Paul d’Ivoi
LES VOLEURS DE FOUDRE
1912
PREMIÈRE ÉTAPE :
LE PROTÉGÉ DES PICKPOCKET
CHAPITRE I :
UN INEXPLICABLE COUP DE FOUDRE
Voici ce que je trouve sur mon Journal (M. Brasset a voulu que je tinsse un journal de ma vie) jusqu’à la minute où se produisit l’événement incompréhensible qui a si profondément bouleversé mon existence monotone.
Je me nomme Charles, j’habite au Havre, tout à côté de la caserne des Douanes, un petit appartement de trois pièces, dont une salle à manger-bureau.
- Brasset, professeur de sixième au lycée de la ville, pourvoit, à tous mes besoins. Au physique, il me loge, me nourrit, m’habille ; au moral, il m’a fait obtenir une bourse au lycée et veille à ce que je profite de mes études.
Je ne suis pas son fils, car alors je me nommerais Brasset comme lui, tandis que je m’appelle Charles, Charles tout court. Au surplus, il ne me l’a point caché, il y a deux ans.
J’avais environ quinze printemps à cette époque, et l’ingéniosité de mon esprit me fit remarquer que les hommes portaient deux noms, dont l’un patronymique, comme les téléphones portent, deux numéros, 316.22, par exemple. Or, moi, je ne m’en connaissais qu’un : Charles. J’en fis l’observation à M. Brasset, qui me répondit :
— Tu n’as qu’un nom…
Et comme, probablement, je prenais un air déconfit, il ajouta avec bonté :
— Au moins jusqu’à nouvel ordre.
J’ai supposé qu’il disait cela pour me consoler, car il est très bon pour moi, M. Brasset. Je ne sais pas au juste ce que c’est qu’un père, mais je crois que cela ne peut être meilleur.
Les jours de semaine, nous allions ensemble au collège. Les dimanches, nous faisions de longues excursions aux environs du Havre, à Sainte-Adresse, Bléville, Fontaine-la-Nailet, Rouelles, Graville, Harfleur. Durant les grandes vacances, nous partions en touristes, un sac léger sur le dos, et nous parcourions tout le pays de Caux, d’Étretat à Rouen, couchant dans les auberges, au hasard du chemin, libres, heureux. Et mon compagnon profitait de ces semaines de liberté pour m’apprendre à lire l’arbre, la terre, les eaux, le ciel, pour m’enseigner enfin tout ce que l’on ne trouve dans aucun livre.
Les deux dernières années, nous avions élargi le cercle de nos pérégrinations. Nous avions parcouru l’Allemagne et l’Angleterre, afin de me perfectionner dans les langues de ces deux contrées.
Si bien que, sans fatuité aucune, je puis dire qu’à dix-sept ans j’étais un jeune garçon assez meublé de connaissances. Bachelier, philosophie et mathématiques, c’est-à-dire lettres et sciences, m’exprimant aisément en français, anglais, allemand et italien. Ce dernier idiome, le latin aidant, je l’avais appris avec M. Brasset lui-même, qui le possédait très complètement.
C’est le 23 juillet que, la tête haute, dans toute l’ivresse du succès, je rentrai à la maison, chargé de la nouvelle agréable que j’étais reçu à mon second bachot.
Et, comme un vainqueur de dix-sept ans ne connaît pas d’obstacles, je disais à M. Brasset qui m’avait serré dans ses bras avec effusion :
Maintenant, je veux faire de l’électricité. Cela m’attire et puis je crois que l’avenir est là.
Il m’interrompit pour prononcer doucement :
— Là, là, du calme, jeune triomphateur. Calmons cette effervescence ; tu feras de l’électricité, si tu le veux ; mais, auparavant, il faut jouir des vacances, que diable ! Je te proposerai un petit voyage à Paris.
— À Paris ! M’écriai-je, subissant l’attirance de la grande ville, où je n’avais jamais mis le pied.
Il sourit, cligna les paupières et vaguement narquois :
— À Paris et dans les environs, parfaitement… Je prépare cette excursion depuis des années, vois-tu, et si un hasard malheureux – il appuya sur ce mot – me privait du plaisir d’être ton guide, promets-moi de suivre les indications que tu trouveras dans le tiroir de mon bureau, sur une petite fiche bleue.
