La Dette
—
Soso est un avocat brillant. Un enfant du quartier qui a réussi. Une femme qui l’aime, une gosse de six ans, une maison à Malmousque avec vue sur la mer. Il gagne très bien sa vie.
Son frère Sahid est sorti des Baumettes depuis trois semaines quand on le retrouve dans l’arrière-salle d’un bar de Félix Pyat, dans le 3e. Deux balles dans la tête. Le genre de café où on ne commande pas un expresso.
À l’enterrement, il y a des Corses. Costumes sombres, mines de circonstance. Ils viennent serrer la main de Soso comme on serre un contrat.
Léonard, le parrain, l’invite à monter dans son 4×4. Le chauffeur ne dit pas bonjour. Marc, le bras droit, s’assoit à droite de Soso, derrière Léonard.
Soso connaît Léonard. Il a défendu ses hommes dans une affaire de proxénétisme aggravé en bande organisée. Il les a tous sortis.
Les portes se ferment.
— Sahid nous devait cinq kilos, dit Léonard.
Pas de préambule. Pas de condoléances.
— On sait que tu n’y es pour rien. Mais ton frère est mort. C’est à toi de prendre ses responsabilités. Soit tu retrouves la coke, soit tu la payes.
Soso pense à Luna. Sa rentrée au CP dans quelques jours.
Il accepte.
Léonard lui donne un mois. Il dit qu’il a lui aussi des comptes à rendre. Il dit qu’il est vraiment désolé.
En sortant de la voiture, Soso croise le regard de Marc dans le rétroviseur. Un regard qui traîne une seconde de trop. Soso ne sait pas quoi en faire.
—
Chez lui, il retire sa cravate. Déboutonne sa chemise noire. Se sert un verre de Jack et se fait un joint d’herbe. Assis sur une chaise longue au bord de la piscine. Il est hypnotisé par les lumières violettes qui dansent dans le fond de l’eau.
Maryam le rejoint. Avocate, elle aussi. Grand banditisme.
Il lui raconte son entretien avec Léonard.
— Il faut 200 000 € pour racheter la dette, dit-il.
— On a les voitures. Les économies. On peut réunir 150 000 € si on vide tout. Mais ça nous laisse à nu. Et il faut vendre la maison pour le reste.
Soso tire sur son joint. Il ne répond pas tout de suite.
— On a travaillé dur pour cette maison. Pour Luna. C’est notre sécurité.
— Je sais. Mais si on paye pas, on a plus de sécurité du tout.
Soso le sait. Mais il explique à Maryam qu’Abdel, le meilleur ami de Sahid, est venu le voir avant l’enterrement. Il lui a appris la vérité.
Les Corses ont avancé les cinq kilos. Ils ont aussi organisé le commando pour exécuter Sahid et récupérer la came. Sahid s’en doutait. Il avait des infos sur les Corses, transmises par Marc. Marc veut faire tomber Léonard depuis des années.
Maryam réfléchit.
— On vend la maison. On paye. On recommence à zéro. Pense à Luna.
Soso écrase son joint dans le cendrier.
— Non. Pas question de toucher à la maison.
— Alors quoi ?
Soso se lève.
— Je vais voir Léonard. Je vais négocier.
— Négocier quoi ?
— Je sais pas. Je vais négocier. On est avocats. On arrive toujours à négocier.
Maryam le regarde. Elle ne dit rien. Mais elle sait que Soso ment. Pas sur l’argent. Sur le reste. Il a déjà décidé autre chose. Elle le connaît trop bien.
—
Il prend sa Classe S. Direction Félix Pyat. Le bâtiment du Charbon. Le point de vente. Les murs sont tagués dans toutes les rues, des flèches pointent vers le bloc, accompagnées des produits à vendre et des tarifs.
Il passe les guetteurs du rez-de-chaussée. L’odeur de pisse. Le premier étage est bloqué par une barricade de fortune faite de palettes de bois et de ferraille.
Le jeune derrière la palissade porte un sweat CP Company, avec la capuche équipée de lunettes rabattables permettant de cacher le visage de son porteur. Un bas de survêtement Manchester City. Une sacoche Longchamp. Il est assis sur une marche.
— Tu veux quoi, le sang ?
Les mains dans la sacoche.
— Je veux voir Abdel. Dis-lui que c’est Soso, le frère de Sahid.
