux gris sont pleins d’étincelles. S’il fait cinq centimètres de moins qu’Éric, il est plus impressionnant, son corps ayant été modelé par une pratique intensive de la boxe.

— Je suis certain que pour M. Aubert et Mme Lapierre ils auraient trouvé une autre solution ! s’exclame Éric.

— C’est clair, ils ont dû vouloir faire des économies ! résumé-je, en haussant les épaules.

— Je crois que nous arrivons, annonce Éric.

— Je commence à avoir faim, dit Stéphane.

— Stéphane ! m’écrié-je, moqueuse.

— Oui, je sais, je ne pense qu’à manger… Bon, au boulot ! Il y aura peut-être une cafétéria ! dit-il avec un clin d’œil.

Je me contente de lever les yeux au ciel en soupirant et nous pénétrons sur le campus.

Tenues occidentales et orientales se mêlent dans les couloirs où nous retrouvons l’ambiance à laquelle nous sommes habitués. Nous nous sentons dans notre élément, même si notre présence semble attirer l’attention. D’habitude, j’aime bien les tenues assez bohèmes, pourtant aujourd’hui j’ai opté pour une jupe tailleur de couleur grège – que je ne porte que très rarement – et un chemisier classique marron. Néanmoins, mes sandales tropéziennes, ainsi que mon sac gibecière tranchent un tantinet sur cet ensemble. Ma sœur cadette, lorsqu’elle m’a cousu ce dernier, a quelque peu abusé sur les perles ! Mon chignon a pour but de me vieillir, car malgré mes vingt-six ans, j’ai toujours l’air assez juvénile, ce qui ne me sert pas dans ma profession. Ma petite taille n’arrange pas non plus les choses. Éric, avec sa passion pour les chemises hawaïennes, ne donne pas non plus l’idée attendue d’un professeur de littérature classique. La stature athlétique de Stéphane et son jean délavé non plus. Heureusement, notre entrevue avec le doyen se passe bien, notre réputation de sérieux et de compétence nous précédent. Notre connaissance du programme des conférences sur le bout des doigts semble l’impressionner. Je commence demain la première intervention et j’espère que tout ira bien. Le doyen nous confie à un étudiant chercheur, Hussein, qui nous fait visiter les lieux et je vois que l’amphithéâtre prévu pour le colloque est assez vaste, confortable et moderne.

Nous bénéficions d’une autorisation de consulter la bibliothèque. En outre, nous trouvons une cafétéria où nous nous restaurons, ce qui ne peut que réjouir Stéphane. Depuis notre départ hier soir, la collation matinale dans l’avion est déjà oubliée, et moi aussi je commence à sentir la faim. Ce repas de sandwichs et de salades nous est donc agréable. Nous profitons de la fin de l’après-midi pour améliorer nos notes pour le lendemain. À un moment, Éric se rend au secrétariat pour téléphoner à l’université, afin d’avoir des explications à propos de notre logement, tout en exposant nos doléances. On se contente de lui répondre que c’était la seule chose qu’ils avaient trouvée de disponible et que sa proximité avec le campus avait été aussi la raison de la réservation. Lorsqu’il nous relate cette conversation, nous ne pouvons que râler pour la forme.

À la fermeture de la bibliothèque, nous rentrons à l’hôtel. Les garçons restent dans ma chambre le temps que je me douche, puis nous nous quittons sur un bonsoir enjoué.



Chapitre 2

La journée a été longue et éprouvante.

D’abord, il y a eu le vol, et avec l’escale à Istanbul, onze heures au total, cela fait beaucoup, malgré la bonne compagnie et la lecture. Ensuite l’arrivée dans ce pays fascinant entre déception et joie. Et toute la précipitation du départ puisque nous avons dû nous organiser en catastrophe.

Alors, après m’être préparé pour la nuit, je me jette sur le lit avec bonheur. Puis je prends mon portable et j’appelle Hélène. Ma sœur doit se faire du souci, et avec son début de grossesse difficile, je n’ai pas envie qu’elle s’en fasse outre mesure.

Par chance, elle décroche assez vite : entendre sa voix est un vrai plaisir.

— Coucou, ma puce, l’interpellé-je.

— Ça va ? demande-t-elle.

— Oui, nous sommes bien arrivés.

— Et pas de mauvaise surprise ?

— Le vol a été long, mais pas inconfortable. L’hôtel est plus correct que celui de Madrid ! Vieillot, mais propre, même si je n’ai pas de douche dans ma chambre. Galamment, les garçons sont prêteurs de la leur.

— Et sinon ?

— Nous n’avons pas encore vu grand-chose. L’université est récente et très bien agencée. Nous avons été chaleureusement accueillis. Et toi, tout va bien ?

— Oui.

— Et les petits ?

— Tom et Lyne restent à la maison. Mon chéri ira constater demain si tout se passe bien pour eux. Tu es informée de quand les résultats tombent ?

— Pour le Bac, cette semaine, mais je ne sais pas si je vais pouvoir avoir les résultats.

— Cela devrait être positif !

— J’espère !

— Bien. Je suis consciente que communiquer à l’étranger coûte cher, alors je te laisse ! Tiens-nous au courant s’il y a quoi que ce soit, et surtout n’hésite pas à nous envoyer des photos par mail ! Je serais ravie de voir ce pays ! Sinon tu nous montreras à ton retour.

— J’espère seulement que j’aurais le temps et la possibilité de visiter la ville un peu, car il y a beaucoup de travail qui nous attend !

— Bisous ma grande.

— Bisous à vous tous.

Je ferme mon portable, et les yeux.

Un regard intense, émeraude, s’impose alors dans mon esprit.

La fatigue m’empêche de penser à autre chose et je m’endors avec la vision de ce beau visage à la peau mate, aux lèvres bien ourlées et à l’épaisse chevelure brune où l’envie d’y passer les doigts me surprend, étant donné que je ne le reverrai jamais…

Un coup frappé à la porte me réveille brusquement. Malgré le bruit et la chaleur, je me suis assoupie. Le matin est là, la lumière solaire recouvre déjà la pièce, la touffeur ambiante n’est pas encore présente.

— Annie !

Je me lève, ensommeillée, et j’ouvre le battant.

C’est Éric, habillé, un grand sourire sur les lèvres et décidément en pleine forme !

— Petit déjeuner dans notre chambre ? me propose-t-il.

— Je me prépare et j’arrive.

Je fais une toilette rapide. Heureusement que le soir précédent j’ai pu profiter de la douche des garçons, et même si la nuit a été lourde, je suis quand même un brin reposée. Néanmoins, je dormirai bien un peu plus. Les draps sont propres et la literie est correcte. C’est donc avec un grand soupir de regret que j’en détourne mon regard.

Je brosse mes longs cheveux blonds que je réunis dans un chignon bas. Avec cette chaleur, ce sera plus pratique ! Je passe un pantalon marron clair ample et fluide, acquis en catastrophe pour le voyage, avec une blouse de coton liberty – je me permets cette petite touche de couleur pour m’encourager –, puis je prends mon sac et ferme la porte. Je n’ai qu’à pousser celle de la chambre de mes amis, laissée entrouverte.

La bouilloire, qui nous accompagne partout lorsque nous nous déplaçons, est pleine, les pâtisseries achetées hier soir et les oranges sont sur le lit, étalées sur une serviette. Avec un thé pour moi et un café pour les garçons, c’est un déjeuner convenable. Je rince les gobelets récupérés à la cafétéria le jour précédent pour la prochaine fois, pendant que mes compagnons de route rangent.

Ensuite, nous partons de nouveau à pied. La foule me semble plus dense que le jour d’avant, sans doute à cause de la relative fraîcheur matinale. Nous prenons notre temps et observons ainsi des petites saynètes typiques : une marchande de fruits à côté de sa carriole bariolée, un groupe de femmes qui portent sur leur tête un grand panier en osier débordant de choses diverses, des vélos surchargés de marchandises qui se frayent tant bien que mal un chemin dans la circulation toujours aussi luxuriante, et des hommes en dishdasha ou en costume.

Une fois à l’université, le trac me submerge subitement.

Ce n’est pas la première fois que je donne une conférence, mais la responsabilité de représenter notre université pèse sur mes épaules. C’est moi qui dois tout organiser, bien que nous nous partagions le travail. M. Aubert, ayant été mon directeur de thèse, a souhaité qu’il en soit ainsi.

Je pénètre dans l’amphi bondé par un accès extérieur, la peur au ventre, même si mes deux compères m’ont promulgué avec force leurs encouragements, en me rappelant qu’ils seront présents, d’autant plus que je connais le sujet sur le bout des doigts. Toutefois, passer la première est loin d’être évident, je suis consciente que je n’ai pas droit à l’erreur.

Je m’assois à la table installée au milieu de l’estrade et je commence doucement, veillant à ma prononciation et regardant mes feuilles avec attention, tout en conservant un contact visuel avec le public. Si mon anglais est plus que correct, j’appréhende pourtant un peu les fautes de grammaire ou de syntaxe, et notamment les instants où le français va vouloir reprendre sa place. Mon exposé est entièrement rédigé en anglais, néanmoins, je redoute le moment où je risque de m’en écarter, poussée par une digression, par le trac.

Subitement, j’ai l’impression que tout se brouille, que les mots dansent sur le papier. La tension atteint son paroxysme, mais je sais comment réagir face à cela. Je respire posément, je me lève de ma chaise et passe devant le bureau. Posant mes notes à portée de main, je reprends mon discours.

Je me sens plus à l’aise, car il s’agit de ma façon habituelle de donner des cours, moins solennelle et plus personnelle. J’entends parfois quelques murmures, toutefois personne n’interrompt mon allocution. Les étudiants m’écoutent avec attention, visiblement captivés. À un moment, je croise le regard d’Éric, assis au dernier rang avec Stéphane, qui lève un pouce avec un grand sourire.

Et je poursuis. Je suis dans mon élément. J’aime tant faire ce partage de connaissances. La littérature latine et grecque, l’Antiquité, c’est une vraie passion chez moi depuis que j’ai commencé à faire du latin en cinquième. En fait, exercer mon métier est un bonheur, échanger davantage. Je conclus mon développement avec un texte appris par cœur. Alors quelques mains se lèvent et je réponds aux questions du mieux que je peux, tâchant de ne pas me laisser déborder par mon enthousiasme, restant rigoureuse.

Je quitte l’amphi pour céder la place à un autre professeur qui me serre la main, même si j’ai du mal sur le moment à retenir son nom, encore plongée dans mon exposé. Alors que je suis toujours dans ma bulle, dans le couloir de sortie, je croise le doyen qui parle avec un groupe d’hommes habillés du costume blanc local et d’un keffieh rouge et blanc. Il se dirige vers moi, me salue d’un signe de tête, puis il se tourne vers les hommes. Là, mon cœur se met à battre avec force à l’instant où je reconnais l’un d’entre eux.

L’homme au regard émeraude.

Ce même regard qui a hanté ma nuit. Un regard où il m’est possible de lire fugitivement de la surprise, pourtant, manifestement, il n’est pas homme à montrer son étonnement. Ce qui n’est pas mon cas !

Je dois rougir, sentant le feu sur mes joues. Et avec ma carnation, c’est loin d’être discret !

Le doyen ne semble rien remarquer de mon malaise :

— Professeur Clément, je me permets de vous présenter Monseigneur le cheikh Kassem Ben Khamsin, ainsi que son frère le cheikh Khalid.

Le cheikh Kassem s’incline devant moi, un petit sourire au coin des lèvres, manifestement amusé par mon embarras. Il me fait de cette manière comprendre qu’il m’a reconnue.

— Mademoiselle, dit-il dans un français parfait malgré un léger accent.

Ma stupéfaction est à son comble. Je frise franchement le ridicule. Il parle français, et moi qui pensais qu’il ne m’avait pas comprise à l’aéroport.

L’art d’être une idiote en dix leçons !

Son frère se contente d’un signe de tête pour me saluer.

Le doyen continue :

— Le professeur Clément est au Caire pour effectuer quelques conférences dans le cadre d’un échange interuniversité.

— J’espère que vous vous plaisez ici ? s’enquiert pour lors l’homme au regard émeraude avec un soupçon d’ironie dans la voix.

L’arrivée de mes compagnons m’évite de discuter, et au fond cela m’arrange. Le doyen les présente à leur tour, et ce sont eux qui répondent aux questions. Moi, j’en suis incapable. Le cheikh Kassem ne me quitte pas des yeux, et cette inquisition visuelle me déconcerte. Je n’ose porter mon attention dans sa direction, même si c’est impoli. Finalement, le doyen et ces hommes nous laissent, le premier reprenant son exposé interrompu sur les lieux.

Je les regarde s’éloigner, encore sous le choc de cette nouvelle rencontre. Ensuite nous partons dans le couloir à notre tour.

— C’est bien le type de l’aéroport ? demande Stéphane.

— Oui, réponds-je d’une toute petite voix.

Il m’observe avec un drôle d’air, puis s’exclame :

— Beau mec en plus !

— Stéphane !

— Quoi, ce n’est pas parce que je suis au régime que je n’ai pas le droit de lire le menu ! Sans compter que ce sont de purs hétéros, alors ils ne risquent rien avec moi. Cependant…

— Quoi ?

— J’ai vu la façon dont celui qui t’a aidée à l’aéroport t’a regardée. Tu as une touche ! ajoute-t-il sur un ton goguenard.

— Stéphane, arrête, répliqué-je en levant les yeux au plafond, tant il peut être à certaines occasions impossible.

— Ma puce, tu es une jolie jeune femme, intelligente, avec du caractère, mais comment l’exprimer sans te mettre en rogne ? Parfois, tu peux être très…

— … coincée, c’est cela ? répliqué-je.

— Je dirais plutôt qui se laisse trop envahir par ses responsabilités, qui ne profite pas assez…, continue-t-il en fronçant le nez.

— Et monsieur me conseille quoi maintenant ? Je te rappelle que c’est un cheikh, déclaré-je, agacée.

— Comment ? s’exclame-t-il, sidéré.

— Eh oui, vous n’étiez pas là quand le doyen les a présentés. Alors, qu’ajoutes-tu ? ironisé-je.

— Bon sang, tu tombes sur un type qui te plaît et c’est l’équivalent d’un prince ! s’écrie-t-il.

Heureusement, nous parlons en français et nous avons de cette manière moins de chance que notre conversation soit comprise, car les étudiants commencent à nous regarder bizarrement.

— Qui t’a dit qu’il me plaisait ? m’enquis-je, toujours autant énervée.

— Je te connais, c’est tout, conclut-il en haussant les épaules, visiblement peu atteint par mon ton de voix.

— Je confirme, il te plaît, enchérit Éric, malicieusement.

Je secoue la tête. Si mes amis me connaissent bien, et que leurs propos ne sont pas si éloignés de la vérité, je trouve quand même qu’ils exagèrent. De plus, nous sommes là pour le boulot, et je ne suis pas venue pour marivauder avec le premier homme intéressant croisé, qu’il soit prince ou pas.

Nous rejoignons Hussein qui nous attend dans la pièce qui nous a été réservée aujourd’hui afin que nous puissions être au calme. Pour le repas de midi, il nous conseille un petit restaurant local situé à quelques rues et pas très cher, tenu par un ami. J’avoue que ce repas me fait du bien. Le cadre est assez épuré, avec juste la touche orientalisante qui suffit pour mettre dans l’ambiance. Assurément, c’est un endroit qui ne désemplit pas. Le taboulé est simplement parfait, ainsi que les kofta que nous découvrons avec plaisir. Ces boulettes de viande hachée sont excellentes ! Cela nous change des sandwichs.

Pendant que nous savourons ce moment, à Hussein, qui s’est joint à nous, nous demandons des éclaircissements sur les deux cheikhs. Ou plutôt, Stéphane se livre à un véritable interrogatoire, poussé par sa légendaire curiosité. Hussein se révèle être un informateur de première classe et nous comprenons mieux pourquoi cette université est si bien aménagée. Les Ben Khamsin font partie des donateurs privés.

Une fois notre repas achevé et de retour à l’université, Éric révise son exposé rapidement dans la petite pièce afin de préparer son intervention sur le culte d’Isis à Rome qui a lieu dans deux jours. La fin de la journée s’écoule comme la précédente par un détour à la bibliothèque, néanmoins je les quitte assez tôt, souhaitant me reposer seule.

Au bout d’une heure, plongée dans la lecture de mes notes, j’entends un bruit sec au battant. Je me lève du lit où j’étais assise en tailleur – la pièce étant dépourvue de bureau – et j’ouvre la porte.

Un homme inconnu, vêtu d’une ample gandoura brune, se trouve sur le seuil.

Il s’incline devant moi, restant silencieux.

— Vous désirez ? demandé-je en anglais, assez perplexe face à cette présence muette.

— Mon maître vous envoie ceci.

— Pardon ?

Il me tend une enveloppe beige épaisse, avec un dessin sur le coin gauche où il me semble distinguer un cheval et un oiseau de proie, ainsi qu’une longue boîte rectangulaire noire que j’identifie comme un écrin. Je saisis le pli, mais pas la boîte, ayant envie en premier lieu de savoir de quoi il en retourne, puis je la décachette et lis rapidement la missive rédigée en français. L’écriture est élancée, les lettres bien tracées.

Mademoiselle,

Veuillez recevoir ce présent.

Je souhaiterais aussi vous inviter à dîner ce soir à vingt heures.

Cheikh Kassem.

Alors que je boue à l’intérieur, je replace le billet dans l’enveloppe avec calme et la rends à l’homme.

— Veuillez rapporter ceci à votre maître, dis-je en insistant bien sûr le dernier mot.

Celui-ci semble un instant interloqué par mon geste, mais il demande quand même :

— Quelle réponse dois-je donner à mon maître, mademoiselle ?

— Que je ne suis pas intéressée, toutefois je le remercie, répliqué-je avec ironie.

L’homme est visiblement embarrassé. Il ne paraît pas comprendre que ma répartie est une fin de non-recevoir. Les yeux grands comme des soucoupes, il ne doit pas être accoutumé à ce genre de réaction, et il commence :

— Mais Mademoiselle…

Bien que ce soit impoli, je le coupe :

— Et faites-lui bien savoir que je ne mange pas de ce pain-là. Je refuse donc l’invitation. Désolée pour le dérangement.

Je lui dis au revoir avec sourire courtois. Après tout, il n’est que le commissionnaire, il n’est nullement responsable de l’impudence de son maître.

Une fois la porte refermée, je repense à ce qu’Hussein nous a appris au sujet de cette famille : la famille Ben Khamsin se compte parmi les plus puissantes en Égypte. Propriétaires de plusieurs centaines d’hectares de terres et de désert, avec également beaucoup de sociétés diverses, ils sont milliardaires et possèdent aussi des liens avec l’Arabie Saoudite depuis que le père du Cheikh Kassem a épousé en secondes noces une princesse issue de ce pays. En outre, Kassem jouit d’une réputation de séducteur en Europe et aux États-Unis, en même temps que d’être un homme d’affaires avisé et un ingénieur reconnu.

Je fulmine. Que croit-il ? Qu’il va m’accrocher à son tableau de chasse ?

J’ai du mal à me replonger dans mon travail, cette visite et surtout cette demande impromptue n’arrivant pas à sortir de mon esprit.

Une nouvelle heure est passée lorsqu’à nouveau on toque à ma porte.

Je l’ouvre, toujours autant énervée par ce qu’il s’est produit tout à l’heure. Et je retrouve cet homme sur le seuil.

La moutarde me monte au nez et je l’interpelle vivement :

— Que voulez-vous cette fois-ci ?

Il me tend encore une lettre :

— Mon maître me demande une réponse écrite.

— Vous ne lui avez pas transmis mon message oral ?

Il émet un petit soupir penaud.

— Je vois, vous avez peur de le fâcher ! compris-je.

Je saisis l’enveloppe et je lis le mot glissé à l’intérieur.

Mademoiselle,

Je pense que vous vous êtes méprise sur mes intentions.

Je souhaite juste vous inviter à dîner ce soir.

Merci de me dire à quelle heure nous pouvons venir vous chercher.

Cheikh Kassem

Non mais, il se moque de moi ! À dîner ! Pourquoi pas une invitation à plonger direct dans son lit ! Il me prend réellement pour une idiote !

Il veut une réponse, il va l’avoir !

Je saisis un stylo dans ma trousse et note au dos de la missive :

Monsieur,

Comme j’ai pu précédemment le dire à la personne chargée de m’apporter votre billet, ma réponse est non.

Sachez aussi que parfois il vaut mieux faire les choses par soi-même.

Je ne signe pas et n’ajoute aucune formule de politesse. Je n’ai pas pour habitude d’agir ainsi ; toutefois, le fait qu’il passe par quelqu’un m’insupporte assez. À lui de comprendre à mots couverts mon message. Manifestement, il est coutumier de ce qu’on lui obéisse en un clin d’œil. Avec moi, il va tomber sur un os.

Je donne l’enveloppe à l’homme qui la saisit dans une courbette, puis il repart dans le couloir où il croise mes amis qui reviennent de l’université après avoir effectué quelques achats sur le chemin pour notre repas du soir. Ceux-ci me rejoignent sur le palier et me demandent ce qu’il se passe. Je leur explique tout. Ils sont d’abord assez surpris par cette façon de faire, puis leur côté moqueur ressort et les plaisanteries fusent face à cette nouvelle mésaventure.

Si nous n’avons pas encore pu visiter quoi que ce soit dans cette ville si riche, le séjour se révèle très intéressant pour eux, surtout en ce qui me concerne. Moi et mon absence de vie sentimentale ! Je me retrouve prise dans une entreprise de séduction assez inédite qui devient pour eux un prétexte pour se gausser un brin de moi. Et manifestement, ils adorent cela !

Nous mangeons les kebabs qu’ils ont achetés, avec des fruits, et après avoir discuté du programme du lendemain, revu certaines de nos notes, nous nous séparons et je me prépare cette fois-ci pour la nuit.

Dehors, il y a toujours autant de bruit, et sans compter la tiédeur ambiante, j’ai le pressentiment que je ne vais pas dormir énormément.

 

Chapitre 3

Aujourd’hui, nulle conférence n’est prévue pour nous, cependant nous sommes dans l’obligation d’écouter celles des autres dans le but d’en rédiger un résumé à destination de Mme Lapierre. Nous nous partageons les exposés pour ne plus avoir par la suite qu’à réunir nos notes. Nous profitons de la bibliothèque avec l’intention de peaufiner nos travaux et effectuer des recherches demandées par nos collègues. Et aussi, en ce qui me concerne, afin de fureter un brin et dénicher un livre que je ne connais pas, bien que je sois assez fatiguée après une nuit blanche passée à m’interroger sur cette invitation impromptue, ainsi qu’à trouver un peu de fraîcheur.

Dans l’après-midi, de retour à l’hôtel, j’utilise la douche des garçons, puis ceux-ci repartent, me laissant le soin de mettre au propre nos notes et pour que je me repose un peu.

Après un thé vite bu, je m’installe devant mon travail. Même si mon ordinateur portable commence à vieillir, il me rend toujours service, et au moins pour ce type de tâche, il ne rame pas trop.

Je ne vois pas le temps passer, absorbée dans nos notes manuscrites.

À un moment, j’entends frapper à la porte. Imaginant que les garçons, de retour, ont quelque chose à me demander, j’ouvre sans aucune arrière-pensée…

… Pour me retrouver face à lui ! Je m’immobilise.

Il me salue avec déférence, ainsi qu’avec un très large sourire un peu moqueur :

— Bonsoir !

— Que faites-vous ici ? interrogé-je assez rudement, me montrant très impolie.

Ma mauvaise humeur ne semble nullement le troubler, car il me répond avec un calme olympien assez agaçant :

— Eh, bien votre message a été clair. Donc, je suis venu en personne.

Alors là !

J’avais malgré tout espéré qu’il comprendrait que je ne souhaitais pas le revoir. Il ne renonce pas facilement. Désire-t-il jouer à un jeu avec moi dont je ne connais pas les règles ?

— Que voulez-vous ?

— Vous inviter. Je considère que ma lettre était suffisamment intelligible.

Il sourit, mais cette fois-ci avec une touche de charme qui me désarçonne.

— Pardon ? demandé-je.

— Je suis venu afin de vous convier à partager mon repas de ce soir, répète-t-il en détachant bien les mots.

— Mais pourquoi ?

— Je pense qu’il vaut mieux que nous en discutions ailleurs que sur ce seuil, affirme-t-il.

— Non, rétorqué-je.

— Comment ?

— C’est non, je refuse. J’ai du travail et je souhaite me coucher tôt. Alors… Et puis comment connaissez-vous mon adresse ?

— Je n’ai eu qu’à demander au doyen sous un prétexte quelconque. Même si la mention de l’hôtel m’a quelque peu surpris !

— Mon université cherche à faire des économies. D’habitude, ils font appel à un autre établissement, cependant à cette date, il n’y avait plus de place…, expliqué-je.

— Je vois. Mademoiselle, en ce qui concerne mon invitation, ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je m’engage à vous ramener de bonne heure.

— Ah oui !

Je dois sûrement avoir l’air d’une idiote ! Pourtant, indubitablement, mon refus l’a déstabilisé. Il ne doit pas être habitué à en essuyer.

— Accordez-moi ce repas. Je vous promets que vous n’avez rien à craindre de ma conduite. J’estime… que vous êtes suffisamment explicite !

Je suis plutôt troublée. Son comportement m’horripile foncièrement. Cette conversation me gêne. J’ai vraiment du mal à comprendre son intérêt pour moi. Pourtant, je suis assez désireuse d’en savoir plus.

Toujours est-il que je ne sais quel petit démon intérieur me pousse à dire :

— Bon, j’accepte.

Il semble soulagé par mon consentement et un sourire franc illumine ses yeux, puis il incline la tête en m’affirmant :

— Je vais veiller à ce que tout soit prêt. Hassan viendra vous chercher dans une heure.

— Ce soir ?

— Je sais que vous n’êtes pas ici pour longtemps, et demain soir, cela ne m’est pas possible.

C’est si soudain, toutefois il est inconcevable que je me dédise.

— Je serais prête.

— Je n’en doute pas. À tout à l’heure.

Il me salue, puis s’engage dans ce couloir à la peinture vieillie et au parquet élimé où sa présence, vêtue d’un pantalon noir à la coupe parfaite et d’une chemise bleue, semble totalement incongrue. Il se retourne au moment où j’allais fermer ma porte pour me poser cette question :

— Ah, au fait ! Mon présent ne vous a pas plu ?

— Celui qui se trouvait dans la boîte ?

— Oui…, hésite-t-il.

— Je ne peux vous le dire, je ne l’ai pas ouverte, déclaré-je.

— Pourquoi ?

— Ma mère m’a toujours dit de ne pas accepter des cadeaux d’inconnus, lancé-je avec ironie.

Il émet un petit rire :

— Je comprends.

Je le vois rejoindre deux hommes qui se trouvent au bout du couloir vêtus de la gandoura de la même couleur qu’Hassan, puisque je suis désormais informée du nom de cet homme.

Je ferme le battant et m’y adosse. Je n’en reviens pas…

J’ai dit oui !

Bon sang ! Dans quoi vais-je me lancer ?

Je dois être pour lui un défi, je ne peux pas expliquer autrement l’intérêt qu’il porte à une petite enseignante de littérature classique française. Sans vouloir me jeter des fleurs, je suis jolie, pourtant je ne l’ai pas toujours été, ayant connu une adolescence fil de fer et appareillage dentaire, et depuis longtemps je sais que je ne réussirai qu’en travaillant. Nonobstant le fait que depuis l’âge de dix-neuf ans, j’ai d’autres préoccupations que ma vie sentimentale… En une soirée, je fais fi de toutes les règles que je me suis fixées depuis tant d’années.

Mais je n’ai pas l’intention de me mentir, je n’ai jamais éprouvé cela. Une telle attirance, une telle manière de ressentir la présence de l’autre. Voire peut-être du manque… Il ne s’agit pas seulement d’une réaction de mon corps, j’ai l’impression que mon cœur et mes pensées sont aussi engagés. Cette prise de conscience est relativement douloureuse. De même que la confusion qui envahit mon esprit. Il faut que j’en parle. Je ne peux pas garder cela pour moi. J’entends un bruit de pas dans le couloir, et la porte qui est située à côté de la mienne s’ouvre : les garçons sont rentrés.

Attendu que mon rendez-vous est pour dans une heure, je me hâte de sortir et d’aller frapper à leur porte. Éric ouvre tout de suite, et aussitôt en entrant je leur narre les derniers faits. J’ai besoin d’avoir leur ressenti et notre amitié est telle que je sais que je peux leur en toucher un mot sans que cela ait une quelconque incidence. Ils ont toujours été là, dans les meilleurs moments comme dans les pires. Je suis aussi sûre qu’ils ne me jugeront pas.

— Tu as accepté ! s’exclame Stéphane, à la fin de mon récit.

— Oui.

— Eh bien, Choupette, t’es mordue, analyse-t-il avec tact.

— Oh, arrête !

— On ne t’a pas vue comme cela depuis l’épisode avec ce crétin, et encore, tu étais beaucoup moins troublée.

— Je fais une bêtise, c’est cela ?

— Pour cela, on verra quand tu seras revenue, déclare Stéphane.

— Je ne vais…

— Nous ne t’avons jamais connue ainsi. Il te plaît, c’est indéniable. Soit, nous sommes au courant des raisons de ton célibat. Mais nous sommes en Égypte, loin de chez toi, de tout ce qui fait que tu t’interdis de nouer une relation amoureuse. Tes études sont achevées, tu possèdes moins de responsabilités. Et cet homme, tu n’auras sans doute jamais l’occasion de le revoir. Alors…

— Vous ne me dites pas de… coucher, d’avoir une aventure, quand même ?

— Tu prendras la décision qui te semble la meilleure. Néanmoins, honnêtement, personne n’est jamais mort d’avoir eu une passade, énonce avec un clin d’œil Stéphane.

— Merci pour le réconfort, rétorqué-je d’un ton boudeur.

— Bon, tu voulais notre avis ! Et franchement, si Laura était présente, elle te déclarerait la même chose. Elle te dirait de profiter, et que, quelle que soit ta décision, cela ne changera pas ce que nous pensons de toi, affirme Éric.

— Et tu vas porter quoi ? interroge Stéphane.

— Rien, comme cela je serai parée à toute éventualité, assurai-je.

— Annie ! s’insurge Éric.

— Bon, ma jupe longue bleu ciel et ma tunique blanche à broderie anglaise. Je compte être moi-même.

— C’est parfait, et en plus la tunique fait ressortir le bleu de tes yeux, m’accorde Stéphane. Mais il va bientôt être l’heure.

— Mon Dieu ! J’y vais…

— N’oublie pas ton portable.

— Bien sûr !

— Allez, fonce. Et s’il y a quoi que ce soit, nous sommes là.

— Je sais.

Je pars pour vite me préparer.

Que suis-je en train de faire ? Cet acte déraisonnable me ressemble si peu. Je réfléchis la plupart du temps à deux fois et, en cet instant, je laisse parler mon cœur et mes envies.

Je m’habille rondement, brosse mes cheveux pour les attacher en chignon, me maquille légèrement.

Lorsque j’entends frapper à ma porte, je saisis rapidement mon sac et ma veste. Hassan est à l’heure, il me salue en s’inclinant, restant silencieux. Je le suis, inquiète et curieuse, et surtout le cœur battant à tout rompre.

Une fois à l’extérieur, je marque une pause, ébahie.

Je ne m’attendais pas à la voiture qui occupe une partie de la chaussée.

Noire, élégante, et très grande.

Hassan me tient la porte de la limousine ouverte le temps que je m’installe à l’intérieur.

Je sens un moment la panique me gagner.

Seigneur !

Tout va bien, Annie. Tu as décidé d’aller dîner avec un milliardaire. Une telle voiture, cela va de soi ! Pourquoi réagis-tu ainsi ? Ce qu’il se produit est tout à fait normal ! Ce genre de chose arrive tous les jours.

Mais j’aurais préféré un véhicule plus… discret !

J’ose à peine m’adosser aux sièges en cuir brun foncé. Un minibar se trouve dans un coin, une tablette et un téléphone. Ma Twingo semble pitoyable à côté de ce véhicule.

Nous cheminons dans les rues, et je peux observer l’activité des Cairotes à travers les vitres opaques. Je regrette de ne pas avoir demandé où nous allions manger. Je m’attends à nombre de choses, néanmoins nullement à ce qui se révèle devant moi à un moment. Je vois avec surprise un port se profiler. Nous sommes au bord du Nil, sur un quai où plusieurs types de bateaux sont amarrés.

La voiture s’arrête.

 

Chapitre 4

Hassan sort et m’ouvre la portière.

Il m’aide à descendre, puis m’accompagne jusqu’à une passerelle. Je peux observer toutes sortes de bâtiments : des bateaux de croisière, des yachts… Mais ce qui m’intéresse le plus, ce sont les felouques avec leurs blanches voiles triangulaires qui ressemblent à des papillons posés sur les eaux tranquilles.

Je regrette sur le moment de ne pas avoir davantage de temps pour les contempler, car nous nous dirigeons rapidement vers un yacht élégant et assez vaste, sur le pont duquel est tendu un voilage. Lorsque je descends les marches, Kassem me rejoint et s’incline devant moi.

— Merci d’être venue, me salue-t-il.

— Vous vivez ici ? demandé-je, encore surprise par le choix de cet endroit.

— Pas exactement. Le yacht appartient à ma famille, cependant je suis celui qui l’emploie le plus souvent. Lorsque je suis au Caire, j’apprécie de m’y trouver, car c’est calme.

— Il est très beau !

— Vous êtes déjà monté à bord d’un yacht ?

Je fais la moue avant de dire :

— Non, un ferry, une barque, une péniche, mais jamais sur un tel bateau, dis-je en désignant l’ensemble de la main. C’est assez inhabituel pour moi, et je ne connais personne qui en possède dans mon entourage.

Il jette un rapide regard vers moi, toutefois il ne relève pas ma dernière remarque nettement ironique.

— Venez.

Il me guide vers une table dressée à l’occidentale où seuls le tissu chamarré et la vaisselle colorée me rappellent le pays où je me trouve. Il doit noter ma surprise puisqu’il me dit :

— Je ne pense pas que vous soyez au fait des coutumes orientales, par conséquent j’ai envisagé que cela vous rendrait plus à l’aise.

Il me désigne un siège de toile à l’armature en bois sur lequel je prends place. Il s’installe en face de moi, et Hassan, qui se tient à côté de la table, me sert un verre rempli d’un liquide opalescent.

— De quoi s’agit-il ? demandé-je.

— Une sorte de citronnade, légèrement sucrée. C’est très rafraîchissant.

Je saisis le verre glacé et je goûte. En effet, c’est doux, tout en n’étant pas écœurant. Je me retiens de ne pas finir la boisson immédiatement.

— C’est bon ! m’exclamé-je.

Il a un sourire, ravi, puis il m’explique :

— En revanche, si j’ai opté pour un service à l’occidental, ce que nous dégusterons sera oriental. Cela ne vous gêne pas ?

— J’ai déjà eu l’occasion de goûter à des kofta dans un petit restaurant, j’ai apprécié, toutefois, j’ai trouvé cela un peu épicé !

— J’ai demandé à mon cuisinier de veiller à ce que cela ne soit pas le cas. Je connais les goûts des Français.

Je lève un sourcil, mais je me retiens de dire quoi que ce soit. Il se comporte poliment, alors je ne souhaite pas envenimer les choses, même si je reste sur mes gardes. Comme Hassan commence à nous servir un premier plat que Kassem nomme kochari, m’expliquant qu’il s’agit d’un mélange de macaronis, de lentilles, d’oignons frits et de sauce tomate, je me contente de poser cette question :

— Où avez-vous appris le français ?

— Mon arrière-grand-mère.

— Pardon ?

— Mon arrière-grand-mère, Marguerite, était française. Elle a épousé un Irlandais rencontré alors que ce dernier s’était rendu pour vendre des chevaux en Normandie, et elle est partie vivre avec lui. Son fils, mon grand-père, ingénieur, est arrivé en Égypte pour découvrir le fonctionnement d’une oasis et essayer de trouver des solutions pour améliorer la distribution d’eau. Il est tombé amoureux de la fille aînée du Cheikh Omar Ben Khamsin, mon arrière-grand-père. À la mort de son mari, Grand-mère Marguerite n’a pas voulu rester seule en Irlande, et comme elle n’avait plus de famille en France, elle est venue rejoindre son fils ici. Elle nous a enseigné sa langue, car bien qu’elle ait vécu une grande partie de sa vie en Irlande, elle n’a jamais oublié ses racines normandes. Elle a toujours eu du mal avec la nourriture épicée !

Je suis vraiment surprise par ce qu’il m’apprend. Il me regarde avec un sourire discret :

— Eh oui, j’ai un peu de sang français et irlandais dans les veines !

— D’où la couleur de vos yeux ! remarqué-je.

— Ce sont ceux de mon arrière-grand-mère.

— Je vois, l’hérédité fait souvent des choses étranges. En ce qui me concerne, je suis la seule dans ma famille qui soit blonde aux yeux bleus. Une arrière-grand-mère aussi… Mais si j’ai bien suivi votre histoire, vous devriez porter un nom irlandais.

Il hoche la tête :

― O Malley, en effet. Il est présent à l’état civil, cependant il disparaît à l’usage, celui de Ben Khamsin auquel il est adjoint est alors employé.

Je sens soudainement le bateau bouger :

— Que… ?

— Nous allons nous éloigner du Caire pour la soirée. Le Nil y est plus beau. Et ne vous inquiétez pas, nous reviendrons. Il me semble qu’une promenade sur le fleuve sera agréable. Il y fait moins chaud, et cela vous permettra de découvrir ses rives d’une autre manière, m’explique-t-il posément.

— De toute façon, pour le moment, je n’ai pas aperçu grand-chose ! m’exclamé-je.

— Comment cela ?

— À part le trajet entre l’aéroport et l’hôtel, et l’université, ainsi que les petites rues autour de notre lieu de résidence, nous n’avons pas encore pu voir la ville.

— Ah, je comprends…

Pendant que nous discutons, Hassan a débarrassé le plat et nous a apporté des kalaoui – rognons grillés – avec des babaghanous – aubergines écrasées avec de l’huile. Nous mangeons un moment tranquillement, comparant la cuisine française et celle égyptienne. Il me dévoile alors une grande ouverture d’esprit, car il connaît une quantité de choses, même s’il m’avoue avec un sourire en coin qu’il ne cuisine pas. Je me concentre aussi sur la saveur nouvelle de ces plats, et la gourmande invétérée que je suis ne peut qu’apprécier. Il s’agit d’une véritable découverte gustative et mon plaisir doit se lire sur mon visage, puisque mon hôte me demande :

— Vous aimez ?

— C’est particulier, mais cela me convient. C’est très bon.

À bord de ce yacht, nous avançons lentement, et peu à peu l’air se transforme. Il se rafraîchit et porte des senteurs parfumées florales, et d’autres que je ne connais pas, toutefois elles me changent agréablement de celles de la capitale. Les bâtiments sont moindres, devenant plus petits et plus typiques. J’ai envie de regarder cela de plus près, et comme j’ai achevé mon assiette, j’ose m’enquérir :

— Je peux aller voir ?

— Bien sûr.

Il se lève en même temps que moi pour m’accompagner. Lorsque je pose mes bras sur la bordure en bois qui entoure le pont, il fait de même, veillant à conserver une certaine distance. Je me plonge dans la contemplation de l’eau, de la rive, guettant les bruits, observant certains détails plus particulièrement, gravant dans ma mémoire ces instants. Cela ressemble aux photos de mon enfance, avec cette verdure, ces palmiers, ces arbres exotiques dont je ne connais pas le nom, ces champs qui nous encadrent sur les deux berges. Et les roseaux et les papyrus qui ondoient au moindre souffle de vent. Je peux distinguer un vol d’oiseaux. Peut-être est-ce des ibis ? Cependant, je n’ose le demander à l’homme qui se trouve près de moi, hésitant à briser ce silence contemplatif si agréable. Je vois aussi des dromadaires, des chèvres et des ânes. Je ferme les yeux un instant, et momentanément je me retrouve trois millénaires en arrière en imaginant les fellahs cultivant les terres, de hauts dignitaires passant au bord des rives avec leur suite, vêtus de costumes précieux, des pêcheurs ramenant leur filet ou leur nasse… La passionnée de l’Antiquité se réveille en moi, et j’oublie où je me trouve.

Comme je me penche pour regarder mieux le Delta s’esquisser au loin, j’entends alors à côté de moi :

— Attention à ne pas tomber quand même !

Et je sors de ma bulle de rêve antique avec brutalité.

— Pardon ? m’écrié-je.

— Mon pays est rempli de légendes, mais celle du crocodile du Nil n’en est pas une ! Même s’ils se trouvent un peu plus bas. Les eaux paraissent paisibles, néanmoins, elles peuvent aussi être dangereuses pour qui ne les connaît pas. Je souhaite vous ramener entière…

Je secoue la tête, attentive à retrouver ce paysage rêvé. C’est étrange, pourtant la présence à mes côtés de Kassem ne m’importune pas. Au contraire, elle semble presque une évidence. Toutefois, je ne me tourne pas dans sa direction. Au bout de quelques instants, j’entends un soupir venant de lui, et il s’enquiert :

— Vous voulez un dessert ?

— Heu… oui.

Je ne sais pas pourquoi, néanmoins j’ai la certitude qu’il désirait s’informer sur tout autre chose et qu’il s’est rétracté au dernier moment. Sa voix me semble moins assurée. Peut-être est-ce simplement mon imagination ? Il paraît se reprendre et me pose alors cette question, étendant le bras dans un mouvement circulaire pour désigner le paysage :

— Vous aimez ?

— Oui, c’est très beau.

— Bien, j’en suis satisfait. Retournons à table, sinon Hassan va s’impatienter !

Il me saisit doucement sous le bras et me reconduit vers la table qui est débarrassée. Hassan nous apporte le dessert composé d’une coupelle de glace à la vanille et d’ataief, une sorte de pâte farcie aux noix, frite et trempée dans le sirop. Un délice pour les papilles ! Mon beau-frère, Sylvain, un cuisinier de talent qui tient l’auberge de notre village, serait comblé de découvrir cela. Je décline le café, mais accepte le thé à la menthe. J’avais au fond redouté une grande entreprise de séduction, cependant, comme il me l’avait promis, il se comporte correctement, et mon malaise du début a disparu. Alors, toujours quand même un peu dubitative, je me lance pour lui poser la question qui me taraude depuis que j’ai reçu son invitation :

— Pourquoi m’avez-vous invitée ?

Deux yeux émeraude me fixent, et un silence s’impose quelques secondes, qu’il rompt en disant :

— Parce que vous me rendez curieux.

Surprise par cette réponse, je hausse un sourcil :

— Que voulez-vous dire ?

— Je m’explique : je vous envoie une boîte, et vous n’essayez même pas de savoir ce qui se trouve dedans.

Je le coupe :

— Je vous en ai donné la raison.

— Et visiblement, ce qui nous entoure vous perturbe peu. Je vous vois simplement profiter du moment, sans tenter d’en demander plus, et cela m’étonne.

— Je ne suis pas coutumière de…

— C’est ce que je comprends ! s’écrie-t-il avec un geste de la main.

— Donc, vous regrettez votre invitation ?

— Non, pas du tout ! Votre présence est très agréable, très apaisante. Et puis, je suis enchanté de vous faire découvrir mon pays. Vos interventions sont bientôt finies ?

— Éric doit en effectuer une demain, et nous avons des recherches à faire. Toutefois, dans l’ensemble cela avance bien. Dans trois jours, nous partons pour Louxor, où nous allons rester cinq jours, pour suivre des conférences au musée. Nous sommes surtout là pour prendre des notes pour nos collègues. Nous aurons peut-être un exposé à faire, voire deux. Enfin, on verra sur place.

— Louxor ?

— Oui, j’espère que l’on pourra y faire du tourisme.

— Ce qui me surprend aussi, c’est comment une jeune femme a pu faire le choix d’enseigner les langues mortes ?

— Ma mère m’en a donné le goût…

— Monseigneur.

Hassan s’incline devant Kassem et une discussion s’engage en arabe. Mon hôte se lève, puis il me dit :

— Vous m’excusez, j’ai un appel important à faire.

— Oui, bien sûr.

Il disparaît à l’intérieur du bateau. Je repousse ma chaise et me dirige de nouveau vers le bastingage pour ne rien manquer du spectacle qui se déroule devant moi : le soleil couchant commence à étendre ses nuances et fait miroiter les eaux calmes dans un camaïeu de rouge, d’orange et de jaune. Comme mon hôte ne me rejoint pas encore, je m’assois alors sur une des banquettes écrues qui sont disposées à certains endroits pour regarder plus commodément. Petit à petit, l’astre solaire dissout ses lambeaux colorés dans le ciel qui s’assombrit. Je pose ma tête contre le bois du rebord, ferme les yeux et écoute les infimes bruits autour de nous. Le moteur est arrêté. Je suis bien.

Je ne sens pas les bras qui me soulèvent en douceur et qui m’emportent. Je me sens juste entourée par un parfum musqué et rassurant.

 

Chapitre 5

Un rayon de soleil effleure ma peau. Pour m’en débarrasser, je plonge ma tête dans l’oreiller. Mais brusquement, je me relève, me rendant compte que ce ne sont pas les draps de l’hôtel, car le coton est très doux, dense et parfumé. Très luxueux.

Je m’assois et je regarde autour de moi.

Les murs sont recouverts avec un bois très clair jusqu’au milieu, puis peints dans un bleu ciel très lumineux. Et il y a cette ouverture ronde masquée seulement par un rideau blanc opaque, très différente de la croisée de ma chambre d’hôtel.

Je ne suis pas dans ma chambre.

Où suis-je ?

La mémoire me revient progressivement.

J’écarte le drap et descends du lit, posant mes pieds sur une moquette marron clair, très moelleuse et très épaisse.

À côté de la porte, je peux apercevoir mes sandales, mon sac et ma veste posés sur un fauteuil dont le tissu est du même coloris que la moquette.

Je porte encore mes vêtements d’hier soir, et même s’ils sont froissés, cela me rassure un peu.

Comment ai-je pu m’endormir ainsi ?

