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301 - 422 minutes de temps de lectureMode de lectureEntre Silences et Promesses

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ENTRE SILENCES ET PROMESSES

 

 

Table des matières

                                                                                     Chapitre I

6 avril 1990

 

Lucie

« Demain, c’est mon anniversaire. Je vais fêter mes douze ans. Maman m’a autorisée à inviter mes copines et cet après-midi, j’ai préparé un gâteau. C’est un simple gâteau au yaourt, mais c’est le seul que je sais faire ; c’est la baby-sitter qui me gardait quand j’étais petite qui m’avait donné la recette. C’est un gâteau que Papa aime beaucoup, alors c’est qu’il doit être bon, parce que mon père est assez difficile lorsqu’il s’agit de pâtisserie.

J’ai regardé le point météo du journal télévisé, et pour demain, ils ont annoncé du beau temps. J’espère qu’ils ne se sont pas trompés. C’est la première fois que des camarades de classe viendront à la maison, et je souhaiterais bien en profiter, car nous n’aurons que le jardin pour nous. Maman a été formelle, elle ne veut pas que nous mettions le bazar dans la maison, il est donc inutile d’espérer poursuivre notre petite fête à l’intérieur si le temps tourne. Je croise les doigts pour que le soleil soit aussi brillant qu’aujourd’hui.

Madame Modin, la prof de français m’a un peu affichée ce matin. Elle tient une liste de toutes nos dates de naissance, et m’a souhaité un joyeux anniversaire devant toute la classe. J’avoue que comme il tombe un samedi, je pensais y couper, mais c’était sans compter sur la régularité de madame Modin ! C’était embarrassant, surtout quand elle a rappelé que j’étais la plus jeune de mes camarades. Ça m’a mise assez mal à l’aise. Je n’aime pas qu’on me regarde, et je déteste être au centre de l’attention. Enfin, heureusement, c’était la fin du cours, j’ai pu m’en sortir en balbutiant un timide “merci” et je me suis rapidement faufilée vers la sortie ».

Je referme lentement le petit carnet dans lequel je consigne chaque journée. C’est une habitude que j’ai prise depuis le jour où j’ai su écrire, et j’aime cette routine. Parfois, je n’ai pas grand-chose à raconter, alors je n’écris rien, car il faut quand même l’avouer, ma vie est loin d’être trépidante. Dans ces cas-là, je dessine un petit truc, pour ne pas sauter une date. Ça peut vous paraître totalement inutile, mais ça ne l’est pas pour moi. J’ai besoin que les choses soient ordonnées et que chaque journée ait son propre repère. Maman dit que je suis psychorigide… C’est peut-être le cas, mais en attendant, ça me va comme ça, j’aime bien ce rituel.

En revanche, il y a d’autres fois, où c’est le contraire et qu’une fois lancée, je ne parvienne pas à cesser d’écrire. Toutes ces choses que je suis incapable de dire, car je ne sais pas comment je dois les formuler, que j’ignore si j’ai le droit de le faire, ou tout simplement parce que je n’ai personne à qui parler, je les consigne entre ces pages. Je décris tous mes rêves et chacune de mes angoisses, je pose des questions. Évidemment, j’ai parfaitement conscience que ce n’est pas au travers de ce journal que j’obtiendrai les réponses que j’attends ; mais cela ne suffit pas à refréner ce besoin de placer des mots sur ce qui m’interpelle.

Et puis surtout, je m’interroge moi-même…

Là, vous vous dites que j’ai probablement les fils qui se touchent et que ce doit être un beau bordel dans ma tête ; et ce n’est pas complètement faux. Enfant, j’avais imaginé qu’une version adulte de moi, dans une autre dimension, pouvait trouver ce journal intime et griffonner les réponses aux questions que je me pose aujourd’hui.

Ce n’était que le résultat des fantasmes d’une petite fille, et je suis sûre que cela vous fait sourire, mais je m’étais persuadée qu’un matin, en ouvrant mon carnet sur la page de la veille, tout me serait expliqué, et qu’enfin, je saurais tout.

Parce que, véritablement, c’est ça que je voulais et c’est toujours ce que je souhaite.

Tout savoir !

Que la vie, les gens, ne soient plus des mystères. J’aimerais voir au travers des mensonges, comprendre ce qu’on ne dit pas et surtout, connaître le jour où je trouverai l’endroit exact où est ma place… Parce que jusqu’ici, il faut l’admettre, ça n’est pas vraiment le cas.

Je suis ce qu’on appelle une enfant surdouée. Un QI très au-dessus de la moyenne a conduit le corps enseignant à proposer de me faire sauter une classe — à défaut d’intégrer une école plus adaptée. Après avoir passé les deux premières années de primaire à m’ennuyer sévèrement, et à accumuler les punitions, on avait enfin mis des mots sur ce qui n’allait pas.

C’est alors que j’ai quitté — pour mon plus grand plaisir — la classe de madame Louis pour celle de monsieur Duparc. Il était aussi canon qu’elle était vieille, et au moins, même si certains cours étaient barbants, j’avais quand même plaisir à l’écouter.

Donc voilà pourquoi, à douze ans, je suis en quatrième au collège des Cerisiers. Avec mon année d’avance, je suis la plus jeune de la classe et le plus âgé est un redoublant qui a presque quatorze ans… Pour tous, je suis la petite intello, celle sur qui tous les regards se tournent quand un prof pose une question et qu’ils n’ont pas la réponse. Celle qu’on regarde quand on rend les copies pour savoir si j’ai encore obtenu la note maximale… Si certains sont ravis que je leur file un coup de main pour les devoirs, d’autres m’évitent comme si je souffrais d’une maladie contagieuse. Ils doivent craindre qu’en me frôlant, je puisse les contaminer ; comme si j’allais reformater leur petite cervelle et la farcir de tout ce qui me passionne, et qui les indiffère au plus haut point.

Pourtant, l’unique chose que je voudrais serait de n’être qu’une élève comme les autres ; une Valérie, qui a peur du ballon sur le terrain de basket, mais qui s’en sort dans les autres matières, une Stéphanie, qui ne comprend rien aux maths, mais qui sait nous épater en arts plastiques… Une Julie, une Sophie… Bref, une élève comme le sont toutes les autres, ni meilleure ni pire.

En fait, j’aimerais juste « être », tout simplement, sans autre qualificatif.

Doucement, j’insère la clé dans la minuscule serrure de mon journal intime afin de le fermer. C’est loin d’être un système inviolable, le cadenas est en toc et n’est que dissuasif ; mais je pense qu’il suffit à ce que personne ne plonge le nez dans ma prose.

« C’est le jardin secret de Lucie » semble dire la petite babiole dorée. Après tout, c’est un journal intime, ça ne porte pas ce nom-là pour rien, et c’est marqué en gros caractères pailletés sur la couverture.

— Lucie, viens mettre la table ! hurle ma mère depuis le bas de l’escalier.

Et il faut bien ce niveau de décibel pour couvrir le bruit de la musique qui s’échappe de la chambre de mon frère. En passant près de sa porte, je tambourine contre le battant. C’est le signal que le repas est bientôt près. Depeche Mode tourne à fond sur sa platine et il y a fort à parier qu’il n’a pas entendu la voix de maman. Si elle doit l’appeler de nouveau, ça va encore dégénérer en dispute et plomber l’ambiance du dîner.

Tout à l’heure, j’ai reconnu le bruit de la voiture de mon père lorsqu’il est revenu du travail et qu’il s’est garé dans l’allée de la maison ; mais il est parti s’enfermer dans son établi sans prendre la peine de rentrer. J’imagine qu’il a encore passé une sale journée. C’est de plus en plus fréquent. Je l’ai entendu évoquer avec maman, l’idée de changer de travail, il y a quelque temps, et ça aussi, ça a tourné en dispute.

En fait, il ne se passe plus une journée sans que quelque chose fasse monter le ton d’une discussion. Parfois c’est à cause de mon frère ou de moi, mais le plus souvent cela concerne leurs problèmes d’argent. Depuis que maman a perdu son travail, je sais que c’est difficile. Papa cumule les heures supplémentaires, il est fatigué, et maman culpabilise de ne pas retrouver un emploi. On est loin de tout ici, ce n’est pas simple. En attendant, c’est l’atmosphère quotidienne qui devient lourde.

Lorsque j’entre dans la cuisine, une bonne odeur de potage me chatouille les narines. Mon frère va encore râler, il déteste ça.

— Ne mets pas de bol pour Sébastien, je lui ai fait une quiche, la soupe de légumes, ce n’est pas son fort.

Je soupire, et claque les couverts sur la table avec un peu plus de force que nécessaire.

— Quelque chose ne te convient pas Lucie ? me demande ma mère, les mains posées sur les hanches dans cette posture sévère que je n’aime pas particulièrement.

En laissant retomber mes bras le long de mes cuisses, je plonge mon regard dans le sien. Le respect qu’on m’a inculqué m’impose de me taire, mais la sagesse voudrait aussi que je baisse les yeux, cela dit, si j’étais sage, ça se saurait.

— Je me demande simplement si tu feras une quiche pour moi, le jour où il y aura du poisson au menu…

Je déteste le poisson.

— C’est une question, Lucie ? Souhaites-tu réellement qu’on en débatte ?

Cette fois, je baisse les yeux. Il y a des limites à l’arrogance. De toute façon, maman le sait : elle gagne toujours. Je suis une rebelle, mais une rebelle « flexible », souvent première au classement des tentatives de putsch avorté !

Je hausse les épaules.

— Non, laisse tomber.

Je termine de poser le couvert, mais ma mère n’a pas bougé d’un pouce, elle reste figée dans cette posture qui invite à obéir et à se taire. Tout laisse à penser que ce soir, ce sera moi le sujet de dispute. C’est stupide, surtout si on considère que je n’aime pas plus sa quiche que le poisson… C’est vraiment ce qui s’appelle « perdre une occasion de la fermer », non ? Vous ne trouvez pas ?

— Tu veux que j’aille chercher papa ?

Elle acquiesce en silence et se retourne vers l’évier quand je quitte la pièce.

Bon finalement, ce n’était qu’un petit éclair, il n’y aura probablement pas d’orage !

En traversant le couloir, je croise mon frère qui fredonne nonchalamment « personal Jesus[1] ». Même s’il n’est pas totalement responsable du traitement de faveur que lui réserve constamment ma mère, je ne peux pas m’empêcher de lui en vouloir un peu, alors, je lui tire la langue. C’est immature, mais après tout, je n’ai que douze ans, et de temps en temps, j’aime bien endosser le rôle. Ça m’amuse et je pense aussi qu’il est bon de leur rappeler que je suis quand même la petite dernière après tout !

Dans l’atelier de papa, tout est calme. Il l’a construit à l’arrière de la maison, et même les faibles bruits de l’impasse dans laquelle nous vivons ne parviennent pas jusqu’ici. Il peut y travailler tranquillement, et s’isoler totalement du reste du monde. Je voudrais bien un chalet comme celui-ci, moi aussi. Je le remplirais de livres, et j’y passerais mes journées !

Mon père est un passionné de modèles réduits et en ce moment, il travaille sur la maquette d’une automobile ancienne. Une Ford, je crois, si je me souviens de ce qu’il m’a dit, en revanche, j’ai oublié le modèle.

En général, il n’apprécie pas qu’on vienne dans cette pièce. Il y range religieusement les minuscules pièces, les colles, les peintures et les vernis pour ses modèles. Il prétend pour nous en tenir à l’écart, qu’on va bousiller son travail si on y touche. C’est probablement vrai, les pièces sont minuscules et il travaille avec une méthode rigoureuse, très ordonnée, très précise. Certains morceaux sont suspendus au-dessus de lui, afin que les peintures sèchent tranquillement, et le léger courant d’air qui traverse le petit espace suffit à les faire danser en rythme, les uns avec les autres.

Pour ma part, la seule chose qui m’attire réellement dans l’atelier, c’est l’odeur qui y règne. Un mélange de produit chimique, et parfois de l’essence des bois qu’il façonne. Elle me rappelle les après-midi que je passais ici avec lui, lorsque j’étais enfant. Je pouvais rester des heures à jouer avec mes poupées pendant qu’il travaillait sur ses maquettes.

Mais ça, c’était avant, lorsque j’étais une petite fille… Maintenant, ça fait un bail que les poupées ne m’intéressent plus !

— Papa, le repas est prêt.

Je m’adosse au chambranle de la porte pour l’observer. La lumière fait briller les quelques mèches argentées qui parsèment depuis peu sa tignasse blonde. Sans cet éclairage, elles passeraient totalement inaperçues tant ses cheveux sont clairs, à peine un ton plus foncé que les miens.

Il est beau mon père.

Il utilise de petites loupes pour les manipulations précises, et quand il s’aperçoit que je l’observe, il lève le nez, et me regarde par-dessus leur monture noire.

— Tu veux venir voir où j’en suis ?

Je secoue vivement la tête en souriant tant son invitation me fait plaisir, et je m’approche rapidement de son établi, les mains en évidence et les doigts écartés pour lui montrer que je ne touche à rien. Encore un ancien geste qui remonte lui aussi de l’époque où je traînais dans l’atelier.

— Je suis en train d’assembler les pièces du moteur. Tu vois, là, c’est le radiateur et ici, c’est la batterie. Toutes les durites sont réellement de fins fils de caoutchouc qu’il faut couper à la bonne taille et coller exactement à leur place.

Ses doigts manipulent avec délicatesse une pince très effilée qu’il utilise pour me désigner les différents éléments.

— C’est tellement petit !

— Il faut faire preuve de minutie, mais tu sais combien j’aime ça, ajoute-t-il en étirant les lèvres.

— Oui, je sais aussi que ça t’aide à te décontracter.

J’ai à peine prononcé ces mots que je les regrette déjà. J’ignore ce qui le chagrine, mais il n’en aura pas fallu davantage pour lui rappeler les raisons qui l’avaient amené à devoir se détendre, et que son sourire s’évanouisse.

Et je m’en veux plus encore lorsque ses sourcils clairs se froncent de nouveau et creusent ce profond sillon entre ses yeux bleus.

— Allez, file dire à ta mère que j’arrive. Je referme les colles et je vous rejoins.

Je m’éloigne, peinée d’avoir effacé de son visage l’expression sereine qu’il affichait quand je suis entrée.

La suite de la soirée se déroule comme je l’imaginais.

C’était prévisible.

Mon père n’a pas desserré les dents, ma mère a soupiré tout le long du repas et mon frère ne s’est même pas installé à table. Il a embarqué son assiette de quiche dans sa chambre, et a relancé la musique. Ça aura au moins brisé le silence pesant qui règne maintenant à la maison.

Je me demande souvent à quel moment tout cela a cessé d’être drôle. Depuis quand ma mère n’a-t-elle plus souri ?

Pourtant, je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps encore, le repas était un moment joyeux que nous adorions passer ensemble. Peut-être quand maman aura retrouvé du travail, les choses reprendront leurs places, comme avant.

Ça peut paraître idiot de penser que l’équilibre de notre famille ne tient qu’à cela, mais je crois néanmoins que c’est le cas et ce bonheur me manque…

J’en suis là de mes réflexions lorsque je termine d’essuyer la vaisselle. Il y a quelque temps, nous avions un lave-vaisselle. Il est toujours ici d’ailleurs, calé entre l’évier et le four, mais il ne fonctionne plus. Il a rendu l’âme et maman a décidé que nous n’en avions plus besoin.

J’ai cru comprendre, sans qu’elle ait à le préciser, que le remplacer était surtout une dépense dont nous devions apprendre à nous passer. Maintenant, nous l’utilisons pour ranger les casseroles, et c’est moi qui me colle à la plonge. Au début, ce devait être chacun notre tour, puis c’est devenu la charge des « jeunes » et finalement, il a été convenu que mon frère était déjà bien assez occupé à faire ses devoirs. En même temps, il faut avouer que sa technique de casser systématiquement la vaisselle a largement motivé ma mère à l’exempter de la corvée… Donc, il ne reste plus que moi pour m’en charger à présent.

En fait, cela ne me gêne pas. C’est un moment durant lequel je suis certaine que personne ne viendra me déranger par crainte que je demande de l’aide et je suis seule avec mes pensées.

Quand enfin la cuisine rutile telle celle d’une maison témoin, je sais que le reste de la journée m’appartient, et qu’il est temps d’aller bouquiner, et de rêvasser…

Ce soir pourtant, le sommeil sera difficile à trouver, je le crains. Demain, j’ai des invitées à la maison, et c’est la première fois !

***

 

7 avril 1990

— Non Lucie, n’insiste pas ! J’ai déjà appelé la mère de Célia et le père de Sophie pour annuler de toute manière, et je t’avais prévenue que je ne voulais pas de fête à l’intérieur de la maison. Ce n’est quand même pas ma faute s’il pleut !

— Mais maman… Ce n’est pas une vraie fête, nous ne devions être que toutes les trois. C’est pas juste…

Ma mère frappe la table de cuisine du plat de la main avec tellement de force que les deux verres qui y sont posés se mettent à tinter ; comme une clochette annonçant la fin de la discussion, ou le gong de la fin du round, pour le cas où le regard noir qu’elle me lance ne suffirait pas à me le faire comprendre.

Malgré moi, ma lèvre inférieure tremble et je serre les dents pour retenir mes pleurs. Ce n’était qu’un simple goûter d’anniversaire et en plus je n’avais rien prévu d’extraordinaire, sinon le plaisir de partager un morceau de gâteau et un verre de soda avec deux copines. On aurait certainement cancané un petit moment sur les sujets qui semblent les passionner et j’aurais pu me sentir un peu plus « comme elles »… En définitive, ce n’est pas bien important, et des anniversaires, j’en aurai d’autres a priori, je n’ai pas l’intention de mourir demain.

Quoi qu’il en soit, la nouvelle m’a cueillie au saut du lit et je n’en ai pas aimé la surprise. Certes, il pleut et le ciel est lourd. J’imagine qu’on peut raisonnablement dire que cela ne va pas s’arranger avant l’heure qui était convenue avec Sophie et Célia ; mais je reste convaincue que nous aurions pu passer quelques minutes ensemble sans déranger ma mère dans ses habitudes, et encore moins salir la maison !

Néanmoins, ce qui m’attriste davantage encore que cette fête annulée, c’est que ma mère ne semble pas le moins du monde désolée d’avoir sabordé ma journée. J’ai compris qu’elle avait accepté que j’invite mes copines uniquement parce que papa avait plaidé ma cause ; mais je ne pensais pas que c’était à ce point à contrecœur et qu’elle sauterait sur la première occasion pour tout annuler.

Je ne prends même pas la peine de soutenir son regard. C’est inutile, je sais déjà ce que je vais y lire, et je n’en ai pas envie plus que ça. À ses yeux, je ne suis qu’une gamine, je dois obéir et me taire. Je ravale les protestations qui me chatouillent les lèvres, et je baisse la tête. De toute manière, plus personne ne vient à la maison. Avant au moins, certains collègues de papa nous rendaient visite, pour dîner ou déjeuner le week-end, mais cela fait longtemps que nous n’en avons pas vu.

Je crois que maman a honte de ce qu’est devenue notre vie. Elle se replie sur elle-même et nous enferme peu à peu avec elle.

Enfin, nous sommes samedi, je vais passer mon temps à bouquiner dans ma chambre. Aujourd’hui pourtant, j’ai douze ans, et cette journée ne sera vraisemblablement pas différente de celle d’hier.

***

Ce matin, j’ai terminé un roman de Balzac. J’ai adoré ce livre. Il paraît qu’il n’est pas vraiment de mon âge ; mais il y a longtemps que j’ai lu l’intégrale des « Fantômette » qui pullulent sur les étagères de vieux livres chez ma grand-mère ; tout comme les collections de la bibliothèque rose, de la verte, et toutes les séries dites « jeunesse » qu’on m’a conseillées à la librairie. Maintenant, tout cela m’ennuie prodigieusement. C’est gnangnan, plat et tellement prévisible…

En revanche, d’autres livres m’attirent, mais pour le coup, ma mère ne me les achètera jamais et l’on ne m’autorise pas à les emprunter non plus. Parfois, je m’isole au coin lecture de la médiathèque municipale pour les lire. C’est excitant de braver les interdits, et j’aime beaucoup ces belles romances. Ce sont des lectures d’adultes, des romans de gare comme on dit, c’est vrai, et il arrive que certains passages me mettent un peu mal à l’aise ; mais passé le moment de surprise, j’apprécie les sentiments que cela me procure. Les héros sont magnifiques et vertueux, les héroïnes douces et fragiles. C’est ce que j’ai envie de lire maintenant, c’est là que je veux que mes lectures m’emportent.

Ce midi, j’ai déjeuné seule. Mes parents ont répondu à une invitation, et Sébastien doit travailler ses maths avec un copain. Enfin ça, c’est la version pour les parents ; parce que si je considère le temps qu’il a passé dans la salle de bains et la quantité de parfum dont il a inondé son pull, j’ai de sérieux doutes. Autant au sujet des maths que sur le copain d’ailleurs. De toute façon, s’il est parti retrouver une nana, il s’en vantera dès lundi au bahut, et je le découvrirai. Il est aussi fin que du gros sel, mon frère ! Il s’imagine que je ne sais rien, mais en fait, il n’y a pas grand-chose qui m’échappe !

Parfois, je me demande si je ne devrais pas exploiter les petits secrets que je connais sur lui ; histoire de rétablir un équilibre à la maison et qu’il prenne davantage à sa charge la mauvaise humeur de nos parents.

Vous devez trouver ça « vache », non ?

Oui, c’est un peu vache, et je l’admets, mais ça me soulagerait !

En soupirant, j’ouvre mon carnet intime. Quelque chose me dit que si je commence à écrire, je vais noircir quelques pages. Même si je fais tout pour ne pas le laisser paraître, cet anniversaire raté m’attriste et j’en ai quand même gros sur la patate… Alors je me limite à dessiner une bougie. Juste une seule. Une pauvre bougie aussi solitaire que moi en ce moment, et immédiatement après, j’inscrirai la date de demain ; au moins, je ne serai pas tentée de m’épancher.

Un bruit venant du rez-de-chaussée m’intrigue.

Il est bien trop tôt pour que mes parents rentrent et si c’est déjà mon frère, c’est qu’il s’est pris un râteau. Dans ce cas-là, autant que je ne me mette pas au travers de son chemin. Il va être de très mauvaise humeur, jurer comme un charretier et j’ai vraiment horreur de ça.

C’est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de son rapport avec les filles, parce que dans ces moments-là, je deviens la cible de toute la colère qu’il nourrit contre la gent féminine. Et je vous promets qu’en termes de mots fleuris, mon frère pourrait écrire un lexique tant il en connaît.

Je perçois des voix, celle de Seb, mais aussi le couinement de Julian qui est en pleine mue et qui ne parle que lorsqu’il pense que personne — à part ses potes — ne l’écoute.

Puis, j’entends le timbre grave de William.

En ce qui le concerne, sa mue, il l’a déjà faite. Il parle peu, mais il parle toujours bas, avec cette voix qui semble venir du plus profond de sa poitrine. Une voix qui sait me faire trembler jusqu’au bout des orteils.

Mais au fait me direz-vous, Sébastien peut inviter ses copains à la maison ?

Eh bien oui, lui, il peut !

Parfois, ils écoutent de la musique à faire péter les vitres, dévalisent le réfrigérateur, fument en douce par la fenêtre de la chambre, mais pour mes parents, tout cela semble complètement normal.

Ce n’est pas juste, mais je n’ai pas d’autre choix que m’en accommoder. Lui est un garçon. Lui est l’aîné. Lui n’est pas un surdoué, il a visiblement un besoin de se détendre que je ne suis pas supposée avoir… et puis tout le monde est tellement habitué à ce que mes compagnons ne soient que des bouquins.

Au fait, j’ai douze ans aujourd’hui, je le rappelle, parce que tous les membres de ma famille semblent l’avoir oublié…

Ça me laisse un goût amer quand j’y pense ; plus encore que cette fête loupée finalement. La flamme de la bougie que j’ai dessinée a traversé le papier tellement j’ai appuyé sur mon stylo, et j’ai quand même un peu envie de pleurer.

Les discussions doivent se poursuivre dans la chambre de mon frère, car je ne les entends plus, jusqu’à ce que trois petits coups soient frappés à ma porte. C’est une chose suffisamment rare pour être remarquée ; en général, on entre ici comme dans un moulin. Je presse rapidement sur mes paupières pour en essorer les larmes que mes cils ont retenues prisonnières.

Je l’admets, je suis triste, mais cela ne regarde que moi. Je n’ai pas envie de partager cette émotion, et encore moins de l’expliquer.

— Oui ?

C’est William qui passe la tête par la porte.

— Salut fillette, je peux entrer ?

— Vas-y, bien sûr.

Contrairement à mon frère dont les jambes et les bras ont grandi avant le reste de son corps, Will ne ressemble pas à un orang-outan. Il est un peu plus âgé que Seb, d’au moins un an je crois, mais ses épaules sont bien plus larges, tout comme ses mains d’ailleurs.

Je sais qu’il nage beaucoup, mais il travaille aussi dans le garage de son oncle quand il a du temps libre. J’imagine que ça explique tous ces muscles qui tendent les manches de son t-shirt ; ses activités l’ont aidé à se développer bien plus que mon frère qui passe ses journées affalé sur son lit, à écouter de la musique en frappant le sol du bout du pied !

Un jour, en discutant avec Will, il m’a confié que la mécanique était sa passion, et qu’il voulait en faire son métier.

— C’est pas aujourd’hui ton anniv’ ? me demande-t-il de sa belle voix grave.

Je lui souris.

C’est quand même fort que la seule personne qui pense à me le souhaiter soit un copain de mon frère…

— Comment tu le sais ?

— Sophie est la demi-sœur de Julian, elle lui a dit que tu l’avais invitée pour l’occasion. Tout le monde est déjà parti ?

Je hausse les épaules, tout en essayant de conserver un air détaché.

— Ça a été annulé à cause du mauvais temps.

À son regard, je sens qu’il est surpris, mais il ne dit rien de plus. Je pense qu’il a compris que je n’ai pas très envie d’en discuter.

— Ah, c’est dommage, mais j’ai quand même un petit truc pour toi.

Il passe sa main derrière lui, la plonge dans la poche de son jean pour en sortir un paquet plat. Il est emballé d’un joli papier rose et fleuri.

— Bon anniversaire Lucie, ce n’est pas grand-chose, mais j’espère qu’il te plaira.

Ma main tremble un peu quand je saisis ce qu’il me tend.

— Je l’ai trouvé joli et je me suis dit qu’il t’irait bien.

Heureusement qu’il fait la conversation, parce que je suis incapable de parler. Je serre les mâchoires pour éviter à mon menton de trembler, car cette attention que lui seul a eue me touche. Je ne sais pas encore ce que renferme le paquet, et pourtant, déjà, je suis émue.

Je décolle délicatement le ruban adhésif qui maintient le papier en place et un bracelet tombe dans ma main ; un de ces jolis bracelets de cuir tout fin. Il est orné de plusieurs perles de turquoise. C’est magnifique !

— Oh, merci William, il est tellement beau !

Son sourire s’élargit encore. J’ai l’impression que mon propre plaisir le ravit, quand il tend la main.

— Donne-le-moi, je vais te l’attacher si tu veux.

Il me montre son bras.

— Il m’a fallu un moment pour mettre le mien : tout seul, ce n’est pas évident.

Je lui donne le bracelet et lui tends mon poignet. Ses doigts sont forts, mais ses gestes sont agiles et précis ; ses ongles sont un peu noircis par le cambouis. J’imagine que ce n’est pas facile à nettoyer.

— Voilà, je pense qu’il n’est pas trop serré. Il te plaît ? me demande-t-il en relâchant mon poignet.

Je hoche la tête. J’ai envie de lui sauter au cou pour le remercier, mais je n’ose pas. Il m’intimide.

— Tu sais, je crois que pour les anniversaires, on peut s’embrasser. C’est pas ça la tradition ?

Il n’en faudra pas plus pour que je dépasse ma timidité. Je m’avance, un peu embarrassée, je dois le reconnaître, mais il m’attire entre ses bras et me serre contre lui.

— Bon anniversaire fillette, souffle-t-il en embrassant ma tempe.

— Merci William.

Je lui réponds en posant rapidement mes lèvres sur sa joue.

Ce câlin ne durera que quelques secondes, mais c’était tellement agréable que je crois que je souris encore béatement lorsqu’il quitte ma chambre et referme la porte derrière lui.

Dans mon journal, je raye la date de demain. Même si j’ai vraiment horreur des ratures, j’ai des choses à écrire finalement.

« On m’a souhaité un joyeux anniversaire aujourd’hui et j’ai reçu un superbe cadeau.

William m’a offert un très beau bracelet en cuir avec des perles d’un bleu magnifique. Il est venu dans ma chambre, et si en soi cela n’a rien d’exceptionnel, c’était quand même particulier. Je peux même dire que c’était un peu étrange. Mais bon sang, qu’est-ce que c’était agréable !

C’est la première fois qu’un garçon me prend dans ses bras, et c’est aussi la première fois que William m’embrasse. J’ai vraiment aimé le sentir m’enlacer, et toucher ma peau lorsqu’il a attaché mon bracelet. J’aurais bien voulu qu’il ne parte pas si vite, que ce moment dure un peu plus longtemps ».

Quand je referme mon journal, je souris. Je suis heureuse. Pourtant la journée avait plutôt mal commencé, mais il n’aura fallu que quelques minutes pour qu’elle change de couleur. On dit que quelquefois, le bonheur tient à pas grand-chose, je ne sais pas qui a inventé cette phrase, mais je trouve qu’elle sonne juste.

Tout compte fait, je voulais balayer cette journée, mais je n’en ai plus la moindre envie. Ces dernières minutes suffiront à lui apporter assez de valeur pour que je me souvienne longtemps de mon douzième anniversaire !

 

                                                                                   Chapitre II

7 avril 1990

 

William

Il tombait des cordes ce matin quand je me suis réveillé et c’est toujours le cas lorsque je pousse le portillon du jardin de mon oncle.

— Bonjour tante Ludi, oncle Éric est déjà parti à l’atelier ?

— Salut Will. Non, il n’a pas ouvert le garage. Il est allé dépanner le père Ferraut dès l’aube. La digue derrière sa grange a lâché, et tout son matériel est sous l’eau. Je pense qu’il en a pour la matinée.

Je fais la moue, un peu déçu, je dois l’avouer. On devait travailler sur une vieille 403 ce matin. Un modèle de collection de 1962 qu’il a racheté à un fermier du Berry et qui lui a été livré cette semaine. Elle traînait dans un entrepôt désaffecté, et elle est dans un triste état. Ça sera un vrai défi de trouver les pièces, mais je suis excité comme une puce à l’idée de commencer à la démonter. Depuis qu’elle est arrivée, je lutte pour ne pas ôter la bâche qui la recouvre et regarder ce qu’elle cache.

— Tu penses qu’il sera de retour cet après-midi ?

— Peut-être… Enfin, je l’espère surtout, il doit me conduire à Orléans, parce que je dois voir mon toubib. Je crois que tu ne pourras pas aller bricoler avec lui avant demain.

Je hausse les épaules et frissonne, lorsqu’une goutte d’eau glacée tombe dans mon cou. La marquise qui abrite le perron fuit depuis la dernière pluie de grêle. Une des vitres est fêlée.

— OK, je passerai le voir demain matin alors. Merci tante Ludi.

Je m’apprête à redescendre les quelques marches pour rejoindre le jardin lorsqu’elle me rappelle.

— Will, comment va-t-il, ça fait un moment qu’on ne l’a pas vu ?

Voilà le genre de question que je déteste. Le « il » dont Ludi parle, c’est mon père, et si répondre qu’il se porte bien serait un mensonge, avouer qu’il va mal impliquerait des explications que je n’ai aucune envie de livrer.

Je soupire et hausse de nouveau les épaules.

— Comme d’habitude.

Ludivine serre les lèvres et acquiesce d’un simple clignement de paupières. C’est une des choses que j’apprécie vraiment chez ma tante, elle n’a pas besoin de longs discours ; elle comprend à demi-mot.

— Prends soin de toi, mon grand.

— Ouais, ne t’inquiète pas. Ça va aller.

Je ne sais pas si réellement ça la rassure, mais ce sont les mots que je me répète chaque matin, et sur moi, ça fonctionne relativement bien.

Rapidement, je me détourne pour franchir les quelques mètres qui me séparent de la chaussée. Il pleut toujours autant et je suis trempé. Les rues sont encore désertes, les commerces ouvrent seulement leurs portes et bientôt ce seront les anciens qui braveront la pluie pour leurs petites courses du matin.

Hier quand elle est venue chercher son fils au collège, la mère de Julian m’a proposé de déjeuner chez eux aujourd’hui. L’heure de passer à table est encore bien loin, mais du coup, j’ai du temps à tuer, puisque le garage est fermé.

Derrière la halle du marché, l’ancien lavoir m’offre un abri que je rejoins en courant. Depuis que la mairie a réparé le toit, c’est devenu l’endroit où les gamins du coin viennent se réunir. Aujourd’hui, il est désert ; mais il faut l’avouer, il est tôt et rares sont ceux qui ressentent le besoin de quitter le confort de leur couette un samedi matin, surtout avec le temps qu’il fait. Ils n’ont pas besoin de fuir leur maison… Eux.

Je m’assieds sur l’un des bancs et je palpe la poche de ma doudoune pour en sortir mon paquet de cigarettes. La première bouffée me brûle et me fait tousser, comme tous les matins, mais la suivante est délicieuse. Je crache par petits nuages la fumée vers le plafond. Il y a tellement peu d’air qu’elle stagne en lourdes volutes immobiles entre les poutres apparentes, attendant patiemment la bouffée suivante pour être poussée hors de l’abri du toit et se dissiper dans les airs.

Du bout des doigts, je joue avec le mécanisme de mon Zippo. C’est mon oncle qui me l’a offert. Il s’est sacrément fait engueuler par ma tante ce jour-là, j’étais à peine âgé de treize ans et elle n’avait pas tout à fait tort. C’est un peu jeune pour fumer. Cela dit, j’avais commencé un an plus tôt, avec une bonne vieille boîte d’allumettes, ce n’est pas ce briquet qui m’a incité à continuer…

Au loin, le camion de livraison de l’épicier vient de se garer. Je tire une dernière taffe de ma cigarette avant de la jeter dans le caniveau ; avec ce qu’il tombe, elle sera vite emportée dans l’égout. Au petit trot, je traverse la place, toujours sous une pluie battante.

— Bonjour m’sieur Phil, vous avez besoin d’un coup de main pour décharger votre marchandise ?

Le patron est un homme qui doit avoir une toute petite quarantaine d’années, peut-être moins d’ailleurs, mais comme il a très souvent l’air soucieux, lui donner un âge n’est pas évident. Il est sympa. Je peux même dire qu’il est très sympa. Il m’a plus d’une fois dépanné alors que le frigo était vide. J’ai d’ailleurs toujours quelques doutes quand il m’annonce le total des achats que je fais dans son commerce. Je crois qu’il lui arrive fréquemment de m’offrir certains articles de mon panier.

— Avec plaisir gamin, je veux bien un peu d’aide, si tu n’as rien d’autre à faire.

— Rien de particulier, et je commence à cailler ; au moins, ça va me réchauffer.

Les caisses et les cartons sont assez nombreux, j’imagine que c’est le gros ravitaillement. Quand il n’y a que quelques légumes ou le réassort de produits frais, la camionnette est plus petite, et elle est aussi bien moins pleine.

Je me cale sur son rythme, et il nous faudra moins d’une heure pour tout faire rentrer dans la remise.

— Ça, c’est du bon boulot ! Fais le tour et attends-moi à la boutique, me lance-t-il en abaissant le rideau métallique du local.

J’obéis et la cloche qui est accrochée à la porte annonce mon entrée à la femme de Phil, affairée derrière le comptoir.

— Bonjour William ! Mais c’est dingue, j’ai l’impression que tu as encore grandi depuis la dernière fois que je t’ai vu !

Je ris.

— Je suis passé il y a à peine huit jours, ça doit juste être une impression…

Phil entre à son tour, ouvre la porte vitrée du réfrigérateur de la boutique et me lance une canette de cola que j’attrape au vol.

— Merci de ton aide William, je ne suis pas mécontent d’être débarrassé de ça. Ils auraient dû me livrer beaucoup plus tôt, mais il y a eu un accident sur la nationale et le trafic est complètement perturbé.

Je décapsule la canette et avale de longues gorgées. Ça pétille, c’est frais et ça fait du bien.

Phil contourne le comptoir.

— Qu’est-ce que tu fumes ?

Sa femme lui met un coup de coude, ce qui me fait sourire.

— Tu crois pas qu’il est un peu jeune, non ?

— Mais arrête donc, il fume et je le sais. Je ne vais pas lui refiler un paquet de bonbons non plus ! Alors, tu fumes quoi ? demande-t-il de nouveau.

— Des blondes.

Il pouffe.

— J’aurais dû m’en douter, tous les jeunes fument des blondes aujourd’hui. Ça, ça te va, me propose-t-il en brandissant un paquet.

— Oui, c’est parfait. Je vous remercie.

Il me le lance également et je le glisse dans ma poche.

— N’empêche, tu es sacrément costaud pour un gamin de ton âge. Le mois prochain, je dois procéder à l’inventaire, si tu as besoin de te faire un petit billet, je t’embauche. J’imagine que ton père n’y verra pas d’inconvénient.

Je repère du coin de l’œil un autre coup de coude que sa femme appuie généreusement.

— Oui, bon, ça va. C’est pas parce qu’on ne parle pas des choses qu’elles n’existent pas ! la rabroue-t-il.

— Dites-moi simplement quand, et si je n’ai pas cours, je viendrai vous aider.

Je ne relève pas l’allusion à mon paternel.

— Ah oui, c’est vrai que tu es grand, mais tu es encore au collège, poursuit sa femme, et ça va ? Tu t’en sors ?

Je hausse les épaules.

— Je ne ferai pas médecine, mais je suis le mouvement.

D’ici peu, elle va me demander des nouvelles de mon père. Je sais que ce n’est pas réellement son état de santé qui les préoccupe, mais plutôt le fait qu’à la maison, il n’y a que lui et moi ; et que s’il va mal, cela entraîne forcément des conséquences sur moi. Donc, toutes leurs questions viennent de bons sentiments, mais j’en ai assez d’en parler, j’en ai même assez d’y penser…

Il faut que je file.

Un coup d’œil à la pendule suffira pour me donner l’air d’un type préoccupé par le temps qui passe, et je les salue.

Dehors, il pleut toujours. Je remonte la rue en direction de la maison de Julian. Tant pis si je le sors du lit, cette feignasse, parce que je commence à me geler sérieusement. Il a beau ne pas faire très froid pour un mois d’avril, la pluie m’a mouillé jusqu’au caleçon, et les zones qui semblaient protégées sont maintenant moites de sueur. En bref, je suis trempé, j’ai froid et en prime, il est probable que je ne sente pas la rose !

Je lui laisse encore une dizaine de minutes de répit, le temps de griller une dernière cigarette sous l’abribus.

C’est sa mère qui m’ouvre lorsque je frappe à sa porte. Adriana est toute menue, et vêtue d’un fuseau noir et d’un t-shirt qui lui colle aux côtes, elle paraît presque chétive. Elle est d’origine italienne. Ses longs cheveux sombres sont toujours tirés dans une queue de cheval perchée haut sur sa tête et elle a le teint mat toute l’année, comme si elle n’avait même pas besoin de soleil pour bronzer.

— William, tu es matinal !

— Il roupille, la paillasse ?

Elle s’esclaffe.

— Ça lui va bien ça : « paillasse » et oui, il dort encore, mais tu vas pouvoir aller le secouer. Son beau-père lui a demandé de ranger le garage, mais je crois qu’il a manqué son réveil !

Elle me serre doucement entre ses bras avant de me faire la bise. Il paraît que c’est ainsi que l’on se dit bonjour dans sa famille italienne.

Elle sent bon en tout cas. Elle est gentille, et c’est agréable.

D’un geste, je retire mes baskets en bas de l’escalier et les gravis au pas de course. Mes chaussettes humides laissent des traces sur les marches cirées.

— Demande à Julian de te prêter des vêtements secs et descends-moi les tiens ! me lance-t-elle avant de s’engouffrer dans la cuisine.

Ça risque d’être drôle, mon pote mesure au moins vingt centimètres de moins que moi, mais pèse bien quinze kilos de plus !

Je pousse la porte de sa chambre et à tâtons, j’entre dans la pièce. Mes yeux ont besoin de quelques secondes pour s’habituer à cette obscurité qui n’est percée que par les fins rayons de lumière que filtrent les interstices des volets. Je distingue les contours de son lit, saisis la couette qui le recouvre et la tire brusquement. Il grogne — enfin si l’on peut appeler ça un grognement, car sa voix semble encore coincée dans les aigus —, il se retourne, m’offrant un panorama sur son cul nu.

— Allez l’asticot ! Il faut que tu te secoues, le rangement du garage t’attend !

— Casse-toi !

— Nan nan, ta mère m’a dit de te réveiller et j’obéis à ta mère. Lève ton gros derche de ce plumard !

— Casse-toi, merde !

Les deux mains posées à plat sur le matelas, je secoue le lit, et l’eau encore emprisonnée dans mes cheveux s’égoutte sur son dos. Je dois avouer que si quelqu’un me réveillait de cette façon, je mourrais d’envie de lui briser les deux bras, mais Julian est un pacifiste, et en plus ça m’amuse.

— Bon ! Je peux débander tranquille ou tu veux assister au spectacle ?

J’éclate de rire. À cause de ce qu’il vient de dire, parce que je ne m’y attendais pas, mais surtout pour la façon qu’il a eue de le faire. Il mue et, quels que soient les mots qu’il prononce, il est drôle.

Je tire la chaise de son bureau et m’y assieds.

— OK, mais je te préviens, ne te rendors pas. On a du rangement à faire, il paraît. Tu peux me prêter un jogging ? Mes fringues sont trempées.

— Fouille dans le placard, et prends ce que tu veux.

Au ton de sa voix, je pense que je suis parvenu à le réveiller complètement. Je me lève et avant d’ouvrir le placard, je balance la couette pour recouvrir son derrière.

— Tu t’es assez rincé l’œil, tapette ? me lance-t-il en se retournant.

Si j’avais du toucher dix balles chaque fois que j’ai vu son cul à celui-là, je m’inquiéterais moins pour mon avenir.

La lumière inonde soudain la chambre alors que je fouille dans les étagères.

— Rayon du bas, ils sont trop serrés pour moi, ça devrait t’aller.

J’abandonne l’idée de lui emprunter des sous-vêtements, même si les miens sont trempés. On a beau être copains de longue date, je trouve ça trop personnel. Ça ne sera pas la première fois que je n’en porterai pas sous un jogging.

Je me change rapidement et lorsque nous descendons dans la cuisine, Adriana nous attend. Elle me prend mes vêtements des mains et les mets directement dans le tambour de la machine à laver.

— Cycle court et avec mon tout nouveau sèche-linge, ils seront propres après déjeuner.

Je la remercie d’un sourire.

Elle fait parfois ce genre de chose. Lorsque nous étions plus jeunes, et avant que j’apprenne à être autonome à la maison, il est souvent arrivé qu’elle me donne des vêtements propres en échange des miens. Il faut dire qu’il y a eu des jours ou j’ai débarqué chez elle dans un bien triste état…

Il y a tellement longtemps qu’on se connaît, et il y a tellement de choses que je préférerais qu’elle ignore.

— Les garçons, je compte sur vous pour que le garage soit rangé. On va recevoir la nouvelle tondeuse et il faudra qu’elle y rentre.

— Oui m’man, mais je t’ai dit que je le ferai…

— C’est vrai, tu l’as dit ; mais c’était il y a trois semaines, et la tondeuse arrive mercredi. Tu as bricolé sur ton vélo et il y a des outils partout, Paul refuse de ranger ton bordel et je ne vais pas lui donner tort.

— Oui, mais…

Je pose la main sur le bras de Julian. Je n’aime pas quand il tente de s’opposer à Adriana. Elle ne mérite pas qu’il la pousse à s’énerver ; d’autant qu’elle a raison, Julian est un foutu bordélique. La dernière fois qu’il est passé au garage d’Éric, il tripotait tous les outils et les laissait traîner n’importe où. J’avais dû le mettre dehors avant que mon oncle ne perde patience.

Il lève vers moi un regard noir qui s’adoucit instantanément quand il croise le mien. Il sait combien j’aimerai encore avoir l’occasion de faire plaisir à ma mère…

— On s’en occupe, maman. Ça sera fait avant l’heure du déjeuner.

Adriana ébouriffe ses cheveux châtains du bout des doigts. Il secoue la tête pour se dégager en riant.

— Poulet et frites pour midi, ça te va, Will ?

— Ça te va, Will ? répète-t-il en imitant la voix de sa mère tout en s’emparant d’un morceau de pain. Allez, suis-moi, Will-le-chouchou, on a du boulot !

***

Même si Julian a passé la dernière heure à souffler comme une locomotive, nous sommes arrivés à débarrasser l’espace du foutoir qu’il y avait mis. Il n’a pas manqué l’occasion de me faire remarquer que quelques cartons encombrants appartenaient à Sophie, la fille de son beau-père. Il a du mal à l’appeler « demi-sœur ». Ils ne s’entendent pas vraiment, et ne se connaissent pas du tout. Pourtant elle est mignonne dans son style. Une jolie brune au teint mat et à la voix haute perchée. Elle doit avoir un an de moins que lui.

— Et d’ailleurs, elle est où Sophie ?

— Arrête, me dis pas que tu t’intéresses à cette petite peste !

Je m’étouffe en recrachant la fumée de ma cigarette.

— Ça ne va pas, tu es complètement taré ! Déjà, c’est une gamine et en plus c’est pas mon style.

Il fait mine de me donner un coup de poing dans l’estomac.

— Ton style, ça ne serait pas plutôt la belle Eloïse, la nouvelle pionne du bahut ? demande-t-il en mimant de ses mains les courbes d’une silhouette féminine.

— Là, pour le coup, c’est vrai qu’elle est canon, je l’avoue, mais elle est trop vieille pour porter le moindre intérêt à un type comme moi. Je pense que tu as une bien trop haute opinion de ma petite personne…

Il fouille distraitement dans un sac qui traîne encore sur le sol, mais sans pour autant me quitter du regard.

— Tu sais, il y a des bruits qui circulent, et certaines nanas disent des trucs…

— Julian, on se connaît depuis qu’on est gamin, et je ne t’ai jamais rien caché. Je sais que ça te chatouille, mais si ça peut te rassurer, je suis toujours aussi puceau que toi. Ce que tu as pu entendre à mon sujet, ce ne sont que des conneries. Qui dit ça ? je lui demande, curieux malgré tout.

Il hausse les épaules.

— Peu importe, on s’en fout !

Je le suspecte d’avoir fabulé ; une façon de prêcher le faux pour savoir le vrai. Sa relation avec les filles le préoccupe vraiment et plus encore depuis qu’il ne peut plus prononcer trois mots sans couiner comme un canard. Je n’ai pas réellement connu cette période. J’ai eu quelques « couacs », mais rien de bien méchant. Cela dit, ce n’est pas pour autant que j’ai profité d’un quelconque bénéfice de ma mue accélérée ; je ne suis pas pressé.

Je tire sur ma cigarette, le regard perdu vers l’horizon.

Mon père a rencontré ma mère alors qu’il avait à peu près mon âge. La suite, je la connais, et les conséquences aussi, alors c’est un chemin que je veille chaque jour à ne pas suivre…

— Et donc, ta frangine, elle est où ?

— Partie faire du shopping avec son vieux, pour acheter un truc à la sœur de Seb, c’est son anniversaire. Et c’est pas ma frangine, merde ! Ne l’appelle pas comme ça !

— Si tu arrêtais un peu de faire ta tête de con, elle est cool la petite Sophie, apprends à la connaître.

Il soupire.

Je m’attends à ce qu’il me sorte un truc du genre : « t’as de la chance d’être fils unique », mais là, je crois que je lui rentre dans le lard. Il n’en fait rien, et tend simplement la main vers ma clope.

— Fais pas la connerie de commencer, oublie ça.

J’écrase mon mégot sous ma semelle et le jette dans la poubelle. Adriana m’arracherait la tête si Julian se mettait à fumer par ma faute ; déjà qu’elle tolère tout juste que j’en grille une devant lui !

Dans la maison, ça sent le poulet rôti et je salive d’envie à peine la porte franchie. Le temps de nous laver les mains, et nos assiettes sont pleines.

— Vous avez fait du bon boulot. Will, tu devrais venir plus souvent, ça marche pour motiver Julian.

— Je te préviens mec, ne prends pas l’habitude de me réveiller comme ce matin, ou je te casse la gueule, bougonne-t-il.

— Alors, apprends à ne pas louper ton réveil, et je n’aurai pas besoin de venir te secouer !

C’est ainsi que ça se passe entre Julian et moi, et quand Sébastien est avec nous, c’est la même chose.

D’ailleurs, Seb devait être là aussi ce matin, mais il a décliné l’invitation d’Adriana. Il avait mieux à faire. La fille de notre ancien instituteur lui avait donné rendez-vous. Enfin, elle a surtout cédé aux multiples demandes de Seb. C’est une des filles les plus populaires du collège. Toujours super bien habillée, et parfaitement maquillée : tous les garçons la reluquent. Néanmoins, je pense que Seb va être déçu et qu’il se fait des films quant à ce qui va se passer entre eux. C’est une petite curieuse, un tantinet allumeuse, mais c’est aussi une trouillarde qui craint les foudres de son paternel.