Le jeune se redresse. Main sur le cœur.
— Allah yarham.
Il monte les escaliers en courant.
Quelques secondes plus tard, la voix grave d’Abdel :
— Soso ! Monte mon reuf !
Troisième étage. La porte est gardée par Mehdi, un ancien ami de l’école primaire, qui n’était jamais allé au-delà. Du JUL en fond. L’appartement est propre. Trop propre pour le bâtiment.
Abdel baisse le son. Il invite Soso à s’asseoir. Sur la table basse, un Glock, des blocs de shit, un couteau pour les détailler.
— Alors, tu vas faire quoi avec les Corses ?
Soso regarde Abdel dans les yeux.
— Je sais pas. Il me faut des réponses.
Abdel hoche la tête.
— Demande.
Abdel baissa les yeux quelques secondes. Dans le salon, personne ne parlait. Medhi était adossé à la porte, le regard perdu dans le vide.
Soso fixait Abdel.
— Vas-y… raconte-moi toute l’histoire.
Abdel inspira profondément avant de relever la tête.
— Medhi était parti avec les soldats récupérer la marchandise. Les Corses l’avaient planquée quelque part, loin des regards.Il jeta un coup d’œil à Medhi, qui ne bougea pas.
— Moi, pendant ce temps-là, je suis allé voir Léonard. Je lui ai donné une partie de ce qu’on lui devait. Pour le reste… il nous a laissé du temps.
Le silence retomba.
— Sahid, lui… devait rester au café de Némir, on stocker la machin là.
Il attendait que les grossistes passent récupérer la came. C’était censé partir vite.
Soso ne quittait pas Abdel des yeux.
— Tout était censé être calme. Une journée comme les autres.
Abdel serra la mâchoire.
— Mais le lendemain… des types ont débarqué sur des T-Max.
Medhi releva légèrement la tête.
— Ils étaient rapides, continua Abdel. Trop rapides. Personne a vraiment compris ce qui se passait. Ayoub a été touché… mais il a survécu. Les autres ont même pas eu le temps de réagir.
La voix d’Abdel devint plus basse.
— Les gars, ils sont allés directement vers l’arrière-boutique.
Soso sentit son ventre se nouer.
— Sahid… il avait entendu le bruit. Il était dans le petit couloir. Il se dirigeait vers l’entrée pour voir ce qui se passait…
Abdel s’arrêta.
Ses yeux se posèrent sur Soso.
— Et ils se sont retrouvés face à face.
Plus personne ne respirait dans le salon.
Abdel baissa la tête.
— Et là…
Un long silence.
— Soso… tu connais la suite.
Medhi détourna le regard.
— Pourquoi Marc n’est pas venu te prévenir avant le crime ? Pourquoi il n’a rien dit ?
Silence. Abdel regarde Mehdi. Une seconde de trop. Soso ne le voit pas. Mais quelque chose cloche.
— Marc nous avait prévenus. Il avait entendu que les Corses voulaient récupérer leur came. Mais il n’était pas sûr. Il ne savait pas où, ni quand. Il ne savait pas que ça finirait comme ça pour ton frère. Il n’était pas sur cette affaire. Léonard ne le met pas sur tous ses coups.
Abdel parle vite. Trop vite. Comme quelqu’un qui a préparé son histoire. Soso ne relève pas. Pas encore.
— Ou peut-être que c’est Marc lui-même qui a organisé le commando.
Abdel ne répond pas. Pas besoin. Le doute s’est déjà installé.
— Écoute, Soso. Si t’as l’argent, si tu peux payer les Corses, fais-le. Sans preuve, on peut rien faire. Payer, ça te permet de gagner du temps.
— Combien de temps ?
— Un mois. Deux si t’as de la chance. Après, ils reviendront.
Soso acquiesce. Il sort son téléphone.
— Je vais les appeler. Leur dire que je rassemble l’argent. Rendez-vous en fin de semaine.
Abdel le regarde.
— Et tu vas le trouver où, cet argent ?
Soso se lève.
— On a les voitures. Les économies. On peut réunir 150 000 €. Mais je veux pas vendre la maison.
— Alors ?
— Je vais voir Léonard. Je vais négocier.
Abdel hoche la tête. Il ne dit rien.
—
Léonard est en costume, assis sur un fauteuil club noir. Marc est debout derrière lui.
— Soso. Tu as trouvé mon argent ?