Je vais dans la salle de bains adjacente, bleue et grise, pour me passer un peu d’eau sur le visage et ôter les dernières marques de maquillage, m’essuyant ensuite avec une serviette jaune clair au tramage épais. Je profite de la brosse en bois avec une dorure sur le manche pour démêler ma chevelure, puis je veille à bien enlever mes cheveux de celle-ci. Je reviens dans la chambre pour refaire le lit et prendre enfin mes chaussures et mes autres affaires. Je respire un grand coup et je me dis qu’il va falloir sortir de là. Je n’ai pas envie qu’il vienne me chercher, car la situation est suffisamment embarrassante comme cela.

J’ouvre la porte, tendant l’oreille. Je peux entendre des voix qui arrivent d’en haut. Alors après avoir attrapé mes affaires, je m’engage dans le couloir aux boiseries claires, puis je monte l’escalier. Là-haut, la vivacité lumineuse m’aveugle momentanément, très différente de l’atmosphère feutrée d’en bas.

Kassem vient m’accueillir avec un grand sourire :

— Bonjour. J’espère que votre nuit a été bonne ?

J’esquisse un petit sourire en retour, mal à l’aise.

— Bonjour. Comment se fait-il que j’aie dormi ici ?

— Vous vous êtes assoupie sur le pont. J’ai tenté de vous réveiller pour vous remmener chez vous, cependant vous avez murmuré : « Juste encore un peu, je suis fatiguée. ». Alors, j’ai préféré vous porter jusqu’à une des chambres, et vous laisser vous reposer tranquille.

— Mais…

— Et j’ai aussi demandé à Hassan de prévenir vos amis pour qu’ils ne s’inquiètent pas par le biais de votre hôtel. Ils lui ont déclaré que ce matin vous n’aviez pas de travail prévu, et que, de toute façon, ils pouvaient prendre les choses en main. Dès lors, je vous ai laissée dormir en toute quiétude. À bord, il n’y a aucun risque. Un de mes hommes veille toujours sur la sécurité, même la nuit.

Surprise par cette attention, mais aussi assez contrariée qu’il est décidé une telle chose sans que je n’en sache rien, je ne peux que lui dire, ravalant toute autre remarque :

— Merci.

— Bien, Hassan va vous raccompagner. Je ne peux le faire en personne, car je dois partir assez vite pour régler certaines affaires. Toutefois, avant je vous propose de partager mon petit déjeuner.

Il me prend doucement par la main pour me guider vers une table beaucoup plus petite que celle du soir précédent où je peux apercevoir du miel, des pâtisseries, du thé, du café et des fruits. Rien ne manque. Pendant que je m’installe, encore stupéfaite par la tournure des événements, j’entends le moteur se mettre en marche, et le bateau quitte sans à-coups la rive où il avait accosté, pour repartir en direction du Caire. Pourquoi n’est-il pas rentré au cours de la nuit ? J’aurais pu ainsi dormir à l’hôtel, et je m’informe :

— Pourquoi ne sommes-nous pas revenus pendant la nuit ?

— Nous n’avions pas achevé notre promenade, j’ai pensé que le retour vous conviendrait, et puis vous m’aviez aussi dit que vous n’aviez rien de prévu, ainsi que l’ont rappelé vos collègues. En outre, c’est bien plus paisible loin du Caire. Le port n’est pas un des lieux les plus calmes à cause du commerce.

Comme Kassem s’assoit en face de moi, je lui renouvelle mes remerciements. Franchement, je ne sais pas quoi dire d’autre, partagée entre agacement vis-à-vis de cette manière de décider somme toute péremptoire et confusion face à sa prévenance.

— Je respecte toujours mes promesses, sachez-le. Et bien sûr, je vous en avais fait une. Mais tant que j’y suis…

Il met la main dans la poche de sa veste, ensuite il pose sur la table la longue boîte noire rectangulaire que je ne peux que reconnaître.

— C’est pour vous, dit-il posément.

Il la pousse vers moi.

J’avais commencé à napper un petit pain de miel. Je le place dans l’assiette destinée à cet usage pour respirer un grand coup et lui déclarer :

— Écoutez, j’ai apprécié cette soirée.

Je désigne le bateau, puis je continue :

— Ainsi que cette petite croisière sur le Nil, cependant, honnêtement, je ne peux pas consentir à ce type de chose. Je pensais que vous aviez compris.

— Ouvrez, vous déciderez après.

Je saisis, puis j’ouvre l’écrin pour découvrir, reposant sur un lit de satin blanc, un bracelet tout simple, avec une arabesque florale gravée dessus la gourmette. La couleur jaune brillant de la chaîne fine me fait quand même tiquer, et je demande :

— Je ne voudrais pas être désobligeante, mais elle n’est pas en or, n’est-ce pas ?

Il hausse un sourcil, il me semble que son regard étincelle momentanément et que sa voix n’est plus aussi chaleureuse qu’au début de notre conversation lorsqu’il m’affirme posément :

— Je n’ai pas pour habitude d’offrir des cadeaux bas de gamme.

Je referme la boîte, décidée à camper sur mes positions.

Il ne cherche pas à comprendre. J’ai envie de hurler, pourtant je me retiens, et je dis simplement, en adoptant une inflexion affable :

— Désolée, je ne peux l’accepter.

— Mademoiselle…, commence-t-il à dire avec un ton dur.

Tâchant de ne pas me laisser démonter, je continue :

— Il est trop précieux. Écoutez, cela me rend très mal à l’aise. Je vous le répète : le repas, ce trajet, votre hospitalité me suffisent amplement.

Il me regarde intensément. Je me doute que mon refus le déstabilise. Nous vivons dans deux mondes si opposés. Et les femmes qu’il fréquente d’habitude n’attendent que ce type de cadeau de sa part.

— Vous ne mentez pas ?

— Non, pourquoi ?

— Je connais des femmes qui n’auraient aucune excuse à accepter.

— Alors, sachez que je ne suis pas pareille.

Le ton que j’adopte ne souffre aucune faiblesse.

Cessant de m’observer, il reprend la boîte pour la mettre dans la poche de sa veste de costume.

Puis il me dit, d’une voix redevenue plus consensuelle, mais où l’énervement y laisse toujours une note grave :

— Bien, qu’il en soit ainsi. Achevez tranquillement votre déjeuner. De toute façon, nous serons bientôt à destination. Je vous abandonne un instant, j’ai des choses à régler avec Hassan. À tout de suite.

— À tout de suite.

Je suis profondément effarée par son revirement subit, par son comportement tout en retenue et en politesse, bien que j’aie ressenti une soudaine tension à un moment. Car au fond de moi, j’ai encore des doutes. Il semble si différent de l’image véhiculée sur papier glacé, telle que nous avons pu la découvrir sur internet lorsque Stéphane, poussé par la curiosité, a voulu en savoir un peu plus. Les photos que j’ai vues défiler sur l’écran à ce moment-là m’avaient aussi fait prendre conscience de l’abîme qu’il y avait entre nous deux. Et ce que j’avais vécu le soir précédent me l’avait également confirmé. Pourtant, un je-ne-sais-quoi en moi me donne envie d’en apprendre davantage, de connaître ce qui se dissimule derrière cette façade. Quel est son vrai visage ? Le riche play-boy qui distribue des cadeaux ou l’homme prévenant ? Celui qu’il m’a montré ou celui qu’il affiche devant ses conquêtes et amis jet-setter ? Je ne sais que penser. Je mange machinalement et bois le thé à la menthe, ne réussissant pas à faire attention à sa saveur.

Petit à petit, autour de nous, les bâtiments se font de plus en plus nombreux, de plus en plus serrés, et le bruit revient. Nous arrivons devant le port où une limousine et un gros 4X4 noirs sont garés sur le quai.

Kassem sort sur ces entrefaites.

— Vous avez terminé ? s’enquiert-il.

— Oui.

— Bien, alors comme je vous l’ai dit, Hassan va vous reconduire chez vous.

Ce dernier vient se placer à côté de moi.

Je prends mon sac et passe l’anse à mon épaule, puis Kassem me demande :

— Seriez-vous prête à partager de nouveau un repas en ma compagnie dans deux jours ?

— Comment ?

— À moins que vous n’ayez prévu autre chose ?

— Je…

Dans ma tête, ça tourne à toute vitesse. Que dois-je répondre ? Nous sommes ici pour le travail, je ne peux pas lâcher les garçons ainsi tout le temps. Et puis, si j’accepte une nouvelle fois, que pourra-t-il conjecturer de cela ? J’ai des amis, j’ai déjà eu un petit ami, mais avec ce type d’homme riche, rempli d’assurance, et dont je connais la réputation, je n’ai aucune idée de la manière dont je dois prendre cette seconde invitation.

— Annie ?

Punaise ! Il a une telle façon de prononcer mon nom avec cet accent si particulier… J’essaye de faire abstraction de son charme, de ne pas y penser…

Je vais faire une bêtise… Je vais faire une bêtise…

— Je vais voir si mes collègues n’ont pas besoin de moi.

Fichu petit démon intérieur !

— Vous avez un portable ?

— Heu… oui.

— Pouvez-vous me donner votre numéro ? Ainsi je vous appellerai pour connaître vos disponibilités.

Je lui donne mon numéro qu’il écrit sur un carnet extrait d’une des poches de sa veste, ensuite il le glisse de nouveau à l’intérieur.

Alors là, c’est officiel : je suis folle !

Puis sur un dernier salut et un sourire qui confère à ses yeux une lueur particulière – remarquer un tel détail, est-ce un mauvais signe ? –, il s’efface pour que je puisse emprunter la passerelle. Ensuite, après m’avoir dit « à bientôt », il rejoint le 4X4, qui se trouve devant la limousine où me conduit Hassan, dont il a déjà ouvert la porte. Dès que Kassem s’engouffre à l’intérieur du véhicule, celui-ci démarre. Je regarde le véhicule s’éloigner.

— Mademoiselle ?

Visiblement, Hassan s’interroge sur le fait que je ne monte pas encore dans la limousine.

— Oh, pardon.

Je m’installe dans cette voiture et nous partons dans les rues, au milieu de l’embouteillage qui semble permanent dans cette vaste métropole. Cette parenthèse de calme m’a fait du bien et cette nuit dans une cabine fraîche et sans bruit m’a aussi été bénéfique. Je me sens à la fois apaisée et reposée. Au fond, il a eu raison sur le fait que s’éloigner de la capitale ne serait pas une mauvaise chose.

Lorsque nous parvenons à l’hôtel, Hassan me laisse devant, et je reste un instant sur le seuil pour voir disparaître au coin de la rue cette voiture noire. Et je prends conscience soudainement de tout ce qu’il s’est produit.

Bon sang ! Je suis montée dans une limousine, et j’ai vogué sur un yacht d’une blancheur éclatante, assisté à un coucher de soleil sur le Nil.

Une soirée inoubliable, mais qui a quand même un goût amer.

Après un salut au propriétaire, je gravis l’escalier sur ce constat en demi-teinte.

J’ai à peine mis ma clé dans la serrure que la porte voisine s’ouvre.

 

Chapitre 6

— Alors ? m’enjoint Stéphane, avec un clin d’œil, pendant qu’Éric me prend par la main pour me guider vers leur chambre.

— Quoi alors ? rétorqué-je, désirant un tantinet le faire mariner.

— Eh bien…

Il fait mine de se crocheter les deux index.

— Stéphane Vigouroux ! m’écrié-je.

Comment peut-il imaginer cela ? Soit, je ne suis pas non plus prude, mais il me connaît suffisamment pour savoir que ce premier pas, j’ai du mal à le franchir. Je suis trop vieux jeu, et j’ai besoin de plus. Et jusqu’à maintenant, cela n’a pas été le cas.

— Mais non, pas du tout ! m’insurgé-je.

— Vous n’avez pas… ? demande-t-il.

— Non. Je me suis bêtement assoupie sur le pont du bateau et il m’a laissée dormir dans une cabine, c’est tout !

— Un bateau ? interroge Éric.

Il jette un regard à Stéphane qui lui fait un clin d’œil, en étouffant un petit rire.

— Oui, nous avons dîné à bord d’un yacht, et nous nous sommes promenés sur le Nil.

— Eh bien ! s’écrie-t-il, me contemplant d’un air étonné. Lors de son appel, il nous a dit que tu t’étais endormie, mais rien de plus ! Une croisière sur le Nil ? Eh bien, ça, c’est de la drague !

— Bon, je crois que j’ai assez perdu de temps. Pour résumer, j’ai passé une très belle soirée, et si vous voulez en savoir plus, il m’invite après-demain pour de nouveau dîner avec lui. Je pense accepter. Et je vous le répète, il n’est rien arrivé. Nous avons du travail. Nous sommes venus ici pour cela et je suis la responsable de tout. Donc, je me change, et au boulot !

Sur cet éclat, je sors de leur chambre pour aller dans la mienne et je claque la porte violemment.

Je les adore, seulement ils peuvent parfois être exaspérants, voire pénibles.

J’enlève mes vêtements froissés, puis je me rafraîchis un peu au lavabo. Je préfère éviter de les solliciter pour prendre une douche afin de ne pas essuyer une nouvelle rafale de questions, me doutant que dès que j’ai tourné le dos, ils ont dû se lancer dans moult extrapolations sur cette nuit. J’enfile un pantalon fluide noir et une tunique en lin écru sans manche, j’attrape mes notes et je reviens dans la chambre des garçons.

À voir mon visage fermé, ils me connaissent suffisamment pour ne pas m’interroger plus amplement et nous pouvons donc nous mettre au travail immédiatement.

Nous consacrons cette matinée à nos recherches et l’après-midi nous allons à l’université pour qu’Éric puisse œuvrer à son tour. La journée s’achève sur nos sandwichs habituels. Pour le lendemain, nous décidons d’aller faire une excursion dans les vieux quartiers qui ne sont pas si éloignés d’où nous nous trouvons à pied, afin de faire un peu de tourisme.

Je me couche, mais je suis loin de penser à notre prochaine expédition.

Je songe à Kassem.

Cet homme me trouble infiniment, et je m’interroge vraiment sur cette invitation, car j’ai le pressentiment qu’il ne m’a pas tout dit lorsque je me suis enquise de la raison pour laquelle il m’avait conviée. Oui, il m’intrigue, et j’ai envie d’en connaître plus sur lui. Et par-dessus tout, je veux faire le point sur ce que j’éprouve pour lui. Ce que j’espère, et cela je ne peux me le cacher, c’est que la nouvelle invitation me permettra de le faire. Si elle a lieu…

Aujourd’hui, la journée est belle, nous n’avons rien de prévu et nous pouvons enfin visiter cette ville.

Quand nous avons demandé à Hussein de nous guider, il a accepté avec plaisir, heureux, lui aussi, de fuir un tantinet l’université pour cette matinée. Il se révèle un très bon guide que ce soit dans le souk, où il nous permet d’effectuer des affaires, nous faisant découvrir les véritables artisans, ou encore lorsque nous explorons les vieux quartiers. Il est dommage que nous ne puissions pas plus emporter de souvenirs, néanmoins je ne me retiens pas pour prendre des photos. Hussein nous donne beaucoup de détails concernant l’architecture et nous délivre des anecdotes. C’est une journée très agréable, malgré la chaleur. La senteur des épices, les étoffes colorées – j’achète d’ailleurs des étoles pour moi et mes sœurs, et une paire de babouches pour mon frère Tom – la vaisselle, les objets en cuivre, les vieilles pierres qui, si elles pouvaient parler, nous diraient tant de choses… des réminiscences odorantes et visuelles…

Nous prenons notre repas de nouveau dans le petit restaurant où nous avions déjà déjeuné, et en cette occasion je tente un des plats dégustés sur le yacht, mais la version épicée me surprend un peu. Puis nous nous rendons tous les quatre à l’université pour écouter une nouvelle intervention.

Le soir venu, Kassem n’a toujours pas téléphoné.

Je ne sais trop que penser, même si j’ai pu comprendre qu’il est de parole. Alors…

Le lendemain matin, Hussein nous organise avec un ami un transport aux pyramides de Gizeh, étant donné que celui-ci doit y faire une livraison. Nous partons très tôt, un brin anxieux. Allons-nous être déçus ?

Nous montons dans une vieille voiture qui a dû être marron dans sa jeunesse, mais dont l’épaisse couche de sable dissimule pour une grande part sa couleur. Son coffre est encombré de paquets divers. Pourtant la gentillesse de l’ami d’Hussein nous met à l’aise. De plus, il adopte une conduite nettement plus souple que celui du taxi que nous avions pris à l’aéroport et sa voiture ne fume pas. Du moins, pas trop.

Mohamed nous laisse sur le parking pour effectuer sa livraison en nous demandant de ne pas trop nous attarder.

Depuis le début du trajet nous n’attendions que cela et nous guettions, comme des enfants, de les voir apparaître.

Et là, devant elles, l’émotion nous submerge.

Nonobstant la ville du Caire, si proche, à cause de l’urbanisation galopante qui dérobe une portion de désert et les rend moins solitaires dans cette immensité, ainsi que le smog que nous pouvons discerner autour de la capitale, nous oublions tout. Nous ne voyons qu’elles et leurs pics pointés vers le ciel. Khéops, seule parmi les sept merveilles du monde qui subsiste et dont nous parle Hérodote, attire mon regard même si les trois ensembles forment un tout indissociable et très organisé, ainsi que les plus petites. Ces pierres, bien qu’elles ne soient plus recouvertes de la couche de calcaire blanche d’origine, demeurent impressionnantes. Et le sphinx me fascine. Sur le moment, je me souviens de ces vignettes d’Astérix où l’on aperçoit Obélix en casser le nez et le ranger dessous… Lorsque je relate cette pensée à mes compagnons de route, cela les fait rire. Nous ne pouvons pas nous approcher, néanmoins nous ne nous lassons pas de les contempler. Pourtant, nous aimerions pouvoir en découvrir davantage, même si nous savons qu’actuellement il est de mise de faire attention aux dégradations que les visites incessantes produisent sur ces monuments qui semblaient si forts, mais qui ne sont plus que des colosses aux pieds d’argile.

En tout cas, nous sommes heureux de nous retrouver devant ce paysage plurimillénaire. Le désert autour de nous, malgré le tourisme assez envahissant, nous enchante. Nous faisons photo sur photo, cherchant à conserver un souvenir, et pas seulement dans nos têtes.

Mohamed ne peut malheureusement pas trop attendre, et nous le rejoignons vite, le remerciant. Il nous remmène à l’hôtel, faisant quelques haltes en route pour déposer des paquets. Dans la chambre des garçons, nous grignotons rapidement pour nous rendre ensuite à la bibliothèque. Toutefois, après cette excursion, nous avons réellement du mal à nous mettre au travail avec efficacité, les images de ces monuments étant toujours dans nos têtes. Dans ces conditions, nous déambulons aux alentours du grand groupe de bâtiments, puis nous nous installons à l’ombre sur un banc.

 

Chapitre 7

Nous sommes en pleine discussion lorsque mon téléphone se met à sonner. Je m’éloigne un peu d’eux pour prendre la conversation, mais pas assez pour ne pas remarquer entre les deux garçons un échange de regards.

— Oui ?

Une voix reconnaissable entre toutes, avec cet accent si particulier, résonne.

— Mademoiselle Clément, c’est Kassem.

Bon, essaye de ne pas trop montrer dans ta réponse que tu es quand même heureuse de l’entendre. Tiens, adopte ton intonation professorale.

— Oh ! Bonjour.

— Bonjour, je vous appelle au sujet de mon invitation. Êtes-vous disponible ce soir ?

Sa voix paraît nerveuse. C’est étrange. Redoute-t-il mon refus ?

— Nous allons finir vers dix-neuf heures.

— Est-ce que je peux venir vous chercher vers vingt heures trente ?

OK, ma fille, tu as un choix à faire…

— Oui, cela ira.

Je crois entendre un soupir au téléphone. Est-il soulagé de mon acquiescement ? Pourtant quand il me répond, sa voix est rieuse et je n’y décèle aucune trace de son trouble.

— Alors à ce soir !

— À ce soir, répliqué-je dans un souffle.

Je referme le clapet. Je n’en reviens pas d’avoir encore pris cette décision irréfléchie avec tant de promptitude, et surtout sans me poser de question.

Bien, ma fille, tu y es !

Stéphane doit remarquer ma tête, car il me demande avec une voix qui dissimule mal une pointe d’inquiétude :

— Annie, ça va ?

— Oui.

J’ai accepté !

— Qui était-ce ?

— Kassem.

— Le cheikh ? s’étonne Éric.

— Oui.

Décidément, à part des monosyllabes, je ne suis pas capable de sortir autre chose… ce qui rend Stéphane encore plus curieux :

— Que voulait-il ?

— Savoir si je serai d’accord pour dîner avec lui ce soir. Je vous ai déjà parlé de son invitation.

Stéphane a un sourire digne du Chat dans Alice au pays des merveilles, et j’ai la vague impression que s’il le pouvait, il se frotterait les mains !

— Et ?

— J’ai dit oui.

Je m’assois.

— Bon sang ! Je suis en train de faire quoi ? dis-je en me prenant la tête entre les mains.

Non mais c’est vrai ! Nous sommes ici pour le boulot, et moi je tombe sur un homme qui me plaît, et je décide de lui accorder un rendez-vous ! Et même un deuxième ! Mon Dieu, mais qu’est-ce qui me passe par la tête ?

— Annie, ça va, il n’y a pas mort d’homme. Tu as juste accepté de dîner une nouvelle fois avec lui. Veille seulement à ne pas t’endormir cette fois-ci, suggère Stéphane, avec un sourire moqueur et une intonation nettement ironique.

Je me contente d’émettre un petit son inarticulé.

— Allez rentre, douche-toi, fais-toi belle. Et nous on se débrouille ! me conseille Éric.

— Je ne peux pas toujours vous laisser tout faire !

— Choupette, tu es une bosseuse, cependant tu n’as plus rien à prouver à quiconque dans notre domaine. Pour une fois, oublie tes responsabilités, et je suis sûr que ni Lyne ni Tom ne te reprocheraient quoi que ce soit. Tu as le droit de vivre un peu ! Pour l’occasion, cette après-midi, profite, et prends un peu de temps pour toi !

— Mais…

— Il n’y a pas de « mais ». Nous sommes assez grands pour nous débrouiller tous seuls. Nous prendrons les notes et ferons ce qu’il y a à faire.

— Je suis responsable…

— Tu n’as pas confiance en nous ? s’insurge-t-il, mimant un air offusqué.

Je lève un sourcil :

— Si…

— Bon, cesse de trouver des excuses, et fais ce que l’on te conseille. Dois-je te rappeler ce qu’il t’est arrivé lorsque nous avons passé l’Agrég’ ?

Je secoue la tête. Il sait appuyer là où cela fait mal.

À la fin de ce concours, j’étais tellement fatiguée que j’avais failli en tomber gravement malade et risquer un séjour à l’hôpital. Mon oncle m’avait alors trouvé une retraite dans un couvent du Midi de la France pour me ressourcer et faire un point sur ma vie pendant quinze jours, avec pour consigne de ne pas lire quoi que ce soit en rapport avec le travail : romans sentimentaux, broderie, aquarelle avaient été au programme. J’en étais ressortie plus reposée et plus forte, et en ayant conscience que j’avais des limites. Une petite piqûre de rappel ne faisait pas de mal de temps en temps.

— J’y vais…

— Choupette !

— Oui, Stéphane ?

— Amuse-toi bien !

Il ponctue sa phrase d’une œillade remplie de sous-entendus.

Il est vraiment impossible !

Je récupère mes affaires sur le banc et pars en direction de l’hôtel. Là, je prends la clé des garçons et je me douche chez eux. Puis je retourne dans ma chambre pour terminer mon après-midi au calme, en lisant un livre, paisiblement. Lorsque mes deux amis rentrent, je leur restitue leur clé en les remerciant.

Peu avant vingt heures trente, j’entends frapper à ma porte. Je saisis mon sac et ouvre le battant pour me retrouver avec stupéfaction en présence de Kassem :

— Vous ?

Son sourire s’élargit en disant :

— Bonsoir. Nous devons bien dîner ensemble, non ?

— Pardon, bonsoir. Mais je pensais que ce serait Hassan qui viendrait, et…

— Il m’attend dans la voiture. Vous êtes prête ?

— Oui.

Je prends vite ma veste sur la chaise et je referme la porte derrière moi.

Ce soir, il est vêtu d’un polo blanc et d’un jean stone, ce qui ne manque pas de me surprendre. Même si ses vêtements doivent être d’un grand créateur, cette simplicité m’étonne, sans compter que je trouve qu’il a un charme fou, une démarche souple et… Je ne peux que soupirer.

Il m’entend sans doute, car il me demande aussitôt :

— Tout va bien ?

— Heu… oui.

Pourvu qu’il ne m’ait pas vu en train de le regarder. Bon Dieu, ma fille, calme-toi ! Je sais que tu es célibataire depuis très longtemps, mais là… mesure tes pensées.

Il m’aide à entrer dans la voiture et prend place à son tour sur la banquette tout en conservant un espace suffisant entre nous deux.

— Où allons-nous ? demandé-je, alors que le moteur démarre.

— J’ai supposé qu’un nouveau repas sur mon yacht vous plairait, cependant cette fois-ci nous voyagerons dans l’autre sens. Cela vous convient-il ?

— Oui…

Mon téléphone se met alors à sonner.

— Excusez-moi.

Je suis prêt à l’éteindre, cependant il me murmure que je peux répondre et que cela ne le gêne pas. Je jette un coup d’œil au numéro de mon interlocuteur avant de m’exprimer :

— Oui, Tom.

— Mention très bien avec les félicitations du jury !

— Comment ?

— J’ai eu mention très bien avec les félicitations du jury.

— Bon Dieu !

Kassem me regarde, surpris probablement par mon exclamation.

— Tu as tes résultats ? m’enquiers-je.

— Depuis ce matin. J’ai essayé de te joindre avant, mais c’était impossible.

— Je sais, cela ne capte pas toujours, et mon ordi rame pour me rendre sur ma messagerie. C’est génial, mon grand. Je suis fière de toi !

— Ouais, j’ai aussi fait mieux que toi. Si je ne m’abuse, tu n’as eu que mention bien !

— Ça va…

— Je fête cela avec les potes ce soir.

— Je m’en doute. Vous vous y rendez comment ?

— Eh bien… en voiture.

— Non.

— Mais si.

— Non. Je pense que vous n’allez pas vous contenter de boire seulement du jus d’orange.

— Nanou ! C’est le bac !

— Donc, si tu veux avoir mon autorisation pour y aller, vous devrez être emmenés par un adulte, et de même pour le retour.

— Décidément, vous vous êtes consultés avec Sylvain, râle-t-il.

— Pourquoi ?

— Ben, il se propose de venir nous chercher quand nous aurons achevé la soirée, et le père de Kevin va nous conduire à la boîte de nuit.

— Parfait, cela me convient tout à fait. Fais attention alors. OK, c’est important de fêter cela, mais j’ai quand même envie qu’il ne t’arrive rien pendant le trajet. Tu n’as ton permis que depuis peu !

— Nanou…

Je coupe très vite ses récriminations :

— Bon, bisou mon grand, et encore toutes mes félicitations. Je suis fière de toi !

— Bisou sœurette.

Je referme mon portable, néanmoins, comme une idée traverse mon esprit, je le rouvre vite, et compose le numéro de mon beau-frère.

— Oui, répond-il aussitôt.

— Sylvain, c’est Annie.

— Qu’y a-t-il ?

— Tout va bien. Je suis désolée de te déranger, mais Tom vient de m’appeler pour me donner ses résultats et m’avertir du fait qu’il allait fêter cela avec ses copains. Je souhaitais juste vérifier qu’il ne m’avait pas menti en me disant que des adultes s’occuperaient du transport. Je connais aussi sa façon de conduire !

— Ah, ne te fais aucun mouron. M. Martin les porte, et j’irai les chercher. Nous avons tout prévu.

— OK, je suis rassurée. Tu sais comment il peut être, je craignais qu’il ne me dise un mensonge pour que je ne me fasse pas de souci ! Et sinon, pour Hélène, tout va bien ?

— Oui, cela fait deux jours qu’elle ne vomit pas.

— Bien !

— Bon, je te tiens au courant pour les petits gars, dit-il pour me rassurer.

— Merci, à bientôt.

Je referme mon téléphone, plongée encore dans mes conversations. Regardant autour de moi, je me rends alors compte que la voiture est arrêtée et que nous nous trouvons devant le quai. Kassem attend la fin de mes appels en silence.

— Oh, pardon !

Il secoue la tête :

— Ce n’est pas grave.

Il ouvre la portière, descend le premier, puis reste à côté pendant que je sors à mon tour du véhicule, et referme derrière moi.

— Cela avait l’air important, déclare-t-il.

— Mon frère a eu son bac, il va fêter cela avec des amis, et je préfère vérifier que l’on viendra les chercher, car ils boiront peut-être un peu trop d’alcool !

— Je vois ! Mais vos parents ne peuvent pas s’en charger ?

Je donne une réponse assez lapidaire :

— Mes parents sont morts il y a sept ans.

Il me regarde intensément.

— Désolé.

Il doit noter mon malaise, parce qu’il me conduit aussitôt vers la table où le couvert est déjà posé.

— Venez, installons-nous.

J’entends le moteur ronronner, et en effet le bateau part dans le sens contraire de la dernière fois. La ville diminue en densité. Nous mangeons dans un silence qu’il rompt seulement pour m’expliquer les plats, puis il me pose ces questions :

— Vous avez d’autre famille que votre frère ? J’ai cru comprendre que vous parliez d’une sœur ?

— Oui, j’ai un frère et deux sœurs. Hélène attend un bébé, et tout à l’heure, j’ai téléphoné à mon beau-frère. Il y a aussi des cousins, cousines, oncles, tantes, et grands-parents. Ma mère avait sept frères et sœurs, et mon père cinq. Cela fait donc une grande famille.

— Oui, en effet.

Je lui demande à mon tour :

— Et vous ?

— Vous avez eu l’occasion de voir mon frère Khalid, et j’ai également deux petites sœurs. Ils sont issus du deuxième mariage de mon père. Venez, il y a un monument que je pense susceptible de vous plaire un peu plus loin.

Nous nous levons et nous accoudons au bastingage. Autour de nous, des felouques évoluent. Je remarque aussi cette barque exiguë à bord de laquelle un homme pagaie avec ses mains. En fait, je suis sûre que ce paysage doit ressembler à celui d’il y a trois mille ans. À un moment, il me désigne un petit bâtiment, m’expliquant qu’il s’agit d’un temple, en me renseignant sur sa fonction entre autres, montrant une culture sur son pays assez importante.

Nous demeurons quelques instants, comme la dernière fois, à observer les ruines qui défilent devant nous, puis Kassem me prend la main avec douceur. Il pose un doigt sous mon menton pour m’obliger à le dévisager.

Et je me sens happée par son regard. Quelques secondes passent, les yeux dans les yeux. J’ai entendu parler de ces instants hors du temps. Et celui-ci en est un…

— Monseigneur !

Kassem ferme les paupières et pousse un soupir, en faisant retomber sa main le long de son corps.

— Hassan nous attend pour servir le dessert, dit-il. Dans sa voix, une note d’émotion est perceptible.

Ce moment s’achève brusquement et le retour à la réalité est brutal. J’ai ressenti un tel bouleversement intérieur. Une certitude que j’ai pu toucher du doigt. Peut-être que je peux espérer… Je m’assois, encore ailleurs, et nous dégustons en silence une glace à la vanille nappée d’une sauce parfumée à la cannelle. Puis Hassan débarrasse, apporte le thé, Kassem lui dit quelques mots en arabe, et nous sommes de nouveau seuls. Kassem tend sa main par-dessus la table, paume ouverte, et je sens son regard peser sur moi. Je ne sais que faire. Je lève les yeux vers lui et me perds dans ses prunelles. Le sourire qu’il fait lorsque je pose ma main dans la sienne éclaire ses iris émeraude.

— Le hasard fait parfois bien les choses, dit-il.

— Pardon ?

— Si l’on m’avait dit que je rencontrerais une charmante jeune femme dans un aéroport, je ne l’aurais pas cru ! Vous êtes à part, vous savez ?

— Comment cela ?

Il secoue la tête et sort sa main de dessous la mienne, puis il se lève pour aller s’accouder au bastingage. Je le regarde un moment, il semble tendu. Alors je le rejoins, encore indécise sur ce que je dois faire. Nous restons côte à côte. Soudain, je sens sa paume se placer dans mon dos, et délicatement il me tourne vers lui. Ensuite il se penche vers moi. Dans l’émeraude de ses yeux des étincelles dansent, et je ne vois que cela. Son odeur musquée m’enveloppe, me retient. Et lorsqu’il pose sa bouche sur la mienne, je ne peux que répondre, me laissant porter.

J’entends seulement ces mots chuchotés à mon oreille :

— Venez.

Doucement, il me prend la main, puis nous descendons l’escalier.

Je sais ce qu’il va se passer, mais je suis dans l’instant. Je m’abandonne. Dans le couloir, nous ne croisons personne, et nous nous dirigeons vers une porte qu’il ouvre, puis une fois dans la pièce, il me serre contre lui.

J’ai la sensation d’être envoûtée.

Chapitre 8

Il y a un nouveau baiser où je ressens une grande force.

Blottie contre lui, je suis bien.

J’ai l’impression d’être à ma place.

Ce baiser me fait chanceler. Je n’ai jamais connu cela. Intense et passionné. Je me sens partir. Je remarque à peine qu’il me soulève pour me mener jusqu’à un lit très moelleux, plongée dans la profondeur de cette étreinte. Et les gestes qui suivent me perdent complètement. Je ne perçois que ses mains sous ma tunique, sur ma peau. Douces. Ce parfum musqué me cerne, m’entête. Ses paumes se faufilent sous ma jupe, remontent délicatement. Il sait exactement de quelle manière agir pour me faire basculer, pour produire dans mon corps une chaleur enivrante.

À un moment, j’ouvre les yeux, et je croise les siens, fiévreux, étincelants. Je prends conscience de ce que je suis en train de faire…

Cela me ressemble si peu. M’abandonner de cette façon, tout oublier. Je ne peux pas… Cela va trop vite… je le repousse doucement.

— Non, murmuré-je.

Ses yeux montrent leur incompréhension face à ce refus soudain.

Je lui dis un peu plus fort :

— Je suis désolée.

Il s’écarte de moi :

— De quoi ?

— Je ne peux pas aller plus loin.

Il se lève, et me regarde : les étincelles qui dansent dans ses prunelles sont dorénavant celles produites par la colère.

— Ainsi, vous êtes semblable aux autres, constate-t-il dans un murmure où l’amertume se fait percevoir sous l’irritation.

— Je…

— Partez donc.

Il m’indique la porte, se détournant de moi.

— Kassem…

— Je pensais que vous étiez différente, mais vous jouez au même jeu. J’ai commis une erreur. Hassan va vous remmener.

— Kassem, laissez-moi vous expliquer. Je n’ai…

— Suffit ! enrage-t-il.

Il ouvre la porte hargneusement, et je l’entends donner des ordres en arabe avec force, puis il me prend la main pour me conduire dans le couloir, avec quand même de la douceur malgré son courroux inattendu et referme la porte derrière lui.

Je ne sais plus quoi faire.

Je ne comprends plus rien.

Mais aussi pourquoi a-t-il réagi avec tant de virulence ?

Je vois venir à moi Hassan, tandis que j’entends les moteurs se mettre en marche. S’il constate ma mine défaite et ma rougeur, il ne fait aucune remarque. Il m’accompagne le long du couloir, silencieux, ensuite une fois en haut, je prends place sur une des banquettes, serrant mon sac contre moi, ne parvenant pas à profiter du paysage paisible qui se déroule devant moi. Je n’ai pas la tête à cela. J’espère aussi que Kassem va me rejoindre, et que nous pourrons discuter de cela, afin que je puisse lui fournir des éclaircissements, lui faire comprendre que je ne me livrais à aucun jeu, lui expliquer que mon refus était seulement guidé par le fait que cela allait trop vite… Pourtant le voyage s’achève, et rien ne se produit. Hassan ne tente pas de me parler, même s’il reste auprès de moi. Que peut-il penser de cela ? Rien dans son attitude ne laisse deviner ses sentiments. Il n’y a aucune insensibilité à mon égard, juste de la réserve.

La ville se profile, je trouve de plus en plus que ma veste ne me protège pas de la fraîcheur ambiante. Et surtout de ce froid intérieur qui commence à m’envahir. Cependant, à quoi pouvais-je m’attendre d’autre ? Il pensait que j’irais plus loin, seulement je ne suis pas arrivée à dépasser mes appréhensions. Soit, je savais qu’il était un play-boy, je me doutais au fond de ce qu’il se produirait, et une grande partie de moi en avait envie. Toutefois, tout est allé si vite ! Enfin, j’ai eu quelques moments de rêves… Je vais les garder au chaud, et passer à autre chose…

Le quai est là et une voiture est prête. Nous accostons en douceur.

— Venez, je vous raccompagne, dit Hassan avec gentillesse.

Il fait un geste pour me prendre mon sac, mais je secoue la tête en signe de refus, la conservant baissée. Alors il me laisse descendre la passerelle, restant derrière moi, puis il m’ouvre la portière, néanmoins, il ne tente pas quoi que ce soit pour m’aider à monter. Je m’assois sur la banquette machinalement, le regard fixé devant moi.

Je n’arrive toujours pas à comprendre la réaction plus que vive de Kassem, et notamment qu’il ne m’ait pas accordé le temps de m’expliquer.

Je me sens au bord des larmes, et je ne cherche pas à les retenir. Le flot salé qui s’écoule sur mes joues m’aide à évacuer une partie de ma douleur, toutefois je sais que cela va être difficile pour moi de m’en remettre. Lorsque Quentin avait rompu, j’étais tellement bouleversée par la mort de mes parents, par les responsabilités qui me tombaient dessus que cela ne m’avait fait ni chaud ni froid, et puis… Je n’éprouvais pas la même chose pour lui. Ce n’était pas aussi intense.

Lorsque nous arrivons devant l’hôtel, je n’attends pas qu’Hassan vienne m’ouvrir la portière pour sortir, après avoir essuyé toute trace de larmes sur mes joues. Je préfère laisser tout cela derrière moi très vite. Tête basse, je chuchote rapidement un au revoir, et je rentre dans l’hôtel, ne faisant pas attention à son appel. Je ne vais pas chez les garçons. Je n’ai pas envie de parler de cela, et je sais que je ne leur dirai rien.

J’ai besoin d’être seule.

D’oublier.

Je me couche sur le lit. Habillée.

Au réveil, je ne sens que l’oreiller mouillé sous ma tête.

J’éprouve des difficultés à me lever.

J’ai mal aussi. Mais je dois tourner la page. Avancer. Toutefois, je suis consciente que sortir cette histoire de ma mémoire sera long.

Un coup est frappé à ma porte.

Je n’ose pas répondre, redoutant de montrer la tête que je dois avoir.

— Annie !

Je reconnais la voix de Stéphane.

Je me mets debout, me dirige vers le battant, puis tourne la clé, ensuite je reviens vers le lit où je m’assois en tailleur.

Stéphane entre et lorsqu’il découvre ma mine, il me demande aussitôt avec gentillesse, comprenant qu’une plaisanterie serait de mauvais aloi :

— Ma puce, ça va ?

— Je ne veux pas en parler…

— Ton rendez-vous, c’est cela ? Que t’est-il arrivé ?

Son intonation est pressante, avec une nuance anxieuse.

— Rien, j’ai tout gâché, c’est tout.

Éric se montre sur le palier.

— Eh bien, Choupette ! Que se passe-t-il ?

Je me lève et lisse machinalement mes vêtements froissés, pour affirmer d’une voix qui ne veut pas trembler :

— Écoutez, on va être clair. Je ne désire plus en parler. On va terminer notre travail ici, aller à Louxor, et une fois en France, je ne souhaite entendre aucune allusion à ce qui m’est arrivé. D’accord ?

Mes amis se regardent. S’ils meurent d’envie d’en apprendre davantage, ils me connaissent aussi suffisamment pour comprendre que, vu mon air, ce n’est pas le moment.

— OK, concède Stéphane.

Il s’approche de moi et me dit en plongeant ses yeux gris dans les miens :

— Cependant, si jamais tu changes d’avis, nous serons là.

— Je sais.

Il me sourit, et Éric intervint :

— Bien, alors tu vas te doucher et prendre tout le temps que tu veux. Cela te fera du bien. Après rejoins-nous… et nous travaillerons.

Je hoche la tête, attrape ma veste, mon nécessaire de toilette et des vêtements, puis je pars dans la chambre des garçons.

La douche me fait un bien fou ! Je laisse ruisseler l’eau, mais celle-ci n’enlève pas tout…

Allons, Annie, reprends-toi !

Je respire, m’habille et je passe dans ma chambre. Ils sont tous les deux là, et Éric vient me serrer contre lui. Puis Stéphane s’exclame :

— Bon, un petit déjeuner, et au boulot !

Je ne vois pas le reste de la journée s’écouler. Et le lendemain non plus.

Une dernière conférence, un au revoir à Hussein, et nous faisons nos bagages.

Dans le taxi, je ne regarde pas la ville. Elle me laisse un tel goût amer.

 

Chapitre 9

À l’aéroport, je suis toujours dans un état d’esprit semblable. Les garçons ne pipent mot et me laissent en paix. J’ai l’impression d’agir comme un automate.

Pendant le vol, je conserve mon mutisme. Même me rendre à Louxor n’y fait rien, alors que je rêve de cette ville depuis si longtemps !

Lorsque nous sortons de l’aéroport, la langueur me quitte un peu. La lumière qui nous accueille est belle. Nous sommes loin de la pollution du Caire, de cette oppression que j’y ai subie. Cette cité me paraît plus humaine.

Le chauffeur de taxi est plaisant et son véhicule beaucoup plus confortable que celui du Caire. Notre hôtel est également une heureuse surprise, nous apportant cette fois-ci un grand soulagement. Pour touriste, il est neuf, simple et confortable. Et par-dessus tout, nous bénéficions d’une chambre chacun, et d’une salle de bains individuelle. Je m’octroie d’office celle avec une baignoire. Non mais ! Oui, un bain chaud, c’est ce dont j’aurai besoin lorsque cette journée sera achevée ! Nos repas du soir seront consommés sur place, ainsi que le petit déjeuner, ce qui nous facilitera bien les choses.

Nous nous rendons au musée où se dérouleront les conférences, et nous y passons le reste de l’après-midi, ne résistant pas à la perspective de le visiter comme il n’y a rien de prévu ce jour-là et que le travail ne commence que demain. Thèbes était si importante. Nous prenons notre temps pour observer ces vieilles pierres si impressionnantes, ces objets plurimillénaires et ces statues. À l’hôtel, nous mangeons assez tôt un très bon repas mi-couleur locale mi-occidental, et ce n’est qu’une fois dans ma chambre, dans ce bain chaud, moussant et parfumé que je m’étais promis, que je repense à Kassem.

Cette histoire avortée.

Même si je m’étais abandonnée dans ses bras, serais-je mieux dans ma tête ? La passion seule aurait-elle suffi à me satisfaire ? Vivre une aventure, cela me rassemble si peu. J’attends plus, je le sais. Je veux croire que le futur me réserve quelque chose d’agréable. Et puis je suis encore tutrice. Bien que je ne risque plus grand-chose des services sociaux, je me dois de conserver un comportement exemplaire, et cette impression de n’avoir pas droit à l’erreur est toujours ancrée en moi. Je sais que depuis que j’ai accepté ces responsabilités de tutrice, j’ai aussi décidé de faire le sacrifice de ma vie de femme, toutefois cela devient compliqué avec les années. J’ai beau adorer les petits, et assumer mon choix, la solitude me pèse. J’aimerais pouvoir partager cela avec quelqu’un, avoir une épaule sur laquelle me reposer. Et je viens d’en avoir la preuve. Face à l’attirance, et à quelque chose de plus intense, j’ai du mal à lutter. Enfin, heureusement je ne suis pas si vieille que cela. Encore trois ans…

J’ai pourtant senti un lien s’installer entre cet homme aux yeux verts et moi. J’ai eu l’impression que cela pouvait déboucher sur quelque chose de plus beau, de plus fort, malgré toutes nos différences.

Certes, il est milliardaire, cheikh, Égyptien et moi enseignante, fille de paysan, les pieds bien enracinés dans ma Dordogne natale. Néanmoins, au cours de nos échanges, j’ai remarqué chez lui une certaine ouverture d’esprit, une volonté de partager et de faire oublier sa richesse. Il avait été un compagnon agréable. Mais au fond peut-être ne s’est-il intéressé à moi qu’à cause de cela justement ? J’étais une nouveauté ! Il a trouvé avec moi une petite chose très éloignée des mannequins ou des autres femmes qu’il a l’habitude de fréquenter, peut-être moins facile, une femme différente de son univers coutumier. Et avec moi, il a touché le gros lot ! Aucune publicité ! Qui pourrait me croire ? Je suis si quelconque.

Pourtant une part de moi n’adhère pas à ce scénario. J’ai du mal à imaginer un tel manque de respect venant de sa part, une si grande malhonnêteté à mon égard. Il y a eu de la sincérité de son côté. Assez importante d’ailleurs. Il a vraiment recherché ma compagnie. C’est un homme de parole, aussi inflexible avec lui-même qu’avec les autres, mais également si tendre…

Et il y a cette attirance physique envers lui, comme une attraction tellement évidente qu’elle semble inéluctable, et pas seulement d’ordre charnel. Je ne peux oublier notre premier échange de regards. C’était si intense. Semblable à une reconnaissance mutuelle. Je suis sûre que lui l’a ressentie de son côté, sinon pourquoi aurait-il cherché à me revoir ainsi ? C’était plus qu’un coup de foudre.

Jamais avec Quentin cela n’avait été si limpide ni avec aucun de ceux que j’ai pu rencontrer après…

Et cette façon de me sentir bien auprès de lui, en sécurité, en confiance, inexplicablement. Je n’ai jamais éprouvé cela ! Pourquoi tout cela s’est-il achevé sur une telle amertume, sur ce malentendu ? Pourquoi… ?

Je sors du bain, qui au cours de mes réflexions s’est sensiblement refroidi, je m’essuie et enfile un de mes vieux tee-shirts en coton. Cette nuit sera infiniment plus reposante que la nuit dernière, même si je veux toujours savoir pourquoi il m’a repoussée de cette manière.