La pluie s’est enfin calmée, mais le ciel est encore chargé et je suis certain que d’ici peu elle reprendra. C’est la saison et quand ça commence dès le matin, on en a pour la journée en général. J’espère simplement que nous ne serons pas dehors au moment où tout ce qui nous passe au-dessus de la tête se décidera à tomber, mes fringues sont sèches et sentent bon la lessive, j’aimerais bien en profiter un peu !

Nous avions convenu de nous retrouver au petit lavoir et nous y sommes assis depuis moins de dix minutes quand Sébastien nous rejoint. Il a l’air bourru, mais je ne sais pas si ça vient de cette attitude de Bad boy qu’il tente d’adopter ces derniers temps ou si c’est son rencard qui l’a déçu. En vérité, il me donne envie de rire, mais je préfère baisser les yeux, si sa sale tronche est liée à ce qui s’est passé pendant son rendez-vous, il ne va pas être à prendre avec des pincettes.

Julian, quant à lui, n’y réfléchit pas, pour changer. Il se lève et n’attend même pas que notre pote ait traversé la place pour l’interpeler.

— Alors Casanova, ça y est ? Tu l’as fait ?

— Ta gueule !

Voilà, j’ai ma réponse. Je n’aurai pas eu à attendre bien longtemps.

Seb accélère le pas, mais au lieu de saisir la main que lui tend Julian, il lui frappe l’épaule d’un coup de poing.

— Hey, mais t’es con, tu m’as fait mal !

— Ça t’apprendra à la fermer.

Je garde mes mains au fond de mes poches. Seb est passé en mode « abruti ». Je sais que ça va disparaître aussi vite que c’est venu, mais je n’aime pas quand il est comme ça, et dans ces cas-là, je préfère l’ignorer.

— Quelle sainte n’y touche ! Elle t’allume et quand tu brûles, elle se barre. J’ai même pas pu lui peloter un nichon.

Je décide de les laisser bavasser tranquillement sur leurs stratégies pour devenir des hommes ou du moins sur ce qu’ils pensent être la meilleure méthode pour parvenir à leurs fins. Parfois je les envie de n’avoir que ce genre de problème dans la vie, ça doit quand même être vachement agréable…

Je soupire, Sébastien le remarque et d’un coup de coude dans les côtes de Julian, il met un terme à leur conversation.

— Bon, on fait quoi, on remonte chez moi ? demande-t-il.

J’acquiesce d’un signe de tête. Le ciel s’est encore chargé et d’ici peu ça va dégringoler.

— Attendez-moi juste deux minutes, j’ai une course à faire.

Ce matin, dans la boutique de Phil, j’ai repéré des bracelets sur un petit présentoir près du comptoir.

***

— Elle n’est pas là, ta sœur ?

— Décidément, tu fais une fixette sur nos frangines, ou quoi ? s’étonne Julian.

Je secoue la tête.

— Tu es vraiment très con quand tu t’y mets, je me demande juste où elle est, puisqu’elle devait fêter son anniversaire.

— Ah ouais, ma mère a annulé. Je crois que Lucie n’y tenait pas plus que ça de toute manière. Tu sais comment elle est ; toujours la tronche dans ses bouquins. Pour elle, une journée sans lire c’est une journée perdue. Pourquoi, tu veux la voir ?

— Oui, j’ai un truc à lui offrir. C’est quand même son anniversaire.

— T’as qu’à me le laisser, et je lui filerai.

Je souris en touchant, au travers de ma manche, le bracelet que je me suis acheté en même temps que le sien.

— J’aimerais bien lui donner moi-même.

— Dans ce cas, vas-y, elle doit être dans sa chambre, conclut-il en désignant la porte du menton alors qu’il fouille dans la boîte qui contient tous les CD et les cassettes qu’il adore écouter à tue-tête.

Je traverse le couloir et je frappe à la porte de la chambre de Lucie. Pendant un instant, seul le silence me répond et je crois qu’il n’y a personne, puis je l’entends.

— Oui ?

Je pousse le battant.

— Salut fillette, je peux entrer ?

— Vas-y, bien sûr.

Elle est assise en tailleur sur son lit, un bouquin posé sur les genoux. Je ne sais pas pourquoi je me sens obligé de relever ce détail, parce que je crois que je n’ai jamais vu Lucie sans un livre. Cette gamine est ce qu’on appelle un génie. Elle est plus intelligente que la moyenne, ça, c’est attesté, elle a réalisé de nombreux tests pour le prouver, mais elle est aussi plus intuitive, plus fine, plus réfléchie que toutes les filles de son âge. Elle comprend les choses sans qu’on ait besoin de les lui expliquer et je crois qu’elle sait faire preuve de plus de tact et de maturité que bon nombre des adultes que je connais.

— C’est pas aujourd’hui ton anniv’ ?

Elle marmonne quelque chose que je ne saisis pas réellement sinon qu’au ton, il me paraît clair qu’elle ne souhaite pas s’étendre sur le sujet.

Lorsque je lui tends le petit sachet que j’avais glissé dans la poche de mon jean, je la sens gênée. Et quand je lui propose de le lui attacher autour du poignet, elle me semble l’être encore davantage.

C’est fou ce qu’elle est timide, et pourtant on se connaît depuis longtemps elle et moi. Elle est un peu comme la petite sœur que je n’aurai jamais, et ça me fait de la peine de constater qu’elle est toute seule le jour de son anniversaire. Je lui tends les bras, j’ai envie de la serrer contre moi. Peut-être parce que le câlin d’Adriana ce matin m’a rappelé le plaisir de toucher un autre être humain, que je pense que Lucie en a envie, ou tout simplement que moi, j’en ai besoin.

Alors je le fais.

Elle est fluette entre mes bras, douce et si fragile. Qu’est-ce que j’aurais voulu avoir dans ma vie quelqu’un comme elle ! Une petite sœur à cajoler, à protéger… ou juste à aimer. Je l’embrasse sur le front, elle me rend timidement mon baiser et je sors de sa chambre.

C’est étrange ce que je ressens. C’est comme caresser un bébé chat, ça vous remplit d’amour, de tendresse. Ça vous donne l’impression d’être important pour quelqu’un, et l’envie de fermer les yeux, de respirer à fond et d’oublier le reste.

J’imagine que vous voyez de quoi je parle, vous avez certainement déjà caressé un bébé chat, non ?

Enfin, c’est bizarre ; ce n’est pas malaisant, pas malsain non plus, mais c’est juste bizarre.

Lorsque je rejoins mes potes dans la chambre de Seb, ils se bagarrent sur son lit. C’est immuable, ou bien ils font semblant de se battre, ou ils parlent des filles ; et je ne sais pas ce qui m’amuse le plus. Julian a empoigné les cheveux de Seb, détruisant l’architecture de la brosse trop longue qu’il avait dressée sur son crâne à grand renfort de gel ; quant à Seb, il a attrapé la ceinture de son slip et tire dessus pour lui rentrer dans la raie des fesses.

— T’es vraiment con, ça fait mal, tu m’as éclaté les burnes !

— Et toi ! Tu crois que tu ne m’as pas fait mal à me tirer les cheveux ?

Je m’esclaffe.

— Bon, ça y est les filles, vous avez fini de vous crêper le chignon ?

Leurs deux paires d’yeux se tournent soudain vers moi.

— Ah ! ça y est, tu es revenu ?

— Il semble.

Julian réajuste ses bijoux de famille d’un geste peu délicat et Seb passe la main dans ses cheveux, ou du moins, il essaye, car tout paraît encore assez collé. Parfois, je me demande combien de décennies me séparent de mes potes. J’ai à peine un an de plus qu’eux et je ne me souviens pas avoir eu ce genre de jeux.

— Vous avez prévu quoi aujourd’hui ?

— Glandouille, glandouille et glandouille, clame Seb en se laissant retomber sur son matelas.

— Amen, renchérit Julian en l’imitant.

Machinalement, je porte mon index à ma bouche et instantanément je grimace. Cette sale habitude de me ronger les ongles est peu compatible avec le cambouis que je ne parviens pas à nettoyer complètement. C’est amer et franchement dégueulasse.

— Vous avez commencé vos révisions pour le brevet ?

Seb se relève, me toise de ses yeux ronds en soupirant.

— Tu déconnes, rassure-moi ? Mes vieux ne sont pas là, on a la maison pour nous et tu me parles de révisions ? File-moi une clope plutôt, ajoute-t-il en se relevant pour ouvrir la fenêtre.

Je refuse d’un geste de la tête. Il sait que je ne vais pas accepter, mais il tente malgré tout.

Il ne me reste plus qu’à aller voir si la bibliothèque de l’école primaire est accessible pour que je puisse m’y installer et bosser. Mon père est à la maison, et à cette heure-ci, ce n’est même pas la peine d’espérer un peu de silence.

Je pense que Seb a compris. Il ne dit rien, mais je vois dans son regard lorsqu’il referme la fenêtre que même si ça l’emmerde prodigieusement, il sait que c’est encore ce que nous avons de mieux à faire.

— OK. On se fixe une heure et demie, deux heures au maximum, et après on remballe les bouquins, ça te va ?

Je lui souris, exagérant volontiers l’étirement de mes lèvres.

— Oh, mais vous me faites chier les gars ! J’ai pas envie de bosser moi, et en plus je parie que vous allez vouloir qu’on fasse des maths et j’y comprends rien !

— Alors c’est le bon moment en fait. Y’a ma frangine à côté, je suis certain qu’elle pourra nous aider, c’est un crack en algèbre.

Julian frappe ses cuisses de ses mains en se relevant à son tour.

— Tu parles, la honte ! Se faire expliquer les équations par une gamine de douze ans…

Il me semble remarquer une forme de dédain dans son regard et soudain ça m’irrite.

— La gamine, comme tu dis, elle a un QI qu’aucun de nous n’atteindra jamais ; et ces épreuves où tu vas te ratatiner comme une merde, elle les a passées pour s’amuser l’année dernière et elle les a réussies haut la main. Alors, si j’ai juste un petit conseil à te donner…

Je laisse ma phrase en suspens.

— OK, je la ferme.

— Ouais, je pense que c’est mieux.

Il se rassied en bougonnant.

— Je vais aller la voir. Tout à l’heure, elle était occupée à lire, elle n’a peut-être pas envie de se farcir l’ignorance des trois atrophiés du bulbe que nous sommes…

Seb me lance un regard d’acquiescement, et entreprend de ranger ses disques dans la boîte en carton qu’il venait de vider sur son lit.

Quand je traverse de nouveau l’espace entre la chambre de mon ami et celle de sa sœur, j’ai le bout des doigts qui picote, et un sourire étire mes lèvres sans que j’aie le souvenir de lui avoir ordonné. Je frappe à la porte, doucement, probablement parce que tout ce que je peux associer à Lucie n’est que douceur ; et c’est d’ailleurs d’une toute petite voix qu’elle me répond.

— C’est encore moi. On voulait plancher sur les révisons du brevet, et je crois qu’on est franchement paumés. On s’est dit que tu pourrais nous aider à y voir plus clair. Tu as un peu de temps ?

Elle est assise sur la chaise de bois qui fait face à son bureau. Sa chambre est tapissée de rose. Des nuages et des fées parsèment les murs, j’imagine que la déco remonte à l’époque où elle était petite fille. Contrairement à la tanière de son frère, aucun poster ne recouvre les murs, ils sont nus ; seules des étagères débordantes de livres les occupent.

Elle me fixe un court instant et porte sa main sur le bracelet que je lui ai offert il y a quelques minutes. Mon regard suit inconsciemment son geste et elle détourne les yeux, les pommettes soudain beaucoup plus colorées. Elle a le teint si pâle qu’elle ne peut pas le cacher, même en baissant ses prunelles claires vers le sol.

Cela ne dure qu’un court instant et elle prend une grande inspiration avant de me regarder de nouveau.

— Bien sûr, si je peux vous aider, je vais le faire. J’imagine que c’est ton idée, ajoute-t-elle en glissant une minuscule clé dans le tiroir de son bureau avant de se lever.

— Eh bien non, figure-toi que c’est Seb qui l’a suggéré.

Le regard qu’elle m’envoie alors se situe à mi-chemin entre surprise et incrédulité.

— Je sais que parfois il agit comme un abruti, mais il connaît ta valeur.

Elle soupire et me désigne la porte de la main, mais au lieu de me rejoindre dans la chambre de Seb, elle bifurque et franchit les premières marches de l’escalier.

— Je vous attends dans la salle à manger avec vos cahiers, je ne rentre pas dans sa piaule, ça pue le fennec là-dedans, ajoute-t-elle en ajustant l’élastique qui retient ses longs cheveux blonds.

 

                                                                                Chapitre III

19 mai 1990

 

William

— Développe ton équation, sinon ça revient à additionner des choux et des carottes.

— Ah merde, oui. En plus c’est évident, maintenant que tu le dis !

Elle sourit.

C’est incroyable l’aisance qu’elle a avec l’algèbre. En gros, on jurerait qu’elle parle les maths couramment.

— C’est bien si tu trouves ça évident, c’est que ça commence à rentrer.

À la suite de cet après-midi durant lequel elle avait entrepris de nous faire réviser, j’ai décidé de lui demander de m’aider réellement. Bosser avec mes potes, c’est sympa, mais ça tourne toujours en déconnade, et je n’ai pas le luxe de me permettre d’échouer à l’examen. J’ai déjà redoublé, et l’an prochain, l’école n’aura plus l’obligation de me supporter et pourrait me renvoyer sans plus de sommation. Eux, Seb et Julian, ils ont encore de la marge et ils n’ont pas un dossier gros comme un tabouret dans le bureau de l’assistante sociale.

— Si tu veux faire autre chose pour te changer les idées, on peut revoir le programme d’histoire ou de géo ?

Je secoue la tête.

— C’est du « par cœur », ça, c’est bon. Je connais tous les évènements du programme et toutes les dates. J’ai aussi extrapolé sur l’actualité. Avec ce qui s’est déroulé à Berlin, et vu qu’on a pas mal discuté de la chute du mur cette année, je m’attends un peu à ce qu’une épreuve aborde ce sujet. Tout ce que je sais me fera grappiller des points.

Elle opine en pinçant les lèvres.

— Hier soir, j’ai ressorti les annales de l’année passée et j’ai rédigé la dernière partie de l’épreuve de français. Tu penses que tu peux y jeter un œil ?

— Bien sûr.

Alors qu’elle tend le bras pour saisir ma copie, sa manche se relève et me dévoile le bracelet que je lui ai offert pour son anniversaire. Je retiens sa main et le touche du bout de l’index.

— Tu le portes toujours ?

— Évidemment, me répond-elle en haussant ses sourcils blonds avant de poser le regard sur mes pattes de mouches.

Tout en lisant, elle grignote la peau de ses lèvres légèrement gercées. Ses dents blanches vont finir par la blesser si elle continue, mais leur danse m’hypnotise et mon regard se fige sur sa bouche.

— Non, c’est pas mal du tout.

Ses mots me sortent de ma rêverie.

— Veille à faire des phrases un peu plus courtes, n’hésite pas à les couper en deux, et parfois même en trois. Trop de compléments tuent le complément… et tu dois chercher des synonymes à tes verbes passe-partout pour limiter les répétitions. Mais c’est pas mal. Tu as bien saisi le sujet.

Elle me rend le feuillet avec un sourire presque fier, enfin j’aime croire qu’elle est fière de son élève.

— Will, tu vas l’avoir sans problème. Tu t’en sors très bien, arrêtes de te faire du mouron.

— Je cesserai de m’en faire quand je verrai mon nom inscrit sur ce putain de mur en juillet ! C’est mon passage en seconde qui est en jeu. Si je plante ce truc, j’arrête là, je ne poursuivrai pas plus loin.

— Je t’ai entendu en discuter avec ma mère, mais je pense que ce serait une erreur. Il suffit de partir sur un hors sujet et tu peux louper une partie de l’examen, mais ce n’est que le brevet, et ça ne remet pas en question tes capacités à continuer tes études.

— En être capable et en avoir besoin sont deux choses différentes. Ma passion, c’est la mécanique, et j’ai déjà du boulot en sortant de l’école. Alors l’intérêt d’aller au lycée finalement, je ne le vois pas vraiment. Je me dis simplement que si j’obtiens le brevet, c’est que je ne suis pas trop con ; donc je tente le bac, mais c’est surtout parce que cela tient à cœur à ma tante et à mon oncle.

— Ça aussi, je l’avais compris, mais pour quelqu’un qui n’y voit pas d’intérêt, tu ne ménages pas tes efforts…

Je hausse les épaules.

— À quoi ça servirait d’y aller si c’est pour traîner la patte ? Soit j’avance et je m’en donne les moyens, soit j’y vais pas !

— C’est une très bonne philosophie, mais tu vas réussir, j’ai confiance en toi.

— Merci Fillette.

C’est ainsi que je l’ai appelée la première fois que je l’ai vue. Elle était encore en maternelle, je ne connaissais pas son prénom, mais je l’avais interpellée depuis leur portillon pour qu’elle aille chercher Seb.

« Fillette »… depuis toutes ces années, c’est resté. Comme un surnom affectueux, moins péjoratif que « gamine » et moins intime que « ma puce », parce que maintenant que nous avons grandi, l’appeler « ma puce » aurait un tout autre sens, je pense ; alors que « fillette », ça passe encore partout.

— Il est l’heure que je rentre, je dois aller chez Phil et faire quelques courses pour le dîner.

En général, je ne donne jamais ce genre de détail de mon quotidien, sauf à Lucie. Les autres, mes amis et les adultes, ne comprendraient pas pourquoi à quinze ans, les courses et les repas relèvent de ma responsabilité. Tout comme le sont les lessives, le ménage et la gestion des finances de la maison…

Rapidement, je range dans mon sac US bariolé mes cahiers et mes bouquins, et le jette sur mon épaule avant de regagner la porte.

Comme c’est devenu une habitude maintenant, lorsque je pars, je la serre entre mes bras. Au début, elle se laissait timidement enlacer, à présent, elle enroule ses bras autour de moi, et me rend mon étreinte. Cette étrange sensation du jour de son anniversaire m’envahit chaque fois, mais ce n’est plus bizarre, c’est juste bon. C’est un moment que j’attends toujours avec une certaine impatience, comme une petite bulle de tendresse avant de reprendre le cours de ma journée.

Je redescends au pas de course la rue qui mène au centre du bourg. La boutique de Phil va bientôt fermer. Je sais qu’il a régulièrement quelques invendus en fin de journée, et c’est un moment parfait pour faire les courses. Il fait partie de ces commerçants qui préfèrent brader plutôt que jeter et j’essaye d’en profiter au maximum. Les placards crient famine à la maison, et je n’ai que trente francs en poche, il va falloir être sacrément économe.

La femme de Phil — que j’ai d’ailleurs toujours appelée ainsi sans connaître son prénom — est en train de compter sa caisse et redresse la tête lorsque les clochettes de la porte m’annoncent en tintant gaiement.

— Ah salut Will ! Je pensais qu’on ne te verrait plus ce soir. C’est ton oncle qui te fait travailler si tard ?

Je lui souris.

— Non, je révisais mes examens avec la sœur de Seb, la fille des Lunan ; ils habitent en haut de la rue principale.

— Oui, je connais bien la petite Lucie. Elle vient parfois à la boutique. Elle est belle comme un cœur, et il paraît que c’est un génie. C’est ta petite amie ?

Je ris.

— Non, c’est juste une amie.

En prononçant ces mots, j’ai le sentiment qu’ils sonnent faux. Lucie n’est pas ma petite amie, loin de là, mais je l’aime beaucoup, et ça en revanche, c’est vrai. Et si je veux être honnête, je l’aime aussi un peu différemment de mes autres copines… En fait ce n’est pas une simple amie, mais elle est mon amie et pour moi la différence est de taille. Sans que je me sois épanché en confidences, elle sait beaucoup de choses sur moi et sur la vie que je mène. Elle est très jeune et pourtant si mûre que parfois c’en est effrayant. C’est à se demander comment à seulement douze ans, elle peut en connaître autant sur les relations entre les gens, et sur les sentiments qui font ce que nous sommes.

C’est vrai que je l’admire ; j’ai un grand respect pour son esprit d’analyse et sur ses capacités à écouter et pas simplement à entendre. C’est probablement le contraste entre cette force de caractère et sa douceur qui la rend si remarquable, et fait d’elle quelqu’un dont on apprécie la compagnie, et qu’on est fier de connaître.

La porte de la boutique est encore grande ouverte et des cris résonnent sur la place, me tirant de mes réflexions. À mi-chemin entre des acclamations et des huées, il me semble même percevoir quelques applaudissements émerger du brouhaha. René, le patron du bar, vocifère de sa grosse voix de baryton et projette sur le trottoir un type qui s’effondre comme une masse et roule le long de la route.

— Que se passe-t-il ? demande Phil en sortant de l’arrière-boutique, le visage encore plus soucieux qu’il ne l’est d’habitude.

— Sûrement un client fauché que René vient de foutre dehors, lui répond sa femme.

Je me tiens debout devant la porte vitrée de l’épicerie, mort de honte. Mes bras retombent mollement le long de mon corps, et malgré moi, mes poings se ferment. Un relent de bile s’immisce au fond de ma gorge, et mes dents sont à présent si serrées que je me demande comment leur émail ne se fissure pas. Quand je tourne mon regard vers Phil et sa femme, leurs yeux sont braqués sur mon visage déconfit. J’ai envie de disparaître, de me volatiliser, de ne plus être là.

Il leur a fallu plus de temps, mais eux aussi l’on reconnut.

Cet ivrogne que René vient de balancer dans le caniveau n’est autre que mon père.

Tel un automate, la démarche rapide et motivée par l’urgence de mettre fin à ce triste spectacle, je traverse la place. Il est roulé en boule sur le bitume, du sang macule son visage. Une de ses mains semble avoir laissé son épiderme sur le sol dans sa chute, et saigne également.

— Lève-toi. On rentre à la maison.

Je n’ai pas de mots de réconfort pour lui et je préfère retenir ceux qui se bousculent dans ma tête et qu’aucun fils ne devrait jamais avoir à dire à son père… On ne devrait jamais prononcer ces mots pour personne d’ailleurs.

Il a tellement maigri que malgré sa taille, je n’ai pas de difficulté à le soulever pour le remettre sur ses pieds, mais il est complètement ivre et combattre l’apesanteur demeure un réel défi.

— Eh oh, pas si vite, tu ne partiras pas d’ici avant d’avoir réglé son ardoise !

René, le patron du bar me retient par le bras. C’est un ancien routier, il a des biceps plus gros que mes cuisses et plus une seule dent apparente pour filtrer les postillons lorsqu’il parle. Une chose est sûre, il est en colère. Une veine saille sur sa tempe et sa poigne autour de mon bras me serre à m’en faire mal.

— Je suis désolé, M’sieur, je n’ai pas d’argent.

Les trois pauvres pièces de dix francs qui se bousculent au fond de ma poche sont supposées nous nourrir jusqu’à ce que mon oncle me donne mon prochain billet, d’ici deux ou trois jours, mais pas avant. Et puis si je dois choisir, je préfère que mon père doive de l’argent au bistrot plutôt que d’ouvrir un compte à l’épicerie de Phil pour pouvoir bouffer.

— C’est pas mon problème, gamin, et il est pas question que je m’asseye sur sa note.

— Je vous ai dit que je n’avais pas d’argent. Je ne peux rien pour vous.

J’essaye de rester poli, car le fautif, celui qui a picolé au point de ne plus tenir debout, ce n’est pas René, c’est mon paternel et par extension, ça devient ma responsabilité. Si je ne règle pas ça ce soir, je devrais le faire un autre jour, il y a de grandes chances.

La poigne de l’homme se resserre encore, m’arrachant une grimace cette fois, et pourrait bien mettre à mal la politesse que je me force à conserver. Il me tire brusquement vers l’arrière, et m’oblige à lâcher mon vieux pour retrouver mon équilibre.

— Je t’ai dit que…

C’est la main de Phil qui entre dans mon champ de vision. D’un geste, il contraint René à me lâcher. Il se place face au bonhomme maintenant furieux, et s’adresse à lui avec un calme que j’admire.

— René, laisse ce môme tranquille. Tu as servi son vieux alors que tu n’ignores pas que c’est un ivrogne et que tu es au courant de leur situation. Tu ne peux pas dire le contraire, on la connaît tous ici. Alors si tu veux savoir où te carrer ton ardoise, j’ai quelques idées à te suggérer. Mais fous la paix au gamin. Il n’y est pour rien et il n’a pas à subir ça.

Les deux hommes se toisent et je ne sais plus quoi faire de ma peau. Je meurs d’envie de laisser mon père sur l’asphalte défoncé de la place du marché et m’enfuir en courant de cette rue, de cette ville…

Putain ! Que j’ai honte !

René se redresse, carre les épaules et crache sur le sol à quelques centimètres de mes chaussures avant de tourner le dos et de regagner le bar.

Sans dire un mot de plus, Phil relève mon père et passe l’épaule sous son aisselle. Il ronfle comme un sonneur maintenant, c’est un poids mort qu’il faut quasiment porter.

— On va le charger à l’arrière de mon camion de livraison.

Lorsque nous arrivons à la hauteur de la boutique, la femme de Phil nous attend. Une caisse est posée à ses pieds. Phil ouvre la porte arrière de son véhicule et nous y déposons mon paternel. Il ne se réveille pas lorsqu’il percute le plancher de l’utilitaire, il se roule simplement sur le côté. C’est même à se demander s’il ne serait pas plus simple de le laisser là.

En tout cas, l’idée m’effleure.

Il adresse un geste à sa femme qui hisse la caisse sur la plateforme.

— Je m’occupe de lui Martine, et je reviens, lui murmure-t-il en l’embrassant sur les lèvres avant de grimper sur le siège conducteur.

Elle s’appelle donc Martine.

Je n’ai toujours pas desserré les dents lorsque je monte à ses côtés. Je sais que je dois le remercier pour ce qu’il vient de faire, mais j’ignore si je vais parvenir à parler.

Imaginez-vous coincé à mi-chemin entre l’envie de vomir et celle de pleurer…

Je prends une grande inspiration, mais avant que j’aie le temps d’ouvrir la bouche, il pose sa main sur mon poignet.

— Tu sais gamin, on ne choisit pas la famille dans laquelle on vient au monde. On n’a pas le choix et il faut faire avec. Toi, je trouve que tu as beaucoup de mérite, et si j’avais eu un gosse, j’aurais voulu qu’il soit aussi courageux que toi.

Bon maintenant, c’est sûr, je n’arriverai plus à sortir le moindre mot. L’envie de pleurer a pris le dessus, alors je le regarde et je hoche simplement la tête, les dents serrées pour ne rien laisser paraître, même si je sens monter mes larmes. Une chose néanmoins me semble évidente, si Phil avait eu un môme, jamais son gosse n’aurait eu besoin de ravaler sa honte pour aller ramasser son père sur le trottoir d’un bar.

Notre maison n’est pas très loin, et il ne faudra que cinq minutes pour que la camionnette se gare dans l’allée. Mon père est parti en laissant les lumières allumées et les portes ouvertes. Certes, il y a longtemps qu’il n’y a plus rien à voler ici, tout ce qui avait un tant soit peu de valeur a été vendu, mais c’est quand même chez nous !

Enfin, j’imagine qu’il avait plus important à faire, et que l’urgence d’aller se bourrer la gueule est passée par-dessus celle de fermer la maison.

Il dort toujours à poings fermés quand nous le sortons du véhicule, et Phil le charge comme un sac sur son épaule pour le larguer sans plus de ménagement sur le canapé.

— Il y a encore le téléphone ici ? me demande-t-il de son air inquiet.

— Oui.

— Alors, s’il émerge et qu’il se plaint de douleurs, ou qu’il te semble mal en point, ne perds pas ton temps avec lui, appelle les pompiers. Mais à mon avis, il a surtout besoin de cuver. Si j’étais à ta place, je le laisserais assumer les conséquences de sa cuite quand il se réveillera. Après tout, il l’aura bien mérité et ça lui servira peut-être de leçon.

S’il savait combien j’en doute… mais j’acquiesce néanmoins.

— Ma femme a préparé quelques provisions. Je te dépose ça dans la cuisine.

Je plonge ma main dans ma poche pour en sortir les trente francs que j’avais prévu de dépenser, et les lui tends, mais il referme ma main en l’emprisonnant dans la sienne.

— Garde tes sous mon garçon. Ce ne sont pas ces quelques provisions qui feront couler mon commerce.

Je serre de nouveau les dents, toujours au bord des larmes. Je ne suis pas habitué à la gentillesse, ou du moins pas quand elle est si flagrante.

— Merci m’sieur Phil. Et je vous remercie aussi d’être intervenu devant le bar. Le patron est un sacré bonhomme, je ne m’en serais pas sorti tout seul.

— Y’a pas de quoi. Tu sais, c’est à cause de types du genre de René que des pères de famille sombrent comme ça, me répond-il en pointant mon père du menton. Allez, laisse-le cuver. Mange et repose-toi.

Je le raccompagne et je reste un long moment sur le pas de la porte après qu’il soit parti. Dans le salon, mon père dort toujours. Je m’approche du canapé et je lance un grand coup de pied dans les siens. Il ne bronche même pas.

— Putain d’enfoiré de connard ! Tu ne m’épargneras rien, espèce de sale chien. Je te hais, je te hais !

Et c’est vrai que je le hais. Je regrette d’être passé chez Phil ce soir. Je regrette qu’on l’ait ramassé. Cette place dans le caniveau aurait dû demeurer la sienne, au moins pour le reste de la nuit. Même ce vieux canapé défoncé est trop bien pour l’épave qu’il est devenu, il ne le mérite pas.

Je sens que des larmes ont inondé mon visage, mélange de honte, de colère et d’une immense tristesse aussi.

— C’était pas elle qui devait mourir, merde ! Elle devrait être encore en vie et avec moi. Pourquoi il a fallu que ce soit toi qui t’en sortes, putain !

Il m’arrive souvent de craquer le soir, dans le silence de ma chambre ; mais je veille toujours à ne pas faire le moindre bruit. Là, je m’en fous qu’il m’entende. Je hurle, je lance des coups de pied et de poing dans les murs, dans les portes et dans les quelques meubles qui restent encore parce que je ne suis pas parvenu à les vendre. Je fracasse sur le sol les objets qui me tombent sous la main. J’ai envie de me faire mal et j’ignore pourquoi ; alors je frappe et je frappe encore.

Finalement, épuisé, je m’écroule à genoux au milieu d’un monceau de débris en tout genre. Mes phalanges saignent, et mes doigts me font souffrir, mais j’avais besoin de lâcher tout cela, comme un trop-plein qu’il fallait évacuer.

Après de longues minutes, à me vider des quelques larmes qu’il me reste, je me traîne jusqu’à la cuisine. Martine a rempli la caisse de tellement de denrées que j’ai de quoi tenir plusieurs jours. Elle aussi, il faudra que je la remercie. Je pioche deux yaourts que j’avale sans prendre la peine de m’asseoir.

Je n’ai plus qu’une envie maintenant que la pression retombe, celle de cesser de penser, et de dormir.

***

C’est une douleur vive qui me réveille brutalement ; celle de mon cuir chevelu qu’on semble vouloir détacher de mon crâne, puis d’une masse osseuse qui vient violemment d’être projetée contre ma pommette.

— Qu’est-ce que t’as branlé, espèce de sale petite merde !

Mon père est au-dessus de moi. Les yeux injectés de sang, son haleine est monstrueuse et il me crache dessus en hurlant. À peine le coup assené, il réarme son bras pour me frapper de nouveau, mais cette fois, je l’esquive. Ma manœuvre le déséquilibre et il tombe lourdement à côté de moi sur le matelas, me laissant le temps de m’écarter du lit.

Entre l’armoire et le coin du mur sont entreposées les cannes anglaises que j’avais empruntées à Seb quand je m’étais fait cette entorse de la cheville lors d’une chute à vélo. J’en saisis une et la brandis dans sa direction. Mon geste le surprend et le stoppe dans son élan alors qu’il tentait de se relever à son tour.

— Je te jure que si tu essayes encore de me toucher, je te fracasse la tête. Crois-moi, je ne te louperai pas.

La menace est sortie toute seule de ma bouche. Certainement un désir secrètement enfoui depuis longtemps qui a trouvé une faille et qui est remonté en surface pour enfin se libérer.

— Lâche ce truc, m’ordonne-t-il.

Je ne réponds pas. Je resserre davantage ma prise sur le métal de la béquille et affirme ma position pour qu’il comprenne que je ne plaisante pas.

— Tu as pété tous mes vinyles, petit enfoiré !

Ah, c’est donc ça qui l’a mis en rogne…

— Sûrement.

Je valide ses accusations, même si je ne m’en souviens pas. J’ai dû bousiller un paquet de choses dans la maison, surtout si j’en prends pour preuve l’état de mes mains ; mais rien ne peut me faire plus plaisir que savoir que sa précieuse collection de disques vinyle faisait partie du lot. Ce petit plaisir compenserait presque le fait qu’il vient de me frapper.

— C’était à moi ! T’avais pas le droit de toucher à ça, je te l’ai toujours interdit.

— Écoute bien ce que je vais te dire : je n’en ai plus rien à foutre de ce que tu veux. Tout comme tu te fous de ce que je veux, ou de ce dont j’ai besoin. J’ai quinze ans, bordel, quinze ans ! Et je dois faire tourner cette putain de baraque, parce que tu ne fais plus rien. Tu n’es qu’une épave, un sale alcoolique, un débris que je dois en plus aller récupérer ivre mort au bistrot ! Tu m’obliges à subir les humiliations qui devraient être les tiennes. Moi, je ne les mérite pas, je n’ai rien fait pour ça. Alors, fous-toi dans le crâne, une bonne fois pour toutes, que tu as définitivement perdu le droit de ramener ta gueule ?

— Je t’interdis…

— Non, tu n’as plus rien à m’interdire. Je ne te respecte plus. C’est fini tout ça, tu ne m’atteindras plus. Casse-toi de ma chambre maintenant, dégage de mon lit, tu pues, tu es crasseux, tu me dégoûtes.

Voilà les mots que je me refusais à lui dire ; et encore je suis certain que s’il reste quelques minutes de plus face à moi, j’en aurai d’autres à lui offrir. Loin de me brûler la bouche comme je l’aurais cru, loin de devenir un fardeau supplémentaire, ces mots me libèrent, ils me rendent mon souffle.

Ses épaules retombent, et sans dire un mot, il descend du lit. Le regard vissé sur le mien, il franchit les deux mètres qui le séparent de la porte d’entrée et il disparaît. J’entends le bruit de débris de verre que l’on ramasse, j’imagine qu’il répare les dégâts de mon coup de colère d’hier. Le miroir qui orne la porte centrale de mon armoire me renvoie mon reflet. Ma pommette est en train de virer au bleu, et mon œil est enflé. Je serre les poings et les multiples plaies qui parsèment mes articulations se mettent à saigner de nouveau.

Seul, debout au milieu de ma chambre, je ricane. J’ai l’air d’un boxeur qui vient de passer un sale quart d’heure, mais je n’ai rien d’un combattant vaincu. Cette fois, c’est moi qui ai eu le dessus. Je ne me suis pas enfui pour éviter sa colère. Je ne me suis pas soumis. Je lui ai tenu tête et j’ai lu dans son regard, la peur que je lui inspirais, et j’imagine qu’il a vu dans le mien qu’il ne m’effrayait plus.

C’est à ce moment-là que je prends conscience que le rapport de force qu’il y a entre nous vient enfin de s’inverser.

Sans même accorder la moindre attention à sa présence, je m’enferme dans la salle de bain. L’eau brûlante lave les plaies et dénoue mes muscles tendus. S’il venait à souhaiter se décrasser, il ne lui restera très certainement plus d’eau chaude, mais je m’en fous, cela me donne même l’envie de prolonger ce moment.

Lorsque je m’apprête à sortir, il est assis sur le divan sur lequel il a passé la nuit, la tête prisonnière entre ses mains.

— La bouffe qui est dans le frigo, tu n’y touches pas. C’est à moi.

Le ton que j’emploie est froid, et il me surprend moi-même, mais je crois que cette fois, il a définitivement détruit le peu qui pouvait encore exister entre nous.

— Will ! Attends !

Je m’arrête, mais ne me retourne pas. Je n’ai pas envie de le regarder.

— Je vais changer. Je ne boirai plus. Demain j’irai voir le toubib pour partir en cure.

En cure… Je pouffe en entendant ces mots.

Ça ne fera jamais que la troisième en cinq ans…

— Fais ce que tu veux, je m’en fous.

***

La capuche de mon sweet-shirt rabattue bas sur mon visage, je suis assis sur le dossier du seul banc encore debout du parc communal. Au loin, je distingue le lavoir et mes deux potes qui discutent. Je crève d’envie de reprendre le cours de ma vie et d’aller les rejoindre, et en même temps, je ne souhaite pas qu’ils voient l’état dans lequel mon père m’a mis. Je ne suis même pas certain d’aller au collège demain. Trop de questions vont encore être chuchotées dans mon dos, parce que personne n’osera me les poser ; et si malgré la gêne, ça venait à être le cas, je devrais inventer autre chose qu’une chute dans l’escalier. La dernière fois, c’est le prof de sport qui a fait remarquer que ma maison ne comportait pas d’étage. Il le sait bien, il habite à quelques dizaines de mètres de chez moi. C’est pourquoi je préfère éviter les questions, je ne suis pas habile dans l’art du mensonge ; comme quoi ce n’est pas un vice nécessairement héréditaire !

Je sors mon paquet de cigarettes de ma poche et en allume une. L’air est frais ce matin, mais la journée devrait être belle. Les oiseaux piaillent gaiement dans les hauts peupliers…

— William ? C’est toi ?

Merde ! Je reconnaîtrais cette voix dans n’importe quelle circonstance.

Je ferme les yeux et respire profondément.

C’était la dernière personne que j’aurais voulu rencontrer aujourd’hui. Il y a des gens qui ne méritent pas qu’on les éclabousse de la merde qu’est la vie. Et elle est une de ces personnes. Tellement parfaite, si innocente, et bien trop propre pour être confrontée à ça.

Je glisse ma main dans mes cheveux, masquant la partie de mon visage que mon vêtement ne couvre pas.

— Salut Lucie.

— Mon Dieu, William ! Ta joue, ton œil ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Je pince les lèvres, et lui adresse un sourire que je sais gêné, et qui ne fait pas illusion, de toute façon.

— Rien qui vaille la peine qu’on en parle, crois-moi.

Elle grimpe sur le banc et s’assied à mes côtés.

— Tout le monde sait ce qui s’est passé hier soir au bar.

Je pouffe.

— Les nouvelles vont vite…

— Surtout pour des choses comme ça, c’est vrai. Mais personne n’a raconté que tu t’y étais battu.

— C’est parce que je ne me suis pas battu au bar.

Ses sourcils se froncent et je baisse la tête.

— Will…

Je me lève, jette ma cigarette et m’éloigne de quelques pas.

Je sens sa présence dans mon dos.

— J’ai piqué une colère en rentrant et j’ai saccagé la maison, et ce matin, mon vieux m’a cogné.

Sa petite main se glisse dans la mienne et elle s’approche encore de moi.

— William, je suis désolée…

Ses yeux clairs sont réellement tristes quand elle les lève vers les miens. Je peine à avaler ma salive tant ma gorge est serrée. J’aimerais adopter un air désinvolte et d’un geste lui faire croire que toute cette histoire est sans importance, mais je n’y arrive pas. Je reste figé, plongé à m’y noyer dans les deux lacs d’azur qui me fixent.

— … tellement désolée, ajoute-t-elle en rompant le contact visuel et en enroulant ses bras autour de mon buste.

Son simple contact me ramène à la surface. Il me rend l’oxygène que toute cette merde m’a volé. Je referme l’étreinte sur son corps menu et j’enfouis mon nez dans sa chevelure. Puis, lentement, les larmes s’échappent de mes yeux, une à une, silencieuses au début, jusqu’à ce que les spasmes de sanglots se décident à secouer mon corps. Ses bras tendres me serrent plus fort, ses paumes se promènent sur mon dos, et leurs caresses semblent me brûler la peau au travers de mon t-shirt. D’une main, je presse sa tête sur ma poitrine, comme si en bouchant ainsi ses oreilles, elle n’entendait plus mes pleurs.

Puis je la relâche.

— Va-t’en Lucie, je ne veux pas que tu me voies comme ça.

Elle me serre à nouveau contre elle.

— Alors je ne te regarderai pas, c’est promis, mais je ne partirai pas non plus.

Sa gentillesse redouble mes pleurs. Je le savais déjà, mais elle me le confirme encore : il n’existe nulle part au monde, plus belle personne que Lucie. Nous restons enlacés, durant un temps que je serais incapable d’estimer, mais que j’aimerai voir se figer pour toujours.

Avez-vous déjà eu la chance de vivre des instants que vous auriez voulu éternels tant ils étaient beaux ? Celui-là en est un. Si tendre, tellement doux…

Ses mains reprennent leur danse dans mon dos, et je parierai qu’elles parviennent à absorber les tensions de mes muscles. Sa respiration, lente et profonde, agit comme un métronome sur la mienne, et elle m’emporte avec elle dans sa propre bulle, un lieu fantastique où ni mon père ni ses coups n’ont leurs accès.

Puis mes larmes finissent par se tarir. Probablement suis-je parvenu à laver ce qui était souillé. Le vent a même séché mes yeux quand je lui rends de nouveau sa liberté. Elle tient sa promesse et garde le visage baissé, mais cette fois, c’est moi qui veux la voir. Mes mains aux phalanges meurtries encadrent ses joues et je plonge dans ses prunelles bleues.

Il est là mon havre de paix, juste devant moi, logé délicatement contre ma poitrine. Il est en cette fille que je tiens entre mes bras et qui sait réparer ma peine simplement en m’offrant sa tendresse.

— Merci.

Je n’ai fait que souffler et Lucie entrouvre les lèvres, comme si elle voulait dire quelque chose, mais rien ne vient.

Oh ! Ses lèvres…

La distance qui nous sépare n’est qu’une illusion, qui disparaît le temps d’un clignement de paupières. Je n’ai qu’à me pencher légèrement pour les frôler des miennes. Subtilement, telle une caresse. Je suspends mon geste quand sa main se pose sur ma poitrine. Je crains qu’elle me repousse, mais il n’en est rien ; elle se lève sur la pointe des pieds et rétrécit encore la distance qui nous sépare. Lentement, elle augmente la pression sur ma bouche. Je perçois son innocence et interprète son geste comme une attente, alors je l’embrasse.

Ce n’est pas mon premier baiser, mais c’est le premier que je n’ai pas prémédité, et celui-ci me prend par surprise. Je butine lentement cette bouche que j’ai si souvent vue rire, mais que je ne regarderai jamais plus de la même manière. Je pince doucement ses lèvres entre les miennes, et elle fait de même. Lorsque je fais glisser ma langue sur ses dents, elle les entrouvre pour m’accueillir et m’autorise à l’explorer, délicatement, presque timidement ; jusqu’à ce qu’elle s’enhardisse, imite mes mouvements et finisse par danser avec moi. Nous nous laissons porter et emporter, et ce n’est qu’une fois hors d’haleine que nous nous libérons.

Complètement perdu, je ne sais pas quoi lui dire ; ni d’ailleurs s’il faut dire quelque chose. Je pose mon front contre le sien et je ferme les yeux. Ses bras enroulés autour de mon cou, mes mains étalées sur ses reins, je n’ai pas envie de bouger.

— J’ai promis à maman de l’aider à préparer le déjeuner. Il faut que je parte.

La magie est rompue et un froid glacial m’envahit lorsqu’elle s’éloigne. Jusqu’au dernier moment, nos doigts restent accrochés, puis elle s’en va, sans se retourner.

Putain ! Mais qu’est-ce qui vient de se passer ?

Je voudrais la rappeler, lui demander de revenir se blottir contre moi, lui dire combien j’en ai besoin maintenant, et combien j’ai aimé ça.

Mais les mots se coincent au fond de ma gorge, et je reste immobile. Je la regarde s’éloigner et disparaître, petite silhouette souple et éthérée.

J’attends un long moment, debout comme un crétin à côté de ce banc. Mon cœur peine à retrouver une course normale, pourtant, il est étonnamment léger. J’ai envie de sourire, bêtement, et je sens ce rictus idiot se former sur mon visage ; mais je le laisse s’étirer, c’est agréable.

Mais qu’est-ce qui vient de se passer ?

***

Lucie

Je quitte le parc en courant malgré l’air qui me manque. Mon frère et Julian sont au lavoir, mais je ne m’arrête pas ; je leur adresse simplement un petit geste, afin que ma course ne ressemble pas à une fuite.

C’en est pourtant une. J’ai eu tellement peur de croiser son regard, et qu’il dise quelque chose qui aurait brisé l’instant, que j’ai préféré partir.

Nous nous sommes embrassés…

NOUS NOUS SOMMES EMBRASSÉS !

C’est la première fois pour moi, mais certainement pas pour William. Il savait exactement quoi faire, et c’était parfait. Mille fois mieux que dans ces émoustillantes histoires qui me sont interdites et que je lis en cachette.

Ses mains caressant mes joues, son souffle chaud contre ma bouche, ses lèvres souples, mais gourmandes et exigeantes, et sa langue…

Je m’adosse au mur du garage. Je suis à bout de souffle, autant à cause de ce que je viens de vivre que pour ma course jusqu’à la maison. Si maman me croise dans l’état dans lequel je suis, elle comprendra. Pire encore, si papa me voit, c’est foutu ! Je me glisse silencieusement dans la maison, me déchausse et abandonne mes ballerines en bas de l’escalier pour me ruer dans ma chambre. Une fois la porte refermée, je m’autorise à souffler. Le petit miroir qui est posé sur le bord de mon bureau me confirme ce que je savais déjà, mes joues sont rouges, mes lèvres enflées et mes yeux brillent d’un éclat que je ne leur connaissais pas.

Je me précipite sur la chaise de mon bureau et récupère la minuscule clé dorée de mon journal. Je tremble un peu au moment de l’ouvrir. Est-ce le fait d’avoir couru, ou l’excitation du moment ?

L’excitation serait plus vraisemblable.

« William et moi, nous nous sommes embrassés »

Quand j’ai ouvert mon journal, j’avais dans l’idée de consigner tout ce que je ressentais, et tout le plaisir que m’avait procuré ce baiser ; mais soudain, c’est le souvenir de la souffrance qui a amené Will entre mes bras qui m’a retenue. Ce serait injuste de ramener ce moment à la simple expression de mon propre plaisir, et ce n’est pas entre ces pages que je dois rapporter son histoire.

Alors mes sentiments resteront les miens. C’est au fond de mon cœur que je vais les graver.

Je ferme les yeux et mes doigts se portent d’eux-mêmes à mes lèvres, comme pour prolonger la caresse qu’on leur a offerte.

Je souris.

N’empêche, c’était vraiment génial… William est génial.

 

                                                                                Chapitre IV

 

7 juin 1990

William

— Ta tante veillera sur toi le temps que durera ma cure.

J’ai appris à m’occuper de moi tout seul depuis la dernière fois où il est parti pour « soi-disant » arrêter de boire. Chaque fois, il vend ses petites vacances aux frais de la sécurité sociale comme un remède miracle à ses vices, mais je ne suis plus dupe maintenant, je n’accorde plus d’intérêt à ses bonnes résolutions. Elles fondent à la moindre occasion de prendre un verre.

Lors de sa première cure, j’étais allé habiter chez Ludivine et Éric. J’avais dix ans. Mon père avait fait le mur au bout de six jours de traitement. Échappant au personnel, il avait pris la fuite, et en chemin, il avait fracturé la cave du père Bonnot. Le pauvre vieux distillait lui-même sa goutte et il y avait de quoi saouler un troupeau d’éléphants derrière sa porte. On avait retrouvé mon père au petit matin, dans un état proche du coma éthylique. Il avait été hospitalisé quelques jours, puis il était rentré à la maison, la fleur au fusil, plus arrogant que jamais. La cuite suivante ne s’est fait attendre que deux jours et on était reparti de plus belle.

Pour sa seconde désintox, il a tenu les six semaines qu’elle devait durer. Cette fois-là, j’avais douze ans et je n’ai pas voulu quitter la maison. Il avait fallu faire croire que je partais chez mon oncle et ma tante afin que l’on me fiche la paix ; parce que l’assistante sociale refusait l’idée que je sois seul chez moi, et elle m’avait posé un ultimatum : c’était chez ma tante ou dans une famille d’accueil. J’ai eu vite fait de faire mon choix.

Après la cure, mon vieux est resté sobre officiellement trois mois, mais il y avait déjà plusieurs semaines que je retrouvais des bouteilles vides planquées un peu partout dans la maison lorsqu’il a avoué avoir replongé.

Rien n’a changé cette fois encore. Légalement, c’est Ludi qui assume la charge de s’occuper de moi. Elle a parfaitement conscience du rôle que je tiens au quotidien et qu’une nounou ne me serait d’aucune utilité, mais elle ne m’a pas laissé tomber devant les services sociaux. C’est plutôt bien, j’aurais détesté aller vivre chez des inconnus, si bienveillants soient-ils, mais quel que soit mon quotidien quand mon père est là, je n’ai pas l’âge d’avoir mon mot à dire.

— Je te promets…

Je le coupe, ces mots-là dans cette bouche-là sont risibles maintenant, et je ne veux plus les entendre.

— Oh non ! Je t’en prie ! Garde pour toi tes promesses d’ivrogne, elles n’ont aucune valeur. Je t’ai expliqué que je n’en avais plus rien à faire de toute façon. Soigne-toi, ou ne te soigne pas, ça m’est complètement égal.