— J’ai 150 000 €. Cash. Les voitures, les économies. Tout.
Léonard hausse un sourcil.
— Il manque 50 000 €.
— Je sais. Mais j’ai une proposition pour le reste.
Léonard pose un doigt sur sa joue.
— Je t’écoute.
— Je travaille pour vous. Gratuitement. Pendant deux ans. Toutes vos affaires. Sans facturer. Sans poser de questions.
Léonard reste silencieux. Il regarde Marc. Puis Soso.
— Deux ans ?
— Deux ans. Et la dette est effacée.
Léonard se lève. Il s’approche.
— Tu avais fait un excellent travail avec l’affaire des putes.
— Je sais. C’est pour ça que je propose ça. Je veux régler ça proprement.
Léonard le fixe longtemps. Puis il sourit.
— D’accord. On prend les 150 000 €. Et tu travailles pour nous pendant deux ans. Mais si tu nous trahis, on ne parlera plus d’argent. On parlera de ta fille.
Soso ne cille pas.
— Compris.
Léonard tend la main.
— Bienvenue dans la famille, Soso.
Soso serre la main. Il ne voit pas le regard que Léonard échange avec Marc. Un regard de patron. Un regard qui dit : je te tiens.
—
Quelques mois plus tard.
Soso travaille pour les Corses. Il défend leurs hommes, arrange leurs affaires. La maison est sauve. Luna a fait sa rentrée. Maryam a repris les autres affaires du cabinet à elle seule. C’est dur, mais ils tiennent.
Un jour, une nouvelle affaire arrive. Un bar qui refuse de payer le racket. Les Corses ont tiré sur la vitrine. Soso est chargé de défendre Marc, le suspect numéro 1. Ce con n’a pas bien dissimulé son tatouage corse sur son cou, et on le voit à la caméra. Les flics savent très bien que le racket, c’est un truc de Corses, et le commerçant a tout raconté.
Il reçoit le dossier. L’enquête de police est accompagnée des expertises balistiques. Les douilles retrouvées sur place.
Quelque chose cloche. Le rapport mentionne une correspondance avec une affaire non élucidée. Un meurtre. Un homme abattu dans un café du quartier. Même quartier. Un an plus tôt.
Soso lit le nom de la victime. Sahid.
Il se fige. Il relit. Les douilles correspondent. Même arme. Même calibre.
Il ferme le dossier. Il se lève. Il regarde par la fenêtre.
— Les Corses… Pas de doute. C’est eux qui ont tué Sahid et qui ont récupéré leur came. Et maintenant ils me font chanter avec la dette de mon frère !
Il sait ce qu’il lui reste à faire.
—
Chez Abdel.
Soso monte au quartier. Abdel est là, avec Mehdi. Il leur raconte tout. La balistique. La correspondance avec le meurtre de Sahid.
Abdel reste silencieux. Il hoche la tête, méditatif. Mehdi profane des insultes, son Glock dans les mains.
— On va le faire. Ce soir.
Abdel le regarde dans les yeux.
— Tu es sûr ?
— Sûr.
Abdel hoche la tête.
— Par contre, ajoute-t-il, on ne doit exécuter qu’une seule personne de chez eux pour éviter une guerre de gangs.
Soso rétorque :
— Ils m’ont pris mon frère ! Ils vont tous payer, Abdel !
— La guerre, ça coûte cher, Soso. Et pas qu’en argent. Réfléchis. Si Marc a fait ça dans le dos de Léonard, ou si c’est Léonard qui lui a demandé, dans les deux cas on est sûr que c’est Marc qui a tiré sur ton frère. Tu l’auras, ta vendetta, Soso.
— OK. Alors on va buter Marc. Et on discutera avec Léonard. On sera quittes. Un mort dans chaque camp. Et j’arrête de bosser pour ces mangeurs de raloufes !
—
L’exécution.
Ils récupèrent une voiture volée. Une Clio grise. Ils se garent près de chez Léonard. Ils attendent. Marc sort vers 23h. Seul. Il marche vers sa voiture
Soso est au volant. Il baisse les vitres côté droit. Abdel tire. Mehdi tire.
Marc s’effondre sur le trottoir. Ils démarrent en trombe.
Ils brûlent la voiture dans un terrain vague à la périphérie. Chacun rentre chez soi.Soso rentre. Il ne dort pas. Il regarde le plafond. Il pense à Marc. À Sahid. À Abdel.