Les deux jours qui suivent s’écoulent vite. Nous sommes plongés dans le travail et les interventions sont réellement intéressantes. Beaucoup de conférenciers sont logés dans le même hôtel que nous, les deux soirées se prolongent donc assez tard entre discussions et plaisanteries. Nous élargissons notre cercle de connaissances dans notre discipline et nous sommes aussi ravis de rencontrer des sommités dans le domaine de l’Antiquité. Certains étaient d’ailleurs intervenus au Caire. Comme nous sommes encore non titulaires, nous recevons des propositions de travail, toutefois les garçons ne souhaitent pas quitter la France. Pour ma part, je suis partagée. S’opposent mes responsabilités familiales et mon envie de découvrir autre chose. Mais seule, cela peut devenir complexe. Pourtant cette idée de vivre quelque chose de différent m’a toujours attirée…

Enfin…

C’est aussi lors de ces deux premiers jours que j’apprends que Lyne a eu son Brevet avec une mention très bien, mais mon portable faisant des siennes, je ne peux pas discuter plus amplement avec elle. Malgré tout, j’ai été heureuse d’entendre sa voix. Ils me manquent.

Ou est-ce ce voyage qui commence à être trop long ? Ou encore les conséquences de ce que j’y ai vécu ? Voire peut-être ce regret que je vais rapporter en France qui me donne cette impression ? Je me sens d’humeur mélancolique.

Aujourd’hui, nous avons travaillé toute la matinée, et après un repas rapide, nous nous promenons un peu dans la ville. À un moment, j’attends sur un banc les garçons qui sont entrés dans une boutique pour acheter des souvenirs pour leur famille. Je suis bien à l’ombre des hibiscus dont les fleurs mauves bougent sous le souffle léger de la brise et leur odeur musquée et florale me cerne.



Chapitre 10

— Mademoiselle Clément !

Cette voix, j’en ai des frissons dans le dos. Et je prends enfin conscience que cela fait trois jours que j’espérai l’entendre, que j’aspirai à l’entendre, à le revoir.

Et c’est ici, à Louxor… Je me retourne.

Un regard émeraude me fixe, intensément. Je ne sais comment réagir, mais j’arrive quand même à glisser un « bonjour Monsieur » d’une petite voix, malgré mon trouble. Cela semble le surprendre, des étincelles s’allument dans ses yeux, mais je vois aussi apparaître sur son visage, de manière fugitive, comme un voile de tristesse.

— Vous êtes donc à Louxor ? s’enquiert Kassem, d’une voix inhabituelle, où le masque d’assurance se craquelle un peu.

J’essaye d’avoir une intonation plus forte lorsque je lui réponds :

— Oui, comme c’était prévu.

Son regard quitte le mien pour observer les alentours.

— Vos amis ne sont pas avec vous ? me questionne-t-il.

— Si, ils ne devraient pas tarder à me rejoindre. Ils font quelques emplettes dans la boutique.

— Ah, je vois. Je me permets de vous présenter mon cousin Djalil Ben Khamsin.

L’homme brun, qui se tient à côté de lui, s’incline devant moi. Je trouve son attitude un peu moqueuse. Est-il au courant pour moi et Kassem ? Enfin, de notre rencontre, de ce qui aurait pu être. Étant donné que pour le reste…

— As-salam alaykom[1], je suis enchanté, mademoiselle.

Son accent est plus déclaré que celui de Kassem, mais son français est tout autant correct. Toutefois, il y a en lui une certaine arrogance qui me laisse perplexe, pourtant, il est plein d’amabilité lorsqu’il me demande :

— J’espère que vous vous plaisez ici ?

— Oui, merci.

Il lance un coup d’œil à son cousin, et j’ai le sentiment d’un échange muet entre eux, car le dénommé Djalil se tourne vers moi et me dit simplement :

— Au plaisir de vous revoir !

De la gentillesse perce dans ses derniers propos, alors que je ne réussis qu’à esquisser un sourire pour répondre. Kassem me jette un étrange regard où je crois lire du regret, puis il passe à côté de moi et s’éloigne. Je suis des yeux les deux hommes en costumes, blanc pour Djalil et bleu marine pour Kassem, lorsqu’ils se dirigent vers une limousine garée sur le côté.

Lorsque je l’aperçois monter dans la voiture, je ressens un manque.

Pourquoi ai-je cette réaction ?

Le revoir devant moi, aussi beau, aussi imposant, et croiser ce regard vert si intense, cela a remué trop de souvenirs. Cette rencontre n’est pas encore assez lointaine, et je suis convaincue que tant que je resterai en Égypte, elle ne s’effacera pas. Les larmes me montent aux yeux, mais je tâche au mieux de refréner cette émotion. Après tout, je suis en pleine rue, cela n’a pas lieu d’être. Pas pour le moment.

Que peut-il penser de moi dorénavant ?

Quand les garçons me rejoignent, ils ne peuvent que voir la tristesse qui émane de mon visage. Ils se regardent et face à la question pleine de sollicitude d’Éric, je leur explique rapidement la rencontre inopinée.

Je n’ai pas besoin d’en dire plus pour qu’ils comprennent que je suis troublée plus que je ne l’admets. Sans attendre, nous retournons à l’hôtel. Je désire être un peu seule, seulement c’est sans compter sur mes deux meilleurs amis et leur notoire entêtement à se mêler de ma vie, ou à vouloir rattraper le fait qu’ils n’aient énoncé aucune allusion à cela pendant les deux jours précédents.

Contre toute attente, cela m’apaise de les voir à mes côtés alors que j’ai du mal à désenchevêtrer les fils de mes émotions. Stéphane, avec diligence, me prépare un thé qu’il sucre.

— Tiens, cela te réconfortera, dit-il en me tendant le gobelet.

Je le prends, la chaleur est bienfaisante et se diffuse lentement, m’aidant à m’apaiser.

— Merci, mais je vais bien, le rassuré-je.

— Bon, alors passons aux choses sérieuses ! Ma puce, nous ne savons pas ce qu’il s’est produit la dernière fois que tu l’as vu, et nous avons respecté ton souhait de ne pas aborder le sujet, pourtant depuis tu es mal. Il y a comme une cassure en toi. Tu vas nous dire ce qui ne va pas. Ce type, ce que tu éprouves pour lui, c’est fort, profond. Sinon, tu n’aurais pas cette mine. Ce n’est pas seulement une aventure. Tu es amoureuse, c’est cela ? me demande Éric en s’accroupissant devant moi, en tapotant mon genou.

Décidément, ils me connaissent très bien !

— Je pense, murmuré-je. Et le revoir aujourd’hui n’arrange pas les choses. Mais je vais rebondir. Vous savez, je suis solide. Il faut juste… que cela passe.

Stéphane se penche vers moi :

— Viens que je te fasse un petit câlin !

Il me serre contre lui :

— Tu vas tenir le coup ?

— Oui. S’il vous plaît, on peut parler d’autre chose ?

— OK, rassemblons toutes nos notes, réagit sur-le-champ Éric.

Et cette séance de travail me permet – momentanément – de me reprendre et d’oublier cette rencontre. Nous mangeons rapidement, puis je retourne dans ma chambre, laissant les garçons continuer la conversation avec nos collègues. Moi, je n’en éprouve aucune envie. Là, une fois le battant clos, je revois ce regard d’émeraude, si dur, si insondable, et cette nuance douce que j’ai cru relever lorsqu’il s’est détourné de moi.

Je me sens seule d’un coup.

Malheureuse.

Amoureuse.

Je me brosse les cheveux longuement. Cela m’aide toujours à réfléchir, mais en cet instant, mon esprit est fermé. Brusquement, j’entends toquer à ma porte. Que veulent encore les garçons ?

J’ouvre.

Et j’aperçois Hassan sur le seuil. J’ai à peine le temps de le saluer, que ce dernier me tend aussitôt une lettre avec un léger sourire sur les lèvres :

— Bonsoir, Monseigneur m’a demandé de vous apporter cela.

— Mais comment avez-vous découvert que je loge ici ?

J’ai l’impression pendant quelque temps qu’il ne va pas me répondre, puis il me dit en définitive :

— Louxor est une petite ville, et nous… avons appelé tous les hôtels susceptibles de convenir. Monseigneur m’a alors envoyé.

S’avisant que je ne tente pas de saisir la missive, il ajoute :

— Je reviens dans quelques minutes pour connaître votre réponse.

— Heu, bien.

Je prends le pli, et sur une inclination du chef, il part dans le couloir où je le vois prendre place sur une banquette, dans un coin.

Mon cœur bat à tout rompre. J’ai l’impression de revenir une semaine en arrière.

Je referme la porte derrière moi, tournant et retournant l’enveloppe dans ma main. Je vais m’asseoir sur le lit et je la décachette. Ce que j’y lis m’étonne énormément :

Annie,

Je m’excuse tout d’abord pour mon comportement de cette après-midi, je ne m’attendais pas à vous revoir, même si je savais que vous deviez être à Louxor ces jours-ci. Et vous apercevoir dans cette rue, seule, m’a surpris. C’était si inopiné !

Serait-il possible de nous revoir afin que nous discutions ? Je pense que nous avons beaucoup de choses à nous dire. Je regrette ce qu’il s’est passé au Caire, je regrette d’avoir mal compris certaines choses, d’avoir mal interprété votre refus. Peut-être demain soir ?

Quelle que soit votre réponse, je vous renouvelle mes excuses.

Kassem

Je la relis, estomaquée. Dans ma tête, cela tourne à toute vitesse. Je ferme les yeux un instant, et je réfléchis.

Ma décision est vite prise. J’aspire à en savoir davantage. Je veux le revoir. Je souhaite tirer un trait définitif sur cette histoire, mais je désire que cela soit fait comme il faut, avec toutes les explications nécessaires.

J’ouvre la porte.

Immédiatement, Hassan vient me rejoindre.

— Merci de lui dire que je suis d’accord, dis-je doucement.

Pour la première fois, je remarque un sourire franc sur les lèvres de cet homme. Il me remercie avec chaleur et tourne des talons rapidement. J’attends qu’il disparaisse avant de fermer le battant.

J’ai toujours la lettre dans ma main.

Demain soir, je le reverrai.

Je me fais l’impression de redevenir une adolescente qui va se rendre à son premier rendez-vous. Je me sens fébrile, sur mon petit nuage. Je suis aussi soulagée, car tout ne pouvait pas s’achever sur cette méprise.

Je m’endors assez heureuse et pensive.

Au matin, lorsque nous prenons notre déjeuner ensemble, je leur parle de la visite d’Hassan, du message de Kassem, sans leur donner de plus amples détails.

— Et tu vas y aller ? demande Éric.

— Oui, je souhaite comprendre pourquoi il a réagi ainsi. Nous nous sommes quittés sur un malentendu, et peut-être que cela me permettra aussi de tourner la page.

— Bien, tu sais ce que tu dois faire, affirme-t-il.

— Et si nous allons bosser ? Je te rappelle Choupette que tu as une intervention cette après-midi. Alors on se concentre sur notre travail et on passe à autre chose ! Décidément, tu ne tombes pas souvent amoureuse, mais là, cela va nous distraire du boulot si nous nous étendons trop ! On a autre chose à faire ! s’exclame Stéphane, avec un sourire ironique.

Je secoue la tête face à sa mauvaise foi, car c’est bien lui qui veut en apprendre davantage, et je riposte avec laconisme, ne préférant rien dire de plus qui lui donnerait l’occasion d’en ajouter :

— Je sais.

Il éclate de rire et enchaîne :

— Bon, pour récupérer le temps perdu, nous t’avons préparé trois-quatre trucs hier soir.

— Merci !

Éric me tend quelques feuilles rédigées avec son écriture serrée, limite pattes de mouche.

— Bon sang, tout cela ! m’exclamé-je.

— Ben oui, on a fait au mieux. M. Aubert nous a transmis quelques documents par mail, mais on ne peut pas faire des copies papier.

— Je peux plutôt lire les documents directement sur ton ordinateur ?

— OK, vas-y. On verra cela dans la chambre.

Nous achevons notre repas, et nous revenons à la chambre d’Éric, qui m’ouvre son portable et sa boîte mail. J’attrape son ordi et m’installe sur le lit, avec à proximité de moi mon bloc pour prendre des notes. Et je m’absorbe dans ce sujet. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’enseigner à l’université. La recherche, l’analyse, les découvertes, c’est ce que j’apprécie le plus. Et il est vrai aussi que notre travail en Égypte a été très enrichissant et nous a donné une expérience considérable pour la suite de notre carrière, de belles rencontres, et une certaine reconnaissance malgré notre jeune âge.

Les garçons m’assistent et cela avance.

Nous partons pour la conférence, nous arrêtant pour manger quelque chose sur la route. Mon exposé se passe sans heurt. Mes deux amis sont à côté de moi, et nous pouvons répondre aux questions selon nos domaines. Je suis assez satisfaite du déroulement de ces jours. On a fait du bon travail.

Pourtant, une fois sortie du lieu de réunion, je me mets à redouter l’arrivée du soir.

Et ce rendez-vous.

Je prends un peu de repos dans un parc contigu au musée, pendant que les garçons restent encore sur place. J’aime bien Louxor, plus que Le Caire. Ici, c’est plus petit, et malgré le tourisme, j’y suis à l’aise, je me sens moins oppressée. Et il y a aussi cette proximité avec le désert : si je sais qu’une escapade à l’intérieur n’est pas possible, le voir de loin m’enchante.

Je m’assois sur un banc, devant une fontaine, avec un livre dans la main, profitant de ce moment de calme, et de mes derniers jours dans ce pays.

— Mademoiselle Clément ?

Je lève la tête.

Un homme brun me sourit. On dirait… Mais il est cette fois-ci habillé du costume traditionnel, et j’ai des doutes. Il doit comprendre mon indécision, car il me dit :

— Djalil Ben Khamsin, vous vous rappelez ?

Derrière lui, un homme vêtu de cette gandoura brune, que je connais bien, semble épier tous mes gestes et ce qu’il se passe autour de nous.

— Oui, bien sûr.

Sans façon, il vient s’asseoir à côté de moi. Si la dernière fois, il avait brillé par son attitude hautaine et moqueuse, présentement, il a un visage sérieux.

— Je suis heureux de vous trouver ici, seule.

Je l’observe, stupéfaite. Que me veut-il ?

— Pourquoi ? demandé-je, méfiante.

— Je souhaite vous parler, explique-t-il.

— À quel sujet ?

— Mon cousin.

— Écoutez, je ne vois pas pourquoi…

Je me lève en ajoutant :

— Excusez-moi, mais je suis convaincue que cette discussion n’a aucun lieu d’être et je préfère m’en aller. Au revoir.

— Mademoiselle, je sais que vous devez le voir ce soir, dit-il calmement, se mettant debout à son tour, tentant de m’apaiser en posant sa main sur mon bras.

Je déplace mon bras de manière à lui faire comprendre qu’il doit ôter sa paume, et je lui rétorque sans me soucier de le froisser :

— Et vous allez sûrement me signifier de ne pas y aller !

— Non, c’est plutôt l’inverse.

Je me rassois, complètement dépassée.

— Alors là, je ne comprends pas !

— Je ne sais pas tout sur vous deux, étant donné que Kassem n’est pas du genre à se confier. Mais je le connais bien, et depuis quelques jours il nous a été possible de voir qu’il a changé. Il est taciturne, triste. Cela ne lui ressemble pas. Après que nous vous avons rencontrée, j’ai souhaité en apprendre davantage, car j’ai ressenti un tel malaise entre vous deux ! Il m’a alors parlé de votre rencontre au Caire, sans être trop explicite, comme il en a l’habitude, toutefois j’ai compris qu’il s’était produit quelque chose d’important qui vous concernait également. Par conséquent, non, je ne vais pas vous dire de ne pas y aller. En revanche, si vous n’aviez pas accepté, je vous aurais plutôt conseillé le contraire.

— Qu’attendez-vous exactement de moi ? m’enquiers-je, ayant du mal à saisir ce qu’il souhaite vraiment.

— Rien, dit-il en penchant la tête sur le côté. Je suis juste curieux de voir comment les choses vont se finir, laissant son attitude moqueuse refaire surface sous cette phrase assez sibylline.

Il émet un petit rire, puis s’incline devant moi :

— À bientôt sans doute.

Et il s’éloigne.

Je m’attendais à beaucoup de choses, mais pas à cela !

Que cherche-t-il au fond ?

Et que lui a appris exactement Kassem sur notre histoire ? Espérait-il que j’en dévoile davantage ?

J’ai alors le pressentiment que cette soirée va se révéler pleine de surprises.

 

Chapitre 11

Les garçons me rejoignent. Je garde pour moi cette rencontre particulière et nous discutons, profitant de la douceur de ce lieu en déambulant.

Depuis notre arrivée à Louxor nous avons l’impression d’être presque en vacances, car nos journées sont moins chargées, et nous passons beaucoup de temps dehors. Ici, la pollution est moins présente et nous nous sentons à l’aise. À l’hôtel, je prends une douche et me prépare. Si Kassem ne m’a pas donné d’heure précise, je préfère ne pas être surprise par une arrivée impromptue.

Peu avant sept heures, j’entends un coup à la porte.

Je saisis mon sac, mon étole achetée au Caire, et je retrouve Hassan sur le palier. Nous sortons de la ville dans une berline luxueuse. Je remarque que nous nous dirigeons vers les quartiers aisés. Nous nous arrêtons au bord d’un mur, puis Hassan me conduit à une cour dallée assez exiguë, après que nous avons franchi un épais battant de faible hauteur, où une petite fontaine coule en son centre avec un son très musical et doux. Au fond, je peux distinguer une porte en bois foncé, pleine, avec un heurtoir ouvragé, qui s’ouvre.

Kassem m’accueille avec un grand sourire, néanmoins il dégage une certaine réserve perceptible dans la raideur de son corps.

— Bonsoir !

— Bonsoir.

Il s’efface pour me laisser entrer dans une pièce spacieuse au sol pavé d’un carrelage magnifique. Des arabesques s’entremêlent avec des fleurs dans un camaïeu de vert et de bleu. Un vaste divan recouvert d’un tissu brun moiré occupe tout un côté. Je distingue contre les cloisons des carreaux identiques à ceux qui se trouvent sous mes pieds, toutefois, dans un aspect plus géométrique, le reste du mur étant blanc. Et de petites ouvertures, ressemblant aux moucharabiehs, apportent de la lumière. Des carreaux chamarrés sur le haut envoient au sol des carrés multicolores et mouvants. Sur un côté, une porte arrondie est en partie occultée par un rideau aux nuances similaires à celle du divan, et je peux discerner un couloir qui dessert plusieurs battants. Sur une ancienne table basse en bois des plats sont disposés, recouverts de cloches, avec autour des coussins de couleur bleu ciel, le même bleu ciel qui orne le plafond. Dessous, un tapis aux tons éclatants est étendu.

Face à mon mutisme, Kassem m’interroge :

— Tout va bien ?

— Euh, oui, excusez-moi, j’observais les lieux. C’est très beau.

— Ce sont mes appartements. Nous sommes ici chez mon père.

— Chez votre père ?

— Et pour tout vous dire, au début du siècle dernier cette partie était celle consacrée au harem.

— Comment ?

C’est quoi ce nouveau truc ? Où suis-je tombée ?

Je ne peux que faire un mouvement de recul. Il laisse échapper un petit rire face à ma réaction, et m’explique :

— Mon grand-père n’en a jamais eu besoin, mon père encore moins, et, il y a une dizaine d’années, nous avons décidé de transformer cet endroit en trois appartements. Mon frère occupe l’autre côté, et celui du milieu est réservé aux invités. Venez vous asseoir.

Il pose doucement une main dans mon dos pour me guider vers la table, et lorsque je m’assois – toujours troublée par cette allusion –, j’ai l’impression d’être sur un nuage, tellement les coussins sont moelleux. Il enlève les cloches de plats en disant :

— J’ai opté pour des plats tout prêts, car je ne souhaitais pas que nous soyons dérangés.

Je ne sais que répondre, et devant mon mutisme, il continue :

— Tout d’abord, je tenais à m’excuser.

— Je…

— Non, écoutez-moi. Je mesure toute ma responsabilité dans l’échec de notre dernière rencontre, et j’ai eu à votre égard le comportement d’un… comment dit-on en français déjà ? Oui, c’est cela : d’un mufle, j’ai eu l’attitude d’un mufle. Je me suis mal conduit, tirant des conclusions trop hâtives et qui m’ont amené à me montrer impoli à votre égard. Cela ne se reproduira plus.

Je secoue la tête, partagée entre soulagement et embarras face à ses propos :

— Kassem, ne vous inquiétez pas pour cela.

Il place sa main sur la mienne, et du bout du doigt délicatement posé sous mon menton, il me fait comprendre qu’il faut que je le regarde. Ses yeux sont doux. Très doux. Le temps se suspend un instant avant qu’il ne rompe le silence en disant :

— Si, je vous ai blessée. Et lorsque je vous ai revue hier, je me suis rendu compte de cela. Dans la façon dont vous m’avez regardé, j’ai lu une vérité qui m’a fait mal. Je ne désire plus vous blesser. J’aspire à ce que nous repartions sur de nouvelles bases, et que vous profitiez de ce repas. Mais avant je veux vous demander quelque chose, dit-il avec un air enjoué.

— Quoi ?

— Avez-vous eu l’occasion d’aller voir le spectacle son et lumière à Karnak ?

— Non.

— Je souhaiterais vous y emmener demain.

— Écoutez, je ne trouve pas que ce soit une bonne idée.

— Pourquoi ?

— Je m’en vais dans deux jours. Alors, je suis heureuse que nous ne nous quittions pas sur l’épisode de la dernière fois, mais je pense qu’il ne faut pas… Enfin…

J’ouvre ma main dans un geste qui se veut révélateur de mes difficultés à m’exprimer.

Son regard s’adoucit et il me surprend profondément lorsqu’il énonce :

— Et si je vous propose que nous continuions à nous voir ?

— Mais je viens de vous dire que nous partons bientôt !

— J’ai très bien entendu… Néanmoins si je trouve des solutions…

— Je ne comprends pas…

— Bien, dînons, et nous verrons par la suite.

Le repas commence en silence. Je ne parviens pas à le rompre. Dans ma tête tout s’embrouille. Où souhaite-t-il en arriver ?

— Annie ? m’interpelle-t-il.

— Oui ? m’enquis-je d’une petite voix.

— Ce repas ne s’achèvera pas comme au Caire. Je peux vous le promettre. Je me suis abandonné à l’emportement là-bas, avec aussi une grande part de frustration, d’incompréhension. Je n’ai compris qu’après votre départ que j’étais allé trop vite. Et je m’en veux des accusations que j’ai portées à votre égard. J’aurais dû vous laisser vous expliquer ainsi que vous avez tenté de le faire. Mais sur le moment, j’ai eu l’impression d’avoir été floué, que vous vous étiez moquée de moi. Je me suis comporté comme un véritable idiot. Et puis, je n’ai pas pour habitude…

Il cesse de parler, pour me sourire avec franchise, et je m’enquiers, voulant en savoir la raison :

— Quoi ?

— Que l’on résiste à mes charmes, dit-il avec un clin d’œil.

J’éclate de rire. Au moins, ces paroles ont le mérite non seulement de clarifier les événements, mais aussi de détendre l’atmosphère, et je ne peux m’empêcher d’ajouter :

— Pourtant, je ne trouve pas que j’ai beaucoup résisté. Et puis, je suis ici ce soir.

— En effet, et je vous en remercie. Pour lors, dorénavant, Hassan me sourit, c’est plus sympathique.

— Pardon ?

— Cela faisait quatre jours qu’il me faisait la tête, ne discutait plus avec moi, et j’avoue que ce silence était plus qu’agaçant. Il vous estime beaucoup, vous savez ?

— Pourquoi ?

Il hausse les épaules avant d’expliquer :

— Parce que vous n’hésitez pas à dire ce que vous pensez de moi ou à me dire non. Et visiblement, mon cousin vous apprécie également.

— Mais il m’a à peine vue !

Je n’ose pas lui parler de l’étrange conversation que nous avons eue lors de notre entrevue, souhaitant éviter de commettre un lapsus, ne sachant pas s’il lui a touché un mot sur notre entrevue.

— Djalil est jeune, mais il est déjà un bon juge des personnes, et il se trompe rarement. Enfin, jusqu’ici, le repas vous convient ?

— Tout à fait.

— Vous appréciez Louxor ?

— Oui, honnêtement, je m’y sens nettement mieux qu’au Caire. Je ne veux pas être trop critique, mais pour moi, c’est une trop grande ville, et la pollution… Bref, ici, je trouve cela plus calme, plus humain, ajouté-je.

— Moi aussi, pourtant l’endroit où je me trouve le mieux, c’est dans le désert.

Je ne peux que me sentir interpellée par la manière dont il prononce ce mot :

— Comment cela ?

— J’ai une oasis où je vis la plupart du temps. Je n’étais au Caire que pour y régler quelques affaires pour ma famille. Khalid y est avocat, et y réside beaucoup plus souvent. Louxor est avant tout la ville de mon père, moi c’est le désert. Vous ne pensiez pas cela de moi ?

Je hausse les épaules :

— Je ne sais pas. Vous êtes pourtant habitué au confort, non ?

— C’est vrai, mais là-bas, c’est réellement chez moi. Vous savez, j’ai des goûts simples. Vous aussi, n’est-ce pas ?

— Oui, mais je ne roule pas en limousine ni ne voyage en yacht ! rétorqué-je, ne pouvant m’en empêcher.

Son rire résonne dans la pièce.

— En effet ! Mais ce ne sont que des moyens de transport. Et puis notre famille a un rang à tenir. Pour demain soir, le spectacle, vous seriez d’accord ?

— Je ne sais pas… Toutefois, il est clair que c’est tentant.

Je finis par dire après un moment de réflexion :

— Oui, pourquoi pas !

— Bien. Dans ce cas, je viendrai vous chercher, puis nous souperons dans ce lieu. Sauf, si vous préférez que cela se passe ailleurs, dans un restaurant par exemple.

— Non, c’est très bien ici.

Il m’explique alors de quelle manière le spectacle se déroulera, y étant allé un grand nombre de fois depuis son enfance et ne s’en lassant pas. Nous nous mettons d’accord pour un horaire, j’espère seulement que cela ne posera pas de problème pour les garçons, et je lui en parle.

— Vous les connaissez depuis longtemps ? m’interroge-t-il.

— Depuis le lycée. Nous avons une passion commune pour l’Antiquité, et comme j’ai un an de moins qu’eux, ayant sauté une classe en primaire, ils m’ont en quelque sorte pris sous leurs ailes, et depuis nous travaillons ensemble. Cela fait maintenant douze ans que nous nous sommes liés.

— Ce ne sont que des amis ?

— Oui, c’est une véritable amitié. Éric va bientôt être papa, sa compagne attend un bébé pour l’automne, et Stéphane vit avec son compagnon depuis trois ans. Cela ne vous choque pas, j’espère ?

— Non, pas du tout. Quand, on vous voit, on sent une réelle complicité.

— En effet, et cela nous permet de bien travailler ensemble.

Il hoche la tête, puis me demande en montrant mon assiette :

— Vous avez achevé votre repas ?

— Oui.

Il se lève, empile les assiettes et les plats, puis il les pose au bout de la table, ensuite il vient s’asseoir à côté de moi. Je le regarde, surprise, mais je n’ai pas le temps de réagir qu’il se penche vers moi, et son baiser m’empêche de songer à autre chose.

Bon sang, quelques jours sans le voir, sans sentir son parfum, et je replonge… !

Mais ce soir, il ne profite pas de mon émotion et interrompt assez vite son baiser. Puis, je l’entends murmurer :

— Je ne me lasserai jamais de cela.

Que veut-il dire ?

— Pardon ?

Il me regarde et secoue la tête :

— Je vous remmène, il vaut mieux.

Il se déplace vers un téléphone mural et entame une conversation en arabe, puis il revient vers moi et dispose mon étole sur mes épaules, me donne mon sac, ensuite nous nous dirigeons vers la porte. Hassan arrive à ce moment-là, et nous partons dans la limousine. Le voyage s’effectue en silence. Kassem me tient par la main. Je suis bien et je contemple cette ville sous le ciel nocturne.

Quand nous sommes parvenus devant l’hôtel, il descend en même temps que moi et me raccompagne jusqu’à ma chambre. Les membres du personnel que nous croisons semblent surpris par sa présence auprès de moi. J’aurais dû l’envisager : Kassem doit être connu ici. Mais lui ne paraît nullement s’occuper des regards qui se posent sur nous. Une fois face à ma chambre, il s’incline puis prend congé :

— À demain soir.

— À demain.

Un dernier sourire, et il s’en va.

Je referme la porte doucement, ensuite je m’adosse contre elle. Un léger sourire danse sur mes lèvres et mon cœur est apaisé.

Je le reverrai demain soir…

Au matin, j’avertis les garçons au sujet de ma sortie du soir. Ils paraissent stupéfaits.

— Tu es sûre que tu veux prolonger cette histoire ? demande Éric, visiblement dubitatif.

— Oui, et puis ce sera la dernière fois que je le verrai, alors…

— Choupette, t’es une grande folle. Mais là, je ne sais plus quoi te dire.

— Par conséquent, ne dis rien et laissez-moi faire ce dont j’ai envie. On part après, et tout sera terminé.

Je soupire et me tais un instant pour reprendre :

— Bien, je crois que nous avons du travail.

Éric et Stéphane se regardent :

— Si tu préfères, dit Éric, comprenant que je veux changer de sujet, car pour moi celui-ci est clos.

La journée passe, et nous profitons de l’après-midi pour voir dans le musée ce que nous n’avons pas été en mesure de découvrir à notre arrivée.

Puis le soir arrive. Je suis impatiente. J’ai envie de profiter de cette ultime soirée.

En outre, je suis remplie d’appréhension.

Et lorsqu’à la porte j’entends frapper, je tente de ne pas avoir l’air de me précipiter.

C’est Kassem qui se tient sur le seuil, aussi élégant que de coutume malgré un jean et une chemise. J’ai revêtu pour l’occasion une tunique écru manche trois-quarts et un pantalon noir fluide.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

Je prends mon sac et le rejoins.

Devant l’hôtel, il n’y a pas de limousine de garée, mais un 4X4. Kassem doit noter ma surprise, car il me dit :

— C’est plus discret qu’une limousine pour se rendre au spectacle.

— Plus discret !

Relativise ma fille, un gros 4X4 noir est plus discret qu’une limousine pour lui !

Il m’ouvre la porte et m’aide à monter dans ce véhicule haut sur roues. Puis nous démarrons. Nous roulons dans les rues pour finalement quitter la ville, et de loin, je vois se dessiner les ruines de Karnak.

Et je comprends le choix de Kassem.

Sur le parking, il y a des bus, des taxis, et des véhicules du même type que le nôtre. Nous pouvons donc passer inaperçus, ou plutôt le Cheikh Kassem Ben Khamsin peut être un spectateur incognito.

Il y a ce fossé entre nous, et je l’ai encore oublié.

Mais j’abandonne cette idée derrière moi pour me laisser embarquer par ce spectacle fascinant.

J’oublie tout le travail de mise en scène pour me plonger dans la représentation de la vie à l’époque des pharaons. Et ce mélange visuel, vocal et sonore, avec cette musique si entêtante, produit une intense émotion en moi, redonne vie à ces vieux murs qui ont vu tant de choses, me ramène à cette Antiquité qui devient si présente, m’immerge dans l’histoire de Thèbes, et la naissance de Karnak.

Lorsque tout s’arrête, j’ai du mal à sortir de ma fascination.

Kassem pose une main sur mon épaule :

— Nous devons y aller. Je souhaite éviter les embouteillages.

Je le regarde et me lève avec un sourire. Nous retournons vers la voiture, et vers Louxor.

— Vous avez visiblement apprécié ? me demande-t-il dans l’intérieur feutré du véhicule.

— Oh oui !

— J’en suis heureux. Nous allons maintenant nous restaurer dans un endroit que je connais bien.

— Ah ! Pourtant hier soir, vous aviez parlé de votre appartement ?

— Oui, toutefois, j’ai pensé que cela nous changerait.

Nous nous arrêtons dans une ruelle, devant un restaurant où nous sommes accueillis par le propriétaire avec une grande gentillesse. C’est un petit établissement où je me sens très vite à l’aise. Le service est à l’orientale, mais un couvert complet est disposé sur la table basse. Sans doute une marque de prévenance de la part de Kassem. Assis sur les coussins, nous discutons de tout et de rien.

Lorsque nous quittons le restaurant, je commence à percevoir un malaise s’installer en moi.

 

Chapitre 12

Dans la voiture, je me sens mal.

Nous partons demain après-midi, et je me promets de profiter de cette dernière soirée auprès de lui. Mais cette idée que tout va s’arrêter est très difficile à envisager pour moi.

Kassem ne parle pas. Et ce silence devient gênant. A-t-il des regrets ?

Nous arrivons devant la porte que je reconnais dorénavant très bien. Mon compagnon descend le premier, puis il me tend la main pour m’aider à sortir du véhicule, mais ensuite il conserve ma main dans la sienne. La chaleur familière m’envahit, même si je me trouve un peu au bord des larmes. Cependant, je veille à les retenir. Cela dévoilerait trop la profondeur de mes sentiments. Et cela, je ne le veux en aucune façon. Kassem donne des ordres à Hassan qui disparaît par une petite porte située dans un coin de la cour exiguë.

Nous entrons dans l’appartement, et je me retrouve tout contre lui, mes lèvres emprisonnées par les siennes, mon corps épousant le sien.

Je n’ai pas envie de partir, de m’éloigner de lui, et pourtant…

Notre baiser s’achève, mais il me garde blottie contre lui. Et cette étreinte est infiniment agréable.

— Je crois que nous devons parler, dit-il.

Je lève la tête et opine du chef.

Il m’accompagne jusqu’au canapé où nous nous asseyons côte à côte.

— Quand partez-vous ?

— Demain après-midi.

Il prononce dans un souffle :

— Déjà…

Un silence s’installe qu’il rompt en disant doucement, ma main dans la sienne, et ses prunelles ne lâchant pas les miennes :

— Je préfère vous dire que vous ne restez pas ici cette nuit.

— Que…

Il me regarde plus intensément :

— J’en ai envie… énormément. Néanmoins, ce ne serait pas raisonnable. Je ne veux pas que tout s’achève sur une nuit, même si celle-ci serait belle. Vous méritez plus.

Je ne sais plus quoi penser :

— Kassem, je…

— Ce qu’il y a entre nous est trop fort pour qu’une seule nuit puisse l’exprimer, affirme-t-il.

Sa main caresse ma joue. Je ferme les yeux. C’est si doux. Cette facette tendre je ne m’en lasse pas, car je perçois au plus profond de moi qu’il ne joue pas quand il agit ainsi.

— Je ne comprends pas, murmuré-je, encore émue par son geste.

— Je veux vous proposer quelque chose.

— Quoi ?

Sa voix se fait pressante lorsqu’il annonce :

— Demain, ne partez pas, restez quelques jours avec moi.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, affirmé-je en secouant la tête.

Il adopte alors un ton plus sérieux pour déclarer :

— Annie, des rencontres comme la nôtre, c’est rare. Et j’ai envie de vous revoir. Peut-être même que nous pouvons envisager jusqu’où il nous serait possible d’aller ensemble.

— Ce n’est pas concevable…

— Pourquoi ?

— Nous sommes trop différents, et puis ma vie est en France. Non, ce n’est pas concevable, répété-je, chagrinée par cette réalité.

Je me lève.

— Je crois qu’il vaut mieux que je parte maintenant, annoncé-je, veillant à ne rien dévoiler de mes sentiments.

— Annie, laissez-nous une chance, s’il vous plaît, s’exclame-t-il.

Je m’avance vers la porte, faisant tout mon possible pour conserver un air assuré. Toutefois, il me rejoint pour m’obliger à le regarder.

— Vous allez donc partir ? demande-t-il d’une voix rauque.

— Oui.

La lumière qui brillait dans ses yeux disparaît lorsqu’il réplique :

— Bien, je préviens Hassan.

Il se dirige vers le téléphone mural et donne un ordre bref en arabe, puis il revient vers moi.

— Sachez seulement que si vous changez d’avis, quelqu’un sera présent à l’aéroport, affirme-t-il.

— Kassem…

— Je n’abandonne pas, Annie. Je sais qu’entre nous deux il peut y avoir une belle histoire. J’ai failli tout gâcher par ma stupidité, mais je ferai tout pour me rattraper.

— Pourquoi ?

— Avec vous, je suis un homme, et pas uniquement un milliardaire, ou un cheikh. Et le regard que vous posez sur moi me fait comprendre que vous me voyez comme je suis. En ce qui me concerne, j’ai le désir aussi d’en connaître plus sur vous. Et par-dessus tout, j’éprouve le besoin d’être avec vous.

À la porte, on entend frapper.

Sur un mot de Kassem, Hassan entre dans la pièce.

— Bien, vous comprendrez que je ne vous raccompagne pas moi-même, je vous dis juste un au revoir.

— Kassem…

Il prend ma main dans la sienne sans se soucier de la présence d’Hassan :

— N’oubliez pas : demain, j’enverrai quelqu’un à l’aéroport, si vous changez d’avis. Je vous propose seulement de passer un jour ou deux avec moi.

Je ne réponds rien, il me sourit et sur le seuil me dit :

— À demain, j’espère.

Il soupire. Je ne sais pas pourquoi, mais je ressens chez cet homme si sûr de lui comme… du désarroi lorsqu’il ajoute :

— Sinon, bon voyage et bon retour chez vous.

Je hoche la tête, et il referme la porte. Je reste immobile un instant.

— Mademoiselle ? s’enquiert Hassan.

Je respire un grand coup :

— Je vous suis.

Hassan me fait une courbette, et m’accompagne vers la voiture.

Le voyage me semble interminable.

Quelle décision dois-je prendre ?

Une fois à l’hôtel, Hassan me conduit jusqu’à ma chambre où il me laisse devant le seuil sur un bonsoir amical.

Machinalement, je me prépare pour la nuit.

Et lorsque je me couche, je ne sais toujours pas quoi faire…

[1]As-salam alaykom : Bonjour

https://librairie.bod.fr/rencontre-dans-le-desert-christelle-dumarchat-9782322420629

Saga Cabale Prémices tome 1.1

1 Mégère

Mégère à la maison, colère à mauvaises raisons.

Ce matin, je me rends compte que j’ai dix-sept ans, bientôt dix-huit ans, que je pars à la fac de Boston : Harvard. Allongé dans mon lit, ma vie défile devant mes yeux. Je n’ai rien oublié depuis mes six ans, l’âge des premiers souvenirs.

Ma mère, Ariane porte plus d’attention à Max, mon petit frère âgé de cinq ans. Quand mon père est absent, elle me punit dans ma chambre pour se débarrasser de moi. Elle ne montre aucun geste tendre ou d’affection, n’écrit pas un mot gentil. Je ne vois jamais un regard attendri envers moi comme elle peut le faire pour Max. Chaque jour, le même rituel s’impose et celle-ci semble se complaire dans ce rôle. Elle me dépose à l’école et part sans me tenir dans ses bras, ni déposer un baiser sur mon front. Elle n’agit pas comme les autres mamans peuvent le faire auprès de mes amis. Je la regarde s’éloigner lorsque la maîtresse me prend la main.

   — Dylan, viens avec moi.

Mademoiselle Tamara est plus gentille que ma mère. Elle sèche mes larmes et me prend dans ses bras pour me consoler. Elle me redonne confiance et le sourire.

   — Va jouer.

J’aime aller à l’école et retrouver mon meilleur ami Jimmy. Le soir, ma mère ne m’aide jamais pour faire mes devoirs. Elle n’a pas la patience de le faire avec moi sauf mon père quand il est présent à la maison. Je déteste lorsqu’il part longtemps en mission parce qu’elle me stresse et me montre de l’animosité. Afin de ne plus voir son visage en colère, je cours me réfugier dans ma chambre pour me protéger et me cacher sous mon lit. Je mets mes mains sur mes oreilles pour ne plus l’entendre hurler. Pourtant je l’aime, mais pas elle. Pourquoi ?

A huit ans, les cris de ma mère à mon encontre m’atteignent. Elle ne cesse jamais de me disputer sans raison apparente. Je ne sais pas comment agir avec elle. Quand elle me regarde, je baisse les yeux pour éviter de me faire sermonner et la fuis pour ne pas être puni. Pourtant, je travaille bien à l’école. J’essaie de lui faire plaisir en confectionnant des cadeaux pour elle, mais rien ne la touche. Elle ne me souhaite jamais mon anniversaire, elle ne fait pas de fêtes avec grand-père et grand-mère. Pour Noël, je fabrique comme mes camarades une carte pour papa et maman. Fier de mon travail, je les présente en ce grand jour espérant que ça leur fera plaisir. Mon père l’ouvre et me serre dans ses bras, souriant et reconnaissant. Ma mère découvre mon présent, mais elle ne sourit pas et n’agit pas comme papa qui remarque ses agissements. Elle le pose sur la table et s’éloigne dans la cuisine.

   — C’est très beau ce que tu as fait pour ta mère, me dit-il se forçant à sourire.

Elle est plus chaleureuse avec Max qui la rend heureuse. Toute la journée, assis dans le salon, j’attends qu’elle me félicite pour mon cadeau, mais elle n’en fait rien. Le soir venu, mon père me met au lit et pose un baiser sur mon front avant que je m’endorme.

Le lendemain, mon cadeau est dans la poubelle. C’est blessant et ça m’atteint. Papa repart en mission pendant deux mois, ses valises sont déposées dans l’entrée. Sans lui, maman s’en prendra encore à moi, mais je n’en parle pas pour qu’il ne s’inquiète pas. Ce matin, je me lève plus tôt que prévu. Je m’approche de lui pour le serrer dans mes bras avant qu’il s’en aille.

   — Je vais vite revenir, me promet-il.

   — Juré ?

   — Oui. Sois sage avec maman.

Dès que je la regarde, elle croise les bras, la peur me tenaille. J’ai la frousse de me faire disputer après le départ de papa. Il prend ses affaires, les met dans le coffre de la voiture. Avant de partir, il nous serre Max et moi dans ses bras, puis maman. Dès qu’il n’est plus là, je me réfugie dans ma chambre et me cache sous le lit avant qu’elle me crie dessus. Je mets mes mains sur mes oreilles, mais elle entre soudainement.

   — Sors de ta cachette et prépare-toi !

Face à ma désobéissance, elle m’attrape sous le lit en me remuant comme un épouvantail et ouvre le robinet d’eau froide en m’y jetant. Mon pyjama est trempé, je grelotte.

   — Dépêche-toi ! hurle-t-elle.

Elle referme la porte de la salle de bain si brutalement que les meubles et les murs en tremblent. J’obtempère rapidement parce que j’ai froid. Même si l’eau chaude me réchauffe, je retiens mes larmes. Pendant toutes les vacances, maman ne me parle pas. Elle est méchante avec moi, me punit et me crie dessus.

A la rentrée, je suis impatient de retourner en classe pour retrouver Jimmy et mes amis. La maîtresse est plus gentille. Elle me rend mon sourire, m’encourage, sa voix est douce et chaleureuse. L’école est mon refuge ce qui m’éloignera de ma mère. Je ne parle jamais d’elle. Chaque jour qui passe, elle me montre qu’elle ne m’aime pas et me dispute, mais je ne réponds jamais. Je garde pour moi ce qu’elle me fait, mais ce matin, je ne me sens pas bien. J’ai mal au ventre. Au petit-déjeuner, elle crie sur moi parce que je suis malade. Elle m’emmène ensuite à l’école sans me rassurer. J’entre dans la classe et m’assois à ma place. J’ai de plus en plus mal au ventre. J’ai chaud aussi, très chaud. La maîtresse le remarque et touche mon front.

   — Tu es brûlant. Je vais appeler ta maman.

   — Non, pas maman. Pas elle.

   — Dylan, tu es malade.

Elle me prend dans ses bras pour m’emmener à l’infirmerie et décide d’appeler le médecin. Maman n’a pas répondu au téléphone. A l’hôpital, une dame que je ne connais pas reste près de moi. Ma grand-mère entre dans ma chambre et me serre dans ses bras.

   — Je vais rester avec toi.

Je ne veux pas voir ma mère. Le stress me submerge par sa présence et son regard haineux. Ça m’intimide, mais je surmonte grâce à la bienveillance de ma grand-mère.

   — Où est papa ?

   — En mission.

   — Je veux le voir.

Et toutes les larmes de mon corps m’échappent. Le médecin entre et décide de me soigner et m’emporte au bloc pour une appendicite. Ma grand-mère m’accompagne, ne quittant pas mon chevet. Les infirmières sont gentilles, me soignent et me rassurent. Je vois un gros masque s’approcher de mon visage. Je m’endors sereinement.

A mon réveil, je suis dans une chambre à l’hôpital. Papa est assis près de moi. Malgré la douleur, je saute dans ses bras.

   — Dylan, je suis là.

Mon père passe sa main dans mes cheveux et me garde sur ses genoux.

   — Qu’est-ce que je fais ici ?

   — Tu es malade. Le médecin t’a soigné. Tu vas guérir.

   — Je suis désolé, papa.

   — Ce n’est pas de ta faute, me répond-il dans l’incompréhension.

Il est beaucoup plus gentil et patient que maman qui entre dans ma chambre. Je regarde cette femme que je déteste et qui m’apporte des vêtements, puis papa, inquiet.

   — Est-ce que tu vas rester ?

   — Maman va rester.

   — Non, pas elle. Toi.

Cherchant à comprendre mes propos, mon père s’en retourne sur ma mère qui garde le silence, puis ressort rapidement avec Max comme si elle voulait fuir quelque chose ou ne pas se justifier. Il semble perdu dans ses pensées lorsque ma grand-mère entre dans ma chambre, en souriant.

   — Comment tu vas ?

   — Mieux maintenant que papa est là.

Elle observe mon père qui ne réagit pas, sans vraiment comprendre ce qu’il se passe. Ses absences répétées l’obligent à s’éloigner de la maison. Aussi, il fait confiance à ma mère sans réellement se préoccuper de son comportement ou lui poser des questions.