Le plus dur dans tout cela, c’est que je le pense vraiment. Ce ne sont pas uniquement des mots pour le pousser à réagir. Ça l’a été, un temps, mais j’ai passé ce stade depuis ce fameux matin où il m’a frappé après que j’ai été si humilié de devoir le ramasser dans ce caniveau.

— À quelle heure le taxi doit-il venir te chercher ?

Cette fois, le centre de traitement qui lui a été proposé est loin de la maison. Il pourra difficilement se tirer en douce.

— Le rendez-vous est fixé à onze heures. Tu seras là quand je partirai ?

— Il y a peu de chance.

— Fils…

Je le fais taire en levant la main. Je pince les lèvres et lui fais signe que « non » en plantant mon regard dans le sien. Il baisse les yeux, et garde le silence.

L’alcool a dévoré jusqu’à sa dernière once de dignité. C’est tellement pathétique.

Un coup d’œil à ma montre alors que je regagne ma chambre me signale que j’ai encore deux heures avant d’être débarrassé de lui.

Lundi, les épreuves du brevet débutent pour quatre jours et on a prévu de décompresser et d’aller pique-niquer au bord du lac avec Julian et Seb.

J’aimerais que Lucie soit là aussi, j’ai lancé l’invitation, l’autre soir lorsque j’ai dîné chez eux, mais elle n’a pas répondu. Je peux également me réjouir qu’elle n’ait pas tout simplement refusé de nous accompagner.

Depuis notre baiser dans le parc, nous avons l’un et l’autre pris un soin particulier à faire comme s’il ne s’était rien passé. Pour ma part, je pense que même si c’était vraiment agréable — je peux même dire exceptionnel — cela n’aurait pas dû arriver. Aussi en avance sur son âge qu’elle le soit, Lucie reste une enfant et moi, je commence à voir les choses un peu plus sérieusement, même si je m’en défends auprès de mes potes. Il est vrai que je me suis imposé un certain nombre de règles, mais je n’ai pas l’ambition de devenir moine. Je compte faire mes propres expériences, mais sans me laisser dépasser par les circonstances. Je veux pouvoir garder en tête la prudence nécessaire pour ne pas reproduire les erreurs de mes parents ; et entraîner la douce Lucie avec moi serait justement la lamentable erreur à ne pas commettre, car lorsque je suis près d’elle, je n’arrive plus vraiment à penser sérieusement.

Je me laisse tomber sur mon lit et joins mes mains à l’arrière de ma tête. Il me faut fermer très fort mes paupières pour chasser les images d’elle qui s’invitent malgré moi. Des images de ses lèvres entrouvertes et délicieuses. Mais même le parfum de camomille de ses cheveux me semble aussi réel que si elle était encore entre mes bras.

Deux heures à tuer, ça va être long. D’autant que je n’ai pas grand-chose à faire dans cette chambre. J’ai vendu à peu près tout ce qui avait de la valeur ces derniers mois. Je pense d’ailleurs que c’est la raison pour laquelle je me suis inconsciemment attaqué à toutes les affaires de mon père l’autre soir. C’était une forme de remise à niveau, un équilibre imposé entre ce à quoi il tenait, et le peu qu’il me reste.

Mes mains ont guéri, mon visage aussi ; mais l’écœurement quant à lui, demeure intact. Tout comme j’ai fini par faire le deuil de ma mère, je crois que je suis en train de faire celui de mon père. C’est d’autant plus navrant qu’il est toujours vivant, mais c’est le même sentiment que celui qui m’a habité lorsque j’étais enfant.

Elle ne sera plus jamais là, lui n’y est plus non plus maintenant. La différence se situe dans la manière qu’ils ont eue de disparaître. Maman a laissé derrière elle la souffrance liée à son absence, le vide créé par son silence et le froid, de ne plus sentir sa tendresse. Mon père n’inspirera pas de regrets, sinon celui d’avoir perdu trop de temps et d’énergie, à essayer de lui maintenir la tête hors de l’eau.

Quand maman est morte, oncle Éric et tante Ludivine étaient mariés depuis quelques années, et ils avaient proposé de me prendre à leur charge. Je n’étais qu’un gamin, et même si j’adorais mon oncle et ma tante, ma famille, c’était mon père. Je le connaissais peu, mais il était le seul lien qui semblait me rester avec ma mère que nous pleurions tous les deux, chacun à notre manière. Je n’avais pas la maturité pour comprendre qu’il ne serait jamais capable d’endosser le rôle que son veuvage exigeait.

Faire le choix de rester avec lui aura été ma toute première connerie.

Éric adorait sa sœur et je sais qu’il ne m’aurait jamais fait vivre ce que mon père m’a imposé. Parfois, quand je travaille avec lui au garage, je retrouve le regard de maman au travers du sien, plus rarement son sourire, car Éric en est assez avare ; mais il ressemble tant au souvenir que j’ai d’elle…

— Will, mon taxi est en avance, je m’en vais.

La voix est basse, et je n’entends pas son pas traînant s’éloigner. Je me demande ce qu’il doit bien attendre, à rester ainsi statique derrière ma porte ! S’il s’imagine que je vais aller lui faire un coucou de la main, il se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude !

— Laisse les clés de la maison sur la table de la cuisine.

Ma confiance a ses limites, et avec lui elles sont déjà largement dépassées. Une fois parti, je n’ai aucune envie de le voir revenir sans y être prêt.

Ce n’est qu’après plusieurs secondes que je l’entends enfin s’éloigner et que la porte claque. À croire qu’il nourrit encore des espoirs…

Pauvre vieux fou !

Désintox, round trois !

***

Lucie

— Seb, vous serez entre vous, je ne souhaite pas m’imposer !

Mon frère secoue la tête avec ce petit air qui veut dire « sois pas débile » et que je reconnais bien.

— Allez, sois pas débile…

Vous voyez, je vous l’avais dit !

— Ça fait des jours que tu nous fais bosser pour qu’on décroche ce foutu brevet, alors c’est normal que tu aies ta place parmi nous. Tu l’as largement méritée !

Une chose me semble évidente et me gonfle en même temps d’une certaine fierté : ces quelques semaines passées à travailler avec eux m’ont sacrément aidée à grimper dans l’estime de mon frère. J’ai même gagné un respect que je ne pensais jamais toucher du doigt. Je ne suis plus « l’emmerdeuse d’intello », le boulet qu’il devait traîner partout avec lui, ou la casse-pied qu’il voyait en moi, et ça me fait vraiment plaisir.

C’est amusant, on se fait de nouveau la bise au petit déjeuner, comme lorsque j’étais toute petite. Depuis un bon nombre d’années, notre bonjour se résumait à un vague « salut ». Et encore, quand il était bien luné.

— De toute manière, maman a préparé des casse-croûte pour toi aussi, alors ne te fais pas prier et ramène-toi !

Je n’ai pas vraiment besoin qu’il me houspille, j’adore l’idée de passer du temps avec eux.

Et avec William en particulier.

D’ailleurs, il ne m’a plus touchée depuis l’autre matin où nous nous sommes embrassés. Nous avons passé de longues heures assis côte à côte devant ses cahiers et ses livres de classe, mais il n’a même jamais fait allusion à ce baiser. C’était un moment fort, une fraction de temps hors de notre temps, mais qui n’avait pas vocation à changer le cours de nos vies.

Visiblement.

Pourtant, c’était mon premier baiser, et je pense que rien que pour cette raison, je ne l’oublierai jamais.

— Tu te magnes ? Je te dirais bien de nous rejoindre quand tu auras fini de rêvasser, mais je ne sais pas encore de quel côté du lac on va se poser.

— J’arrive !

D’un geste forgé par l’habitude, je termine de natter mes cheveux, et je noue l’extrémité de la tresse avec un élastique. Il faudra que j’essaie de changer de coiffure, la natte me donne l’air d’une gamine. Mes longs cheveux blonds sont plutôt jolis, et détachés, ils sont du plus bel effet ; mais pour aller au lac, l’idée me semble assez farfelue.

Hier, j’ai pris un coup de soleil sur le nez, et ça me donne assez bonne mine. Un visage de campagnarde, comme le dit ma grand-mère. Je souris à mon miroir, avant de dévaler l’escalier. J’attrape au vol le sac contenant nos maillots de bain et nos serviettes pour le cas où nous déciderions de nous baigner. Ils annoncent des températures élevées cet après-midi, on pourrait apprécier de piquer une tête.

Cette sortie me rend presque euphorique ! Quoi que non, le « presque » est de trop. Je nage en pleine euphorie, je suis aussi heureuse qu’enthousiaste à l’idée de passer l’après-midi avec les garçons.

Mon frère m’attend dans l’allée du jardin, les bras croisés sur sa poitrine et le regard vissé sur la porte, montrant ainsi son impatience.

— Ah, les gonzesses, y’a pas à tortiller, il faut toujours que vous vous fassiez désirer !

— C’est bon, je suis là, arrête un peu de râler ; tu sais que ça peut provoquer des ulcères ?

Julian et William sont déjà installés lorsque nous arrivons, et je ne manque pas le sourire de Will dès qu’il m’aperçoit. Il se lève et d’un geste qui est maintenant habituel, il me serre fort entre ses bras avant de poser une bise sur ma joue. Timidement, Julian l’imite, mais semble étonné que je ne le repousse pas.

Nous ne sommes plus des bébés, il est temps de grandir !

Maman nous a préparé des sandwichs au poulet, avec des crudités et de la mayonnaise. Seb adore la mayonnaise, surtout celle qu’elle fait elle-même. Moi, je n’aime pas trop ça, mais je dévore tout de même mon déjeuner, je suis trop heureuse d’être là pour laisser un si petit détail prendre la moindre place dans ce moment de pur plaisir.

Comme je me l’étais imaginé et surtout comme je l’espérais un peu, après déjeuner, nous partons nager. J’ai appris le minimum à l’école primaire, durant les quelques séances de natation du programme de sport, mais je ne suis pas une très bonne nageuse. Mon frère non plus d’ailleurs ; mais à notre décharge, notre père estime que si nous étions des poissons nous aurions des nageoires et pas des mains, et notre mère nourrit une véritable peur de l’eau. C’est presque phobique d’ailleurs !

Julian ne se débrouille pas trop mal. Il consent au moins à s’aventurer là où il n’a pas pied, ce qui n’est pas notre cas.

William en revanche nage magnifiquement bien. Il m’a expliqué avoir appris avec sa tante, une ancienne nageuse de l’équipe nationale, rien de moins ! C’est beau de le regarder évoluer dans l’eau. Il glisse, sans une éclaboussure ; et même après avoir nagé le crawl sur plusieurs dizaines de mètres, il n’est pas essoufflé comme nous le sommes, après nos trois pauvres mouvements de brasses mal coordonnés. Je sais qu’il vient presque tous les jours s’entraîner ici, quand le temps et la température de l’eau s’y prêtent, évidemment.

— Tu m’apprendras ?

Il plisse le front. Ses cils mouillés sont plus foncés et la clarté de son regard vert en est accentuée.

— Tu veux que je t’apprenne à nager ?

Je secoue la tête en lui souriant.

— Maintenant ?

— Pourquoi pas ?

Il cherche les deux autres du regard. Julian et Seb se sont lancés dans une partie de jokari et semblent totalement absorbés par leur jeu. L’eau, ce n’est pas vraiment leur truc.

— D’accord, alors si tu es motivée, viens, on y va.

Je n’imaginais pas qu’il aurait autant besoin de me toucher pour m’apprendre à nager : placer mes mains correctement, aligner mes bras et mes épaules, rectifier la trajectoire de mes pieds, la cambrure de mon dos, l’écartement de mes genoux… Et soutenir mon corps en laissant mon ventre reposer sur sa main pour que je décompose le mouvement de brasse sans couler à pic. La sensation est étrangement agréable, et chaque contact de sa peau sur la mienne me donne envie de m’accrocher à son cou, et de me presser contre lui. Pourtant, je vois dans son regard que ses gestes sont dénués de sens cachés, mais les miens ne le sont plus vraiment. J’ai envie qu’il me serre encore dans ses bras, et qu’il me transporte…

C’est comme ça aussi dans mes livres interdits. Les amants se frôlent, se découvrent, et finissent par s’embrasser et par… enfin, vous savez quoi, je ne vais pas vous faire un dessin !

Mais Will ne m’embrasse pas. Il ne laisse pas courir ses doigts sur ma peau.

Ni ses lèvres.

Ni sa langue…

Mmh, il faut vraiment que je cesse de lire toutes ces conneries !

— C’est tout pour aujourd’hui ! lance-t-il, interrompant brutalement le fil de mon fantasme. Je sais que tu apprends vite, mais si je te farcis la tête avec trop de trucs d’un coup, tu vas tout oublier. Admettons qu’on vienne ici deux ou trois fois par semaine durant tout l’été, je pense qu’à la rentrée, tu nageras comme une sirène !

L’idée de recommencer me séduit, je l’accueille avec un sourire radieux et nous partons nous affaler sur nos serviettes qui n’ont pas bougé. Mon frère et Julian en revanche ont disparu de la colline, et sont allés jouer un peu plus bas, là où le soleil est en partie masqué par les grands arbres ; c’est vrai que ça commence à cogner.

— Maman m’a dit que tu passais le week-end chez nous ?

Il se met à rire.

— Ouais.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

— Ça fait cinq ans que mon père n’en est plus un et il aura fallu qu’il se donne en spectacle pour que ce qui n’était que des ragots qu’on murmure devienne le combat de tout le monde…

Je fronce les sourcils, lui signifiant que je ne comprends pas.

— Mon vieux est parti pour une autre cure, et tes parents savent que je suis seul pour m’occuper de moi. Leur invitation, j’ai compris que c’est pour ça. Tout comme la semaine que j’ai passée avec vous pendant les vacances de Noël l’an dernier. Mon père n’avait pas rentré de bois et il devait faire dix degrés dans la maison… J’ai bien compris que même s’ils ne le disent pas, c’est leur manière de m’aider ; et ils ne sont pas les seuls. Adriana trouve toujours une bonne raison pour passer mes fringues en machine, Phil pour glisser de la bouffe dans mon panier et Éric me paye bien plus qu’il ne devrait pour les quelques bricoles que je fais pour lui au garage. La différence c’est qu’avant la prestation lamentable de mon paternel, tout cela se faisait de manière implicite. Maintenant, j’ai le sentiment que tout s’est organisé.

— Et ça te gêne ?

Il réfléchit un instant.

— Non, ça ne me gêne pas. J’avoue que je m’épuise à porter sur mon dos toute la charge que mon père a abandonnée. S’il n’y avait que moi, je gérerais sans problème ; mais il y a la maison, et surtout le compte en banque que je dois avoir à l’œil. Tu sais, il n’y a que son RMI qui rentre, alors si je ne me dépêche pas pour payer ce qu’on doit dès que l’argent tombe, le vieux picole tout.

— Attends, tu veux dire que c’est toi qui t’occupes de tout ça ?

— Oui. Ça fait déjà deux ans que j’imite sa signature sur les chèques. Depuis qu’on nous a coupé l’électricité parce qu’il n’avait pas payé.

Je me roule sur le côté et pose ma main sous mon menton pour le regarder. Il fixe le ciel et les quelques nuages cotonneux qui flottent.

— Je ne comprends pas, l’assistante sociale laisse faire ça ?

Il tourne son visage vers moi.

— L’assistante sociale ignore beaucoup de choses, tu sais, et c’est bien mieux comme ça. Mon vieux ne s’en est pas vanté, et je ne lui ai rien dit non plus. À ses yeux, je ne suis qu’un gosse et sa réponse à mon problème s’appelle « foyer » ou « famille d’accueil » et ça, j’ai pas envie. Alors je préfère me taire, même si parfois c’est dur et que j’ai envie de tout envoyer chier, au moins, je reste libre. À quoi bon changer une merde que je connais contre une autre que je ne connais pas ?

J’ai envie de prendre sa main. Elle est si proche de la mienne, étalée sur le tissu éponge de sa serviette, que je pourrais la toucher rien qu’en écartant légèrement mes doigts.

— C’est pas juste que ça t’arrive à toi…

Il soupire.

— Tu sais ce que dit mon oncle : « La vie n’est pas juste, et la chance est un mythe. Rien n’arrive si tu ne vas pas le chercher toi-même ». Bientôt je serai assez âgé pour tisser mon propre avenir. D’ici là, je n’ai pas le choix. Je prends mon mal en patience et je me bats comme je peux avec les armes que j’ai.

Il jette un œil à nos mains, puis sur mon visage. J’ai l’impression qu’il a lu dans mes pensées, et que l’espace d’une seconde, la même lueur que l’autre jour a brillé dans son regard ; cet éclat qui m’avait éblouie, juste avant qu’il m’embrasse. Pourtant, il rompt le contact et d’un geste, il se laisse rouler sur le dos, et soupire de nouveau.

— Je pense qu’on est prêts pour les épreuves de la semaine prochaine, déclare-t-il pour changer de sujet.

— Vous avez travaillé sérieusement, il n’y a pas de raison. Julian va peut-être peiner un peu sur l’histoire-géo, mais ce sera sa faute, il n’aime pas apprendre par cœur, et pour les dates, tu n’as pas vraiment d’autre moyen de les retenir.

— Ouais, de toute façon, on ne fera rien de plus si près de l’examen, et pour ma part, je refuse d’ouvrir à nouveau un livre de cours avant la rentrée de septembre !

Sans se lever, il plonge la main dans son sac pour en sortir ses cigarettes. Il fait claquer son briquet en tirant une longue bouffée avant de souffler la fumée par à-coups, créant dans l’air parfois un petit nuage et plus rarement un rond biscornu.

Je tends la main vers la sienne.

— Je peux essayer ?

— Sûrement pas ! Tes parents me tueraient !

— Je n’irai pas leur dire…

Il remue la tête et ses cheveux encore humides se mettent à danser sur son crâne.

— Je ne serais pas celui qui t’initiera à la cigarette. Et crois-moi, il y a des expériences qu’il vaut mieux éviter de faire.

Pour m’occuper, je joue distraitement avec son briquet. J’aime bien l’odeur qui s’en échappe. Il pose soudain sa main sur la mienne.

— Une première clope, ce n’est pas comme un premier baiser, Lucie, ça n’a rien d’agréable. Ça irrite la gorge, ça fait tousser et ça peut même te faire vomir. Alors, s’il te plaît, fais-moi confiance, n’essaie pas cette merde, c’est vraiment sans intérêt.

Son pouce caresse le bout de mes doigts et mon cœur s’accélère. Ce sont les rires de mon frère et de Julian qui viennent vers nous en courant qui brisent le ton de notre échange, et je me surprends à avoir envie de les étrangler.

— Le dernier à l’eau est une poule mouillée ! hurle Sébastien en se jetant dans le lac. Julian plonge à sa suite, et provoque une gerbe d’eau qui mouille le rivage jusque sur le bord de ma serviette.

Will me sourit.

— On y retourne ?

— Vas-y sans moi, mon maillot est sec et je n’ai plus très envie de me baigner, je vais profiter du soleil et bronzer un peu.

Je le suis des yeux quand il rejoint nonchalamment la rive. Il a le dos large et musclé, et je constate que ses fesses, moulées dans son slip de bain, le sont aussi. Il me laisse peu de temps pour l’admirer, mais avant qu’il plonge sous l’eau, je remarque deux jolies fossettes sur ses reins ; elles se creusent joliment lorsqu’il marche.

Je ferme les yeux et étire mon corps pour l’offrir aux rayons du soleil.

Leurs voix portées par l’eau raisonnent dans le silence. Nous sommes encore tôt dans la saison, le lac ne s’est pas vraiment réchauffé, et rares sont ceux qui viennent déjà s’y baigner. Leurs rires me parviennent aussi, et celui de Will en particulier. C’est amusant de constater qu’il me suffit de l’entendre pour que mes lèvres s’étirent d’elles-mêmes.

J’aime son rire.

J’aime aussi sa voix.

Et ses baisers, et ses étreintes même quand elles sont sages, et son regard…

***

Je repose mon stylo en soupirant.

Je n’ai jamais ressenti la moindre difficulté à retranscrire mes journées dans mon journal, mais de tout le week-end, j’en ai été incapable. Je sais décrire ma colère, mon énervement, ma déception, bref, je crois avoir suffisamment de vocabulaire pour détailler à peu près n’importe quoi.

Sauf ce que je ressens quand je suis près de Will, que je le regarde, ou même simplement lorsque je l’entends. Rien que penser à lui efface de ma cervelle les belles tournures de phrases dont je me sais capable… Les mots sont fades, insipides et creux, inutiles et incapables de le décrire.

Et puis, pour être tout à fait honnête, ce qu’il m’inspire, je n’ai pas vraiment envie de l’écrire ; je veux juste le ressentir encore et encore, comme la scène d’un film qu’on se repasse en boucle, rembobinant la cassette tellement de fois que la bande finit par se rompre. Il me suffit de fermer les yeux, de frôler ma propre main pour percevoir la sienne, de songer à ses mots pour entendre sa voix, et de respirer profondément pour sentir son odeur. Même si tout le week-end, il a utilisé le gel douche de mon frère, sa peau n’a pas pour autant le même parfum : Will sent Will, et personne d’autre, il est incomparable.

Lundi matin, les trois garçons ont pris le bus pour se rendre au collège. En raison des épreuves, l’établissement n’était ouvert qu’aux élèves de troisième. Pourtant j’aurais bien aimé les accompagner. Le premier soir, on a débriefé, et dans l’ensemble, nous sommes plutôt confiants.

Il en a été de même les jours suivants, jusqu’à la fin des épreuves, puis la pression est retombée.

Je pensais que ce week-end encore William viendrait le passer avec nous, mais ça n’est pas le cas ; il doit travailler sur une vieille voiture chez son oncle.

Les vacances approchent et je ne sais pas si nous nous verrons autant que pendant les cours. Surtout maintenant que ma présence dans leur petit groupe n’est plus indispensable ; peut-être me remettront-ils à l’écart ?

Ça me rend triste.

Depuis la fin des épreuves, on ne fait plus grand-chose en classe, et c’est tous les ans un peu la même chose. On apporte des jeux de société, quelques gâteaux et des boissons et on passe le temps, chacun selon ses envies. Si on l’avait souhaité, je pense que nos parents nous auraient autorisés, mon frère et moi, à « sécher » ; mais Will continue d’y aller chaque jour. Je n’ai compris que depuis peu que c’était surtout pour profiter du repas que lui offre la municipalité. Alors, parce qu’on est solidaire, on y retourne aussi. Je crois que c’est la première année que nous irons au collège jusqu’au dernier jour du calendrier scolaire officiel !

Et puis, cela repousse un peu l’échéance de cette fin d’année. J’appréhende vraiment cette longue période de vacances, souvent synonyme d’ennui pour moi, et qui va prendre une autre dimension à présent. William et moi nous verrons beaucoup moins. Je ne sais pas comment je vais le supporter, car rien qu’à l’idée, j’ai envie de pleurer.

De toute façon, c’est un sujet dont aucun de nous ne parle. On attend avec impatience que les résultats de leurs examens soient annoncés, elle se situe là notre principale préoccupation.

Vous avez saisi la contradiction ? Pressée de voir les résultats, mais pas la fin de l’année ?

Je vous avais dit que j’étais une fille compliquée…

 

                                                                                  Chapitre V

2 juillet 1990

William

Les résultats doivent tomber aujourd’hui.

La conseillère d’orientation m’a affirmé que l’échec à l’examen du brevet n’était plus un blocage pour le passage en seconde ; et que même si je m’étais planté à l’examen, mon inscription au lycée n’était pas remise en question. Mes résultats tout le long de l’année ont été plutôt bons, et à l’écouter, j’ai les capacités requises pour poursuivre jusqu’au bac sans problème.

Mais cela n’empêche pas que je refuse l’échec.

Si je ne suis pas capable de décrocher un diplôme aussi inutile que le brevet des collèges, je ne vois pas comment je pourrais avoir ma place dans la classe supérieure ; déjà que l’intérêt d’y aller m’échappe…

Ce matin, le centre de désintoxication a appelé chez ma tante. C’est le numéro de téléphone de contact qui figure dans le dossier de mon père. Le message était succinct, et le même que celui de lundi dernier : mon père suit le protocole avec application, et tout se déroule comme prévu.

C’est une des phases du séjour, conforter la famille dans l’idée d’un chemin vers la guérison ! Foutaise… c’est surtout supposé me rassurer et me donner l’espoir de jours meilleurs. Mais ils ignorent qu’il y a un bon moment que je n’inclus plus mon père dans l’image que je me suis fabriquée de mon avenir. Il y a tant d’années qu’il ne représente plus rien, sinon celui qui jette des poignées de sable dans mes engrenages. Cela fait tellement de temps qu’il me contraint à ne plus compter sur lui, que je ne vais pas faire machine arrière en nourrissant un espoir dont je n’ai plus besoin et surtout, dont je me contrefous.

C’était aussi la tonalité de la voix de Ludi quand elle m’a passé le message. Elle a une idée très nette de ce que je pense de tout cela, et même si elle ne le dit pas, afin de ne pas enfoncer davantage le clou, je sais qu’elle partage mon opinion.

Hier soir, j’ai récupéré mon linge propre et repassé chez Adriana. Je lui ai expliqué que j’étais capable de faire cela tout seul, mais elle a insisté. Paul, son mari m’a aussi convié à leur barbecue dominical, mais je devais travailler sur cette vieille 403 avec Éric. Entre les révisions et les conneries de mon père, tout cela avait été mis entre parenthèses, mais une fois restaurée, elle va valoir une petite fortune et Éric a déjà un acheteur. Maintenant, il nous reste à tenir les délais.

Grâce à l’argent que me donne mon oncle et à la solidarité qui s’est tissée autour de moi, j’ai réussi à ne pas toucher aux allocations de mon père pour me nourrir. Ainsi, j’ai pu payer les deux factures d’électricité qui avaient été placées en contentieux, et celles du téléphone pour lequel nous avions aussi du retard. Il n’y a plus qu’à espérer qu’il ne va pas recommencer trop tôt à picoler et que pendant quelques mois au moins, je n’aurais pas à me débattre avec les créanciers ou avec les huissiers.

Vous voyez ce que je vous disais ? Le voilà ce putain d’espoir, même quand on ne veut pas de lui, il s’invite sournoisement.

Enfin, je reste néanmoins lucide, parce que je ne me fais aucune illusion, d’ici peu, il aura replongé. J’espère seulement qu’à ce moment-là, j’aurais une autre solution que celle de vivre sous son toit.

Et voilà, encore un nouvel espoir, mais celui-là ne dépend pas de mon père. Il est plus crédible et moins toxique que les autres : il ne tient qu’à moi.

Bref, il sera temps d’y penser un peu plus tard, pour le moment, je vais rechausser mes baskets de potentiel futur lycéen, et revenir aux préoccupations des gosses de mon âge : le brevet !

Les listes des candidats admis doivent être accrochées sur les grilles de l’établissement et je n’ai pas encore tourné dans la rue que j’entends déjà quelques exclamations. Pour un diplôme dont le bénéfice est si faible, une telle effervescence peut sembler démesurée, mais c’est le premier diplôme de notre vie, alors forcément, il compte quand même.

Devant les grilles, une quinzaine d’élèves trépignent, les yeux rivés sur les petites lignes que certains suivent du doigt pour ne pas faire d’erreur. Et de l’autre côté de la route, Julian, Seb et Lucie patientent, les bras croisés pour l’un, les poings serrés pour l’autre, et les doigts emmêlés dans sa longue tresse blonde pour la dernière.

— Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous ne deviez pas venir que cet après-midi ?

— Toi aussi, je te signale ! Mais on savait que tu serais ici. Alors on t’a attendu.

— Paul a proposé de nous déposer avant de partir bosser. On est passé chez toi, mais tu n’étais déjà plus là. On en a déduit que tu avais eu la même idée que nous et que tu avais pris le bus, précise Julian.

— Bon alors ! Et ces résultats ? Vous l’avez ?

— On sait pas.

Seb a l’air penaud.

— Comment ça « vous ne savez pas » ? Y’a pas vos noms sur les listes ?

— En fait, on n’est pas allés regarder. On s’est dit que comme on avait bossé ensemble, on devait aller vérifier ensemble. Pour savoir tous en même temps, enfin tu vois…

— Tu as surtout la trouille d’avoir foiré, oui !

Je leur adresse un signe de tête et nous traversons la route. Le premier à lire son nom sera Seb, puis Julian hurle au moment où je trouve le mien.

On est tous admis ; tous les trois.

Lorsque je me tourne vers mes potes, Lucie me saute au cou. Je ne croise son regard qu’une fraction de seconde avant de poser mes lèvres sur les siennes. C’est rapide, fugace, mais je crois que mon cœur va exploser. Elle se détache de moi aussi vite qu’elle y est arrivée, mais au regard de Sébastien, je comprends qu’il n’a pas loupé une miette de ce qui vient de se passer. Lucie donne l’accolade à Julian, puis à son frère avec le même empressement que celui qu’elle a mis à m’embrasser, elle est aussi heureuse que nous.

On félicite les autres élèves de notre classe, et on réconforte d’une tape sur l’épaule les deux candidats dont les noms ne figurent pas sur ces fichues listes ; puis on prend le chemin de la gare routière pour dénicher le bus qui nous ramènera dans notre village. La fréquence des passages est bien moins importante qu’en période scolaire, on va devoir patienter.

Et cette attente est étrangement lourde. Julian et Lucie déconnent, comme à leur habitude, enchaînant vannes douteuses et jeux de mots hasardeux. Je donne la réplique, et Seb aussi, mais je le sens tendu, il n’est pas à l’amusement et son sourire s’évanouit plus rapidement qu’il ne fleurit. Il ne m’adresse pas la parole durant tout le trajet en bus, le regard perdu sur le paysage qui n’offre pourtant pas grand-chose d’agréable à contempler.

C’est quand nous franchissons le seuil de leur maison qu’il m’empoigne par le bras pour m’entraîner dans sa chambre.

D’un coup de talon, il claque la porte derrière nous.

— Maintenant, parle ! Depuis quand tu couches avec ma sœur ?

Je lève mes deux mains en signe d’apaisement, et je n’ai pas à chercher son regard. Il me darde avec une férocité que je ne lui connais pas et qui n’a rien à voir avec cette arrogance provocatrice qu’il affiche d’ordinaire. Ses poings sont fermés, ses narines dilatées et il serre si fort les dents que le muscle de sa mâchoire semble avoir décuplé.

— Non, Seb, je t’arrête tout de suite, je ne couche avec personne.

Son regard bleu clair, le même que celui de Lucie me sonde avec une intensité particulièrement inconfortable.

— Seb, je te jure que tu te fais des idées, je ne couche pas avec Lucie.

— Mais tu sors avec elle, affirme-t-il.

Je hoche la tête.

— Non plus. Nous ne sortons pas ensemble.

Il me frappe l’épaule du plat de la main, et je n’oppose pas de résistance. Je recule sous l’impact, lui laissant le dessus. De toute manière, il est évident que je ne suis pas en position de force. Ce qu’il me reproche dépasse de très loin ce qu’il y a entre sa sœur et moi, mais il touche un point sensible, et m’en défendre reviendrait à lui mentir.

— Tu as raison, prends-moi pour un con William, je sais ce que j’ai vu ! Vous vous êtes embrassés !

J’inspire profondément. Comment pourrais-je expliquer à mon pote ce que je ne comprends pas vraiment moi-même ?

— Tu as vu un baiser innocent échangé sous le coup de l’euphorie, c’est tout ce qu’il y avait à y voir. Je te le répète, on ne sort pas ensemble. Et j’ai bien trop de merde à gérer pour sortir avec qui que ce soit.

En soi, ce n’est pas complètement faux. Cela dit, ses yeux ne m’ont pas quitté et j’espère qu’il ne comprendra pas que le mot « innocent » dans ma phrase était en revanche largement de trop. Car plus j’apprends à connaître Lucie, et moins mon regard sur elle est innocent justement.

— Parce que tu sais, Will, j’ai toujours considéré que tu étais comme un frère pour moi ; alors ma sœur, tu dois la respecter comme si c’était la tienne. OK ?

— OK.

— Tu comprends ça ?

— Oui, je comprends.

— Donc, là, c’est moi qui ne comprends plus, parce qu’une sœur, on l’embrasse pas sur la bouche, c’est moche de faire ça, c’est dégueulasse…

— Tu as certainement raison. Mais ce n’était pas un baiser comme tu l’entends. Je te l’ai dit, c’était plutôt lié à la joie du moment…

Finalement, il soupire et je vois à ses épaules qui se relâchent que j’ai dû le convaincre de ma bonne foi. Pourtant, je pense que je ne devrais pas être trop fier de ça, mais aujourd’hui est le dernier jour que nous passons tous ensemble avant le début août, alors on ne doit pas se fâcher. Seb et Lucie partent en Alsace chez leur grand-mère demain matin.

Il rouvre la porte, m’invite à sortir sans un mot en me regardant fixement. Je dois admettre que je me sens minable, presque comme un gamin qui persiste à nier alors qu’il est pris le doigt dans le pot de confiture. Je n’ai rien avoué, et s’il doute, il m’en laisse le bénéfice. Il est comme ça, Seb, et c’est pour ça que j’ai autant honte.

La journée se déroule comme tant d’autres avant elle. On mange, on discute, et on dispute un semblant de match de foot avec quatre autres gars qui traînaient aussi par là. L’heure file à toute allure, puis vient le moment de nous quitter.

Nous marchons avec nonchalance le long du trottoir qui nous ramène du stade à la maison des Lunan quand je sens un doigt fin qui crochète discrètement l’un des miens.

— Tu vas me manquer William Bernier.

Ses joues sont rouges et sa tresse est à moitié défaite ; mais ses grands yeux brillent et son sourire est un peu triste.

— Toi aussi tu vas me manquer, Fillette.

« Fillette », ce n’est pourtant pas le mot qui me vient lorsque je songe à elle à présent, et rien qu’à y penser, ma respiration s’accélère.

Je serre ma main pour emprisonner cette phalange, et elle y répond de la même manière.

Si nous n’avions été que tous les deux dans cette ruelle, je le sais maintenant, je l’aurai embrassée. J’aurais serré son corps menu entre mes bras. Parce que même si je me suis refusé à y penser, j’ai aimé la douceur du baiser que nous avons échangé, et j’aime jusqu’à l’idée de recommencer.

***

Lucie

« Je suis amoureuse de William ! Et si je n’arrivais pas à poser des mots sur ce que je ressentais pour lui, c’est probablement parce que cela se résume très simplement : je l’aime, et c’est tout.

Demain matin, nous partons chez mamie pour un peu plus de trois semaines, et je crois que c’est la première fois que je n’ai pas envie d’y aller. J’ai préparé ma valise sans entrain, choisi les livres que je veux emporter sans la moindre conviction… Je préférerais presque reprendre l’école et enjamber les deux mois de vacances d’un claquement de doigts. »

Trois semaines, ce n’est pourtant pas le bout du monde, me direz-vous, et vous auriez raison. Sauf que là, pour moi, ça l’est !

« Tout à l’heure, mon frère m’a regardé d’un air bizarre. Je ne sais pas s’il m’a vue embrasser Will ou s’il m’a surprise quand je lui ai pris la main ; mais j’ai eu l’impression qu’il n’était pas vraiment ravi que je sois si proche de son ami. Je m’attendais à ce qu’il me dise quelque chose, mais il n’en a rien fait. Il s’est contenté de me regarder étrangement. De toute manière, ce que je fais, et avec qui je le fais, ne le concerne pas, et je n’espère pas sa bénédiction ! »

Je range mon carnet dans ma valise, il faudra que je pense à en acheter un autre à la rentrée, je n’ai bientôt plus de place dans celui-ci. Alors que je me tords les doigts pour attacher mon bracelet de cuir et de turquoises à mon poignet, on cogne à ma porte.

— Oui ?

Mon frère ouvre et passe la tête.

— Tu frappes aux portes, toi maintenant ?

— Bah ouais, tu n’es plus un bébé, répond-il en haussant les épaules.

Je lui tends mon poignet pour qu’il m’aide, il comprend et noue entre eux les brins de cuirs.

— Je peux te poser une question ?

Je l’y invite d’un signe de tête.

— Il se passe quoi entre Will et toi ?

Je déglutis avec difficulté. Poser une question aussi directe est loin d’être sa façon de faire. En général, il envoie une vanne ou une taquinerie, là, il a l’air vraiment sérieux.

— Il ne se passe rien, c’est mon ami.

— Ami, ami ou ami, ami… demande-t-il en balançant la tête d’un côté à l’autre.

— Mon ami. C’est tout.

— Lulu, il faut que tu te fasses des copains de ton âge.

J’éclate de rire. Autant à cause de ce sobriquet qui m’a lâchée depuis mon entrée au cours préparatoire et qui visiblement lui a échappé, que pour sa suggestion.

— Franchement Seb, est-ce que tu m’imagines aller jouer à chat perché avec les gamins de cinquième, je m’ennuie déjà à cent sous de l’heure avec ceux de ma classe !

— C’est pas la question, Will sera au lycée l’an prochain et…

— … et moi, j’y serais l’année suivante ! Je ne suis plus une petite fille, Sébastien, j’ai grandi, tu sais.

— Je sais que tu as grandi ! Tu es même plus mûre que moi sur bien des sujets, mais tu restes jeune, trop jeune pour Will. Et d’ailleurs, tu es trop jeune pour les garçons en général ! Ajoute-t-il le front plissé.

— Là, tu vas trop loin. Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas.

— Si, ça me regarde, je suis ton grand frère ! C’est à moi de te dire tout ça. Merde, c’est mon rôle de te protéger !

— Ah oui, et me protéger de quoi ? Je suis assez grande pour le faire moi-même ! Et William ne me veut pas de mal.

— Ah, donc tu admets qu’il veut quelque chose, rétorque-t-il l’index tendu vers moi

Il m’agace, et je soupire longuement pour le lui faire comprendre.

— Je n’ai pas dit ça. Fous-moi la paix, et ne t’occupe pas de ce qui est bon pour moi ou pas. Je ne comprends pas ce qui te prend de t’intéresser à tout cela maintenant.

— Tu as beaucoup changé ces derniers temps…

C’était donc ça, ses regards fuyants ! Il vient apparemment juste de découvrir que je ne suis plus un bébé…

— Oui, eh bien, ne t’inquiète pas pour moi, comme tu le dis j’ai changé. Je ne suis pas une petite chose naïve et fragile.

Il acquiesce d’une moue hésitante, mais ses sourcils sont froncés, et son front toujours plissé. S’il continue, il va bientôt avoir la même ride soucieuse que notre père entre ses deux yeux.

— Demain départ de la maison à six heures trente, notre train part à sept heures pile. Papa dit qu’il ne faut pas démarrer en retard, il y aura peut-être du monde en ville à cause de l’embauche de l’usine.

Le ton semble s’être radouci, et après un dernier regard, il referme la porte.

S’il y a bien un rôle dans lequel je n’imaginais pas voir mon frère un jour, c’est bien celui-là ; mais passée l’irritation de cet échange, je trouve que c’est agréable de savoir qu’il se soucie de moi.

Un ultime coup d’œil à ma valise qui déborde, je la boucle et me glisse entre mes draps.

J’ai besoin de rêver de William, et pour cela il faut que je dorme. Je ferme les yeux, et laisse mes doigts courir sur ma peau. En serrant plus fort encore les paupières, j’arrive à percevoir mes propres caresses, comme si c’était lui qui me touchait.

C’est tellement agréable…

À partir d’aujourd’hui, et maintenant que je sais que ce que je ressens est de l’amour, je veux que chaque soir, William Bernier soit la dernière personne à occuper mes pensées avant que le sommeil m’engloutisse.

Il ne me reste plus qu’à espérer l’emporter avec moi dans mes rêves.

***

11 juillet 1990

 

« Question numéro 1 : Est-ce qu’on peut utiliser son journal intime pour écrire des mots doux à son amoureux secret ?

Question numéro 2 : Est-ce que c’est ringard en 1990 d’écrire des mots doux ?

Question numéro 3 : Peut-on parler de son amoureux secret dans son journal, ou est-ce qu’une fois qu’on l’a écrit, il n’est plus un secret ? »

Je tambourine du bout des doigts le secrétaire que ma grand-mère a installé dans ma chambre. Elle sait que j’écris et que je lis beaucoup et qu’il est évident que je ne m’attablerai jamais dans la cuisine pour me confier à mon journal intime !

Je relis mes questions et je me mets à rire en rédigeant la suite :

« Réponse universelle à toutes mes autres questions stupides : C’est mon journal intime, je fais ce que je veux ! »

Dehors le soleil brille et par la fenêtre ouverte, j’entends le doux chant des oiseaux. Je ferme les yeux, et j’inspire à fond.

William.

Il m’en faut tellement peu pour être de nouveau entre ses bras…

Que peut-il faire en ce moment ? Bricole-t-il encore sur une voiture chez son oncle ? À moins qu’il soit au lac, en train de nager ? Je souris à l’image qui s’impose à moi : ses épaules larges, et ses petites fossettes… Brrr, je chasse les frissons qui me parcourent les reins.

Je sais que son père ne devrait plus tarder à quitter l’institut où il suivait une cure pour cesser de boire. Mais Will m’a aussi confié qu’il n’était pas pressé de le voir revenir. Ça doit être une drôle de vie quand même ; d’attendre avec autant d’impatience d’avoir dix-huit ans pour voler de ses propres ailes. Parfois, quand je trouve maman injuste ou que je suis en colère, je souhaite aussi être plus âgée de quelques années et quitter la maison ; mais ça ne dure jamais, c’est trop bien d’être l’enfant de quelqu’un. Enfin c’est bien d’être l’enfant d’une famille comme la mienne, une famille dans laquelle on ne manque de rien. Papa est assez taciturne et je m’accroche parfois avec ma mère, mais ce n’est jamais bien méchant ; j’ai toujours à manger dans mon assiette, du linge propre sur mes étagères et c’est vrai que je ne m’en suis jamais inquiétée. C’est le quotidien de Will, comme il me l’a décrit, qui m’a fait prendre conscience de la chance que j’ai.

Et surtout de celle que lui n’a pas.

« Mon cher William,

chaque matin, j’imagine que tu me réveilles d’un tendre baiser… »

Bon sang que c’est tarte, et pourtant, qu’est-ce que c’est vrai !

Le matin, c’est mamie qui me réveille. Elle secoue doucement mon épaule jusqu’à ce que j’ouvre les yeux. J’ai déjà essayé de faire semblant de dormir pour grappiller quelques minutes supplémentaires, mais ça ne prend pas avec elle et elle ne lâche pas l’affaire. Debout huit heures maximum ! Vivement le mois d’août qu’on puisse faire la grasse matinée. Du moment qu’on est à table pour le déjeuner, on reste au lit à loisir chez nous, il n’y a pas de poulailler ni d’œufs à aller ramasser !

J’en plaisante, mais pas totalement, trois semaines c’est largement suffisant pour profiter de notre grand-mère, mais plus, eh bien, je pense que ça serait beaucoup trop ! On vieillit finalement et nos attentes en matière de distraction tendent à se distinguer des occupations de notre grand-mère.

En revanche, j’ai découvert sa bibliothèque Harlequin… ah ! On s’éloigne des Fantômette et de la collection du club des cinq, enfin de la lecture captivante ! Évidemment, je ne lui ai pas dit que j’en avais emprunté quelques-uns, et que je les lis le soir, lorsque tout le monde est couché. Ces histoires m’embarquent, et, je ne vais pas le nier, elles alimentent mes fantasmes. Mes rêves n’en sont que meilleurs.

Je regarde mon carnet, où la première ligne d’une lettre que personne ne lira attend sa suite.

« Je voudrais tellement que tu sois près de moi, que tu me serres contre toi jusqu’à ce que mon cœur copie son rythme sur le tien ; que nos odeurs se mêlent pour devenir la nôtre ».

Hou, je ne sais pas si c’est très sage d’écrire ce genre de chose dans un carnet gardé secret par un cadenas de pacotille… Mais bon, après tout, celui ou celle qui prendra la décision de lire mes mots l’aura fait en toute connaissance de cause, non ?

« J’ai adoré quand tes lèvres ont pris possession des miennes, et j’attends impatiemment le jour où elles partiront à la découverte du reste de mon corps ».

Bon, OK, ça, c’est en grande partie inspiré des romans de mamie, mais dans la vraie vie, c’est comme ça que ça se passe, non ? Ça serait vraiment dommage que ça ne soit pas le cas, parce que rien qu’à y penser, mon estomac me chatouille et j’aime beaucoup cette sensation.

Même si j’essaye de m’attarder sur cette inspiration, le fil m’en échappe ; et il n’y a plus qu’une seule chose que j’ai envie d’écrire.

« Tu me manques William, je t’aime »

***

William

J’ai toujours entendu dire qu’une fille devait se préserver pour l’homme qu’elle épouserait. Il semble qu’aujourd’hui cette phrase fait bondir les féministes, mais dans nos campagnes, c’est encore plus ou moins ancré dans les mœurs. C’est en partie ce qui explique l’inquiétude et l’intervention de Seb, la veille de leur départ pour l’Alsace.

Cela dit, même si j’éprouve des sentiments très forts pour Lucie, je n’en suis pas encore au point d’être un danger pour sa virginité. Non qu’elle ne m’attire pas, mais parce que je suis incapable de lui offrir ce qu’elle mérite.

Il parlait de respect, et on en est là, justement.

Une autre chose se dit au sujet du pucelage d’ailleurs, et cela concerne les garçons. Il semblerait que c’est pour beaucoup un moment décevant, parfois humiliant et dont on préfère ne pas se souvenir trop longtemps. D’où l’urgence de se débarrasser de ce handicap le plus rapidement possible et dans le cas le plus parfait, avec quelqu’un qui n’ira pas raconter votre contre-performance à qui veut l’entendre !

C’est donc armé de cette conviction que je me suis rendu au bal qui se donne chaque samedi soir de la période estivale au camping de la Vallée Fleurie. Il est connu pour être un lieu de dévergondage, et principalement occupé par des familles venant des Pays-Bas. Les Hollandaises n’ont pas froid aux yeux ni aux fesses d’ailleurs ! Et leurs petites culottes ne sont pas les vêtements qui prendront le plus de place dans la valise du retour, si l’on compte toutes celles qu’elles auront perdues durant leur séjour dans l’hexagone !

Donc je confirme la légende, la ramenant à ma triste réalité : c’était décevant, humiliant, et surtout, c’était rapide… Mais mon pucelage a été abandonné sur un matelas pneumatique mal gonflé, coincé entre le tronc d’un forsythia défraîchi et le mur des toilettes du camping.

Peu romantique, mais efficace.

Je ne peux pas dire que l’aventure était en tout point désagréable, mais c’était étrange. Passé le petit laïus lui expliquant que je n’avais jamais couché avec une fille, elle a pris les choses en main, si on peut dire. Le corps et ses instincts primaires ont fait le reste.

En revanche, je ne suis pas parvenu à la laisser m’embrasser. Je trouve ça trop… intime. Et puis quelque chose m’a percuté quand ses lèvres ont frôlé les miennes, m’ordonnant de préserver le souvenir de mon dernier baiser, celui de Lucie. Il a un je-ne-sais-quoi de sacré et de précieux, celui-là. Une forme de pureté que ce que je venais de faire avec cette Hollandaise n’avait pas.

La demoiselle au nom imprononçable passe encore quinze jours dans le coin, et elle m’a invité à la revoir. J’irai probablement, car l’idée de rester sur une telle expérience m’effraie un peu. Je suis sûr que c’est à cause de premières fois aussi catastrophiques que naissent des vocations monacales ; et même si l’idée d’adopter la soutane se situe à des années-lumière de mes ambitions, quelque chose me dit que je dois en apprendre davantage pour savoir comment m’y prendre ; et que l’habile Hollandaise dispose de compétences largement suffisantes pour m’y aider.

***

12 juillet 1990

 

Mon père est supposé rentrer aujourd’hui. J’espère qu’il n’aura pas l’idée de demander au taxi de faire une halte au premier bistrot qu’il croisera, afin de fêter dignement son retour parmi les vivants !

De telles pensées peuvent paraître sarcastiques, mais il m’a habitué à imaginer les cas de figure les plus saugrenus lorsqu’une situation le concerne. Et une initiative comme celle-là ne détonnerait pas franchement avec le personnage.

J’ai hésité un moment à quitter la maison pour qu’il découvre le déplaisir de ne pas être attendu. J’aurais peut-être apprécié le laisser poireauter devant la porte close de sa propre demeure, puisqu’il n’en a même pas les clés, mais finalement je ne l’ai pas fait. J’ai trouvé ça trop mesquin. Non qu’il ne le mériterait pas, mais parce que je n’aurais aucun plaisir à m’abaisser à ce niveau.

Le bruit des gravillons qu’une voiture vient écraser me sort de mes pensées ; et soudain, la boule qui avait quitté mon estomac le jour où il était monté dans ce taxi reprend sa place.

C’est à cet instant que je prends réellement conscience de combien elle m’étouffe.

— Bonjour mon garçon.

Je lui réponds d’un signe de tête en balançant sur mon épaule mon vieil US.

— Il n’y a pas plus d’alcool que de fric dans la maison, c’est inutile de la mettre à sac, tu ne trouveras rien. Si tu as faim, il y a quelques boîtes de conserve dans la remise. Je sais m’occuper de moi, apprends à faire pareil. Je ne lave plus ton linge, pas plus que ta vaisselle. Pour le ménage on fera un roulement. L’assistante sociale a laissé les coordonnées des Alcooliques Anonymes, et d’autres trucs. Si tu veux en savoir plus, contacte-la, je ne suis pas non plus ta secrétaire.