Il croit que c’est fini. Il croit que la dette est payée. Un mort pour un mort. La loi du 1 pour 1. Les Corses ont tué Sahid. Les Arabes ont tué Marc. Ils sont quittes.
Il se trompe.
—
Les jours suivants.
L’affaire fait la une de La Provence. Un homme connu du grand banditisme corse abattu. Les articles parlent d’un règlement de comptes. Le quinzième depuis le début de l’année.
Puis plus rien. Silence.
Soso attend. Il dort mal. Il sursaute au moindre bruit. Il regarde Luna jouer dans le jardin et il pense aux représailles. Aux Corses. À Léonard.
Rien ne se passe.
—
Quelques jours plus tard.
On sonne à la porte. Soso ouvre. Léonard. Seul. En costume noir comme à son habitude. Il sourit. Mais le sourire ne monte pas jusqu’aux yeux.— Soso. On peut parler toi et moi ?
Ils s’installent au salon. Maryam emmène Luna dans sa chambre. Elle reste dans le couloir. Elle écoute.
Léonard s’assoit. Il prend le temps. Il regarde la pièce. Les livres. Les photos. La mer par la fenêtre.
— Belle maison.
Soso ne répond pas. Il attend.
— Je sais que c’est toi, dit Léonard.
Soso ne cille pas. Il a appris à ne rien montrer. Mais ses mains, posées sur ses genoux, se crispent.
— Marc voulait me doubler. Je le savais depuis longtemps. Je le faisais surveiller. Alors tu m’as rendu service.
Soso serre la mâchoire. Il sent l’odeur du piège. Pas celui qu’il croyait.
— Alors pourquoi tu es là ?
Léonard se penche en avant. Il pose les coudes sur ses genoux. Il parle doucement. Presque comme un confesseur.
— Parce que tu mérites de savoir. Parce que tu travailles pour nous maintenant. Et parce que si je ne te le dis pas, tu vas continuer à te tromper. Et les hommes qui se trompent, dans notre monde, ça finit mal. Pour eux. Et pour les leurs.
Soso ne bouge pas. Léonard continue.
— Marc n’a pas tué Sahid.
Le silence. Un silence épais. Soso entend son propre sang. Il entend Luna rire dans sa chambre. Il entend la mer au loin.
— L’arme avec laquelle Marc a rafalé la vitrine du bar. Elle fait partie d’un lot de kalash que Abdel et Mehdi nous ont vendu quelques mois après la mort de Sahid.
Soso encaisse. Il ne comprend pas encore. Il refuse de comprendre.
— Donc Abdel avait ces armes avant. Donc Abdel avait l’arme qui a tué ton frère au moment du meurtre.
Soso ne respire plus.
— Je n’ai pas commandité le meurtre de Sahid. Je faisais surveiller Marc, lui non plus. Je n’ai pas retrouvé la came. Je ne sais pas où elle est. Mais je sais une chose : c’est un coup d’Abdel et Mehdi. Ils ont tué ton frère. Ils ont récupéré la came. Et ils ont vendu les armes pour se couvrir.
Soso ferme les yeux. Il voit Sahid. Il voit Abdel. Il voit Mehdi. Il voit la tombe.
— Pourquoi tu me dis ça ?
Léonard se lève. Il ajuste son costume. Il regarde Soso avec quelque chose qui ressemble à de la pitié. Ou à de la patience. C’est la même chose chez lui.
— Parce que je préfère te le dire moi-même. Parce que tu es des nôtres. Parce que dans ce monde, on ne laisse pas un homme se tromper sur la mort de son frère. C’est une question de respect.
Il se dirige vers la porte. Il s’arrête.
— Tu sais quoi faire.
Il part.
Dans le couloir, Maryam n’a pas bougé. Elle a tout entendu. Elle regarde Soso. Elle ne dit rien.
Soso reste seul. Il regarde par la fenêtre. Il comprend.
—
Cimetière. Un an jour pour jour depuis la mort de Sahid. Le ciel est bas. Un vent léger vient de la mer. Soso est là. Seul. Devant la tombe. Il a les mains dans les poches. Il regarde la pierre. Le nom. Les dates. Il ne bouge pas.
Abdel et Mehdi arrivent. Ils marchent lentement. Ils viennent se placer devant Soso.