Je fus surpris de l’accent avec lequel il m’adressa cette prière.
Je voulus l’interroger. Il ne le permit pas.
— Non, ne demande rien… Promets seulement, et surtout que personne ne soupçonne nos projets… Personne, entends-tu, personne au monde…
Puis, me poussant par les épaules vers la porte :
« Il est six heures, nous ne dînerons qu’à sept. Va faire un petit tour sur le port… Fais provision d’air pur… Tu en as besoin après tes émotions d’examens… Va, mon enfant. Je suis content, bien content de toi.
Et je sortis en riant. Pouvais-je prévoir que mon cher maître et ami exprimait sa dernière joie ?
Au demeurant, M. Brasset avait dit vrai. Depuis fin juin, où j’avais subi les épreuves du baccalauréat philosophie, je vivais dans une atmosphère de cérébralité intensive, et, une fois dans la rue, je compris la sagesse du conseil de mon vieil ami.
Par le cours de la République je gagnai le quai Colbert, contournai le bassin Vauban, le bassin dock et, par côté du vaste bassin Bellot, je parvins sur la jetée Saint-Jean, étroite bande de pierre encaissée entre cette nappe d’eau et la rade.
Là, éventé par la brise de mer, en face du splendide panorama de l’estuaire de la Seine, j’eus une heure de bonheur parfait. Plus de préoccupations. L’avenir immédiat se composait de deux mois de vacances, de deux mois de voyage à Paris, autour de Paris, avec l’ami indulgent et bon sur qui s’étaient concentrées toutes les affections de mon adolescence.
Est-ce que l’on peut dépeindre sa figure maigre, légèrement safranée comme celle des hommes d’étude, sa taille élevée avec ses épaules un peu voûtées, et, surtout, sous ses cheveux grisonnants, les yeux marrons, un tantinet myopes, à l’expression si particulière, faite de bonté, de naïveté et de courage ?
De courage, oui… Cela m’avait frappé dès longtemps. Je ne me souvenais d’avoir couru aucun danger, et cependant je ne pouvais me défendre de l’impression que M. Brasset se considérait comme mon bouclier… Contre qui ? Contre quoi ? Mystère, ou plutôt imagination de jeune homme, car rien n’avait jamais justifié l’hypothèse.
Et puis, autre chose. L’oiselet qui va quitter le nid, doit embrasser d’un dernier regard le petit coin où ses jeunes ailes acquirent la force de le porter… J’étais cet oiselet, et je fus pris tout à coup d’une ardente tendresse pour le logement où j’avais grandi, pour la modeste salle à manger de noyer frisé, pour nos deux chambres identiques de pitchpin, avec les rayons fixés au mur et chargés de livres ; nos bureaux de travail : l’un, le mien, modern-style, tout plat ; l’autre, celui de mon cher protecteur, genre américain, à fermeture glissoire.
Et nos deux fenêtres voisines, avec leurs rideaux de tulle sur quoi se découpaient des chimères brodées, ces deux fenêtres faisant vis-à-vis à la caserne des Douanes, si distrayante du fait des incessantes allées et venues des bons gabelous.
Il me sembla que j’étais appelé là de façon irrésistible. Je me mis à arpenter furieusement la digue et que, distinguant un camarade de collège, fils d’un armateur, qui s’amusait à diriger un canot à la godille, je le hélai et lui proposai de me ramener par eau au quai Colbert.
Là, je pris congé de mon camarade avec une hâte dont il parut étonné, et, tout courant, je me dirigeai vers la maison.
En approchant, j’aperçus nos croisées ouvertes. Je songeai que peut-être M. Brasset était assis auprès de la sienne, – il affectionnait cette place pour lire – et qu’il s’étonnerait de me voir galoper ainsi qu’un poulain échappé.
Je me contraignis donc à une allure plus raisonnable. J’arrivai à la petite porte peinte en vert sombre, avec son marteau de fonte nickelée, figurant une ondine quelconque. Je frappai. On m’ouvrit.