J’ai déballé mon discours d’un ton parfaitement monocorde et en lui tournant le dos. Je n’ai pas envie de le voir. Il y a trop longtemps qu’il me fait pitié, et ressentir ça me met en colère. Je sors pour remonter la rue au pas de course. Je m’étais imaginé que le parpaing qui occupe mon estomac resterait dans la maison, mais je le traîne avec moi. Sans but précis, j’arpente les rues pour atterrir dans celle de la maison des Lunan. Fernand est là. La porte de son garage est ouverte et il semble occupé à poncer une paire de volets.

— Bonjour M’sieur Fernand.

— Salut mon grand, mais tu sais, tu es un peu âgé pour me servir du « monsieur ». Appelle-moi simplement Fernand.

Je le remercie d’un sourire.

— Vous n’êtes pas à l’usine aujourd’hui ?

— C’est la semaine de fermeture annuelle. Les techniciens font la révision des machines et les chaînes sont à l’arrêt. Alors j’en profite pour repeindre les volets, ils en ont bien besoin.

Je pose mon sac sur le bord du muret et ramasse une feuille de papier à poncer que j’enroule autour d’une cale de bois. Copiant son geste, j’entame l’ancienne peinture.

— Il est de retour, n’est-ce pas ?

Sa question fige mon mouvement durant un court instant, puis je reprends. Inutile que je réponde, mon silence est assez éloquent et Fernand a compris.

— Tu sais que tu peux venir à la maison autant que tu en as envie, même si Nathalie ou moi sommes absents. Il y a toujours une clé sous le pot de fleurs dans le massif ; tu es ici chez toi.

— Merci.

Adriana m’a dit la même chose, et c’est rassurant de savoir que si la situation chez moi tourne mal, je n’aurais pas à dormir dehors.

Nous travaillons en silence pendant de longues minutes jusqu’à ce que Nathalie entre dans le garage, un verre de bière à la main.

— Ah ! Mais tu n’es pas tout seul ! Salut Will, je ne t’ai pas entendu arriver ! Attends, je vais te chercher à boire, ajoute-t-elle en donnant la chope à son mari.

Fernand me tend un vieux morceau de chiffon pour que je dépoussière mes mains. Il parle peu, il est toujours comme ça et c’est reposant finalement.

— Vous les peignez de quelle couleur ?

— La même que précédemment. C’est une copropriété ici et on a pas le choix, c’est tout le monde pareil ! L’uniformité, même si c’est moche et pas de place à l’originalité !

Nathalie revient.

— Les enfants ne sont pas rentrés d’Alsace, et je n’ai pas fait le plein de la réserve de soda. Une grenadine, ça te va ?

Je la remercie en saisissant le verre.

— J’ai ajouté un couvert, tu déjeunes avec nous.

Je sens au ton qu’elle emploie et au regard qu’elle pose sur les trois volets que nous venons de préparer que ce n’est pas une question.

— C’est gentil, merci.

J’ai appris ces derniers mois à accepter les mains tendues. Au début, j’étais gêné, touché dans cette fierté que je plaçais mal finalement. Maintenant, la situation a évolué. Je ne quémande rien, mais je prends ce qu’on me donne, et les liens que cela a créés avec mon entourage font que l’aspect « charitable » de leurs initiatives s’est effacé. Je rends leurs gentillesses en aidant de mon mieux. Fernand dans son bricolage — Seb a horreur de ça —, Éric au garage, Phil à la boutique, et Paul au jardinage, car là aussi son beau-fils fuit la tondeuse et la bêche plus vite que si c’était le choléra !

Il y a au moins trois jours de boulot sur les volets de la maison, entre les ponçages, le nettoyage et les peintures et je les passe avec Fernand. Je déjeune tous les midis avec eux, et je rentre chez moi le soir, lorsque la nuit est tombée.

Pour tuer le temps entre le moment où je quitte leur maison et celui où je n’ai plus d’autre choix que rejoindre la mienne, je vais nager au lac.

C’est étrange comme l’image de ma belle Lucie s’est associée à celle de l’eau. Je revis parfois les instants durant lesquels je l’ai tenue entre mes mains pour notre leçon de natation. Sa peau, si douce, et ses gestes pourtant purement techniques qui s’étaient drapés d’une sensualité extraordinaire, et d’autant plus troublante qu’elle n’en avait pas conscience. Bon sang ! Ce que j’avais envie de la serrer contre moi, et de l’embrasser… Il m’en a fallu de l’énergie pour que rien ne me trahisse.

Et heureusement que l’eau était froide, si vous voyez ce que je veux dire !

Mais là, alors qu’il est tard et que le lac est désert, je me laisse porter par les flots. Je ferme les yeux et mes fantasmes m’emportent, jusqu’à ce que l’obscurité tombante ne m’offre plus d’autre option que celle de rentrer.

Lorsque je regagne la maison, le vieux est couché. Ne pas le voir me convient parfaitement, c’est reposant. D’ailleurs, depuis son retour, je ne l’ai pas croisé une seule fois. Il veille à ne pas laisser de trace de sa présence. Il a même détendu le linge que j’avais accroché sur le fil du jardin. Je ne lui en demande pas tant.

Seb et Lucie rentrent bientôt, Julian est en camps d’été pour les trois prochaines semaines. Un de ces soirs, j’irai faire un tour du côté du camping. Curiosité d’en apprendre plus encore, envie, espoir d’un peu de plaisir qui n’impliquerait pas que je me tripote moi-même… Peu importe pourquoi j’irai, c’est sans conséquence de toute manière. Dans un anglais communément approximatif, nous nous sommes mis d’accord pour nous protéger. Elle ne me refilera rien et je ne laisserai rien non plus dans mon sillage…

Je ne suis pas mon père !

***

Lucie

« Mon très cher journal… »

J’en ai marre de ne rien avoir à écrire. OK, j’aime bien dessiner ces petits motifs très simples jour après jour, mais c’est un journal intime, bordel, pas un carnet à dessin ! Ça résume assez bien ce qu’est mon intimité entre les quatre murs de mamie. J’ai lu, je crois, plus de la moitié de ses romans. Au moins je n’aurais pas perdu complètement mon temps. J’ai même découvert quelques ouvrages d’une collection assez explicite sur « l’art de faire plaisir à un homme »… Ce ne sont pas mes mots, mais ceux des bouquins et j’avoue qu’élever cela au rang d’un « art » me semble quelque peu exagéré. J’ai plutôt trouvé ça un peu effrayant.

Je pense que ces pratiques restent marginales, et franchement, je l’espère aussi. Le premier matin après avoir lu un de ces livres, je me suis surprise à regarder mon frère sous un autre jour. Est-ce que lui aussi a déjà fait ça… ou bien ça ? Beurk ! L’imaginer incarnant l’un des personnages de ce récit m’a quelque peu écœurée. Autant je ne rencontre aucune difficulté à utiliser les scénarii des autres romances pour mettre Will et moi en scène, autant là, c’est plutôt rebutant. J’ai néanmoins poursuivi ma lecture. À défaut de me plaire totalement, cela m’apprend des choses.

Et au passage, j’ai compris que sous ses airs de grand-mère bien comme il faut, mamie était quand même une sacrée coquine…

Dans quelques jours nous reprenons le train pour rentrer chez nous, et rien que l’idée de retrouver ma maison me met en joie.

Je ne peux plus voir une poule en peinture !

Ni un œuf d’ailleurs !

 

                                                                                Chapitre VI

10 septembre 1990

Lucie

Ça y est, c’est la rentrée.

Si début juillet, j’aurais donné n’importe quoi pour accélérer les vacances, aujourd’hui, je serais prête à payer une fortune pour rembobiner le temps ; même si cela devait impliquer de me farcir de nouveau les trois semaines chez ma grand-mère, c’est peu dire !

Le mois d’août a été merveilleux.

Nous sommes allés presque chaque jour au lac et maintenant, je sais réellement nager. Will est patient, et c’est un bon professeur. Je dois vous avouer qu’il m’a fallu pas mal de concentration pour ne pas flancher lorsqu’il posait les mains sur moi, mais j’y suis parvenue. Après tout, c’est vrai qu’il est adorable avec moi, il est gentil, doux, mais cela n’est plus jamais allé au-delà d’une main serrée ou d’un sourire tendre. Et pourtant, qu’est-ce que j’en aurais eu envie ! Je peine à respirer quand il est près de moi, et même mon cœur change de rythme dès qu’il me touche ! C’est peut-être mon imagination qui me joue des tours, mais j’ai plus d’une fois reconnu cette expression dans son beau regard vert ; la même que le soir des résultats du brevet, lorsque nous revenions du stade. Nos mains étaient jointes, et j’aurai juré qu’il avait envie de plus que ça.

Enfin, s’il ne tente plus rien, c’est probablement qu’il a ses raisons et Sébastien a peut-être tout compris : je suis trop jeune pour lui…

Cette année, comme tous les ans, les garçons ont préparé leur traditionnel bivouac du quinze août. Pour la sixième année, ils partent tous les trois sur les bords du Vieux Bras pour camper. Ce n’est pas bien loin, mais ça reste un moment qu’ils attendent avec impatience tous les étés. Mais cette année, et pour la première fois, ils m’ont invitée à me joindre à eux !

C’est plus qu’un honneur un truc pareil, c’est une véritable consécration ! C’est le signe que je me suis débarrassée de mon costume de petite sœur chiante pour celui, beaucoup plus confortable de membre du cercle.

On s’est raconté des histoires effrayantes — enfin, eux ont raconté, moi je n’en connaissais pas — et je me suis bien gardée de montrer que j’avais une sacrée trouille. Puis nous avons fait réchauffer une boîte de fayots directement sur le feu pour accompagner les sandwichs que nous avait préparés maman. J’ai appris à griller des Chamallows au bout d’une branche sans qu’elle s’enflamme, et ne riez pas, c’est loin d’être simple ! Puis, nous nous sommes installés pour la nuit autour du feu de camp et je me suis endormie. Dans l’obscurité, mes doigts se sont entrelacés à ceux de Will, pour de vrai cette fois, pas seulement dans mes songes. Au petit matin, nous étions chacun de notre côté, roulés en boule dans nos duvets respectifs, comme si rien ne s’était passé.

D’ailleurs, rien ne s’est passé, en fait, sinon dans ma petite caboche de gamine amoureuse…

Mais, voilà, l’été est fini, alors revenons donc à cette rentrée…

Qu’en dire, sinon que pour la première fois depuis longtemps, je suis seule devant les grilles. Les garçons sont aussi devant celle de leur établissement, mais ce n’est plus le même que le mien. Ils sont au lycée maintenant.

— Salut la blonde !

C’est Célia qui me saute dessus, mettant sérieusement en péril mon équilibre. Sophie, qui est beaucoup plus calme et plus discrète, la suit de près.

Célia est rentrée la nuit dernière de chez son père. Il habite dans le sud de la France et elle est tellement bronzée que je peine à la reconnaître.

— La vache, mais tu es cuite à point ! Tu penses au cancer de la peau et à ton « capital-soleil » ?

— À quoi ça servirait de se taper l’afflux des touristes sur les plages de Marseille si tu ne reviens pas toute bronzée ?

J’éclate de rire.

— Mais tu es une touriste à Marseille, je te rappelle.

Elle hausse les épaules et me répond d’une moue boudeuse.

— Mon père habite Marseille, donc je ne suis pas complètement une touriste !

— Si ça te fait plaisir ! Et pour une fois, tu ne reviens pas avec leur accent !

Elle rit.

— Non, là-bas on m’a dit que mon accent parisien était très joli…

— Oui, sauf que tu n’es pas plus parisienne que tu n’es marseillaise, ma grosse ! la taquine Sophie. Bon, allez, c’est la dernière année ici ! Ajoute-t-elle en regardant la grille s’ouvrir lentement,

— Sauf si on redouble, précise Célia.

— Oui, sauf si on redouble. Enfin, évidemment, on ne parle pas pour toi Lucie…

Voilà comment je reprends mon rôle alors même que je n’ai pas encore posé les pieds dans la cour. Pour chacune des deux, je ne suis là que pour la forme. Cela dit je n’ai jamais autant regretté le jour où mes parents ont choisi de ne pas me laisser sauter une classe supplémentaire… Ce n’est pas que je ne suis pas ravie d’être en compagnie de mes deux seules copines ; mais c’est simplement qu’aujourd’hui, je serais au lycée, avec mon frère, Julian, et surtout, je ferais cette rentrée aux côtés de William. Mais bon, il paraît que c’était dangereux pour mon intégration, et c’est pourquoi mes parents ont refusé et que les enseignants n’ont pas insisté.

Notre première matinée d’élèves de troisième se déroule sans difficulté. On fait la connaissance de quelques nouveaux profs puis l’heure du déjeuner arrive.

La nostalgie me gagne de nouveau en entrant dans le réfectoire, car durant les dernières semaines de l’année passée, j’avais pris l’habitude de retrouver les garçons, et nous mangions ensemble. Mais cette année sera différente sur bien des points, et je commence à le craindre.

Ensuite, l’après-midi défile et enfin elle s’achève. Lorsque le bus apparaît à l’angle de la rue, je réalise que mon frère, Will et Julian seront à bord, et l’impatience m’envahit subitement. Seb et Julian discutent, mais Will me fixe du regard. Son irrésistible demi-sourire fiché sur le visage, il se lève pour m’étreindre quand j’arrive au fond du bus.

— Je t’ai gardé une place, me dit-il en récupérant son vieux sac bariolé qui occupe le siège à ses côtés. Ta rentrée s’est bien passée ? Dis-moi que tu les as éblouis.

Je sens que mes joues se mettent à chauffer.

— J’ignore si je les ai éblouis, mais je n’aime pas beaucoup me faire remarquer.

— Il y a des choses contre lesquelles tu ne pourras jamais rien. Ils te connaissent à présent, tout le monde sait qui tu es ! Le petit génie qui devrait déjà être dans la cour des grands. Tu serais tellement mieux avec nous.

Mon frère interrompt notre échange en riant à une plaisanterie de Julian et le trajet se poursuit en silence. Je tente quelques coups d’œil en direction de Will, mais il me semble absorbé par son emploi du temps.

— Le programme de maths a l’air costaud, si j’en crois la présentation que nous en a faite le prof, et je pense que je vais souvent avoir besoin de toi cette année. Il n’y a peut-être pas d’épreuve importante avant un moment, mais j’aimerais ne pas prendre de retard.

— Tu sais bien que ce n’est pas un souci. Je t’aiderai avec plaisir.

— Merci, me dit-il en serrant brièvement ma main.

Certes, certaines choses ont changé, mais les plus importantes à mes yeux demeurent intactes. Malgré toutes ces semaines durant lesquelles nous n’avons pas pu nous voir, rien ne s’est abîmé entre Will et moi.

Tout est toujours là.

***

15 septembre 1990

William

— Mais non, il ne reviendra plus, je te dis ! Son père a hérité d’une énorme baraque au Portugal et ils sont tous partis vivre là-bas. Leur ancienne maison est en vente, tu n’as pas vu les panneaux à l’entrée de la résidence ?

Je les écoute distraitement, et à dire vrai, je ne sais même pas de qui ils parlent. Mon attention est tournée vers Lucie qui chantonne par la fenêtre ouverte de sa chambre. Son frère lui a prêté son vieux walkman et j’ai rapporté une cassette sur laquelle j’ai copié plusieurs morceaux que j’aime bien. Les enregistrements ne sont pas géniaux, parce que je repique ce qui passe à la radio, mais je n’ai pas les moyens d’acheter les albums.

À l’écouter fredonner, cela ne semble pas beaucoup la déranger. Son interprétation de « Still loving you [2]» me plaît beaucoup. C’est un peu vieux, mais j’adore ce titre, même si je ne suis pas nécessairement fan de tout ce qu’a sorti Scorpions.

— N’empêche, chez nous on est tellement fauché qu’il ne faut rien attendre sur au moins cinq générations. Je ne risque pas de toucher un héritage un jour, et encore moins une baraque avec une piscine en bord de mer, bougonne Julian. Ils ont une de ces chances !

Je tente de raccrocher à la conversation.

— Oui, enfin, une chance, ça reste à voir, quand tu hérites, c’est que quelqu’un est mort quand même…

— C’est pas faux, répond Julian, mais si c’est un parent éloigné que tu ne connais même pas, franchement, c’est pas bien grave…

Seb se lève et fixe Julian d’un air solennel.

— Et bien moi, si je meurs, je te lègue… ma chaîne hi-fi et ma collection de CD.

Julian se lève à son tour, pose la main sur son cœur et mime une révérence.

— Môsieur est trop bon…

— Et à toi, Will, je lègue…

Il semble réfléchir et son visage devient soudain sérieux.

— À toi mon pote, je te lègue ma place.

— Ta quoi ? demande Julian, les yeux ronds.

Il m’a devancé, alors que je fixe mon ami, attendant qu’il développe.

— Oui, je te lègue ma place.

Je remue la tête en soupirant.

— Que tu es con !

— Non Will, je suis très sérieux. Ma mère est une chieuse, c’est vrai, et mon père ne parle pas beaucoup, mais si je meurs, ils auront besoin de toi. Et puis ma sœur aussi, surtout ma sœur. Il faudra la protéger, pour qu’elle ne se laisse pas emballer par un petit connard qui lui ferait du mal.

Je le fixe, mais secoue la tête de nouveau en pinçant les lèvres.

— Hey frangin, tu m’écoutes ! Il faut qu’elle ait une belle vie ma sœur, elle le mérite. Tu sauras faire ça, Will, tu sauras protéger ma sœur ?

Je me force à rire, comme si je prenais ce qu’il vient de me dire à la rigolade, mais j’ai compris qu’il est sérieux.

— Arrête tes conneries mec, tu vas pas mourir.

Il écarte les mains et fiche un sourire sur son visage, sans pour autant me quitter des yeux.

— On sait pas, Will. Personne ne peut prédire ce qui se passera demain. Pouf, une méningite foudroyante, le bus dans la gueule à la sortie du lycée et « Adios muchacho » !

Soudain, l’air est épais, presque difficile à respirer ; mais Julian ne semble pas s’en rendre compte.

— En tout cas, si moi je calanche, ne vous faites pas chier à protéger ma demi-frangine. Je suis sûr que le jour où elle débarquera en enfer, elle fera elle-même les valises de Lucifer et le foutra en dehors des abîmes à grands coups de pied dans le cul.

Sa plaisanterie, qui aurait dû rendre sa légèreté au moment tombe à plat, puis Nathalie arrive avec des boissons et des confiseries, mais nos regards restent accrochés.

— Il m’a fallu un moment pour le comprendre, mais maintenant je le sais : je l’aime ma sœur, je l’aime vraiment. Je veux ce qu’il y a de mieux pour elle et si je suis plus là, ça sera à toi d’y veiller.

Je pince les lèvres et j’acquiesce.

— S’il n’y a que cela pour te faire plaisir, je prendrai soin d’elle, et je veillerai à ce qu’elle soit heureuse, je te le promets.

S’il avait la moindre idée de combien je l’aime, moi aussi… Mais cela ne me semble franchement pas le moment idéal pour prononcer ces mots. Je reconnais dans son regard la même gravité que le soir où il m’a attrapé dans sa chambre. Il prend l’air du type qui rigole, mais en fait il ne plaisante pas du tout.

Je pioche un crocodile en gélatine dans le grand bol que Nathalie a déposée sur la table, et Seb me le pique d’un geste rapide.

— Mais bon, pas de panique, j’ai pas envie de crever, alors c’est pas encore la peine de faire de la place dans ta chambre pour ma chaîne hi-fi, espèce de rapace ! ajoute-t-il en se jetant sur Julian, et l’emportant avec sa chaise pour une de leur bagarre factice dans la pelouse.

Lucie chantonne toujours, un peu faux d’ailleurs, mais la note est dure à tenir, il faut l’avouer, égaler Klaus Meine[3] demande de l’entraînement, mais même les oiseaux se taisent.

Ou du moins, il me semble qu’ils sont silencieux, car je ne les entends pas.

***

Lucie

— Les garçons sont partis ?

Mon frère est assis sur la terrasse et engloutit les uns derrière les autres les quelques bonbons qui restent dans le saladier.

— Les garçons ? Ou Will. Parce que j’ai quand même l’impression que Julian t’indiffère totalement, mais que ce n’est pas tout à fait le cas de William. Je me trompe ?

Je plante mon regard dans le sien et je soupire profondément ; comme lorsque papa me demande un truc que je n’ai pas envie de faire, mais que je ne m’oppose pas directement. C’est un peu faux-cul, mais en général, ça évite l’affrontement et il abandonne…

Mais mon frère n’est pas mon père, il a la pugnacité de ma mère et quand il a quelque chose dans la tête, il ne l’a pas ailleurs… Il ne répète pas sa question, mais tend les mains devant lui, signe qu’il attend une réponse, ses yeux clairs plantés dans les miens.

— Tu vas pas recommencer avec ça ?

J’essaie de prendre un ton doux, frôlant presque la condescendance, comme si je voulais lui faire comprendre que le sujet avait déjà été abordé et qu’il était clos depuis longtemps.

Il tape un grand coup sur l’accoudoir de la chaise sur laquelle il est assis, et me fait sursauter.

— Alors, arrête de le regarder comme si tu allais lui sauter dessus ! Merde, Lucie, tu as douze ans ! Tu n’es pas un de ces bébés putes qu’on croise dans les couloirs du lycée. Reprends-toi, s’il te plaît ! Imagine ce que penseraient papa ou maman s’ils venaient à le découvrir ?

— Mais découvrir quoi, nom de Dieu, il n’y a rien à découvrir, je te l’ai dit, il ne se passe rien entre Will et moi.

— Ah ouais ! Et pour combien de temps encore ?

Je soupire, mais quand je réalise que je n’ai pas répondu, c’est déjà trop tard. Je comprends que par mon silence, j’avoue que tout cela existe et que ce n’est qu’une question de temps.

Il frappe de nouveau sur le bras du fauteuil, et je sursaute encore.

— Je m’en doutais ! Et ce petit salaud m’a joué la scène de l’innocence !

— Mais parce que c’est le cas ! Seb, tu ne peux pas lui en vouloir pour quelque chose qu’il n’a même pas fait. Est-ce que tu te rends compte à quel point c’est débile ?

— Quelque chose qu’il n’a pas « encore » fait, Lucie, et d’un coup c’est beaucoup moins débile, hein ? Tu ne crois pas ?

— Si, ça l’est toujours autant, et je ne comprends pas pourquoi tu t’en inquiètes aujourd’hui… Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que William a fait ?

— Mais regarde-toi ! T’avais déjà pas douze ans dans ta tête, mais maintenant c’est ton corps qui n’a plus douze ans. Je suis un mec, Lucie, et je sais ce que pensent les mecs quand on leur met une fille comme toi sous le nez, merde !

— Et moi, je te répète que je suis assez grande pour savoir ce que je fais. Arrête de chercher à décider pour moi. J’ai parfaitement conscience de ce qui est à ma portée et de ce qui ne l’est pas. Mets-toi dans la tête que je me respecte assez pour ne pas ressembler à ces nanas que tu croises dans ton lycée.

Lentement, je m’accroupis à ses côtés. Je n’ai pas envie que mes parents entendent la suite de notre conversation.

— En ce qui concerne William, tu as raison. Je l’aime, c’est vrai, et ça ne date pas d’hier ; mais je suis libre de mes sentiments, tu n’y changeras rien. Et si tu veux vraiment tout savoir, il a toujours été correct avec moi, parce qu’il est comme ça, Will, c’est un mec bien. Il ne me fera jamais de mal.

Il souffle et se repousse contre le dossier du fauteuil de jardin.

— Je sais que c’est un mec bien, sinon je lui aurais déjà cassé la gueule à cause de la manière qu’il a de te regarder. Tu dis que tu l’aimes, mais aimer ne veut pas dire la même chose pour tout le monde ; et même si tu n’as pas besoin de me convaincre que tu as la tête sur les épaules, tu ne m’empêcheras pas de me faire du souci…

— Non, mais tu peux apprendre à me faire confiance, et garder la confiance que tu as toujours placée en William.

— Il sait ce que tu ressens pour lui ?

— On en est pas là.

Il tire doucement sur ma longue tresse.

— OK, prends ton temps et ne grandis pas trop vite. Tu sais, être grand, c’est bien plus chiant qu’il n’y paraît.

Sa colère semble retombée, lorsqu’il pose le saladier vide sur mes genoux et qu’il rentre à la maison.

Ce n’est pas la première fois que je vois mon frère dans ce rôle, et c’était d’ailleurs pour le même sujet ; mais ce soir, j’ai le sentiment qu’il a enfin compris que je n’étais plus une enfant. Au dîner, nous n’échangeons pas deux mots. Nos parents n’en semblent pas étonnés, cela a toujours été plus ou moins le cas : à table, ce sont les adultes qui discutent.

J’apprends en suivant leurs échanges qu’ils partent de bonne heure le lendemain matin pour rendre visite à la sœur de ma mère au nord de Paris ; et qu’ils n’envisagent leur retour que tard dans la soirée de dimanche. Ils ne me proposent pas de les accompagner et j’avoue que cela m’arrange bien, je ne l’aime pas du tout !

Maintenant que mon frère et moi avons grandi, il n’est pas rare qu’ils s’offrent un week-end ou une soirée en amoureux. C’est d’ailleurs suffisamment fréquent pour qu’il ne soit plus nécessaire de nous rappeler les recommandations d’usage.

***

16 septembre 1990 – 9 h 45

William

Ce matin, quand j’arrive chez Seb, il est en train de fourrer ses affaires de baignade dans son sac à dos.

— On avait prévu d’aller au lac aujourd’hui ?

— Non, me répond-il la bouche pleine, mais moi, je vais au torrent du Vieux Bras.

— Quoi ?

Je le poursuis dans sa chambre.

— C’est hyper dangereux, hors de question que je foute les pieds là-bas !

Il mord dans le morceau de pain qu’il tient dans sa main et un peu de poudre de cacao s’en échappe. Il mastique en me dévisageant.

— C’est exactement pour cette raison que je ne t’ai pas demandé de m’accompagner. Je savais que tu ne voudrais pas venir ; mais tout ce qu’on raconte, c’est des conneries, c’est pas dangereux, il n’y a presque pas d’eau.

— Seb, putain, écoute-moi ! C’est de l’inconscience. Tes parents sont au courant que tu pars là-bas ?

— Eh oh ! Ça va, je ne suis plus un môme, et je ne suis plus obligé de tout leur dire. Mais relax, détends-toi, je ferai gaffe.

— Je ne déconne pas Seb, c’est plein de trous d’eau et de roche affleurantes, les pierres sont couvertes de mousse, ça glisse et les berges ne sont pas entretenues. Je suis désolé de te le rappeler, mais tu ne sais pas nager !

Il me frappe l’épaule de son poing.

— Si, je sais nager !

— Oui, à peu près aussi bien qu’un fer à repasser !

— Fais pas chier, Johnny Weissmuller[4]. Je ne prendrai pas de risque, mais là, mec, j’ai besoin que tu me lâches.

Il me fixe de ses yeux clairs et je réalise soudain que l’intérêt ne se situe pas uniquement dans le fait d’aller dans le torrent, mais surtout de s’y rendre sans moi. Alors je m’écarte de son chemin.

— Donc, tu pars tout seul.

— Mais non, je ne suis pas complètement con non plus. J’y vais avec Hugues et Gilles.

Je ne les aime pas, ce sont deux connards prétentieux, mais au moins, ils savent nager et connaissent le torrent. Il leur arrive d’y faire du canoé avec leurs pères.

Sébastien installe son sac sur son dos et en ajuste les bretelles. Il est prêt à s’en aller quand je repère Lucie qui observe la scène depuis le haut de l’escalier. Elle m’interroge du regard, et j’y réponds en remuant la tête, les mains écartées en signe d’impuissance.

— Allez, ciao, à plus, lance-t-il autant pour elle que pour moi, en franchissant le jardin à grands pas.

Du plus loin que je me souvienne on s’est rarement fâché, Seb et moi, et même quand il nous arrive de hausser le ton, au moins, on sait pourquoi. Là, je sens qu’il m’en veut, mais j’en ignore la raison.

— Vous vous êtes engueulés ? me demande Lucie lorsqu’elle me rejoint.

— Pas vraiment. J’ai dû lui dire un truc qui ne lui a pas plu, mais il ne s’est pas expliqué. J’ai juste compris qu’il avait besoin que je lui laisse de l’air…

— Nous, on s’est pris la tête hier soir, mais on a discuté et je pensais que c’était oublié.

Elle semble ennuyée.

— Tu as envie d’en parler ?

Sa queue de cheval virevolte quand elle me fait signe que non.

— C’est sans importance et s’il veut faire la gueule, après tout, c’est son problème.

Je soupire, mais je remarque aussi qu’elle fuit mon regard.

— Il faut que je file, mon oncle m’attend, et c’est ce que j’étais venu dire à ton frère. Tu es toute seule aujourd’hui ?

Elle acquiesce.

— Alors, ferme la porte à clé derrière moi, d’accord ?

Amusée, elle penche la tête sur le côté.

— Oui papa, je n’ouvre pas aux inconnus et je ne joue pas avec les allumettes.

Je lui adresse un clin d’œil et elle y répond en me tirant la langue quand je descends les quelques marches du perron. Elle referme la porte et j’entends le bruit de la serrure.

Elle a raison finalement, si ça l’amuse de faire la gueule, le connaissant, il se lassera avant moi. Sur ce, je m’allume une cigarette.

***

16 septembre 1990 – 15 h 45

— Will !

Le cri résonne si fort contre les murs de l’atelier que je sursaute et me cogne la tête contre le capot de la voiture sur laquelle je travaille.

Je grimace et porte ma main pleine de graisse à l’arrière de mon crâne.

— Je suis là.

Lucie arrive en courant, la chevelure en bataille et à bout de souffle. Elle se jette contre moi, mais je n’ose pas la toucher, tant mes mains sont sales. Cela dit, vu l’état de mon bleu de travail, il y a peu de chance que sa petite robe jaune en sorte indemne.

— C’est Seb… Je l’ai cherché partout, mais je ne le trouve nulle part.

Je décroche un chiffon et j’essuie le maximum du cambouis et de la graisse qui maculent mes mains.

— Il est allé au torrent, il y est sûrement encore.

— J’ai vérifié, mais il n’y a personne. Hier, il a prévenu Julian qu’il partait là-bas, mais il lui avait donné rendez-vous à la maison après déjeuner. Ça fait déjà deux heures qu’on l’attend, mais il ne revient pas.

— Et où est Julian ?

— Il est parti voir du côté du stade, pour le cas où Seb aurait changé ses plans.

Éric, qui a entendu la conversation, me fait signe d’y aller.

— Will, file le chercher et tiens-nous au courant.

Je le remercie, me débarrasse de ma tenue de travail et je pars à la suite de Lucie. Hugues habite à un pâté de maisons du garage et son cousin Gilles, quelques pavillons plus loin.

Personne ne répond à la première porte, mais Gilles nous ouvre la sienne. C’est un péteux arrogant à la coupe de cheveux toujours impeccable, mais il a l’air sacrément ennuyé quand je l’interroge au sujet de Seb.

— Il devrait être chez lui depuis un moment. Le vent s’est levé vers dix heures et du coup, on a décidé de rentrer parce qu’on se pelait trop. Seb nous a dit qu’il voulait rester un peu, mais qu’il ne se baignerait plus, alors nous, on est parti, on avait d’autres trucs à faire. Après tout, il connaît le chemin pour rentrer.

— Vous l’avez laissé où exactement ?

— À la hauteur de la crique, vers la clôture du champ du fils Frot.

— Depuis dix heures ce matin ?

— Environ, oui, dix heures, dix heures trente, le temps de remballer et de nous changer.

J’ai un mauvais pressentiment.

— Lucie, tu vas trouver le garde champêtre, et lui demander de me retrouver à la crique.

— Tu crois qu’il est arrivé quelque chose à mon frère ? m’interroge-t-elle, les yeux brillants de larmes.

J’espère que non, mais si c’est le cas, je préfère qu’elle ne soit pas avec moi quand je regagnerai les bords du Vieux Bras.

— Va le chercher. S’il te plaît.

Je me rappelle soudain ce défi débile que s’étaient lancé quelques camarades de classe quand nous étions gamins. Celui qui n’arrivait pas à traverser le bras à la nage était une poule mouillée. C’était totalement stupide, et à l’époque, le lit de la rivière était entretenu, les rives stables et le courant beaucoup moins fort, et pourtant, déjà, c’était reconnu pour être dangereux.

J’espère qu’il n’a pas perçu ma réflexion sur la qualité de sa nage comme un défi, et malgré tout, je le sais bien assez con pour ça.

En repassant devant le garage, je fais part de mes inquiétudes à mon oncle qui n’hésite pas une seconde, abandonne ses outils à même le sol et me suit.

Puis c’est au tour de Phil de nous rejoindre.

Nous appelons et fouillons les arbustes à moitié immergés, sans succès.

C’est lorsque nous trouvons son sac à dos, retenu par un branchage, que nous comprenons qu’il faut maintenant envisager sérieusement la thèse de l’accident.

***

16 septembre 1990 – 19 h 30

 

Le jour décline à peine quand le garde champêtre appelle la brigade de gendarmerie afin qu’ils coordonnent les recherches. C’est le maire de la commune qui nous raccompagne chez les Lunan, et nous attendons leur retour avec lui.

Lucie est pâle et silencieuse. Je tente de la rassurer, mais je n’y crois pas moi-même, et c’est certainement pour cette raison que je suis si peu convaincant.

Julian est rentré chez lui, mais Adriana a déjà téléphoné plusieurs fois pour avoir des nouvelles. Lucie a répondu au premier appel, puis s’est effondrée. Le bras droit du maire qui s’est joint aux recherches le tient régulièrement au courant des avancées, ce qui fait que le téléphone n’arrête pas de sonner. C’est moi qui décroche, parce que c’est trop dur pour Lucie.

Il est plus de 22 heures quand nous entendons qu’une voiture se gare devant la maison. Elle me regarde, les yeux emplis d’espoir, mais je sais que si on l’avait retrouvé, on aurait été prévenu. Ce ne peut être que la voiture de ses parents.

Quand la porte s’ouvre, et que Fernand et Nathalie aperçoivent le maire, je lis deux messages différents sur leurs visages. Fernand doit penser que Seb a fait une connerie, mais Nathalie comprend que quelque chose de plus grave est arrivé. Ses yeux s’arrondissent, passant de Lucie à moi, puis fixant le maire, attendant qu’il s’exprime.

— Votre fils est porté disparu, mais d’actives recherches sont en cours. L’équipe de la gendarmerie ainsi que la mienne mettent tout en œuvre pour le retrouver.

Le ton est politique, ce type qui n’a pas décroché trois mots à notre attention pendant les quelques heures qu’il a attendu avec nous, et là, il débite son discourt. C’est peut-être ce qu’il a fait pour meubler tout ce temps : répéter mentalement ce qu’il allait leur dire pour que cela ne pèse pas contre lui aux prochaines élections !

Fernand blanchit mais reste stoïque, comme si les mots du maire l’avaient mis sur pause. Nathalie tombe littéralement sur une chaise, et pleure en silence, le regard fixé sur ses doigts qu’elle tord fortement.

Puis Fernand semble émerger, et m’interroge sur ce qu’il s’est passé.

— Il est parti au Vieux Bras avec deux autres gars. Ils l’ont laissé là-bas après leur baignade, mais il n’est pas revenu.

— Tu n’étais pas avec eux ?

Devant la pointe de reproche qui teinte sa question, Lucie se lève et enlace son père.

— Seb a refusé que Will l’accompagne, papa. Ce n’est pas sa faute.

Ils savent tous les deux que l’eau représente un vrai danger pour Sébastien, et que le pire est effectivement à craindre.

Nathalie se lève à l’invitation silencieuse de son mari et les rejoint dans leur étreinte.

Je suis de trop et lorsque le maire récupère sa veste pour quitter la maison, je fais de même.

— Je vais retrouver l’équipe de recherche maintenant que ses parents sont là, dis-je à l’intention du maire.

D’un geste de la main, il me signifie son refus.

— Un gamin disparu, c’est déjà bien assez, reste ici, ou rentre chez toi, mais je ne veux pas te voir là-bas.

— Mais, monsieur, je connais chaque recoin de cette zone par cœur, j’y traîne depuis que je suis gosse.

Il remue la tête.

— Les gendarmes aussi connaissent le terrain. Je t’interdis d’y aller.

Le ton est suffisamment ferme pour attirer l’attention de Fernand.

— Il a raison, Will, reste ici ce soir.

Lucie s’échappe de ses bras et vient se réfugier entre les miens. Le maire quitte la maison, et le silence retombe.

Durant de longues minutes, seuls les légers reniflements se feront entendre, puis Lucie relève son visage plein de larmes vers moi.

— Dis-moi qu’on va le retrouver, murmure-t-elle.

Je ferme les yeux. Je sens à sa voix qu’elle a la gorge serrée.

Il y a beaucoup de végétation le long du Vieux Bras, et il pourrait en effet être coincé entre des branches immergées ; tout comme il aurait pu s’assommer sur les pierres glissantes… J’essaie de l’imaginer vivant, mais simplement dans une sale situation. Assez compliquée pour qu’il soit contraint d’attendre qu’on vienne le secourir, mais assez bénigne pour ne pas mettre ses jours en danger. Mais je n’y crois pas. Avec Éric et Phil, on l’a appelé à s’en faire éclater les poumons, s’il avait été conscient, il aurait répondu, et ça, j’en suis certain.

Je rouvre les yeux sur son beau visage triste. Elle aussi en est arrivée aux mêmes conclusions que moi, mais ce ne seront pas ces mots qui sortiront de ma bouche, ils feraient trop mal.

— Les équipes de recherches font tout ce qu’elles peuvent, ma puce, on ne peut qu’attendre

Je sais que ce n’est pas la réponse qu’elle espère, mais je n’en ai pas d’autres.

Le silence s’abat de nouveau ; Fernand cajole Nathalie, lissant de sa large main ses boucles claires dans un geste d’automate. De temps en temps, un nouveau sanglot la secoue, puis se calme, quelques minutes avant qu’un autre arrive.

On attend et l’on redoute tous la même chose, maintenant.

***

16 septembre 1990 – 23 h 10

Le gendarme et le maire se tiennent devant la porte du pavillon. Aux quelques mots qu’ils murmurent, Nathalie s’effondre en hurlant, Fernand, s’agenouille à ses côtés, en pleurs lui aussi, et Lucie fond littéralement contre ma poitrine.

C’est fini, les recherches sont terminées.

Le corps de Sébastien a été retrouvé deux kilomètres en aval de la crique où il a été vu la dernière fois.

Il s’est noyé dans les flots torturés du Vieux bras.



                                                                              Chapitre VII

16 septembre 1991

 

Lucie

— Ça fait un an déjà, ou seulement un an, je ne sais pas vraiment.

Je soupire longuement et m’assieds sur la dalle glaciale.

 — Un an que tu es parti et j’ai toujours aussi mal. Tu sais, parfois j’ai l’impression de devenir un peu folle, car il ne se passe pas une journée sans que j’entende ta voix. Tu bougonnes après maman, parce que tu n’aimes pas les légumes, ou tu pestes tout seul après le présentateur de ton émission de radio, qui a parlé pendant ta chanson préférée, et qui a gâché ton enregistrement. Je trouvais que tu étais chiant de râler tout le temps, mais je voudrais tellement que tu râles encore maintenant. Quelquefois, c’est ton rire que j’entends, mais dans ces cas-là, c’est trop dur à supporter et je n’arrive plus à arrêter de pleurer.

Je lève les yeux sur la photo que grand-mère a tenu à ce qu’on fasse poser sur sa pierre tombale. Cerclée d’un ovale doré parfait, elle est en noir et blanc. Il n’y a que peu de temps que j’arrive à regarder son visage sans fondre en larmes. Ce n’est pas la plus jolie photo de lui, mais c’est une des seules sur laquelle il ne semble pas se moquer du monde entier. C’était le portrait de notre dernière photo de classe, et le photographe était parvenu à appuyer sur le déclencheur, avant que mon frère ne s’habille de sa belle arrogance et ne lui lance son habituel regard provocateur. S’il avait su ce jour-là que ce serait l’image qui ornerait sa tombe…

— C’est horrible comme tu nous manques, Seb. Maman ne souriait déjà pas beaucoup avant, mais maintenant, je crois qu’elle a oublié comment on fait. Elle ne parle jamais de toi, ou très peu, mais je sais qu’elle est très triste. Quant à papa… parfois j’ai l’impression qu’il a effacé le fait que tu n’es plus là. Il fait des choses étranges, comme rapporter du marché des pommes rouges alors que tu étais le seul à les aimer ; ou regarder ta chaise vide et attendre pour dîner que tu arrives enfin. Le mois dernier, il a aménagé l’espace sous l’escalier pour que nous puissions ranger nos chaussures et il a fait quatre étagères. Quand maman lui a fait remarquer, il lui a jeté un regard noir et il est parti s’enfermer dans son atelier.

Ce que j’ai lu dans les yeux de mon père était tellement dur ce soir-là que j’ai cru qu’il allait se mettre à hurler. Je l’ai vu changer de couleur et devenir écarlate. Il a claqué la porte de l’entrée si fort que le carreau du haut s’est fêlé. On n’a plus abordé le sujet de ce satané placard, mais une des étagères reste vide. Aucun de nous n’a envie de l’occuper.

— Tu sais, papa passe toutes ses journées dans cet atelier, mais il ne nous montre plus son travail. Je me demande parfois ce qu’il y fait réellement. J’ai déjà essayé d’aller le rejoindre, comme je le faisais quand j’étais petite, mais il s’enferme à clé maintenant. L’autre soir, il avait les yeux rouges, il dit que c’est à cause des vapeurs de la colle, mais j’ai compris que c’est une fausse excuse, et maman aussi le sait. Il pleure quand il est seul.

Du bout des doigts, j’arrache les brins d’herbe qui ont poussé sur le bord de la dalle de marbre. Ma mère vient chaque semaine pour nettoyer la tombe, mais la végétation reprend vite ses droits.

— La rentrée au lycée s’est plutôt bien passée. Je suis avec Célia en classe, mais Sophie n’est pas avec nous. Nous n’avons que le cours de latin en commun.

Je lui raconte des choses dont il se moquerait totalement s’il était toujours en vie, mais si je ne parle pas, je vais pleurer, alors je laisse les mots sortir.

— Tu sais, Seb, les anciens élèves de ta classe ne t’ont pas oublié non plus. Ce matin, les grilles du lycée étaient couvertes de fleurs et de bougies. Tu manques à tout le monde.

De grosses larmes dévalent mes joues quand je repense à ce moment où je suis descendue du bus.

Je ne suis pas arrivée à franchir les portes pour entrer dans l’enceinte du lycée. Je suis restée tétanisée, incapable de mettre un pied devant l’autre. Toute cette émotion qui semblait sortir de ces bouquets, et de ses messages m’a prise aux tripes et ramenée dans ma propre tristesse. Je me suis simplement assise sur une des barrières qui séparent le trottoir de la route et j’ai attendu, sans bouger. J’ai laissé cette bulle de douleur se draper autour de moi, puis m’engloutir, c’était moins difficile que réfléchir.

C’est William qui m’a ramenée à la maison, un surveillant est allé le trouver dans sa classe et lui a expliqué ce qui se passait. Je serais sûrement encore assise sur cette barrière s’il n’était pas venu m’en décrocher.

Je ne dirais pas ça à mon frère, il se ficherait de moi. Quoiqu’à bien y réfléchir, de là où il est, il a certainement dû assister à ce lamentable spectacle.

Une paume se pose sur mon épaule.

— Je me doutais que je te trouverais ici.

Je recouvre la main de Will de la mienne. Il ne dit rien, mais je sais que Sébastien lui manque aussi. Il vient souvent ici, se recueillir, et probablement qu’il fait comme moi, et qu’il lui parle.

Je me relève lentement et il me serre contre lui. Il fait toujours ça, mais il ne s’est plus rien passé d’autre entre Will et moi. Plus de chuchotements, plus de baiser ni de regards appuyés, rien.

Plus rien.

Et ça aussi, ça me fait mal, et ça me manque, car je l’aime encore, et peut être même que je l’aime plus fort qu’avant, même si je ne pensais pas cela possible. C’est toujours lui qui occupe mes pensées quand je m’endors, mais je ne souris plus en attendant le sommeil, je pleure, parce que j’ai le sentiment qu’en perdant mon frère, j’ai également perdu William.

***

William

C’est un triste jour aujourd’hui et malgré moi j’égraine chaque minute en me remémorant ce qui s’est déroulé il y a un an.

La peur, l’angoisse, la tristesse et la colère.

Cette colère contre moi, demeure celle que je ne parviens pas à taire ; car je n’aurais jamais dû le laisser partir seul. J’aurais dû le retenir, parce que je savais que ce qu’il allait faire était dangereux. J’aurais dû l’accompagner. Cette culpabilité me ronge chaque jour, même quand je m’efforce de ne pas y penser.

Nathalie a dressé la table. Fernand et elle nous ont invités à nous retrouver en mémoire de Seb. Julian est là aussi, ainsi qu’Adriana, Paul et Sophie. Éric et Ludi passeront un peu plus tard. Ludivine travaillait aujourd’hui, et mon oncle est d’un naturel trop réservé pour répondre à une invitation comme celle-ci, sans la présence de sa femme. D’autant qu’il est l’un de ceux qui ont découvert le corps de Seb dans la rivière, et qu’il en a été profondément marqué.

— William, peux-tu aller chercher Lucie ? me demande Nathalie. Elle est dans sa chambre. Je ne suis pas sûre qu’elle se sente à l’aise avec cette invitation, mais j’aimerais vraiment qu’elle soit parmi nous.

J’inspire profondément pour m’armer de courage, car lire toute la peine dans les yeux de cette fille que j’adore me fait l’effet d’un coup de poignard. J’aimerais tellement prendre cette souffrance, la faire mienne et l’en débarrasser à jamais. Je monte les marches lentement. La porte de sa chambre est close, elle l’est toujours maintenant, alors je frappe doucement, comme j’en ai l’habitude.

— Entre Will.

— Comment savais-tu que c’était moi ?

Elle pouffe sans joie.

— Parce que personne à part toi ne vient plus ici et que mes parents ne toquent pas à ma porte.

Je pince les lèvres.

— Ta mère voudrait que tu descendes te joindre à nous.

Elle pose son stylo sur la page vierge d’un cahier ouvert devant elle, mais ne le quitte pas des yeux.

— J’écrivais tous les jours avant, et je n’ai pas réussi à écrire une seule ligne depuis qu’il est mort.

Je m’approche et presse doucement son épaule.

— Beaucoup de choses se sont arrêtées quand il est parti.

Lentement, son regard se tourne vers le mien.

— Beaucoup trop de choses sont mortes avec lui. Il n’aurait pas voulu ça.

Je ne trouve pas les mots pour lui répondre, probablement parce qu’il n’y en a pas, elle a raison.

— Prends-moi dans tes bras Will. Serre-moi fort, s’il te plaît.

J’obéis. Je lui tends la main et elle la saisit. Elle enroule lentement ses bras autour de ma taille et pose sa joue sur ma poitrine. J’ai beaucoup grandi, mais pas elle, et elle me parait encore plus chétive qu’avant, quand je la tiens serrée contre moi.

Je m’attendais à ce qu’elle se mette de nouveau à pleurer, car ses yeux débordent de tristesse, mais il n’en est rien. Sa respiration se calme, se calque sur la mienne et nous restons ainsi un très long moment. Lorsqu’elle bouge enfin, je sens ses lèvres qui glissent le long de ma gorge jusqu’à ma mâchoire.

— Non Lucie… On ne peut pas…

— Je ne veux pas, Will, je ne veux pas que ça aussi, ce soit mort avec lui ! Will…

Je saisis son visage entre mes mains, comme ce fameux jour où je l’ai embrassée, et je plonge dans son regard. Ce regard bleu clair si semblable à celui de Seb quand je lui ai fait cette promesse.

— Rien n’est mort, ma puce, mais tout a changé.

Elle tente de me contredire en secouant la tête, mais je raffermis ma prise sur son visage pour l’en empêcher.

— Écoute-moi Lucie. Je suis là pour toi, et je serai toujours là pour toi, mais pas comme ça.

Une grosse larme s’échappe de ses cils que je cueille du bout de mon pouce.

— Tant que tu auras besoin de moi, je serai près de toi.

— Mais pas comme je te veux ?

— Non.

— Alors, va-t’en. Laisse-moi ! Je n’ai pas besoin de toi ! hurle-t-elle.

Lentement, mes mains retombent, libérant son visage, et je m’éloigne.

Ses joues sont trempées maintenant, mais je ne peux rien y faire si elle me rejette. Je recule encore et tourne les talons.

— Will, crie-t-elle de nouveau dans un sanglot, je suis désolée, je ne le pensais pas. Ne pars pas, s’il te plaît. C’est moi qui vais mourir si tu t’en vas.

De deux grandes enjambées, je la rejoins et la reprends dans mes bras.

— J’ai essayé, je te promets, mais je ne sais pas comment faire pour arrêter de t’aimer William !

Putain ! Moi non plus je ne sais pas comment faire ça ! J’ai eu beau me répéter que je n’en avais pas le droit, je n’y arrive pas ; et la sentir contre moi ne m’aide pas.

— Alors, ne t’arrête pas. Aime-moi si tu en as besoin, ma puce. Mais aime-moi autrement.

J’embrasse ses joues, son front et j’évite soigneusement de m’approcher de ses lèvres, pourtant, Dieu sait combien elles me tentent. Ce sont les seules que je me suis jamais autorisé à toucher depuis ce fameux jour au parc.