— Ça fait un an, mon frère.
Soso ne répond pas. Il regarde la tombe.
— Vous vous souvenez quand on était minots ? Sahid, vous et moi. On traînait au quartier. Je rêvais de quitter le quartier, moi. Et Sahid et vous, vous rêviez de devenir les patrons du quartier.
Abdel sourit. Un sourire triste. Mehdi enchaîne :
— Ouais. Et regarde où on en est.
Soso se tourne vers eux. Lentement. Il les regarde l’un après l’autre. Abdel. Mehdi. Ses frères. Le même mot.
— Pourquoi vous avez fait ça ?
Les hommes se figent.
— Quoi ?
— L’arme qui a tué Marc. C’est la même qui a tué Sahid.
Abdel blêmit. Mehdi recule d’un pas.
— Soso, on sait, c’est pour ça qu’on a tué ce Corse de merde…
— Abdel. L’arme qui a tué Sahid. Tu l’as vendue aux Corses quelques mois après le meurtre.
Silence.
— Tu l’avais encore. Au moment du meurtre. Donc c’est toi qui l’as tué.
Mehdi recule d’un pas. Sa main se lève vers sa ceinture. Abdel le retient d’un geste.
— Attends.
Il regarde Soso. Longtemps. Il cherche quelque chose dans ses yeux. Il ne trouve pas.
— Tu veux la vérité ?
— Je veux la vérité.
Abdel soupire. Il sort un paquet de cigarettes. Il en allume une. Ses mains tremblent un peu. Pas de peur. De fatigue. De tout.
— Quand ton frère est sorti des Baumettes, on a cru que ça allait repartir comme avant. Sahid, moi, Mehdi. Le trio. On avait tenu le quartier pendant qu’il était dedans. On avait pris des risques. On avait payé. Pour lui aussi.
Il tire une taffe. Il regarde la tombe.
— Mais Sahid, il est revenu différent. Il avait plus la même tête. Il voulait plus les mêmes choses. Il disait qu’on gérait mal. Qu’on aurait dû faire ci. Qu’on aurait dû faire ça. Il parlait de restructurer. De monter des affaires propres. Des sociétés. Des trucs de blancs. Il voulait plus voir la came. Il voulait plus les petits. Il voulait plus le quartier.
— Il voulait quoi ?
— Il voulait de l’argent. Cent mille. Sur la came. Il disait que c’était sa part. Sa part de tout ce qu’on avait fait pendant qu’il était enfermé. Trois ans de taule. Il disait que ça valait quelque chose.
Mehdi crache par terre.
— Il nous a manqué de respect, Soso. Devant les petits. Devant tout le monde. Il parlait comme un patron. Mais il était plus des nôtres. Il était devenu un autre.
— Alors vous l’avez tué.
— On a essayé de parler. On a essayé. Il voulait rien entendre. Il disait qu’il avait une nouvelle vision. Qu’il fallait changer. Qu’on était des arriérés. Il nous a traités comme des chiens. Devant les petits.
Abdel regarde la tombe.
— On a pas eu le choix.
Soso ne bouge pas. Il regarde les deux hommes. Son frère. Ses frères. Le même mot. Il pense à Luna. Il pense à Maryam. Il pense à la maison. Il pense à tout ce qu’il a fait pour ne pas devenir ça. Et il est là. Devant une tombe. Avec deux hommes qui ont tué son frère.
— Vous avez vendu l’arme aux Corses.
— On savait pas qu’elle avait servi. On avait plusieurs flingues. On a vendu le lot. On a pas fait gaffe. C’est Léonard qui a compris, après. C’est pour ça qu’il t’a envoyé chez nous.
— Et la came ?
— On l’a revendue. On a remboursé Léonard avec. Et on a gardé le reste. On a fait ce qu’on avait à faire.
Silence. Long. Le vent souffle. Les feuilles bougent. Quelque part, une corneille.
— Maintenant, tu vas faire quoi ? Tu vas nous buter ? Sur la tombe de ton frère ?
Abdel ne dit rien. Il regarde Soso. Il attend. Il sait.
Soso regarde Mehdi. Puis Abdel. Il pense à Sahid. Il pense à ce qu’il aurait voulu. Il pense à ce qu’il aurait fait, lui. Il ne sait pas. Il ne saura jamais.
Il sort son arme.
— Non.