   — Pierre, il y a quelque chose qui ne va pas quand tu n’es pas là, s’adresse-t-elle à lui inquiète. J’ai retrouvé Dylan à l’hôpital. Ariane ne s’est pas déplacée. Le médecin a dit qu’il est stressé. Sa maîtresse a remarqué qu’il y a un problème. Tu dois lui parler.

   — Il ne s’est jamais plaint.

   — Il n’y a pas que ça et tu le sais. Ouvre les yeux ! Elle ne fait jamais une fête d’anniversaire pour lui. A Noël, elle l’a ignoré. Ça suffit ! s’indigne ma grand-mère.

Face aux arguments de ma grand-mère, mon père m’oblige à le regarder dans les yeux, comme s’il cherchait désormais à comprendre ce qu’il se passe pendant ses absences répétées.

   — Dylan, est-ce que tout va bien à la maison avec maman quand je ne suis pas là ?

Il me fixe, attendant ma réponse. Confiant envers lui, je hoche la tête négativement les larmes aux yeux. Il me garde dans ses bras et soupire de désespoir.

   — Maman te frappe ?

Je hoche à nouveau la tête négativement.

   — Elle te crie dessus ?

Je hoche la tête positivement.

   — Qu’est-ce qu’elle fait encore quand je ne suis pas là ?

   — Elle me punit aussi. Puis elle me met sous la douche et ouvre le robinet d’eau froide pour que je me dépêche.

Maman entre dans la chambre comme si elle avait entendu mes confessions. De peur, je me recroqueville sur mon père après lui avoir dit la vérité. Il passe ses bras autour de moi pour me protéger. Face à mes aveux, il la dévisage.

   — Maman, dit-il, garde Dylan et Max. Ariane et moi devons nous parler.

Ma grand-mère me prend dans ses bras et allume la télé pour Max tandis que papa et maman s’éloignent. Pendant quelques minutes, grand-mère s’occupe de nous, gentille, souriante et patiente. Il revient ensuite dans la chambre avec elle qui n’a pas beaucoup changé. Elle reprend Max avec elle et repart sans un mot supplémentaire, sans poser un baiser sur mon front comme si je lui étais allergique. Je me pose des questions.

   — Je vais rester avec toi, me dit mon père.

Malgré ce qu’il vient de se passer et le départ de ma mère sans montrer le moindre signe d’attention, je souris comme un enfant qui vient d’avoir son cadeau de Noël. Il va rester avec moi toute la nuit. Il passe sa main dans mes cheveux, conscient que je suis heureux.

   — Quand tu repars ?

   — Pas maintenant. Je vais rester quelques jours avec toi.

Et là, mon cadeau de Noël et mon anniversaire viennent d’arriver. Mon père remarque ma joie. Je me réfugie dans les bras de papa qui m’aime, contrairement à maman.

   — Cesse de gigoter comme une girouette et repose-toi. Tu sortiras plus vite.

   — Quand je sortirai de l’hôpital, tu resteras à la maison ?

   — Oui.

Le soir, je m’endors sereinement avec papa à côté de moi. Toute la nuit, je sens sa présence et sa bienveillance. Je me sens mieux, le stress a disparu, les douleurs au ventre aussi.

Ce matin, lorsque je me réveille, je découvre papa à côté de moi, me veiller, mais il demeure pensif.

   — Comment tu vas ?

   — Mieux. Je suis content que tu sois présent.

Il sourit face à mon aveu, mais il devra repartir en mission ce que j’appréhende déjà en restant avec maman. Le médecin entre dans ma chambre et parle avec lui. J’écoute discrètement, mais je comprends que je sortirai demain. L’infirmière prend ma température en me souriant.

   — Tu vas mieux ?

   — Oui. Quand je pourrai retourner à l’école ?

   — Dans quelques jours, me répond le médecin en riant.

Toute la journée, papa reste pour s’occuper de moi, patient et gentil contrairement à maman. Max entre dans ma chambre avec elle qui me dévisage, gardant toujours une attitude froide, distante et méprisante.

   — Pierre, ne m’en veux pas.

   — Pas maintenant, lui répond-il en colère.

Mon père est ferme et définitif, maman ressort avec Max lorsque grand-père et grand-mère me rendent visite ainsi que Jimmy, accompagné de sa mère. Ce soir encore, papa reste avec moi. Nous jouons aux cartes. Il m’accorde du temps que maman ne fait jamais, puis il m’oblige à dormir.

Le lendemain, le médecin me permet de sortir de l’hôpital. Je peux reprendre l’école dans quelques jours. Papa entre dans la maison avec moi tandis que Max est déjà parti en classe. Immédiatement, je file dans ma chambre sans saluer maman lorsque je la croise dans l’entrée. Je me suis détaché d’elle ce qui n’a pas échappé à mon père.

   — Tu te rends compte qu’il t’évite ! lui reproche-t-il.

Pour ne pas entendre leur dispute, je m’enferme dans ma chambre. En jouant aux jeux vidéo, je ne la gênerai pas. A midi, papa vient me chercher pour manger. Quand il est là, maman ne me crie pas dessus, mais que se passera-t-il quand il repartira ?

   — Est-ce que je pourrais aller à vélo chez grand-père et grand-mère quand j’irai mieux ?

   — Oui, me répond papa. Ils vivent près d’ici.

Une idée se dessine dans mon esprit. Comme maman ne m’aime pas, j’irai chez mes grands-parents quand il sera parti en mission. Je termine mon repas alors qu’ils ne se parlent pas. Il l’ignore.

Après être resté quelques jours à la maison, papa repart en mission. Il me serre dans ses bras, puis Max. Il la regarde, mais il ne lui dit pas au revoir. C’est la première fois. Il monte dans la voiture et disparaît dans les rues de la ville. Alors que je retourne à l’intérieur, maman m’observe, mais avant qu’elle me dispute, je m’enferme dans ma chambre. J’attends, assis en tailleur au pied de mon lit. Elle n’entre pas en colère, elle ne crie pas. La porte reste fermée. Tout est calme dans la maison. Je sais qu’il est l’heure d’aller à l’école. Je prépare mon sac, enfile ma veste et descends dans l’entrée. Elle est là, s’occupant de Max. Sans un mot de sa part, je la suis jusqu’à la voiture pour partir. Elle me laisse en silence, sans déposer un baiser sur mon front. Elle n’a pas changé. La maîtresse m’accueille en souriant. Ce que j’aimerais l’avoir comme maman. Après ma journée à l’école, c’est à nouveau ma mère qui se présente. Elle m’observe, en silence, sans sourire. Dès que j’entre, je pars dans ma chambre. Le téléphone sonne. Elle décroche, puis parle.

   — Il va bien.

Papa appelle. C’est bien la première fois. Je descends les escaliers sous le regard assassin de maman. Je prends le téléphone sous sa surveillance, comme si elle guettait ce que j’allais dire afin de ne pas lui nuire.

   — Papa ?

   — Comment tu vas mon grand ?

   — Ça va.

   — Et avec maman ?

   — Comme d’habitude.

   — Elle crie ?

   — Non, pas cette fois-ci.

Mon père est devenu méfiant vis-à-vis d’elle. Après un silence, il soupire.

   — Qu’est-ce qu’elle fait ?

   — Rien.

Et voilà. La vérité est dite. Elle ne crie plus, elle est indifférente, sans prononcer le moindre mot gentil.

   — Quand rentres-tu ?

   — Dans un mois, me répond-il.

Et je suis déçu. Il faut attendre un mois pour qu’il revienne de sa mission. Je repose le téléphone et repars dans ma chambre. Et là aussi, les habitudes n’ont pas changé.

A l’école, on prépare les cadeaux pour la fête des mères. Je m’applique à le confectionner souhaitant de tout mon cœur qu’il lui plaise. La maîtresse nous aide quand c’est difficile. Ils sont ensuite emballés pour l’offrir ce dimanche à maman. Impatiemment, j’attends ce jour. Elle préparera le repas. Papa sera présent ainsi que grand-père et grand-mère. J’ai hâte. Comme il m’a permis d’aller en vélo chez mes grands-parents, j’y vais dès que je le peux. Grand-mère m’accueille toujours avec des cookies faits maison et un grand verre de lait. Avec grand-père, je vais dans son abri de jardin pour regarder le travail qu’il accomplit. Ils sont patients avec moi et me parlent contrairement à maman.

   — Est-ce que je pourrais dormir chez vous ?

   — Quand tu veux, me dit ma grand-mère. La maison est assez grande et on peut te faire ta chambre.

Elle me donne un cookie. Je me souviens de sa présence à l’hôpital quand j’ai été malade. Je me sens mieux avec elle qu’avec maman.

Le jour de la fête des mères, la famille est réunie. Papa est présent avec mes grands-parents. Dans le salon, Max donne son cadeau à maman qu’il a confectionné à l’école. Elle l’ouvre de bon cœur, heureuse, puis elle le serre dans ses bras en le remerciant. A mon tour, j’offre le mien à ma grand-mère ce qui les surprend tous.

   — Ce n’est pas à moi que tu dois l’offrir, me dit-elle.

   — Je l’ai fait pour toi.

   — Pourquoi ?

   — Parce que tu es venue à l’hôpital, puis je sais que tu ne le jetteras pas à la poubelle comme maman l’a fait avec mon cadeau à Noël. Prends-le.

Bien que surprise, ma grand-mère l’accepte de bon cœur et me serre dans ses bras. Ce que je ne trouve pas chez ma mère, je le retrouve auprès de ma grand-mère. Mon père est furieux contre maman, comprenant que la situation ne s’améliorera pas. Honteuse, elle fuit dans la cuisine. Assis à la table de la salle à manger, je l’observe fulminer, mais je sais que ce n’est pas forcément pour la méchanceté dont elle a fait preuve envers moi, mais pour le cadeau que j’ai offert à ma grand-mère et la vérité que je n’ai pas cachée. A mon tour, je lui fais du mal comme elle m’en fait. Elle s’aperçoit que je l’observe. Nos regards se croisent. Ses yeux s’obscurcissent inéluctablement. La guerre silencieuse qu’elle menait est terminée. Elle va se venger à nouveau. Je le sais, mais je peux me réfugier désormais chez mes grands-parents. Je suis plus grand, plus confiant contre ma mère. Papa est silencieux depuis que j’ai offert mon cadeau de fête des mères à ma grand-mère. Que peut-il dire ou penser face à mon geste ? Pour lui, je ne suis qu’un gamin de huit ans qui laisse parler son cœur. Et c’est vrai. Je ne cache plus mon animosité envers cette mère qui me déteste et qui me rejette. Je le sais maintenant même si la mégère ne me l’a jamais avoué, mais je me sens plus fort.

2 Animosité

L’animosité est le pâle reflet de l’hostilité.

A onze ans, je m’affirme davantage contre ma mère. Ses colères et ses cris ne m’atteignent plus. Mon père ne peut rien y changer. Il est trop tard depuis longtemps. Cette mésentente continuelle le lasse plus que tout. Il part de plus en plus souvent en déplacement, de plus en plus longtemps. J’entre au collège ce qui veut dire que la charge de ma mère disparaît. Elle me laisse y aller seul le matin et rentrer le soir préférant s’occuper de Max. Je pars toute la journée, je mange le midi à la cantine avec mes amis. Notre relation se détériore inéluctablement. Mon père ne m’écoute pas, la soutenant, me jugeant difficile, impoli, irrespectueux envers elle alors que je me souviens qu’il était présent à l’hôpital pour moi. Il lui a pardonné son comportement. Pas moi. Régulièrement, elle me rappelle à l’ordre, jugeant que je fais n’importe quoi.

   — Dylan ! Range-moi cette chambre !

   — Elle est propre ! Qu’est-ce que tu cherches ?!

   — Ne me réponds pas !

Elle inspecte l’ordinateur, me demande mon portable pour vérifier mes appels, mes messages et les applications, part dans la salle de bain pour prendre le linge sale. En regardant autour de moi, je ne trouve rien qui traîne, mais elle ouvre les armoires comme pour m’humilier à nouveau. Elle jette sur le sol mes affaires et mes livres, mes cahiers et mes vêtements. J’en reste sans voix face à tant de haine et d’animosité.

            — Nettoie-moi ça !

            — Qu’est-ce que je t’ai fait ?

            — Tu n’as aucun droit de me parler comme ça !

            — Tu n’as jamais été une mère pour moi.

Elle se retient de me gifler et referme la porte bruyamment. Je n’ai jamais compris les raisons   de sa haine envers moi et ses mauvaises actions. Ça ne me blesse plus et ça ne m’atteint plus, mais je n’ai plus l’intention de me laisser faire. Max entre et regarde autour de lui constatant le désastre.

            — Je vais t’aider.

            — Tu n’es pas obligé.

Il ramasse ce qu’elle a fait tomber et remet en ordre mes livres comme coupable pendant que je range mes vêtements. Ce n’est pas à lui que j’en veux. Depuis qu’il est en âge de comprendre, il ne cautionne pas ses faits et gestes. Il sait également qu’elle lui accorde plus d’importance à lui qu’à moi.

            — Je n’aime pas ses agissements. Quand je lui parle, elle me répond que ça ne me regarde pas.

            — Je ne t’en veux pas.

            — Tu es mon frère ! s’indigne-t-il.

            — Ne te la mets pas à dos.

            — Tu ne fais rien pour la mettre en colère. Tes résultats scolaires sont excellents. Elle n’a pas de raisons d’agir comme ça avec toi.

Ma chambre en ordre, je pars chez mes grands-parents avec mon sac à dos sans prévenir ma mère. C’est devenu une habitude. Ma grand-mère m’accueille toujours à bras ouverts.

            — Je sais pourquoi tu es là.

            — Je te promets que je n’ai rien fait.

Elle soupire et me donne des cookies avec un verre de lait m’écoutant sur le mauvais comportement de ma mère. Elle s’en retrouve gênée, mais elle demeure présente pour m’aider contrairement à mon père ce qui me déçoit.

Le salon des télécommunications est un évènement que j’adore. On y rencontre les meilleurs en informatique : programmeurs, concepteurs de nouvelles technologies, développeurs. C’est comme un monde qui a son propre langage, un idiome. On peut assister à des conférences et apprendre des nouveautés. J’ai appris la conception d’un programme. Les conférenciers ont présenté leurs projets sur écran géant. L’année dernière, mon père m’y a emmené. En écoutant, il se grattait la tête parce qu’il ne pigeait rien, mais pas pour moi. C’était limpide. Cette année, il a promis de m’accompagner. Je me lève gaiement et me prépare rapidement, mais en descendant les escaliers, ses bagages se trouvent dans l’entrée.

            — Qu’est-ce que tu fais ? lui demandé-je déçu. Tu devais m’emmener au salon des télécommunications.

            — On m’a appelé en urgence pour une mission. Je suis désolé, Dylan.

Ma déception est à la hauteur de ma colère. Mon père s’en rend compte, mais je ne peux rien y changer. Malgré cela, j’ai besoin de laisser échapper ma déception.

            — Tu avais promis de m’accompagner.

            — C’est toujours la même chose.

            — Ton métier aussi. Tu pars pour plusieurs semaines ou plusieurs mois !

Il me laisse penser que son métier est plus important que moi ainsi que mes souhaits et mes envies. Sans l’écouter davantage, je prends mes affaires pour me rendre chez mes grands-parents sans dire au revoir à mon père si bien qu’il n’arrive pas à me retenir. Je me fiche de ce qu’il peut penser parce qu’il m’a déçu.

            — Qu’est-ce que tu as ? me demande ma grand-mère.

            — Papa devait m’emmener au salon des télécommunications, mais il a été appelé pour une mission.

            — Je vais y aller avec toi, me propose mon grand-père.

            — Tu ferais ça ?

Il me confirme d’un hochement de tête. Je retrouve le sourire rapidement, heureux. J’ai découvert le monde de mon grand-père pour le bricolage. Je vais lui faire découvrir le mien.

Les années passent. Max et moi grandissons. Nous sommes très proches. Il passe son bras sur mes épaules pour m’aider et déteste le comportement de notre mère envers moi. Il me l’a déjà avoué plusieurs fois et même lui ne comprend pas. Il a déjà tenté de la raisonner, mais elle n’écoute pas. A quinze ans, mon animosité envers ma mère s’accentue. Elle me déteste autant que moi tandis que mon père ne peut rien y changer.

            — Ariane, pourquoi tu t’en prends à Dylan ? Il se sent mieux avec mes parents qu’avec toi !

            — Qu’il aille chez tes parents !

Ils ont dû avoir une conversation avec lui. Je dors souvent chez eux, demandant à y rester. Sur les propos de ma mère, j’enfourche mon vélo pour partir chez mes grands-parents, suivi de Max. En entrant dans la maison, ma grand-mère s’affaire en cuisine. Dès qu’elle me voit, elle me prend dans ses bras.

            — Tu t’es encore disputé avec ta mère.

            — Elle me déteste !

            — Je suis certaine que non. Ariane n’est pas si méchante que ça.

Mes grands-parents sont des personnes gentilles et généreuses. Ma grand-mère tentera toujours de la défendre, mais je reconnais sa bienveillance. Je me sens mieux chez eux. Elle nous présente une assiette de cookies que Max et moi dévorons. Mon grand-père a appelé notre père pour le prévenir de notre présence. Après avoir tout mangé, Max reste avec elle tandis que mon grand-père m’emmène dans son abri de jardin pour bricoler avec lui. Il a des outils, de quoi rénover une maison entièrement. Il a construit la sienne quand mon père n’était qu’un bébé. Et elle est magnifique. J’aime me réfugier chez eux et y passer du temps pour apprendre avec lui afin de l’aider.

            — Que s’est-il passé avec ta mère ?

            — Je n’ai rien fait. Quoi que je fasse, ça ne lui va jamais !

            — Ne t’énerve pas, me dit-il en posant sa main sur mon épaule.

            — Est-ce que je peux dormir ici ce soir ?

            — Ta mère a refusé. Demain, tu as cours.

Ma déception ne vient pas à bout de la bonne humeur de mon grand-père et me permet de terminer avec lui ce qu’il a commencé. Jusqu’au soir, je l’aide dans son atelier. J’ai déjà appris beaucoup de choses avec lui et je pense prendre le même chemin.

            — J’aimerais faire le même métier que toi.

            — En es-tu certain ? Tu as de bons résultats scolaires et tu aimes le salon des télécommunications. Fais des études. Tu es promis à un brillant avenir.

            — Comment tu peux savoir ça ?

            — Et toi ? Comment peux-tu savoir que tu veux faire le même métier que moi ? Prends ton temps avant de décider.

Je dévisage mon grand-père, lisant en lui et je comprends ses paroles qui viennent d’avoir du sens pour moi.

            — Ce n’est pas le métier que tu voulais faire.

            — Je ne regrette pas mes choix. Sache-le. J’ai connu ta grand-mère jeune, puis elle est tombée enceinte. Pierre est arrivé. J’ai décidé de m’occuper de ma famille en allant travailler. Tu as encore deux années de lycée avant d’aller à la faculté. Y as-tu déjà pensé ?

            — Non. Papa t’a parlé ?

            — Oui. Tu es très intelligent, Dylan. Fais de grandes études. Penses-y.

Je promets en hochant la tête. Il me sourit chaleureusement, mais je comprends que mes grands-parents ont parlé avec mon père. Est-ce que je me trompe sur lui ? J’apprends avec mon grand-père dans son atelier à rénover un meuble, poncer, appliquer la teinte. J’en oublie ma mère et je me sens mieux. En rentrant à la maison de mes parents, je découvre une fille que je n’avais jamais vue auparavant.

            — Va te débarbouiller avant de dîner, m’oblige ma mère hautaine.

            — J’ai déjà mangé avec grand-père et grand-mère.

Les cookies de ma grand-mère étaient bien meilleurs. Ma mère est furieuse, mais la fille n’arrête pas de me dévisager si bien qu’elle me met mal à l’aise.

            — Je m’appelle Cassandra.

            — Salut.

Je me fiche d’elle. Mon père est reparti en mission et j’ignore quand il rentrera. Ma mère la met dehors, mais celle-ci a le dernier mot.

            — Je reviendrai. A bientôt.

Sans me soucier de ma mère, je monte dans ma chambre. Max apparaît devant moi.

            — Comment tu vas ?

            — Je vais bien. On est frangins.

            — Toujours, me promet-il.

Je m’enferme dans ma chambre afin de ne plus croiser ma mère pour la soirée. Je repense aux conseils de mon grand-père pour les études et l’université. Je bosse sur mon ordinateur pour réaliser et créer un programme qui me permettrait de développer mes idées. Je recherche sur le net les étapes pour la création en fonction de mes désirs et envies et selon ce que j’ai appris au salon des télécommunications.

3 Refuge

Le refuge est un sanctuaire aux pouvoirs apaisants.

A bientôt dix-sept ans, je vais intégrer le lycée pour la dernière année avant d’aller à la fac. Mon père est de retour de sa mission pour les vacances. Les problèmes avec ma mère se sont amplifiés. La veille, elle s’est plainte de mon comportement envers lui et il la soutient. Ce matin, elle entre en fureur dans ma chambre, ouvre les volets et les fenêtres.

            — Dylan ! Réveille-toi !

            — Qu’est-ce que tu veux ?!

Elle me retire ma couverture que je lui arrache des mains pour me recouvrir tandis qu’il entre à son tour avant que ça ne dégénère pour me stopper et me freiner.

            — Ne parle pas comme ça à ta mère !

Je rejette la couverture violemment et me lève torse nu, encore endormi avec le spécimen qui gonfle dans mon boxer.

            — Est-ce que c’est une tenue ? me lance-t-elle outrée et exaspérée.

            — Tu es dans ma chambre.

            — Tu es dans ma maison. Tu as un pyjama !

Elle me le balance au visage pour me le faire comprendre, mais je le laisse tomber sur le sol. Sans l’écouter davantage, je pars pisser dans la salle de bain tandis qu’elle se sauve en claquant la porte de ma chambre et hurlant à tout-va. Après ma douche, j’apparais dans la cuisine, prends mes pancakes sans la saluer, mais dès qu’elle voit Max, elle l’accueille à bras ouverts. Devant cette image idyllique pour elle, je regarde mon père qui ne lui fait aucun reproche. Elle me traite différemment. Pourquoi ? Cassandra entre dans la véranda sans y être invitée et sans gêne comme si elle était chez elle.

            — Bonjour ! dit-elle gaiement. Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ? me demande-t-elle.

Surpris, je regarde mon père qui ne l’apprécie pas. Depuis que je l’ai croisée dans le salon de mes parents, elle me colle comme si j’avais du miel au cul, prête à me lécher si bien que le spécimen rétrécit à vue d’œil dans mon boxer tout propre. Elle n’est pas dégueulasse à regarder, mais je ne l’aime pas. Elle m’a collé pendant les vacances. Elle me saoule, elle me gonfle, elle m’étouffe. Max s’en amuse, mais pas moi. Le seul endroit où je ne la vois pas, c’est chez mes grands-parents. Mon seul refuge est leur maison.

            — Rien qui ne t’intéresse.

            — On peut aller se promener en ville.

            — Non, merci. J’ai mieux à faire.

Sans avoir touché à mon assiette, je me sauve dans ma chambre pour prendre un sac avec des affaires, mes livres et cahiers. Elle est encore plantée dans la véranda et parle avec ma mère.

            — Où tu vas ? me lance la mégère méfiante.

            — Je vais passer le week-end chez grand-père et grand-mère. Salut.

Même mon père ne m’empêche pas. Je fuis la maison, mes parents et cette chieuse de Cassandra. Il me faut peu de temps pour arriver chez eux. De la musique s’élève depuis le salon. Je découvre mes grands-parents, danser et s’embrasser, heureux et amoureux comme au premier jour. A ma vue, ma grand-mère me prend la main.

            — Danse avec moi.

            — Je ne sais pas.

            — Apprends, me dit-elle en riant.

Je regarde nos pieds, mais elle me rappelle à l’ordre en relevant mon menton et croiser son regard.

            — Regarde ta cavalière dans les yeux, m’oblige-t-elle.

Elle me fait rire. J’arrive à la suivre et marche sur ses pieds de temps à autre, mais elle ne me fait aucun reproche et m’encourage à continuer. Elle se laisse entraîner par la musique jusqu’à la fin.

            — Merci, jeune homme. Qu’est-ce que tu fais ici ?

            — Maman, Cassandra et paix.

            — Tu t’es disputé avec ta mère.

            — Même pas. Cassandra est arrivée. J’ai fui.

            — Elle a le béguin pour toi.

            — Je la déteste. Elle me colle à la maison. Partout où je vais, elle est là. J’en ai marre !

            — Et ici, elle ne vient pas. C’est ton refuge.

            — Tu m’en veux ?

            — Surtout pas. Tu peux passer le week-end avec nous.

Je lui montre mon sac. Elle sourit et me demande d’aller le poser dans ma chambre, toujours prête, propre et rangée. J’ai mon deuxième univers que ma grand-mère respecte contrairement à ma mère. En la rejoignant dans la cuisine, la bonne odeur du repas s’élève et me donne faim.

Elle a préparé ce que j’aime. Je cours ensuite dans le jardin pour rejoindre mon grand-père dans son atelier. Il continue de rénover un meuble, le ponce, passe la main pour toucher le bois. Je le regarde faire, puis quand il a terminé le ponçage, il passe de la teinte. Le bois change de couleur. J’adore ça, mais je n’ai pas oublié ses conseils pour les études.

            — Tu veux essayer ?

            — Oui, montre-moi.

Il m’apprend les bons gestes, m’explique, prend du temps avec moi. Mon téléphone sonne, Cassandra, mais je rejette l’appel et j’éteins pour être tranquille. Comment a-t-elle eu mon numéro ? Je fais ce que mon grand-père me dit avec le pinceau. J’apprends ses techniques et méthodes. Au bout d’une heure, ma grand-mère entre dans l’atelier.

            — Le repas est prêt. J’espère que tu as faim.

            — Je meurs de faim.

J’aide ma grand-mère à mettre la table et apporter le repas. Elle me sert en premier. J’attaque mon assiette sans attendre. En fait, je crevais de faim.

Le week-end terminé, je dois retourner chez mes parents. Dès que j’entre, je retrouve ma mère dans les bras de mon père. Il repart en mission tandis qu’avec elle, ça ne s’arrangera pas lorsque je vois son regard changer en ma présence. Elle me laisse à penser qu’elle m’a en horreur.

            — Tu reviens quand ?

            — Dans un mois. Avant la rentrée.

            — Tu viens de revenir.

            — On m’a appelé pour remplacer un collègue blessé.

Je déteste quand il part si longtemps. Ma mère me fusille du regard, comme d’habitude.

            — Ne te dispute pas avec ta mère.

            — Je ne fais rien pour.

            — Ne commence pas à contredire ton père ! surenchérit-elle.

Ça y est, elle recommence et lui fait croire que je suis insupportable et insolent.

            — Je peux aller vivre chez grand-père et grand-mère.

            — Je t’interdis d’aller vivre chez eux !

            — Obéis à ta mère, me reprend mon père.

Pourquoi elle refuse ? Il y a quelques années, elle a dit que je pouvais aller chez mes grands-parents. Ça résoudrait nos problèmes. Elle ne me verrait plus, je ne la verrais plus. Chacun vivrait sa vie de son côté comme il l’entend. Je ne croiserais plus Cassandra tous les jours chez mes parents. Quant à mon père, il part souvent en mission. Son travail l’amène loin de la maison et des problèmes que j’ai avec elle. Il me donne l’impression de fermer les yeux sur le comportement de ma mère et se range de son côté en me demandant d’obéir, comme d’habitude sans m’écouter ou se rendre compte de ce qu’elle fait. Il a vite oublié, mais pas moi. Je ne peux pas.

            — Tu penses que c’est toujours de ma faute ! lui dis-je en laissant échapper ma colère.

            — Baisse d’un ton !

Pour lui, je suis fautif et en tort sans qu’il daigne m’écouter et sans que je puisse me défendre. Il me déçoit une nouvelle fois et part en mission sans que je lui dise au revoir. Je monte directement dans ma chambre.

            — Dylan !

Mais même son appel restera sans réponse jusqu’à son retour un mois plus tard.

4 Conspiration

La conspiration équivaut à la manipulation et la destruction de la cible.

C’est la rentrée. J’y retrouve mes amis pour la dernière année de lycée avant que chacun d’entre nous parte à la fac pour quatre ans. En entrant dans le couloir du bâtiment, je vois Cassandra déambuler comme la reine du bal qu’elle n’est pas.

            — C’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’elle fait là ?

Jimmy hausse les épaules pour me faire comprendre qu’il ne sait pas, mais dès qu’elle me voit, elle s’approche sachant pertinemment qu’elle me surprend. Elle va encore s’imposer et devenir envahissante comme pendant les vacances.

            — Salut Dylan, me dit-elle avec un grand sourire.

Mon inertie ne l’atteint pas et ne la freine pas, mais intérieurement, je suis dégoûté de la voir. Je pensais qu’avec la fin des vacances, je serais débarrassé d’elle, mais apparemment, je me suis trompée. Mon année va être longue et difficile. Malheureusement pour moi.

            — Ta mère m’a dit que tu étais en dernière année dans ce lycée. J’ai demandé à mon père de m’y inscrire. Je ne voulais plus vivre à New York.

            — Tu aurais dû y rester, lui dis-je en lui faisant comprendre mon point de vue.

Ma répartie fait rire Jimmy, mais elle ne semble pas comprendre la subtilité de la moquerie ou alors, elle l’ignore parce qu’elle se sent supérieure.

            — On est dans la même classe, rajoute-t-elle. On peut s’asseoir ensemble.

            — Non, merci. Je ne m’afficherai pas avec toi.

Tout à coup, son faciès change pour ressembler à ma mère la mégère. Je laisse Cassandra en plan sans qu’elle ait le temps de répondre, vexée par ma véhémence et mon rejet et le nombre de râteaux qu’elle vient de se prendre, mais je ne la supporte pas. Finalement, elle n’ignore pas, mais elle semble faire face. Ma mère m’agace avec Cassandra. Elles se sont entendues pour me pourrir la vie une nouvelle fois. En entrant en cours, Jimmy s’assoit à côté de moi, empêchant Cassandra d’arriver à ses fins.

            — Tu as de la glue ? me demande Jimmy en riant.

            — Tu veux regarder ?

            — Non, merci. Sans façon.

Assise devant moi pour me narguer, elle se retourne de temps à autre et me lance des petits mots comme une gamine. Jimmy s’en amuse et les lit à ma place. Elle me fixe devant toute la classe, attirant les regards sur nous. Elle me donne l’impression qu’elle domine la situation parce qu’elle se sent triomphante. Qu’est-ce qu’elle mijote ?

            — Je m’entends bien avec ta mère.

            — C’est bien pour toi si tu es grande copine avec elle.

            — J’aimerais que tu sois mon petit copain.

            — Passe ton chemin. Tu ne m’intéresses pas.

            — On ne me dit jamais non et tu ne peux pas le faire.

            — Apprends à accepter les râteaux.

            — Tu ne peux pas me rejeter, affirme-t-elle sereinement.

            — Et pourquoi ?

            — Pose la question à ta mère, me dit-elle en souriant comme si elle avait déjà gagné.

Qu’est-ce qu’elle sait que j’ignore ? Et pourquoi ma mère saurait ? Je ne m’entends pas avec elle, mais elle a dû s’avancer sur quelque chose que j’ignore. J’avais raison. Elles se sont entretenues et accordées. A midi, elle s’incruste dans la bande d’amis, mais ne la supportant pas, je quitte le groupe avec Jimmy. Cassandra ne comprend rien, agissant comme elle veut sans jamais se remettre en question. De retour en cours, elle s’assoit à côté de moi.

            — Ne quitte pas cette place, m’ordonne-t-elle.

Sans l’écouter, je m’installe ailleurs sous son regard assassin. Je veux seulement me débarrasser d’elle pour bosser et valider mon année.

            — Vous avez trouvé votre place monsieur Lane ? me demande le prof de math.

            — Oui, c’est parfait.

Cassandra me dévisage furieuse pendant toute la durée du cours et pour le reste de l’après-midi. Le soir arrivé, j’entre chez moi et retrouve ma mère dans la cuisine.

            — Qu’est-ce que tu veux ?

            — Cassandra. Qu’est-ce que tu lui as promis ?

            — Que tu passerais ton week-end avec elle.

            — Fais-le si tu veux, mais ne m’engage pas avec elle ! Elle ne m’intéresse pas. Elle me court après en cours, au lycée, à la maison. Ne me fais pas chier avec elle !

            — Ne me parle plus jamais comme ça !! me prévient-elle furieuse en me collant une gifle monumentale.

Je ne m’y attendais pas, mais ça me pendait au nez depuis très longtemps. Mon père, présent, se rend compte de la conduite de ma mère, mais son inertie m’atteint davantage. Ma colère monte inexorablement face à ce constat et envers eux, mais il le comprend. Je gravis quatre à quatre les escaliers pour aller dans ma chambre et jeter des vêtements dans mon sac, mes livres scolaires, mon ordinateur, mais il me rejoint ayant compris mes intentions.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Je me casse ! J’en ai assez d’elle !

Il tente de m’arrêter et me retenir, mais je suis déterminé, rejetant son geste sans quitter son regard. Il semble décontenancé face à ma décision. Je ne peux pas rester plus longtemps dans la maison du malheur pour laquelle je n’ai que des mauvais souvenirs.

            — N’essaie pas. Tu n’es jamais là alors qu’est-ce que ça peut te faire ?!

Ce n’est pas la peine qu’il me demande où je pars parce qu’il connaît déjà la réponse. La maison de mes grands-parents est mon refuge. Je prends mon sac et descends les escaliers rapidement ignorant les appels de mon père tandis que Max me regarde partir.

            — Tu reviens quand ? me demande mon petit frère.

            — Jamais !

Impuissant, mon père ne peut pas me retenir. Il me faut peu de temps pour arriver chez mes grands-parents. En me voyant entrer rapidement, ma grand-mère pose sa main sur ma joue tendrement comme pour tenter d’effacer le geste de haine de la mégère.

            — Elle a osé ? Pourquoi ?

            — Elle veut m’imposer Cassandra. Je ne veux pas d’elle. Partout où je vais, je la retrouve sur mon chemin : au lycée, à la maison, avec mes amis. J’en ai marre et maman l’arrange toujours.

            — Tu as été malhonnête avec ta mère.

            — J’ai perdu patience et je lui ai dit de ne pas me faire chier avec elle. Ce week-end, maman l’a invitée.

Ma grand-mère ne me fait pas de remontrances à propos de ma grossièreté. Ça me rassure. Je me détends et respire face à elle. Elle a toujours été présente et encore aujourd’hui. Elle accepte que je reste avec eux jusqu’à ce dimanche. Je lui en suis reconnaissant et respire un peu. Ma chambre est toujours prête. Pendant que je range mes affaires, mon père entre. Je l’ignore, mais il ne renonce pas.

            — Il faut qu’on parle.

            — Je n’ai plus rien à te dire. Tu ne m’as jamais écouté. Le mal est fait depuis longtemps.

            — C’est ta mère.

            — Elle ne l’a jamais été ! Tu es aveugle ! Qu’elle s’amuse avec Cassandra, mais qu’elle ne me l’impose pas ! Bonne soirée !

Je mets fin à la discussion. Mon père acquiesce à grands regrets parce qu’il comprend que je ne reviendrai pas sur ma décision et que je n’accepterai jamais celles de ma mère et cette chieuse de Cassandra dans ma vie. En sortant de ma chambre discrètement, j’écoute ma grand-mère parler avec mon père.

            — Laisse à Dylan le temps de se calmer. Ariane n’a jamais été tendre avec lui. Et cette Cassandra ne me plaît pas. Il rentrera lorsque cette jeune fille sera repartie de ta maison.

            — Je ne savais pas qu’Ariane l’avait invitée ce week-end.

            — Ariane a toujours fait ce qu’elle a voulu. Elle n’a jamais aidé Dylan, mais elle choisit une jeune fille pour son avenir.

Mon père porte des œillères, mais comme le dit l’adage, l’amour rend aveugle. Il ne voit pas les manigances de ma mère avec Cassandra. La conspiration est abjecte. Est-ce qu’il s’en rendra compte un jour ? Si oui, il regrettera et s’en mordra les doigts, mais je ne reviendrai pas sur ma décision. Le lien est coupé. La fermeté de ma grand-mère m’est d’une grande aide également face à mon père qui ne répond pas à sa mère. Il soupire et acquiesce à contrecoeur, ne pouvant rien faire de plus. Mes grands-parents ont compris depuis longtemps sauf lui. Elle le lui fait comprendre, mais il semble fermer les yeux et refuse d’admettre la réalité.

            — Je sais que Cassandra obtient toujours tout ce qu’elle veut.

            — Est-ce une raison pour forcer Dylan ? Laissez-le faire ses choix. Il est plutôt raisonnable comparé aux jeunes gens de nos jours. Il y trouve la paix et la sérénité. Ariane est trop sévère avec lui.

            — Elle l’a élevé.

            — Elle a aussi élevé Max et elle le préfère à Dylan. Une mère ne doit pas faire de différences entre ses enfants.

            — Ta mère a raison, renchérit mon grand-père. Depuis qu’il est allé à l’hôpital, Dylan offre le cadeau de fête des mères à ta mère. Pierre, je pensais que tu avais compris.

            — Je suis souvent en déplacement. Je fais confiance à Ariane.

Mon père porte des œillères, mais ce n’est pas grave. Il a oublié l’hôpital, mais pas moi. Ma mère ne s’est déplacée que pour m’apporter des vêtements avant de repartir rapidement, ma grand-mère était présente. Je n’oublierai jamais. Le départ de mon père sonne la fin de leur conversation. Je rejoins mes grands-parents dans la cuisine, faisant comme si je n’avais rien entendu. Elle prépare le repas, je l’aide à mettre la table.

5 Harcèlement

Du harcèlement, émane le courage de s’opposer à l’agresseur.

Dans les couloirs du lycée, je fouille dans mon casier pour prendre les livres dont j’ai besoin pour ma journée, mais il est brutalement refermé. Cassandra sourit sachant qu’elle me surprend. D’un geste brusque et peu condescendant, je retire sa main pour le rouvrir.

            — Ne me manque pas de respect ! hurle-t-elle hystérique.

En voilà une autre qui m’oblige à la respecter. Qui se ressemble, s’assemble. Elle referme le casier une nouvelle fois ce qui attire les regards des élèves sur nous si bien que je me retrouve gêné et honteux. Je déteste être au milieu de l’attention.

            — Je ne t’ai rien demandé ! Je ne te supporte pas ! lui hurlé-je.   

Jimmy s’approche et m’oblige à reculer pour temporiser avant que ça ne dégénère entre elle et moi, mais je ne quitte pas le regard assassin de Cassandra en adoptant le même comportement qu’elle afin de ne pas me faire bouffer par ses caprices. Mon meilleur ami m’attire à l’extérieur du lycée pour nous éloigner d’elle.

            — Ne rentre pas dans son jeu, me conseille-t-il.

            — Facile à dire. Ma mère l’a invitée ce week-end.

            — Elle va peut-être se glisser dans ton lit pour faire un câlin, dit-il en riant.

            — Tu as toujours le mot pour déconner, dis-je en souriant, mais je dors chez mes grands-parents.

            — Cassandra trouvera un grand lit vide et froid.

Il m’accompagne et m’aide à me débarrasser de Cassandra. Que ce soit en cours ou à l’extérieur du lycée, je l’évite et l’ignore le plus souvent possible, mais elle est tenace. Pendant le cours, elle n’écoute rien de ce que peut dire le prof. Elle me reluque sans arrêt comme une gamine. J’ai envie de me sauver pour me cacher parce que j’ai honte de son comportement.

            — Mademoiselle Richards, qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans ce cours ? Vous ne prenez aucune note, n’écoutez pas.

Mes camarades de classe nous observent pendant qu’elle se tortille sur sa chaise, en pouffant, riant et fixant le prof, puis plonge son regard dans le mien toute heureuse d’attirer l’attention sur nous.

            — Tout ce qui m’intéresse dans ce lycée est dans cette classe.

            — On peut savoir qui est-ce ?

            — Dylan. Il n’y a que lui qui m’intéresse.

Le prof m’observe, mais je ne montre rien de ce que je peux ressentir, même pas ma honte ni ma gêne. J’ai envie de fuir face à l’hilarité de mes camarades de classe pour me cacher à cet instant. Elle me met dans une position délicate. Son harcèlement peut se propager dans le lycée et je ne sais pas comment faire pour qu’elle me laisse tranquille. Je ne vois pas le bout du tunnel.

            — Monsieur Lane, j’aimerais connaître votre avis.

            — C’est un pot de colle qui ne sait pas ce que ça veut dire non.

            — Mademoiselle Richards, reprend le prof, sortez de cette classe. Ça permettra à monsieur Lane de respirer.

            — Ce n’est pas grave. Je le verrai au prochain cours, répond-elle comme une idiote en prenant ses affaires.

Mes camarades de classe s’en amusent et moi, ça me lasse. Je ne sais plus où me mettre tant j’ai honte. Si j’avais la possibilité de m’échapper, je le ferais tandis que le prof hausse les yeux au ciel, exaspéré par son comportement.

            — Je vous plains de tout mon cœur, m’avoue-t-il.

Je ne peux plus faire un pas sans la retrouver sur mon chemin. Le départ de Cassandra me rend moins nerveux, mais elle sera de nouveau dans mes pattes dans moins d’une heure. A la fin du cours, le prof laisse les élèves sortir pour nous entretenir seul à seul.

            — Les profs parlent entre eux. Ils ont compris les manigances de mademoiselle Richards.

            — Ça me pèse et elle ne comprend rien.

            — Vos parents ?

            — Mon père n’est jamais là. Il part souvent en mission. Ma mère adore Cassandra.

            — Donc l’invitation ce week-end est vraie.

            — Oui, mais je dors chez mes grands-parents.

            — Allez en cours. Bonne chance.

Je me rends compte que Cassandra répand l’invitation de ma mère dans le lycée comme une traînée de poudre pour s’en vanter. Au cours suivant, le manège recommence avec son retour. Elle me mate à n’en plus finir si bien que la gêne me submerge et que je n’arrive plus à dissimuler. Pendant le cours d’histoire, j’essaie de me concentrer. Ses regards intensifs me pèsent. Un petit bout de papier roule sur ma table. Jimmy sourit. Comme moi, il sait d’où ça vient. Plus curieux que moi, il le lit, mais il se fait surprendre.

            — Monsieur Hamilton, lisez-moi le petit mot doux de mademoiselle Richards pour monsieur Lane.

Il déplie le petit mot pour le lire :     (J’ai hâte de passer le week-end avec toi. J’espère que toi aussi). La prof m’observe, mais elle comprend que c’est pesant.

            — Mademoiselle Richards, en accord avec les professeurs de ce jour, vous passerez votre journée en permanence. Je pense que monsieur Lane n’y verra pas d’inconvénients et pourra respirer. Faites un passage chez le directeur.

Pour la première fois depuis ce matin, je me sens mieux. Furieuse d’être évincée pour la journée, Cassandra prend ses affaires tandis que je vois la mienne sous un autre angle et s’éclaircir. Je ne la croise plus, ni même pendant la pause du midi. Ce vendredi, après les cours, je repars chez mes grands-parents. Je serre ma grand-mère affectueusement dans mes bras, réconfort que je trouve auprès d’elle.

            — Tu te sens mieux.

            — Elle croît que je vais passer le week-end avec elle. Elle vient en cours pour passer son temps à me reluquer ou envoyer des petits mots. Elle ne prend aucune note, elle n’écoute pas. Tout ce qui l’intéresse, c’est moi. Elle est complètement dingue.

            — Raison de plus pour rester ici ce week-end.

Mais à peine rentré, mon téléphone sonne. Je sais qui est-ce. Cassandra doit être avec ma mère actuellement et se rendre compte que je serai absent ce week-end. Elle ignore où je me trouve, mais la mégère a dû lui dire.

            — Elle ne perd pas de temps. Comment elle a eu ton numéro ? me demande ma grand-mère.

            — Maman.

Je refuse l’appel, mais le téléphone sonne à nouveau. Je refuse encore, le téléphone sonne à nouveau. Le harcèlement me pèse plus que tout. Ma grand-mère tend le bras pour que je lui donne le portable. Il sonne de nouveau. Elle l’éteint et le range ensuite dans le tiroir de la cuisine en me faisant promettre que je n’y toucherai pas du week-end. Je suis enfin tranquille, mais mon temps est compté. En bossant les maths, elle observe mon travail et fronce les sourcils.

            — Tu aimes ça ?

            — Oui. Je suis à l’aise. Pourquoi ?

            — Avec ton grand-père, on sait que tu as de bons résultats scolaires et que tu aimes le salon des télécommunications. On a vu le travail que tu effectuais sur ton ordinateur. As-tu une idée pour ton avenir ?

            — Je ne suis pas encore décidé. J’aime bien travailler sur ordinateur, développer mes idées, créer des projets pour les mener à terme.

            — Et dans ce que tu me décris, il y a un métier ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies.

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies, répète-t-elle intriguée. Où apprend-on ce métier ?

            — Harvard.

Ma grand-mère semble surprise et me fait des yeux ronds si bien que j’en ris.

            — Harvard ! Il te faut un dossier scolaire exemplaire. Tu veux y aller ?

            — Je ne sais pas encore. J’ai encore quelques mois pour me décider.

            — Alors, réfléchis bien. Ça passe très vite, me dit-elle malicieuse.

Pensif sur ce que m’a dit ma grand-mère, j’ouvre mon ordinateur pour visionner les projets que j’ai déjà créés et réalisés, les plans en 3D. J’aime ce que je fais. Harvard est une bonne université pour s’assurer un avenir et ça me donne envie. Dans ma chambre chez mes grands-parents, je travaille sur mon ordinateur, avec une idée en tête que je développe. A mesure qu’elle prend forme, je la visualise pendant une bonne partie de la nuit avant d’éteindre, en sécurité et tranquille.

Je sens quelque chose gesticuler sous mes draps, des mains me toucher, puis les lèvres humides m’embrasser. Surpris dans mon sommeil, je tombe de mon lit en faisant un boucan d’enfer et renversant le chevet. La lampe allumée, je découvre Cassandra qui s’est invitée chez mes grands-parents en pleine nuit, puis dans mon lit, en petite tenue.