Ses mains fines s’emparent à leur tour de mon visage et elle plaque sa bouche sur la mienne. Je sais que je dois la repousser, ma conscience me hurle que ce n’est qu’une enfant, et que j’ai promis à son frère de veiller sur elle.

Mais c’est impossible, je n’y arrive pas. Il y a trop longtemps que je muselle cette envie que j’ai d’elle, alors je cède. Je m’empare de ses lèvres, je franchis la barrière entrouverte de ses dents, et je me laisse guider par ce besoin, cet instinct. J’enroule lentement ma langue autour de la sienne. J’aime son goût, sa douceur et le léger gémissement qu’elle échappe certainement sans en avoir conscience et que j’avale.

Mon corps se réveille. Chaud, bouillant et envoûté. Il connaît maintenant certains des plaisirs du sexe et réclame sa part, mais il va devoir se taire. Céder à un baiser est une chose, mais le reste, c’est interdit et j’irais en enfer pour un truc pareil.

Ce n’est qu’une enfant…

Elle doit être comme ta sœur…

Une sœur, on l’embrasse pas sur la bouche,

C’est moche,

C’est dégueulasse…

La voix de Sébastien résonne dans mon crâne et je me déteste soudain.

Je la saisis par les épaules et l’écarte de moi. Son regard me transperce et une douleur sourde m’empoigne le cœur et resserre les parois de ma gorge.

— Ça ne peut pas arriver Lucie, ça ne doit plus jamais arriver.

— Qu’est-ce qu’il y a de mal, William ? Donne-moi une seule bonne raison…

— Tu as treize ans !

Et j’ai fait la promesse à ton frère que je veillerai sur toi.

Mais je ne lui parlerai pas de cet engagement.

— Tu n’as que trois ans de plus que moi. Rien ne nous empêche d’être amoureux.

Je n’ai rien à lui opposer. Dans l’absolu, elle n’a pas tout à fait tort. Si faire l’amour avec elle ferait de moi le pire des salopards, nous aimer en revanche ne nous est pas interdit.

Je prends une longue inspiration.

— Ça ne doit plus arriver.

Je me répète. Je devrais simplement lui dire que je ne partage pas ses sentiments, mais ce serait un mensonge et elle ne sera pas dupe. Elle redresse les épaules, et essuie le reste des larmes de son visage d’un geste rageur.

— Je ne laisserai jamais personne d’autre que toi me toucher William Bernier et je t’en fais la promesse ! Même si je dois finir ma vie comme une vieille pucelle toute rabougrie et toute ridée.

Malgré moi sa tirade me fait sourire.

— Ne t’emprisonne jamais dans une promesse impossible à tenir, ma puce. Ça fait trop mal. Oublie ça.

— Alors je m’en fais la promesse à moi-même. Je m’en voudrais que tu te sentes emprisonné par mon serment…

— C’est pas mieux !

— Peut-être, mais pour le coup tu ne peux rien y faire.

Je soupire.

— C’est exact, je ne peux pas t’obliger à faire ce que tu ne veux pas. Tu es une vraie tête de cochon.

— Je sais ce que je veux…

— Si tu le dis ! Mais il n’empêche que cela ne doit plus arriver et que maintenant, il faut qu’on descende sinon ta mère va s’inquiéter.

Elle attrape ma main, et m’adresse un sourire forcé.

— Alors, allons-y, allons mélanger notre tristesse à tous autour d’une table ! Seb aurait détesté ça ! Lui, il aurait voulu qu’on vive, pas qu’on crève tous à petit feu !

— Je ne pense pas que ce soit l’idée de cette réunion, tu sais. Je crois surtout que tes parents ont besoin de tourner la page, et que c’est pour cette raison que nous sommes tous là.

— Eh bien, c’est n’importe quoi. Allez, dépêchons-nous de sortir de cette chambre, il ne faudrait pas que papa monte débusquer le malotru que tu es avec le fusil de chasse !

Même si sa colère est feinte, elle efface un instant la tristesse de son visage.

***

Lucie

Il y a tout juste un an, j’ai ouvert mon journal, comme chaque jour. Mais ce soir-là, je n’y ai écrit que quatre mots :

« Mon frère est mort ».

Je n’aurais pas été capable d’écrire autre chose.

Maintenant, je sais que ce que je ressentais ne pouvait pas être transcrit à ce moment-là. La douleur, l’incrédulité, la colère et le sentiment d’injustice créent un marasme tel, que les décrire est impossible.

Aujourd’hui, je sais identifier ces émotions, mais il ne sert plus à rien de les transcrire.

Cela fait un an.

Une année complète durant laquelle je n’ai pas consigné la moindre journée de ma vie dans ce journal, ni dans aucun autre. Parce que je n’en avais pas envie et probablement qu’y décrire ne serait-ce qu’une seule belle journée, qu’un seul moment de bonheur me semblait représenter une insulte à la mémoire de mon frère.

Pourtant c’est totalement stupide, parce que Sébastien aurait voulu que je sois heureuse. Il aurait souhaité que je sourie à la vie, que je la croque à pleine dent, comme une de ces pommes rouges bien mûres qu’il adorait. Il s’en défendait, mais il aurait aimé savoir que c’était Will, son ami de toujours, qui faisait battre mon cœur… Son côté protecteur aurait montré les muscles, mais il aurait été heureux pour moi, pour nous, parce qu’il aimait William, autant qu’on peut aimer un frère.

Ce soir, nous nous sommes embrassés de nouveau. J’ignore ce que ressent Will exactement, mais c’est ce tout petit moment de bonheur intense qui m’a ramené à la vie. C’est cette colère contre son refus de nous laisser vivre qui m’a rappelé pour quoi je devais me battre et m’en a redonné l’envie.

Je lui ai fait la promesse de ne jamais autoriser personne d’autre que lui à me toucher, mais je pense qu’il ne m’a pas prise au sérieux. Tant pis, parce que c’est la vérité. Ce sera Will, ou ce sera personne.

Hier, au marché je me suis acheté un nouveau journal. Les deux pages qui restaient de l’ancien, je les ai déchirées. Les quatre mots de cette horrible journée de septembre 1990 ont clos une histoire, il est temps pour moi d’en démarrer une autre et d’accepter de vivre.

Mais ce ne sera pas pour ce soir.

Je reprends le cahier immaculé, et de ma plus belle écriture, j’inscris la date de demain.

***

William

— Je ne sais pas si tu avais conscience que tu allais mourir quand tu m’as fait accepter cette promesse, mon salaud…

Je sors une cigarette de mon paquet et la tends en direction de cette plaque de marbre froid. C’est pour toutes celles que je lui ai refusées. Le bruit de mon zippo qui claque résonne dans la nuit. Le cimetière est désert, et vu l’heure ce n’est pas étonnant, les grilles étaient fermées, j’ai dû escalader le mur pour y entrer.

La volute de fumée grimpe lentement. Il fait encore chaud et l’air est même un peu lourd. Les anciens disent qu’il faut s’attendre à un été indien.

— … j’imagine qu’il est trop tard pour que je choisisse la chaîne hi-fi.

J’aspire une longue bouffée et la garde dans mes poumons jusqu’à ce qu’ils se mettent à me brûler.

— Julian ne l’a jamais prise ta putain de platine ni tes CD d’ailleurs. Il dit que c’étaient des conneries et que tu n’étais pas sérieux. Mais moi, j’ai vu que tu l’étais. Je sais qu’en me confiant la mission de veiller sur Lucie, tu voulais t’assurer de la tenir loin de moi. Je me dis que tu ignorais ce que je ressentais, et que si tu avais compris combien j’étais fou d’elle, tu ne m’aurais jamais demandé un tel sacrifice.

Et parfois, quand il m’est difficile de lutter, je doute. Il m’arrive de penser que tu voulais juste me punir d’être celui qui pourrait prendre ta place… parce que je n’étais le frère de personne, le fils de personne, et que je pouvais incarner le rôle.

Je suis toutes tes consignes, je laisse ta mère s’occuper de moi, et je bricole avec ton père, les rares fois où il met le nez dehors. Je surveille Lucie du coin de l’œil, prêt à en découdre avec le premier branleur qui l’approchera ; mais putain, j’ai un mal de chien.

Si tu n’étais pas mort, ce soir je serais allé te trouver. Je t’aurais dit combien je l’aimais, combien j’avais besoin d’elle. Je t’aurais défié de te mettre entre nous. On se serait probablement battu et je t’aurais laissé gagner, pour ne pas voir ton ego se dresser en plus de ton mauvais caractère et de ta tête de mule. J’aurai pris une belle raclée, sûrement, mais tu aurais compris que pour elle, j’étais prêt à accepter n’importe quoi, même à ce que tu me cognes. Et pourtant tu sais combien de fois j’ai juré que ça n’arriverait jamais plus…

Je t’aime Seb, putain, je t’aime comme un frère, et je te hais comme un frère aussi, parce que tu n’es plus là pour me libérer de cette promesse… Tu as cadenassé des barbelés autour de moi, mec. Et tu t’es tiré avec la clé.

Je termine ma cigarette, le visage levé vers le ciel. Il est peut-être là, à m’écouter. Peut-être qu’il se marre, ou bien qu’il me hurle de vivre ma vie, qu’il m’y autorise… J’espère un signe, tout comme je pouvais l’attendre à la mort de maman, mais il ne vient rien de plus que lorsque j’avais huit ans et que je laissais couler mes larmes en regardant les étoiles.

Ce soir encore, je pleure en scrutant le ciel.

Et l’univers m’ignore, il reste muet.

 

                                                                           Chapitre VIII

8 avril 1992

Lucie

— Lucie, dépêche-toi un peu, William t’attend !

Ça, je sais qu’il m’attend. J’ai entendu sa moto quand il est arrivé, il y a au moins un quart d’heure, mais je ne parviens pas à dessiner correctement ce trait de crayon. Trop bas, trop haut, trop épais, trop fin… Lorsque je les vois faire, dans la publicité, ça paraît tellement simple ! Moi, c’est tout juste si je parviens à ne pas ressembler à un raton laveur !

Notre cinéma de quartier repasse aujourd’hui, et pour une journée seulement, Terminator 2. Mes parents n’avaient pas voulu m’autoriser à aller le voir lors de sa sortie en fin d’année, mais à force de négociations, ils ont fini par céder. En même temps, il suffit que Will abonde dans mon sens pour que j’obtienne tout ce qu’ils m’auraient refusé en temps normal. Il leur a bien vendu le film, et c’était dans la poche. En plus, je sais que papa a donné de l’argent à Will pour les entrées, je les ai entendus en discuter. Will lui a dit qu’il avait prévu de m’offrir le billet pour mon anniversaire, mais papa a insisté.

J’ai eu quatorze ans hier.

Mes parents et William sont dans la cuisine lorsque je descends, attablés devant un café pour mes parents et un soda pour Will. Mon père me regarde et fronce les sourcils.

— Au cinéma, tu sais qu’il fera noir. Tu étais vraiment obligée de te maquiller ?

— Laisse là, bon sang, c’est moi qui lui ai dit qu’elle pouvait, tant que ça ne fait pas vulgaire, ajoute ma mère en tournant mon visage vers le sien et en approuvant d’un geste du menton.

Papa grogne.

— Elle grandit, et il n’y a pas de mal à vouloir être jolie à son âge.

Je crois qu’il a du mal à comprendre que je ne suis plus un bébé. Et j’en connais un autre d’ailleurs qui me regarde de ses profonds yeux verts avec un air si sévère que je lui tire la langue.

William grogne à son tour. Ça doit être un truc de mec, j’imagine.

Ma mère a retrouvé du travail à la banque de la ville voisine. Elle est beaucoup plus détendue et nous communiquons davantage. Le fait de sortir de la maison, de voir du monde et de ne plus avoir à jongler avec les soucis financiers, sont en grande partie les raisons de son humeur agréable. Le temps aussi a fait son œuvre, et même si aucun de nous n’oublie mon frère, nous reprenons le cours de nos vies.

Il arrive encore que Papa soit plongé dans ses pensées, mais ça va mieux ; c’est plus rare et il est moins triste.

— Allez, en selle, sinon on va manquer le début, murmure William en tirant doucement sur ma longue tresse.

— Mettez bien vos casques, et Will, ne roule pas trop vite !

— C’est promis, je vous la ramène intacte en fin d’après-midi, j’ai prévu un truc après le ciné.

Je m’assieds à l’arrière du deux roues, et place mes mains sagement de chaque côté de la selle. Will grimpe sur le kick et lance le moteur. Une fois qu’il a tourné à l’angle de la rue, je lâche ma prise et viens coller ma poitrine contre son dos. Mes mains trouvent leurs places sous son blouson et je crochète mes doigts sur son ventre pour le serrer contre moi.

— Lucie, tu n’es pas sérieuse…

Son casque filtre le son de sa voix et je ne parviens pas à déterminer s’il est réellement gêné, en colère ou s’il me réprimande uniquement pour la forme ; jusqu’à ce qu’il libère sa main gauche et presse doucement ma cuisse nue.

— Tu n’es vraiment pas sérieuse Fillette.

OK, c’était donc juste pour la forme. Animée par une envie de rébellion parce que je supporte de moins en moins qu’il m’appelle comme ça, je serre davantage la pression de mes bras. Il ronchonne, enfin je crois, et dégage sa main après une brève caresse pour reprendre le guidon.

Lorsque nous arrivons au cinéma, il ne relève pas ce qui s’est passé. Probablement parce qu’il ne s’est rien passé… comme toujours.

Le film était sympa, certaines scènes m’ont un peu fichu la trouille, mais je n’ai rien dit. Je me bats chaque jour pour ne pas passer pour une gamine, alors même quand le robot se découpe le bras pour exposer ses os en ferraille, je n’ai pas bronché ! Je suis restée bien droite dans mon fauteuil et j’ai juste serré les dents pour retenir la nausée. Parce que c’était quand même assez dégueulasse.

— On va manger une glace ?

C’était donc de cela qu’il a parlé avec mon père. J’accepte d’un regard que je sais gourmand, j’adore la glace et surtout la glace à l’italienne que le salon de thé qui s’est ouvert près du cinéma propose depuis quelques mois.

— Alors, viens, dit-il en saisissant ma main.

Nous traversons la rue en courant pour faire la queue devant la boutique. Nous ne sommes pas les seuls à avoir eu cette idée visiblement, et il y a beaucoup de monde.

Lentement, il passe le bout du doigt sous mon œil.

— Ton maquillage a coulé.

Sans grande délicatesse, je l’avoue, j’essuie le dessous de mes cils, consciente de l’endroit où le crayon Khôl a bavé.

— Va doucement, petite sauvage, tu vas irriter tes yeux, me lance-t-il en reprenant mon geste avec douceur. Voilà, c’est mieux.

Il me regarde avec cet air que je lui connais bien et qu’il n’adopte que pour moi. Un mélange de tendresse, et de ce qui me semble être de la résignation, enfin, c’est ainsi que je l’interprète.

— Ton père a raison, tu n’étais pas obligée de te maquiller. Tu es belle sans avoir besoin de ça. Les artifices, c’est bien pour les moches, ajoute-t-il en souriant.

Nous récupérons nos glaces et nous asseyons sur la seule table inoccupée de la terrasse. Discrètement, il déchire un morceau de sa serviette en papier pour y emballer son chewing-gum et le dépose dans le cendrier. Il ne fume plus, mais il mâchonne presque toute la journée.

— Tu as aimé le film ?

— Oui, c’était cool et toutes mes copines en parlaient, au moins maintenant, je sais de quoi il s’agit. Sophie avait emprunté à Julian la cassette de Terminator, celui qui est sorti il y a quelques années, et on l’a regardé ensemble pendant les dernières vacances. J’avais bien aimé.

— Certaines scènes sont un peu choquantes, mais il est classé tout public.

— Oui, je ne comprends pas pourquoi mes parents n’ont pas voulu que j’aille voir celui-ci avec vous à l’automne…

— Les critiques le disaient plus violent que le précédent et tes parents avaient dû oublier que tu étais une grande fille, me taquine-t-il.

Ses prunelles d’émeraude naviguent entre les miennes un instant, et quelque chose se glisse entre l’amusement et la tendresse qu’elles m’envoient ; une émotion que je ne parviens pas à identifier avant qu’elle disparaisse.

Nous piochons goulûment dans nos coupelles. Il n’y a qu’ici qu’on peut déguster ça. Mêlés à la douceur de la crème glacée, on trouve des morceaux de fraises et de framboise, des pépites de chocolat et un délicieux coulis de fruits rouge.

— Tu te régales ? me demande William en souriant.

— Il faut avouer que c’est une pure merveille ce truc-là ! Merci Will.

Il me répond d’un sourire et tourne le regard vers la place où les gens se promènent, discutent, terminent leurs emplettes. Des gamins courent, crient et rient aussi. C’est mercredi et c’est dans la rue qu’on les trouve quand il fait beau. Sur le bitume accidenté, plusieurs marelles ont été dessinées à la craie, et au pied des arbres, se jouent des parties de billes. On peut distinguer les parcours que les gosses ont délimités dans la terre battue avec des cailloux ou des bâtons de bois.

— Au fait, tu as eu des nouvelles de Julian ?

La famille de notre ami est partie s’installer en Gironde. Son beau-père a obtenu une mutation et ils ont déménagé après Noël. Ça a été un coup dur, parce que ce n’était pas prévu. Il nous a confié que leurs parents les avaient volontairement tenus à l’écart de leurs projets, Sophie et lui, pour ne pas leur gâcher les fêtes. Je ne suis pas sûre que l’effet de surprise ait été un meilleur choix. L’occasion d’en parler avec Julian ne s’est pas présentée, mais Sophie a plutôt mal pris la nouvelle.

— Il m’a écrit il y a deux semaines, j’ai essayé de l’appeler, mais on nous a coupé la ligne, alors je lui ai posté une carte.

— Si tu veux, on pourra lui téléphoner depuis la maison, et avec un peu de chance je pourrais aussi discuter un peu avec Sophie, je lui ai envoyé une lettre, mais elle ne m’a pas encore répondu.

Il accepte d’un hochement de tête.

— Oui, on essayera de les appeler, je te remercie. Il m’a dit qu’il s’installait doucement et que son bahut était plus moderne que le nôtre. Il a repris le foot, et il se fait de nouveaux potes. C’est la vie, ajoute-t-il en haussant les épaules.

Je sens un air légèrement mélancolique dans le ton de sa voix.

Will ne s’est jamais fait d’autres amis depuis la mort de mon frère, et pas non plus depuis le départ de Julian. Quand il n’est pas au lycée ou chez nous, il travaille dans le garage d’Éric. C’est avec nous qu’il a fêté Noël cette année. Mes parents l’ont invité à rester dormir, car nous avons dîné tard et je sais que s’installer dans la chambre de Sébastien a été difficile. Même si mon père a changé tous les meubles et remplacé le lit par un canapé pour que la pièce n’ait plus rien d’une chambre.

Pour ma part, j’ai aimé le savoir si près. Will sous le même toit que mes parents et moi me semblait normal, naturel. Je me suis instinctivement excusée auprès de mon frère pour avoir eu cette pensée, mais après coup, j’ai compris que c’était ridicule. Il aurait été d’accord avec ça, j’en suis certaine, d’autant que Will dormait souvent à la maison quand il était encore vivant.

Will a saisi son zippo et joue avec le mécanisme. Même s’il ne fume plus, cette manie lui est restée et il l’a toujours sur lui.

— Antony m’a demandé de sortir avec lui.

La danse de ses doigts sur le briquet se suspend, puis ses phalanges se replient autour de l’objet et se mettent à blanchir.

— Tu as accepté ?

— Je ne lui ai pas encore répondu…

Il se racle la gorge.

— Et donc, tu vas accepter ?

Je soupire lentement en essayant de capturer son regard vert qu’il me refuse, le laissant vissé sur ses doigts maintenant franchement serrés autour de son briquet.

— Je ne sais pas…

— Tu l’aimes bien ?

Je ne réponds pas, et me contente de le fixer en souriant, j’attends qu’il lève le nez, ce qu’il finit par faire, l’air grave.

— Est-ce que tu l’aimes ?

— Non.

Il soupire, mais je ne sais pas comment l’interpréter. Est-ce que je l’ennuie, est-ce qu’il est soulagé que je ne ressente rien pour Antony ?

— Il est sympa, sportif, plutôt beau gosse, et c’est pas un traînard…

Je pouffe.

— C’est possible, il a probablement beaucoup de qualités, mais ce n’est pas toi, alors ça ne m’intéresse pas.

Il s’adosse au siège et range son briquet dans sa poche de poitrine.

— Tu es têtue.

— Autant que toi.

Maintenant il me fixe. Son visage passe par plusieurs émotions, mais il est tellement doué pour brouiller les pistes que je ne les comprends pas.

— J’ai toujours pas trouvé comment ne plus t’aimer.

L’autre fois, c’étaient ces mots qui avaient tout déclenché, mais il ne s’approche pas comme je l’aurais souhaité. Il se redresse encore et laisse son regard se perdre dans le paysage. Je vois sa poitrine se gonfler et j’entends le long soupir qu’il relâche.

— Mange ta glace, elle est en train de fondre.

Le silence s’abat sur nous, et je n’aime pas ça. Je termine ma coupelle et j’ai à peine reposé ma cuillère qu’il s’est déjà levé et qu’il a repoussé sa chaise sous la table. Je l’imite et le suis, presque obligée de trotter pour suivre ses enjambées.

Sa moto est garée sur le parking à vélo derrière la salle des fêtes, et nous avons tout juste contourné le bâtiment qu’il s’arrête et me fait face.

— Il faut que tu te sortes ça de là-dedans, me dit-il d’une voix basse mais presque brutale en posant son index entre mes deux yeux.

Son front est plissé, et ses sourcils froncés, mais ce n’est pas de la colère que je lis sur son visage, ça ressemble davantage à une forme de souffrance.

Je saisis sa main et laisse descendre son doigt jusqu’à l’emplacement de mon cœur.

— C’est pas là-haut que ça se passe Will, c’est là. Et je n’ai pas le moindre contrôle sur ce qu’il attend.

Il recule et porte ses mains à sa tête.

— Mais putain, mais quel enfer !

J’ai subitement envie de pleurer.

— C’est donc infernal pour toi de savoir que je t’aime ?

Brusquement, il m’attrape par les épaules et me serre contre lui.

— L’enfer, c’est que ce soit toi ! Ton frère m’a demandé de prendre soin de toi, de te protéger. Tes parents te confient à moi, sans arrière-pensées, ils me font confiance, ils te croient en sécurité ; et chaque jour qui passe semble graver un peu plus profondément le rôle qu’on nous a donné. Mais penser à toi, maintenant, et de la manière à laquelle je pense à toi Lucie, c’est devenu… incestueux ! Et tu n’imagines pas combien ça me rend malade.

J’ai envie de hurler que c’est n’importe quoi, et que quel que soit ce qu’en disent les gens ou même ma famille, il n’est pas mon frère ; mais soudain je comprends ce qu’il vit. Je réalise la place que mes parents lui ont faite à la maison. Chaque midi, quand maman ne travaille pas, le couvert de Will est mis à notre table. Chaque barbecue, chaque moment particulier, il est convié. Papa prévoit ses activités en fonctions des jours où Will est disponible. C’est lui qui me conduit chaque semaine à la danse, chaque jour ou presque au lycée.

Au quotidien, on a fait de Will un autre Sébastien, et parce qu’il l’avait promis à mon frère, il l’a accepté…

Je ne dis plus rien. Je reste entre ses bras, mais cette fois je ne le provoquerai pas. Je comprends maintenant, mais ce n’est pas pour autant que je vais me résigner. Ce rôle de grand frère n’est pas le sien et c’est ça qu’il faut changer, rétablir l’équilibre, et lui rendre sa liberté.

 

                                                                                Chapitre IX

16 mai 1992 

William

L’eau était vraiment fraîche, mais ça m’a fait du bien. Rien de tel que quelques allers et retours entre cette rive et celle d’en face pour me vider la tête.

Ce matin, quand je me suis levé, le salon était jonché de fringues qui n’appartiennent pas à mon père. Une paire de talons qui ont connu des jours meilleurs, un gilet en tricot bleu ciel, des bas ou des collants, je ne suis pas allé vérifier… Bref, il n’est pas rentré seul de sa dernière virée.

La Fiat Panda, dont l’avant est à moitié défoncé, et qui est parquée dans l’allée de la maison me l’a confirmé. Il a trouvé une nana pour le raccompagner et pour passer la nuit avec lui. Je n’ai rien entendu, ils ont su rester discrets, c’est déjà ça. Ou alors il était trop saoul pour bander ce qui est aussi une possibilité.

Ça fait six mois qu’il n’a plus de permis de conduire. Cette fois, son abstinence a duré un peu plus longtemps que d’habitude. Juste assez pour que je laisse retomber ma méfiance et une partie de ma colère, et que je lui offre le moyen de me décevoir de nouveau. Ce jour-là, quand les gendarmes l’ont ramené à la maison alors qu’il tenait à peine debout, j’ai vu la pitié dans leurs yeux ; et je pense que c’est ce qui m’a le plus mis en rage. Je ressens la honte que lui ne ressent plus. C’est à croire que quelque chose ne va pas chez moi.

Les gouttes d’eau qui tombent de mes cheveux sont franchement glacées maintenant et je tremble lorsqu’elles roulent dans mon dos. Je m’ébroue et frictionne ma tignasse trop longue pour l’assécher au maximum. Un de ces jours, il faudra que je demande à Nathalie d’y mettre un coup de ciseau ou que j’apprenne à faire des nattes !

Le pâle soleil décline, le vent se lève doucement. Il est temps de rentrer à la maison.

Lorsque j’arrive, la Fiat est toujours là, mais quand je pousse la porte, je me fige.

Le pantalon sur les chevilles, et le visage rendu méconnaissable, mon père est adossé au mur du salon. Une nana que je ne connais pas, totalement nue, est accroupie devant lui, affairée à lui extirper des gémissements qui me donnent la nausée.

J’ai regardé des films pornos, comme tous les mecs de mon âge et Leentje, la Hollandaise du camping m’a déjà prodigué ce genre de caresses, mais les circonstances sont différentes. Il s’agit de mon père, ils sont dans mon salon.

Putain de merde, ils sont chez moi, à quelques mètres à peine de la table sur laquelle je prends mon petit déjeuner chaque matin !

Sans cesser de faire courir sa langue sur la bite de mon vieux, elle me toise de ses yeux vitreux et lâche soudain ses couilles qu’elle pétrissait allègrement pour me tendre la main, m’invitant à participer.

C’est ce geste immonde qui me sort de ma torpeur.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel, putain ? Mais tu te crois où ?

Mon cri semble leur faire l’effet d’un seau d’eau froide. Elle tombe sur son cul et mon père remonte son pantalon à la hâte.

— Merde, qu’est-ce… mais… pourquoi… tu fous là ?

Je réalise au ton de sa voix et à la difficulté qu’il a à cracher une phrase cohérente qu’il est encore bourré. L’autre, qui balbutie quelque chose que je ne comprends pas, ne me semble pas dans un meilleur état que lui.

— Ce que je fous là ? Mais t’en as d’autres des questions cons comme ça ? Putain, je vis ici ! Tu te rappelles que c’est aussi chez moi ? Tu trouves normal que je rentre pour tomber sur… ça !

— C’est bon, me fais pas croire que…

— Ta gueule, je ne veux plus t’entendre. Tu baises qui tu veux dans ta piaule ou ailleurs, je m’en branle, mais j’ai pas à te trouver la queue enfoncée jusqu’au fond de la gorge de cette ivrogne en rentrant à la maison.

Il avance en titubant dans ma direction, bataillant encore avec le bouton de son froc pour tenter de le refermer. Probablement essaie-t-il de faire croire à sa conquête du jour qu’il est toujours le chef de la maison ; mais malgré la cuite qu’il tient, il est assez lucide pour veiller à rester hors de ma portée. Il sait maintenant qu’il ne fait plus le poids, et que je ne suis plus le gamin sur lequel il pouvait cogner sans risque. Je lui ai prouvé plus d’une fois, il a pourtant persisté un moment à m’en donner l’occasion.

— Et bin t’as qu’à te casser. Puisque les autres familles sont mieux que la tienne !

Je lui adresse un regard moqueur en m’attardant sur sa braguette laissée ouverte et sur l’ivrogne qui s’est réfugiée sur le canapé.

— Je crois qu’aucune autre famille n’est pire que ce que tu as fait de la nôtre.

Il me fixe un court instant, mais sa bravoure meurt dans un des spasmes que subit toujours son corps quand il est ivre. Son regard se perd sur le lino élimé qui recouvre le sol et sur son visage, cet air minable qui est devenu le seul qu’il est capable d’afficher maintenant, reprend sa place.

— Va te coucher. Va cuver ta vinasse au fond de ton trou ; je ne veux plus voir ta sale gueule de pochard.

Je m’attends à ce qu’il proteste. Au fond de moi, j’aimerais qu’il réponde à la provocation et qu’il tente de me frapper. Encore. Je le souhaite vraiment, car je voudrais tellement lui coller une raclée, et le laisser sur le carreau. Déverser en une seule fois tout le dégoût qu’il m’inspire.

Mais il ne fait rien. Il n’ébauche pas le moindre geste, même pas pour essayer de sauver les apparences vis-à-vis de celle qui avalait sa queue, il y a peu.

Penaud, il tourne les talons et regagne sa chambre.

— Toi, je te donne cinq minutes pour disparaître, dis-je à l’adresse de la nana toujours pelotonnée dans le canapé. À son regard vaseux, ce n’est pas qu’une ivrogne, elle est certainement à moitié défoncée aussi. Tremblante, elle ne demande pas son reste et récupère ses fringues éparpillées dans la pièce. Elle sort de la maison, nue comme un ver. J’imagine qu’elle s’habillera dans sa voiture. Je claque la porte derrière elle et me rue au-dessus de l’évier de la cuisine. Mon estomac se contracte et rejette tout ce que j’ai pu absorber ces dernières heures en de longs jets acides. Mes poings sur la faïence sont serrés à m’en faire péter les doigts, et j’enrage de n’avoir rien à frapper pour déplacer cette douleur !

Je prends sur moi pour retrouver assez de sang-froid pour ne pas aller dans sa chambre et le cogner. Je sais que cela ne servirait à rien, il était tellement saoul qu’il doit sûrement déjà dormir, et même si cela calmerait mes nerfs, tabasser ce débris ferait simplement de moi ce que je refuse de devenir.

Car il est évident, que si je commence à le frapper avec tout le dégout et la rage qu’il m’inspire, je ne m’arrêterai plus avant de lui arracher son dernier souffle.

L’eau froide lave mon visage et calme le feu qui a envahi mes joues. La dernière fois que j’ai eu si honte, j’ai détruit la moitié du salon…

Seul le canapé fera les frais de cette histoire. C’est l’unique élément de la pièce que je ne suis pas parvenu à nettoyer à l’eau de javel. À la simple idée de tout ce qui avait pu se passer dessus, j’étais forcé de retenir des relents de bile.

Alors je l’ai brûlé au fond du jardin.

***

26 septembre 1992

William

Mon oncle et ma tante me regardent, et attendent visiblement que je trouve quelque chose à répondre. Vu l’annonce qu’ils viennent de faire, c’est parfaitement légitime, mais les mots me manquent.

— Écoute mon garçon, on sait que tu es assez motivé et raisonnable pour y arriver, mais on s’est dit, ta tante et moi, que ce serait pas mal de corser un peu les enjeux.

— Si cette voiture ne te plaît pas, on pourra toujours en trouver une autre, mais c’est une bonne occasion d’après ce que pense Éric.

Mon oncle et ma tante viennent de m’annoncer que depuis plusieurs années, ils me constituent un pécule afin de financer mon permis de conduire, et que la voiture sur laquelle nous travaillons depuis quelques semaines serait la mienne. Une Clio Baccara de 91 dont l’ancien propriétaire avait flingué le moteur. Quand on aura fini de s’occuper d’elle, elle sera comme neuve, et franchement elle est magnifique.

— Bien sûr, tout ça, c’est uniquement si tu décroches ton bac.

Je ne sais vraiment pas quoi dire, je ne m’attendais pas à ça. Mon nez se met à me picoter et même si ça ne fait pas très viril, j’ai une putain d’envie de pleurer. J’ouvre les bras et attire ma tante contre moi. Je la dépasse de plus d’une tête maintenant, ça fait un drôle d’effet.

— Tu le mérites, ajoute-t-elle, tu es un sacré bosseur.

Je jette un œil à mon oncle, mais je sais qu’il ne se laissera certainement pas enlacer, alors, je le remercie d’un signe de tête appuyé. C’est son sourire qui me tire les larmes, et je me hâte de ciller pour les chasser, mais l’espace d’un instant, j’ai cru voir le visage de ma mère.

Il carre ses larges épaules et prend la direction de l’atelier.

— Bon, quand tu auras terminé de faire tes mamours à tata, tu me rejoindras à l’atelier, on a du boulot.

Je ris. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ravaler l’émotion du moment.

— Je vous remercie vraiment tous les deux. Je ne l’exprime certainement pas assez, mais j’ai bien conscience de tout ce que vous faites pour moi.

— Tu le mérites, William. Ton oncle ne le dira pas, parce que comme tu le sais, il ne cause pas beaucoup et il a du mal à laisser parler son cœur, mais il est très fier de l’homme que tu deviens. Moi aussi je le suis, et ta mère l’aurait été tout autant que nous.

— J’ai oublié ma mère. Enfin je veux dire que je ne l’ai pas oubliée complètement, j’ai parfois des flashs et des moments qui me reviennent, mais je n’entends plus le son de sa voix, je ne me souviens plus de son odeur ni de son rire…

Elle m’attire par le bras et s’assied sur l’une des chaises de cuisine, m’invitant à faire de même.

— Tu n’étais qu’un gamin quand elle est morte, et ce n’est pas ton abruti de père qui t’aurait aidé à cultiver sa mémoire. Mais c’était une jeune femme honnête et courageuse. Le travail ne lui faisait pas peur et elle aurait fait n’importe quoi pour toi. Son seul tort aura été de tomber amoureuse du mauvais homme.

Je me perds un instant dans la contemplation de mes mains.

— Tante Ludi, comment as-tu su qu’oncle Éric était celui qui t’était destiné ?

— Oh oh ! En voilà une drôle de question ! Est-ce que par hasard, notre Will serait tombé amoureux ?

Je réponds d’un sourire, et il semble suffisant pour qu’elle saisisse que je n’en dirais pas plus.

— Un jour, tu comprendras que toute une partie de ta vie a perdu son goût, sauf quand elle est près de toi. Tu t’apercevras que tu ne te sens entier qu’en sa présence, que ton idée du futur ne se conjugue plus qu’au pluriel. Elle représentera le seul maillon possible pour t’accrocher au bonheur. Puis c’est son image qui t’apparaîtra au réveil, et te donnera envie de te lever. Et c’est aussi la dernière que tu auras envie de voir avant de t’endormir, pour t’accompagner dans tes rêves…

Je comprends chacun de ses mots pour les avoir déjà ressentis.

— Et si l’aimer est impossible, si je ne peux pas être avec elle, est-ce que je finirai par en guérir ?

Elle immobilise mes mains en les serrant entre les siennes.

— Tu as dix-sept ans, William, et toute la vie devant toi. Mais sache que rien n’est jamais impossible quand on aime vraiment. Il n’y a aucun obstacle insurmontable pour deux personnes dont l’amour est sincère.

En se levant, elle m’embrasse sur la joue.

— Allez, sauve-toi mon grand, avant que monsieur Ronchon te rappelle. On te garde à dîner ce soir ?

Je lui confirme d’un geste avant de partir rejoindre mon oncle dans l’atelier.

***

22 décembre 1992

 Lucie

Cette année, nous décorons la maison pour les fêtes de Noël. Quand mon frère était encore là, c’était lui qui se chargeait de faire les dessins à la bombe de neige artificielle sur les vitres. Lorsque maman a demandé à Will de le faire, je lui ai dit que je préférais m’en occuper. J’essaie, autant que je le peux, de veiller à ce que mes parents ne donnent plus à William la place qui était celle de Seb. C’est probablement ridicule, mais c’est ma manière à moi de lui rendre sa propre identité.

Julian est là aussi pour les fêtes. Il rend visite à son grand-père. Enfin, ça, c’est la version officielle. La vérité, c’est qu’Adriana et Paul viennent de se marier — d’ailleurs, je croyais qu’ils l’étaient déjà — et qu’ils profitent de leur lune de miel sur l’île de la Réunion, d’où Paul est originaire. Sophie passera Noël et le jour de l’an chez sa mère, avec laquelle elle a renoué depuis quelques mois.

Le grand-père de Julian n’est pas ce qu’on peut appeler un joyeux drille. Il est même connu pour être un sacré emmerdeur, mais je l’ai vu sourire pour la première fois quand mon père l’a invité à se joindre à nous pour le réveillon. Je sais qu’il l’a surtout fait pour Julian. Le pauvre, j’imagine ce que doit être un soir de Noël chez pépé Grognon !

— Dis donc la miss, j’ai regonflé les pneus de ton scooter, tu ne crois pas que tu pourrais vérifier de temps en temps ? Rouler sous-gonflé, c’est dangereux, même avec un deux roues !

— Merci papa.

— Merci papa, me singe-t-il. C’est pas sérieux ça !

Mes parents se sont décidés à m’acheter un scooter. Là, j’ai dû jouer seule, car William était réfractaire à l’idée. D’après lui, c’est dangereux et peu maniable, donc il ne m’a pas aidée à négocier. Contre toute attente, c’est ma mère qui a appuyé ma demande. Plusieurs de ses collègues ont des enfants au lycée, et elle a dû enfin comprendre que même si je suis plus jeune que la plupart d’entre eux, je n’en suis pas moins raisonnable pour autant.

— D’autant qu’il te suffit de passer au garage et je mettrais un coup de compresseur si besoin.

Je regarde Will avec les gros yeux.

— Ah, tu es pour la paix des ménages, toi, il n’y a pas de doute !

Il me sourit, avec ce petit air qui me donne envie de lui crier : « Je t’aime », de lui attraper le visage et de l’embrasser à perdre haleine !

— Et d’ailleurs, elle te l’a déposé pour la vidange ? continue mon père.

— Non, à moins qu’Éric l’ait faite et ne m’ait rien dit…

Je frappe dans mes mains, me plaçant entre eux deux.

— Hey, Elle est là, je vous signale ! Si je suis à la lettre le carnet d’entretien, j’ai encore quatre cents kilomètres à faire avant de devoir m’inquiéter de la vidange, donc c’est OK ! Et cessez de parler de moi comme si je n’étais pas là alors que je suis à côté de vous, c’est agaçant à la fin !

Papa me pince la joue avant de partir en cuisine et Will me renvoie de nouveau ce sourire…

Ce sourire qui fait de son visage la plus belle chose de l’univers. Je serre mes lèvres entre mes dents pour ne pas lui dire ces mots qui me démangent. Nos yeux se soudent et je tends la main pour frôler ses doigts. Il les emmêle aux miens, et promène son pouce dans le creux de ma paume. Des frissons grimpent le long de mon bras et envahissent mon corps. C’est comme ça maintenant, lorsqu’il me touche, tout en moi se réveille. Et en particulier ces zones que j’explore quand je suis seule dans mon lit et que je pense à lui. Je crois que le désir, c’est ça.

J’aime Will. Mon cœur et ma cervelle ont succombé à Will depuis longtemps déjà et mon corps maintenant le désire de toutes ses forces.

Le bruit des pas de ma mère qui approche le fait lâcher ma main, mais mon cœur bat la chamade dans ma poitrine et j’ai toutes les peines du monde à détourner mon regard du sien.

— Lucie, il faut mettre la table maintenant et aller chercher les branches de houx que j’ai rangé dans la remise.

— Je m’occupe du houx, répond Will.

Je pense que lui aussi a besoin de prendre un peu l’air. Ou alors, j’interprète mal ses signaux et  il a simplement envie que je lui foute la paix…

Je ne sais plus trop à quel saint me vouer.

 

***

William

— Ça fait du bien de te voir, Julian, tu nous as vraiment manqué !

On a beau échanger des courriers tous les quinze jours, pouvoir discuter avec mon pote d’enfance, c’est quand même bien plus agréable que gratter sur une feuille de papier. On a essayé de s’appeler, mais entre ses entraînements de foot et ses sorties avec ses potes, on s’est beaucoup loupé.

— Oui, ça me fait super plaisir d’être là, mais je t’avoue que quand mes parents m’ont annoncé que j’allais passer les vacances chez pépé Anton, j’ai sacrément fait la gueule ! Il n’est pas facile à vivre le vieux, et j’ai l’impression qu’il pense que j’ai encore des couches au cul !

— D’autant que tu aurais pu rester chez toi, t’es plus un gamin, tu sais te débrouiller, j’imagine.

— Ouais, alors ça, je crois que c’est pas demain la veille qu’ils me laisseront tout seul à la maison, dit-il en se grattant la tête.

Je le regarde, un peu étonné.

— Ils m’ont surpris en pleine action avec ma copine et depuis j’ai droit à une leçon sur le SIDA par semaine, et quand c’est pas sur ce sujet, c’est sur celui de la contraception. Ils ont tendance à me surveiller deux fois plus que Sophie, et pourtant, je te jure qu’elle ne laisse pas sa part au loup, la gamine !

— Ils ont raison. Quelques minutes d’insouciance et tu le payes toute ta vie.

Il soupire.

— Ouais, je sais tout ça, et en général on se protège, mais ça a un coût ces capotes, alors on fait ce qu’on peut. Et ne dis pas que ça t’est jamais arrivé de baiser sans préservatif ! Pas le temps, pas prévu…

— Non, Julian, ça ne m’est jamais arrivé.

— Ça t’est jamais arrivé de baiser, ou de baiser sans capote. Ne me dis pas que le beau Will, le grand dur à la gueule d’ange est encore vierge !

Je secoue la tête en soupirant. Sa virginité a toujours été un énorme complexe pour Julian, s’il se croit en avance sur moi à ce sujet, je vais lui laisser ce plaisir. Et puis, je ne sais pas trop comment qualifier ma sexualité à dire vrai. Suis-je en apprentissage, en pause ou en rien du tout… autant ne pas en discuter.

— Alors !

— Alors quoi ?

— Bin tu ne m’as pas répondu, toujours puceau ?

— Putain, tu me saoules. Non, mais ça n’a aucun intérêt, et je n’en parlerai pas.

Il lève les paumes de ses mains devant lui.

— OK, mec ! À chacun ses honteux secrets ! Tu es homo ?

— Julian, vraiment, tu m’emmerdes. Non, je ne suis pas homo, mais je n’ai aucune envie de parler de ma vie sexuelle…

— Ou de ton absence de vie sexuelle !

— Si ça peut te faire plaisir : de mon absence de vie sexuelle. On peut explorer un sujet plus intéressant maintenant ? Comment ça se passe au Lycée ?

— Pu-tain ! C’est ça que tu appelles un sujet intéressant ?

— Ça l’est à mes yeux, et ça devrait l’être aux tiens.

Il ricane et tourne la tête pour éviter mon regard.

— OK, donc j’en déduis que ça ne va pas comme tu veux.

— J’ai pris trois jours de mise à pied une semaine après la rentrée… Depuis j’ai l’impression d’être en sursis. C’est pas uniquement à cause de ma copine que mes parents n’ont plus confiance, j’ai merdé. On a séché les cours avec un pote, on est allé chez lui et on s’est bourré la gueule. La seule chose dont je me souvienne, c’est qu’on est retourné au bahut, qu’on a foutu le bordel et que j’ai cogné un pion. Ça a été un tout droit vers le conseil de discipline, et la sanction. Ce qui a sauvé la peau de mon cul, c’est que mon beau-père est bien placé à l’académie.

Julian sait que je n’ai aucune tolérance avec l’alcool, et que quelque chose de ce genre suffirait à me faire perdre toute confiance en quelqu’un. J’ai beaucoup trop souffert des dégâts que cette addiction peut provoquer. Déjà, lorsqu’il habitait ici, nous avions eu quelques discussions animées sur ce sujet. À ses yeux, vous n’étiez pas un homme tant que vous n’aviez pas pris votre première cuite… Je ne connais de l’alcool que l’odeur acre qu’elle offre à l’ivrogne. Je n’ai jamais bu. Je n’en fais pas une fierté particulière, mais je n’en ai aucunement honte !

— Tu ne m’en as jamais parlé dans tes lettres.

— Pour faire quoi ? Que tu m’en remettes une couche ? J’ai déjà pris les engueulades réglementaires ; ce n’était pas utile.

Finalement on ne s’est dit que des banalités dans nos courriers et je réalise que mon ami n’est plus le même qu’avant son départ. On a grandi tous les deux, mais pas tout à fait dans le même sens. C’est peut-être l’effet qu’a eu la ville sur lui, beaucoup de choses sont banalisées, et certaines valeurs n’ont plus cours…

Des éclats de rire nous ramènent à la fête qui se prépare gentiment.

— Qu’est-ce qu’elle est devenue belle !

Je sais qu’il parle de Lucie.

— Elle l’a toujours été.

Elle porte une de ces petites robes jaunes qu’elle affectionne particulièrement. Celle-là lui ceint la taille et fait ressortir sa poitrine qui a pris beaucoup de volume ces derniers mois. En revanche, ses hanches sont toujours aussi fines. Ses épaules aussi. Elle a détaché ses longs cheveux et je rêve d’y passer les mains, de les sentir s’échapper d’entre mes doigts, de respirer leur bonne odeur de camomille.

— Tu te souviens, la veille de sa mort ; quand Sébastien s’est mis à délirer sur cette histoire d’héritage ? m’interroge brusquement Julian, me tirant de ma rêverie.

J’opine.

— Pourquoi est-ce qu’il t’a demandé, à toi, de veiller sur elle ? Je me suis toujours posé cette question, et surtout je n’ai jamais vraiment compris pourquoi il avait pris un air aussi sérieux.

— Parce qu’il l’était.

— Ça ne me dit pas pourquoi il avait besoin…

Il marque un temps d’arrêt, les yeux ronds et la bouche ouverte.

— Merde… non ! Will ? Toi et bébé Lucie ? Mais à l’époque elle avait quoi douze… treize ans ?

Au fond de mes poches, je serre les poings sans même m’en rendre compte jusqu’à sentir la morsure de mes ongles dans mes paumes.

— Tu es en train de penser à quelque chose de particulièrement dégueulasse. Donc, avant d’aller plus loin et de laisser ton imagination cavaler sur une pente aussi merdeuse que glissante, demande-toi simplement si j’aurais été capable de faire un truc pareil.

Il sonde mon regard un long moment.

— Non, désolé mec. Mais alors pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi t’a-t-il confié cette responsabilité ?

Je hausse les épaules.

— Parce qu’il aimait sa famille, et surtout parce qu’il n’avait pas la moindre idée que ce seraient ses derniers mots. Peut-être que c’était juste ce qui lui passait par la tête, et que s’il était encore là on en rigolerait. J’ignore pourquoi il a dit ça.

— Mais toi, tu l’as fait. Tu as accepté de prendre sa place.

J’ai desserré mes poings, mais je ne sais pas exactement quoi lui répondre.

— Ce n’est pas vraiment comme ça que les choses se sont déroulées. Le temps est passé et j’ai essayé avec mes petits moyens d’être présent et d’apaiser leur peine, parce que j’avais également besoin d’apaiser la mienne, et les mois aidant, nous sommes devenus très proches.

— Tu es « très » proche de Lucie aussi ?

La conversation commence à m’ennuyer. Il cherche à me faire dire ce que je n’ai révélé qu’à elle, et ça me dérange.

Je lui désigne le bord de la cheminée.

— Le panier de bois est vide, rends-toi donc utile, le tas est toujours derrière la maison.

Il pouffe et secoue la tête.

— C’est ta manière de me dire d’aller me faire foutre ?

J’acquiesce d’un lent clignement de paupières.

Il me jauge un instant et à son sourire je comprends que mon secret n’en est plus vraiment un. Mais il sait aussi, pour bien me connaître, qu’il n’est jamais bon de me pousser dans mes retranchements.

Il saisit le panier en remuant la tête. La discussion est close.

 

 

                                                                                   Chapitre X

10 janvier 1993

Lucie

C’est l’année du Bac pour William. Il a la trouille, mais il va réussir, je n’ai aucun doute.

— Il y a des trucs en économie qui me dépassent un peu.

— Quoi « des trucs », sois plus clair !

— Ça, ça et ça par exemple, me dit-il en pointant de son index trois gros paragraphes des pages de son livre. J’ai repris les énoncés plusieurs fois et je n’y comprends rien. Je n’arrive même pas à trouver par quel bout je dois attaquer le problème.

Je parcours rapidement le premier exercice. C’est alambiqué, mais ce n’est pas insurmontable. Il sait le faire, il a déjà résolu des cas bien plus compliqués, mais à force de s’obstiner, l’évidence lui échappe.

— OK, écoute, ça fait des heures que tu te farcis le crâne avec tout ça, on va faire une pause, on l’a bien méritée : chocolat chaud à la guimauve devant la cheminée ?

Il fronce ses sourcils bruns et relève un coin de sa bouche dans ce sourire si craquant.

— Je vais attiser le feu.

Lorsque je reviens au salon, il est étendu de tout son long devant l’âtre. Je pose sa tasse près de lui et m’allonge sur le tapis, en gigotant mes orteils au fond de mes chaussettes pour essayer de les réchauffer.

— Tu as froid ?

— Ça caille dans la cuisine.

Il tend ses jambes et enferme mes doigts de pieds gelés entre les siens.

— C’est mieux comme ça.

Je plonge dans ses yeux verts. Le feu s’y reflète et leur éclat pourrait me réchauffer à lui seul.

— Ne me regarde pas comme ça Fillette.