Il tire.
Abdel s’effondre sur la tombe de Sahid. Mehdi, juste à côté.
Soso range l’arme. Il regarde les corps. Il ne tremble pas. Il ne pleure pas. Il ne ressent rien. Ou plutôt, il ressent tout. Trop. Alors il ne ressent rien.
— Je vous ai pas butés. Je vous ai exécutés.
Il crache par terre.
— Maintenant, on est quittes.
Des hommes de Léonard, qui attendent discrètement deux allées plus loin, viennent s’occuper des corps. Le cimetière est désert. Léonard avait veillé à ça.
Soso reste un moment. Seul. Devant la tombe. Trois corps maintenant. Son frère. Ses frères. Il regarde le nom de Sahid. Il voudrait dire quelque chose. Mais il n’y a rien à dire.
Il part.
—
Quelques jours plus tard.
Léonard appelle Soso.
— C’est fait ?
— C’est fait.
— Bien. À partir d’aujourd’hui, toi et ta femme, vous êtes rémunérés gracieusement pour vos investissements en tant qu’avocats dans le clan. Plus de dettes. Plus de services gratuits. Vous êtes des nôtres.
Soso raccroche.
Il regarde par la fenêtre. Luna joue dans le jardin. Elle rit. Elle court. Elle ne sait rien. Elle ne saura jamais.
Il descend. Il s’assoit à table. Il ne dit rien.
Maryam pose les assiettes. Elle ne dit rien non plus.
Elle a vu les informations. Elle a vu le cimetière à la télé. Elle a vu les deux noms. Elle a compris. Elle a compris avant lui, peut-être. Elle a compris le jour où il est rentré avec l’odeur de la poudre sur les mains. Elle a compris le jour où il n’a pas dormi. Elle a compris.
Elle s’assoit en face de lui. Elle le regarde. Pas comme avant. Pas comme un mari. Pas comme un père. Comme un client. Comme un homme qu’elle va devoir défendre un jour, ou pas.
— Luna, va jouer dans ta chambre. Papa et maman doivent parler.
Luna sort. La porte se ferme.
Maryam croise les mains sur la table.
— Dis-moi que tu ne les as pas tués.
Soso ne répond pas.
— Dis-moi que tu ne les as pas tués, Soso.
— Je ne peux pas.
Maryam ferme les yeux. Elle les rouvre. Elle regarde la mer par la fenêtre.
— On a payé la dette, Soso. On avait payé.
— Pas celle-là.
— Il n’y avait pas d’autre dette.
— Il y avait Sahid.
Silence.
Maryam se lève. Elle va à la fenêtre. Elle regarde Luna qui joue. Elle la regarde longtemps. Comme si elle voulait graver cette image. Comme si elle savait que quelque chose allait se briser.
— Tu as pensé à elle ?
— Tout le temps.
— Non. Pas tout le temps. Sinon tu n’aurais pas tiré.
Elle se tourne vers lui.
— On a une maison. Une fille. Une vie. Et tu as tout mis en jeu pour une histoire de quartier qui ne te concernait plus.
— C’était mon frère.
Maryam retourne à la cuisine. Elle sort un verre. Elle le remplit d’eau. Elle boit. Lentement. Elle pose le verre.
— Je vais te dire une chose, Soso. Et je ne le répéterai pas.
Elle le regarde. Droit dans les yeux.
— Demain, tu iras au tribunal. Tu défendras Marc. Tu défendras un homme du clan. Et tu gagneras. Comme toujours.
Elle marque un temps.
— Mais ce soir, dans cette maison, c’est toi qui es jugé. Et moi, je ne te défendrai pas.
Elle monte. La porte de la chambre claque doucement.
Soso reste seul. Il regarde par la fenêtre. Luna joue dans le jardin. Elle rit. Elle ne sait rien. Elle ne saura jamais.
Il pense à Sahid. À Abdel. À Mehdi. À Marc. À Léonard.
Il pense à la dette. Pas celle des Corses. L’autre. Celle qu’il a contractée envers lui-même. Celle qu’il ne pourra jamais rembourser.
Il regarde la mer. Elle est calme. Elle ne juge pas.
Demain, il défendra Marc, un homme du clan. Un autre. Un de plus. Et il gagnera. Comme toujours.
Mais ce soir, il ne sait même pas se défendre lui-même..
—
*Fin.*
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