Ne croyez pas qu’il y eût un concierge. Les petites maisons havraises ne jouissent pas de cet agréable fonctionnaire.
Non. La propriétaire, une vieille veuve ridée et toussotante, habitait le rez-de-chaussée et commandait les mouvements de la porte.
Cette fois, comme toujours, je la saluai avec politesse. Comme toujours, elle dit d’une petite voix cassée :
— Ah ! C’est M. Charles.
Et elle rentra chez elle, avec des mouvements de vieille petite souris éclopée. Je montai. J’avais la clef de notre appartement. M. Brasset, retenu parfois après moi au lycée par des répétitions, avait voulu qu’il en fût ainsi, afin que je ne fusse pas exposé à l’attendre dehors.
J’ouvris donc. J’accrochai au porte-manteau de la petite entrée, tendue de papier bleu et blanc, mon panama, un splendide panama à 2 Fr. 50, et je poussai la porte de la chambre de mon bon maître.
Il y était, en effet, mais… son âme n’y était plus !
Brusquement, je me sentis précipité dans l’incompréhensible qui allait devenir le compagnon acharné de ma vie.
Dire ce qui se passa en moi, à celte minute, est impossible. J’eus conscience que tout mon être tourbillonnait sous la poussée de la fatalité, comme la feuille sèche emportée dans les remous de la tempête.
J’étais moi et je n’étais plus moi.
On eût cru qu’un Charles nouveau venait de naître, de se juxtaposer au Charles que j’étais auparavant et que je continuais d’être.
Mais je cherche vainement à expliquer, le mieux est d’énoncer les faits. Les actes, mieux que les paroles, montrent le désarroi de la pensée.
Vous avez compris que M. Brasset était mort. Assis dans son grand fauteuil, auprès de la fenêtre, un livre qu’il lisait probablement avait glissé à terre, la couverture en dessus, et sur cette couverture je lus inconsciemment ce titre :
Oncles hertziennes. Radiations cathodiques. Rayons X.
On nous apprend en physique que, dans certains cas déterminés, un choc très léger peut amener le bris d’une roche dure ou la précipitation d’un liquide saturé.
Ce titre dut produire sur mon cerveau un effet analogue.
Je regardai M. Brasset, dont les yeux, immobiles sous les paupières largement ouvertes, semblaient fixer sur moi un énigmatique regard.
Et la douleur effroyable, qui m’avait d’abord saisi à la pensée que je perdais mon unique ami, disparut, remplacée par une curiosité aiguë autant qu’inexplicable.
J’eus, durant un quart d’heure, une âme inconnue, une âme de solutionneur de problèmes, de découvreur d’inconnu.
Je m’approchai du mort filialement aimé. Je l’examinai, l’œil sec, le cœur battant régulièrement, comme un chirurgien cherchant à se rendre compte des résultats d’une opération.
Sur une circonférence égale à celle d’une pièce de cinquante centimes, les cheveux gris avaient disparu près de la tempe gauche ; on eut cru qu’ils avaient été brûlés. Au centre de l’espace dénudé, un petit trou au milieu d’une tache noire.
Et soudain, à l’entour de la poche du gilet, du mort, je remarquai que l’alpaga était brûlé également.
Je glissai mes doigts dans cette poche, avec un sang-froid que je ne comprendrai jamais. Je sentis la grosse montre d’argent que l’excellent homme consultait naguère avant de me dire :
— Charles, six heures, il faut te lever, mon enfant. Charles, dix heures, assez pioché pour aujourd’hui, va te coucher.
Hélas ! La montre d’argent, elle aussi, était morte, et je n’eus pas de peine à découvrir comment elle avait été tuée.
Un trou étoilait son boîtier. Étrange ! La boîte d’argent était perforée comme la tempe du pauvre professeur !
Une invraisemblable curiosité me tenaille. J’ouvre le boîtier. Je suis stupéfait. Les roues dentées du mouvement sont à demi fondues. On croirait que le feu, un feu développant une température de 11 à 1200 degrés, une température de haut fourneau, s’est allumé dans cette montre.