Je le taquine, plantant mon doigt dans ses côtes, une fois, puis deux, puis il se tortille et se met à rire, alors je le chatouille de plus belle. Il roule sur le dos et m’entraîne avec lui, mais il cesse soudain de rire. À son visage sérieux et ses pupilles assombries, je réalise que je suis à califourchon sur son ventre, mon intimité pressée contre la sienne.

Dans l’intensité de son regard, je comprends que cela éveille les mêmes sensations chez lui que chez moi. Je peine à respirer, et une étrange pression enserre mes reins. Je lutte pour rester immobile, car j’aimerais bouger, et qu’il bouge lui aussi, pour m’offrir cette caresse que je sais apaisante. Je sens que je rougis, et d’un coup, je n’ai plus du tout froid.

Il pince ses lèvres entre ses dents avant de m’entourer de ses bras et de me serrer contre sa poitrine. Lentement, il roule sur le côté et me fait glisser sur le sol, maintenant ma tête pressée contre son torse tendu. Les battements de son cœur sont aussi rapides que les miens. Je n’ai pas rêvé ce qui vient de se passer et pour une fois, je ne vais pas faire comme si ce n’était rien. De mon bras libre, je l’enlace à mon tour. J’ai tellement besoin de lui…

— Je t’aime William.

Il soupire lentement et embrasse mes cheveux. Son souffle tiède me chatouille l’oreille et je sens que tout comme moi, il est obligé de contrôler sa respiration pour garder son corps au calme.

— William, dis-moi que tu ne m’aimes pas.

Son bras me serre davantage, coulant complètement mon corps contre le sien.

— Si l’amour faisait tout, ça se saurait. Tu es si jeune…

— Tu annonces ça comme si toi, tu étais vieux.

— Tu es une enfant précoce et ce serait mentir que dire que tu n’es pas bien plus mûre que les filles de ton âge. Quant à moi, la vie se plaît à me piétiner depuis que je suis gamin, et j’ai été obligé de grandir. Ça ne fait pas de nous des adultes.

— Tu plaisantes, dans quelques mois tu seras majeur.

— Oui, majeur. J’aurais l’âge de passer mon permis, de payer des impôts et d’aller en prison si je déconne, mais majeur, ça ne veut pas dire adulte.

— Mais alors, c’est quoi adulte pour toi ? Avoir une maison, un boulot, des cheveux blancs et un plan d’épargne retraite ?

Il rit, puis soupire.

— Sans aller aussi loin, ça se rapproche un peu de l’idée que j’en ai, en effet. Adulte, c’est au moins être capable d’assumer ses choix et leurs conséquences. De vivre ce qu’on doit vivre, avec les bonnes personnes, celles qui ne t’entraîneront pas dans des situations où tu ne te serais pas aventurée seule.

Je ne comprends pas où il veut en venir.

— C’est là que tu me sers le stupide couplet du grand frère qui me donne envie de t’étrangler.

— Je ne peux être que ça pour toi. Tu n’as même pas encore quinze ans, et comme tu l’as si justement dit, je suis bientôt majeur.

Je souffle.

— Alors, dis-moi que tu ne m’aimes pas.

— Ce que je ressens n’a aucune importance.

— Tu ne le diras pas, n’est-ce pas ?

Il sourit contre ma tempe.

— Non.

Il étire le silence, et seul le feu qui crépite occupe l’espace.

Après un long moment, je le sens prendre une grande inspiration.

— Je ne t’ai jamais parlé de ma mère ?

— En fait, toi non, tu ne l’as jamais fait, mais Ludi nous en a parlé. Un jour où elle était venue boire un café avec maman, nous avons un peu discuté de ce qui est arrivé à ta famille.

— Je sais que ma tante adorait ma mère et c’est aussi pour cette raison qu’elle déteste autant mon père.

— C’est ce que j’ai cru comprendre. Elle dit que c’est lui qui l’a tuée…

— C’est quand même beaucoup résumer l’histoire, mais c’est effectivement lui qui est responsable de sa mort, c’est vrai. Il buvait déjà beaucoup à l’époque et il était ivre lorsqu’il a percuté un platane avec sa voiture. Elle est morte sur le coup. J’avais à peine huit ans quand elle est partie.

— Et pourquoi est-ce que tu penses à elle maintenant ?

Il inspire de nouveau, et caresse mon front du bout des doigts.

— Le parfum de tes cheveux mêlé à celui du feu de bois. Ça me rappelle son odeur. Enfin je crois, je n’en suis pas très sûr, mes souvenirs d’elle sont de plus en plus flous.

— Tu n’étais qu’un enfant.

— Oui, et elle l’était aussi, répond-il en soupirant.

Je m’écarte lentement de lui pour tenter de comprendre au travers de son regard ce que je ne saisis pas dans ses mots.

— Ils avaient seize ans quand je suis né. À peine plus vieux que toi. Imagine-toi à leur place : finie l’école, adieu le Baccalauréat et tous les autres diplômes auxquels tu pourrais prétendre. Adieu aussi aux multiples mentions que tu mérites, puis l’obligation de trouver un boulot, vite, et n’importe lequel, juste pour te payer un toit à moitié pourri et nourrir un bébé que tu n’avais pas désiré. Te crever la paillasse huit ou dix heures par jour dans un taf merdique pour ramener un salaire de misère à la maison. Et finalement passer le reste de ta vie à payer une erreur de jeunesse… Une erreur que tu n’aurais pas dû commettre si tu avais pris le temps d’y réfléchir à deux fois.

Ses mots sont rudes tout comme le ton qu’il emploie.

— C’est pour ça que l’âge est une obsession pour toi ?

Il rit.

— Ce n’est pas une obsession ! C’est une réalité Lucie. Chacune des phases de ta vie peut supporter ses contraintes, et chaque nouvelle année t’offre les armes pour t’en tirer et pour continuer à avancer. Mais sauter les étapes, c’est prendre des risques inutiles, c’est exposer son avenir, et celui de ceux qu’on aime. Je suis plus vieux que toi, et je dois veiller sur toi ; car c’est mon rôle, que je l’ai promis à ton frère et aussi parce que je t’aime énormément.

— Tu m’aimes énormément… Ça veut tout et rien dire ça !

Il rit encore.

— Ça signifie que je t’aime assez pour te protéger, quel que soit ce que je ressens.

***

15 mars 1993

William

C’est un peu la folie au lycée. Entre ceux qui pètent les plombs parce qu’il va nous manquer des bouts du programme, ceux qui commencent des cures de bananes, car c’est soi-disant bon pour la mémoire, j’ai l’impression d’évoluer dans un asile.

Je dois l’avouer, je stresse pas mal aussi. Lucie ne cesse de me répéter que je suis prêt et qu’il est inutile de m’en faire ; mais tout comme c’était le cas pour le brevet, je ne serais réellement serein que le jour où je verrai mon nom sur la liste des candidats admis. En lui-même, ce bac, je m’en moque, je n’en ai pas besoin. Éric attend que j’aie terminé mes études pour m’établir un contrat de travail en bonne et due forme, et avec le boulot qu’il y a au garage, je ne risque pas de me retrouver au chômage. Mais je refuse toujours autant l’échec, et maintenant que j’y suis, je veux y arriver.

On sort d’une épreuve blanche. Mes camarades comparent leurs brouillons, mais j’ai déjà rangé les miens dans mon sac. Je les examinerai ce soir avec Lucie, puisque ses parents m’ont invité pour le dîner. De toute façon, il n’y a que son avis qui m’importe.

Quand je pousse la porte du bâtiment, une sale odeur de shit m’agresse, parce que j’ai oublié de vous parler de ceux-là, ceux qui fument un petit pétard pour se « détendre » avant les examens…

Il n’y a pas à dire, ce Bac va laisser des séquelles !

Compte tenu de l’effervescence liée à l’examen blanc, le reste de la journée nous est offert. Charge à chacun de l’occuper comme bon lui semble. Pour ma part, ce sera chez Éric, au garage. On a terminé ma Clio depuis un moment maintenant, et j’attends impatiemment les résultats de l’examen pour pouvoir passer mon permis !

— Will, tu as reçu des réponses pour l’an prochain ?

C’est Hugues qui m’interpelle dans le couloir, posant sa main sur mon épaule. Après la mort de Seb, on a pris tous les deux grand soin à s’éviter. Inconsciemment, je lui en voulais. Je lui reprochais d’avoir laissé Seb seul, tout comme je me reprochais de ne pas l’avoir accompagné au torrent ce jour-là. Et puis je pense que lui aussi se sentait coupable, pourtant, nous n’étions pas plus responsables l’un que l’autre de ce qui était arrivé ; mais c’est comme ça, il faut toujours trouver quelqu’un à blâmer quand on a mal.

Cette année, on n’a pas eu trop le choix de nous côtoyer, on est dans la même classe. Il a fallu quelques semaines pour qu’on fasse tomber les barrières qu’on avait érigées, et on est passé au-delà.

— Je n’attends aucune réponse, je n’ai postulé nulle part. Après le Bac, je vais bosser, jusqu’à ce que l’armée m’appelle.

— Arrête mec, tu déconnes, tu as un super niveau, tu peux poursuivre bien au-delà du Bac !

Je ris.

— Je veux être mécanicien. Je n’avais déjà rien à foutre au lycée. Si je suis allé jusque-là, c’est pour faire plaisir à mon oncle et à ma tante ; mais dès la fin des cours, je vais bosser dans son garage. Il a assez de boulot pour deux.

Hugues est ce qu’on appelle un « fils à papa », il n’a aucune urgence à devoir s’assumer, alors je lui épargne ce détail ; mais si l’an prochain je veux pouvoir manger, je vais devoir gagner un salaire.

— Je comprends, ajoute-t-il, et je souhaitais te dire que j’avais été content de passer cette année avec toi, tu es un chic type.

Je lui souris.

— Merci, toi aussi tu es un mec bien finalement, mais tu sais, l’année n’est pas terminée, c’était qu’un Bac blanc, il va falloir revenir demain !

Il s’esclaffe et me frappe l’épaule.

— Ça marche, on se voit demain alors, bye !

Quand je rentre chez moi, je suis surpris par le silence, et je réalise que ça doit bien faire trois jours que je n’ai pas croisé mon vieux. Par acquit de conscience et surtout pour m’assurer qu’il n’est pas raide mort dans son lit, je pousse la porte de sa chambre. Les tiroirs de sa commode sont ouverts et vides, dans l’armoire, il ne reste que quelques cintres…

Voilà pourquoi je ne l’ai pas croisé… Il s’est tiré !

Une part de moi a soudainement envie d’entamer une petite dance de la joie, et l’autre beaucoup plus pragmatique me rappelle que c’étaient ses prestations qui payaient le loyer. Lui qui passait son temps à me le reprocher, je n’imagine pas un seul instant, qu’il me fera cadeau du gîte !

Il ne me manquait que quelques mois pour être financièrement autonome, et même en m’offrant le plaisir de disparaître, il arrive encore à me foutre dans la merde.

Putain, jusqu’au bout, il me pourrira la vie !

L’urgence est de contacter notre propriétaire pour l’informer que le loyer ne sera pas payé le mois prochain, et pour qu’on trouve un arrangement. Le peu que j’ai pu mettre de côté n’y suffira pas. C’est alors que je suis en train de fouiller dans les différents documents que j’ai rangés dans le tiroir de mon bureau que quelqu’un sonne à la porte.

— Monsieur Bernier ?

— William Bernier.

— Vous devez donc être le fils du locataire.

Je m’attends à un huissier en regardant le costume de mon visiteur. C’est vrai que j’en ai vu et fui un paquet ces dernières années, mais celui-là, je ne l’ai pas senti arriver.

— Oui c’est exact.

— Je suis votre propriétaire et j’ai rendez-vous avec votre père pour l’état des lieux, et la remise des clés de la maison.

Le sale petit enfoiré…

— Je vois. Mon père a donc résilié notre bail ?

— Oui, il y a trois mois, et vous n’étiez pas au courant.

Il a l’air désolé du type qui comprend qu’il a été l’instrument d’un sale coup.

Je hoche la tête.

— Vous ne verrez pas mon père, il est parti, et je n’ai aucune idée de l’endroit où il se trouve.

Il soupire et pose sa main sur mon avant-bras.

— Je suis désolé. La réputation qu’il traîne n’est donc pas usurpée.

Je pouffe.

— Pas vraiment, non.

J’ouvre la porte en grand, l’invitant à entrer, et je parcours le salon miteux des yeux.

— Comme vous le voyez, je n’ai pas vidé la maison. Il me faudrait au moins quelques heures pour tout sortir sur le trottoir…

— Jeune homme, je n’ai pas l’intention de vous mettre le couteau sous la gorge, j’ai bien compris que vous n’y êtes pour rien. Et puis de toute façon, je ne pourrai pas relouer cette maison sans faire d’importants travaux. Si je vous fixe un nouveau rendez-vous dans une semaine, est-ce que vous pensez avoir le temps de déménager ? Ou même un mois, si une semaine vous semble insuffisante pour vous retourner.

Le plus compliqué ne sera pas de vider cette bicoque, mais de trouver où loger. Ma cervelle tourne à toute vitesse, mais finalement c’est assez simple, c’est soit j’ai une solution rapide, soit je n’en ai pas… Mais la pitié que je vois dans le regard de cet homme titille mon amour propre. Je trouverai un moyen.

— On se revoit dans une semaine, ça ira. Je vous remercie pour ce délai, monsieur.

Lorsque la porte se referme, je me laisse tomber sur le sol. Cette enflure ne m’épargnera vraiment rien !

Une semaine.

C’est à la fois une éternité et un laps de temps bien trop court.

Les services sociaux sont à proscrire, le temps que l’administration se secoue le cul, je vais me retrouver dans un foyer pour jeunes adultes avec d’autres pochards comme la loque qui me servait de père.

Adriana et Paul ne sont plus sur la région, mais je sais que si je demande à Nathalie et Fernand de m’héberger, ils accepteront, ils me l’ont déjà proposé…

J’efface cette option d’un geste de la tête. Je ne veux pas me présenter aussi démunis devant eux. Une sorte de fierté m’en empêche, quelle image auraient-ils de moi si j’en suis réduit à quémander une chambre pour ne pas avoir à dormir dehors. Celle d’un mendiant, d’un sans-abri… celle d’un raté, tout comme l’était mon père quand il s’est pointé chez mon oncle parce qu’ils étaient à la rue avec ma mère.

Et Lucie mérite mieux qu’un raté.

Tout se mélange dans ma cervelle et j’en ai marre de servir de punching-ball à cette vie de merde… Je serre ma tête entre mes mains, agrippant de mes doigts ma chevelure encore trop longue, et un hurlement sourd et grave s’échappe de ma poitrine, sans que je cherche à le retenir. On pourrait croire que c’est inutile, mais ça me fait du bien, ce cri me libère d’une partie du poids qui oppresse ma poitrine. Je me sens plus léger.

Mes mains tremblent encore un peu lorsque je redémarre ma moto pour partir chez mon oncle. Il n’y a qu’auprès de lui que je trouverai une solution. Je sais qu’il ne me laissera pas tomber.

***

— Et ce salopard ne t’a même pas prévenu ?

Nathalie est en colère contre mon père.

— Si je revois cette petite enflure, je le… je le…

— « Tu le… tu le… » rien du tout ; parce que ça serait lui donner trop d’importance, lui répond son mari.

— N’empêche que c’est dégueulasse de faire ça à son gamin. Bordel, il est encore mineur, il devrait être contraint à subvenir à ses besoins. Ah ! Il a trouvé le bon moyen, disparaître comme ça, et laisser son fils en plan !

— Oui, évidemment, c’est inadmissible, mais plus concrètement, comment tu vas faire, et comment peut-on t’aider ?

Je souris, je n’en attendais pas moins d’eux.

— Au-dessus du garage, il y a un studio. C’est petit, mais c’est propre. Éric l’avait aménagé pour un de ses anciens employés qui habitait trop loin pour rentrer chez lui en semaine. Il l’avait gardé pour moi, mais tant que j’étais sous l’autorité de mon père, il ne pouvait pas m’y accueillir. De ce que j’en ai saisi, mon père l’a menacé de partir avec moi, s’il tentait quoi que ce soit.

— C’est difficile à comprendre, il ne voulait pas s’occuper de toi, mais refusait que ton oncle le fasse ?

— Oui, si je n’étais plus à sa charge légalement, il perdait une partie de ses allocations… tout était histoire de fric pour lui. Éric et ma tante ont craint de ne plus pouvoir m’aider s’il partait loin et ils ont cédé à son chantage. Mais Éric m’a confié qu’il avait senti le coup venir. Je vais bientôt avoir dix-huit ans, et il savait que j’attendais avec impatience ce jour-là pour quitter sa maison, le studio était là pour ça…

— Et tu auras tout ce qu’il faut dans ce logement ?

Je souris devant l’inquiétude maternelle de Nathalie.

— Oui, c’est assez sommaire, mais ça va me dépanner pour le moment, et ensuite, je commencerai à bosser pour Éric jusqu’à ce que je reçoive ma convocation pour faire mon service. L’autre solution, et je pense que ce sera probablement la meilleure, c’est de devancer l’appel et de partir à l’armée…

Lucie entre dans le salon au moment où je prononce ces mots.

— Non, tu ne t’engages pas dans l’armée ? Ne me dis pas que tu veux faire ça ?

Les yeux arrondis et la bouche ouverte, je sens qu’elle est à deux doigts d’éclater en sanglots.

— Lucie, ne te mets pas dans un état pareil, je n’ai pas l’intention de démarrer une carrière militaire, je parlais de m’engager avant l’appel pour effectuer mon service. De toute façon, quand ils vont me convoquer, je n’aurai pas d’autre choix que celui de partir, tu sais, c’est comme ça. Alors autant que je me débarrasse de ça avant de bosser avec mon oncle et d’engager des frais pour un logement.

Je prends ses mains entre les miennes.

— Ou bien encore de m’être investi dans une vie que je ne voudrais plus quitter.

Nos regards se soudent un long moment. Elle cille pour assécher les larmes qui s’étaient précipitées dans ses beaux yeux bleus, et me sourit tendrement.

— On sera là quand tu reviendras, murmure-t-elle, comme si elle voulait aussi se rassurer que rien ne pourrait changer durant mon absence.

— Je ne vais pas partir demain, ma puce, c’est juste un projet.

J’ai répondu à voix basse, et Fernand se racle la gorge, visiblement gêné par le ton de cet échange qui en laisse paraître bien plus que nous l’aurions voulu.

— Bon, nous interrompt-il, l’urgence étant réglée, et étant donné qu’on ne peut rien faire de plus pour le moment, que diriez-vous si nous allions dîner ?

Le malaise est vite dissipé par la conversation. Nous évitons le sujet de mon salopard de père pour parler des épreuves de bac blanc. Lucie parcourt mes brouillons et, à son sourire, je comprends qu’elle est satisfaite. À plusieurs reprises, elle prend ma main dans la sienne, et je la laisse faire. Je crois que tout le monde a saisi maintenant, à la réaction qu’elle a eue, que nous avions dépassé le stade de l’amitié. Je surprends quelques regards ; quelques sourires aussi, et ils me rassurent.

Quant à mes réticences à laisser exister ce qu’il y a entre nous, chaque seconde que je passe à ses côtés les grignote un peu plus. J’étais presque arrivé à me persuader qu’elle devait faire ses propres découvertes, et vivre l’expérience d’amourettes naïves comme toutes les filles de son âge ; mais maintenant, à la simple idée qu’un autre que moi puisse ne serait-ce que prendre sa main, je deviens fou.

Et ça sera pire quand je devrais partir loin d’elle.

— Tu t’installes quand chez ton oncle ? me demande-t-elle alors que nous terminons d’essuyer la vaisselle.

— Je n’ai pas grand-chose à récupérer chez le vieux : mes fringues et quelques photos de ma mère. Je pense y dormir à partir de demain soir. Ludi doit voir avec la municipalité pour que tout le mobilier de la maison soit mis en décharge. Je ne veux rien récupérer, et de toute façon, il ne reste que les vieux trucs que je n’étais pas parvenu à vendre tant ils étaient abîmés.

— C’est pour ça que tu ne souhaitais pas que je vienne chez toi ?

Je repense à ce soir où j’ai surpris mon vieux en pleine fellation, et grimace à l’idée qu’elle aurait pu être avec moi, si je n’avais pas isolé ce côté sombre de mon quotidien de la partie lumineuse de ma vie.

— Je me bats comme un diable pour maintenir un minimum d’hygiène dans cette bicoque depuis que je suis gamin, mais ça n’en est pas moins un taudis. J’ai toujours eu honte de cette maison. Tu sais que même ton frère n’y est jamais entré !

— Encore une épreuve qui te fait vieillir plus vite que moi, me souffle-t-elle le regard triste.

— Peut-être, mais maintenant, je crois que ça n’a plus la moindre importance.

Je me penche vers elle et capture ses lèvres. Lentement, en veillant à ne pas faire monter le désir que j’ai d’elle, car si je consens aux baisers et aux caresses, il n’y aura rien de plus avant un moment. Elle est toujours à mes yeux une enfant qui a encore besoin de grandir.

— Bonne nuit ma puce.

— Bonne nuit Will. Je t’aime.

Je la regarde un long moment avant de lui sourire.

— Moi aussi je t’aime Lucie, je t’ai toujours aimée.

Enfin je peux lui dire…

***

— Salut vieux. La foudre ne m’est pas encore tombée dessus, alors j’en déduis que tout ça t’a pas foutu en rogne… J’ai essayé de ne pas l’aimer, tu sais ; mais bien avant que tu nous quittes, je crois que j’étais déjà fou amoureux d’elle. Je pense que tes parents l’acceptent, mais je ne suis pas un mauvais bougre, alors ça se comprend un peu.

Finalement je n’ai pas complètement rompu notre accord : je prendrai soin d’elle, je veillerai sur elle, aussi longtemps qu’elle voudra de moi.

T’en fais pas Seb, je ferai tout pour rendre ta sœur heureuse, et ça, c’est une vraie promesse.

Je scrute les étoiles. Ça caille ce soir, et mon souffle produit de petits nuages de vapeur qui disparaissent rapidement. Je ferme les yeux et j’écoute le silence un instant.

L’univers est toujours aussi peu bavard, mais je m’en fous en fait. Les réponses, je les avais depuis le début au fond de moi. Lucie est la pièce qui me manquait pour être entier, et j’ai abandonné l’idée de me persuader du contraire.

 

                                                                                Chapitre XI

30 juin 1993

William

C’est la dernière fois que je sors d’une salle de classe. Les examens sont terminés. Pour moi, c’en est fini des études. Ce serait mentir de dire qu’en d’autres circonstances, je n’aurais pas apprécié de poursuivre en école supérieure. Des études d’ingénieur en mécanique m’auraient plu ; mais il faut savoir se satisfaire de ce que la vie nous donne.

Dans quinze jours, les résultats vont tomber ; et tels qu’ils seront, ils demeureront. Je ne rempilerai pas. J’avoue que je serais déçu si j’avais planté l’examen, mais j’ai fait de mon mieux, je n’ai pas ménagé mes efforts et je n’ai rien à regretter.

Ces trois derniers mois, Lucie m’a beaucoup fait travailler. Quand elle endosse le rôle de professeur, rien ne peut la perturber, et ça, c’est assez drôle.

Une autre chose qui m’a amusé, c’est l’attitude de ses parents qui ne veulent pas s’immiscer entre nous, mais qui nous surveillent du coin de l’œil. Comme s’il y avait plus à craindre pour nous maintenant que nous évoluons au grand jour.

Fernand m’a pris à part, la semaine dernière. Il voulait savoir quelle était mon opinion sur « les femmes qui font des études ». Je le connais suffisamment pour lire entre ses mots et j’ai saisi qu’il était soucieux d’imaginer le potentiel de sa fille gâché par mes projets, ou pire, par des « exigences domestiques » pour reprendre ses termes. J’ai compris qu’il craignait de la voir enfermée dans une baraque à crédit avec une tripotée de marmots collés dans les jupes. Une image d’une autre décennie, en quelque sorte, et je pense que si j’étais à sa place, je nourrirais les mêmes inquiétudes.

Je l’ai rassuré sur mes idées à ce sujet sans laisser paraître que j’avais bien compris qu’il parlait de l’avenir de sa fille. Nous n’en sommes pas encore au stade où il attend de moi que je lui fasse clairement part de mes intentions. Mais pour moi, c’est une évidence : Lucie ira jusqu’où elle voudra aller. Je travaillerai pour nous deux autant de temps qu’il le faudra. Je suis tellement fier d’elle. Elle souhaite devenir médecin et je sais qu’elle y parviendra.

Néanmoins, cette discussion avec Fernand m’a fait prendre conscience que lui et Nathalie se projettent plus que nous dans notre propre avenir finalement. Pour ma part, j’attends ma lettre du ministère des armées, la vraie vie ne commencera pas avant que je me sois débarrassé de ça.

La clochette de la porte de l’épicerie tinte pour m’accueillir.

— Bonjour Martine !

— Oh Will ! Mais quel plaisir de te voir !

Depuis que je vis dans le studio du garage, c’en est terminé des achats à crédit chez Phil. Ce que me donne mon oncle me suffit amplement, et parfois ses clients me laissent la pièce. Je mets ces quelques sous dans une boîte pour les occasions un peu spéciales. Aujourd’hui, n’en est pas une — même si chaque jour que je passe près d’elle est une grande occasion —, mais dernièrement, j’ai remarqué que Lucie ne portait plus son bracelet. Sa mère m’a confié qu’il avait dû se décrocher du fait de son usure et qu’elle l’avait perdu. Elle m’a également avoué que Lucie avait pleuré durant des heures en ne le retrouvant pas. Alors je ne lui ai rien dit, mais j’ai demandé à Martine de lui en commander un autre. Ce n’était pas évident, car elle ne travaille plus avec ce fournisseur, mais elle a cherché dans ses catalogues, et elle a fini par trouver.

C’était important pour moi, parce que ce bracelet, c’est grâce à lui que tout a commencé. Vous vous souvenez de cette première fois où je l’ai tenue dans mes bras ? Moi, je n’ai pas oublié ; et ce bijou, c’est devenu comme un symbole.

— Je l’ai reçu hier, me dit-elle d’un air complice

Délicatement, elle déballe la fine lanière perlée, en tout point identique à celle que j’avais offerte à Lucie il y a maintenant plus de trois ans.

— Merci d’avoir réussi à le commander.

Alors qu’elle glisse le bracelet dans une petite pochette cadeau, je vois que son visage s’assombrit.

— Will, il faut que je te dise que ton père est passé à la boutique ce matin. Il a demandé si nous savions où il pouvait te trouver.

À l’évocation de son nom, le parpaing reprend place au creux de mon estomac, comme s’il n’attendait qu’un geste de la part de mon vieux pour me rappeler sa présence. Vous connaissez ce sentiment d’être soudain nauséeux ; de sentir quelque chose qui n’est ni chaud ni froid envahir votre bide, et vous traîner à mi-chemin entre l’envie de vomir et celle de faire dans votre froc ? Eh bien voilà, dès qu’il s’agit de mon paternel, j’en suis là…

— Phil était avec moi, heureusement, car il m’a fait très peur. Il est sale, ses cheveux sont longs et crasseux tout comme sa barbe. Je crois qu’il vit dans la rue…

Je soupire.

— Tant que ce n’est pas dans la mienne, il peut bien aller dormir où il veut. Que lui avez-vous dit ?

— C’est mon mari qui l’a fait sortir et qui lui a répondu qu’on ne le renseignerait pas. Il lui a dit aussi que s’il remettait les pieds chez nous, nous appellerions la gendarmerie.

C’est le moment où il faut avoir l’air brave, il me semble, alors je récupère ma monnaie, mon petit paquet cadeau, et prends mon air de grand garçon sûr de lui pour la rassurer.

— Vous avez bien fait. Je ne lui dois rien, et je n’ai pas besoin de lui.

Et le pire, c’est que c’est la vérité.

Lorsque je sors de la boutique, je scrute les environs pour le cas où il lui serait venu à l’idée de m’attendre dans un coin. L’épicerie de Phil est le seul point de ravitaillement avant la ville la plus proche ; il n’est donc pas absurde que j’y passe à un moment ou à un autre, et c’est la raison pour laquelle il est venu ici.

Mais j’ai beau regarder, je ne le vois pas. Cela dit, il sait aussi que je travaille avec Éric, et si vraiment il avait dans l’idée de me trouver, c’était là-bas qu’il fallait venir en premier… Cette visite à l’épicerie me laisse penser qu’il ne me cherche pas vraiment. Elle visait simplement à me rappeler qu’il n’est jamais bien loin et ça colle bien mieux au personnage.

C’est dommage finalement qu’il n’ait pas le courage de se pointer maintenant. Une petite voix tapie au fond de moi, peste en silence. J’ai toujours cette envie de le tabasser qui me chatouille et même qui m’irrite par moment, comme une mission qui aurait un amer goût d’inachevé. Une envie de lui rendre coup pour coup tous ceux qu’il m’a donnés et d’y additionner ceux qu’il mérite, pour moi, mais aussi pour maman.

Surtout pour maman.

Quand je rentre chez moi, je m’assieds sur le seul fauteuil de mon petit logement et je me mets à pleurer. J’ai beau essayer d’arrêter, je n’ai pas le contrôle de ces larmes. Toute la colère et la rancœur que j’ai enfouies pour pouvoir avancer viennent encore de trouver une faille pour rejaillir à la surface. Le simple fait d’entendre son nom aura suffi à m’ébranler suffisamment pour fissurer cette carapace que je me suis forgée et que je pensais assez solide pour me soutenir.

Ma mère me manque, Seb me manque aussi. Je hais mon père et lui, en revanche, j’aimerais qu’il soit mort. Mais il est encore là. Toujours vivant, et prêt à venir bousculer ma vie, la tacher de sa crasse, y apporter sa puanteur. Et pour combien de temps encore ? Faudra-t-il que je le tue de mes mains pour enfin pouvoir commencer à vivre ?

L’idée me séduirait presque, s’il n’y avait pas Lucie et les projets d’avenir que nous avons déjà faits ensemble, je pense que je l’envisagerais plus que sérieusement. Si j’étais seul au monde, je l’aurais tué ; cela ne fait aucun doute. Et je regrette de ne pas l’avoir fait, le soir où je l’ai surpris dans le salon ; ou un autre soir d’ailleurs, il y a eu tellement de jour et de nuit durant lesquels il était si ivre qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour le faire disparaître.

Je m’ébroue, je ne suis pas un assassin. Ces pensées sont indignes de celui que je veux être.

— Maman, il faut que tu m’aides là, je sais plus où j’en suis…

Comme chaque fois que je m’adresse au ciel pour qu’il me soutienne, c’est le silence qui me répond, sourd, et si épais qu’on pourrait le couper au couteau.

Jusqu’à ce que deux petits coups soient frappés à ma porte et que je me fige.

Lentement, je me lève et fais jouer le pêne de la serrure. Quand j’ouvre le battant, c’est Lucie qui me fait face. Elle ne devait pas être là ce soir, elle devait sortir en ville. Je ne lui laisse pas le temps de parler, je la soulève dans mes bras et écrase sa bouche de la mienne. Après un long baiser, je la repose sur le sol. Mentalement, j’adresse un remerciement à ma mère, je sais que l’arrivée de Lucie est le signe que j’attendais d’elle, elle ne pouvait pas trouver mieux pour me ramener à la raison.

— Tu ne devais pas être à Orléans pour le spectacle de Célia ?

— Elle a choppé la crève, elle est aphone et elle ne jouera pas ce soir, j’irai un autre jour.

— Tu n’imagines pas combien je suis heureux que tu sois là.

Elle me sourit, et son regard se fait inquiet devant la gravité du mien. Je m’adoucis pour la rassurer.

— Je n’ai que quelques minutes, mon chaperon m’attend dans la voiture.

— Ça pourrait être pire, il pourrait être derrière la porte !

Elle rit.

— Ou installé sur ton fauteuil ! On passait devant ton garage en rentrant de courses. J’avais envie de venir t’embrasser, et que tu me racontes rapidement comment s’étaient déroulé les dernières épreuves.

— Très bien. J’apporterais mes brouillons au déjeuner. Ça tient toujours pour demain ?

— Évidemment ! On en reparlera à ce moment-là, mais là, tout de suite, je veux que tu m’embrasses.

Alors je m’exécute. Je l’emporte dans un de ces baisers qui me poussent aux limites de ce que mon corps est capable de supporter. L’étape d’après, c’est l’étape interdite. Je sais qu’il la laissera essoufflée, le cœur battant, et très certainement, aussi excitée que moi — même si elle ignore encore tout de ce qu’il y a au bout du chemin sur lequel je l’amène. Elle pousse un léger gémissement, signe que le point que je cherche est atteint. Je relâche ses lèvres, mais je serre son corps menu contre le mien. Ne pas lui faire l’amour, c’est déjà difficile, mais ne pas lui montrer combien j’ai envie d’elle, c’est au-dessus de mes forces.

— Sauve-toi vite mon ange, avant que je ne devienne un salopard, et que ton père m’étripe.

Elle rit, mais ses joues sont rouges. Fernand va vraiment finir par avoir envie de me casser la gueule.

— À demain, Will, je t’aime.

— Moi aussi ma puce, à demain.

J’entrouvre le rideau et le visage de son père apparaît derrière le parebrise de sa supercinq. Il grimace, mais répond au petit signe de main que je lui adresse. Quand Lucie le rejoint, elle suit son regard et m’envoie un baiser avant de s’engouffrer dans la voiture.

Lentement, je reprends ma place sur mon fauteuil. J’ai récupéré cette sérénité qui m’avait lâchée, et le parpaing est reparti dans son coin, pour le moment du moins.

Je suis rentré chez moi, il y a moins d’une heure, en rage et animé par des envies de meurtre. Maintenant, je ne suis plus habité que par le désir de prendre une bonne douche chaude et par l’image du regard chargé de désir de Lucie, pour inspirer mes caresses.

Ma tante a raison, la vie n’a réellement de goût que lorsqu’elle est près de moi.

***

 

16 juillet 1993

William

« Bac en poche ! »

Je ne suis pas le seul à afficher ce sourire satisfait, mais il n’y a que moi qui le vois se refléter dans les yeux de Lucie.

— Tu as réussi ! Je suis tellement fière de toi !

Je pouffe en constatant sa joie.

— Il me semble que tu t’es amusée à passer cet examen, il y a déjà deux ans et si ça avait été réel, tu aurais obtenu la mention la plus élevée, les doigts dans le nez !

Elle frappe doucement ma poitrine de son poing serré, fronçant les sourcils, l’air faussement fâché.

— C’est complètement idiot comme comparaison. Il y a tellement de choses que tu sais faire et dont j’ignore tout.

Ça fait belle lurette que je ne complexe plus devant l’intelligence de Lucie. Je crois que ça doit remonter à l’époque des révisions du brevet des collèges, alors que déjà, elle jonglait sans difficulté avec des notions qui me dépassaient. Mais c’était Lucie et j’avais accepté sans problème de lui confier mon ignorance. C’est probablement lié au fait qu’elle a toujours été capable d’utiliser ses dons, sans ressentir le besoin d’écraser les personnes qui l’entourent. En gros, elle savait occulter le fait que nous étions des crétins, tant et si bien qu’on arrivait d’ailleurs à l’oublier nous-mêmes !

— Mais j’y pense, maintenant que les résultats sont tombés, tu vas pouvoir te pencher sur le permis de conduire ! C’était bien ça la condition qu’avait posée ton oncle, non ?

Mon sourire s’étire et l’intrigue un instant.

— Oui, c’était bien sa condition, et je voulais attendre pour te le dire, mais j’ai décroché le code la semaine dernière. Si tout se passe bien, la conduite, c’est pour le mois prochain.

Elle se jette de nouveau sur mes lèvres. La masse d’élèves qui nous entoure ne semble même pas s’apercevoir de notre présence, et de toute manière, en ce qui me concerne, ils m’indiffèrent tout autant, je ne vois plus qu’elle.

Ce soir, Nathalie et Fernand m’ont invité pour le dîner, comme tous les soirs en fait, leur maison est devenue mon second domicile. Il ne faisait aucun doute pour eux que nous fêterions l’obtention de mon baccalauréat. Il se trouve que nous pourrons également trinquer à l’inespérée mention « assez bien » que je suis parvenu à décrocher. Ce n’est certes pas la plus élevée, mais j’ai quand même de quoi être fier.

C’est aussi le moment que j’ai choisi pour leur faire part des projets que nous avons commencé à échafauder avec Lucie. J’ai parfaitement conscience que leur principale préoccupation demeure le bonheur de leur fille, et il est temps de leur expliquer que c’est également la mienne. Je comprends qu’ils sont des parents, que voir leur petite fille devenir grande, et surtout devenir femme, ça doit quand même faire un choc, et je ne sais pas comment je réagirais si j’étais à leur place ; mais il est temps de me jeter à l’eau.

Cela fait plusieurs mois maintenant que nous ne cachons plus nos mains jointes et nos baisers, lorsqu’ils sont sages, car les plus « osés », ceux qui nous transportent loin, nous les gardons précieusement pour nous. Eh oui, il est donc largement temps d’enclencher la vitesse supérieure, et d’officialiser les choses.

Étrangement, je me sens moins prêt que Lucie quand nous abordons le sujet de notre sexualité. Je pense que s’il ne tenait qu’à elle, nous serions déjà passés à l’acte depuis un moment. Mais j’ai besoin de temps, encore.

Je jouis d’une expérience plutôt moyenne, mais là n’est pas réellement la question. Je pense que ce qui nous reste à apprendre, on l’apprendra ensemble, on ne sera pas les premiers. Néanmoins, mes escapades au camping de la Vallée Fleurie m’ont au moins enseigné comment contenir mes ardeurs, et le b-a-ba du fonctionnement du corps d’une femme… C’est assez peu, mais c’est déjà ça. Reste à savoir si je me souviendrais de tout quand j’aurais sous mes mains le corps de la femme que j’aime à la folie ; parce que lorsque je la tiens entre mes bras, ma cervelle cesse totalement de fonctionner en général.

Quand j’y pense, j’ai tout de même fait un sacré bout de chemin de ce côté-là.

Il aura fallu attendre que j’entre dans ma seizième année pour dépasser le stade où la simple évocation du sexe me répugnait ; mais à ma décharge, j’ai l’excuse de l’exemple de mon père qui aurait suffi à choquer n’importe qui.

Sa dernière conquête, celle que j’ai rencontrée de la plus sordide des manières, n’était pas la première : il y en a eu tellement ! Depuis la disparition de ma mère, j’ai vu défiler quantité de femmes. La plupart étaient des ivrognes et maintenant que j’ai appris à les reconnaître, je sais que certaines étaient aussi des toxicomanes, de celles qui dorment quelquefois à même le sol à la gare Centrale ; des filles qui offraient leur corps contre une nuit au chaud et un semblant de petit déjeuner. C’étaient souvent leurs gémissements et même parfois leurs cris qui me maintenaient éveillé. Et les grognements sourds de mon paternel, ou ses mots, crus, vulgaires, immondes. Notre maison était une de ces constructions « préfabriquées » datant des années soixante-dix, les murs étaient aussi fins que du papier à cigarette : je ne pouvais rien manquer !

J’ai rapidement compris de quoi il en retournait ; cela dit, le vieux faisait de son palmarès une fierté : Je baise donc je suis. Pour mon regard d’enfant, il me faisait l’effet d’un animal et l’odeur du sexe qui régnait dans la maison après ses nuits de débauches me levait le cœur. Le sexe était donc à mes yeux quelque chose de sale ; et par association à tout ce que mon père avait pu me farcir le crâne, c’était à cause du sexe qu’on avait des marmots, et c’était la raison pour laquelle ma mère était morte ! Quelques sournois raccourcis, dictés par son ébriété du moment, et qui semblaient lui suffire à se sentir moins coupable.

Se construire après un tel saccage n’était pas gagné, mais ma curiosité m’a beaucoup aidé, et tante Ludi aussi. Elle a commencé par m’apprendre la vérité sur la mort de ma mère, qui n’avait, en effet, rien à voir avec moi, mais avec l’alcoolisme de mon vieux. Elle m’a expliqué que le sexe était une finalité entre deux êtres qui s’aiment, et que dans ces conditions, il n’y avait rien de sale. Je n’ai compris qu’un peu plus tard, que les sentiments n’étaient pas toujours nécessaires. En revanche, elle a su m’éclairer sur la responsabilité qu’engendrait le fait d’être sexuellement actif ; possiblement avec l’idée de m’aider à ne pas reproduire le schéma familial.

Ensuite, comme tous les mecs, j’ai appris à me faire plaisir tout seul, ce qui m’évitait pas mal d’emmerdements finalement.

Puis je suis tombé amoureux de Lucie et son jeune âge a mis de façon drastique les choses en place, la toucher aurait été totalement immoral. Et c’est là que ma main droite est devenue ma meilleure amie, et qu’elle l’est toujours !

Donc, si je dois dresser le bilan de toutes ces étapes, je dirai que malgré un début plutôt compliqué, je suis un jeune homme de dix-huit ans relativement normal. Je m’apprête à déclarer de façon officielle à deux personnes qui m’ont vu grandir que je suis fou amoureux de leur fille ; et que j’ai bien l’intention de faire d’elle ma femme dès que ce sera possible !

J’ai l’impression que la soirée risque d’être intéressante…

— J’ignore à quoi tu penses, mais à la façon dont tu souris, je veux bien que tu partages !

— Ah si tu savais…

— Je ne demande que ça, dis-moi.

Je passe un moment à sonder son visage. Certains ont besoin de trouver une bonne raison pour faire quelque chose qu’ils jugent important ; pour ma part, j’en suis à chercher s’il existe une seule raison de ne pas le faire.

— Je vais leur demander ta main.

— Will !

Ses grands yeux bleus arrondis par l’étonnement me fixent et je souris de plus belle.

— Je ne vais pas t’épouser demain matin, mais je veux que tes parents sachent que ce sont mes intentions. Dès mon retour du service militaire, j’aimerais que tu deviennes ma femme. Tu poursuivras tes études autant que tu le souhaiteras, notre mariage ne sera pas un frein, je te le promets, mais j’ai besoin de me lier à toi.

Je pose un genou à terre, sur le bord du trottoir, à quelques mètres de l’entrée de mon ancien lycée et j’entends des applaudissements qui se rapprochent. Certains ont compris qu’il va se passer quelque chose et un cercle se forme autour de nous.

— Lucie Lunan, je n’ai aucune bague à t’offrir, je n’ai pas de boulot, et pas de maison non plus, je n’ai que mon cœur à te donner. Acceptes-tu de m’épouser ?

Elle hoche la tête, les yeux soudain brillants.

— Oh oui, William, oui !

Ça siffle de toute part, nos camarades de classe, dont je ne connais pas la moitié, frappent dans leurs mains et nous congratulent comme si nous étions des amis de longue date.

Je me relève et la serre contre moi. Il y a beaucoup de monde maintenant et contrairement à tout à l’heure, cette fois, ils nous voient. Je caresse ses lèvres des miennes et je l’emporte dans un profond baiser. Je suis certain qu’au cinéma, ils ne savent pas faire aussi bien et ce ne sont pas les cris de nos spectateurs qui diront le contraire.

— Je suis donc ta… fiancée ? me demande-t-elle quand elle reprend sa respiration.

— Il faut encore que tes parents acceptent et que je ne finisse pas la soirée à zigzaguer au milieu de la rue pour éviter de prendre un coup de chevrotine dans le cul !

— Mes parents t’adorent Will, et même si papa semble parfois contrarié de nous voir toujours ensemble, je sais que ce n’est que pour la forme. Et en plus, il n’a plus de fusil de chasse, ajoute-t-elle l’air amusé.

J’éclate de rire.

— Me voilà donc en partie rassuré.

***

Lucie

— Certainement pas avant qu’elle ait dix-huit ans ! Et elle doit pouvoir continuer ses études !

— C’est aussi comme ça que je vois les choses.

Je savais que maman laisserait la parole à papa. Nous avons déjà évoqué le sujet de ma relation avec William, il y a plusieurs semaines. Elle était inquiète pour moi. Elle craignait que nous ne soyons pas assez attentifs aux maladies et aux risques de grossesse. J’ai vu une sorte de soulagement s’imprimer sur son visage quand je l’ai coupée pour lui dire que j’étais toujours vierge. Je n’imaginais pas devoir un jour faire ce genre de confidences à ma mère, mais j’ai jugé que la réalité valait mieux que mille autres mots. Je lui ai dit également que nous avions choisi d’attendre un peu avant d’avoir des relations intimes, même si dans l’absolue, c’est Will qui en a décidé ainsi. J’avoue que je ne le retiendrai sûrement pas si un jour il craque… parce que j’en meurs d’envie ! Mais ça, je ne l’ai pas dit à ma mère.

À la suite de notre petite discussion, elle a pris rendez-vous pour moi chez son médecin et a tenu à ce qu’il me prescrive une pilule contraceptive. J’ai senti que ça la rassurait, et par conséquent, ça m’a rassurée moi aussi ; tant sur la sécurité que la pilule procure que pour l’approbation de ma mère concernant ma relation avec Will.

Maman, c’est donc dans la poche, et ça, je n’en doutais pas un seul instant, mais papa fait de la résistance. Cela fait bien vingt minutes qu’il travaille William au corps, lui posant plus de questions piège et ambiguës qu’un inspecteur de police !

— Monsieur Lunan…

— C’est toujours « Fernand », mon garçon, c’est pas parce que je parle fort, que je suis fâché !

— Pardon.

J’ai envie de rire, j’observe tour à tour l’air sérieux de mon père, et celui, non moins sérieux, mais carrément penaud, de Will ; obligée de serrer mes lèvres entre mes dents pour ne rien laisser paraître de mon amusement.

— Fernand, je n’ai pas l’intention de vous l’enlever, et encore moins de lui demander de changer. Elle est brillante, et je sais qu’elle peut aller très loin. Ce n’est pas moi qui l’en empêcherai, je vous le promets. Je l’aime et je ferai tout pour lui offrir ce qu’il y a de meilleur.

Mon père fixe Will du regard, comme si en insistant un peu il allait faire sortir autre chose de sa bouche que tout ce qu’il vient de lui dire. Puis, ma mère intervient au secours de mon fiancé — j’adore ce mot — en posant sa main sur l’épaule de mon père.

— Chéri, il s’agit de William. Nous le connaissons depuis si longtemps… Et je n’imagine pas qu’il puisse exister un seul autre jeune homme que lui pour rendre notre fille heureuse. Ça fait un moment déjà qu’on voit le feu couver entre eux, on s’attendait tous les deux à ce que ce jour arrive, et je suis même certaine que tu l’espérais un peu, je me trompe ?

Papa soupire et enfin, il tend la main en direction de Will. Il s’en saisit et je le sens libérer ses poumons de l’air qu’il y avait emprisonné.

— Il est inutile que je te souhaite la bienvenue dans la famille, parce que ça fait longtemps que tu en fais partie William, alors, soyez heureux tous les deux. Et… fais attention à elle, ajoute-t-il en brandissant son index en l’air comme s’il s’agissait d’un avertissement, je vous garde à l’œil !

Will acquiesce et me serre dans ses bras avant de m’embrasser.

— Ça nous fait au minimum deux ans et demi de fiançailles tout ça…

— C’est ce qui s’appelle se donner le temps de la réflexion.

— Tu penses que tu pourrais changer d’avis ?

— Jamais de la vie, il y a bien trop longtemps que j’attends ça !

 

                                                                              Chapitre XII

17 décembre 1993

William

Ce soir, Lucie passe la nuit chez moi.

Je vois encore le visage de son père lorsqu’elle a lâché l’information entre une tranche de pain couverte d’un munster dégoulinant et le clafoutis aux pommes…

Nous avions longuement discuté de ce week-end que nous voulions passer ensemble et depuis, je cherchais le meilleur moyen d’aborder le sujet ; mais j’avoue que je n’avais pas trouvé les mots justes pour mettre ça sur la table. C’est là que l’impulsivité de Lucie nous a été d’une grande aide.

— Mouais, j’imagine que vous savez ce que vous faites, marmonne Fernand.

Je pense qu’il croit que nous n’en sommes pas à notre première fois ; et pourtant, il se trompe et je ne vois aucun intérêt à lui dire. Ni même à laisser paraître le stress dans lequel cela me plonge.

Lucie, quant à elle, ne semble pas inquiète, mais plutôt pressée, enthousiaste… excitée. Tellement d’ailleurs que la vaisselle est faite deux fois plus vite que d’habitude et que j’ai à peine le temps de saluer ses parents qu’elle est déjà sortie.

— C’est quand même bien mieux de rentrer en voiture plutôt qu’en deux roues… surtout quand il pleut comme ça.

Les mains serrées sur le volant, je regarde la route.

— Il était bon le gratin de maman, tu l’as aimé ?

— Hum, oui…

— Je pars la semaine prochaine terminer mes études en Alaska.

— Ah OK… Hein ?

— Non, c’était juste pour savoir si tu suivais.

— Je t’écoutais, c’est simplement que…

Je gare ma voiture devant le garage dans lequel je loge toujours et je coupe le contact.

— Tu sais, on est pas pressés, enfin je veux dire… je peux vraiment attendre. Tout ce qu’on raconte sur les mecs et leurs prétendus besoins, ce sont des conneries, et souvent ce sont les excuses qu’ils servent à leurs nanas pour justifier leurs infidélités…

— Will, arrête. Je ne me sens pas obligée de quoi que ce soit. J’en ai envie, réellement envie. Je veux faire l’amour avec toi ; parce que je t’aime et qu’il me semble qu’il est temps qu’on partage cette intimité. On est fiancés quand même, ce n’est pas comme si on s’était rencontrés hier ! Est-ce que tu sais que la plupart de mes copines ont déjà abandonné leur pucelage à l’arrière de la voiture de leur copain ?