            — Qu’est-ce que tu fais ici ?!

            — On ne me dit jamais non, hurle-t-elle.

Mon grand-père entre dans ma chambre et là, j’ai peur qu’il me jette dehors et m’oblige à repartir chez mes parents. Il constate la présence de Cassandra, son visage s’obscurcit.

            — Je te jure que je ne savais pas. Je dormais. Je ne sais pas comment elle est entrée !

Puis ma grand-mère entre à son tour, surprise et révoltée en voyant Cassandra qui reluque ma tenue. Je suis en boxer, mais je suis gêné devant elle et de ses regards insistants.

            — On va appeler la police !

            — Je n’ai rien fait de mal, s’énerve Cassandra. On devait passer le week-end ensemble.

            — Dylan, habille-toi, m’ordonne mon grand-père, et va dans la chambre à côté.

Je passe mon pantalon de survêtement et mon tee-shirt pendant qu’il attrape le téléphone. Cassandra ne se rend pas compte de ce qu’elle a provoqué. Rien ne la gêne, mais j’obéis à mon grand-père et me réfugie dans la chambre voisine. Assis dans le fauteuil, j’attends recroquevillé sur moi-même, me demandant ce que mes grands-parents vont décider et me réserver comme sort. J’entends la police arriver.

            — Mademoiselle Richards, vous allez nous suivre.

Je sors, elle est rhabillée. Mon père entre dans la maison de mes grands-parents, puis le sénateur Richards. Le flic oblige Cassandra à s’asseoir en sortant un carnet de notes.

            — Comment êtes-vous entrée ?

            — J’ai pris la clef chez les parents de Dylan. J’avais des projets avec lui et je ne renonce pas à mes projets. Jamais !

            — Ma mère l’a invitée ce week-end, mais je n’ai jamais voulu d’elle.

            — Tu savais qu’on devait passer le week-end ensemble !! hurle-t-elle.

            — Et je n’ai jamais voulu de toi ! Je ne peux pas t’encadrer !!

J’hurle à mon tour pour me faire entendre et être écouté. Je ne sais plus comment faire pour me débarrasser d’elle afin d’être tranquille. Je ne comprends pas ce harcèlement jusque chez mes grands-parents. Comment peut-on insister de cette façon, s’imposer sans respecter les limites de la victime ? Je ne cautionne pas ces personnes qui s’amusent à être irrespectueux et qui s’imposent dans l’intimité.

            — Monsieur Lane ? demande le flic à mon père.

            — Ma femme a organisé ce week-end sans demander l’avis de Dylan. Il vit chez mes parents depuis quelques jours.

Face à ce constat, Cassandra me fusille du regard en apprenant la vérité et ce revirement et mon rejet lui déplaisent. Elle n’est pas habituée à une défaite. Je m’attends au pire à l’avenir et sur l’année scolaire, mais je ne me laisserai pas faire. La guerre est déclarée.

            — Elle a fait une erreur, intervient le père de Cassandra. Elle va rentrer immédiatement à la maison avec moi et je lui parlerai. Je te promets, me dit-il, qu’elle ne t’embêtera plus.

            — Ne croyez pas que je vais laisser passer ça, s’agace mon grand-père.

Dès que mes grands-parents récupèrent la clef de leur maison, Cassandra part avec son père en même temps que les flics.

            — Tu rentres avec moi, m’oblige mon père.

Je respire à peine, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il m’impose de le suivre et je n’en ai pas envie. Je suis bien là où je suis et loin de ma mère. Je ne sais pas encore ce qu’en pensent mes grands-parents. Avec angoisse, je les regarde ayant peur de leur décision et priant pour qu’ils acceptent que je reste avec eux.

            — Est-ce que vous voulez que je reparte ?

            — Non, me répond ma grand-mère.

            — Dylan, tu rentres ! m’ordonne mon père perdant patience.

            — Non, je reste ici !

Mon père s’énerve face à moi, mais ma grand-mère le freine en posant sa main sur son bras pour attirer son attention et le calmer.

            — Il peut rester avec nous. Nous changerons les serrures des portes. J’espère que Cassandra arrêtera d’ennuyer Dylan.

            — Pourquoi tu le défends ?

            — C’est mon petit-fils. Il a supporté les décisions d’Ariane et cette Cassandra. Laisse-le respirer.

            — Je reviens te chercher demain soir ! s’agace-t-il. Sois prêt.

Je suis déçu que mon père agisse de cette façon et demande à ma grand-mère pourquoi elle me soutient. Il me donne l’impression que je suis en tort et que je cherche les ennuis. Après le départ de mon père, je me tourne vers mes grands-parents.

            — Je suis désolé. Je vous jure que je ne savais pas.

            — Nous le savons, m’assure mon grand-père. Va te reposer.

Avant de me recoucher dans mon lit, je change les draps. Ma grand-mère observe mon manège et m’aide.

            — Quand est-ce que ça va s’arrêter ?

            — Repense à notre sujet de conversation pour l’université. Tu passes le diplôme en fin d’année. Va-t-elle partir dans la même fac que toi ?

            — Je ne sais pas. Je ne pense pas.

            — Tu as d’excellents résultats au lycée. Tu pourrais faire une demande à Harvard.

Elle me surprend, mais elle m’ouvre les yeux et l’horizon. Le tunnel s’éclaircit devant moi avec sa grande lumière tandis qu’elle me contemple. Elle voit mon visage s’illuminer.

            — Tu sais que j’aime ton père. Il est mon fils, mais est-ce qu’il t’écoute ?

            — Non.

            — Ta mère ?

            — Encore moins. Elle a dit que je ne ferai jamais rien de ma vie et m’impose Cassandra.

            — Tu ne dois pas l’écouter. Nous savons ton grand-père et moi qu’elle ne s’est jamais occupée de toi. Tu viens te réfugier chez nous. Elle n’a pas à te dire ce que tu dois faire de ton avenir ni même avec qui faire ta vie. Est-ce que ton père et ta mère t’ont demandé ce que tu souhaitais faire plus tard ?

            — Non, jamais.

            — La fac ?

            — Non plus.

            — Tu sais ce qu’il te reste à faire ?

            — Oui, j’ai compris. Merci, grand-mère. Tu tiens le rôle de maman.

            — Je le sais d’où les cadeaux de fête des mères pour moi. J’avais compris depuis longtemps contrairement à tes parents. C’est dommage pour eux.

Je m’approche d’elle en la serrant dans mes bras. Ma grand-mère est un réconfort, comme un bonbon qu’on voudrait garder toute sa vie auprès de soi. Sur cette discussion, elle me laisse pensif. Pourquoi ce sont eux qui tiennent le rôle de mes parents ?

Après avoir passé le week-end chez mes grands-parents à bosser sur mes cours, mon ordinateur pour mes projets et dans l’atelier de mon grand-père, mon père entre dans leur maison pour m’obliger à rentrer. A son humeur exécrable, je préfère garder le silence.

            — Tu es prêt ?

            — Oui.

            — Comment ça s’est passé ? demande-t-il à sa mère.

            — Très bien. Il est sérieux, serviable, respectueux et raisonnable.

Mais même ses adjectifs ne font pas changer mon père d’avis. Il est devenu comme ma mère. Le dialogue est coupé. A regrets, je dis au revoir à mes grands-parents pour suivre mon père. Pendant le trajet, ni lui ni moi ne parlons. En entrant dans la maison, j’ignore ma mère qui ne me regarde pas. Max me salue, puis je file dans ma chambre. J’allume mon ordinateur. Une autre idée se forme dans mon esprit. J’aime ce que je fais : inventer, créer, mettre au point des programmes qui me permettent de développer mes projets, faire des recherches sur la conception d’un programme. Ma mère entre dans ma chambre et m’observe, cherchant à me blesser et m’atteindre une nouvelle fois.

            — Ne m’impose plus Cassandra. Débrouille-toi avec elle, lui dis-je avant qu’elle m’attaque.

            — C’est une jeune femme pour toi. Ouvre les yeux. Son père peut t’ouvrir des portes dans le monde du travail. Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ?

            — Tu ne t’es jamais préoccupée à moi alors continue.

            — Je ne sais pas ce qu’elle te trouve, mais elle s’intéresse à toi.

Je suis son fils et elle n’a aucune considération pour moi. Plus blessant, elle n’a pas trouvé mieux. Pourtant, je ne devrais pas être touché à ce point, mais je n’ai pas dit mon dernier mot afin de l’atteindre comme elle le fait à mon encontre.

            — Et toi ? Comment papa a pu s’intéresser à toi ?

Son visage s’obscurcit davantage tandis que mon père entre soudainement dans ma chambre, furieux. Je les ai touchés tous les deux et ils semblent ne pas apprécier mes propos.

            — Tu te prends pour qui pour dire ça ?

            — Et elle, tu l’as écoutée ? Tu ne te rends pas compte du mal qu’elle me fait ?!

            — C’est ta mère !

            — Et tu crois que je vais faire ma vie avec Cassandra parce que maman l’a décidée ! Va te faire voir ! Quand je te regarde, je me demande si tu es heureux avec elle ! Tu n’es jamais là ! Je ne suivrai pas le même chemin que toi pour être malheureux toute ma vie !

Mon père m’attrape soudainement par le colback et me cogne brutalement contre le mur de ma chambre, les yeux remplis de haine et de colère. Je ne m’attendais pas à un tel accès de violence de sa part. C’est la première fois que ça arrive. Je tente de me défendre, mais il est plus fort que moi et maintient la pression.

            — Lâche-le papa ! hurle Max.

            — Tu as dix-sept ans, mais tu me déçois, me dit-il en me crachant au visage.

            — Toi aussi et depuis longtemps. Ça ne lui donne pas le droit de me parler comme ça.

J’essaie de rester fort face à son geste, mais intérieurement, je suis déçu et écoeuré. Je ne pensais pas qu’on atteindrait cet extrême dans cette maison. La fracture avec mon père s’agrandit irrémédiablement et ça fait mal qu’il n’ouvre pas les yeux, qu’il ne comprenne rien. Il me libère doucement, mais son regard brûle de rage.

            — Tu en fais autant quand je suis absent ! me répond mon père.

Interloqué, je regarde ma mère qui ne semble pas gênée. Je suis totalement abasourdi par ses propos mensongers, mais la surprise passée, je la défie.

            — Tu mens à papa. Finalement, ça ne m’étonne pas de toi. Tu devrais être honteuse.

            — Je ne te permets pas de remettre en question la confiance que ton père a en moi.

            — Sinon quoi ? Tu le manipules comme tu cherches à le faire contre moi avec Cassandra. Je ne veux pas d’une femme qui te ressemble et je ne veux pas devenir comme papa.

            — Tu vas trop loin, Dylan !

            — Il n’y a que la vérité qui blesse !

Mon père me saute dessus, hors de lui en empoignant mon cou et me maintenant afin de me dominer. Sa prise me serre la gorge de plus en plus, mais il ne dépassera pas une certaine limite. Il laisse sa colère exploser de nouveau et prendre le dessus en se retenant.

            — Tu vas faire quoi maintenant ? Me gifler ?

            — Ce n’est pas l’envie qui m’en manque !

            — Ben vas-y, fais-le ! Qu’est-ce que tu attends ?!

Mon père lève son poing qui reste bloqué en l’air, tremblant. Il brûle de rage et de colère, mais il renonce, sa main retombant mollement le long de son corps, me relâchant. Malgré sa colère, je n’ai pas peur de lui. Il sort de ma chambre obligeant Max et ma mère à le suivre. La porte fermée, je me remets peu à peu de cette violence et prends une décision radicale. Une limite a été dépassée ce soir et je ne veux plus vivre dans cette maison. Je prends un grand sac pour ranger des vêtements à la hâte, prendre mes livres, mon ordinateur, mes projets et mes idées sur papier. Je récupère tout ce que je peux emporter dans l’immédiat. Je laisse mon téléphone sur le bureau. De par la fenêtre de ma chambre, je balance mon sac de vêtements, mon ordinateur dans mon sac à dos avec mes livres scolaires, je descends par la haie. Est-ce que je peux aller chez mes grands-parents ? Non, parce que mon père m’y retrouverait. J’ai cinquante dollars sur moi et une autre idée. Je parcours les rues de la ville jusque chez Jimmy. En entrant dans l’allée de la maison, il m’ouvre la porte et me fait entrer.

            — Qu’est-ce que tu fais ici ?

            — Je me suis presque battu avec mon père.

La mère de Jimmy apparaît dans le vestibule, ayant entendu mes confessions. Elle semble touchée et émue, mais elle demeure compréhensive.

            — Tu vas passer la nuit ici, mais il faut prévenir tes parents.

            — Si vous faites ça, je repars.

            — Si tu m’obliges à mentir à tes parents, j’appelle la police pour régler le problème.

Elle appelle mes parents pour les prévenir et les rassurer. Jimmy m’aide avec mes affaires lorsque sa mère entre dans sa chambre.

            — Il était chez tes grands-parents. Il veut que tu rentres demain soir après le lycée.

Assis sur le rebord de la fenêtre, je me dis que Jimmy a de la chance d’avoir une mère qui l’aime, mais son père est un homme violent qui les frappait. Désormais, il est en prison. Ils ont réussi à s’en sortir grâce à des associations. Aujourd’hui, Jimmy et sa mère oeuvrent et ont créé la leur pour aider les femmes et enfants victimes de violence.

            — Raconte-moi, me dit-il en s’asseyant en tailleur en face de moi.

6 Dissension

La dissension au cœur de la demeure constitue une harmonie fade et insipide.

Après avoir passé la nuit chez Jimmy, sa mère s’assure que je vais bien avant de me laisser partir au lycée. Cassandra m’ignore et je me dis qu’elle a enfin compris. Toute la journée, elle me laisse tranquille, sans me mater, me parler ou m’entraîner dans une situation délicate. Et j’apprécie ce calme relatif ainsi que de ne pas voir mon père et ma mère. Je croise mon petit frère, inquiet, qui s’approche dès qu’il me voit.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Et toi ?

            — Moi ça va, mais pas papa. Grand-père et grand-mère l’ont engueulé hier soir.

            — Ça ne changera pas mon opinion. Le point de non retour a été atteint. Je ne ferai pas le premier pas.

            — Est-ce que tu vas rentrer ce soir ?

            — Ce n’est pas dans mes projets. Je suis mieux sans eux.

            — Ne m’en veux pas, me dit-il déçu.

            — Tu es mon petit frère, mais je ne t’en veux pas. Je m’en sortirai.

Mon père aurait-il des regrets me concernant ? Est-ce qu’il aurait ouvert les yeux grâce à mes grands-parents ? Je refuse que Max se sente visé et fautif. Il me fait un sourire rapide et part en cours. J’entre en salle d’histoire. Cassandra est déjà bien assise avec son cahier ouvert. Elle va peut-être prendre ses premières notes de cours cette année, mais plus j’y pense, plus j’ai envie de tenter l’expérience. La fac d’Harvard me plairait. La vie et la liberté comparées aux idées de ma mère avec Cassandra. Je ne ferai pas ma vie avec elle. J’ai des projets qui prennent forme dans mon esprit et je veux les concrétiser, mener la vie que j’ai envie de vivre, être heureux avec la femme que je choisirai. Alors, je sais ce qu’il me reste à faire. Bosser mes cours pour obtenir le diplôme, intégrer Harvard, travailler et mettre en forme mes projets et mes idées, créer, inventer. J’ai décidé de ce que je vais faire de mon avenir. Fort de mes projets, je me sens revivre à l’intérieur. Et je tiendrai mes objectifs.

A la fin des cours, je sors du lycée avec Jimmy sans avoir pris la décision de rentrer. En traversant le parking, une voiture freine brusquement au dernier moment et s’arrête juste devant moi, à quelques centimètres. Cassandra avait l’intention de me renverser. Elle sort à peine de la voiture que j’en perds déjà patience.

            — T’es complètement malade !

            — Je n’ai pas dit mon dernier mot ! J’obtiendrai ce que je veux de toi ! Sois-en certain. Je ne renonce jamais.

Elle veut m’imposer ses choix, mais je ne me laisserai pas dicter ma conduite. Je prendrai mes décisions sans plier les genoux pour lui faire la révérence. Jamais. Perdu dans mes pensées, je sursaute lorsque je sens une main se poser sur mon épaule.

            — Grand-père !         

            — J’ai vu et entendu, me dit-il en regardant Cassandra.     Je suis venu te récupérer. Viens avec moi.

            — Je m’en sortirai. Je vous ai assez causé de problèmes.

Mon grand-père me fait de gros yeux et n’accepte pas ma décision. Il me prend pas les épaules et m’oblige à le suivre. Confiant envers lui, il me ramène dans sa maison du bonheur. Ma grand-mère m’attendait, mais mon père est présent.

            — Ne te braque pas, se méfie-t-elle.

            — Qu’est-ce qu’il fait là ?

Je n’ai toujours pas envie de le voir après ce qu’il s’est passé la veille. Ça me blesse et me choque encore ce soir, mais je demeure froid et distant avec lui parce que je sais que les propos qui seront échangés seront désagréables. Face à lui, je n’ai pas confiance parce que s’il s’impose, il va m’obliger à obéir et rentrer dans la maison du malheur. Je n’ai pas l’intention de me laisser faire.

            — La mère de Jimmy nous a parlé. Avec l’accord de ton père, tu peux vivre avec nous.

Voilà pourquoi mon grand-père est venu me récupérer à la sortie du lycée. Je suis heureux de cette décision, libératrice pour moi, mais pas pour mon père. Il s’approche de moi pour me regarder droit dans les yeux, furieux, déçu et en colère de devoir lâcher prise face à mes choix. Je ne baisserai pas le regard et ne changerai pas d’avis.

            — Sache que même si tu as ma permission de vivre chez mes parents, tu me déçois.

            — Je te retourne le compliment avec joie.

Mon regard est plongé dans le sien, je ne défaillis pas face au général qu’il est même si ses propos à mon égard me déçoivent et me blessent. Aussi, je veux qu’il ressente comme moi les mêmes sentiments de déception. Il pince les lèvres pour garder ce qu’il a sur le cœur et éviter que les choses ne s’enveniment davantage devant ses parents, puis il me fixe.

            — Finalement, ta mère avait raison. Tu ne feras rien de ta vie.

Il me blesse volontairement, mais finalement, il a lâché ce qu’il pensait vraiment de moi. Aux yeux de mes parents, je suis un moins que rien.

            — Pierre !

Ma grand-mère le freine, mais il sort de la maison sans lui répondre ou s’excuser. Il n’a aucun respect pour moi comme ma mère. La peine grandit dans mon cœur. Je sors dans le jardin pour le rattraper. Il s’arrête lorsque je lui fais face.

            — C’est ce que tu penses ?!

            — Oui, c’est ce que je pense.

            — Finalement, tu réagis comme maman. Tu devrais être aussi honteux qu’elle.

Même si j’ai son accord pour vivre chez mes grands-parents, je ne lui cache pas ce que je ressens. Je veux qu’il sache, qu’il soit blessé comme il me blesse. Il sort du jardin sans ajouter de commentaires déplaisants. Mes épaules s’affaissent, ma grand-mère s’approche.

            — Ne me refais jamais une fugue.

            — Je ne vous ferai pas ça.

            — Tes affaires sont dans ta chambre. Tu connais la maison et les règles. Et n’écoute pas ton père. Il comprendra.

            — Merci pour votre aide. J’ai pris ma décision pour mon avenir.

            — Je la connais déjà et je te fais confiance. Tu intégreras Harvard.

Je vais prouver à mon père qu’il se trompe sur mon compte, qu’il me juge mal à cause de ma mère qui lui ment volontairement, qu’elle le manipule.

Ce matin, je retourne au lycée plus serein et confiant. Jimmy me retrouve dans le couloir, puis nous partons en sport. Le prof se présente dans la salle. Il nous échauffe pendant dix minutes avant de former des équipes pour faire des matchs de basket. Ensuite, il nomme des capitaines. En tant que l’un d’entre eux, je choisis Jimmy et mes amis, mais je m’aperçois que Cassandra est présente dans les gradins. Qu’est-ce qu’elle fout là ? Il faut que je l’ignore. Le premier match se joue entre mon équipe et nos adversaires. Lors d’une attaque, je cours avec le ballon sur le terrain de l’équipe adverse. J’avance vers le panier lorsque quelque chose explose près de moi : une bouteille en verre brisée en mille morceaux jonche le parquet du terrain de basket. Aussitôt, je recherche le coupable jusqu’à ce que je croise le regard de Cassandra. Ma colère monte, mais elle me perdra.

            — Tu es conne ou quoi ! Je sais que c’est toi qui as fait ça !

Le prof intervient pour me calmer et m’obliger à reculer.

            — Dylan, va te changer ! La prochaine fois, tu resteras poli ! Tu viendras me voir à la fin du cours.

Je ne peux pas me défendre ni répondre, mais obéir et me taire. Je ne comprends pas cette décision injuste, mais il ne revient pas sur sa décision. En sortant, je pousse la porte violemment et pars à la douche pour me changer, en rage. Je ne la supporte plus. Sous le jet d’eau chaude, je médite sur la façon de me débarrasser d’elle.

            — Tu es bien foutu, me surprend-elle.

Cassandra s’est pointée, je me retrouve à poil devant elle, mais j’attrape rapidement la serviette pour me couvrir. Mon cœur bat fort dans ma poitrine parce que j’en ai marre et qu’elle ne respecte aucune limite. Elle s’approche dangereusement de moi sans se soucier de ma gêne et de ma honte. Elle rit à me mettre dans une mauvaise situation. Rien ne la freine. Tout lui est permis et je comprends que le jet de la bouteille était un piège pour qu’on se retrouve seuls tous les deux. Je balance le gel douche sur elle pour qu’elle sorte, mais elle demeure inerte. Ma haine et ma colère ne font qu’augmenter parce que je suis coincé sans aucune possibilité de secours. Elle ne renoncera pas et j’ignore comment la faire partir.

            — Tu sais que je veux sortir avec toi.

            — Je ne veux pas de toi. Dégage !

Le bruit et les cris attirent le prof dans les vestiaires qui entre précipitamment et constate la présence de Cassandra.

            — Mademoiselle Richards, qu’est-ce que vous faites ici ?

            — Je me suis trompée de vestiaire. Je ne connais pas encore tous les bâtiments.

Elle ressort sans être inquiétée par le prof. A nouveau seul, je termine à la hâte avant de me faire surprendre. En sortant, je pars dans le bureau du prof, méditant sur elle.

            — Je suis désolé.

            — J’ai compris les manigances de mademoiselle Richards. Je préviendrai le directeur. Son père sera convoqué.

            — Ça ne changera pas la situation. Elle s’est imposée chez moi et je me suis disputé avec mes parents. Je vis actuellement chez mes grands-parents.

            — Depuis quand ça dure ?

            — Quelques jours et j’en ai assez de la retrouver sur mon chemin. Partout où je vais, elle est là.

            — Je comprends votre lassitude avec le jet de la bouteille et son incursion dans les vestiaires, mais plus de grossièretés dans mon cours.

Dès que le prof me libère, je pars pour le prochain cours. En entrant dans la classe, je remarque que toutes les places sont occupées sauf celle à côté de Cassandra. Elle s’est arrangée pour me pourrir la vie et je ne supporte plus. Les ricanements s’élèvent dans la classe de la part de mes camarades qui s’en amusent. Je deviens la risée à cause de cette emmerdeuse.

            — Monsieur Lane, on vous attend, me dit le prof.

            — Désolé, continuez sans moi.

            — Vous serez collé.

            — Je préfère ça plutôt que d’être assis à côté d’elle.

Je pensais qu’elle devait changer de classe, mais apparemment, elle fait un retour triomphant qu’elle apprécie et elle se sert des avantages qu’elle peut obtenir. En refermant la porte, je pars directement en salle de colle. Je médite les actes de mes parents qui ne se rendent compte de rien, mais aussi sur mon père qui me déçoit. Ça me blesse plus que tout parce qu’il ne comprenne pas et n’entende pas. Il entre une heure plus tard dans la salle et me flingue du regard. Heureusement qu’il n’a pas des mitraillettes dans les mains.

            — Pourquoi ? me demande-t-il.

            — Tu le sais déjà.

            — N’en fais pas toute une histoire.

            — Tu es sérieux ? Tu sais ce que Cassandra a fait en sport ?!

J’affronte mon père sans peur et en colère, mais il n’ouvre pas les yeux. J’aimerais qu’il intervienne, mais apparemment, il ne s’inquiète pas plus que ça après tout ce qu’il se passe entre nous à cause d’elle et de ma mère.

            — A ta place, je me ferai moins remarquer, me prévient-il.

            — Tu ressembles à maman !

            — Dylan !

            — Va te faire voir ! Pars en mission.

Il me déçoit de plus en plus. Les dissensions ne font que creuser le trou béant qui s’est formé entre nous. Comment tout cela va-t-il se terminer ? Tout ce que je sais, c’est que mon objectif n’a pas changé pour mon avenir et Harvard, mais il restera dans l’ignorance. Comment réagira-t-il quand il saura ? Est-ce qu’il changera d’avis sur moi ? En sortant du lycée, il me rattrape en posant sa main sur mon épaule pour m’arrêter et m’oblige à faire volte-face.

            — Tu deviens infernal !

            — La faute à qui ?!

            — Tu rentres à la maison !

            — Non, je pars chez grand-père et grand-mère ! Il n’y a que chez eux que je suis tranquille ! Enfin presque !

Sans l’écouter davantage, je pars droit dans mon refuge, mon sanctuaire apaisant. Comment peut-il fermer les yeux sur cette fille ? En arrivant chez mes grands-parents, je pose mon sac dans ma chambre. Ma grand-mère entre et s’assoit près de moi.

            — Qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider ?

            — Vous le faites déjà. Ne t’en fais pas.

            — Nous savons ce qu’elle a fait. Max l’a su.

            — Tout le monde sait finalement.

            — Je suis désolée.

            — Je la déteste. Je ne peux plus l’encadrer.

            — Demain, tu y verras plus clair. Viens manger.

Ce soir, je suis d’une humeur massacrante. Cassandra avait tout calculé pour me piéger. La sonnerie de mon portable s’élève, mais quand je vois que c’est mon père, je rejette l’appel. Pour être tranquille, je l’éteins complètement. Mes grands-parents ne me font pas de reproches. Je rumine intérieurement, touchant à peine à mon repas. J’ai mal et j’ai honte. J’ai mal parce que mon père ne m’écoute pas, ne m’écoute plus. J’ai honte parce que Cassandra m’a surpris à poil dans les douches et que ça s’est propagé comme une traînée de poudre. Je serre les poings de colère, mon grand-père réagit.

            — Va prendre l’air sur la terrasse.

Je suis son conseil pour réfléchir, mais ce soir, rien ne me calme.

Ce matin, j’ai la flemme d’aller au lycée. J’entre dans le couloir sous le regard moqueur des élèves qui passent à côté de moi. Je tente de surmonter, mais je suis devenu la risée en à peine un mois de cours. L’exploit de Cassandra n’est pas passé inaperçu.

            — Le directeur souhaite te parler, me dit un pion quand il me voit.

En le suivant chez le directeur, je me retiens de me barrer en vitesse. Cassandra a été convoquée avec son père qui me tend la main, à laquelle je refuse de répondre. Devant cet état de fait, le directeur enchaîne.

            — Dylan, me dit-il, ton prof de sport est venu me parler à propos de mademoiselle Richards et de son comportement.

L’intéressée ne se sent pas plus fautive que ça, sans gêne ni honte devant son père face à ses actions peu glorieuses.

            — Je m’excuse, prononce le sénateur Richards.

            — Il n’y a pas que vous qui devriez présenter ses excuses. Cassandra aussi, mais comme elle l’obtient toujours ce qu’elle veut, elle ne le fera pas. Je pense même qu’elle ne l’a jamais fait pour ses torts. Ce mot n’appartient pas à son vocabulaire. D’après ce qu’elle m’a dit, vous ne lui dîtes jamais non. Alors, apprenez-lui ce que ça veut dire également.

Je ne me gêne pas pour prononcer ce que je pense. Pourquoi je m’en cacherais ? Son père n’apprécie pas ou peu mes réflexions, mais ma colère est plus grande que ce qu’il peut bien penser. A son tour d’être humilié par sa fille pour ses actes et ses propos déplacés. Le directeur ne me freine pas dans ma colère, sachant ce qu’elle a déjà fait pour me pourrir la vie.

            — Elle est renvoyée trois jours du lycée, m’assure-t-il.

            — Et après ? Elle reviendra et elle recommencera. Elle fait tout pour s’imposer et obtenir ce qu’elle veut. Je ne veux plus la croiser.

            — Quand elle reviendra, elle changera de classe et d’emploi du temps.

            — Je sais que tu es en colère, me dit son père, et je n’approuve pas son comportement.

            — C’est de votre faute. Pour le week-end dernier, vous deviez déjà lui parler, mais il semblerait qu’elle n’ait rien compris.

Et les grands absents ce matin sont mes parents, mais ce n’est pas grave. C’est une habitude. Je repars en cours toujours en colère. De nouveau, des regards sont braqués sur moi et m’énervent davantage.

            — Vous n’avez jamais rien vu !

En entrant en cours, je sens les railleries de mes camarades de classe. Cette histoire va me coller à la peau un long moment. Il faut que je retourne ma colère sur mes cours. Malgré l’accrochage avec mon père et les problèmes causés par Cassandra, je m’en sortirai et je le prouverai. Lors de cette journée de cours, je prends sur moi les railleries et les moqueries. Ils finiront par se lasser. J’évite Jimmy et mes amis à la pause déjeuner pour bosser mes cours et travailler dans la salle informatique, c’est mon refuge au lycée. Le prof s’assoit à côté de moi.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — J’ai créé un programme pour développer un de mes projets.

            — Je peux jeter un coup d’œil ? me demande-t-il en regardant mon écran et le dossier ouvert. Quand as-tu fait ça ?

Il est surpris et curieux de connaître ce que je fais. Comme mes grands-parents, il s’intéresse à mon travail. Ça me fait plaisir et me conforte dans mes idées pour la fac d’Harvard. Quelque part, je jubile.

            — J’ai commencé pendant les vacances.

            — Qui sait ?

            — Mes grands-parents et vous.

            — Tu en as d’autres des projets et des idées ?

            — J’ai tout un dossier avec des projets développés.

            — Tu as choisi ta fac ?

            — Harvard.

            — Ton métier ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies.

Un long sifflement s’élève dans la salle ce qui attire le regard des autres élèves tandis que monsieur Steffield m’observe étonné.

            — Tu connais le salon des télécommunications ?

            — Oui, j’y vais tous les ans.

            — Tes parents ?

            — Je ne vis plus chez eux.

            — Ils ignorent, constate-t-il.

            — Oui, mais ne leur dites rien. C’est mon projet.

            — Je respecterai ton choix, mais ils seront conviés pour une réunion pour ton avenir.

            — Je le sais, mais ce ne sera que pour le milieu de l’année scolaire.

            — Laisse-moi devenir ton référent sur cette année. Je t’aiderai et t’épaulerai, mais je ne piquerai pas tes idées. Garde ça précieusement pour toi.

Mon prof me fait rire. J’ai trouvé du soutien au lycée et ça fait un bien fou. Un refuge où je ne trouverai pas Cassandra. Ses exploits sont dans toutes les têtes et sur toutes les lèvres lorsque je retourne en cours. Des railleries, ricanements arrivent à mes oreilles, mais j’essaie de les ignorer. En entrant dans la classe, je remarque qu’elle n’est pas là. Son absence de trois jours me permettra de respirer. Jimmy se moque de moi et lui aussi, je l’évite. Il ressent mon animosité si bien qu’il m’interpelle pendant la pause.

            — Ne fais pas la gueule.

            — Tu ne vaux pas mieux que les autres ! Je croyais que tu étais mon meilleur ami, mais ça t’amuse de te foutre de ma gueule.

Ma gueulante a attiré les élèves sans qu’aucun ne daigne répondre ou s’excuser, mais les moqueries s’effacent. En retournant au cours suivant, Jimmy s’assoit à côté de moi.

            — Je suis désolé. J’ai déconné.

Je souris, soulagé qu’il reconnaisse son erreur. La confiance revient peu à peu, je me sens mieux. Fidèle à mes idées, je bosse mes cours afin de postuler pour Harvard. Je retourne ensuite chez mes grands-parents. Ils ont été les premiers à m’encourager et me soutenir. Ma grand-mère me donne une assiette de cookies. Je lui explique ma journée à sa demande, Cassandra et son renvoi de trois jours, le changement de classe et d’emploi du temps.

            — Ton père a dû repartir en mission précipitamment ce matin.

            — Grand-mère, je t’adore et je ne vous remercierai jamais assez grand-père et toi pour ce que vous faîtes, mais même s’il n’était pas parti en mission, il ne serait pas venu.

            — Ne crois pas ça.

Elle n’arrivera pas à me faire changer d’avis. Elle le sait et elle n’insiste pas. Pour elle, il faut laisser passer l’orage. Après la pluie, le beau temps comme elle le dit souvent. J’entre dans ma chambre pour bosser mes cours, faire mes devoirs et développer mes idées.

7 Rêve

Le rêve est éphémère, l’accomplir le rend éternel.

Deux mois sont passés depuis que je vis chez mes grands-parents. En entrant dans la maison du bonheur, j’entends une conversation. Mon père est présent, de retour de sa mission. Je ne l’avais pas revu depuis ses paroles blessantes quand il m’a autorisé à vivre chez mes grands-parents et notre dernière dispute à cause de Cassandra. Tout ce temps, ma colère ne s’est pas dissipée, mes grands-parents ont tenté de l’atténuer. Sans bruit, j’écoute comme une petite souris.

            — Comment va-t-il ?

            — Il va bien, l’assure ma grand-mère.

            — Le lycée ?

            — Il va en cours tous les jours et il travaille. Il n’est plus embêté par cette Cassandra.

Ma grand-mère ne modère pas ses paroles à propos de cette chieuse. J’espère que mon père réagira, mais je n’ai pas d’espoirs. Je ne me demande pas pourquoi il vient chez mes grands-parents quand il n’est pas en mission à part pour demander si j’ai un bon comportement.

            — Quand rentre Dylan ?

            — Il ne devrait pas tarder. Il est toujours à l’heure.

Je ne sais pas si j’ai envie de le voir, mais une chose est sûre pour moi, je lui en veux de soutenir ma mère. Ses paroles blessantes sont gravées dans mon esprit. Nonchalant, je me décide à apparaître et pose mon sac, puis j’entre dans la cuisine. Mon père est gêné en me voyant.

            — Bonjour, Dylan.

            — Papa.

Je suis froid et distant comme un mur que j’érige entre lui et moi pour me protéger d’une éventuelle dispute et de ses propos blessants. Je n’ai pas oublié.

            — Comment tu vas ?

            — Je vais bien. Je me sens mieux ici.

Méfiant, je ne peux retenir ce que je pense parce que je refuse de rentrer chez mes parents afin de ne plus supporter ce que ma mère m’a fait subir. Il n’arrivera pas à me faire changer d’avis parce que je suis bien là où je suis. A ma dernière réplique, il le comprend que je ne veille plus vivre dans la maison du malheur lorsque je lis de la déception dans ses yeux.

            — Tu refuses de rentrer, répond-il.

            — Je ne retournerai pas à la maison.

Ma décision le blesse à nouveau si bien qu’il ne me demande rien de plus. Je demeure distant envers lui malgré ses souhaits parce que je refuse que ça recommence. Face à ce silence, je prends mon sac dans l’entrée pour aller dans ma chambre, mais toujours curieux comme une petite souris, j’écoute depuis la porte.

            — Je n’arrive pas à le comprendre.

            — Peut-être que tu as été blessant toi aussi, lui reproche ma grand-mère.

            — Je sais, mais il l’a été lui aussi.

            — D’où cette bagarre. Est-ce que c’est la solution ? L’as-tu écouté ou Ariane ? A-t-elle déjà dit à Dylan qu’elle l’aimait ?

            — Je ne sais pas.

            — Et toi ?

Mon père reste silencieux devant ce fait. Il soupire de désespoir comme reconnaissant cet oubli et fautif.

            — Quand repars-tu ? lui demande ma grand-mère.

            — Après le nouvel an. Ariane prévoit de préparer le repas de Noël. J’espère qu’il acceptera de revenir à la maison. C’est mon fils et son absence me pèse.

Je ne suis pas prêt à passer Noël avec mes parents et encore moins à vivre avec eux. En fait, je n’ai pas envie de les voir. Ma grand-mère essaiera de réparer les blessures entre mon père et moi, mais le lien est totalement coupé entre nous. Je n’ai aucune confiance et aucun espoir. Je m’attends à le revoir régulièrement chez mes grands-parents. Après le départ de mon père, je descends dans la cuisine pour aider ma grand-mère. Elle me sourit tendrement avant de présenter le repas, puis elle me tend une enveloppe. Le cachet est de Boston, l’emblème : Harvard. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je touche mon rêve du bout des doigts.

            — Tu n’as rien dit à papa.

            — C’est à toi de lui dire.

J’ouvre fébrilement l’enveloppe épaisse, c’est un dossier d’inscription. Je lis une à une les pages. Je découvre qu’il me faut une lettre de recommandation, un excellent dossier scolaire. Je souris en voyant mon dossier. C’est la liberté et le choix de ma vie. Mes grands-parents sont fiers et heureux pour moi, ce que je n’ai jamais vu chez mes parents.

            — Termine ton repas. Tu le feras après.

            — Il me faut une lettre de recommandation.

            — Tu sais à qui t’adresser ?

            — Oui.

J’obéis à ma grand-mère en terminant mon repas et l’aidant pour ranger. Impatient, j’ouvre l’enveloppe pour commencer à le compléter. Mes grands-parents me laissent faire jusqu’à ce qu’ils me freinent parce qu’il est tard. Absorbé par mon dossier d’inscription, je n’ai pas vu l’heure passer. Je l’emporte dans ma chambre avec en tête ma lettre de recommandation.

Ce matin, je me lève heureux et le cœur léger. Ma grand-mère me sert mes pancakes avec un sourire chaleureux avant que je ne file au lycée. En arrivant, je vais voir directement mon référent.

            — Monsieur Lane.

            — Monsieur Steffield.

Je sors mon dossier de mon sac que le prof lit en souriant.

            — Ta lettre de recommandation pour Harvard. Je vais te la faire. Laisse-moi ton dossier pour la journée. Tu le récupèreras ce soir.

            — Merci. A plus tard.

Ce matin, je suis sur un petit nuage. En entrant dans la classe, je remarque que la prof de maths me sourit, puis l’heure d’après, le prof d’histoire. La journée passe jusqu’à ce que je croise le directeur dans les couloirs du lycée.

            — Monsieur Lane, suivez-moi.

Il me fait entrer dans son bureau et me fait asseoir. Il me rend mon dossier que j’ouvre. J’ai plusieurs lettres de recommandation. En fait, ce sont tous mes profs et celle du directeur.

            — Félicitations.

            — Je ne sais pas quoi dire.

            — Faites-nous plaisir en intégrant Harvard. Nous avons eu une réunion ce matin avec tous vos professeurs et tous sont unanimes. Si vous poursuivez votre travail, vous pourrez peut-être finir major de votre promo. Je sais que vous prenez votre revanche. Faites-en bon usage.

Je me sens léger et la décision d’aller vivre chez mes grands-parents y est pour beaucoup. Ils allègent mon quotidien et ma vie. Qu’est-ce que je ferais sans eux ?

            — Mademoiselle Richards n’ira pas jusque là.

            — Merci pour l’information. Bonne journée.

En sortant, j’attire les regards en laissant éclater ma joie. Je pars en salle informatique, dernière heure de cours avant de rentrer chez mes grands-parents. A ma joie, monsieur Steffield comprend que j’ai récupéré mon dossier avec plusieurs lettres de recommandation. Dès que la cloche la fin des cours, je me presse de rentrer chez mes grands-parents. Ils sont assis dans le salon.

            — Qu’est-ce que tu as ? me demande ma grand-mère surprise et inquiète. Tu es essoufflé.

Je sors mon dossier pour lui montrer. En l’ouvrant, elle découvre mes lettres de recommandation.

            — Tu es soutenu par tous tes professeurs et le directeur ! s’exclame-t-elle les larmes aux yeux, me prenant dans ses bras. On est fiers de toi.

            — Je suis heureux.

            — Vas-tu prévenir ton père ?

            — Non, pas maintenant. Respectez ma décision.

            — Un jour, il faudra qu’il sache.

Mon dossier complété, je le renvoie par courrier sans attendre. Je prie pour être accepté à l’université de Boston. La réponse ne viendra pas tout de suite. La sélection est stricte et sévère. Alors, je bosse mes cours, mes projets et mes idées, crée, valide mes examens en décrochant les meilleures notes. Je veux prouver à mes parents qu’ils ont eu tort.

8 Manipulation

La manipulation est l’apanage du mensonge.

Les vacances arrivent à grands pas ainsi que Noël. La dernière heure de cours se déroule tranquillement. Le prof nous laisse choisir l’activité qu’on a envie de faire. Les dossiers pour les universités sont dans les têtes, chacun priant pour être pris dans la fac de son choix et de ses rêves. La sonnerie retentit, les cours sont terminés pour les vacances de Noël. Mes grands-parents ont toujours aimé cette fête. Pendant qu’ils décorent leur maison, le téléphone sonne. Ma grand-mère décroche et écoute l’interlocuteur pendant quelques secondes. En raccrochant, elle s’assoit face à moi, me prenant les mains.

            — Ton père veut faire les fêtes de Noël chez eux. Il souhaite notre présence et la tienne.

            — Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de croiser maman ou papa.

            — On sait que tu leur en veux, mais tu pourrais faire un effort pour lui et Max.

            — Je vais y réfléchir.

Ma mère tente à son tour pour faire bonne impression ? Encore amer sur les propos blessants de mon père et les actions de ma mère, je m’enferme dans ma chambre pour bosser mes projets. J’ai plusieurs idées en tête et je compte mettre à profit les vacances de Noël pour les concrétiser. Je pourrai m’en servir plus tard. Toute la soirée et une bonne partie de la nuit, je bosse sur mon ordinateur.

24 décembre, je n’ai toujours pas pris ma décision pour le jour de Noël et je ne me suis pas déplacé pour le voir. Je reconnais que c’est lui qui vient me rendre visite chez mes grands-parents et que ça se passe bien. Il veut que je vienne pour les fêtes de Noël. Il n’ose pas ou il attend le moment opportun. Je le laisse venir de lui-même. Je sais ce qu’il cherche à me demander, mais je ne ferai pas le premier pas. En début d’après-midi, la voix de mon père s’élève dans la maison de mes grands-parents. Depuis ma chambre, j’écoute comme la petite souris que j’ai déjà été.

            — Est-ce qu’il viendra demain ?

            — Je ne sais pas, répond ma grand-mère.

            — Où est-il ?

            — Dans sa chambre.

Feignant l’ignorance et l’innocence, je poursuis mon travail lorsque l’on frappe à ma porte. Ça m’étonne que mon père agisse de cette façon parce qu’il est différent dans la maison du malheur. Il m’observe d’un regard inquiet sachant qu’il peut faire face à mon refus. Ce n’est pas forcément le moment opportun qu’il attendait, mais de l’appréhension à me poser la question et d’essuyer un refus de ma part. C’est à la veille de Noël qu’il se lance.

            — Bonjour Dylan.

            — Papa.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Je travaille.

Continuant de bosser sur mon ordinateur et mes notes, je l’ignore totalement, mais le général qu’il est, est tenace. Il ne bouge pas de place tandis que je ne fais pas l’effort d’engager la conversation le laissant mijoter.

            — Ta mère et moi aimerions ta présence demain, se lance mon père.

            — Je n’en ai pas envie. La situation actuelle me convient. Pas de disputes, pas de bagarres ni de menaces, pas d’insultes, pas de mots blessants pour me faire comprendre que je ne vaux rien.

            — Ça veut dire que tu ne viendras pas, me dit-il déçu par ma décision. J’étais en colère et je regrette ce que je t’ai dit. Je me suis servi des paroles de ta mère pour t’atteindre. Je le reconnais, mais tu as été blessant toi aussi.

            — C’est vrai, mais elle, ça fait longtemps qu’elle est blessante envers moi et j’en avais assez qu’elle ne me respecte pas, qu’elle m’impose Cassandra parce que son père peut m’ouvrir des portes dans le monde du travail. J’ai dix-sept ans et je suis assez grand pour prendre mes décisions. Je ne veux pas que maman les prenne à ma place et je ne veux pas de Cassandra dans ma vie. Je veux être heureux.

            — Tu penses vraiment que je ne le suis pas avec ta mère, conclut mon père.

            — Tu l’es ? Tu n’es jamais là et quand tu es présent, tu tiens avec elle et acceptes ses décisions comme si tu voulais avoir la paix.

            — C’est ta mère et j’ai fait ma vie avec elle.

            — Elle ne l’a jamais été pour moi, seulement pour Max. Quand je regarde grand-père et grand-mère, ils sont plus heureux que maman et toi. Je veux connaître le bonheur moi aussi.

            — Donc, tu penses vraiment ce que tu me dis.

            — Oui, je le pense, mais c’est ton problème. Pas le mien. Pour ma part, je veux qu’elle me laisse tranquille. Je ne la vois pas, elle ne me voit pas. Tout va bien.

            — Je vais lui parler pour ce soir. J’espère que tu seras présent.

Il peut tenter l’expérience, mais je n’y crois pas. Elle recommencera d’une manière ou d’une autre pour parvenir à ses fins. Elle a toujours fait ce qu’elle a voulu alors pourquoi elle l’écouterait. Il n’est pas souvent à la maison, elle a donc toute liberté pour faire ce qu’elle veut, prendre des décisions et imposer ses choix. Mon père tente de me convaincre et essaye d’arranger notre désaccord, mais je demeure silencieux, fermé et peu confiant. J’hésite et je n’ai pas envie de faire des efforts parce que je ne suis pas convaincu. Il est à bout d’arguments pour me faire changer d’avis et baisse les bras lorsque mon grand-père entre dans ma chambre.

            — Fais un effort pour Max et ton père. Tu rentreras avec nous ce soir.

            — Je pensais qu’il n’y avait que le jour de Noël.

            — Je ne t’obligerai pas à revenir à la maison, m’assure mon père, mais Max aimerait que tu sois présent pour ce soir et demain. C’est Noël, insiste mon père.