Je dis dans, car le trou a été foré de l’intérieur à l’extérieur.
Et comme je promène autour de moi un regard effaré, mes yeux rencontrent l’espagnolette de la fenêtre. La poignée de métal est, juste au-dessus de la tête de M. Brasset, et cette poignée que je connais bien a changé de forme… Elle aussi a subi un commencement de fusion, sous l’effet d’un feu dévorant.
Et comme malgré moi, dans un souffle de folie, ou plutôt dans un état étrange où ma personnalité semble m’échapper, faisant place à une autre, inconnue, étrangère, inattendue, je murmure :
— Électricité… Étincelle ! La foudre !
La foudre ! C’est idiot. La journée a été exceptionnellement douce. Une brise fraîche a sans cesse caressé la ville. La tension électrique de l’atmosphère est nulle, rien qui ressemble à l’orage !
Alors ?… Alors, je ne sais pas, moi ! Y a-t-il eu un éclair que personne n’a vu ? Un coup de tonnerre que personne n’a entendu ?
C’est stupide, des suppositions semblables. Et pourtant, il n’y a pas à dire, un éclair, une étincelle électrique si vous préférez, a parcouru la distance séparant l’espagnolette de la montre, et, dans le trajet, a rencontré le crâne de M. Brasset.
Je voyais la trace indiscutable de l’électricité et je ne pouvais m’expliquer quelle source l’avait produite.
Je passai de la joie de l’écolier reçu à ses examens à la détresse de l’adolescent devenu soudainement orphelin. Eussé-je perdu un père véritable, je ne crois pas que je me fusse senti plus seul. Et tout cela s’amalgamait, se heurtait dans ma tête, l’emplissant d’un bourdonnement sourd, y figurant des images rendues confuses par leur rapide superposition.
Et puis mon regard qui s’accroche aux yeux fixes de M. Brasset.
Il me semble positivement que ces yeux s’animent… oh ! s’animent d’une façon étrange, ils s’animent sans mouvement. Derrière la vitre de la cornée transparente, on dirait que quelqu’un me regarde, m’invite à agir.
Bizarre ! Je comprends sans effort le langage muet des yeux immobiles. Et j’obéis aux ordres qui jaillissent de leur convexité pâlie, où les dernières clartés du jour piquent un point brillant.
Je vais au secrétaire-bureau de mon ami. Il est ouvert. La fermeture à cylindre est levée, démasquant la tablette de correspondance, les tiroirs.
Dans lequel se trouve la note bleue, dont M. Brasset me parla avant ma promenade, cette note bleue qui doit m’apprendre où je dois me rendre. À Paris ? Autour de Paris ?
Ah ! je me souviens. Les papiers précieux, M. Brasset les plaçait dans le deuxième tiroir à droite… La clef fait partie du trousseau que mon ami portait toujours sur lui.
Je n’hésite pas. Je reviens vers le cadavre, je fouille les poches.
Je ne tremble pas. Pourtant, j’ai à peine dix-sept ans ; je n’ai jamais vu la mort avant ce jour. Incompréhensible, je vous dis.
Il me semble même me souvenir que je souris à l’être rigide qui me regarde toujours de ses yeux grands ouverts.
— J’obéis, murmurai-je à demi-voix, j’obéis, mon… père.
Pour la première fois, je lui donne ce nom béni, auquel ses bontés pour moi lui assurent tant de droits.
Mais aussitôt, que se produit-il en moi ? Je l’ignore. Je bredouille :
–. Non, non, pas mon père, tu ne veux pas. Je ne le dirai plus.
À qui j’adresse ce discours ? Au lui. invisible qui dirige tous mes mouvements.
Ah ! Voici le trousseau ; l’anneau nickelé avec ses clefs qui tintinnent. Où donc est celle du tiroir ? Voyons ! Voyons ! Elle était bien parmi les autres. M. Brasset ne s’en séparait jamais. Qu’est-elle devenue ?
J’explore toutes les poches du défunt aimé. Pas de clef. Et j’ai le sentiment aigu que le mort ordonne, ordonne avec rage d’ouvrir le tiroir où gît le papier bleu.