Je m’étouffe.

— Oui, bah non ! C’est pas parce qu’elles ont fait ça qu’on doit faire pareil !

Elle éclate de rire.

— Évidemment que non, ce n’est pas ce que je souhaite.

Au travers du parebrise, j’observe la pluie.

— Il tombe des cordes, ça te dit qu’on attende un peu que ça se calme pour sortir ?

— Je vais finir par croire que c’est toi qui n’en as pas envie, soupire-t-elle.

Je souffle à mon tour.

— Je veux juste nous éviter d’être trempés comme des soupes. En plus, il doit faire à peine deux degrés dehors…

— Ça nous donnera une bonne raison de commencer la soirée sous une douche bien chaude.

L’image de son corps nu dans ma salle de bains produit son effet et mon jean est d’un coup beaucoup moins confortable. Je ferme les yeux, et j’essaye de me concentrer pour retrouver un semblant de calme.

— Il peut flotter comme ça toute la nuit, Will… et franchement, je ne suis pas vraiment tentée par la banquette arrière… ajoute-t-elle en m’adressant une moue coquine à l’extrême.

Je ne sais pas où elle a appris tout ça, mais le peu de flegme que j’avais récupéré vient de se faire la malle.

Elle a raison, je la réchaufferai. D’un signe de tête qu’elle comprend, et qui illumine son visage d’un large sourire, nous sortons de la voiture et nous dirigeons en courant vers l’entrée latérale. Il y a toujours un tas de choses entreposées-là. J’y ai fait un peu de ménage mais c’est encore un beau foutoir. Dans la pénombre, je peine à ouvrir la porte, mais une fois franchie, je l’entraîne dans les escaliers. Mon studio n’est pas très grand, mais il y fait bon. Et meilleur encore maintenant qu’elle y est avec moi.

D’un léger baiser, je cueille une goutte d’eau qui perle sur sa lèvre.

— On y est…

— Presque, souffle-t-elle.

Je la serre contre moi, appuyant mon bassin contre son ventre.

— Tu es certaine d’être prête ?

Elle glisse ses mains sur mes épaules et repousse mon blouson sur mes bras. Je ne résiste pas, et le laisse tomber sur le sol ; mais je ne la quitte pas des yeux. Je répète son geste avec sa veste qui échoue également sur le parquet dans un bruit mat. Ses doigts papillonnent sur ma poitrine pour défaire les boutons de ma chemise. Le contact de ses ongles me fait frissonner et elle sourit avant de pincer sa lèvre entre ses belles dents blanches tandis qu’elle caresse ma peau maintenant à nu.

À mon tour, je soulève son pull. Elle porte un très joli soutien-gorge en coton crème avec un petit liseré Vichy rouge. Il fait trop noir ici pour relever un tel détail, mais je l’ai vu tout à l’heure quand le décolleté de son pull s’est légèrement ouvert. Depuis sa clavicule, je laisse glisser ma bouche sur sa poitrine laiteuse. Au travers de la toile fine, je happe un de ses mamelons entre mes lèvres. Son doux gémissement se répercute jusque dans mes reins. J’empaume ses fesses et je la soulève contre moi. Elle a raison, une douche s’impose, et peut-être froide en ce qui me concerne, si je ne veux pas me répandre dans mon caleçon comme un gamin, il va falloir calmer mon désir d’elle.

Ma salle de bains est très petite. Coincés entre le lavabo et la baignoire sabot, notre marge de manœuvre est plutôt limitée, mais je parviens à m’extraire de mon jean et à lui ôter le sien. La buée envahit bientôt le petit espace, et nous masque partiellement à la vue de l’autre. Je le regrette, je voudrais tant la voir, détailler chacune des parcelles de ce corps qu’il m’est arrivé d’effleurer sans jamais les caresser vraiment. Nos sous-vêtements se rejoignent sur le carrelage et je résiste à l’envie de partir tout de suite découvrir son corps que je sais maintenant aussi nu que le mien.

La pièce est mansardée et bouger à deux dans cette minuscule baignoire dans laquelle je ne tiens déjà pas debout lorsque je suis seul est une épreuve de taille. Quand bien même nous aurions voulu une douche coquine, l’espace ne nous le permet pas. Entre deux baisers, nous nous savonnons, et quand l’eau emporte les dernières bulles, je l’enroule dans une serviette pour la déposer sur mon lit.

— Je vais tremper les draps…

— Ce n’est que le couvre-lit, ça n’a pas d’importance.

Rapidement, je sèche l’eau qui dégouline encore de mes épaules et je m’allonge auprès d’elle.

— Tu n’as pas froid ?

— Non.

C’est un euphémisme, je bous littéralement. Il a déjà été compliqué de lui masquer mon excitation sous la douche ; mais j’ai craint de l’effrayer… Sans compter qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour que je perde le contrôle ; un seul de ses regards aurait suffi…

J’entends sa respiration. Elle est courte, rapide, tout comme l’est la mienne. Je veux que cette soirée soit inoubliable pour chacun de nous. C’est sa première fois, et c’est un peu aussi la mienne, car ce soir, mon cœur est de la partie. Délicatement, j’ouvre la serviette qui la recouvre. Sa peau est chaude, presque brûlante. J’embrasse son épaule et laisse glisser mes lèvres sur sa clavicule puis sur la rondeur de son sein. Tout à l’heure, j’ai compris qu’elle aimait cette caresse. Sous ma langue, son mamelon se durcit, et je joue un moment à le faire rouler entre mes lèvres, soufflant dessus pour le dresser plus fort encore avant de le reprendre dans ma bouche. Elle se cambre, m’offrant son ventre ferme et je descends lentement, léchant et suçotant chaque petit morceau de sa peau crémeuse. Son nombril m’occupe un instant, mais elle est chatouilleuse et un fou rire n’est pas vraiment l’effet que je recherche.

La serviette cache toujours son pubis, je la retire doucement, centimètre par centimètre, surveillant le moment où elle choisirait de me demander d’arrêter.

Parce que, croyez-le, ou ne le croyez pas, mais si elle me dit de reculer, de tout stopper, là, maintenant, je le ferais ; même si je suis à deux doigts de l’explosion. Mais elle n’en fait rien. Son souffle saccadé et les légères ondulations de son corps m’encouragent, alors je continue, jusqu’à révéler à ma vue son triangle de toison douce. La peau fine de son aine accueille mon premier baiser, et lorsque je pousse délicatement sa jambe pour accéder à son intimité, je sens qu’elle se cambre de nouveau. Son excitation m’invite à poursuivre, et la main qu’elle a glissée dans mes cheveux également.

S’est-elle déjà aventurée vers les chemins du plaisir solitaire ? Il me semble que c’est le cas, car elle sait avec quelle partie de son corps je vais jouer. Sans la moindre précipitation, même si mon cœur tape dans ma poitrine au point que j’ai l’impression qu’il va me briser les côtes pour en sortir ; je fais courir ma langue sur ses replis humides jusqu’à ce bouton de nerfs qui l’invite soudain à se tendre. Elle respire fort et profite de chacun de mes mouvements, de mes souffles brûlants sur ses chairs si sensibles. Du bout des doigts, je la caresse, et pénètre légèrement cet antre inviolé, à peine assez pour la sentir se resserrer sur moi. Elle gémit, et gémit encore, un peu plus fort à chaque passage de ma langue, et chaque fois que j’aspire son bourgeon délicat. Cette fois, je l’emprisonne entre mes lèvres et je la sens partir. Je reste un moment concentré sur les spasmes de plaisir qu’elle continue de prendre sur mes phalanges, et quand j’abandonne son sexe et que je reviens vers son visage, son souffle est erratique, saccadé.

— Tu es merveilleuse.

Je l’embrasse tendrement. Son corps nu frissonne contre le mien alors je l’entoure de mes bras.

— C’est toi qui es merveilleux Will, murmure-t-elle en parsemant ma poitrine de baisers.

Tout comme je l’ai fait, elle glisse le long de mon buste, mais je la retiens.

— Ce n’est pas nécessaire.

— Tu l’as fait, toi.

— Ton corps a besoin d’être préparé, pas le mien.

Je saisis sa main et la pose sur ma verge gonflée à ce que je pense être son maximum.

— Si tu me touches, je crains de ne pas faire long feu.

Le bout de ses doigts m’effleure, timidement avant qu’elle rompe le contact.

— Tu as peur ?

Elle déglutit.

— Oui, mais juste un peu.

— Tu veux qu’on arrête ?

— Sûrement pas !

Je la fais rouler sur le dos et me place au-dessus d’elle. Quand j’insère un genou entre ses jambes pour y prendre place, elle s’accroche à mes épaules et plante son regard dans le mien. Je n’ai pas besoin de chercher longtemps pour trouver son chemin et m’y glisser. Lentement, jusqu’à ce qu’une petite résistance me stoppe et que son corps se crispe.

— On peut encore tout arrêter, ma puce. Tu n’as qu’un mot à dire.

— Je ne veux pas que tu t’arrêtes.

Je cherche dans son regard la moindre trace de douleur, l’idée qu’elle puisse souffrir m’est presque impossible à supporter.

— Will, je t’en prie…

J’attrape ses lèvres, les mordille et les aspire. Je l’entraîne dans un de ces baisers qu’on sait capables de nous faire oublier le reste du monde puis je m’enfonce en elle, lentement, mais aussi loin que son corps peut me prendre. Ses ongles griffent mes épaules et j’avale sa plainte. Immobile au creux de son ventre, je poursuis notre baiser jusqu’à ce que je sente qu’elle se détend enfin.

— Ça va ?

— Je t’aime Will, je t’aime tellement…

J’entame un lent va-et-vient, mais mon excitation est à son comble et ma résistance abandonne rapidement. Ce râle qui me dégoûtait quand j’entendais mon père lors de ses ébats sort malgré moi de ma poitrine, irrépressible, incontrôlable. Le même son rauque, guttural et presque animal… Mais il suffira que je croise le regard de Lucie pour comprendre qu’il ne la répugne pas. Ce que nous venons de faire était d’une beauté et d’une tendresse absolue. Ce n’est pas du sexe, c’est de l’amour.

— Je t’aime Lucie.

En appui sur un bras pour ne pas l’écraser, je n’ai pas envie de quitter sa chaleur. Je reste fiché en elle, conscient de ses muqueuses serrées autour de moi.

— Comment te sens-tu ?

— Heureuse.

— Je veux dire…

— J’ai compris ce que tu veux dire. Je vais bien. J’aime… te sentir… là.

Le léger mouvement qui accompagne ses mots stimule mon sexe à peine détendu et relance mon érection. J’ai encore tellement envie d’elle, que je crois que je ne serai jamais rassasié. À regret, je tente de libérer son corps, mais elle me retient.

— Je n’ai presque pas eu mal, et maintenant, je n’ai plus mal du tout. William, c’était génial.

Je ris.

— Non, ça ne l’était pas, mais pour une première fois, il ne fallait pas s’attendre à mieux.

— Reste encore.

Les légers balancements de son bassin me poussent à quelques mouvements supplémentaires, mais je sais que c’est trop tôt pour elle. Trop tôt pour recommencer sans lui faire de mal.

— Demain mon amour.

Pour la première fois, elle s’endort dans mes bras. Nous avons souillé le couvre-lit, mais il sera bien temps de nous occuper de ça plus tard. Pour le moment, je me laisse sombrer dans le sommeil, le corps fatigué et le cœur gonflé, prêt à éclater d’amour pour elle.

Je lui ai demandé au moins cent fois si elle était sûre de ne pas avoir oublié de prendre sa pilule… Mes angoisses à ce sujet risquent de me poursuivre longtemps.

***

Quand je me réveille, je suis seul dans mon lit. Le studio n’est pas très grand et il me suffit de lever les yeux pour voir Lucie dans la kitchenette.

— Nous avons sali ta couverture…

Je me redresse, et l’arrache du lit d’un geste ample. Je la roule en boule et la pose dans le coin de la pièce.

— Voilà, on en parle plus. Je voulais m’en débarrasser de toute manière.

Elle a enfilé ma chemise, et ses cheveux blonds cascadent jusque dans le bas de son dos, mais je suis totalement nu quand je m’approche d’elle. Ses yeux se fixent sur mon sexe, déjà conscient de sa présence et dressé vers elle.

— La nudité est quelque chose qui ne me pose pas de problème, mais je ne veux pas que cela te gêne.

— Tu as un corps magnifique, ce serait dommage de le cacher, et je pense que je ne me lasserai jamais de l’admirer.

Elle s’approche, pressant lentement mon désir contre son ventre, sans quitter mon regard. Je déboutonne ma chemise et la repousse sur ses épaules jusqu’à ce qu’elle tombe en vagues à ses pieds. Quand j’embrasse sa gorge, elle m’accueille d’un long soupir. Sa peau sent le savon, et elle est encore moite de la douche qu’elle vient certainement de prendre. Je ne veux plus résister à ce que nos corps réclament. Je la soulève dans mes bras et la ramène au lit. Mes mains parcourent sa peau, ses seins dont je connais la douceur et le goût, et son intimité, déjà trempée tant elle anticipe ce qui va suivre, et prête pour moi. Cette fois, je sais qu’elle ne ressentira pas la douleur d’hier, quand son regard se perd lorsque je m’enfonce en elle et que je prends son corps en de longs va-et-vient. Je retiens mon plaisir aussi longtemps que je le peux pour la conduire vers le sien, afin qu’elle trouve le rythme qui lui convient, et les caresses qui la font s’envoler.

Et elle s’envole plusieurs fois en cette belle journée de décembre que nous passerons au lit.

Quand le soleil disparaît derrière les grands peupliers, nous réalisons que nous n’avons rien mangé, mais que nous sommes trop épuisés pour y remédier.

 

                                                                            Chapitre XIII

18 mars 1994

Lucie

Nous avons pris nos habitudes avec William. Il travaille toute la semaine avec son oncle pendant que je suis au lycée. Le soir, il vient dîner à la maison, et le vendredi, je rentre avec lui au studio, et nous passons le week-end ensemble.

Je ne vais pas vous mentir, nous voyons assez peu le soleil… ou alors il faut que ses rayons s’infiltrent jusque sur le lit !

William m’embarque dans des émotions que je n’avais fait que lire jusqu’ici dans les histoires romantiques. J’ai évoqué avec lui les pratiques dont parlaient les livres de ma grand-mère, mais d’après lui, ces lectures sont à comparer avec les films classés X, de la surenchère et rien de véritablement utile.

Je ne peux que lui donner raison, notre intimité se porte à merveille, j’ai découvert son corps tout en découvrant le mien, et les moments que nous passons ensemble sont exceptionnels.

— Lucie, es-tu allée voir la dernière maquette de ton père ? Nous l’avons installée sur la cheminée du palier de l’étage, me glisse ma mère dans le creux de l’oreille.

Papa a repris la construction de ses modèles réduits il y a déjà plusieurs mois, mais il peinait toujours à les terminer et son atelier déborde encore de projets en cours. Celui-là au moins aura vu le jour. C’est la fameuse Ford qu’il avait commencée bien avant la mort de Sébastien et qu’il avait détruite à l’annonce de son décès.

Elle est magnifique. Le bois dont elle est constituée est verni de plusieurs tons et les courbes de la carrosserie en paraissent presque vivantes !

— C’est la Ford 5 Window de 1936.

— Papa, elle est superbe !

— Elle méritait que je la termine.

— Je pensais que tu…

Le souvenir de cette période de nos vies est toujours douloureux, mais maintenant nous parvenons à en parler. Il me regarde en me souriant, mais je sens quand même le soupçon de tristesse qui se glisse sur son visage.

— Tu pensais que je l’avais détruite ? Oui, c’est en partie vrai, j’avais fait beaucoup de dégâts sur ce qui était déjà monté, mais c’étaient les pièces détachées qui avaient le plus souffert. Celles que je n’avais pas abîmées, je les avais égarées, probablement jetées à la poubelle d’ailleurs, dans un moment où je ne pensais pas terminer cette maquette. J’ai dû les refaçonner. Le plus compliqué a été de reproduire les ailes depuis les images d’origine. Cela m’a demandé beaucoup de temps, mais quand je regarde le résultat, je me dis que ça en valait le coup.

Je me penche au-dessus du modèle réduit, pour détailler par le capot replié les éléments du moteur qu’il m’avait décrits à l’époque.

— Tu as aussi refait tous les minuscules trucs en caoutchouc, les durites, c’est ça ?

— Oui m’amzelle ! Une par une, et pour certaines, j’aurai bien eu besoin de tes petits doigts pour les glisser à leur place. Tu te souviens quand tu étais gamine et que tu venais à l’atelier ?

— Je m’en souviens, oui, je t’aidais parfois ; et je me rappelle aussi que tu ne me quittais pas des yeux, par peur que je fasse une bêtise !

Derrière mon dos, il m’enlace. Ça fait longtemps qu’il n’a pas eu ce genre de geste. Je laisse retomber ma tête sur sa large poitrine : ça m’avait manqué.

— Et comment va mon bébé ? Tu es toujours aussi heureuse ?

Je pivote pour lui faire face.

— Oui papa, tu sais, je suis vraiment chanceuse.

— Will l’est aussi, crois-moi. Il est gentil avec toi ?

J’acquiesce doucement et lui adresse un sourire rassurant.

— Je pense que personne ne pourrait l’être davantage.

Il remue lentement la tête, les lèvres pincées entre ses dents, mais le regard plongé dans le mien ; comme s’il avait besoin de s’assurer que je ne lui cachais rien. Puis il relâche un long soupir que j’interprète comme un signe de soulagement.

— Je ne te demande pas comment tu te sens à l’approche des examens ?

Je ris.

— En effet, je pense que ça devrait bien se passer.

— Tu sais qu’on était au courant, avec ta mère, que tu plantais volontairement un contrôle par matière et par trimestre pour que ta moyenne ne soit pas trop élevée ?

Je le fixe, les yeux ronds. Il n’y avait que Sébastien qui était dans la confidence. Le salopard, il m’avait balancée ! Et dire que j’ai toujours gardé pour moi tous ses petits secrets !

— Vous le saviez ?

— Oui jeune fille. C’est ton frère qui nous l’avait dit. On s’était disputé un jour, c’était quelques mois avant qu’il nous quitte. Il nous reprochait de te mettre trop de pression, et de ne pas comprendre ce que tu assumais déjà au quotidien à l’école.

— Je pensais que vous l’ignoriez, et Sébastien m’avait promis qu’il garderait le secret. C’était le seul moyen que j’avais trouvé pour me fondre un peu plus dans la masse. Je n’ai jamais aimé cette sensation d’être regardée comme une bête de foire.

— Ça ne t’a jamais empêchée de terminer première partout.

— Je sais, mais on peut être premier sans afficher vingt sur vingt de moyenne générale, une victoire dans laquelle tu écrases les autres n’a pas vraiment bon goût.

Mon père me prend par les épaules et m’embrasse sur le front.

— Je me demanderais toujours comment nous avons fait pour avoir une fille aussi parfaite que toi ?

Papa n’est pas de ceux qui s’ouvrent facilement et encore moins de ces personnes qui distribuent les compliments. Alors ses mots me gênent un peu, parce qu’ils sont inattendus. Je ne trouve qu’une simple grimace pour y répondre.

— Lucie, Fernand ! Le repas est servi.

C’est mon amoureux qui nous appelle. Il prépare souvent le repas avec ma mère. Il a plaisir à cuisiner, ce qui est loin d’être mon cas. Et puis, c’est sa façon à lui de ne pas avoir l’impression de se faire entretenir ; car c’est ainsi que mes parents l’ont décidé : puisque je passe tous mes week-ends avec lui et que durant ces deux jours il me nourrit, alors ils estiment que c’est leur rôle de le nourrir les autres soirs.

Je ne vais certainement pas m’en plaindre, ça me permet d’avoir l’homme de ma vie tous les soirs à la maison. En revanche, il ne dort pas chez nous, car même si mes parents savent très bien que nous partageons le même lit le week-end, ils ne sont vraisemblablement pas prêts à ce qu’il investisse ma chambre de jeune fille !

William travaille comme un perdu au garage. Il a déjà calculé qu’en mettant tous ses salaires de côté, il aura économisé suffisamment pour trouver un logement plus grand quand nous serons mariés. Pour ma part, je ne vois pas d’urgence à déménager, je l’aime bien son studio, et je ne suis pas pressée d’en partir. C’est notre « chez nous », c’est simple, intime et en plus comme il est juste au-dessus du garage, il n’a pas loin à aller pour se rendre à son travail.

C’est pourquoi, quand je le vois trimer comme un beau diable, les mains jusqu’aux coudes dans le cambouis, je lui rappelle que pour moi, le plus important, c’est lui ; et que je ne souhaite pas qu’il laisse sa santé dans son travail pour quelques billets de plus à la fin du mois, ou quelques mètres carrés supplémentaires dont nous n’avons pas réellement besoin.

Dernièrement s’est invitée la question de notre mariage. Nous choisirons une date lorsqu’il aura terminé son service militaire, mais déjà, cela ne sera pas avant mes dix-huit ans. J’aimerais qu’on se marie aux beaux jours, c’est réellement ma seule envie… Mais Will s’est mis en tête d’organiser une grande réception. Ça non plus, je n’y tiens pas, et ce serait d’ailleurs presque ridicule : notre famille se résume à mes parents, son oncle et sa tante. Quant à nos amis, il me reste Célia, mais Sophie a coupé les ponts depuis un moment, et Julian est si peu bavard qu’on pense qu’il nous a remplacés depuis qu’il est parti.

Il m’arrive de m’en vouloir de freiner les élans de Will, mais il demeure tellement attaché à me faire plaisir que parfois, c’est trop. Il me traite comme une princesse, mais surtout, c’est toujours à ses dépens, et c’est ce qui me gêne le plus. Finalement, mon bonheur tient à pas grand-chose, il me suffit de le voir heureux.

Ça sent bon l’origan et la sauce tomate dans la cuisine. Deux grosses pizzas fumantes sont posées sur la table. C’est Adriana qui avait donné la recette traditionnelle de la pâte à pizza à maman, et je pense souvent à elle lorsque nous en préparons. Ça a fait un grand vide à tout le monde quand ils sont partis, car après la mort de mon frère, les parents de Julian et les miens étaient devenus amis.

Lorsque nous nous installons autour de la table, je sens que quelque chose se trame. Will prend plusieurs fois une longue inspiration puis finit par expulser l’air de ses poumons sans dire un mot, et ma mère, bien qu’elle se veuille discrète, lui adresse ce qui me semble être des regards de soutien.

Il n’y a qu’une seule chose que nous attendons et qui pourrait ainsi le mettre mal à l’aise, et il me suffit de croiser son regard pour comprendre que j’ai vu juste.

— Tu as reçu ta convocation du service des armées…

Je sens son soulagement de n’avoir pas eu à prononcer ces mots quand son visage se détourne du mien.

— Je pars dans deux mois, le seize mai, je dois rejoindre la base de Quimper.

J’ai envie de pleurer et cette superbe pizza ne m’attire plus du tout. Je m’attendais chaque jour à cette nouvelle, mais ce n’est pas pour autant que j’avais anticipé le vide qui soudain m’envahit. Dix longs mois sans pouvoir le serrer dans mes bras, sans pouvoir m’endormir dans sa chaleur, ne plus entendre son rire, ou ses coups de gueule au garage quand son boulot ne va pas comme il veut…

— Quimper, quand même, ça fait une trotte ! grommelle mon père.

— Ça reste en France, c’est déjà ça, ajoute ma mère.

— Je crois qu’ils n’envoient plus de gamins à l’étranger maintenant.

— Tu parles, ça, c’est ce qu’ils disent, il y en a qui ont été postés au moyen orient quand ça a pété au Koweït !

J’occulte la discussion de mes parents, absorbée par le regard de Will. Il a saisi mes joues entre ses paumes et l’expression de son visage se veut rassurante, mais je ne suis pas dupe. Je le connais assez pour avoir compris que lui aussi appréhende l’année qui vient. Il ne craint pas le service en lui-même, mais je sais que tout comme moi, notre séparation va lui peser.

— On s’attendait d’un jour à l’autre à ce que ça arrive, la seule chose qui a changé, c’est que maintenant on a la date à laquelle je dois partir. Je te promets de revenir à chaque permission, en plus, quand tu es bidasse, tu ne payes pas le train, je n’aurais pas à toucher à ma solde. Ma puce, avec le bac, et tes recherches d’université, tu ne verras même pas que je suis parti…

Mon menton tremble et mes yeux se troublent de larmes.

— Comment veux-tu que je ne voie pas que tu es parti ?

— Ne pleure pas mon cœur. On en a déjà discuté, tout le monde survit au service militaire et on ne fera pas exception. Ça va passer vite, tu verras.

Je renifle.

— Je sais Will, mais sans toi, rien ne sera pareil.

Il pose sa main contre ma joue et j’y appuie mon visage.

— Sans toi non plus, ma vie sera fade. Mais on a encore deux mois pour en profiter, et quand je serai débarrassé de cette corvée, on pourra commencer à vivre pour nous, ma puce. On pourra construire tout ce dont nous parlons depuis des mois.

Du bout des doigts, il essuie mes larmes, et je prends une grande inspiration pour libérer mon diaphragme qui me brûle. Deux mois, c’est le temps qu’il nous reste avant qu’il parte. J’aurai toutes mes soirées pour pleurer son absence, quand il sera loin de moi… mais pour le moment, il est encore là.

Mes parents ne discutent plus. Ils nous observent à la fois touchés et attendris, si j’en crois leurs regards.

— Il est temps de faire honneur à ces pizzas avant qu’elles aient complètement refroidi, dis-je à la cantonade avec un sourire que je peine à afficher sur mon visage. Personne n’est dupe, mais ils feront « comme si ».

Will a raison : on survivra !

***

15 mai 1994

William.

— Pourquoi tiens-tu à ce que je ferme les yeux ? Je n’ai pas besoin de la vue pour reconnaître chaque partie de ton corps de toute façon.

— Tais-toi, s’il te plaît. Ne pense à rien, et laisse-toi porter.

Le matelas s’affaisse légèrement lorsqu’elle se hisse dessus et je sens ses doigts fins courir sur la peau de mes jambes. Lentement, elle entreprend de masser les muscles de mes mollets, puis de mes cuisses, les faisant rouler sous ses paumes. Puis je sens la caresse de ses cheveux sur mon sexe déjà plus qu’impatient, suivi de son souffle tiède qui s’attarde.

— Non ! Non, puce, ne fait pas ça.

L’espace d’une fraction de seconde, l’image de la grognasse de mon père se superpose aux traits délicats de Lucie. Elle est nue, et accroupie sur le lit. Son visage s’habille d’un voile d’incompréhension quand une aigreur épaisse envahit mon œsophage, et que je me redresse pour la prendre dans mes bras.

— Je pensais simplement t’offrir quelque chose d’un peu spécial avant ton départ…

— Pas ça, mon amour. C’est un plaisir dont je me passerai, crois-moi. C’est… comment dire ? Ça ne m’excite pas, voilà. Je préfère mille fois embrasser ces jolies lèvres plutôt que les voir autour de ma queue.

J’ai guéri de beaucoup de choses, mais ce dégoût-là ne m’a pas quitté. C’est trop de souvenirs crasseux, dégradants. Je ne veux pas les associer à Lucie.

Jamais.

Doucement, j’entoure sa taille étroite de mes doigts et l’assois sur mes cuisses. Sa peau incroyablement fine et blanche contraste avec mes mains burinées. Le maniement des outils les a élargies et elles ne sont plus douces. En les laissant simplement courir sur ses flancs, je vois naître des frissons sur sa peau. Ses seins sont lourds et pèsent dans mes paumes, généreux, ronds. Mes pouces taquinent ses tétons, et elle gémit doucement, son doux visage levé vers le plafond. Ses hanches ondulent, et c’est à son tour de me mettre au supplice, offrant de longues caresses savamment indécises à mon sexe totalement prêt.

Elle sait quand je lui abandonne les commandes et lorsque je la laisse chercher son plaisir. Et elle n’ignore pas aussi combien ça m’excite de la sentir se charger de me prendre en elle. Quand elle s’abaisse sur moi, nous sommes déjà tous les deux si proches de la jouissance, que je pose mes mains sur ses hanches, pour l’immobiliser.

— Ralentis mon amour, avec des préliminaires pareils, je ne vais pas tenir très longtemps…

— Alors on recommencera. Encore, et encore. J’ai l’intention de te faire l’amour toute la nuit.

— Waouh ! J’aurais peut-être dû manger davantage au dîner. Toute la nuit, tu dis ?

— Toute la nuit. Tu auras le temps de dormir dans le train, demain.

Je relâche ses hanches et la laisse nous emporter. Les sales images se sont effacées, Lucie a toujours été le remède à mes maux, même les plus profonds ; et elle le prouve encore.

Toute la nuit…

Enfin presque toute la nuit, je ne vais pas vous faire croire à une fable ; parce que même si demain je dois partir et que cela me motive à me repaître d’elle, je ne suis quand même qu’un être humain !

***

19 mai 1994

William

« Ma chérie,

Je profite de la première soirée pour t’écrire quelques mots.

À peine arrivés, on nous a donné notre paquetage, et le linge pour nous installer. La couverture gratte sacrément la peau du cul, mais tout est propre, c’est déjà ça. Le fait que je sois mécano m’a envoyé directement aux ateliers. Si je dois passer les dix prochains mois à faire ce qui me passionne, je ne te cache pas que j’ai presque envie de danser sur place pour fêter ça ! Tu verrais les véhicules qu’ils ont ici ! Bon, je sais que ça n’éveillera pas grand-chose en toi, alors je ne vais pas t’en faire le détail, mais si tu croises Éric, dis-lui que j’ai repéré une des toutes premières Peugeot P4 dans une remise, il comprendra de quoi je veux parler… J’adorerai pouvoir aller regarder ce qui reste sous son capot !

Je partage ma chambre avec quatre autres gars. L’un d’eux vient de Corse, deux des Ardennes, et un du Loiret. On avait déjà fait connaissance dans le train sans savoir que nous serions ensemble. Le corse pue des pieds, et c’est là que je suis heureux d’avoir développé une certaine résistance aux mauvaises odeurs ; mais le salaud, c’est quelque chose, je te promets qu’à côté de lui, le fumet du père Gigues, c’est du Chanel !

Question bouffe, c’est pas la cuisine de ta mère et je comprends pourquoi on dit que la plupart du temps on perd du poids pendant le service. Tu n’imagines pas tout ce qui me fait envie (en dehors de ton petit corps, évidemment). Mais une chose est sûre, je me rattraperai à la première perm’ (ne t’inquiète pas, je m’occuperai de ton petit corps aussi !).

Je vais aller dormir, demain ils sonnent le clairon à cinq heures.

Je t’aime ma puce, tu me manques déjà.

 

Will

***

23 mai 1994

Lucie

Mon amour,

Ça ne fait qu’une semaine que tu es parti et j’ai l’impression que ça fait mille ans ! Je fais des bâtons au stylo sur mon vieux papier peint : un pour chaque journée que tu passes loin de moi… Ça donnera une bonne raison à papa pour retapisser la chambre !

Samedi, les élèves de la section artistique et leurs profs avaient organisé une exposition en l’honneur de Kurt Cobain[5]. Des affiches des concerts de Nirvana et des objets collector avaient été prêtés par des fans et quelques petits groupes jouaient leurs plus beaux morceaux. C’était plutôt pas mal. Et puis une bande d’excités a débarqué et a tenté de dérober ce qui était exposé. Heureusement que les gendarmes étaient là, ils sont intervenus, mais ça a plombé l’ambiance de la fête, et tout le monde a remballé. Le cœur n’y était plus.

Dimanche, Célia m’a invitée au ciné. Nous sommes allées voir « La reine Margot ». C’est un beau film, mais qui ne t’aurait pas plu. Ce n’est pas ton style, pas de grosses voitures ni de héros super forts… C’est le genre de film que nous aurions passé au dernier rang de la salle, à profiter de l’obscurité pour nous embrasser.

Qu’est-ce que tu me manques ! J’ai hâte que tu puisses venir en permission. Maman a déjà prévu plein de bonnes choses à manger, et d’autres que tu pourras emmener pour compenser les horreurs de la cantine.

Je vais aller me coucher et comme tous les soirs, je vais serrer très fort mon oreiller contre mon cœur, il sent encore ton odeur, et j’ai presque l’impression que tu es près de moi. C’est peut-être idiot, mais ça m’aide à dormir.

Je t’aime si fort…

À bientôt,

Lucie.

***

17 juillet 1994

Lucie

« Mon cher journal,

Ça y est, le lycée pour moi est de l’histoire ancienne : mention très bien et félicitations du jury. Mes parents sont fiers et Will a pu m’appeler ce matin, lui aussi était heureux, même si c’était finalement assez prévisible, sans vouloir paraître prétentieuse.

J’avoue que je ne suis pas mécontente que l’année soit finie, et que la routine du lycée soit également terminée. Sans William, j’avais bien moins envie d’y aller. »

— Lucie, il y a du courrier pour toi !

J’adore entendre ces mots. Je jette mon journal intime sur mon lit et me rue dans les escaliers. William m’écrit plusieurs fois par semaine. Quand il ne part pas en manœuvre, il est à l’atelier mécanique de la caserne et il adore ça. Je suis contente qu’il puisse trouver du bon dans cette obligation qu’est le service militaire. Le temps lui paraît moins long comme ça. Il m’a dit avoir appris plein de choses qui lui seront utiles au garage quand il travaillera avec Éric. Il m’en a expliqué quelques-unes, mais j’admets sans la moindre honte que la particularité des moteurs diesel, c’est un peu du chinois à mes yeux, et je ne l’ai que très distraitement écouté.

En revanche, pour moi le temps semble vouloir s’étirer à l’infini… Maintenant que les cours sont terminés, j’avoue que je m’ennuie. Je lis, je rédige de longues lettres à l’homme de ma vie, en évitant de lui saper le moral en lui racontant mon absence d’activité, je dessine aussi ; il m’arrive même de cuisiner avec maman, ça vous donne une idée de mon désœuvrement !

Bon d’accord, j’en rajoute un peu, j’aime bien préparer des petits plats avec ma mère, et puis, il faut bien que j’apprenne les rudiments de l’art culinaire, je serai prochainement une femme mariée ! On a beau avoir décidé de vivre comme un couple moderne, je ne peux pas le laisser assumer seul la charge de nous nourrir !

Au format de l’enveloppe que ma mère me tend lorsque j’arrive en bas de l’escalier, je vois tout de suite que ce n’est pas une lettre de Will, et mon enthousiasme retombe d’un très très gros cran.

Je la décachette rapidement sous son regard interrogateur.

— C’est une réponse du cabinet vétérinaire concernant l’annonce à laquelle j’ai postulé le mois dernier.

— Tu n’en as jamais parlé ! Qu’est-ce qu’ils disent ? me demande maman, le cou étiré pour tenter de lire par-dessus le feuillet.

— Ils disent que j’ai décroché mon premier boulot ! Ils recherchaient une assistante polyvalente, ce sera parfait pour occuper mon été !

Ma principale motivation, si on exclut l’idée de raccourcir mes journées en travaillant, avait été d’offrir ma contribution à notre futur appartement. Je ne vais pas gagner des millions, mais ce sera un petit plus dans l’escarcelle.

— Je commence la semaine prochaine.

Les délais sont courts et l’employeur s’en excuse, mais je m’en moque.

— Oh là, pas de précipitation, jeune fille ! Rassure-moi, c’est juste pour cet été ?

Mon père est toujours angoissé à l’idée que je puisse abandonner mes études. Certes, j’ai des difficultés à me fixer sur ce que je veux faire réellement, mais cette prochaine année est là pour m’y aider, et ni Will ni moi n’avons dans l’idée de revenir sur nos engagements. Mes études restent primordiales autant pour nous que pour mes parents.

— Mais oui papa, c’est juste un boulot pour l’été, ne commence pas à paniquer… William bosse comme un fou, alors c’est normal que je profite des vacances pour travailler moi aussi. Ça serait injuste qu’il n’y ait que lui qui fasse rentrer l’argent pour financer nos projets.

Il fronce les sourcils, mais je sais que c’est plus par habitude qu’autre chose. Ils me font confiance, et surtout, je ne leur ai jamais donné de raisons de douter de moi. Je ne suis plus une enfant, ils l’ont bien compris, tout comme ils ont conscience que Will et moi avons élaboré un plan bien clair de notre avenir et que nous le suivrons à la lettre.

Il est vrai que nous n’avions pas envisagé que je travaille cet été, mais il n’était pas non plus écrit que je m’ennuierai à cent sous de l’heure à la maison… Donc, mon chéri n’y trouvera rien à redire !

Et parlant de Will, je vous ai dit qu’il était en permission ce week-end ? Je pense qu’il est inutile que je vous précise combien j’ai hâte d’y être !

***

17 mai 1995

William

Je l’aperçois par la vitre du train. Elle porte cette petite robe jaune qu’elle traîne depuis des années, mais qui lui va si bien. Il me faut à peine une seconde pour arracher mon sac du filet au-dessus des sièges et je suis déjà devant la porte du wagon à trépigner d’impatience. La rame met un temps infini à s’immobiliser, la dépassant sans qu’elle m’ait vu, mais quand enfin les portes s’ouvrent, je saute sur le quai.

C’était mon dernier voyage, je ne repars pas dimanche soir, cette fois !

Ma quille ballotte dans mon dos, accrochée après la lanière de mon sac quand je cours vers elle. Je la soulève dans mes bras et la fais tourner dans les airs. Je suis de retour à la vie civile et il n’y a plus que ma coupe de cheveux — ou plutôt mon absence de cheveux — pour nous rappeler les dix derniers mois. Les salopards nous ont fait passer sous la tondeuse hier encore !

Mes mains se placent d’elles-mêmes sur ses joues et je l’embrasse, comme si je ne l’avais pas vue quinze jours plus tôt. Comme si elle était le souffle qui m’avait manqué durant toute la durée de mon absence ; ce qui, à bien y réfléchir, n’est pas totalement faux.

J’y ai vu du bon dans ce service. Outre les connaissances du chef d’atelier qui vont m’être foutrement utiles au garage, j’ai encore grandi ; en stature, probablement de quelques centimètres, mais surtout en maturité, je pense. J’ai appris à faire face aux choses qui me blessent et pas seulement à les enfouir au fond de moi. On a effectué des manœuvres durant lesquelles on nous a contraints à aller au-delà de nos limites et à puiser dans les tréfonds de nous-mêmes, quitte à en libérer les démons…

Et mes démons, ils ne m’ont pas épargné.

Les militaires qui nous encadraient ne m’ont pas fait de cadeaux non plus d’ailleurs, mais je les en remercie. Je crois que le petit garçon écorché que je cachais si profondément en moi n’est plus là maintenant. Ces frayeurs et cette haine qui couvaient comme la lave d’un volcan sous la croûte de son cratère, elles n’ont pas disparu, mais je les ai domptées. Elles ne me contrôlent plus, j’en ai la maîtrise, je les reconnais à présent.

Ces dix mois m’ont paru longs, mais ils m’ont beaucoup apporté finalement.

— Ça y est mon amour, c’est fini cette fois ! Je rentre pour de bon.

Quand je la libère, quelqu’un se racle la gorge derrière moi. Fernand est là, debout, et il nous observe, simplement comme il le fait toujours, dans cette posture qu’il adopte chaque fois qu’il est témoin d’un geste intime entre Lucie et moi. Il ne dit rien, mais fronce les sourcils si fort qu’ils se touchent. Je libère ma main droite, et la lui tends.

— Bon retour à la maison, fiston, me dit-il en la serrant chaleureusement. On va éviter de traîner, Nath a préparé le repas et si on la fait attendre, on va en prendre pour notre grade. Alors tu es peut-être encore habitué à ça, mais moi, ça fait longtemps que j’ai quitté l’armée, ajoute-t-il en riant.

Lucie se glisse à l’arrière de la Supercinq, de toute manière il n’y a pas trop le choix, je suis trop grand pour y tenir, et je m’installe à l’avant. Il n’y a pas beaucoup de chemin à parcourir, mais le centre-ville est de plus en plus embouteillé. Fernand râle après les autres automobilistes, et je souris. Ça au moins, ça n’a pas changé, et j’en suis heureux.

Un retour à ma vie d’avant…

Pourtant, la maison de Lucie me semble différente, même si je sais qu’elle est toujours la même. Néanmoins, lorsque je pénètre dans le jardin, je suis submergé par un sentiment nouveau. C’est peut-être moi qui suis différent…

Nathalie m’accueille avec sa chaleur habituelle, un parfum délicieux embaume la cuisine, dehors les oiseaux s’en donnent à cœur joie. Ce sentiment de liberté me fait voir même les choses les plus anodines plus intensément, et j’aime ça !

— Julian a téléphoné ce matin, il est papa d’une petite fille ! Il avait l’air aux anges.

Mon pote imprudent a récolté ce qu’il a semé, sans mauvais jeu de mots. Quand il m’a annoncé que sa copine était enceinte, il était quand même vachement penaud. Depuis, ils se sont mariés, et visiblement la vie de famille semble lui convenir.

— Et monsieur le maire nous attend cet après-midi pour qu’on fixe la date du mariage. Il a été étonné que nous souhaitions nous y prendre autant à l’avance, mais je lui ai dit que tu insistais.

— Pourquoi ? Pas toi ? Ce n’est pas ce que tu veux ?

— Mais si, idiot ! C’est juste que juillet 1996, c’est loin, et que nous n’avons pas tant de choses que ça à organiser.

Je prends ses mains et porte ses doigts à mes lèvres, les embrassant un à un.

— Nous choisissons notre date, et nous la bloquons. Il me tarde tant de te passer la bague au doigt, que j’ai besoin de savoir que cette démarche-là est faite.

Elle sourit, le visage penché sur le côté, dans cette attitude qui imprime tant de douceur dans son regard.

— C’est à nous d’écrire la suite maintenant.

— Oui, on a trouvé notre chemin, on a plus qu’à le suivre.

Ce soir-là, je l’ai aimée avec une passion redoublée, sachant qu’elle serait là chaque jour, chaque nuit. Que je n’aurais plus à forcer mes souvenirs ou faire jouer mon imagination pour sentir sa peau ou son odeur.

Bientôt, je nous chercherai une maison ou un appartement pour y bâtir notre nid. Je travaillerai comme un fou jusqu’au jour où elle sera prête pour que nous agrandissions notre famille. Un enfant ou plutôt deux, afin qu’ils aient toujours quelqu’un pour les soutenir ; les taquiner ou les aimer.

Je nous donnerai la vie qu’on m’a volée. Une vie pleine de tendresse, et d’attention. Une vie remplie d’amour. Mon passé jalonné de violence, de haine et d’indifférence, je l’ai laissé derrière moi, il ne mérite plus mon attention, et je ne perdrais plus de temps à le ressasser. Même ma colère s’est muée en indifférence, c’est mieux ainsi, je pense.

Ce sont ces images de notre futur qui m’ont amené vers le sommeil cette nuit-là. La femme de ma vie amoureusement blottie contre mon corps ; satisfaite, heureuse, confiante.

Et je crois que cette fois-là encore, je me suis endormi en me disant que ma tante avait raison : rien n’est impossible entre deux êtres qui s’aiment sincèrement.

 

                                                                           Chapitre XIV

7 août 2007

William

J’étends mes jambes et j’offre mon visage aux derniers rayons du soleil. Rares sont les jours en semaine où j’en ai le loisir, mais là, c’est un peu particulier : je suis passé chercher Lucie, et nous sortons fêter mon anniversaire dans un tout nouveau restaurant qui vient d’ouvrir ses portes.

J’avais cessé de célébrer le jour de ma naissance après la disparition de ma mère, et l’année de notre mariage, Lucie et sa famille m’ont réservé une petite fête surprise. Depuis, j’ai renoué avec cette tradition. C’est pas si mal finalement, ça fait du bien d’être au milieu de ceux qu’on aime.

Le parc est magnifique en cette période, et le fait qu’il jouxte la clinique de Lucie est un plus pour les animaux dont elle s’occupe.

Parce que, je ne vous l’ai pas encore dit, mais ma petite femme est devenue vétérinaire. Finalement, elle a choisi de soigner les animaux plutôt que les humains et je la comprends. Si dans ma vie, j’ai souvent croisé des humains détestables, cela n’est jamais arrivé avec les animaux. Ils la méritent plus que nos propres congénères, à mon sens.

Elle y soigne aussi bien les matous et les toutous des mamies des environs, que les chevaux, les vaches et les moutons des différentes fermes qui nous entourent. Dernièrement, elle a étendu ses compétences aux NAC, les « nouveaux animaux de compagnie », pour prendre en charge les espèces plus exotiques, mais également les rongeurs, souvent négligés, car jugés insignifiants par les autres vétérinaires. À ses yeux, un animal est un animal et même le plus petit hamster mérite qu’on lui accorde de l’intérêt. Surtout quand le maître de l’animal en question est un enfant pour qui une souris n’est pas une souris, mais un compagnon.

C’est ma femme ! Ma Lucie et son énorme cœur !

Et c’est sûrement en partie pour cela que sa clinique est connue à des dizaines de kilomètres à la ronde et qu’elle ne désemplit pas.

On en arrive donc à la raison pour laquelle il était préférable que je vienne la chercher ce soir, sinon nous aurions manqué notre réservation.

— Papa, je crois que j’ai cassé mon vélo.

Lui, c’est Bastien, notre petit garçon, et le soleil de notre vie. Il est né l’année où Lucie a ouvert la clinique, il y a quatre ans. J’avoue qu’on avait calculé pour que ce soit le cas ; tout comme son petit frère ou sa petite sœur est notre projet pour l’année à venir.

Quand nous avons su que nous allions avoir un petit mec, l’idée de lui donner le prénom de son oncle nous est apparue à tous les deux comme une évidence. Un hommage à cet oncle qu’il n’aura pas eu la chance de connaître, et pourtant, j’aurais tellement aimé qu’ils se rencontrent… Ils se seraient adorés : je vois tellement de Seb en Bastien.

— Il n’est pas cassé ton vélo, mon grand, ta chaîne a seulement déraillé. Viens, je vais te montrer comment la remettre en place. Il faut simplement l’aligner aux dents de ton dérailleur et tourner ton pédalier, elle va retrouver son chemin toute seule.

De ses petits doigts, il saisit les maillons gras et les positionne.

— Ça y est, papa, j’ai réussi ! Mais j’ai les mains toutes noires, tu as vu ? Comme toi !

Eh oui, comme moi, car la mécanique n’est pas le métier le plus propre qui soit.

Je travaille toujours au garage avec Éric, mais maintenant nous sommes associés. En quatre-vingt-dix-neuf, il a fait un AVC, et malgré toutes les séances de rééducation qu’il a suivies, son bras gauche est resté paralysé. En bon passionné, il n’a jamais voulu abandonner et il y a des tâches qu’il peut encore réaliser, c’est vrai ; mais ce n’était pas suffisant pour faire tourner l’entreprise. Alors j’ai sauté le pas, et j’ai injecté dans son garage une partie des fonds que j’avais économisés pour me mettre à mon compte. Nous avons modernisé quelques équipements pour qu’il puisse bosser en toute sécurité et nous exploitons la boîte ensemble.

Il se plaît à déclarer que c’est une entreprise familiale et il adore quand j’amène Bastien au boulot, surtout que mon gamin aime beaucoup la mécanique. Autant dire qu’Éric se fait une joie de l’initier à notre métier, de la même manière qu’il l’a fait avec moi lorsque j’avais l’âge de mon fils. Ceux qui ne connaissent pas mon histoire, ou ceux qui l’ont oubliée sont persuadés qu’il est son grand-père tant ils s’entendent bien. Un papy pour mon fils, tout comme il aura été un père pour moi… Parce que, c’est bien grâce à lui et à tante Ludivine que je peux vous raconter mon histoire aujourd’hui. Sans leur présence silencieuse et leurs aides discrètes, je ne serai certainement pas devenu l’homme que je suis.

Si je n’ai pas mal tourné — et soyons réalistes, si je suis toujours vivant —, c’est aussi grâce à toute la solidarité qui s’était organisée autour de moi ; car j’ai quand même eu la chance, dans mon malheur de vivre dans le village qui m’avait vu naître et qui avait également vu naître ma mère et qui l’avait aimée.

Cette époque n’était peut-être pas aussi compliquée qu’aujourd’hui, mais elle n’était pas simple non plus. D’ailleurs, si vous avez connu ces années-là, si comme moi vous avez vu le jour dans les années soixante-dix, vous avez très certainement une idée de ce dont je parle.

Vous souvenez-vous de ce môme dans votre classe, celui dont les vêtements trop grands, ou trop petits ou trop élimés sentaient l’humidité ou le tabac froid ? Celui que vos parents appelaient le « pauvre gosse » en détournant le regard, le front plissé. Celui dont il ne fallait pas que vous vous moquiez, parce que c’était mal « de rire des pauvres gens » ; mais dont les secrets de famille passaient à l’ordre du jour de chacun des cafés qui réunissaient votre mère et ses copines autour d’une table. Il couvrait ses livres de classe avec du papier kraft, car le joli papier plastique transparent était trop cher. Il loupait les sorties scolaires quand elles étaient payantes et arrivait souvent le lundi matin avec un œil au beurre noir… stigmates des samedis soir de beuverie de papa, d’un frère aîné, ou d’un oncle…

Ce pauvre môme devenait parfois une de ces petites racailles qui faisaient changer de trottoir les bonnes âmes du village, et d’autre fois il disparaissait. Lui et sa famille déménageaient ailleurs, afin d’y vivre une autre misère. Quand ce n’étaient pas les services sociaux, ou du moins la version bêta des services d’aide à l’enfance qu’on connaît aujourd’hui, qui le prenaient en charge, lui et ses frères et sœurs, les séparant et brisant le peu de repères dont ils pouvaient disposer. Ça fait un peu « Zola », mais c’était pourtant ça…

On m’en avait parlé, beaucoup trop d’ailleurs, et surtout bien assez pour m’apprendre à fermer ma gueule, afin qu’aucune assistante sociale ne se mêle de ce qui se passait chez moi et ne décide de me placer en foyer. Parce que l’enfer qu’on connaît est toujours préférable à un enfer dont on ignore tout, et les familles d’accueil de l’époque, c’étaient rarement des cocons de douceur et d’amour… Il y en avait, heureusement, mais c’était une loterie et je n’étais pas plus joueur quand j’étais gamin que je ne le suis aujourd’hui.