Il reprend confiance grâce à mon grand-père qui le soutient dans ses propos, mais il faut que je le fasse pour mon petit frère. Il m’a toujours aidé, soutenu et défendu contre nos parents sans cacher ce qu’il pensait vraiment. Et il me manque.

            — D’accord, je vais venir, mais je ne veux entendre parler ni de Cassandra ni me faire insulter.

            — Ne pense pas à ça ! s’agace mon père. Ça va bien se passer.

            — Je reste méfiant.

Il acquiesce et respire comme si le stress qui le submergeait le quittait soudainement face à mon accord. Avant de partir, il me contemple une dernière fois avec de l’espoir dans les yeux. Il semble porter un poids sur le cœur sans que je sache précisément ce que sait, même si j’en ai une petite idée. Ne plus vivre dans sa maison, mais chez ses parents le pèse. Nos propos et notre dernière conversation ont été plus que négatifs.

            — Ne sois pas trop sévère avec ton père. Il fait des efforts, me dit mon grand-père.

            — C’est un général et rien ne le fait plier.

            — Il a fait le premier pas. Ne l’oublie pas.

Je termine ce que j’ai commencé avant de rejoindre mes grands-parents dans l’entrée. Je n’ai pas revu ma mère depuis deux mois et je ne sais pas comment réagir ce soir. En arrivant dans l’allée de la maison du désespoir, je la découvre illuminée. Une lumière face aux ténèbres qui l’envahit. C’est sordide, mais c’est comme ça que je la vois. Ma grand-mère m’encourage à la suivre à l’intérieur. Dès que j’entre, Max bondit dans mes bras comme s’il m’attendait avec impatience et qu’il ne croyait pas à ma présence, mais sa réaction me fait chaud au cœur, comme un baume qui apaise les ténèbres. Ça me fait du bien que mon petit frère agisse de cette façon. Je me rends compte qu’il me manque. Notre père nous regardait dans l’entrée, visiblement ému et rassuré de me voir. Il me prend dans ses bras, comme Max l’a fait quelques minutes plus tôt.

            — C’est bien que tu sois venu, m’avoue-t-il ému.

Depuis mon départ de cette maison, la décoration est identique. Mes grands-parents saluent ma mère dans la cuisine. Je soupire et les rejoins, mais dans son regard, rien n’a changé.

            — Maman.

            — Dylan, me répond-elle froide et distante.

Effectivement, rien n’a changé. Max m’attire dans le salon. Les cadeaux ont leurs places au pied du sapin. Mes grands-parents et mon père parlent ensemble. Même si j’ai vécu et grandi dans cette maison, je ne suis pas à l’aise. Je m’y sens comme étranger. Ma mère apporte le repas sans desserrer les dents. J’ai hâte que cette soirée se termine. Chacun trouve sa place. Mon père, Max et mes grands-parents font leur possible pour que cette soirée se déroule bien. Les conversations s’enchaînent sans que je participe. Je n’y arrive pas. Ma grand-mère me guette et comprend, mais elle me fait un non de la tête. Je soupire de désespoir.

            — Comment ça va au lycée ? me demande mon père.

            — Ça va.

            — Est-ce que tu as choisi la fac pour l’année prochaine ?

            — Non, je n’ai encore rien de défini.

Instinctivement, je regarde mes grands-parents qui sont dans la confidence, mais je ne veux pas parler de mon avenir devant ma mère et surtout pas maintenant. A ma réponse, un rictus se dessine sur le visage de la mégère comme si elle savait qu’elle avait raison et qu’elle ressentait le besoin de poursuivre dans ses choix, mais je ne me laisserai pas faire. Je n’ai définitivement pas ma place dans cette maison. Aussi, je n’ai pas honte de mentir effrontément comme elle peut le faire envers mon père. Seulement, je ne veux pas qu’elle sache et je refuse qu’elle s’en mêle. Je veux voir ce qu’elle fera lorsqu’elle sera conviée à la réunion bien que j’en connaisse déjà la réponse.

            — As-tu une idée sur le métier que tu aimerais faire plus tard ?

            — Non, j’y réfléchis encore.

J’ignore ma mère qui réagit tandis que ma grand-mère pince les lèvres.

            — Quand tu repars en mission ? demandé-je courtois pour détourner l’attention.

            — Après le nouvel an. J’ai quelques jours de congés ensuite je pars au Moyen-Orient.

Il repart à l’autre bout du monde, mais je sais exactement ce que je veux : rester vivre auprès de mes grands-parents afin d’éviter ma mère et ses décisions. Après le repas, elle débarrasse et range. Je suis assis dans le fauteuil, réfléchissant à une nouvelle idée. Nous sommes tous réunis dans le salon, en famille, mais je ne me sens pas à ma place comme si j’étais étranger à tout ce qu’il se passe. Mon père fait en sorte que tout aille bien alors que ma mère demeure distante avec moi sauf avec Max. Mon absence lui aurait certainement plu. Nos regards se croisent. Ma présence l’insupporte. Ma grand-mère pose la main sur mon épaule pour me soutenir et m’aider. Elle a compris et je pense que les autres membres de la famille aussi.

            — Laisse-moi rentrer, dis-je tout bas.

            — Si tu pars, elle va gagner. Ne fais pas ça à ton père.

Il a fait le premier pas pour que je vienne contre l’avis de ma mère. Prenant mon mal en patience, je reste pour lui. Minuit approche et son lot de cadeaux à distribuer. J’ai décompté toutes les heures depuis le début de cette soirée. Max trépigne d’impatience d’ouvrir les siens jusqu’à ce que notre père l’autorise à le faire. Il déchire le papier cadeau pour découvrir une console dernier cri. Mon père me donne le mien ce qui me surprend.

            — Ouvre-le.

Je défais l’emballage pour découvrir un ordinateur portable. Avec ce cadeau, je soupçonne qu’il sache quelque chose.

            — Je t’ai déjà vu travailler sur ton ordinateur. Je me suis dit qu’en avoir un nouveau serait bien pour toi. D’après ce que je sais, il est puissant et doté d’une grande capacité de mémoire.

            — Merci.

En l’ouvrant, je découvre mon nouvel outil de travail. Mon père n’a pas hésité à dépenser une fortune, mais je soupçonne qu’il soit dans la confidence. Complètement absorbé par mon cadeau de Noël, je ne voyais pas qu’il riait en me regardant.

            — Il est génial.

Ma confirmation est son cadeau de Noël. Je reconnais qu’il est super et que mon père a réussi à me surprendre. Mes grands-parents semblent soulagés. Max essaie déjà sa nouvelle console. Après cette soirée, je repars avec mes grands-parents chez eux. Malgré le cadeau de mon père, je ne retournerai pas vivre avec mes parents. Il repart après le nouvel an. Je suis aussi bien là où je vis actuellement. Ma grand-mère me fixe avec toute la gentillesse qui la caractérise.

            — Papa sait quelque chose.

            — Nous l’avons conseillé. Pour ta mère, …

            — Il ne voit pas ses manigances. Malheureusement, de ce côté, rien n’a changé, dis-je amèrement.

Installé sur mon lit, je découvre mon ordinateur, sa puissance, la vitesse d’exécution. Le visionnage en 3D est beaucoup plus précis, les éléments de pointe plus définis. Ma grand-mère s’avance et regarde l’écran.

            — Pourquoi tu n’as rien dit pour tes études ?

            — Parce que rien n’est définitif pour Harvard. J’attends une réponse alors je ne me fais pas de fausses joies.

            — Essaie de dormir, me dit-elle en regardant l’ordinateur ouvert sur mes genoux.

On est le 25 décembre. C’est le jour de Noël.

En me réveillant, je regarde l’ordinateur que mon père m’a offert. Je reste blotti sous la couette un petit moment en repensant à ce réveillon de Noël. Ma mère s’est comportée en mégère parfaite et mon père n’a rien vu ou fermé les yeux. Il faut que j’y retourne avec mes grands-parents, mais je verrai Max. Peu entrain à y aller, je mets la couette sur ma tête, encore endormi. On frappe à la porte de ma chambre.

            — Dylan ?

Ma grand-mère a toujours été respectueuse avant de foncer tête baissée comme le faisait ma mère. Elle entre et passe sa tête.

            — Joyeux Noël, me dit-elle. Tu as bien dormi ?

            — Oui. Joyeux Noël à toi aussi.

            — Dépêche-toi. Nous devons bientôt repartir. Nous ne partirons pas sans toi, m’assure-t-elle.

Je souffle face à la perspective de revoir la mégère et d’être mal à l’aise en sa présence. Ma grand-mère comprend, mais elle ne renonce pas. Je pars à la douche avant de rejoindre mes grands-parents pour passer ce grand jour de Noël chez mes parents. Ma grand-mère me soutient et me sourit. En entrant dans la maison, je remarque que ma mère a fait appel à un traiteur pour le repas. Mon père est heureux de me voir ainsi que Max. Comme ce réveillon, je commence à décompter les heures. Je ne suis pas à l’aise avec elle dans la maison. Avec Max, on essaie sa console en jouant à un match de basket. Il s’amuse et j’aime bien passer du temps avec lui. Nous rions ensemble en nous amusant si bien que j’en oublie mon malaise. Mes grands-parents parlent avec mes parents à l’écart. Ils sont soudainement mal à l’aise envers mon père.

            — Ce n’est pas ce qu’il souhaite.

Mes grands-parents semblent gênés en me regardant. Je sens grandir en moi un doute. Mon père m’observe lui aussi.

            — Je sais que vous parlez de moi.

            — J’aimerais que tu reviennes, m’avoue mon père.

            — Non, je suis bien là où je suis. Tu le sais.

            — Tu es notre fils. Tu sais qu’on t’aime.

Il ne me l’a jamais dit et il joue avec ce verbe le jour de Noël que je considère comme un cadeau empoisonné. Ce n’est qu’un prétexte pour me manipuler. Je n’y crois pas. Le mot « aimer » n’est jamais sorti de leur bouche. Il se sert de ça pour m’obliger à vivre avec eux.

            — Vous ne me l’avez jamais dit. Même si tu pars en mission à l’autre bout du monde, elle n’a jamais appelé ou fait le premier pas pour venir me parler chez grand-père et grand-mère. Tu as vu sa réaction hier soir comme moi ! Tu m’as fait venir à Noël pour ça ?

            — Avec ta mère, on a prévu de partir en vacances à Hawaï. Tu nous accompagnes.

Ma mère reste froide et distante envers moi malgré cet état de fait, comme à l’instant. Mais il me manipule également. Je n’en reviens pas. Ils prennent des vacances, m’obligent à venir avec eux tandis que je dois me taire et courber l’échine. Mes grands-parents n’ont pas leur mot à dire et mon père les prend en porte-à-faux. Je ne veux pas qu’ils se retrouvent dans une mauvaise position à cause de moi et je ne leur en veux pas, mais c’est une manipulation bien orchestrée.

            — Tu n’as pas besoin de moi.

            — Ce sont des vacances en famille, insiste mon père.

            — On part quand ?

            — Demain.

Aux regards de mes grands-parents, ils l’apprennent comme moi, surpris et désabusés par ce projet qu’ils ignoraient. J’ai confiance en eux. Ils ne m’auraient pas caché cette information et ma grand-mère ne m’aurait pas menti. Mon père les piège également et je trouve qu’il agit mal envers eux. Max s’approche de moi. Je comprends qu’il veuille que je les accompagne pour passer du temps avec lui. On pourra s’amuser tous les deux et aller surfer ce qui veut dire que je n’aurai pas toujours ma mère dans mon champ de vision et la supporter.

            — Je pourrais retourner chez grand-père et grand-mère ?

            — Tu dois vivre avec nous.

            — Tu ne comprends rien. Tu vas repartir et elle va recommencer ! Quand tu rentreras, tu tiendras avec elle !

            — J’aimerais passer les vacances en famille. Ce n’est pas trop te demander. Ensuite, on verra.

Mais je connais déjà la réponse. Il va m’obliger à vivre ici à notre retour d’Hawaï et quand il sera parti en mission, elle va recommencer ses manigances. Ma grand-mère est gênée de se retrouver dans une telle situation. Quand le général Lane exige, il faut obéir. Je regrette d’avoir accepté de passer Noël avec eux. Ça me donne l’impression d’avoir été piégé.

            — Dylan, ne sois pas en colère.

            — Avoue que tu m’as menti.

            — Si je t’avais dit la vérité, tu serais venu ?

            — Non.

            — Alors tu sais pourquoi je t’ai menti.

            — Et tu sais pourquoi je ne te ferai plus confiance.

C’est un piège et il le savait. Ses bonnes intentions avaient pour but de me piéger, son accolade n’était qu’un mensonge, l’ordinateur, ses questions sur mon avenir. Je pensais qu’il s’intéressait à moi, mais en fait, il ne sait rien de moi. C’était seulement pour partir à Hawaï avec eux et ça ne m’intéresse pas, surtout pas avec elle. J’avais d’autres projets en tête, d’autres idées. Qui me dit qu’il me laissera partir à Harvard ? Déçu et écoeuré, je suis obligé de concéder et de partir en vacances. Ma colère et ma déception ne feront pas plier mon père. Pendant le repas, comme la veille, je ne participe pas à la conversation. Je sais déjà que ce soir je dormirai ici. Morose, je médite sur ce voyage et le mensonge de mon père.

            — Ne fais pas la tête, me dit ma grand-mère. Ton père souhaite passer du temps avec toi.

            — Il a menti.

            — Parce qu’il savait que tu refuserais.

            — Et pour ça aussi, il a raison. Je n’ai pas oublié ce qu’il m’a dit.

            — Ton grand-père et moi le savons. Laisse-lui une chance d’apprendre à te connaître.

            — Tu ne me parles pas de maman ?

            — Elle t’a ignoré. Pense à ton père et Max, me dit-elle pour me raisonner.

Ma grand-mère tente de trouver des points positifs dans les actions de mon père comme pour apprendre à me connaître, mais ça me laisse à penser qu’il ne sait strictement rien sur moi. Quand je regarde ma mère se comporter en ménagère parfaite avec son air pincé, je me demande comment il fait pour la supporter. Sous ses airs de sainte nitouche, cette vieille gorgone se révèle être menteuse et manipulatrice, mais elle ne m’aura pas. Je sais d’ores et déjà que je suis en guerre froide avec elle depuis très longtemps, en fait depuis mon premier souvenir, à six ans. Max me secoue et me tend une manette pour jouer à la console. Il est heureux que je les accompagne à Hawaï. Pour oublier mon amertume, je joue toute l’après-midi avec lui. Le soir arrivant, mes grands-parents repartent chez eux. Ma grand-mère me serre dans ses bras.

            — Ça ira, m’assure-t-elle. On se voit à ton retour.

            — Merci, grand-mère.

Elle pose sa main sur ma joue, les larmes aux yeux. C’est une déchirure pour elle de me laisser ici alors que dans nos esprits, ce n’était pas prévu. On n’était pas préparés aux décisions de mon père. Mon grand-père me serre dans ses bras, ému. Il ne s’attendait pas aux projets de mon père et je comprends qu’ils ne veuillent pas de problèmes avec lui. Il reste en retrait, nous regardant, différent de ce matin. Il sait qu’il m’a menti et c’est ce que je refuse. Il n’a pas prévenu mes grands-parents. Il adopte le même comportement que ma mère. Comment je pourrais lui faire confiance ? Après leur départ, je monte dans ma chambre. Je la retrouve telle que j’avais laissée quand je suis parti. C’est comme si j’étais étranger à cet environnement. Dans mon bureau, je trouve un carnet de notes. Machinalement, j’écris mes idées et mes projets avant de le réaliser sur le nouvel ordinateur.

9 Piège

Le piège reflète la médiocrité du manipulateur.

Mon père entre dans ma chambre et ouvre le volet pour me réveiller. J’ai médité la veille au soir un long moment sur leur manipulation avant de réussir à m’endormir. Comment je pourrai leur faire confiance à l’avenir ? Il me demande de me lever. J’obéis pour me préparer. Mes affaires sont déjà prêtes. Nous devons prendre l’avion pour Hawaï en fin de matinée. Max trépigne d’impatience et ne tient pas en place. Il arrive à me faire rire. J’aide mon père à mettre les valises dans la voiture pendant que ma mère boucle la maison. Le temps du trajet jusqu’à l’aéroport, je mets mes écouteurs sur mes oreilles. Mon père me montre les siennes pour me faire comprendre de les retirer.

            — Ne sois pas désagréable. Tu fais la tête depuis hier et ça devient lassant.

            — Il ne fallait pas mentir.

Il soupire de lassitude en prenant sur lui. Je ne me laisserai pas dicter ma conduite ni par ma mère ni par mon père. Les voyageurs s’amoncèlent au comptoir d’embarquement. Les enregistrements s’effectuent rapidement avant de prendre place dans l’avion.

Après 6 heures de vol, nous atterrissons à Honolulu. Le temps est ensoleillé, les paysages de toute beauté entre le sable fin, l’océan, les forêts et les vallées dans l’arrière pays, la faune et la flore. Max court déjà dans tous les sens. Un chauffeur nous attendait à l’aéroport pour nous emmener dans un hôtel luxueux, à quelques pas de l’océan. En entrant dans la suite, on découvre le salon, une grande baie vitrée ouverte sur une terrasse ombragée avec vue sur le sable et l’océan, de chaque côté du salon, deux grandes chambres. J’en partage une avec Max. Chacune d’elles est dotée d’une salle de bain. En rangeant mes vêtements, je remarque que Max est déjà prêt à plonger et me presse de le rejoindre. Habillé de mon short de bain, je rejoins mon petit frère sur la plage.

            — Où tu vas ? me demande ma mère avant que je sorte par la baie vitrée.

C’est la première fois qu’elle me parle depuis Noël si bien que je la trouve ridicule. A ma tenue, comme si elle ne comprenait pas, je baisse le regard sur mon caleçon de bain pour voir si je ne me suis pas trompé en m’habillant.

            — Rejoindre Max, en répondant comme si elle n’avait pas compris.

Avant qu’elle n’y mette son veto, je sors du salon. Max est déjà dans l’eau, heureux. Il s’amuse à m’arroser, plonger, revenir à la surface.

Après une première nuit, je rejoins mes parents pour le petit-déjeuner.

            — Bonjour, me dit mon père. Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ?

            — Visiter l’hôtel et profiter de la plage.

En buvant du jus d’orange, je sens les regards inquisiteurs de ma mère, puis quelque chose changer dans ses yeux ainsi que dans ceux de mon père.

            — Bonjour Monsieur et Madame Lane.

Cette voix, je la reconnais si bien que mes poils se hérissent. D’un regard assassin, je fusille mes parents les manipulateurs. Cette histoire de voyage est un piège et je suis tombé dedans comme un con. Un léger rictus apparaît sur le visage de ma mère, comme à Noël. Cassandra est présente avec son père et son frère.

            — Salut Dylan, comment tu vas ? me demande-t-elle.

            — Prenez le petit-déjeuner avec nous, propose ma mère.

Elle sourit jusqu’aux oreilles me faisant comprendre qu’elle a manigancé ce piège. Je pince les lèvres pour ne pas être désagréable, mais ça m’horripile. De colère, je serre les poings sous la table. En regardant mon père, je me dis qu’il ne peut pas être derrière cette machination, mais il ne laisse rien deviner. Une conversation entre mes parents et le sénateur Richards commence. Cassandra s’assoit à côté de moi. Je ne la supporte pas tandis que ma mère se délecte de la situation. Je suis certain qu’elle est responsable de cette manigance.

            — Cassandra, Dylan va visiter l’hôtel et la plage. Tu peux l’accompagner, lui propose ma mère.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Ma mère recommence sans respecter mes choix et ma lassitude de ces derniers mois. Je ne comprends pas son insistance à me caser avec Cassandra malgré mon ressentiment pour elle. Pourquoi elle persiste dans cette voie ?

            — Non, merci. Je ne veux pas d’elle derrière moi.

Face à mon indélicatesse ou mon impolitesse, au choix, mon père se met en colère, soutenant ma mère. Sur ce fait, je jette la serviette sur la table et pars, mais Cassandra ne s’avoue pas vaincue en me rattrapant et me prenant la main devant mes parents.

            — Tu dois obéir à ta mère.

            — Dégage ! Je ne veux pas de toi ! hurlé-je en me libérant violemment d’un regard assassin.

J’ai attiré tous les regards sur nous, mais je perds sérieusement patience. Ma colère me submerge à nouveau face à ce piège bien calculé de mes parents.  Dans la chambre, j’attrape un sac et une serviette pour me barrer rapidement lorsque mon père rentre soudainement avec toute la fureur qui le caractérise.

            — Tu es devenu fou ?!

            — Est-ce que tu savais qu’elle serait là ?!

            — Non, je ne savais pas ! Tu iras t’excuser auprès de ta mère et de Cassandra !

            — Certainement pas. Je ne l’aime pas et elle m’a assez causé de problèmes au lycée.

            — Tu peux passer une journée avec elle.

            — Voilà que tu t’y mets ! Maman t’a fait un lavage de cerveau !

Ma réponse ferme et définitive vient à bout de mon père qui ne m’écoute pas, mais ça ne m’étonne pas. Il me colle une gifle sans attendre face à ma réflexion. A son regard, je vois son effroi face à ce geste qui lui a échappé, mais pas à moi. Je prends mon sac et pars sur la plage.

            — Dylan !

Mais je me casse sans me retourner. Ma colère ne fait qu’augmenter face à mes parents et leurs indélicatesses. D’abord ma mère, puis mon père qui s’y met pour Cassandra. Qu’est-ce qu’ils ont avec elle ? Pourquoi ils ne m’écoutent pas ? En m’éloignant de l’hôtel, je marche sur la plage, longeant l’océan. Je ne sais pas où je vais me poser, mais j’ai besoin de m’éloigner d’eux. Ça fait maintenant une heure que je marche. Un gros rocher surplombe l’océan. En m’asseyant, je regarde le paysage, les animaux, les oiseaux dans le ciel, les poissons.

            — Qu’est-ce que tu fais là seul ? Ça fait un moment que je t’observe.

En me retournant, je découvre une jeune femme de mon âge s’approcher. Elle semble sympa et bienveillante, contrairement à Cassandra. Sans lui répondre, elle reste debout près de moi, demeure souriante, malgré mon comportement et mon silence.

            — Je peux ? me demande-t-elle sans perdre sa bonne humeur.

            — Si tu veux.

Elle s’assoit à côté de moi avec un léger sourire sur les lèvres. Elle est hawaïenne : ses longs cheveux châtains, son teint hâlé, ses yeux noisette, sa silhouette élancée.

            — Tu es d’ici.

            — Oui, je suis née sur cette île.

            — Tu n’as rien de mieux à faire ?

            — Je peux repartir.

Je ne suis pas d’humeur, mais elle ne s’énerve pas face à mes paroles blessantes et mon rejet, restant souriante et aimable. Je m’avoue qu’elle n’y est pour rien et que je suis désagréable.

            — Je suis désolé.

            — Pourquoi tu ne veux pas présenter tes excuses à ta mère et à la fille ?

            — Tu écoutes aux portes ?

            — La baie vitrée du salon était ouverte. J’ai tout entendu, puis ce matin, j’étais dans le restaurant. J’ai tout vu.

Devant mon étonnement, elle rit de bon cœur.

            — L’hôtel appartient à mon père.

            — Tu es la fille du directeur.

            — Oui. Je m’appelle Edéna.

            — Dylan.

            — J’avais entendu. Ton père a crié ton prénom pour te retenir. C’est quoi le problème ?

Edéna est d’une oreille attentive ce qui fait cruellement défaut à mes parents. Je confie mon désaccord avec ma mère et de sa connivence avec Cassandra qu’elle m’impose et qui me crée des problèmes. Je ne la supporte pas. Selon les propos de ma mère, je ne vaux rien, mais le père de Cassandra peut m’ouvrir les portes du monde du travail tandis que le mien la soutient et ne m’écoute pas ce qui me blesse d’autant plus. Il m’a menti pour que je vienne.

            — Et tu n’en avais pas envie.

            — Non pas vraiment, puis je ne pensais pas la croiser sur cette île. Toi ?

            — J’ai une vie normale. Mes parents sont des personnes attentionnées et respectueuses de mes choix. Ils ne me font pas de reproches.

Edéna me plaît, je l’avoue. Elle est vive, belle, gentille. Elle arrive à me changer les idées et  me faire oublier les mensonges de mes parents. Quelque part, je l’envie. J’aimerais que mes parents ressemblent aux siens. Elle se relève soudainement, gardant son sourire et la légèreté qui la caractérise, me tendant sa main.

            — Suis-moi. Je te fais visiter les plus beaux endroits.

Elle me guide dans les lieux que personne ne pourrait découvrir seul. Elle m’attire dans une forêt verdoyante et luxuriante, où une canopée prédomine. C’est magnifique. Le soleil ne perce pas au travers de la cime des arbres grâce au feuillage. Mes yeux ne sont pas assez grands ouverts pour admirer le paysage.

            — Qu’est-ce que tu veux faire comme métier ? me demande Edéna.

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies.

            — Ta fac ?

            — Harvard, mais mes parents ne savent pas.

            — Je comprends qu’il faut que je garde le secret.

            — Toi ?

            — J’aimerais voyager, mais je n’ai pas encore d’idées. Ma conception de la vie, c’est ma liberté.

Après la canopée, se trouve une chute d’eau majestueuse qui dévale dans un étang. Edéna retire ses vêtements et entre dans l’eau. Je l’imite pour la rejoindre. Nous nous amusons à nous arroser et rire, seuls au monde. Je me détends peu à peu. Elle plonge sous l’eau. Je la suis. Les profondeurs regorgent de poissons exotiques. Je poursuis ma découverte avec elle sur une plage de sable fin. En fin d’après-midi, accompagné d’Edéna, je retourne à l’hôtel où je retrouve mon père.

            — Où est-ce que tu étais ?! On s’était inquiétés, me dit-il.

Il ne fallait pas. Pourquoi tu t’inquièterais ? Mais il faut que je garde cette remarque désobligeante pour moi afin de ne pas envenimer la situation déjà tendue et sur le point d’exploser. Une nouvelle engueulade se profile et il vaut mieux l’éviter. Mon visage fermé, je lui fais face, puis il regarde Edéna à mes côtés.

            — Je m’excuse, monsieur. C’est de ma faute, me défend-elle. J’ai fait visiter à Dylan. Nous n’avons pas vu l’heure passer.

            — Présente-nous ton amie, m’oblige ma mère intriguée qui s’approche et la regarde comme un cafard qu’il fallait écraser.

Edéna lui sourit chaleureusement, mais la mégère reste égale à elle-même, attendant que je fasse les présentations. Quand je vois le comportement de ma mère, je n’en ai pas envie.

            — Papa, maman, je vous présente Edéna. C’est la fille du directeur de l’hôtel.

Elle garde sa bonne humeur et  leur serre la main sans réussir à faire sourire ma mère. Une telle réaction est décevante, mais je fais avec. Avant qu’elle parte, j’accepte son invitation à la soirée, ce qui déplaît à ma mère. J’entre dans ma chambre pour aller me doucher. Mon père me rattrape et tente de me retenir en se postant devant moi pour m’obliger à l’écouter.

            — Je suis désolé pour ce matin.

Mais je pars me changer sans lui répondre adoptant le même comportement que lui. Mes parents m’attendent pour le repas du soir. En ressortant de la salle de bain, je les ignore en devant les suivre au restaurant de l’hôtel. Méfiant, je les dévisage en découvrant une table de sept couverts tandis que Max semble gêné.

            — Pourquoi sept ?

            — Tu desserres les dents ? me reproche ma mère.

            — Les as-tu desserrées depuis Noël ?

            — Pas maintenant ! me stoppe mon père en me dévisageant.

Le sénateur Richards s’approche de notre table. De plus en plus furax, je dois me plier aux choix de mes parents, mais je n’ai pas terminé de me venger. Cette sangsue de Cassandra est présente, souriante avec son frère, Sean. Elle prend place à côté de moi en se délectant de ce moment et remerciant ma mère d’un regard qui m’interpelle. Elles s’accordent toutes les deux : la mégère satisfait les caprices de cette chieuse.

            — Je suis contente de te voir, m’avoue-t-elle. Ce soir, il y a une soirée. Tu m’accompagnes ?

            — Je suis déjà pris.

Elle serre ses couverts dans ses mains avant d’exploser en direct. Je me régale déjà à observer sa réaction pendant que mon père se rend compte de son comportement tandis que ma mère n’apprécie pas mes projets avec Edéna. Cassandra inspire profondément avant d’enchaîner.

            — Où étais-tu ce midi ?

            — J’étais parti me promener avec Edéna.

            — Qui est-ce ? me lance-t-elle de son air pincé.

            — Une amie.

Elle porte le même défaut que ma mère. Est-ce que c’est un hasard ? Je suis satisfait de sa réaction. Cassandra fulmine et n’accepte pas tandis que ma mère me dévisage, insatisfaite. J’en ris silencieusement et quitte la table sous les yeux de mes parents pour aller me servir au buffet. Au détour d’une allée, je croise Edéna.

            — C’est Cassandra ?

            — Oui, c’est elle.

            — Elle raconte à tous mes amis que tu es en couple avec elle.

            — Non !

Finalement, ça ne m’étonne pas de Cassandra. Comme ma mère, c’est une menteuse et une manipulatrice. Non seulement, elles ont le même défaut sur le visage quand elles sont furieuses, mais elles ont le même trait de caractère. Je ne vais pas survivre entre les deux au point que je pourrai me faire bouffer tout cru, mais ça, hors de question de me laisser manipuler. Edéna me fait un oui de la tête sous les yeux de Cassandra qui nous épie.

            — Elle est accroc.

            — Pas moi. Je la déteste.

Edéna sourit devant ce fait. Chacun retourne à sa table, mais Cassandra me défie.

            — C’est elle ?

            — Oui, c’est Edéna. Pourquoi tu me poses la question ? On n’est pas ensemble et on ne le sera jamais.

Grâce aux révélations d’Edéna, je fais une mise au point avec elle devant son père et mes parents avant de voir mon avenir s’assombrir. Je décide de quitter la table pour les fuir rapidement, les dévisageant froidement en regardant Cassandra et ces hypocrites assis ensemble comme s’ils étaient prêts à signer un contrat de mariage pour elle et moi. Mon père se pince les lèvres et se retient face à mon indélicatesse. Je rejoins Edéna à la soirée organisée par l’hôtel. La musique s’élève dans la discothèque. On s’installe à une table en buvant un verre de coca. Ses amis nous rejoignent ainsi que Max pour faire la fête. La musique nous entraîne. Nos parents viennent se rendre compte avec le père de Cassandra. Elle est seule, à l’écart.

            — On va s’amuser, me dit Edéna.

Cassandra me surveille pendant que Edéna pose ses mains sur mes épaules, puis elle s’accroche à mon cou. Ses lèvres sur les miennes, je resserre mes mains sur sa taille, me laissant porter par le baiser, même si ça ne compte pas. C’est la première fois que j’embrasse une fille, mais ça ne me déplaît pas. Je profite de ce que m’offre Edéna et de l’attirance que j’éprouve pour elle.

            — Tu es complètement dingue.

            — Je voulais voir sa réaction, m’avoue-t-elle, et je ne perds rien au change.

Curieux, je me retourne sur Cassandra, furieuse qui ne trouve pas le soutien de ma mère.

            — C’est ta conception de la vie et de la liberté.

            — C’est ça. Vivre libre et comme ça me plaît. C’est un jeu.

            — Tu fais ça à beaucoup de garçons ?

            — Seulement quand ils me plaisent. Ensuite, ils repartent.

A dix-sept ans, Edéna n’a pas froid aux yeux. Elle sait ce qu’elle veut, sans aucune hésitation. Ça appartient à sa conception de la vie et de la liberté, mais j’adhère à ses idées.

            — Jouons au petit couple parfait. Elle te lâchera.

            — Je la reverrai à San Diego.

            — Vis ta vie comme il te plaît, pas comme te l’imposent ta mère et Cassandra.

En me retournant sur mes parents, ma mère me fusille sur place. Cassandra est allée se plaindre. Je resserre mon étreinte sur Edéna et niche mon visage dans son cou pour nous laisser emporter par notre petit jeu. Le deuxième baiser est aussi doux que le premier.

Seul dans la chambre, je me lève tranquillement. Ma soirée en compagnie d’Edéna repasse dans mon esprit, mais je me suis bien amusé et j’avoue que j’ai profité des moments tendres et doux avec elle. Douché et présentable, je paresse sur la terrasse en déjeunant. Soudain, j’entends la porte s’ouvrir depuis le salon. Ma mère s’avance, hautaine et haineuse.

            — Je t’interdis de fréquenter cette fille.

            — Tu n’as rien à m’interdire. J’ai dix-sept ans.

            — Ne me dis pas que c’est sérieux avec elle.

            — Il le faudrait avec Cassandra, mais je la déteste. Tu ne me l’imposeras pas. Maintenant, si tu veux me prouver que tu es ma mère et que tu t’intéresses à moi, viens à la réunion au lycée pour mon avenir. Papa sera reparti en mission.

            — Tu devrais comprendre que le père de Cassandra peut t’ouvrir des portes pour le monde du travail après ton diplôme, si jamais tu l’as.

            — Je mènerai ma vie comme je l’entends. Pas comme tu l’as décidée.

Ça signifie qu’elle appartiendra aux abonnées absentes et qu’elle s’obstine dans ses idées et ses projets pour moi. Elle se fiche de ce que je veux pour mon avenir et elle me rabaisse. Tout ce qui l’intéresse, c’est de me caser avec cette chieuse. Pourquoi elle fait ça ? Mon père entre à son tour dans la suite, mais je sors sans le saluer afin d’éviter une engueulade et je lui en veux encore pour la gifle si bien qu’il ignore comment m’aborder parce que je garde mes distances vis-à-vis d’eux. Curieux, j’écoute à la porte comme une petite souris que j’ai déjà été.

            — Il est infect ! lui lance ma mère. Qu’est-ce qu’il va faire de sa vie s’il refuse l’aide qu’on lui apporte ?

            — Tu l’as élevé, Ariane. Tu le connais mieux que moi. Je ne suis jamais à la maison avec mes missions.

            — Parle-lui.

            — Il refuse de m’écouter. Tu veux que je fasse quoi ? Il a dix-sept ans. Tu n’as jamais été tendre avec lui et il se venge.

            — A qui la faute ?

Il n’y a pas qu’elle qui n’a pas été tendre. Sa gifle me revient. Edéna s’approche de moi. Je lui fais un chut de la main afin qu’elle ne fasse pas de bruits. Même si mes parents se disputent, ça n’est pas mon problème. Malgré les difficultés avec eux, j’ai trouvé une alliée pour passer de bonnes vacances. Nous partons à la piscine. Max y est déjà avec nos amis et s’amuse. Je compte en profiter moi aussi et le rejoins. Dès qu’elle m’aperçoit, Cassandra entre dans l’eau pour m’accaparer, mais Edéna émerge devant moi.

            — On continue à jouer ?

            — Tu es certaine ?

            — Absolument. Tu es plutôt pas mal comme mec et tu sais embrasser les filles.

Elle s’accroche à moi, mais j’avoue que ce jeu me plaît. Je la serre tout contre moi, caresse son dos nu, ses hanches. Je niche mon visage dans son cou, nos regards se croisent. Nos lèvres sont proches, jusqu’à se toucher. Je me laisse emporter par ce baiser pas si innocent que ça. Edéna me plaît, mais ce n’est que le temps des vacances. On ne se reverra plus et elle trouvera un autre garçon, mais pour le moment, j’en profite. Elle m’aide à oublier mes problèmes et les projets de ma mère. J’adore la garder dans mes bras face à Cassandra qui n’arrête pas de me fixer méchamment.

            — Alors ? demande Edéna pour constater l’effet que ça fait sur cette chieuse.

            — Tu es diabolique.

            — Je déteste les filles qui se croient tout permis, que rien n’arrête. Tu es différent d’elle.

            — Tu n’es pas obligée de faire ça.

            — Je le fais avec toi parce que ça me plaît et que tu ne m’es pas indifférent. Tu seras reparti en fin de semaine alors profitons-en. Ce n’est qu’une amourette de vacances et j’aime être libre de faire ce que je veux. Je me sers de toi et tu en fais autant.

Elle dépose un léger baiser sur mes lèvres en signe d’accord pour l’un et l’autre. Comme je suis à Hawaï avec Edéna, autant que je profite des vacances et reprendre plus fort pour mes projets à la rentrée. Rien n’a changé dans mon esprit et je prouverai à mes parents qu’ils se trompent. Cassandra fuit la piscine, ayant enfin compris. Ce midi, en entrant dans le restaurant main dans la main avec Edéna, ma mère me fusille du regard, mais ça me fait rire. Après un baiser léger à ma belle, je m’assois à table face à mes parents.

            — Je ne veux pas que tu t’affiches avec elle, m’oblige ma mère.

            — Et tu vas faire quoi si je désobéis ? Tu vas m’enfermer ? Je ne m’afficherai pas avec Cassandra. C’était ça ta conception des vacances en famille ? m’adresse-je à mon père. Nous quatre et la famille de Cassandra, elle et moi en parfait petit couple.

Ma mère me fait rire, mais je n’en perds pas ma répartie en fixant mon père et gardant mon calme. Je n’ai aucune réponse de leur part lorsque je reçois un coup de pied de Max sous la table. Je sais ce que fais et la situation peut s’envenimer au point de creuser la fracture davantage.

            — Tu feras ce que ta mère te demande en ce qui concerne Edéna, me dit mon père.

            — C’est fou ce que tu fais peur et ce que tu as de l’influence.

Max se pince les lèvres, mais je sais qu’il ne soutient pas mes parents. Mon père s’énerve un tantinet si bien qu’il serre du poing sur la table. Le défier a pour but de le faire réagir contre ma mère, mais tant qu’il ne comprendra pas et qu’il la soutiendra, la situation se compliquera pour moi. Même si ce combat s’avère difficile, je n’abandonnerai pas afin de faire les choix qui me conviennent.

            — Et pour Cassandra ? Vous avez déjà signé un contrat de mariage pour elle et moi ? Est-ce que grand-mère t’a imposé maman ou tu l’as choisie ?

Furieuse, Cassandra s’assoit à côté de moi, interrompant cette conversation, mais j’ai le silence de mes parents.

            — Je ne veux pas d’elle dans ma vie.

            — Parce que c’est cette fille, me lance-t-elle.

            — Je ne sais pas si ce sera Edéna, mais une chose est certaine pour moi, je ne veux pas de toi.

Elle se reporte sur ma mère suppliante. Mon père observe la scène et commence à comprendre ou alors, il continue de se mettre des œillères pour avoir la paix.

            — Est-ce que tu vas imposer à Max une femme pour son avenir ?

            — J’ai plus confiance en ton frère qu’en toi, m’affirme ma mère.

            — Tu m’as ignoré depuis que je suis né. Maintenant que je suis en âge de faire mes choix et d’aller à l’université, tu te mêles de ma vie. Va te faire voir avec tes projets. Je ferai ce que je veux de ma vie.

            — Dylan ! hurle mon père.

            — Continuez de m’ignorer tous les deux. C’est ce que vous avez mieux à faire.

Je m’apprête à partir et les laisser manger avec leur famille d’adoption, mais je refuse que mon petit frère soit mis de côté et subisse.

            — Max, tu viens ?

Devant l’ambiance exécrable, avant de me suivre, il regarde mes parents.

            — Dylan a raison et vous le savez tous les deux. Je ne vous soutiens pas.

Sur ce fait, je les laisse avec Cassandra et remercie mon petit frère. Je retrouve Edéna qui m’attendait. En passant mon bras sur ses épaules, je défie mes parents. Elle nous emmène et nous guide jusqu’à la plage qu’elle connaît. On y retrouve ses amis pour profiter de l’océan, de ses grosses vagues, de la plage et du surf.

10 Sanction

La sanction n’a de valeur que si elle est juste.

La semaine avance, mais je me sens bien auprès d’Edéna. Après la séance de surf intense la veille, je traîne dans mon lit. Je somnole en profitant de la baie vitrée ouverte, le vent léger entre dans la chambre. Je me réveille doucement lorsque je vois une présence. Surpris, je suis debout rapidement quand je m’aperçois que c’est Cassandra.

            — Qu’est-ce que tu fais ici ?

Mais elle ne répond pas. A son regard haineux, je me dis que ça va être compliqué. Elle attrape des objets sur la table qu’elle balance un à un, tout explose sur le mur et sur le sol pendant que j’essaye de fuir. Dans ma course, je sens les objets exploser près de moi. Elle prend un vase qu’elle garde en l’air.

            — Arrête !

Mais elle n’écoute pas. Je mets mon bras pour me protéger le visage lorsque qu’elle s’apprête à le balancer. Elle n’hésite pas à passer à l’acte, il se brise en morceaux sur mon poignet et retombe sur le sol. Mon père entre dans la chambre, mais Cassandra continue de se défouler si bien qu’il la freine en reprenant le cendrier qu’elle avait en main. Il le pose sur la table et la retient, mais elle est déterminée en se débattant contre lui comme une furie.

            — C’est avec moi que tu dois être ! Pas avec elle ! hurle Cassandra hystérique lorsque ma mère et Max entrent précipitamment.

A voir son comportement, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je fais face à une folle furieuse qui ne supporte pas ma relation avec Edéna, mes refus et le « non » tandis que mon père demeure interdit avant de réagir pour l’obliger à sortir de la chambre, dévastée et ressemblant à un champ de bataille.

            — J’aurai une discussion avec ton père, la prévient-il.

Remis de ma léthargie, je n’avais pas remarqué qu’une entaille s’était formée sur mon poignet. Mon père s’approche, mais j’ai un mouvement de recul.

            — Non !

            — Laisse-moi t’aider ! crie-t-il perdant patience.

            — Tu veux m’aider ? Empêche maman de régenter mon avenir avec Cassandra.

Enfermé dans la salle de bain, j’attrape une serviette pour l’enrouler autour de mon bras, mais je n’arrive pas à arrêter le saignement. Mon père arrive à ouvrir la porte et prend la situation en main.

            — Je t’accompagne à l’infirmerie et tu ne me réponds pas. Tu ne rejettes pas mon aide !

Il enveloppe mon poignet dans une serviette propre et m’oblige à sortir. Il nous faut peu de temps pour entrer dans l’infirmerie de l’hôtel. Le médecin regarde mon bras. Il me pose des questions sur ma blessure, ce qu’il s’est passé. Il me soigne le poignet et désinfecte. J’entends des pas rapides à l’extérieur. Edéna entre, essoufflée et surprise. Elle s’approche et regarde. Elle me prévient que les dames de ménage ont nettoyé la chambre. Le médecin l’oblige à sortir pour ensuite nettoyer et désinfecter avant de poser un bandage lorsque le sang ne coule plus.

            — Plus d’activités nautiques jusqu’à cicatrisation. Reviens me voir pour changer le pansement.

Je le remercie, mais je suis amer. Mes vacances sont gâchées. Avec mon père, je passe par le hall de l’hôtel lorsque je vois Cassandra avec son frère Sean s’en prendre à Edéna. Je la rejoins en courant pour le repousser, mais il n’apprécie pas mon geste.

            — Tu as tort de faire ça, Lane, crache-t-il haineux.

Il m’envoie un coup de poing dans la gueule, mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Je réplique en lui envoyant le mien si bien qu’il se ratatine sur le sol. Mon père me retient avant que je ne recommence malgré la douleur atroce dans mon poignet qui s’éveille.

            — Ça suffit ! me repousse mon père sans ménagement.

Le sénateur Richards retient Sean, mais c’est moi qu’il dévisage méchamment alors que le père d’Edéna intervient.

            — Votre fille a détruit des objets dans une chambre et votre fils a agressé ma fille. Je ne veux plus vous voir dans mon hôtel, s’adresse-t-il au sénateur. Vous avez une heure pour quitter votre chambre !

Le sénateur Richards n’apprécie pas cette décision tandis que mon père m’observe avec de la colère dans les yeux parce que pour lui, j’ai déconné. Je suis le fautif dans cette histoire alors que j’ai défendu Edéna. Malgré ça, je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient expulsés sans ménagement de l’hôtel par son père, mais ça me fait plaisir de ne plus voir Cassandra jusqu’à la fin des vacances. Ils sont furieux dont la principale intéressée qui dévisage Edéna, réfugiée dans mes bras. Je vais enfin trouver la paix et la tranquillité en ne l’ayant plus dans mon champ de vision. Les plans de ma mère vont tomber à l’eau ainsi que son contrat de mariage. La table de sept va passer à quatre au prochain repas. Je respire de soulagement parce que cette chieuse de Cassandra ne me fera plus de crises. L’inquiétude que je ressentais disparaît comme par enchantement malgré le regard de mon père envers moi.

            — Comment tu vas ? me demande Edéna en regardant mon visage.

            — Ça va.

J’ai de plus en plus mal au poignet, mais je n’y prête pas attention, tenant tête à Sean Richards. Le sénateur oblige son fils à le suivre alors que mon père me dévisage.

            — Dylan, tu me suis.

            — Je reste avec Edéna.

            — Non, tu me suis ! J’ai décidé de rentrer à San Diego, me lâche-t-il sans ménagement.

            — Tu ne peux pas faire ça !

            — Si, je le fais, me répond-il froidement. J’en ai assez !

Il perd patience sans se préoccuper de ce que je peux penser. A contrecœur, je laisse Edéna pour suivre mon père, furieux, mais aussi pour ne pas envenimer la situation. Sur le chemin de la chambre, je culpabilise parce que j’ai été emporté par Cassandra dans cette histoire alors que je n’ai rien demandé. Il entre dans la chambre précipitamment surprenant ma mère.

            — On fait nos valises. On rentre, prononce-t-il envers elle.

            — Pourquoi ?

            — Parce que je l’ai décidé !

Ma mère n’apprécie ni le ton ni la décision et me dévisage sans attendre. Je me doutais que je porterai cette responsabilité.

            — Qu’est-ce que tu as encore fait ?!

            — Pourquoi ce serait de ma faute ?!

            — C’est de la tienne parce que tu ne voulais pas venir ! hurle mon père.

            — Je ne voulais pas venir parce que tu m’as menti dès le départ !

            — Et maintenant, tu ne veux pas repartir ! Qu’est-ce que tu veux ?! me demande-t-il perdant patience. Ta mère a raison. On n’arrive pas à te suivre !

            — Si au moins, tu m’écoutais quand je te parle ! Tu es vraiment comme elle. Tu portes des œillères. Tu ne vois rien.

            — Prépare tes affaires, m’oblige-t-il en se retenant.

Les mains lui démangent de m’en coller une autre. Max et moi obéissons pour quitter la chambre rapidement. Je cache la douleur dans mon poignet, ma haine et ma colère contre mes parents. En rentrant à San Diego, je repartirai chez mes grands-parents. Mon père règle la note de l’hôtel tandis qu’Edéna se trouve à l’écart.

            — Je suis désolée.

            — Tu n’as pas à l’être.

Elle se blottit dans mes bras, je la serre tout contre moi. L’envie naît en moi, mais on est jeunes tous les deux. Peut-être que si nous étions restés, je l’aurais fait avec elle. Je caresse son visage, ses cheveux, sa beauté, la douceur de sa peau et son innocence. Nous partageons un dernier baiser, celui des adieux, doux et sensuel, celui qui laisserait échapper nos émotions. Je l’aurais fait maintenant, tout de suite, avec elle, mais ce n’est pas possible et ça ne se fera jamais. Malheureux tous les deux, je la contemple une dernière fois avant qu’elle quitte mes bras. Je suis ensuite mes parents à regrets en m’éloignant d’elle sans quitter son regard jusqu’au taxi qui nous conduira à l’aéroport. Sur le chemin, ma colère n’a pas disparu. Edéna est dans mon esprit. Dans l’avion, je laisse mes écouteurs sur mes oreilles, ignorant mes parents. Max est déçu et j’ai mal pour lui. Il subit aussi. Nos regards se croisent, mais je comprends qu’il ne m’en veuille pas. C’est rassurant sauf pour mon poignet qui me fait souffrir. Je le cache dans la manche de ma veste. A cause de Cassandra et des manigances de ma mère, je me retrouve pris au piège et responsable des conséquences. A l’aéroport, je reste volontairement à l’écart. Edéna me manque, mais je le savais dès le départ que ça ne pouvait pas durer. Les bagages récupérés, nous rentrons à la maison. Je pars dans ma chambre pour m’isoler. Maintenant, j’ai une idée en tête : retourner vivre chez mes grands-parents, valider mon diplôme, partir à Harvard. Mon père entre, soucieux et suspicieux. Qu’est-ce qu’il me veut ? A quoi je dois m’attendre encore ?

            — J’ai une question à te poser. Il faut que je sache. Ta mère et moi, on aimerait savoir si tu as …

Il hésite à formuler sa requête, cherchant les bons mots, mais j’en perds patience.

            — Si j’ai quoi ?

            — Ta mère a entendu certaines choses sur Edéna et toi. Alors, je veux savoir…

Mais je commence à sourire. J’ai compris où il veut en venir, le sujet qu’il souhaite aborder parce que Cassandra a encore menti après de ma mère qui la soutient. Je vais le laisser formuler sa question et voir s’il ose.

            — Est-ce que tu as ….

J’attends face à mon père qui ne sait pas comment aborder le sujet, mais je reste de marbre, froid et distant si bien qu’il hésite de plus en plus.

            — Edéna et toi, est-ce que vous avez couché ensemble ?

Ça y est ! Il a réussi à formuler sa question, mais j’ai envie de rire. Je me retiens de ne pas le faire afin de les manipuler comme eux le font. J’espère qu’il comprendra.

            — Qui l’a dit à maman ?

            — Cassandra. Alors, c’est vrai ?

Je ne le contredis pas jusqu’à ce que ma mère entre dans ma chambre, furieuse. Je savais qu’elle avait encore menti et je n’ai soudainement plus envie de rire. J’en ai assez de cette menteuse, mais je vais poursuivre ce que j’ai en tête.

            — Tu n’as pas fait ça, me dit-elle hautaine.

            — Pourquoi je ne l’aurais pas fait ? Tu avais promis ma virginité à Cassandra ?

            — Ne recommence pas, Dylan ! crie à nouveau mon père. Tu as couché avec Edéna.

            — Oui.

            — Tu t’es protégé ?

            — Non.

Mon père devient de plus en plus furax tandis que ma mère est outrée par mes aveux.

            — Tu es complètement malade ! Qu’est-ce que tu as dans la tête ?! hurle mon père.

            — En quoi ça te regarde ?

            — Ça me regarde parce que tu es mon fils ! Tu es vraiment inconscient ! Tu aurais pu m’en parler avant de …

            — Te parler ? Tu es sérieux ? Tu ne m’écoutes jamais ! Pourquoi je serais venu te parler de ça ?

            — Je suis ton père ! Merde !

            — Depuis quand ?

            — J’en ai assez de ton sarcasme et de ton comportement !

            — Il ne fallait pas me faire !! Tu aurais dû mettre une capote ! Ça m’aurait épargné Cassandra et maman !!

Mon père perd patience en m’attrapant au colback et me projette contre le mur maintenant la pression. Une nouvelle bagarre éclate, mais je suis décidé à ne pas me laisser faire. Je le repousse violemment, prêt à en découdre avec lui. Il revient pour m’attraper et me maintient plus fermement tandis que Max s’interpose une nouvelle fois.

            — Arrête, papa !!

Mon père me dévisage avec de la colère dans les yeux, écoutant à peine mon petit frère qui le freine dans cet excès de violence.

            — J’en ai marre de ton comportement !

            — Alors, ouvre les yeux. Cassandra a menti, maman est complice avec elle. Pourquoi tu l’écoutes ?!

Je me libère de son emprise violemment en le repoussant ce qu’il n’apprécie pas, mais je vais tenter de lui faire comprendre que ma mère lui ment et le manipule.

            — Je n’ai pas couché avec Edéna. Ce n’est qu’un mensonge. Après tout ce qu’elle m’a fait au lycée et à Hawaï, tu crois encore Cassandra ?

            — Pourquoi tu n’as pas dit la vérité tout de suite ?!

            — Parce que tu ne m’écoutes pas. Laisse-moi vivre chez grand-père et grand-mère.

            — Tu as assez vécu chez mes parents. Tu resteras ici !

            — A quoi ça sert que je reste vivre avec vous ?!

            — On est tes parents !

            — Des parents qui mentent ! Je n’ai plus confiance en vous après tout ce qu’il s’est passé et les accusations de Cassandra !! Tout n’était que mensonges !!

J’hurle pour laisser échapper ma colère, ma haine, ma tristesse, mes larmes qui menacent parce que j’arrive au bout de ce que je peux supporter. J’en ai marre, mais dans ma colère, j’ai balancé l’ordinateur que j’ai eu à Noël contre le mur de la chambre. J’en deviens fou de rage face à cette violence de mon père, les mensonges de ma mère pour nous manipuler et les problèmes causés par Cassandra. Mon geste plonge mon père dans une colère noire. Il m’attrape par mon poignet blessé pour me calmer, mais pour moi, il n’a pas la bonne réaction. Je me défends face au général Lane, en le repoussant, mais il perd patience face à mon indélicatesse. Sa main sur ma gorge en me maintenant par le colback de son poing serré, j’y vois de la colère dans ses yeux, mais je le défie, ne baissant pas le regard, cachant ma peur, mais pas ma haine.

            — Si tu ne comprends pas, tu ne comprendras jamais rien.

Mon père resserre la pression pendant quelques secondes avec de me relâcher doucement sans que la colère le quitte.

            — Tu es privé de sortie. Je t’interdis d’aller te réfugier chez mes parents. Tu n’as pas le droit de quitter cette chambre sauf pour les besoins rudimentaires.

            — C’est ce que vous faites subir aux hommes qui vous désobéissent en mission, général Lane ? lancé-je ironique.

Je sais que je mets de l’huile sur le feu, mais je ne retiens plus ma colère parce que si je craque face à eux, je vais perdre. Pour moi, la sanction est injuste. Ma mère en profitera pour m’écraser davantage.

            — Je suis ton père !

            — Non, tu ne l’as jamais été et elle n’a jamais été ma mère !

Il encaisse difficilement la réflexion qui le blesse plus que tout. Avant de sortir de ma chambre, il me prend mon vieil ordinateur, sur lequel j’ai mes projets et mes idées pour Harvard.

            — Laisse-moi celui-là !

            — Non, même celui-ci je te le reprends.

            — Qu’est-ce que tu vas faire avec ?!

            — Et si je le balance contre le mur, qu’en penses-tu ? me demande-t-il satisfait de m’atteindre.

            — Ma haine sera décuplée.

            — Et tu viens de décupler ma colère après ton geste. Après mon départ, je ne veux pas entendre ta mère se plaindre au téléphone pour ton manque de respect. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?

            — Je te déteste. Elle me fait vivre un enfer et tu ne vois rien. Tu la soutiens après tout ce qu’il s’est passé.

            — C’est ta mère et j’ai confiance en elle.

Je serre les poings, mais mon père a décidé. Il me laisse avec ses décisions et me confisque mon ordinateur sans lequel je ne peux plus rien faire. Seul, assis sur mon lit, je médite sur ces derniers jours. J’ai eu tort de balancer celui qu’il m’a offert à Noël, mais reporter les fautes sur moi est injuste. Mon poignet me fait souffrir et ma haine aussi. Je n’ai jamais ressenti autant de colère. Pourquoi ma mère manipule mon père et essaie d’en faire autant avec moi ? Pourquoi elle me déteste ? La porte de ma chambre s’ouvre doucement. Max apparaît et pose un doigt sur sa bouche, puis il ferme la porte.

            — Je suis désolé pour toi.

            — Ce n’est pas à toi de régler le problème.

            — Jeter l’ordinateur était la solution ?

            — Non, mais j’ai la haine. Il ne m’écoute pas.

            — J’ai essayé de parler avec eux, mais ils refusent d’entendre. Je ne comprends pas.

            — Tu devrais m’éviter sinon tu vas avoir des problèmes.

Soudain, la porte de ma chambre s’ouvre brutalement. Mon père me surveille de près.

            — Il a raison. Max, tu sors.

            — Vous avez tort maman et toi, lui dit-il. Dylan n’est pas responsable. Cassandra n’arrête pas de le harceler et tu le sais.

            — Tu n’as pas à t’en mêler. Tu n’as pas le droit de venir parler à ton frère.

            — Combien de temps ça va durer ?

            — Jusqu’au diplôme. Si jamais il l’a.

Max se décompose sur place et m’observe sans rien pouvoir faire de plus. Je le remercie tout de même pour son soutien, mais entendre mon père parler de cette façon me blesse. Il n’a pas confiance en moi. En fait, il ne l’a jamais eue et je connais la fautive qui doit se régaler, mais je l’aurai mon diplôme et je lui prouverai qu’il a eu tort d’agir comme ça. Il referme la porte de ma chambre, me donnant l’impression d’être consigné à vie. Allongé dans mon lit, je prends sur moi. Mon poignet me fait mal et gonfle. Je suppose que soigner est un mot banni des besoins rudimentaires. A 22 heures, la porte de la chambre s’ouvre, mais je demeure immobile et silencieux dans mon lit. Il me surveille, puis il referme la porte. Toute la nuit, la douleur me tient éveillé, mais je garde le silence.

11 Désespoir

Le désespoir est un tunnel où brille la lumière à l’extrémité.

Le lendemain matin, je passe en revue mon poignet et ma main que je ferme à peine, tous deux gonflés. Malgré la douleur, je me débrouille pour me doucher et m’habiller sans me plaindre. Je ne descends pas pour déjeuner, je n’ai pas faim. Je reste dans ma chambre, à réfléchir sur cette colère de mon père, la violence entre nous, les manipulations de Cassandra et les actes de ma mère qui ne se sent pas concernée. Elle me donne l’impression de casser toute relation entre mon père et moi. Elle réussit à la perfection au point de m’isoler. Je n’ai décidément pas ma place dans cette maison. Depuis l’entrée, des voix s’élèvent. Je m’approche de la porte, ouvre doucement pour écouter comme la petite souris que j’ai déjà été.

            — Où est Dylan ? demande ma grand-mère.

            — Il est dans sa chambre, consigné, répond mon père. Il a été irrespectueux envers sa mère et moi, il a jeté son ordinateur contre le mur.

            — Je vais le voir.

            — Non, il n’a droit à aucune visite.

            — Tu ne m’empêcheras pas de le voir. C’est ta maison, pas une base militaire avec le mitard, le reprend ma grand-mère.

Je referme la porte et m’assois sur mon lit. Elle frappe avant d’entrer, respectueuse, mais je ne peux m’empêcher de la serrer dans mes bras, heureux de la revoir dès qu’elle apparaît. Elle me serre contre elle, nos regards se croisent. J’y trouve toujours autant de bienveillance chez elle, ce qui fait cruellement défaut à mes parents. Je cache mon poignet dans la manche de mon pull afin qu’elle ne s’aperçoive de rien.

            — Comment vas-tu ? me demande-t-elle.

            — Ça va. Tu as osé braver l’autorité de papa ?

Elle rit, mais redevient sérieuse rapidement parce qu’elle comprend qu’il y a un souci. Mon père se positionne à l’entrée de ma chambre pour surveiller et entendre mes confidences, mais il ne m’impressionne pas. Il réagit comme ma mère le faisait quand j’étais petit et que j’ai osé la dénoncer. A ce moment-là, je me disais que papa m’aiderait, mais plus aujourd’hui.

            — Que s’est-il passé ?

            — Pourquoi tu me poses la question ?

            — Tu sais que je t’écoute.

            — C’est vrai. Tu es la seule avec Max et grand-père.

            — Confie-toi, Dylan. Je sais pour ton irrespect envers tes parents et l’ordinateur. Pourquoi ?

            — Tu es la seule à poser la question pourquoi parce que mes parents ne le font jamais.

Ma grand-mère regarde mon père sans haine ni colère, mais avec défiance. Elle comprend exactement ce que je ressens vis-à-vis de mes parents. Elle l’a compris depuis longtemps. Son regard m’en dit assez sur la décision qui traverse son esprit.

            — Laisse-nous.

            — Maman !

            — Non, Pierre. Je veux parler avec mon petit-fils. Pourquoi tu écouterais puisque tu ne le fais pas avec lui ?

Ma grand-mère me surprend en obligeant mon père à nous laisser. A mon grand étonnement, il obéit sans oser la contredire davantage. Je n’aurais jamais cru ça.

            — Je t’écoute, me dit-elle.

            — J’ai confiance en toi, mais réponds-moi avec franchise et sincérité.

            — Je te le promets, me dit ma grand-mère surprise.

            — Est-ce que tu savais que Cassandra et sa famille seraient à Hawaï dans le même hôtel que nous ?

            — Non ! Je te jure que je ne savais pas ! s’exclame-t-elle hors d’elle. Tu savais que j’ignorais leur projet de voyage. Tu as connu à nouveau des problèmes à cause d’elle.

            — Oui, grâce à maman qui a décidé que je devais faire ma vie avec elle parce que son père peut m’ouvrir les portes du monde du travail, mais je la déteste et je l’ai dit ouvertement. Pendant le séjour, Cassandra a voulu s’imposer avec l’aide de maman alors, j’ai perdu patience. Comment fallait-il que je réagisse quand je l’ai vue à Hawaï, qu’il fallait manger avec elle et sa famille ? C’est comme si j’étais sa propriété. Puis j’ai connu Edéna. Elle m’a aidé pour me défaire de Cassandra.

            — Edéna comptait pour toi.

            — Oui, elle comptait beaucoup. J’appréciais d’être avec elle. Je sais que je ne voulais pas partir à Hawaï parce que j’étais bien avec grand-père et toi, mais je ne voulais pas rentrer tout de suite parce que Edéna était là. Cassandra a raconté des mensonges sur Edéna et moi. Maman a tout gâché. Papa ne m’écoute pas. On s’est battus parce que je lui ai manqué de respect, mais je ne suis pas respecté. On m’impose Cassandra, mais je ne veux pas d’elle. Il soutient maman et je ne peux plus supporter ça.

            — Je suis désolée pour toi, me dit ma grand-mère avec sincérité.

Elle pose sa main sur mon poignet, mais la douleur intense me fait sursauter. Elle m’observe et plisse les yeux. Elle constate que je cache ma main dans ma manche.

            — Qu’est-ce que tu as ?

            — Rien. Tout va bien.

            — Dylan Lane ! Ne me mens pas !

Et je ne veux pas mentir à ma grand-mère. J’ai trop de respect pour elle et je refuse de la décevoir comme je peux le faire pour mes parents. Elle repousse ma manche doucement pour découvrir avec stupeur l’état de mon poignet et ma main.

            — Dylan ! Tu ne peux rester comme ça.

            — Ça ne doit pas faire parti des besoins rudimentaires imposés par papa.

Elle attrape ma veste et me force à la suivre. Aussitôt, mon père réagit en me voyant apparaître au bas de l’escalier, ma mère sur ses pas.

            — Tu as déjà oublié ce que je t’ai dit !

            — Il me semble que tu as fait la même chose avec ton fils ! lui rétorque ma grand-mère. Il est blessé. Sa main et son poignet sont gonflés.

            — Il ne m’en a pas parlé !

            — Parce que tu ne l’écoutes pas ! Trouves-tu normal de laisser cette fille et Ariane régenter la vie de ton fils ?! Tu me déçois.

Ma grand-mère me surprend de plus en plus, mais elle reprend les mêmes mots que mon père quand il m’a blessé le jour où il m’a donné son accord pour vivre chez mes grands-parents. Ne s’attendant pas à cette réflexion, il est surpris face à sa mère, mais se reprend rapidement.

            — Dylan, je t’accompagne à l’hôpital, me dit-il en prenant ses affaires.

            — Non, Pierre. Il est un peu tard pour réagir de ton côté, l’empêche ma grand-mère.

            — Et je ne changerai pas d’avis !

            — C’est pour cette raison que tu ne viendras pas.

Mon père lui tient tête, le général ne voulant pas perdre la face contre sa mère, mais elle ne se laisse pas faire. Pendant qu’elle m’oblige à sortir de la maison et monter dans sa voiture, je la regarde avec reconnaissance et tendresse. Elle apaise mes maux et ma déception de le voir s’obstiner à soutenir ma mère. Ce que je ne trouve pas chez elle, je le trouve chez ma grand-mère.

            — Tu oses défier papa.

            — Je suis sa mère et j’ose espérer encore avoir de l’influence sur lui. Tu es son fils, mais il ne t’écoute pas. Je comprends que tu sois en colère, mais pas ton comportement concernant l’ordinateur.

            — Ça me donne l’impression d’avoir été manipulé. D’abord, l’invitation à Noël, puis le cadeau pour m’obliger à partir à Hawaï. J’aurais préféré qu’il soit honnête tout de suite que d’utiliser des moyens détournés et m’obliger à les accompagner.

            — Je comprends ton raisonnement, mais l’idée de l’ordinateur venait de ton grand-père et moi.

A présent, je mesure davantage l’ampleur de mon geste et de ma faute, mais j’étais en colère et cette rage accumulée est ressortie.

            — Je suis désolé.

            — Ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça.

En arrivant à l’hôpital, le médecin m’accueille immédiatement. Après la radio et mes explications sur la tenue de mon poignet, un plâtre est posé, des antidouleurs me sont prescrits et une engueulade du médecin pour mon silence pour ma main. Il ne comprend pas mon silence pour mon poignet, mais je préfère ne pas en parler. Il me propose de m’aider et de m’écouter si j’en éprouve le besoin. Je le remercie avant de partir. Il est jeune et sympa, à l’écoute de ses patients. Je retrouve ma grand-mère qui m’attendait. Elle regarde mon plâtre et soupire. Elle me ramène chez mes parents. En arrivant, mon père m’observe.

            — Pourquoi tu n’as pas parlé ?

            — Les besoins rudimentaires.

            — Je ne parlais pas de ça !

            — Tu ne m’as jamais écouté. Alors pourquoi je te parlerai ?

Je suis à bout et prêt à craquer, mais je dois tenir et ne pas lui montrer qu’il arrive à m’atteindre. Il s’approche, je recule.

            — Non, c’est trop tard depuis longtemps. Malgré l’ordinateur que tu m’as offert, le mal est fait et ça ne rattrapera pas ce qu’il s’est passé. Je regrette mon geste, mais toi, tu ne regrettes rien et tu ne m’écoutes jamais.

            — Dylan !

            — Je t’avais prévenu, lui dit ma grand-mère. N’empêche pas Dylan de me parler. Bonne journée.

Je monte dans ma chambre, mais j’ignore son appel. C’est trop tard depuis longtemps. Il y a trop de rancœur actuellement pour remettre les choses à leur place. Il ne m’écouterait pas et j’en ferais autant. Il me faut laisser du temps. Ma grand-mère repart, mais avant de monter dans sa voiture, elle me fait un signe de la main. Je me sens mieux physiquement et psychologiquement. Elle m’est d’un grand soutien. Les antidouleurs sont bénéfiques. Pendant les vacances, je reste consigné, mon père n’étant pas revenu sur sa décision. Afin d’occuper mes journées, j’attrape mon bloc-notes pour écrire mes nouvelles idées en attendant de récupérer mon ordinateur. Parfois, Max me prête le sien sans que nos parents s’en aperçoivent. Il s’assoit près de moi. En fait, nous aimons défier l’autorité de notre père.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Ce que j’aime.

Il visionne les images en 3D sur son ordinateur en ayant des yeux ronds si bien qu’il me fait rire. Après être resté un moment, il ressort de ma chambre avec son ordinateur. Les vacances se terminent et mon père repart en mission. Il s’accoste contre l’embrasure de la porte.

            — Ta mère t’accompagnera pour retirer le plâtre à l’hôpital.

            — Non, pas elle. Grand-mère. Ouvre les yeux !

            — Ils sont ouverts depuis longtemps.

            — Tu portes des œillères.

            — Non, ce n’est pas vrai !

            — Rends-moi mon ordinateur.

            — Non.

            — Pars en mission avant qu’on se dispute.

Le départ de mon père en mission permettra à ma mère de recommencer ses manigances et de mentir à nouveau. La sanction n’est pas levée et perdurera jusqu’au diplôme. J’ai le droit d’aller au lycée et de rentrer immédiatement le soir après les cours.

Les vacances terminées, ma mère entre soudainement dans ma chambre, ouvre le volet et me retire la couverture sans ménagement.

            — Il est l’heure de te lever ! Dépêche-toi !

En regardant l’heure, je me rends compte qu’elle est venue avec quinze minutes d’avance. Elle ne perd pas de temps pour me pourrir la vie. Elle ressort en refermant bruyamment la porte de ma chambre. C’est ma mère et ça me blesse encore qu’elle se conduise de cette façon avec moi, je le reconnais, mais il arrive aussi que je la haïsse. Après ma douche, je descends dans la cuisine sans la saluer, elle me dévisage, haineuse si bien qu’elle m’énerve déjà. Dès que Max entre dans la cuisine, elle l’embrasse sur le front avec un grand sourire aux lèvres. Il est sa plus grande fierté tandis que je dois être sa plus grande honte.

            — Ton petit-déjeuner est prêt.

Et le mien doit être parti aux oubliettes. Je prends une assiette pour me servir seul devant elle qui ne réagit pas. Tant que Max va bien, tout va bien.

            — Comment tu vas ? me demande-t-il.

            — Ça va. Ne t’en fais pas. C’était prévisible.

            — Je déteste quand elle fait ça, m’avoue-t-il.

Mon petit frère m’observe pendant que notre mère est occupée dans la cuisine. Il semble gêné, mais je ne lui en veux pas. D’après les recommandations de mon père, je peux retourner en cours, mais je suis toujours consigné jusqu’à l’obtention du diplôme. C’est un fardeau et toujours le mitard. Finalement, il régente sa maison comme à la base. Cette sanction est lourde, pesante et injuste.

            — J’aimerais récupérer mon ordinateur.

            — Non, ton père m’a donné pour consigne de ne pas te le rendre.

            — Il ne t’a pas donné pour consigne de te comporter comme une mère avec moi ?

Elle se retourne sur ma remarque, me dévisageant.

            — Il me semble qu’il t’a donné pour consigne de me respecter également.

            — Tu n’en as pas ni pour lui ni pour moi ! Tu lui mens honteusement. Alors, ne me demande pas de te respecter.

            — Pars au lycée avant que je ne perde patience.

Max me tire par ma veste pour m’obliger à le suivre. Au lycée, je revois Jimmy et mes amis, mais aussi Cassandra que j’ignore. Elle me barre le passage, me dévisage.

            — Tu as eu tort de sortir avec Edéna à Hawaï.

            — Je n’ai pas à te demander la permission. Je fais ce que je veux.

            — Justement, c’est là où tu as tout faux.

            — Va te faire voir.

Non seulement, c’est compliqué à la maison, mais aussi au lycée. Je ressens une pression permanente et ça me donne l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. Un poids sur mes épaules m’affaisse et m’enfonce irrémédiablement dans un trou béant sans fond. Elle m’insupporte de vouloir régenter ma vie. Grâce à mes parents, elle va me pourrir à nouveau l’existence. Avec Jimmy, je la contourne pour la laisser seule.

            — C’est qui Edéna ? me demande-t-il.

            — Une amie. Je l’ai connue à Hawaï.

Je lui montre la photo que j’ai sur mon portable en lui parlant d’elle et de l’aide qu’elle m’a apporté pour me défaire de Cassandra jusqu’à ce que mon père écourte les vacances. Je ne m’étale pas sur mes problèmes actuellement entre mes parents et moi. Jimmy connaît déjà la vérité et il sait que ça ne s’arrangera pas. Ce qui me blesse, c’est mon père qui soutient ma mère, qui ne m’écoute pas, mais maintenant, c’est trop tard pour moi. A l’heure de la pause, j’entre en salle informatique. Mon prof est heureux de me voir, mais sans mon ordinateur, je ne peux rien faire. Je suis bloqué. Mon prof me pose des questions pour tenter de comprendre et m’aider. Je confie quelques éléments sur ce qu’il s’est passé entre mon père et moi. Un poids pèse sur mon cœur. Monsieur Steffield me soutient en m’écoutant.

            — Est-ce que tu as parlé à tes parents de tes projets pour Harvard ?

            — Non, ils me croient incapable de valider mon diplôme alors, leur confier mes projets pour la fac me semble difficile.

Mon professeur semble tomber de haut, mais il se reprend et s’avère être une oreille attentive. Il regarde mon plâtre, mais ne pose plus de questions. Il fouille dans son bureau et me prête un de ses ordinateurs pour que je puisse travailler. Concentré sur ma nouvelle idée que je développe, je peaufine ma première partie lorsque Cassandra tente une incursion et s’assoit à côté de moi sans se préoccuper du professeur qui l’observe. Elle regarde l’écran, mais je le referme sans attendre.

            — Fous le camp. Je ne peux pas t’encadrer, lui dis-je hautain.

            — Ta mère a dit à mon père que tu ne ferais rien de ta vie et que tu ne serais pas diplômé cette année. D’après elle, tu n’es pas très intelligent, mais tu me plais et mon père peut t’aider.

            — Les portes du monde du travail. Ça ne m’intéresse pas.

            — Ne me trompe plus jamais, me dit-elle comme si sa menace allait m’atteindre.

            — On n’est pas ensemble. Je ne veux pas de toi. Il faut te le dire en quelle langue ?

            — On ne me dit jamais non et tu le sais.

Cette conversation est complètement absurde. Alors que monsieur Steffield lève les yeux au ciel, elle sourit dédaigneusement, mais je me rends compte que ma mère ne change pas de comportement et ne vérifie pas mes bulletins et les appréciations des profs. Et mon père encore moins. J’ai l’impression d’être face à une idiote sans cervelle et dénuée d’intelligence. J’ai la totale entre ma mère et elle, mais c’est lassant. Est-ce que je vais tenir le choc jusqu’au diplôme ? Je bosse mes cours pour l’avoir, mais est-ce que je pourrai aller à Harvard ? Même si je demandais à son père et à Cassandra de me foutre la paix, ce serait utopique. Après avoir été tranquille deux mois à peine, ce voyage à Hawaï a permis à Cassandra de revenir en force au lycée et gagnante, soutenue par ma mère. Elle est fautive, mon père porte des œillères. La pression s’agrandit inéluctablement sur mes épaules et dans mon coeur, mais il faut que je m’accroche pour valider mon année dans le but d’intégrer Harvard. C’est mon seul espoir au bout du tunnel avec une lumière à l’extrémité. L’après-midi, je repars en cours avant de rentrer le soir dans la maison du désespoir. En y entrant, je file directement dans ma chambre afin de ne pas m’attirer les foudres de ma mère, obéissant aux consignes de mon père afin de ne créer aucune tension, m’accrochant à mon rêve. Je bosse mes cours, mon nouveau projet que je mettrai sur l’ordinateur que le prof m’a prêté.

12 Contraste

Le jour se lève sur la maison du désespoir à l’antithèse du soir qui se couche sur celle de l’espoir.

Le lendemain, je me lève en avance sachant ce que ma mère va faire. Elle va rentrer comme à son habitude dans ma chambre pour me réveiller en sursaut. Habillé, je prends mon sac lorsqu’elle fait irruption telle une tornade. Elle semble surprise de me voir apprêté, mais j’en ris.

            — Le petit-déjeuner est prêt, me lance-t-elle haineuse. Et efface-moi ce sourire.

Je me souviens de ce que m’avait dit mon grand-père et faire des études. Je me dis que la fac c’est la liberté. Je peux aller où je veux dans le pays et Harvard est mon ambition. Alors, pendant cette année scolaire qui s’écoule, je bosse comme un dingue pour faire ce que j’ai envie de faire : concepteur développeur de nouvelles technologies. Mes professeurs me soutiennent dans mon projet, mais je ne suis pas décidé à parler à mes parents. J’attends la réunion au lycée et la démarche de ma mère même si je sais déjà ce qu’elle va faire. Au lycée, j’aime les cours sur informatique. Le prof me laisse faire ce que je veux entre créer des programmes, mettre au point des projets. Ça bouillonne dans ma tête et il faut que je mette mes idées en pratique. Les seuls bémols pendant mon année scolaire s’appellent Cassandra. Elle me colle et me saoule. Je l’évite au maximum. Elle est soutenue par ma mère qui a décidé de mon avenir sans m’en informer. Face à cette réalité, je suis inquiet pour mes projets de vie à la fac à cause des désaccords avec mes parents. Ce que j’aimerais vivre chez mes grands-parents. En rentrant des cours dans la maison du désespoir, je monte dans ma chambre, mais une surprise désagréable m’attend. Tout a été fouillé, retourné, des objets sont cassés.

            — Qu’est-ce que tu as fait ?

            — J’ai fouillé ta chambre. Maintenant, tu peux la ranger, dit-elle heureuse.

            — Pourquoi tu as fais ça ?!

            — Baisse d’un ton et obéis !

Mais elle a oublié un petit détail. Ma grand-mère entre dans la maison pour m’emmener à l’hôpital afin de retirer le plâtre. Elle s’aperçoit de ma colère et regarde ma chambre. Elle constate avec effarement et dans l’incompréhension la plus totale le désordre qui y règne grâce à ma mère. Tout est retourné, cassé, les meubles sont à terre ainsi que mes livres, mon bureau, le matelas et les draps défaits. Elle s’est déchaînée et en a profité pendant l’absence de mon père et la mienne. Ma grand-mère affronte ma mère du regard, furieuse. Je crois que je ne l’avais jamais vue de cette façon.

            — Pourquoi ? s’adresse ma grand-mère à ma mère.

            — J’ai cherché de la drogue.

            — Croyez-vous qu’il se drogue ?

            — Il peut en vendre ou en cacher pour ses amis.

            — Pierre est reparti en mission et vous profitez de blesser Dylan.

            — Je fais ce que je veux. C’est ma maison.

            — Une maison dans laquelle Dylan vous dérange, reprend ma grand-mère. Je t’emmène à l’hôpital, me dit-elle.

Ma grand-mère s’en retrouve désarçonnée et aussi furieuse tandis que j’en reste pantois et abasourdi. Tout est bon aux yeux de ma mère pour me dénigrer et m’atteindre. Je ne comprends pas un tel acharnement et le silence de mon père sur ses actes. Désarmé face à son comportement, je me replie sur moi-même. Ma mère ne semble pas atteinte par cette réalité qui me frappe en plein visage, mais c’est pourtant évident. Je me suis posé des questions et celle-ci s’additionne aux autres. Silencieux pendant le trajet, je médite sur ma mère. Comment peut-elle faire ça et pourquoi ? Je me reporte sur ma grand-mère espérant obtenir une réponse.

            — Tu sais pourquoi elle fait ça ?

            — Je ne sais pas, soupire-t-elle de désespoir.

Nous retrouvons le docteur Sanders qui me retire le plâtre et s’assure que je n’ai plus mal. Il regarde ensuite la radio et fait quelques vérifications. Je bouge ma main et mon poignet à sa demande. Il me libère dès qu’il a terminé. Je reprends ma veste pour retrouver ma grand-mère qui m’attendait.

            — J’ai appelé ton grand-père et j’ai parlé avec lui. Il est avec ta mère. Fais-moi confiance.

J’ai toujours eu confiance en mes grands-parents. Ils sont la lumière qui guide mon chemin et apaise la tension, les rancoeurs, la colère contre mes parents. En entrant dans la maison du désespoir, mon grand-père s’avance.

            — J’ai relevé les meubles dans ta chambre. Tes affaires sont préparées dans un sac, tes livres scolaires, manuels et cahiers. Tu reviens vivre chez nous et tu n’y partiras plus jusqu’à ce que tu décides de ce que tu vas faire après ton diplôme.

De l’espoir renaît en moi. Le soutien de mes grands-parents m’est d’une grande aide. La fin du tunnel est proche pour laisser la lumière briller davantage dans mon esprit et pour mon avenir, mais il y a toujours un bémol.

            — Et papa ?

            — Ne te soucis pas de lui, m’assure mon grand-père.

            — Il me faut mon ordinateur. C’est important.

Mon grand-père regarde alors ma mère qui ne semble pas décidée à me le rendre. Elle croise les bras sans accéder à ma demande. Mon grand-père l’affronte et ne se laisse pas faire face à son mutisme.

            — Ariane, rendez-lui son ordinateur. Maintenant ! l’oblige-t-il.

Mais un sourire ironique se dessine sur le visage de ma mère, pas impressionnée, sans daigner satisfaire la requête de mon grand-père. Son comportement me déstabilise parce que je trouve qu’elle n’a aucun respect pour mes grands-parents, comme elle le fait avec mon père et moi.

            — Ariane !

            — Il n’est pas dans cette maison, lâche-t-elle avec dédain.

Mon cœur loupe un battement. A ma réaction, mon grand-père se rend compte de ma colère tandis que ma grand-mère me serre la main afin de me signifier de garder mon calme, mais c’est compliqué face à l’aveu de ma mère. Je ne maîtrise pas cette colère qui me submerge. Il pose son bras sur moi pour m’empêcher de m’énerver davantage, mais je perds patience, à bout de ce que je peux supporter parce que les rancoeurs se sont accumulées à cause d’elle.

            — Qu’est-ce que vous avez fait avec ? lui demande-t-il.

            — Je l’ai confié à un spécialiste afin d’en connaître le contenu.

            — Tu n’as pas le droit de faire ça !

            — Je fais ce que je veux.

            — Qui est-ce ?

            — Une connaissance.

            — Dis plutôt que tu l’as donné au sénateur Richards. Tu me donnes en pâture à Cassandra et tout mon travail à son père !

Elle sourit jusqu’aux oreilles, satisfaite de me piéger et de m’atteindre à nouveau ce qui me confirme l’idée qu’elle est décidée à me pourrir la vie.

            — Quel travail ? Je suis en droit de savoir ce que tu trafiques avec ton ordinateur et ce n’est certainement pas légal ce que tu fais. Alors, je prends des dispositions.

            — Ce que tu ne sais pas et ce que le spécialiste ne saura pas faire, c’est craquer mon ordinateur. Il tombera sur un os. J’ai conçu un programme afin que seul moi puisse l’ouvrir. Récupère-moi mon ordinateur maintenant où je te promets que ta maison deviendra une ruine comme ma chambre avant ce soir !

            — Je t’interdis de me menacer.

            — Dépêche-toi parce que je te promets que je vais mettre ma menace à exécution !

Elle envoie un message avec son portable en voyant que je prends un vase dans les mains, déterminé à le détruire et agir de la même façon qu’elle et comme Cassandra l’a fait avec moi à Hawaï. J’adopte le même comportement qu’elle afin d’obtenir gain de cause. Et comme elle ne recule devant rien, elle sait que je vais agir de la même façon. Ni mon grand-père ni ma grand-mère ne m’en empêche.

            — Pose ça ! me dit ma mère vainement.

            — Mon ordinateur d’abord ! hurlé-je pour me faire entendre.

Je sais qu’elle y tient, mais je n’ai pas l’intention d’obéir. Max entre du lycée à son tour. Voyant la menace et l’objet en ma possession, il se poste devant moi.

            — Je ne sais pas ce qu’elle a fait, mais pose le vase. Tu sais qu’elle y tient.

            — Quand j’aurai mon ordinateur.

            — Ne le balance pas, me demande Max.

J’attends sans quitter du regard ma mère. Elle regarde son vase, puis moi. Ma menace est toujours d’actualité. Le soutien de mes grands-parents me regonfle le moral. Max patiente et me surveille pour que je ne brise pas l’objet convoité par ma mère. Quelqu’un sonne à la porte de la maison vingt minutes plus tard. Elle le laisse entrer dans le salon.

            — A qui appartient cet ordinateur ?

Ma mère me désigne d’un signe de tête. L’homme, que je n’ai jamais vu, m’observe.

            — Tu es intelligent. Ton programme a ruiné un ordinateur, les antivirus et pare-feu ne sont pas parvenus à le craquer. Qu’est-ce que tu as conçu comme programme pour le protéger ?

            — Ça ne regarde que moi.

            — Le sénateur Richards aimerait te connaître davantage pour …

            — Non, merci. C’est mon travail et personne n’y mettra les mains.

Je suis plutôt satisfait du compliment devant ma mère qui ne bronche pas, me jugeant bête et idiot, mais qui attend toujours de récupérer son précieux vase.

            — J’ai appelé ton prof référent à la demande du sénateur, mais lui aussi a refusé de répondre à nos questions. On aimerait te connaître davantage pour …

            — J’ai dit non, merci. Tout ce qui touche ma mère, le sénateur Richards et Cassandra ne sont que des parasites pour moi. C’est suffisamment clair pour vous ?

Il abandonne, comprenant qu’il n’obtiendra rien de moi. Après son départ, je m’avoue que je suis plutôt satisfait des éloges. J’ai toujours le vase dans les mains. En m’approchant de ma mère et la défiant du regard, je le colle contre elle brutalement, mais elle demeure immobile, comme anesthésiée.

            — Si tu ne le reprends pas, je le laisse tomber.

            — Quand ton père saura, me prévient-elle pour me faire peur et m’affrontant du regard.

            — Ne vous en faites pas pour ça, lui répond mon grand-père. Il n’osera pas venir faire un scandale chez nous. Je parlerai à mon fils de votre comportement envers Dylan. Et pendant que vous y êtes, n’oubliez pas de ranger sa chambre. Vous devriez être honteuse.

            — Il a jeté l’ordinateur qu’il a eu pour Noël !

            — Ça ne change pas grand-chose puisque vous avez osé retourner sa chambre. Il a de la chance que celui-ci ait survécue à votre grand ménage.

Mes grands-parents lui tiennent tête et la mettent face à ses responsabilités. Je suis heureux de retourner vivre chez eux, mais Max va se retrouver seul avec elle.

            — On se verra au lycée et je viendrai chez grand-père et grand-mère. Tout comme toi, j’ai vu la différence de traitement entre toi et moi. Ne t’en fais pas. Tu seras heureux avec eux.

            — Tu viens quand tu veux pour voir Dylan, lui dit mon grand-père. Si tu veux dormir chez nous, n’hésite pas.

            — Max ! crie ma mère de désespoir.

            — Non, maman. Tu as tort. Je ne te soutiens pas et je n’ai jamais compris ton comportement envers lui. Et tu le sais.

Mon grand-père range mes affaires dans la voiture. Sans me retourner, je pars vivre chez mes grands-parents. Je retrouve enfin la liberté de mes mouvements et un avenir plus radieux. J’entre dans ma chambre chez mes grands-parents. Un pur bonheur et un vrai contraste sur celle que j’ai laissée chez mes parents. Elle est rangée, propre, ma grand-mère respecte mon environnement. Je sais qu’en entrant le soir, elle ne sera pas fouillée pour m’humilier. Sans que je m’y attende, le stress qui m’envahissait fait place au soulagement. J’essaie de retenir mon émotion, de cacher mes tremblements. Ma grand-mère s’assoit près de moi, émue aux larmes. Elle me prend dans ses bras lorsque le téléphone sonne. En la regardant, j’ai un mauvais pressentiment tandis que mon grand-père décroche et sourit.

            — Pierre.

Il écoute mon père avant de répondre, confiant et sûr de ses décisions, mais je stresse malgré qu’il me défende parce que j’ai peur de retourner dans la maison du malheur même s’il m’a assuré que je n’y retournerai pas.

            — Ariane a de nouveau malmené Dylan. Il restera avec nous le temps qu’il voudra. Nous avons récupéré son ordinateur afin qu’il puisse travailler et ses vêtements.

Mon grand-père ne laisse rien paraître, mais je connais le sujet qu’il aborde avec mon père. Le connaissant, il est furieux, mais je comprends aussi cette colère.

            — Je lui en parlerai, répond-il après un long silence. Pour ce soir, laisse-le tranquille.

Dès qu’il met fin à la conversation, il s’assoit face à moi en me fixant et patiente parce qu’il a compris que je savais.

            — Ça concerne l’ordinateur que j’ai jeté contre le mur et je regrette. J’étais en colère pour les mensonges, les manipulations, qu’il ne m’écoute pas, la bagarre. Il ne croit pas en moi !

            — Ta grand-mère et moi l’avons constaté et nous savons ce que tu prépares. Nous avons confiance en toi et tu as le soutien de tes profs. Patiente. Les commentaires de cet homme sur tes programmes devraient faire réagir tes parents.

Mon grand-père a été attentif pendant cette conversation avec l’homme que ma mère a appelé. S’ils réagissent, alors j’espère que mes parents en feront autant. Il me montre une lettre qu’il a reçue en copie. En la lisant, c’est une convocation pour la réunion pour la fac l’année prochaine.

            — Tiens ton objectif. Tes parents l’ont reçue.

            — Maman n’ira pas.

            — Nous le savons. Pas ton père. Laisse faire les choses.

            — Comment tu l’as eue ?

            — Max a fait une copie. Ton frère te soutient, mais il ne sait pas ce que tu as choisi comme fac. Nous avons gardé le secret. Ça l’a fait rire. Il croit en toi.

Je sèche mes larmes avec la manche de ma veste. Je me sens mieux physiquement et psychologiquement. Mes grands-parents me rappellent les règles de la maison, mais je ne les enfreindrai pas. Soulagé, je les regarde, reconnaissant pour leur geste et leur soutien indéfectible. Je leur souhaite une bonne nuit avant de regagner ma chambre propre, rangée contrairement à ce que j’ai pu voir chez mes parents. L’erreur de ma mère lui a desservi. Ma grand-mère est arrivée au bon moment et elle n’a pas hésité à m’aider et agir contre la mégère.

13 Liberté

La liberté apaise le souffle de la vie.

Ce matin, je me sens bien après une bonne nuit de sommeil. Ma mère n’entrera pas en furie dans ma chambre. Je retrouve ma grand-mère qui prépare le petit-déjeuner dans la cuisine. Reconnaissant et le cœur léger, je la serre dans mes bras tandis que mon grand-père en rit. Elle me donne mon petit-déjeuner avant que je parte en cours. En arrivant au lycée, je retrouve Jimmy et mes amis. Ma vie est redevenue normale, une vie d’ado, mais ça me plaît : aucun stress, pas de crise, pas de haine, pas d’emmerdeuses. Pendant mes réflexions, je croise Max dans les couloirs.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Maman a prévenu papa. Il était furieux.

            — Il a appelé chez grand-père et grand-mère.

            — Je vois que tu vas mieux alors, ça me va. Maman est toujours sympa avec moi. Je ne comprends pas.

            — Laisse tomber. On se verra au lycée tous les jours et tu viendras chez grand-père et grand-mère.

Pendant que je parle avec mon petit frère, Cassandra passe à côté de nous et file, me dévisageant.

            — Elle est venue à la maison hier pour te voir. Maman lui a parlé en privé, m’avoue-t-il. Tu seras plus heureux avec eux, m’affirme Max.

Qu’est-ce qu’elles cachent toutes les deux ? Je m’attends encore à de futurs problèmes, mais lesquels ? Finalement, je ne serai jamais serein parce qu’en permanence sur mes gardes. Est-ce qu’aller à l’université de Boston me permettra de vivre sereinement ? La réponse est oui, mais mes parents accepteront-ils mes choix ? Je ne l’ai pas, même si j’ose espérer qu’ils me laisseront partir, mais des doutes m’assaillent. Méfiant sur la conversation privée entre Cassandra et ma mère, je pars en cours pour la matinée, puis à la pause du midi, je retrouve mon prof en salle informatique. Quand j’ai besoin d’aide, nous travaillons ensemble. Parfois et paradoxalement, je lui explique les programmes et les projets sur lesquels je travaille et que je développe, mes idées sur le long terme.

            — Tu sais qu’il y a la réunion ce soir.

Dans mon esprit, je sais déjà que ma mère ne viendra pas. Mon père est en mission et il l’a obligée à faire le déplacement ce qu’elle ne fera pas. L’après-midi, les cours reprennent. Pendant les intercours, Cassandra me croise intentionnellement en me dévisageant. Je me méfie de plus en plus de ses manigances. Depuis les vacances à Hawaï, je la revois régulièrement pour me narguer. Le soir, en fin de cours, les élèves de dernière année attendent leurs parents pour aller en réunion sauf moi. Comme je m’y attendais, ma mère ne s’est pas déplacée, mais ça ne me surprend pas par contre, le sénateur Richards me fait face.

            — Où sont tes parents ? me nargue-t-il comme s’il savait que personne n’allait venir.

Il me laisse à penser qu’il profite de la négligence volontaire de ma mère pour en profiter. Je ne réponds rien à cet homme qui me déplaît, qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas alors qu’il devrait se préoccuper de sa fille pour la recadrer. Il sait certaines choses lorsqu’elle cherche des informations auprès de la mégère. Les petites visites de Cassandra ne sont pas anodines. Max avait raison.

            — As-tu des nouvelles de cette Hawaïenne ?

            — Elle s’appelle Edéna.

            — Dis plutôt s’appelait. Je sais que tu n’as pas de nouvelles d’elle.

            — Mêlez-vous de vos affaires et de votre fille !

            — Tu vis à nouveau chez tes grands-parents, poursuit-il sans prendre en considération mes remarques. Tu ne devrais pas refuser l’aide que je peux t’apporter.

Voilà qu’il s’y met à son tour, mais le sénateur ne m’impressionne pas. Je n’ai pas l’intention de me laisser dicter ma conduite ni mon avenir. Lors de mes réflexions, une main se pose sur mon épaule. Ma grand-mère me sourit, puis reporte son attention sur le père de Cassandra.

            — Quoique vous puissiez manigancer avec votre fille et Ariane, vous ne l’obtiendrez pas. Je serai toujours présente pour Dylan. Ne l’oubliez pas.

Le sénateur rit ironiquement face à ma grand-mère qui ne l’impressionne pas, mais elle ne se laisse pas atteindre par son comportement odieux. Et sa fille est tout autant odieuse. Il s’en retourne pour aller à la réunion sans se préoccuper des propos de ma grand-mère. Je suis sidéré par sa réaction de politicien se croyant supérieur.

            — Ton grand-père et moi savions qu’Ariane ne se déplacerait pas. J’espère que ça ne te dérange pas que je sois présente.

            — Au contraire, je suis heureux que ce soit toi. Qu’est-ce que je deviendrais si vous n’étiez pas présents, grand-père et toi ?

            — Tu te battrais contre ta mère pour te faire respecter comme tu le fais actuellement et pas manipuler. Allons à cette réunion avec ton professeur référent.

Je souris de soulagement face à ma grand-mère qui s’interpose contre ma mère, Cassandra et son père pour m’aider. Elle apaise le poids sur mon cœur et mes épaules. En entrant dans la salle, le professeur accueille ma grand-mère en lui serrant la main. Elle lui explique sa présence pour rendre compte à mon père. Ça signifie qu’elle n’a pas confiance en ma mère.

            — Sa mère ?

            — Ariane ne s’est jamais préoccupée de lui malheureusement.

Ma grand-mère n’a pas sa langue dans sa poche même devant le prof qui s’étonne. Elle me surprendra toujours par sa franchise et son soutien indéfectible.

            — Dylan a le soutien de tous les professeurs pour Harvard. Il est en avance et ses résultats scolaires sont excellents. J’ai adressé une note explicative et un dossier complet sur ses projets au directeur. L’université étudie tous les profils.

            — Nous l’avons encouragé à persévérer dans cette voie. Nous espérons qu’il atteigne ses objectifs et qu’il aboutisse à ses projets.

            — Alors, nous sommes d’accord, mais …

            — Je parlerai à mon fils parce que ce sont les parents qui ont le dernier mot.

            — J’attends l’accord de ses parents.

Soucieux, je quitte le lycée avec ma grand-mère. Malgré le soutien de mes grands-parents, les problèmes avec mes parents ne sont pas prêts de se résoudre. Pourtant, je me bats au lycée pour réussir, valider mon diplôme et contre Cassandra tandis que je fais face aux attaques intempestives de ma mère. Même si elle ne s’est pas déplacée, son accord compte et j’en suis loin. J’ose espérer qu’elle ne m’en empêchera pas. Un refus de mes parents anéantirait tous mes projets et bouleverserait mon avenir.

Cinq mois sont passés depuis la réunion au lycée. Je n’ai pas vu ma mère depuis longtemps, mais elle ne me manque pas tandis que mon père est toujours en mission. Mon grand-père s’assoit à côté de moi en regardant l’écran de l’ordinateur. Il semble curieux pourtant, c’est lui qui m’a orienté dans cette voie. Il m’a accompagné au salon des télécommunications pour découvrir mon univers, mais il est surpris.

            — Qu’est-ce que tu fais ?

            — Un projet en tête. Il faut que je sache si c’est faisable.

            — C’est samedi. Tu n’as pas autre chose à faire comme sortir avec Jimmy.

            — Je le vois ce soir.

            — Ta mère n’est pas allée à la réunion parents profs. On n’en a jamais reparlé.

            — Je m’y attendais, mais ce n’est pas grave. Ça ne m’a pas dérangé que ce soit grand-mère.

            — C’est ton avenir.

            — A défaut d’en parler avec mes parents, je le fais avec mes profs et mes grands-parents.

            — Je suis désolé pour toi.

            — Ne le sois pas. C’est à papa et maman que j’en veux. Elle ne voit que Max et papa la défend et la soutient. Vous n’y êtes pour rien grand-mère et toi ainsi que Max.

Le visage de mon grand-père change comme s’il était touché en plein cœur. Sa réaction m’interpelle parce qu’il me donne l’impression que mon père le déçoit.

            — Tu vis chez nous et tu es plus heureux ici.

            — Est-ce que je vous gêne ?

            — Non, et tu le sais.

            — Merci. Je me sens mieux avec vous qu’avec mes parents.

Mes grands-parents s’observent sans rien se dire. Ma grand-mère m’apporte un coca pendant que je bosse mes cours et sur mon projet. J’y passe toute l’après-midi quand elle me stoppe. Jimmy est présent et me serre la main avec un grand sourire aux lèvres, puis j’enfile ma veste pour sortir avec mon meilleur ami et aller à cette fête pour retrouver mes amis. En arrivant, je m’aperçois que Cassandra s’est invitée et qu’elle a déjà un verre à la main. Elle danse et tourne autour du feu de camp en se faisant remarquer et attire tous les regards. Elle m’agace de plus en plus, mais elle s’avance en souriant. Sa tenue est plus que légère entre sa minijupe qui dévoile ses jambes et son mini haut qui laisse apparaître le nombril pour se prendre le centre du monde.

            — Salut, comment tu vas ?

Malgré mon silence, elle me présente un gobelet en plastique en souriant, mais je deviens méfiant du contenu, surtout avec elle.

            — C’est quoi ?

            — Tequila.

            — Non, merci. Je ne bois pas d’alcool.

Elle n’a déjà pas grand-chose dans la tête alors en buvant de l’alcool, elle va brûler le peu de neurones qu’elle possède. Avec Jimmy, on la laisse seule pour rejoindre nos amis tandis que Cassandra semble furieuse d’être ignorée. Ça fait deux ans qu’elle me poursuit, me colle et me saoule à m’empoisonner l’existence. J’espère que mon vœu s’exaucera. Ce serait la liberté comparée aux choix de ma mère.

            — Quelqu’un en vue ? me demande Jimmy.

            — Non, pas de chieuse derrière moi. Je suis bien seul. Avec ma mère et Cassandra, ça me suffit.

Au loin, Max arrive à la fête. Il s’amuse avec ses copains et sa copine depuis peu de temps, Karine, blonde aux yeux bleus, cheveux mi-longs. Elle a un regard doux envers lui. Elle est sympa et il semble amoureux d’elle. Elle me salue rapidement, souriante et radieuse au bras de mon petit frère. Ils ont seize ans tous les deux et mon frère s’est entiché de sa copine.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Tu ne vis plus à la maison et mon frère me manque.

            — Tu me manques aussi, mais pas maman.

            — Elle n’est pas allée à la réunion pour la fin de ton cursus au lycée, comme si elle ignorait. Les parents ont parlé de toi au téléphone et se sont disputés parce qu’elle n’y est pas allée. Papa se demande ce que tu vas faire l’année prochaine.

            — S’il voulait le savoir, maman aurait pu venir à cette réunion, mais c’est grand-mère qui l’a fait.

Mon père réagirait-il enfin ? Est-ce qu’il commencerait à comprendre et à ouvrir les yeux concernant ma mère et ses manigances, sur le rôle qu’elle a tenu envers moi ? Pourtant, il a déjà avoué lui-même qu’il la soutenait et qu’il avait confiance en elle. Ça me fait plaisir qu’il sache qu’elle n’est pas venue parce qu’il demeure dans l’ignorance pour la fac, mais je me demande s’il va encore la soutenir ou accepter de m’envoyer à Boston. L’heure de vérité va bientôt sonner, je l’espère. Je jubilerai lorsqu’il aura enfin compris concernant la mégère.

            — Tu as choisi ta fac ?

            — Oui. Harvard.

            — Boston ! s’exclame-t-il. C’est à l’autre bout du pays.

            — Vive la vie et la liberté.

            — Tu veux faire quoi ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies, mais ne dis rien aux parents. Laisse-les dans l’ignorance.

            — Qui sait ?

            — Grand-père et grand-mère. Ils m’ont encouragé à le faire et mes profs aussi.

            — Papa ira te voir chez grand-père et grand-mère. Il rentre bientôt.

Et je l’attends de pied ferme. Le lien avec mes parents s’est fracturé. De fil en aiguille, j’ai fini par quitter leur domicile pour vivre chez mes grands-parents. Je leur en veux. Un père régulièrement absent, une mère qui montre qu’elle ne m’aime pas et ne vient pas à une réunion pour l’avenir de son fils et voilà le résultat, mais je m’en porte bien. Ce qui m’inquiète ce serait le refus de ma mère, mais je ne me laisserai pas dicter ma conduite ni mon avenir.

            — Cassandra ? me demande Karine pour se moquer.

            — Certainement pas.

            — Tu as raison. Je ne l’aime pas, m’avoue-t-elle.

Soudain, elle s’approche de nous en balançant des hanches, comme si elle se sentait irrésistible. Elle me donne l’impression d’avoir un sixième sens d’emmerdeuse et que ses oreilles ont sifflé quand on a parlé d’elle.

            — Il faut que je te parle, attaque-t-elle.

            — Qu’est-ce que tu veux ?

            — Toi.

La question fatale que je n’aurais pas dû poser, mais ça me permettra d’être franc avec elle et de lui faire comprendre mon ressentiment envers elle. Je la regarde des pieds à la tête avec dégoût et horreur sur sa personnalité et sa tenue légère.

            — Non, tu ne m’intéresses pas. Je ne t’aime pas en fait. Quand vas-tu le comprendre ?

Karine et Jimmy ont envie de rire, Max est surpris par mes propos, mais Cassandra ne semble pas accepter mes refus et surmonte mon rejet évident.

            — On ne me dit jamais non.

            — Moi, oui. Pourquoi tu crois que je vis chez mes grands-parents ? Je ne te vois pas débarquer chez eux. C’est la seule chose que tu as respectée depuis ton incursion chez eux.

L’ignorer ne lui a pas suffi. Il va falloir que je sois plus inventif pour qu’elle disparaisse de ma vue parce que rien ne l’arrête.

            — Ta mère m’a dit que tu serais à cette soirée, me dit-elle comme si rien ne la touchait.

            — Et alors ? Tu pensais poser ta question fatidique.

            — Tu n’as pas de copine et Edéna n’est pas là. Tu es célibataire.

Elle regarde autour d’elle avant de reporter son attention sur moi avec un sourire. Pourquoi elle me parle d’Edéna ? Je n’ai jamais voulu d’elle que ce soit avant Hawaï, pendant ou après et même aujourd’hui. En encore moins dans l’avenir. Je la regarde de haut en bas avec dégoût si bien qu’elle s’aperçoit de ma réaction.

            — Tu ne m’intéresses pas. Passe ton chemin. Dégage de la fête ! Tu n’étais pas invitée.

Son sourire s’efface rapidement face à mon rejet. Plutôt rester puceau que de m’afficher avec elle. Je ne la supporte pas. Cassandra se retire enfin de la fête sous les regards moqueurs de mes amis. Avec Max, on s’éloigne un peu pour parler de frère à frère. Les soirées avec lui me manquent, sa joie et sa gentillesse. En marchant sur la plage, je le vois rire.

            — Tu es plutôt direct avec elle, me dit-il.

            — Comme ça, elle a compris. Je ne l’aime pas. Ça fait deux ans qu’elle me colle.

            — Tu la reverras en cours.

            — Plus pour longtemps.

Nous passons un moment à parler de nos parents. Max me prouve qu’il m’aime et me défend contre les décisions de ma mère, qu’il ne comprend pas cet acharnement. Il ne la soutient pas et l’a bien fait comprendre. J’avoue qu’il est super parce qu’il aurait pu se comporter comme le frère haineux et hautain envers moi à cause de la mégère, mais il n’est pas comme ça. Je quitte ensuite la fête pour rentrer chez mes grands-parents. La maison est calme lorsque mon grand-père apparaît dans la cuisine.

            — Tu es rentré.

            — Oui. Tu vas bien ?

            — Tu vis ici alors je m’inquiétais un peu.

            — Je ne veux pas que tu t’inquiètes pour moi.

            — Facile à dire, me dit-il en riant. Bonne nuit.

Je monte dans ma chambre, mon univers et mes projets en tête. J’ai passé ma dernière année de lycée chez mes grands-parents, mais je suis heureux avec eux plus qu’avec mes parents. Pourquoi ma mère agit de cette façon avec moi ? Qu’est-ce que je lui ai fait ? Et mon père ? Pourquoi il la soutient ?

14 Désillusion

La désillusion n’abolit pas l’accomplissement d’un rêve.

Ma vie chez mes grands-parents est stable, tranquille, mais j’attends toujours la lettre de Harvard. Je bosse mes cours, mes projets et mes idées, j’aide mon grand-père dans le bricolage et les rénovations de la maison. J’apprends beaucoup avec lui. Pendant que je l’assiste dans la pose du carrelage sur la terrasse, ma grand-mère accourt dans le jardin avec une enveloppe à la main qu’elle remue dans tous les sens. Mon grand-père m’observe et comme moi, il a compris. Elle me la tend, encore essoufflée, mais impatiente.

            — Ouvre-la ! me dit-elle.

Fébrilement, j’obtempère pour la lire.

(Monsieur Lane,

Votre parcours et vos résultats scolaires sont remarquables. Votre profil a attiré notre attention. Aussi, nous avons l’honneur de vous compter parmi nos futurs étudiants à la rentrée prochaine à Harvard. Pour ce faire, vous devez impérativement valider votre diplôme en dernière année de lycée.

Cordialement

Le directeur)

Etonné, je me reporte sur mes grands-parents.

            — J’ai réussi !

Ma grand-mère me prend dans ses bras, heureuse et émue aux larmes. Mon grand-père pleure lui aussi. C’est la première fois que je le vois réagir de cette façon. Sur un petit nuage, je vais prouver à mes parents qu’ils se sont trompés sur moi. En retournant au lycée, mon référent se promenait dans les couloirs parmi les élèves.

            — Je peux vous parler en privé ?

            — Suis-moi.

Il m’emmène dans les couloirs de la direction. Une salle libre ouverte, il s’installe et attend. Je lui montre la lettre qu’il lit. A mesure qu’il avance dans sa lecture, son visage s’illumine.

            — Félicitations. Je suis content pour toi. Tu as réussi. Ta famille ?

            — Seuls mes grands-parents savent. Mon père va bientôt rentrer.

Malgré mon admission à Harvard, rien n’est gagné. Il me faut l’accord de mes parents. Je repars en cours pour la journée, toujours sur mon petit nuage. Ma lettre bien rangée dans mon sac, je ne parle à personne de mes projets. En écoutant les élèves, l’admission en fac l’année prochaine est sur toutes les bouches. Chacun priant et patientant après la lettre du bonheur qui changera leur vie. La mienne est toute tracée. En déambulant dans les couloirs du lycée avec Jimmy, Cassandra se promène et se dirige vers nous, souriant comme une idiote et me dévisageant.

            — Je sais que tu as été accepté à Harvard.

Personne ne savait, mais l’information lâchée surprend.

            — Comment tu sais ?

            — Ta mère a reçu le courrier. Elle m’a assuré que tu n’irais pas.

            — Et pourquoi ?

Max s’approche, le visage défait tandis que Cassandra hausse les épaules en se moquant de moi. Mon rêve et mon avenir s’assombrissent à cause de la mégère et de cette chieuse.

            — Ça vient de toi.

Elle hausse à nouveau les épaules sans remord ni regrets, ressortant gagnante sur ses choix et ses projets au détriment de ce que je veux plus tard.

            — Je t’avais dit que je me vengerai de ta relation avec Edéna à Hawaï et de tes rejets. Il est hors de question que tu partes. Je fais ce que je veux. Tu devrais le comprendre.

Je hais cette fille pour oser intervenir dans ma vie et la régenter comme elle le veut. Mon avenir ne m’appartient pas. Furieux face à ce constat, ma réaction fait peur à Jimmy Max tandis que Sean me bouscule pour protéger sa soeur.

            — Ne fais pas ça ! me retient Jimmy en s’interposant entre nous, aidé de Max.

Sans l’accord de ma mère, je ne peux pas aller à Harvard. Mon père l’écoutera au détriment de mes souhaits et mes envies pour mon avenir. Sean me dévisage, mais je ne baisse pas les yeux lorsque mon prof référent m’appelle, inquiet.

            — Suis-moi, me demande-t-il en surveillant Sean et Cassandra.

Inquiet à mon tour, j’obtempère en silence. Ma joie a été écourtée tandis que la déception m’anéantit. En entrant dans le bureau du directeur, je m’assois en les observant.

            — Dylan, me dit le directeur. Ta mère a appelé. Elle refuse que tu partes à Harvard qui n’est pas dans ses perspectives. Elle dit qu’elle a d’autres projets pour toi.

            — Elle n’a pas le droit de faire ça !

            — Elle a déjà appelé le directeur de l’université pour lui confirmer sa décision, mais …

Je n’écoute plus, je n’entends plus. Sans écouter les propos du directeur, je sors du bureau en colère. C’est une désillusion et un crève-coeur. Je cours comme un malade dans les couloirs pour sortir du lycée dans l’objectif de parler à ma mère. J’espère qu’elle m’écoutera et qu’elle changera d’avis, qu’elle me laissera partir. En traversant la rue, je manque de me faire renverser par une voiture. Je continue ma course jusqu’à la maison de mes parents. En entrant, je la retrouve dans la cuisine, mais elle sourit dédaigneusement.

            — Je sais pourquoi tu es là.

            — Pourquoi tu fais ça ?! Tu ne t’es jamais occupée de moi !

            — Parce que je l’ai décidé. Il y a les études de Max à payer. J’ai d’autres projets pour toi.

            — Et les miennes ?! Et tu crois que je vais t’obéir !

En fait, je suis un fardeau pour elle et je l’ai toujours été. Je m’en rends compte davantage. J’aurais pu disparaître de sa vie, cela ne l’aurait pas dérangée. Au contraire, elle aurait pu creuser un trou profondément pour m’y engouffrer, elle l’aurait fait. En fait, j’ai toujours été une charge pour elle, un poids qu’elle aurait voulu se débarrasser. Je ne connais pas ses motivations pour agir comme ça, mais je comprends mieux pourquoi elle souhaite me caser avec Cassandra et m’obliger à travailler avec son père. Ma mère croise les bras, heureuse de me blesser et de m’humilier à nouveau, de tenir ma vie entre ses mains. Je serre les poings et me retiens de l’étrangler sur place lorsque mon grand-père entre. Il m’oblige à mettre de l’espace entre elle et moi, puis à le regarder. J’y retrouve le même regard lorsque je parlais avec lui l’autre soir concernant la réunion. Ma mère ne change pas de comportement envers moi. Vivre chez mes grands-parents ne l’a pas dérangée, mais elle intervient encore pour me contrôler. Avant que je ne sorte, je dévisage ma mère, haineux.

            — Tu ne peux pas savoir à quel point je te déteste.

            — Sors, Dylan. Va m’attendre à la voiture, me dit mon grand-père.

Je lui obéis pendant qu’il reste avec ma mère pour s’expliquer. Je ne suis pas encore assez éloigné que des éclats de voix s’élèvent. Hésitant, je retourne dans la maison lorsque j’entends ma mère hurler.

            — Il n’ira jamais à Harvard ! N’y comptez même pas !

            — C’est ce que vous croyez. Je me demande ce que Pierre peut bien vous trouver.

Ma mère a déjà fait face à cette réflexion lorsque je lui ai répondu au retour d’Hawaï. Mon père n’avait pas apprécié, mais qu’aurait-il dit à son père. Mon grand-père m’oblige à le suivre. Dans la voiture, il soupire.

            — Tes profs et le directeur du lycée se mobilisent pour que tu ailles à Harvard. Sois patient. Ne perds pas espoir.

            — Pourquoi elle fait ça ?

            — Je n’ai pas la réponse. Je te ramène au lycée.

J’entre dans le lycée, tête basse. Qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir pour mon avenir ? Qu’est-ce qu’elle cherche ? Je reprends mes affaires dans le bureau du directeur.

            — Dylan ?

            — Elle refuse catégoriquement.

            — Retourne en cours.

En entrant dans la classe, je prends ma place à côté de Jimmy, mais j’ai la tête ailleurs. Jusqu’à la fin de la journée, je n’écoute pas les profs, totalement absorbé par le refus de ma mère. Mon admission à Harvard et la décision de ma mère sont sur toutes les lèvres des élèves. Harvard. Comment peut-elle refuser ? Max me stoppe, les élèves nous observent.

            — Je suis désolé pour toi. Ne m’en veux pas.

            — Ce n’est pas de ta faute.

            — Qu’est-ce que tu vas faire ?

            — Je ne sais pas.

Je continue mon chemin, méditant, écoeuré, désabusé, déçu. J’entre dans la maison de mes grands-parents. Ma grand-mère passe sa main sur ma joue, mais elle ne sait comment me parler.

            — J’ai besoin de temps pour digérer. Je vais dans ma chambre.

Pour ce soir, je veux rester seul. M’isoler.

15 Evidence

L’évidence est une lumière qui s’allume.

Je n’ai pas dormi cette nuit, préoccupé par la décision de ma mère et les manipulations de Cassandra. Ce matin, ma grand-mère est plus attentive que d’habitude, mais je n’ai toujours pas digéré. Je pars sans un mot pour le lycée. Malgré cela, je dois poursuivre. J’ignore les regards, Cassandra qui semble satisfaite. Je change de chemin pour ne pas entendre ce qu’elle a à me dire. Toute la journée, je m’isole que ce soit en cours, à la pause du midi lorsque je retrouve mon prof référent, ou avec Jimmy. J’ai besoin d’être seul. Le soir, je retourne chez mes grands-parents. En travaillant sur mon ordinateur, je sens que l’on m’observe. J’aperçois mon père dans le salon. J’en perds le bouchon que je mordillais dans ma bouche. Je ne l’ai pas vu depuis plus de cinq mois.

            — Bonjour, mon fils.

            — Ne m’appelle pas comme ça !      Je ne le suis pas parce que je te déçois et que je ne ferai rien de ma vie !

Aussitôt, mon cœur a bondi dans ma poitrine. Je laisse échapper ma colère en entendant cette confession mensongère pour moi. Mon grand-père me fait un non de la tête. Je dévisage mon père, puis me radoucis un peu.

            — Excuse-moi.

            — Comment tu vas ?

            — Ça va. Tu es rentré quand ?

            — Dans l’après-midi. Je voulais connaître tes décisions pour l’année prochaine.

            — Pourquoi tu poses la question ?

Je l’observe davantage pour tenter de comprendre parce qu’il semble se préoccuper de moi depuis longtemps, puis je m’aperçois d’une chose qui me saute aux yeux. Il n’a pas pris le temps de se changer en rentrant. Il est venu directement me voir en tenue militaire. Mais malgré sa présence et son premier pas, ma colère contre mes parents ne s’éteint pas, comme l’explosion d’un volcan en éruption, mais il reste calme contrairement à ce que j’ai déjà pu voir le concernant. Son regard a changé également, il a un regard plus doux envers moi.

            — Tu as déjà validé ton diplôme par le contrôle continu et tu es major de ta promo. Je viendrai pour ton discours.

            — Je ne prononcerai pas de discours. J’ai renoncé.

Pourquoi prononcer un discours puisque ma mère refuse que j’aille à Harvard ? Mon père semble déçu de ma décision, mais combien de fois l’a-t-il fait avec les siennes ?

            — C’est dommage.

            — Il ne faut pas regretter. Elle n’est pas venue à la réunion pour mon avenir et toi, tu étais parti en mission.

            — Ne m’en veux pas. C’est mon métier.

            — J’ai fui maman, Cassandra et son père ! Tu n’as jamais écouté ! J’en ai eu assez. Je suis venu vivre chez grand-père et grand-mère. On s’est battus tous les deux à cause d’elles ! Maman ne m’aime pas et elle a pris des décisions pour moi avec Cassandra. Je la déteste ! Comment peut-elle décider à ma place ?

            — Je suis désolé et je comprends ta colère contre ta mère et moi, mais je voulais connaître tes décisions pour la fac. Oublie-les toutes les deux, me dit mon père calmement.

            — Ma décision est prise depuis longtemps et je ne changerai pas d’avis. J’ai fait une demande à Harvard et j’ai été accepté, mais maman a appelé le directeur pour refuser. Elle m’a dit qu’il fallait payer les études de Max.

            — Elle n’est pas la seule à prendre les décisions.

            — Tu as déjà dit que tu lui faisais confiance !

J’ai lâché ce que j’ai sur le cœur et vidé mon sac puisqu’il est décidé à m’écouter, ce qu’il ne faisait jamais auparavant. Face à ma colère, il est resté stoïque et prend sur lui. Il comprend désormais ce que je ressens.

            — Plus maintenant. Je sais ce qu’elle a fait avec ton ordinateur, dans ta chambre et pour la fac. Ça va te sembler fou ce que je vais te dire, mais c’est la vérité. Tu as eu raison de le jeter contre le mur. Il était piégé. Ta mère l’avait confié à quelqu’un pour subtiliser tes idées.

Il me surprend. Mon cœur bat rapidement dans ma poitrine, mais je me souviens qu’elle avait confié mon vieil ordinateur au sénateur Richards. Il sort de son sac un ordinateur neuf, le même qu’à Noël. Je n’y comprends rien. De plus en plus surpris, j’écoute mon père qui ne semble pas fier de ses erreurs, mais il surmonte cette gêne qu’il ressent, comme un besoin de dire sa vérité.

            — J’ai eu différents appels pendant ma mission si bien que je suis rentré précipitamment. Tes profs, le directeur du lycée, ton frère et celui qui m’a le plus surpris, celui de Harvard. J’ai appris que tu as créé des projets et des programmes. Tu es en avance sur la première année en fac.

Je suis surpris, mais je ne trouve rien à répliquer à mon père qui me contemple et sourit, ému et fier. Il m’a écouté et laissé ma colère m’échapper et maintenant, c’est moi qui garde le silence, abasourdi par ses propos.

            — Je suis désolé, m’avoue-t-il. Mes absences répétées t’ont nui. Malgré ça, tu m’impressionnes et je sais que tu es très intelligent. Je suis allé voir tes profs. Ils m’ont parlé et affirmé que tu es promis à un brillant avenir. Ton référent a découvert un mouchard dans l’ordinateur que je t’ai offert à Noël. En confisquant ton vieil ordinateur, ta mère en a profité pour le confier à quelqu’un qui n’a pas réussi à l’ouvrir. Un de tes programmes l’a protégé. Protège celui-ci. Ta mère ne l’a pas eu entre ses mains.

            — Comment tu as fait pour le remplacer ?

            — J’ai honteusement menti en disant que tu avais été agressé et qu’ils l’ont cassé volontairement. La garantie a fonctionné. C’est le même en plus puissant.

J’ai envie de rire face à mon père qui a osé mentir délibérément, mais il garde son sérieux.

            — Ton métier ?

            — Concepteur développeur de nouvelles technologies. Mes profs m’ont encouragé à poursuivre dans cette voie ainsi que grand-père et grand-mère.

            — Tu as un logement ?

            — Une chambre en colocation.

            — Alors je te soutiendrai.

            — Maman ?

            — Ne te préoccupe pas d’elle. Elle ne pourra pas t’empêcher de partir à Boston. Tu seras majeur dans quelques mois. Elle ne peut rien contre. Ta première année et ta chambre universitaire sont acquittées. Tu pourras te concentrer sur tes études.

Ses propos me font l’effet d’un baume au cœur qu’on passe avec douceur afin de guérir les blessures, les tensions, les désaccords et surtout la violence qu’il y a eu entre nous deux.

            — Comment ça ?

            — Mes absences répétées. J’ai enchaîné les missions et les déplacements pour payer tes études et celles de Max. Tes résultats et tes projets t’ont permis d’obtenir une bourse d’étude à la fac.

Il me surprend. Je ne m’attendais pas à ce genre de discours. C’est comme si l’évidence venait de frapper mon père et que la lumière s’est allumée dans son cerveau. Je regrette instantanément toutes les horreurs que j’ai pues lui lancer à la figure.

            — Je m’excuse. Je ne pensais pas à ça.

            — Tu es notre fils. Ta mère ne t’imposera pas Cassandra. J’ai eu une discussion avec elle.

            — Pourquoi elle fait ça ?

            — Je ne sais pas. Je me suis assuré qu’elle cesse ses manigances. Tu feras ce que tu veux pour ton avenir. Le sénateur Richards a des vues sur toi, mais je l’en empêcherai. Ton départ à Boston te permettra de prendre tes distances et de vivre ta vie d’ado responsable.

Il insiste sur le mot responsable, mais j’en ris, soulagé qu’il me fasse confiance, qu’il m’ait écouté et enfin compris.

            — Merci.

            — Je sais aussi que tu ne rentreras pas à la maison et je ne t’y obligerai pas. Tu es mieux ici qu’avec ta mère. Tes grands-parents souhaitent que tu restes.

Soudainement, il est devenu conciliant, mais ne pas avoir ma mère dans mon champ de vision me convient. Le baume apaise vraiment mes doutes et mes questions. Mon père le passe à grosse dose pour me confirmer qu’il me soutient et qu’il reconnaît ses erreurs ce qui apaise ma colère et ma haine.

            — Si tu veux, on pourra se prévoir une sortie avec Max. Vous me manquez et j’aimerais passer du temps avec vous avant de partir à Boston.

            — On fera comme tu veux. Je voudrais t’y accompagner le mois prochain. Je ne veux pas laisser mon fils partir seul.

J’accepte avec plaisir la proposition de mon père. Il me donne l’impression de vouloir rattraper tout ce qu’il a raté avec moi et de réparer toutes ses rancunes, toutes les violences entre nous. Il sourit subrepticement face à mon accord comme soulagé qu’on ait pu enfin échanger sans nous battre, sans la présence de ma mère et Cassandra. La maison de mes grands-parents porte bien son nom : c’est la maison de l’espoir.

            — Par contre, je tiens à ce que tu fasses le discours et le directeur est d’accord avec moi. Je t’ai soutenu, donc je souhaite écouter mon fils. Je serai présent avec tes grands-parents pour la remise des diplômes, m’assure-t-il.

            — Quand tu repars en mission ?

            — Après ton emménagement à Boston.

            — Pourquoi tu as fait ça ?

            — J’ai fait des erreurs, mais tu es mon fils et je t’aime.

Cette confession me touche en plein cœur. La pression se relâche infiniment en moi. L’aveu de mon père me fait pleurer. C’est la première fois qu’il avoue qu’il m’aime sans sous-entendu ni aucun piège comme à Noël. Le baume au cœur a plus que l’effet escompté et apaise mes souffrances.

            — Je suis désolé, Dylan. J’aurais préféré que ça se passe autrement.

            — Moi aussi.

            — Mon fils a changé.

            — Je suis resté le même. Rien n’a changé.

Mon père me prend dans ses bras, ce qu’il n’avait pas fait depuis l’âge de mes huit ans à l’hôpital, comme pour s’excuser, mais aussi joindre ses actes à ses propos. Il semble ému, mais aussi honteux sur cette année écoulée. Nos regards se croisent. Je vois dans ses yeux la tristesse, mais aussi de la fierté sur mon parcours. Après m’avoir pris dans ses bras, il repart tandis que ma grand-mère s’assoit à côté de moi, plus sereine grâce à la discussion qu’on a eue.

            — Ne sois pas en colère contre lui. Il a travaillé pour payer tes études ainsi que celles de Max.

            — Je sais, mais j’aurais aimé qu’il me défende face à maman bien avant.

            — Il le sait aussi et il le fait maintenant. Il a ouvert les yeux. Je ne t’obligerai pas à partir. Tu vas laisser un grand vide dans cette maison quand tu seras à Boston, mais nous serons toujours présents pour toi.

Ma grand-mère me serre dans ses bras. Elle m’apprend ce qu’est l’amour maternel même si elle n’est pas ma mère, seulement ma grand-mère, mais je l’aime.

            — Pourquoi vous avez parlé à papa ?

            — Il est notre fils. Ne lui en veux pas. Il est fier de toi et de ton admission à Harvard. Il a eu besoin d’un coup de pouce pour ouvrir les yeux. Tu es le premier de la famille à faire de grandes études. Il se rend compte que ta mère s’est trompée avec toi. Il lui a fait confiance et finalement, tu es venu vivre avec nous.

            — Je suis désolé de vous causer des problèmes.

            — Ne parle pas comme ça. Ça nous a plu de t’avoir avec nous. Tu as égayé notre vie et cette maison.

Ma grand-mère me fait rire.

            — Tu as faim ? J’ai fait des cookies. Max va arriver. Vous allez dévorer toute l’assiette.

Max entre à son tour précipitamment. Il sait que notre père est venu me parler et m’informe qu’il se dispute avec ma mère. Il lui en veut pour son comportement envers moi. Il refuse que Cassandra revienne à la maison pour me harceler et que son père se mêle de ma vie. Il lui a dit qu’il me laissera partir à Boston parce qu’elle ne voulait pas ce qui la rend furieuse. Pendant que Max me confiait l’engueulade de mes parents, ma grand-mère nous apporte son assiette de cookies et deux verres de lait.

            — Et toi, comment tu vas ? lui demande notre grand-mère pour changer de sujet.

            — Je vais bien.

            — J’ai entendu que tu as une petite copine.

Elle met Max dans l’embarras. Il en rougit et je me régale de le voir comme ça.

Dernière semaine de lycée et passage du diplôme. Toute la semaine, les examens s’enchaînent afin d’obtenir le précieux sésame pour intégrer la fac. Avant d’entrer dans la salle d’examen, je croise Cassandra qui me fait un grand sourire ce qui signifie qu’elle ignore encore les dernières décisions. Jimmy lève les yeux au ciel face à son comportement. Ce diplôme n’est qu’une formalité. Avec le contrôle continu, je l’ai validé. Les examens s’enchaînent rapidement toute la semaine et certains en ont déjà plein la tête. Mon père apparaît dans la maison de mes grands-parents pour s’assurer que je vais bien. Il semble malheureux et gêné. Est-ce que j’en suis la cause ? Que s’est-il passé entre mes parents pour qu’il soit pensif ?

            — Tu regrettes tes décisions.

            — Non, pas du tout.

            — C’est maman. Pourquoi tu restes avec elle ?

            — On est mariés.

            — Divorce.

Mon père me regarde comme si je venais de prononcer une insulte. A sa réaction, il ne s’attendait pas à ce que je parle d’un probable divorce.

            — Non ! Tu es fou.

            — Je suis sérieux.

            — Dis donc la grosse tête, vivre chez mes parents te donne confiance.

            — J’ai quasiment vécu ici toute ma dernière année. Grand-père et grand-mère sont heureux. Et toi ?

            — C’est une discussion qu’on a déjà abordée.

            — C’est la réalité papa. Penses-y.

            — Ne crois pas que ce soit si facile. Tu pars à Boston. Si je demande le divorce à ta mère, que devient Max ? Je ne le verrai plus.

            — Tu me laisses à penser que maman est manipulatrice. Elle se servirait de Max pour t’atteindre. On s’est battus tous les deux à cause d’elle parce qu’elle t’a menti. Elle n’est pas digne de confiance.

            — Je sais ce qu’elle a fait. J’ai compris. Pense que je suis comme toi et que j’ai besoin de temps pour digérer.

            — J’espère qu’un jour tu seras heureux.

Il n’a jamais été vraiment heureux avec elle. Il s’est entêté à rester avec elle, il l’a écoutée pensant que j’étais réellement en faute. S’en prendrait-elle à Max s’il demande le divorce ?

La semaine terminée, il faut attendre les résultats quelques jours. Ce sont les vacances. Je les passe chez mes grands-parents en attendant la remise des diplômes. Mon père aide régulièrement dans le jardin de mon grand-père. Max vient avec Karine. Ils sont proches tous les deux et elle est sincère avec lui. Elle est appréciée par notre père qui l’a bien acceptée. Ils entrent tous les deux en dernière année au lycée. Ils vont avoir dix-sept ans. Max est heureux avec Karine. Je l’aime bien, elle est sympa, gentille. Ils font des projets pour l’avenir et ça me fait rire.

            — Ne te moque pas de moi, me surprend Max.

            — Je n’ai rien dit. Je vous écoute. C’est tout.

            — On verra quand tu auras une copine.

Mon père s’installe à l’ombre avec nous en riant. Il nous a écoutés sans intervenir jusqu’à présent.

            — Tu es certain qu’il aura une copine ?

            — Il était avec Edéna.

            — C’est vrai.

Il m’observe avec un œil désapprobateur.

            — Edéna était superbe !

Je réagis à cette façon qu’il a de me regarder, mais mon père arrive à en rire.

            — Tu le faisais exprès pour nous rendre dingues.

            — J’étais avec elle à cause de Cassandra. Au début, c’était un jeu et puis …

            — C’est devenu sérieux.

            — D’où ta question sur le fait d’avoir couché avec elle.

            — La question de ta mère.

            — Pour moi, elle ou toi, c’était la même chose.

            — On serait restés à Hawaï, tu l’aurais fait.

            — Tu voulais protéger ma vertu ?

            — A ta réponse, je sais que tu ne l’as pas encore fait.

            — Papa !

Il en rit et se moque de moi à son tour. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu rire comme ça. Même jamais. Je n’en ai pas le souvenir, mais son fou rire est contagieux. Mes grands-parents nous observent et s’aperçoivent de l’hilarité de mon père.

            — Ça fait longtemps que je n’ai pas vu mon fils rire comme ça.

            — C’est vrai.

            — Tu ne pourras pas le surveiller à Harvard.

            — J’ai utilisé les mots « ado responsable », mais un jour, il fera sa vie avec la personne qu’il aura choisie.

Après avoir passé l’après-midi ensemble, il s’apprête à rentrer. Il m’assure qu’il sera présent pour mon discours que j’ai terminé d’écrire et la remise du diplôme. Il me serre dans ses bras, heureux et fier.

Jour de remise des diplômes. Je passe la tenue obligatoire des diplômés. Mes grands-parents sont fiers d’y assister. Ma grand-mère ajuste le col de ma tenue. Ils m’emmènent ensuite au lycée, dernière étape avant d’entrer à la fac. En arrivant, je vois Jimmy en tenue lui aussi à côté de sa mère. Max et Karine ont voulu assister à la cérémonie et ont accompagné mon père, ému pour la remise des diplômes et qui me serre dans ses bras. Je suis ensuite le flot d’étudiants avant que la cérémonie ne commence. Jimmy m’accompagne. Les professeurs présents nous indiquent nos places, mais la mienne est à côté du directeur du lycée. Mon père et mes grands-parents sont heureux. Le directeur monte sur l’estrade pour son discours. Il parle sans discontinuer pendant dix minutes, puis il passe à la cérémonie en appelant un à un les nouveaux diplômés. Chaque élève reçoit son diplôme, Jimmy et mes amis sourient et brandissent leur diplôme.

            — Le major de la promotion est Dylan Lane.

Le directeur me donne mon diplôme, précieux sésame pour l’entrer à la fac de Boston. Après les applaudissements, je lis mon discours. Pendant quelques minutes, je parle de l’avenir, des espoirs que nous nourrissons, de nos études et que chacun aboutisse à ses rêves. A la fin, les personnes présentes applaudissent. Mon père me serre dans ses bras, ému. Les parents et jeunes diplômés sont invités à poursuivre la fête autour d’un buffet. Les profs et le directeur saluent mes grands-parents et mon père. Les directeurs d’université ont fait le déplacement, mais la surprise vient de la famille de Cassandra.

            — Monsieur Lane.

            — Sénateur Richards.

L’animosité naît entre mon père et celui de Cassandra.

            — Votre fils part à Harvard.

            — Ce que fait mon fils n’est pas de votre ressort. Son avenir lui appartient.

            — Votre femme …

            — Elle a eu tort de s’avancer pour lui. Dylan fera ses propres choix et pas en fonction de votre fille. Je ne l’empêcherai pas de faire ce qu’il veut et il fera sa vie avec la personne qu’il aimera et je sais déjà que ce ne sera pas votre fille. Il lui a déjà fait comprendre et je le soutiens. Qu’elle ne s’impose pas dans la vie de mon fils.

Le sénateur Richards me dévisage. Il n’ose pas dire non à sa fille, mais je ne dois pas me laisser dicter ma conduite. Qu’elle aille au diable avec ma mère. Cassandra est furieuse de ne pas obtenir ce qu’elle veut : ni son diplôme, ni moi. Mon père nous raccompagne pour la soirée. Ma grand-mère a préparé un repas auquel ma mère a refusé de participer, mais son absence ne me dérange pas. Mon père a des difficultés à accepter cette absence remarquée.

            — Je suis désolé pour ta mère.

            — Ce n’est pas de ta faute et c’est mieux comme ça. Nous ne nous sommes jamais entendus. Elle est mieux sans moi et moi sans elle. Ce qui compte maintenant, c’est ton soutien.

Mon père ne me contredit pas, ne me quitte pas de la soirée, essayant de se rassurer, méditant sur ma mère qui n’a jamais tenu son rôle envers moi.

Je passe les vacances chez mes grands-parents, organise des sorties avec mon père et Max avant d’emménager à Boston. Le mois de juillet passe rapidement et le grand départ est pour aujourd’hui. Ce matin, je me rends compte que j’ai dix-sept ans, bientôt dix-huit ans, que je pars à la fac à Boston. Allongé dans mon lit, ma vie a défilé devant mes yeux. Je n’ai rien oublié depuis mes six ans. Désormais, mon avenir est devant moi et tracé. Avec l’aide de ma grand-mère, je prépare mes affaires, mes livres, ce dont j’ai besoin pour l’année. Mon père apparaît, changeant de visage.

            — Papa ?

            — Je me rends compte que mon fils part de l’autre côté du pays. Quand tu reviens ?

            — Je ne suis pas encore parti.

            — Dylan !

            — Noël chez grand-père et grand-mère.

            — Tu vas avoir dix-huit ans et j’ai l’impression de ne pas avoir vu mon fils grandir.

            — Tu es parti en mission des centaines de fois pour payer nos études. Alors, ne regrette rien, mais tu m’accompagnes à Boston. On peut louer une voiture pour faire le voyage, la laisser dans une agence et tu reprendras l’avion pour rentrer.

Comme c’est encore les vacances, il accepte l’idée avec plaisir et trouve une carte pour étudier la route. Nous devrons traverser plusieurs états et faire des arrêts dans les hôtels, mais j’attrape mon ordinateur pour tout organiser. Il accepte les différentes étapes du voyage et les hôtels. Max préfère passer son temps et ses vacances avec Karine. Le jour J, mon père arrive avec la voiture de location. Nous chargeons mes affaires dans la voiture tandis que ma grand-mère pleure sur le pas de sa porte. Je remercie chaleureusement mes grands-parents, les serrant dans mes bras tous les deux pour leur aide et leur bienveillance. Ma grand-mère me fait promettre de l’appeler et de revenir à Noël ce que je promets. Mon grand-père me serre dans ses bras, ému tandis que Max accourt depuis chez Karine. Je remercie mon petit frère pour son soutien et son aide. Il me tombe dans les bras, heureux que je réalise mon rêve. Il fait des projets avec sa copine et étudier à la fac de San Diego pour devenir architectes et travailler ensemble. J’espère que leur projet aboutira.

Mon père démarre la voiture. L’heure du départ a sonné. Nous prenons la route pour traverser le pays de part en part : la Californie, l’Arizona, le Nouveau Mexique, le Texas, l’Oklahoma, le Missouri, l’Illinois, l’Indiana, l’Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey, le Connecticut et le Massachusetts, puis Harvard. Le voyage a duré deux semaines. Nous avons fait étapes dans des hôtels pour nous reposer et dormir. Ces moments de complicité avec mon père me resteront gravés. Nous avons rigolé, partagé des moments de joie. La faculté d’Harvard se dresse devant nous, majestueuse. Des étudiants y ont déjà pris leur quartier, les anciens et les nouveaux. Nous trouvons la chambre rapidement que je partage avec un colocataire. En entrant, je découvre un étudiant qui lit un livre, assis en tailleur sur son lit. Il se lève et me serre la main.

            — Salut, tu t’appelles Dylan Lane.

            — Oui et toi, Ronan Mac Graphe.

            — C’est ça. Je commence ma deuxième année. On suit tous les deux le même cursus. Tu verras, la fac c’est super.

            — D’où tu viens ?

            — Miami et toi de San Diego. J’ai entendu parler de toi parmi les profs. Tu n’as pas encore commencé que tu impressionnes déjà. J’ai hâte de bosser avec toi.

Mon père est étonné. A l’entrée de la chambre, une jeune femme se présente.

            — Gabriella !

Ronan l’enlace et fait les présentations. Ils sont en couple. Avec mon père, nous terminons de décharger mes affaires pour les ramener dans la chambre.

            — Je pense qu’il est l’heure pour moi. J’ai un avion à reprendre.

J’accompagne mon père avant son départ. Nous traversons le parc, puis à la voiture, il me fait face.

            — On y est.

            — On se reverra, papa.

            — Appelle-moi si tu rencontres des problèmes.

Il me serre la main, puis je me retrouve dans ses bras. C’est un moment difficile pour tous les deux. Je ressens l’amour qu’il me porte.

            — Cette année, c’est toi et l’année prochaine, c’est Max.

            — Il restera à San Diego. Fais bon voyage.

Mon père monte dans la voiture et part avec une certaine appréhension, mais tout ira bien.