— Papa, c’est quand qu’elle vient maman ?

— Sois encore un petit peu patient. Elle nous rejoindra dès qu’elle aura terminé de soigner les animaux malades.

— Je peux aller les voir, les animaux ?

À l’arrière de la clinique, il y a plusieurs box qui sont utilisés pour aider les convalescences difficiles.

— Il faut aller faire un câlin au vieux Sam, papa, il doit s’ennuyer…

Sam est un âne et Bastien l’adore. Son propriétaire est parti en maison de retraite cet hiver et le fils a vendu la ferme. Personne ne voulait de Sam, l’âne n’étant plus tout jeune, mais pas encore vieux non plus. Le fils du fermier l’avait amené à la clinique, avec l’idée de se débarrasser de l’encombrant animal. Il est vrai, j’en conviens, que dans un studio à Paris, l’adopter aurait certainement été compliqué !

Lucie lui avait racheté l’animal afin qu’il profite de ses dernières années avec nous, notre terrain étant bien assez grand pour l’accueillir.

Il est tombé malade il y a quelques semaines. Rien de bien méchant d’après ma véto adorée, mais elle a préféré le garder à la clinique pour le soigner. Dès qu’il ira mieux, je le ramène à la maison afin qu’il retrouve son box et notre champ ; les longues promenades qu’il fait avec mon fils doivent lui manquer autant qu’elles manquent à Bastien.

Voilà, en quelques mots où nous en sommes après cette petite douzaine d’années ; et c’est à ce moment-là de mon récit que je devrais vous dire que la vie est magnifique et qu’il faut avoir confiance en sa bonne étoile, que l’amour triomphe toujours…

Et c’est exactement ce que je pensais ce 17 mai 1995, quand sur les marches de la mairie où nous venions de rencontrer le maire pour fixer la date de notre mariage, j’ai embrassé ma future femme comme l’homme fou amoureux que j’étais. Pas le gamin, mais bien l’homme, celui qui avait fait du chemin, celui qui savait pour quoi et surtout pour qui, il se lèverait chaque matin.

Nous avions trouvé notre chemin, avait si joliment dit Lucie, et il ne restait plus qu’à le suivre. Le présent était magnifique, le futur plein de promesses délicieuses et le passé demeurait de l’histoire ancienne, digéré et juste bon à être oublié.

C’était aussi ce que les quelques mois qui ont suivi cette journée de mon retour chez nous m’ont laissé croire… Nous apportant chaque minute un aperçu du paradis en quelque sorte, un tout petit pas après l’autre sur notre chemin personnel, pavé de roses et de tendresse…

Tout cela aurait été tellement simple. Une happy end à la Disney, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants…

Trop simple, vraisemblablement.

J’ignore si vous le savez, mais vous pouvez facilement faire souffrir quelqu’un et même le détruire si c’est votre plus profond désir. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’est nullement besoin de rivaliser de force, ou de courage, la persévérance est encore l’arme la plus efficace. Il suffit de connaître assez sa proie pour découvrir l’endroit où l’attaque lui ferait le plus mal et de la prendre par surprise. Et c’est encore plus destructeur quand avant de la frapper, vous lui donnez le temps d’aimer et de devenir dépendant de ce que vous vous apprêtez à lui voler.

Je sais maintenant que ceux qui gèrent les scénarii de nos vies ont beaucoup de temps à perdre et sont friands de ce genre de coups tordus ; et que grâce à leur ténacité, le plus beau des contes de fées peut rapidement tourner au pire des cauchemars.

Alors je vais vous ramener en arrière, quelques semaines avant la date prévue pour notre mariage.

C’était en juin 1996, le soir de la fête de la musique…

 

                                                                              Chapitre XV

21 juin 1996

William

Mes oreilles bourdonnent toujours quand je gare ma Clio le long de la rue. J’ai l’impression d’avoir une des énormes enceintes musicales, directement greffées dans le dos tant ma poitrine tremble encore. Tout ce qu’on a entendu ce soir n’était pas nécessairement exceptionnel, mais les décibels étaient au rendez-vous.

Quelques stands musicaux étaient en fait des karaokés, mais la raison pour laquelle ce sont toujours les gens qui chantent le plus faux, qui se croient obligés de chanter le plus fort, demeurera pour moi un mystère…

— La musique était géniale, tu as vu le groupe qui reprenait les tubes de Queen  ? Bon OK, le chanteur n’était pas aussi bon que Freddy Mercury, mais le bassiste en jetait, et le mec à la batterie assurait vachement bien, non ?

Elle est encore à fond dans le concert, mimant le geste du batteur, ses petites mains refermées sur des baguettes invisibles martelant mon tableau de bord.

— Oui, ils étaient très doués. Mais tu aurais pu monter sur scène avec eux, tu connais tous leurs morceaux par cœur !

Elle rit.

— Tu sais que ça m’a sérieusement titillée quand ils ont appelé des volontaires à les rejoindre…

— Et bien, tu aurais dû y aller. J’adore t’entendre chanter. Et je ne dis pas ça parce que tu es ma nana, mais tu chantes mille fois mieux que la petite brune qui a repris « Bohemian Rhapsody »[6], elle braillait plus qu’elle ne chantait. On entendait même plus les chœurs !

— Il faut en convenir, elle n’est pas simple à chanter, mais c’est vrai qu’elle forçait tellement sur sa voix qu’elle était souvent fausse… Mais bon, avoue que c’était un super moment.

— C’était un très bon moment, et je vais le dire puisque tu n’attends que cela, tu as bien fait de me convaincre d’y aller… Voilà, Mademoiselle Lunan est heureuse ?

Elle s’arme d’un sourire radieux, et me regarde, la tête légèrement penchée sur le côté alors que je lui ouvre sa portière et lui tends la main pour qu’elle descende. Elle sait que ça me fait toujours craquer quand elle fait ça.

— Quelle galanterie !

Nonchalamment, je m’adosse à la portière de ma voiture, pose ses deux mains sur ma poitrine et l’attire dans mes bras.

— Je ne sais pas si je suis galant ou juste gourmand. J’ai envie de te croquer quand tu es belle comme ça.

Lentement, je l’embrasse. Ses lèvres ont encore le goût sucré de la barbe à papa. C’était mignon de la regarder dévorer le sucre soufflé. Enfin ça pouvait être qualifié de « mignon » jusqu’à ce qu’elle me fixe de son regard hypnotique en glissant dans sa bouche les petits nuages rose-pastel, suçotant langoureusement ses doigts au passage. Elle a fait de ce moment quelque chose de tellement sexy que je me suis rapidement senti à l’étroit dans mon pantalon.

J’ai parfois l’impression d’avoir créé un monstre !

Un adorable monstre, mon adorable monstre !

C’est une chance que nous habitions un village paumé et que le garage où nous logeons toujours échappe à l’éclairage du seul lampadaire de la rue ; car nos baisers et les ondulations de son bassin contre mon entrejambe déjà bien excité n’ont rien d’un spectacle tout public. Cela dit, je savais ce que je faisais en l’invitant ainsi contre moi. Il n’y a rien de meilleur que sentir le désir nous consumer lentement, et à sa respiration, je comprends que j’ai gagné le droit de faire chanter ma sirène plusieurs fois ce soir. Ce n’était pas une blague lorsque je disais adorer sa voix, et je l’aime encore plus quand elle joue notre propre partition.

— On rentre ? Me demande-t-elle légèrement haletante.

J’acquiesce d’un lent mouvement de tête sans la quitter des yeux ; je meurs d’envie de la dévorer, et pas seulement du regard.

Putain, qu’est-ce que je l’aime ! Elle s’est glissée sous ma peau, elle fait partie de moi, comme mes reins, mes poumons… mon cœur !

Je l’embrasse une dernière fois avant de l’entraîner avec moi vers l’entrée latérale. Ce recoin de la cour est toujours aussi encombré, tellement d’ailleurs que quelqu’un a dû croire que c’était une décharge et a ajouté aux vieux barils d’huile et aux débris de pneus, un fauteuil défoncé et en partie déchiqueté. Il va vraiment falloir que je nettoie cette espace, même s’il n’y a que nous qui l’empruntons, ce n’est quand même pas sérieux.

Lucie est à moitié dévêtue quand nous franchissons la porte. Même s’il est vrai qu’avec la température extérieure, elle ne portait déjà pas grand-chose, elle me jette sa petite robe et tourne sur elle-même, uniquement vêtue de son soutien-gorge et de sa minuscule culotte de coton blanc. Sa longue tresse fouette ses fesses rebondies, et son regard assombri par le désir m’envoie une décharge électrique directement dans les reins. Nous sommes seuls de toute façon, il y a bien longtemps qu’Éric est rentré auprès de Ludivine ; et s’il y avait eu, ne serait-ce qu’un tout petit coin propre dans l’atelier, je n’aurais pas attendu d’arriver chez nous pour lui faire l’amour ! Mais tout est crasseux ici, ce n’est pas la place de son joli petit cul… Le pote impatient à l’intérieur de mon caleçon n’espérait pourtant que cela, mais il devra résister encore un tout petit peu !

Certains disent que l’amour au début, et le sexe en particulier, c’est tout feu tout flamme, mais que rapidement, on s’habitue l’un à l’autre et que le désir s’estompe. Cela ne semble pas être notre cas. Chaque fois que nous faisons l’amour, j’ai l’impression de grimper plus haut que la fois précédente, d’entrer davantage encore en symbiose avec elle, de ne pas investir que son corps chaud et tendre, mais de toucher son âme et de l’inviter dans la mienne. Comme s’il suffisait de nous unir l’un à l’autre pour atteindre une totale perfection.

Ce soir nous partons de nouveau ensemble rejoindre ce monde parfait. Et comme chaque fois, après que nous nous soyons aimés ainsi que nous savons si bien le faire maintenant, nous nous enlaçons pour nous abandonner au sommeil, la peau légèrement moite de sueur, alanguis et satisfaits.

J’adore la regarder quand elle s’endort. Elle est magnifique, et j’ai parfois le sentiment que l’amour la sublime. Ou alors, c’est la vision que j’ai d’elle qui est sublime ? Peu importe, je ne me lasse pas d’observer son visage serein et d’y lire son bonheur.

Je l’aime tellement.

Ce n’est qu’une fois ma douce au pays des rêves que je ferme les yeux à mon tour et que je rejoins Morphée.

***

Ma gorge soudain me brûle, et m’arrache du sommeil. Je ne parviens pas à ouvrir les yeux, et la sensation qu’on a posé quelque chose de lourd ou de visqueux sur mon visage m’empêche de respirer.

J’étouffe.

Dans un effort colossal, je tente de lever la main pour la porter à ma bouche et au moins chasser ce qui l’obstrue ; mais mon bras est mou, comme désarticulé. Je persiste dans mes tentatives, et il finit par bouger, mais ne va pas là où je veux l’emmener. Il retombe mollement sur le matelas.

C’est de la fumée…

Merde, le studio est empli d’une épaisse fumée noire et âcre, je ne distingue même pas le mobilier.

D’un coup de rein, je balance ma jambe en dehors du matelas et je tombe lourdement sur le sol. Étrangement, je ne ressens aucune douleur, sinon que mon corps tout entier est engourdi comme s’il était enseveli sous des kilos de sable mouillé. Je tousse. L’air sort de mes poumons, les déchire sur son passage, mais je n’arrive pas à inspirer pour les remplir de nouveau, car ma gorge semble nouée, hermétique. Mes yeux pleurent, et les larmes les lavent suffisamment pour que je puisse ciller et chercher à m’orienter. Il faut que j’arrive jusqu’à la fenêtre.

Je la distingue à peine, je suis même peut-être à l’opposée. Je suis tombé du lit, mais je ne sais pas si j’étais du bon côté ! Je pars, me traînant sur les genoux dans la direction qui me semble être la bonne, et mes mains tendues devant moi ne rencontrent pas le mur. C’est en partie rassurant, mais j’ai le sentiment désagréable de m’en remettre au hasard, car mon sens de l’orientation n’existe plus vraiment ; comme après plusieurs tour de tourniquet !

Cette saloperie de fenêtre ne doit pourtant pas être bien loin, c’est petit ici ! Normalement, il y a à peine trois mètres entre mon lit et l’ouverture, trois mètres qui me semblent infranchissables.

Lucie. Je dois la sortir de là, et vite.

Je pousse un cri qui arrache ce qui reste de ma gorge quand il franchit mes lèvres, et vide le peu d’air que mes poumons contenaient encore.

— Lucie !

Deux mètres peut-être… J’étire mon bras, et enfin je touche la crémone et l’actionne. L’air s’engouffre dans la pièce. Il pue le caoutchouc brûlé, mais ne me paraît pas aussi toxique que dans le studio. Je respire un peu mieux.

— Lucie, réveille-toi.

Je retourne vers le lit, toujours à genoux sur le parquet, car mes chevilles me semblent plus moles que du chewing-gum, et il m’est totalement impossible de tenir debout sur mes pieds. Mes bras aussi se ramollissent, je tombe sur les coudes. Je distingue son corps nu ; elle est étendue sur le lit. Ma main tremble quand je saisis son poignet et la tire vers moi. Elle, pourtant si légère, me semble peser une tonne, comme si j’emportais le lit tout entier en tentant de la bouger. L’effort est difficile, mais j’arrache tout, comme dans ces manœuvres durant lesquelles je devais tout donner pour m’extraire d’un trou, ou grimper sur une corde. Finalement, son corps inanimé glisse mollement sur le drap, puis dans mes bras, mais même la chute la laisse sans réaction.

Sortir d’ici.

Vite.

— Lucie. Réveille-toi !

Il me semble l’avoir entendue gémir, mais je n’en suis pas sûr. Mes oreilles bourdonnent et m’assourdissent. Je la secoue, mais tel un pantin, sa tête roule sur mon bras : il lui faut de l’air.

Mes propres poumons me semblent vides, je ne peux même pas respirer pour elle.

De l’air frais vite.

J’ai conscience que je ne pourrai pas la porter, mais je dois l’amener jusqu’à la fenêtre, elle doit revenir à elle.

Mes bras se sont complètement alourdis, et bientôt ils ne seront que deux morceaux de viande morte et inutile.

Vite.

Encore ces trois putains de mètres à franchir, mais cette fois, je distingue les contours de l’huisserie. La fumée s’échappe par l’ouverture, mais semble remonter du sol, toujours aussi abondante, peut-être même plus opaque que tout à l’heure.

— Puce, réveille-toi.

Mes lèvres ont à peine articulé, et aucun son ne sort de ma bouche, ou alors, si c’est le cas, je ne l’entends pas.

Le bruit dans mon crâne est de plus en plus sourd, mon cœur tape dans mes tympans en même temps ; j’ai la nausée.

Lucie est trop lourde, c’est impossible de la soulever, je n’en ai plus la force. Je la pose à mes genoux et je la pousse devant moi à l’aide de mes épaules, mes bras ne me répondent plus. Je voudrais la rapprocher de la fenêtre, mais je sais déjà que cela ne sera pas suffisant. Je hurle, enfin je crois, mais je n’entends plus rien. Mes oreilles semblent bourrées de coton et enferment le vacarme à l’intérieur de ma tête. Mes paupières se ferment, je sens que je sombre dans l’inconscience. Le peu que je pouvais encore voir s’assombrit lentement.

Je comprends que ma conscience m’échappe et que je ne peux plus rien faire. Je serre ma douce Lucie contre moi, et laisse reposer mon menton sur ma poitrine, je glisse…

Puis un éclair semble traverser la pièce. La porte de l’appartement percute violemment le mur. Une masse sombre s’abat sur moi et arrache Lucie de mes bras.

Là, je hurle. Un mot que je ne comprends pas, mais dont la douleur est violente. Celle de ma gorge, et celle de mon cœur.

Je l’ai perdue…

Une autre silhouette noire surgit et semble se jeter sur moi. Des mains fortes me serrent par les épaules et me relèvent, mais je suis incapable de tenir debout. Mes orteils nus frottent sur le parquet, puis dévalent les marches en métal de l’escalier, et enfin l’air s’engouffre dans mes poumons. Un air qui me paraît glacial, une intrusion d’une violence extrême. Ma tête tourne, mes oreilles me font mal, comme si elles étaient transpercées par des milliers d’aiguilles et mon cœur résonne telle une grosse caisse, martelant mon corps, et se répercutant dans chacune de mes extrémités.

— Lucie, Lucie !

— Respirez tranquillement, on s’occupe d’elle.

L’homme qui me fait face présente un masque vers mon visage et le maintien en place avec un élastique. Je resserre contre ma poitrine, les pans de la couverture qu’il a posée sur mes épaules. Ce n’est pas que j’ai froid, mais je suis totalement nu.

Je reprends rapidement mes esprits et par la même occasion, je ressens plus intensément les différentes douleurs que me renvoient mes membres. Ma hanche, sur laquelle je suis tombé, puis mes genoux que j’ai frottés sans ménagement sur le sol, mes coudes aussi.

Nous dormions. On revenait de la fête… Le puzzle se reconstruit lentement.

Cela n’est pas très agréable de respirer au travers du masque, et je suis pris de violentes quintes de toux. Ma voix est rauque, comme si mes cordes vocales étaient collées entre elles, mais l’oxygène qu’on m’administre m’aide à me sentir rapidement mieux.

Je retire le masque qui couvre mon visage pour m’adresser au pompier qui a soigné mes quelques écorchures et qui est maintenant occupé à écrire sur un bloc de papier.

— Comment va-t-elle ?

— Elle va s’en sortir. Elle a inhalé moins de fumées que vous, car elle dormait paisiblement, mais elle récupère. Remettez le masque, me dit-il en le repositionnant sur mon visage. Vos oreilles peuvent encore bourdonner un peu, et peut-être que vous percevez difficilement les sons, mais je vous assure que je vous entends très bien, même quand vous parlez au travers du masque.

— Je veux la voir !

— Oui, je m’en doute, mais prenez le temps de respirer quelques minutes dans le masque. Je dois encore vérifier votre oxygénation et je vous conduirai vers elle.

Je m’applique à inspirer profondément et à souffler pour qu’il me libère au plus vite.

— Que s’est-il passé ?

Le pompier secoue la tête.

— Je n’ai pas beaucoup d’éléments, je ne suis pas intervenu sur l’incendie, mais visiblement, le feu a pris sur le flanc du bâtiment, du côté de la cour.

Putain, tous ces déchets dont j’aurais dû me débarrasser ! C’est ça qui a cramé !

— Les flammes se sont propagées sur le fond du garage, et comme le logement est situé juste au-dessus et que les fumées montent, elles l’ont envahi rapidement.

Je m’assieds et je retire le masque pour laisser passer une quinte de toux.

— C’est bon, j’en ai eu assez, je vais la rejoindre.

Le pompier lève les mains, je dois avoir l’air suffisamment déterminé pour qu’il n’insiste pas.

— Je dois vous demander d’attendre sagement ici, mais j’imagine que je ne vous en empêcherai pas ?

Je lui réponds que non, d’un signe de tête.

— D’accord, alors, je vous suis.

Une autre ambulance est garée au milieu de la route. Lucie est dans la même position que celle qui était la mienne il y a à peine quelques instants : assise sur le brancard, emballée dans une couverture similaire à celle que j’ai enroulée autour de ma taille. Concentrée, elle inspire de longues bouffées dans le masque qui lui recouvre le visage.

Lorsqu’elle m’aperçoit, ses yeux se baignent de larmes. Je cramponne ma couverture comme je le peux afin de monter dans l’ambulance, mais rien ne m’empêchera de la serrer dans mes bras. De toute façon à cet instant précis, la couverture est devenue le cadet de mes soucis, je me fous complètement d’être à poil.

Le pompier monte derrière moi dans le véhicule et me représente le masque que je consens à replacer sur mon visage, maintenant que je suis avec Lucie. La porte de l’ambulance se referme, et je la cajole jusqu’à ce qu’elle cesse de pleurer.

— Que s’est-il passé ? me demande-t-elle en dégageant son visage.

Je lui replace délicatement le masque et lui réponds au travers du mien.

— Je ne sais pas exactement, mais on verra ça plus tard. Comment te sens-tu ?

Elle semble chercher un instant comment s’expliquer.

— J’ai un peu la nausée, mais un peu moins que tout à l’heure. Ma tête est comme emballée dans du coton. Sinon, ça va pas trop mal.

D’une main, je l’installe contre ma poitrine.

— Repose-toi et respire. Ça va aller.

De longues minutes plus tard, le médecin vient nous examiner.

— Docteur, vous êtes sûr qu’il n’est pas nécessaire qu’on le conduise à l’hôpital, lui demande-t-elle.

Je lui jette un regard étonné.

— Hey, mais quelle idée ! Je n’en ai pas plus besoin que toi ! Je me sens bien !

— Tu as respiré beaucoup de fumée en me sortant de là.

Le médecin sourit.

— Vous avez effectivement inhalé beaucoup de fumée, et si vous avez la moindre migraine, ou que des vomissements surviennent, n’hésitez pas à consulter un médecin. Mais je pense que vous devriez rapidement récupérer.

Il parcourt des feuillets retenus à une plaque de métal par une grosse pince, et y annote ses conclusions.

— Allez, je vous libère. Mais ne vous aventurez pas là-bas, vous en avez assez eu pour ce soir.

Cette recommandation semble m’être directement adressée. Inutile de lui dire que je n’ai pas l’intention d’y retourner maintenant !

Lorsqu’il ouvre la porte du véhicule, Fernand et Éric sont là. L’inquiétude se lit sur leurs deux visages.

— Papa !

— Ma chérie, lui dit-il en l’enlaçant. Comment vas-tu ? Tu n’es pas blessée.

— Non, je vais bien. On va bien tous les deux. Mais j’ai eu vraiment très peur. Surtout quand je me suis réveillée dans l’ambulance, et que Will n’était pas avec moi, j’ai paniqué.

— Nous étions dans deux véhicules différents, et moi aussi j’ai eu la trouille…

Fernand fixe sa fille de ses yeux si bleus qu’ils en sont presque translucides et fronce les sourcils.

— Ça n’explique pas où est passé ton pyjama.

Malgré la situation, j’ai envie de rire et Éric quant à lui ne se gêne pas.

— Il a dû brûler, sûrement, lui répond Lucie visiblement étonnée de la remarque de son père.

— Mouais, c’est sûrement ça… Ta mère est à la maison avec Ludivine. Je vous ramène tous les deux.

Je le remercie d’un signe de tête avant d’interpeler mon oncle.

— Éric ? Le garage ? Quels sont les dégâts ?

Il soupire en secouant lentement la tête.

— Je n’ai pas pu tout voir, l’électricité est coupée. Je pense que le compteur a dû sauter. On devra attendre demain qu’il fasse jour, pour aller regarder ça de plus près, mais d’après ce que m’en a dit le chef des pompiers, le fond du hangar a bien noirci. Si ce n’est que ça, au pire on a perdu quelques pneumatiques et les bidons d’huile. L’outillage est de l’autre côté du local. Il n’aura peut-être pas souffert des flammes si elles sont restées à l’arrière. Et puis le plus important c’est que vous alliez bien tous les deux. Le reste finalement, on s’en fout.

J’acquiesce en posant un regard ému sur Lucie. Son père la tient toujours contre lui, son corps fermement enroulé dans la couverture rêche de l’ambulance. Je croise ses yeux et l’expression de reconnaissance qu’ils m’envoient ; et pourtant je n’ai rien fait. Ce n’est pas moi qui ai sauvé Lucie.

— Ok Eric, je vais laisser ma voiture ici, les clés sont dans le studio de toute façon. Peux-tu passer me prendre chez les Lunan demain matin ?

— Oui, mais t’inquiètes pas mon grand, on paye les assurances assez cher, elles sont là pour assumer ce genre de tuile.

Je veux bien adopter son optimisme, mais ce garage, c’est notre outil de travail et je sais que c’est important pour lui, même s’il tente de me faire croire que ça ne le touche pas vraiment.

La façade encore fumante me désole et je pense que je suis bien trop énervé pour dormir, mais il a raison, on ne fera rien de plus ce soir. En revanche, la journée de demain risque d’être chargée, selon les dommages subis par le garage, on aura peut-être plusieurs jours de déblayage et de nettoyage avant de pouvoir nous remettre au travail.

Fernand m’adresse un signe et nous rejoignons sa petite Renault. Pour le coup, je me moque d’être plié en quatre à l’arrière. J’ai besoin de serrer ma fiancée contre mon cœur, afin de refouler la peur qui maintenant s’autorise à m’envahir.

***

22 juin 1996

Après une bonne douche pour éliminer la suie et l’odeur du feu qui s’accrochait à nos corps, et un rapide récit de notre mésaventure à Nathalie, nous sommes allés nous coucher.

J’aurai préféré d’autres circonstances pour ma première nuit dans la chambre de Lucie, mais je n’ai pas pour autant demandé à occuper le canapé. Fernand a tout de même insisté pour que Lucie veille à ce que son pyjama ne s’envole pas par la fenêtre, et j’avoue que rire un peu nous a fait du bien.

Je ne le pensais pas, mais je me suis endormi rapidement. L’épuisement sans doute, et probablement aussi le soulagement d’être indemne et de pouvoir sentir la respiration douce et régulière de Lucie sur ma peau.

Nous étions à peine levés quand Éric est arrivé. Le temps d’avaler un café, et nous repartions pour faire le constat des dégâts provoqués par l’incendie et surtout les fumées, parce que c’est ce qui avait paru le plus préoccuper Éric, hier soir.

Dans la cour, le squelette calciné du fauteuil est à peine froid, et même si les vieux pneus n’ont pas complètement fondu, ils ont perdu leurs formes d’origine, et gisent en amas collants sur les pavés de granit de la cour.

— Éric, regarde ce bidon, il n’est pas de chez nous celui-là, il ne nous appartient pas !

C’est un bidon d’essence et je sais qu’il n’était pas à cet endroit, la veille. À la trace de suie qui dessine son empreinte sur le sol, il nous aurait fallu l’enjamber pour franchir la porte, car il est posé parfaitement au milieu du chemin. Je sais qu’hier soit mon attention était très sérieusement portée sur Lucie, mais je m’en souviendrais s’il avait été là, et tout occupé que j’étais, je m’en serais quand même inquiété.

— C’est criminel, Éric. Il n’y a pas d’autre explication.

Il pouffe, mais c’est évidemment sans la moindre joie.

— Je n’ai jamais eu de doute là-dessus. Comment veux-tu que ce bordel se soit enflammé tout seul ? dit-il en poussant les débris calcinés du bout de sa botte.

— Mais merde, quel est l’enfoiré qui a pu faire ça ?

Il soupire.

— Quelqu’un que ce foutoir dérangeait, un client mécontent, mais trop lâche pour nous le dire… Si tu n’étais pas si sérieux, j’aurais même pu penser à un mari jaloux, ajoute-t-il en souriant.

Je le fixe, étonné de sentir le ton de la plaisanterie au travers de ses mots, alors que j’ai envie de hurler de frustration.

— Putain, mais tout ça ne te met pas en colère, toi ?

— Pour réveiller mes ulcères ? Je te la laisse, la colère, si tu en veux. Tu apprendras bientôt que ça ne sert pas à grand-chose. Ce qui est fait, est fait, et ce n’est pas en se rongeant les sangs qu’on va réparer tout ça. Allez, viens, ajoute-t-il en poussant la porte.

Elle a été tellement grignotée par les flammes que je pense qu’elle a été aspergée d’essence, et quand nous pénétrons à l’intérieur du local, ce que je constate confirme mes suppositions. Le léger dévers du sol nous emmerde assez en cas de grosse pluie, l’eau s’infiltre sous la porte et file directement au fond du hangar ; et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on n’y entrepose que les pneus, car ils ne craignent pas l’humidité. Là, je remarque aux noircissures sur le sol que c’est exactement le chemin que les flammes ont suivi pour embraser le matériel qui était stocké.

— On va laisser l’assurance intervenir pour le nettoyage, tout est noir de suie, il faut des produits et des équipements spéciaux pour s’attaquer à ça.

— Ils t’ont dit à quel moment l’expert était supposé passer ?

Il ricane.

— J’aimerai bien ! Ils ont enregistré ma déclaration de sinistre, ce qui n’est déjà pas si mal, et ils me rappellent, qu’on m’a dit !

Nathalie pourra peut-être nous aider. La banque dans laquelle elle travaille se situe juste à côté de l’agence de notre assureur et je sais qu’elle y connaît pas mal de monde.

— En attendant qu’ils bougent, mon garçon, on est au chômage.

En quelques secondes, je fais mentalement le tour des engagements que nous avions pris auprès de nos clients et je secoue la tête. On ne doit pas planter des gens qui nous font confiance !

— Tu ne crois pas qu’on pourrait sortir une partie de l’outillage et bosser dehors ou dans le garage de derrière…

— Non, je t’arrête tout de suite, l’autre hangar n’a pas vocation à accueillir ni personnel ni matériel et encore moins les voitures des clients. Après ce qui est arrivé cette nuit, je ne prendrais certainement pas ce risque. Alors, on ne touche à rien, on laisse l’assurance faire son boulot. J’ai échangé hier avec le capitaine de l’équipe des pompiers, et il m’a dit que vu les matières qui ont brûlé, les suies pouvaient également être dangereuses pour nos poumons, donc on prend du recul. Tu as déjà failli y passer la nuit dernière. Monte rapidement chercher ce qu’il te faut dans le studio, mais ne t’attarde pas et n’oublie rien, parce qu’il devra aussi être entièrement nettoyé ; et je pense que tu ne pourras pas y retourner avant un moment.

— Fernand m’a proposé d’emménager chez eux.

— Bien. Accepte et lève le pied.

Je hoche la tête.

— Au fait, est-ce qu’on sait qui a appelé les pompiers ?

— C’est le gros René. La fenêtre de sa chambre donne sur la cour et c’est lui qui a sonné l’alerte ; et c’est également lui qui a signalé que l’étage était habité.

J’avais oublié ce détail. Ce n’est pas un logement conventionnel. Si personne ne leur avait dit, les pompiers ne seraient même pas montés dans le studio.

Une lointaine nausée me reprend rien qu’à cette idée.

— Je récupère quelques fringues et je rejoins Lucie, elle avait un rendez-vous au salon de coiffure.

Je me suis étonné qu’elle l’ait maintenu d’ailleurs, une autre se serait refermée pour moins que ça. Mais c’est Lucie, une force de caractère exceptionnelle qui me laisse souvent perplexe.

— Éric, tiens-moi au courant pour la suite, j’ai hâte qu’on se remette au boulot. Notre carnet de rendez-vous est gonflé à bloc, et cet incendie tombe vraiment mal. On va accumuler tellement de retard avec tout ça !

— Oui. Je te tiendrai au courant, mais s’il te plaît, décompresse et lâche du lest. Tu en as besoin.

Une fois que j’ai rempli un sac de vêtements que l’on va devoir laver, tant ils sentent le caoutchouc brûlé, je traverse la place. On ne peut pas dire que je porte vraiment René dans mon cœur, et je dois même avouer que je ne nourris pas une grande estime pour lui, mais il faut savoir remercier quand on est redevable ; et là, c’est le cas.

Le bistrot est encore vide quand je pousse la porte. L’air est saturé d’une lourde odeur de javel qui peine à passer par-dessus celle du tabac froid et de la bière rance. Personne ne tient le bar. Le juke-box joue un vieux tube de Johnny Halliday, et mes semelles collent sur les tommettes humides quand je m’approche du comptoir. Je pose mes clés de voiture sur le zinc, veillant à faire assez de bruit pour attirer l’attention.

— Me v’la, me v’la, j’arrive, grommelle une voix depuis l’arrière-boutique.

J’entends son pas lourd qui s’approche. C’est à se demander comment son commerce attire du monde, parce que le bar dans son ensemble est assez glauque, mais l’homme surtout ne vend pas du rêve.

— Ah, c’est toi gamin ! Ça a l’air d’aller, je vois que tu t’en es sorti, c’est bien.

— Oui. Je voulais vous remercier pour avoir appelé les pompiers…

— Je connais aucun connard qui laisserait les biens de son voisin cramer sans rien dire.

— C’est sûr, mais je souhaitais quand même vous remercier.

D’un geste de sa large main, il balaye l’air, comme si mes remerciements n’étaient pas utiles. Je pense surtout qu’il ne doit pas être habitué.

— Tu veux boire quelque chose ?

— Non, je vous remercie.

Il étale ses doigts épais sur son abdomen et me regarde en hochant la tête.

— Y’a beaucoup de dégâts dans l’atelier ?

— Beaucoup de suie et de résidus qu’il va falloir nettoyer avant de reprendre une activité normale. On ne pourra pas ouvrir le garage avant un moment, je le crains.

— Mouais, c’est une belle merde un incendie, ça te plomberait vite une entreprise…

— Oui, enfin on fera avec, de toute manière, on n’a pas vraiment le choix. Encore merci, et bonne journée.

J’allais franchir la porte quand il se racle la gorge pour me rappeler.

— Gamin ? Faut que j’te dise que Bernier était là hier.

Ses mots me stoppent instantanément. La sensation qu’un morceau de glace est en train de dévaler le long de ma colonne vertébrale hérisse tous les poils de mon corps.

— Mon père ?

— Pourquoi, t’en connais d’autres ?

Je secoue la tête, saisi par l’information qu’il vient de me lâcher.

— Il a dit ce qu’il voulait ?

— J’en sais rien, et je ne lui en ai pas laissé le temps. Je lui ai déjà rappelé que je ne voulais plus le voir foutre les pieds dans mon bar, et je l’ai foutu dehors ; mais alors, il pue encore plus qu’un tas de fumier, l’enfoiré !

Je serre les dents, et les poings également, tentant de ne pas laisser paraître le mélange de trouille et de rage qui vient de m’envahir.

— Merci de m’avoir prévenu. Bonne journée M’sieur René.

— À toi aussi, gamin !

Lorsque je sors du bistrot, je ressens le même malaise que la fois où il avait demandé après moi à l’épicerie de Phil. Je cherche des yeux un indice de sa présence, mais je ne vois rien. S’il m’observe et qu’il croit que je vais me cacher, je veux qu’il comprenne que je ne suis plus ce gamin-là. Je ne range plus ma peur dans le fin fond de ma conscience, à présent, je l’assume et je l’affronte !

Mais il n’est pas là.

Néanmoins, je connais maintenant de manière certaine l’identité de celui qui a provoqué l’incendie au garage ! On pourrait appeler ça de la paranoïa, mais je ne crois pas le moins du monde aux coïncidences.

Mais le pire, c’est que pour mettre précisément le feu à l’entrée que j’avais empruntée avec Lucie quelques heures plus tôt, il y a fort à parier qu’il surveillait mon retour au garage ; et même si c’est après moi qu’il en a, il ne pouvait pas ignorer que je n’étais pas seul.

L’ordure.

 

                                                                           Chapitre XVI

22 juin 1996

Lucie

— Merci d’avoir accepté ce rendez-vous de dernière minute, Louise. J’aurais pu demander à Will ou à un de mes parents de m’amener jusqu’à ton institut, tu sais.

Louise est manucure. Elle a ouvert une petite boutique en ville, mais elle continue de passer un après-midi par semaine dans le salon de coiffure du village pour proposer ses services aux clientes qui ne feront pas le déplacement jusqu’à son institut. Ses créneaux sont en général pris d’assaut, mais elle a accepté de me glisser entre deux clientes.

— Je t’en prie, il n’y a pas beaucoup de travail sur tes jolis ongles tous jeunes. Ça me change un peu des mains de celles qui ont passé leur vie à l’usine derrière les chaînes. Là, je te le promets, il y a du boulot ! ajoute-t-elle sur le ton de la confidence.

— Merci quand même, c’est gentil.

C’est également dans ce salon que je me ferai coiffer pour le grand jour, les essais sont prévus la semaine prochaine. La patronne m’a déjà montré les jolies perles qu’elle envisage de mettre dans ma chevelure. On a dû les commander, car je voulais des perles de turquoise. Ça sera à la fois le quelque chose de bleu de la tradition, et un vrai clin d’œil au premier cadeau que m’a offert mon amoureux…

C’est tellement excitant !

— Les préparatifs du mariage avancent, tu es toujours aussi pressée d’épouser ton prince charmant ? C’est vrai que William est un très bel homme, et ma mère m’a dit que c’était magnifique de voir deux jeunes amoureux comme vous l’êtes.

Je lui adresse un simple signe de tête, mais mon sourire complète ma réponse.

Aucune des femmes présentes dans le salon n’a abordé l’incendie de cette nuit ; je pense d’ailleurs que peu de personnes dans le village savent que Will vit au-dessus du garage. Ils doivent tous imaginer qu’il a emménagé chez mes parents depuis son retour de l’armée, et peut être même depuis que son père est parti en le laissant en plant. L’annonce de nos fiançailles et de notre mariage en a fait de véritables évènements, et tous suivent notre histoire comme s’il s’agissait d’un feuilleton ; c’est amusant, mais ça ne date pas d’hier et ça n’a pas toujours été aussi plaisant.

Après le jour des résultats du bac, quand, le genou à terre, William m’a demandé de l’épouser, j’ai croisé tellement de regards accusateurs posés sur mon ventre ! Bah oui, que voulez-vous ? Un mariage ? Aussi jeunes ? C’est uniquement parce qu’il y a des petits pieds qui poussent, évidemment !

Puis les semaines ont passé, et le temps leur a donné tort : mon ventre ne s’est pas arrondi et ils ont alors compris que William et moi vivions tout simplement une magnifique histoire d’amour. Par chance, beaucoup s’en réjouissent pour nous. Les autres, ceux qui nous avaient hâtivement jugés se font discrets maintenant.

Les clientes du salon sont des habituées qui se fréquentent depuis longtemps et qui s’échangent avec énergie les potins du village. J’avoue que tout cela me dépasse et que les personnes dont elles parlent, même si elles veillent à ne pas citer leurs noms — comme si leur faire cadeau de ce très relatif anonymat légitimait les ragots — je ne les connais même pas. Je profite de l’arrivée d’une nouvelle cliente pour m’éclipser. William va beaucoup aimer ce que Louise a fait sur mes ongles, c’est super mignon, et ce petit bonheur me ferait presque oublier qu’on a failli griller cette nuit.

Je soupire.

On s’en est sortis, c’est le principal. Dans un si vieil entrepôt, un accident comme celui-là pouvait arriver à tout moment !

Mais on-s’en-est-sortis.

Je flâne un instant devant la vitrine de la boutique de la mercière, elle expose tellement de jolies choses. Je souris bêtement en regardant les magnifiques brassières en tricot et les tableaux de naissances, ceux sur lesquels on brode les prénoms des bébés, c’est si mignon.

Un jour, peut-être, maman en brodera un, ou deux… Oui, deux, c’est mieux. Mon frère me manque terriblement, et je ne voudrais pas que mon enfant soit seul. Maman sera ravie que je lui demande de réaliser leurs tableaux de naissance, parce que moi, je n’ai pas vraiment la patience nécessaire ni son savoir-faire…

— C’est toi la môme Lunan ?

Je sursaute et j’aperçois dans la vitrine le reflet de l’homme qui vient de m’interpeller, avant de me tourner vers lui.

Je le reconnaîtrai entre mille autres : c’est le père de Will.

Soudain, sa voix résonne dans ma tête. Je me souviens de ce soir-là, quand il m’a offert mon bracelet, pour remplacer celui que j’avais perdu. Je revois son air grave, j’entends encore le ton sérieux de ses mots et son insistance à me faire promettre la prudence.

« Si un jour mon vieux cherche à t’approcher, ne lui parle pas, sauve-toi ! »

C’était après la dernière apparition de son père au village, personne ne l’avait revu depuis, et nous le pensions parti loin d’ici. Alors je m’arme de mon sourire le plus innocent et je lui fais face.

— Non monsieur, je suis désolée, vous devez faire erreur.

J’abrège ma flânerie, en essayant de rester naturelle, mais la peur s’insinue dans le creux de mon ventre. L’homme est crasseux, il semble avoir vieilli de vingt ans depuis la dernière fois que je l’ai aperçu. Il est presque aussi grand que l’est William aujourd’hui, mais il paraît très maigre, comparé à son fils.

Je longe les vitrines des deux autres commerces fermés depuis des mois : l’ancienne librairie, et le notaire qui a déménagé en ville ; puis j’opère un rapide virage dans la ruelle pour m’éloigner au plus vite sans avoir l’air de m’enfuir.

— Hey, attends ! Tu sais au moins où je peux la trouver ?

— Aucune idée, je ne la connais pas.

J’allonge la foulée, luttant pour ne pas me mettre à courir, jusqu’à ce que j’entende le bruit de ses pas résonner contre les vieux murs de pierres des maisons.

Il me suit.

Merde. Ce n’est pas le moment de flancher ! Mon cœur bat à m’en rompre les côtes, mais cette fois, je cours. De toute manière, il a dû comprendre que je lui ai menti. Maintenant, l’urgence est de m’échapper d’ici au plus vite.

La ruelle que j’ai bêtement choisie mène soit à la place du marché, soit dans le cul-de-sac derrière l’église. J’opte pour la place.

Ma première idée n’était pourtant pas de l’amener directement à William, parce que je ne sais pas comment tout cela va se passer s’ils venaient à se croiser ; mais le cul-de-sac serait une connerie encore bien plus grosse.

Quand je dépasse le lavoir, je jette un œil derrière moi, mais il n’y a plus personne. Serait-il assez sournois pour contourner les commerces et me barrer la route ? Il connaît le village et le labyrinthe de ses ruelles aussi bien que moi, alors ça reste possible.

Mon cœur bat toujours la chamade, et je suis essoufflée. J’ai encore les bronches un peu irritées depuis la mésaventure de cette nuit, et je tousse dans un bruit rauque.

Il faut que je trouve William.

En passant devant l’épicerie, je relâche un profond soupir de soulagement : Phil est dans sa boutique, je l’aperçois au travers de sa vitrine, il alimente ses rayonnages. En cas de besoin, je sais que lui me protégera du vieux Bernier. Il ne peut pas le voir en peinture, et ne le laissera jamais me faire de mal.

Puis enfin, j’entends la voix de William.

— Bonne journée, M’sieur René.

J’oublie ce souffle qui me manque et je reprends ma course pour me jeter dans ses bras.

— Will, il ne faut pas rester là, ton père est ici !

Il est déjà blême et ses mâchoires sont serrées. Après une toute petite poignée de secondes à sonder mon regard, il pose ses larges mains sur mes épaules.

— Je suis au courant. Va dans la voiture, Lucie, et enferme-toi.

Tout en balayant la place du regard, il ouvre ma main pour y déposer les clés de sa voiture. Je m’accroche à ses doigts et refuse d’accepter le trousseau.

— Oh non, pas question ! Tu viens avec moi, et on s’en va.

— Monte dans la voiture, ma puce, s’il te plaît.

Je hoche la tête. Il est hors de question que je le lâche après avoir lu cette expression sur son visage. Ses mâchoires sont serrées et je n’ai jamais vu une telle noirceur dans ses pupilles.

J’ai peur.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? Will !

— Je vais simplement demander à ce fils de pute ce qu’il attend de moi et le faire dégager.

J’attrape ses poignets et les serre entre mes doigts.

— Non William. Tu ne vas rien faire. On va rentrer chez mes parents et appeler la gendarmerie pour leur expliquer qu’il m’a suivie…

— Lucie, c’est lui qui a foutu le feu. C’était pas accidentel. J’aurais dû liquider cette raclure quand j’en ai eu l’occasion !

Le ton qu’il emploie est d’autant plus inquiétant qu’il semble totalement se maîtriser.

— Est-ce que tu t’entends ? William, c’est pas toi ça. Oublie cette connerie et laisse les gendarmes faire leur boulot. Si c’est lui qui a fait brûler le garage, ils le choperont, et il ira en prison.

Il s’esclaffe.

— C’est ça, et comme c’est le cas chaque fois qu’il franchit une limite, il va encore s’en tirer, cette ordure.

— On s’en va, Will. Je t’en prie, écoute-moi et ramène-moi à la maison.

Pendant un moment qui me paraît interminable, il sonde mon regard, puis après un long soupir il accepte de regagner sa voiture ; mais je sens que c’est à contrecœur. Il inspecte d’un œil attentif chaque recoin de la place avant de s’installer derrière le volant. Je jurerai qu’il est prêt à mettre son père en pièce au beau milieu de la rue si l’autre a le culot de se montrer. Je ne lui avais jamais vu ce regard noir et ce visage chargé de haine ; je n’aurais d’ailleurs jamais imaginé le voir un jour.

***

William

Le capitaine de la gendarmerie est assis à la table de la salle à manger et note sur un petit carnet les éléments du récit que lui fait Lucie.

— En dehors de son intervention, certes maladroite, est-ce qu’il vous a menacé d’une quelconque manière ?

— Non, pas réellement, mais…

— Alors pour quel motif souhaitez-vous porter plainte ? En l’état de votre déclaration, rien ne peut lui être reproché. Vous dites qu’il vous a interrogé sur votre identité, que vous lui avez menti et qu’il a emprunté la même ruelle que vous quand vous vous êtes enfuie… Je suis désolé, mais il n’a commis aucun délit.

— Mais voyons, Capitaine ! On peut arrêter de se voiler la face, cinq minutes ? Le garage de mon oncle a été incendié cette nuit et je sais qu’il est dans le coup.

L’homme qui me fait face à présent pince les lèvres en secouant lentement la tête. Il pose son stylo et tend les mains devant lui, dans une posture d’impuissance, illustrant parfaitement les mots qui suivent.

— Ce sont des allégations à ce stade. Vous n’avez aucune preuve pour étayer vos accusations. Je regrette de vous le rappeler, mais nous n’arrêtons pas un homme sur de simples présomptions. Qui plus est, elles sont infondées, puisqu’aucun élément n’a été relevé pour abonder dans ce sens.

Je plaque mes deux mains sur la table et rapproche mon visage de la tête de mule impassible du gendarme.

— Non fondées ! Merde, vous venez d’arriver dans la région, mais allez demander aux anciens de la brigade ! Il est connu comme le loup blanc ici !

Son regard se mue en un avertissement silencieux, néanmoins je ne doute pas de son sérieux.

— Baissez d’un ton s’il vous plaît. Vous énerver ne changera pas le fait qu’on arrêtera pas votre père sans raison. En l’état, il n’est qu’un individu de passage sur le village. Le fait qu’il soit crasseux, peu courtois et que votre passé commun vous mette en colère n’est pas une raison suffisante pour qu’on se lance à sa poursuite.

— À moins que vous n’ayez surtout pas de temps à perdre à le chercher, il a vidé assez de chopines avec les uniformes de la région pour qu’on ne s’en prenne pas à un vieux pote ! Rien ne change en fait…

Le gendarme inspire profondément et s’adosse à la chaise, sans me quitter des yeux. J’ai l’impression que ce mec ne bougera pas son cul pour interpeller mon vieux, mais l’idée de me passer les pinces pour outrage pourrait bien lui plaire.

Fernand pose sa main sur mon épaule, et m’invite doucement à me redresser.

— Laisse tomber Will, le capitaine a raison. On sait tous qu’il est mouillé dans cette affaire d’incendie, mais sans preuve concrète, on ne peut pas faire grand-chose.

Cette fois, c’est moi qui inspire une grande coulée d’air pour retrouver un calme apparent.

« Apparent » est d’ailleurs le mot qui convient, car à l’intérieur, je boue littéralement. Je me vois déjà attraper le col de la chemise impeccable du gugusse assis devant la table et le secouer comme un prunier pour le faire réagir.

— Comment peut-on faire pour qu’il n’approche plus Lucie ?

L’homme en uniforme me dévisage un long moment avant de répondre. Tellement longtemps d’ailleurs que je me demande s’il n’envisage pas tout simplement d’ignorer ma question.

— Comme je vous l’ai déjà dit, rien ne peut lui être reproché ; mais je vais ordonner qu’une brigade passe régulièrement dans votre résidence. J’ai cru comprendre qu’il se cachait, ce qui pourrait s’expliquer s’il était mouillé dans cette affaire d’incendie, notre présence le tiendra peut-être à distance.

Surveiller la maison ? C’est la seule chose qu’il ait à me proposer ? Ça implique que Lucie n’en sorte pas. C’est de lui que vient le danger, mais c’est elle qu’on va mettre en cage ! C’est à devenir fou !

Je me retiens de lui dire que faire ça, ou ne rien faire, c’est exactement la même chose ; car je suis persuadé qu’il se tape prodigieusement du fond de ma pensée ; mais bon Dieu, ce que ça me coûte, et l’envie de le chopper par le col revient au galop.

Fernand me fait comprendre de lâcher prise en me tirant légèrement par l’arrière de ma chemise. Tout comme moi, je pense qu’il a saisi qu’on n’obtiendra rien des autorités.

Le capitaine se lève, me lance un regard peu amène, et tend la main à Fernand avant de quitter la pièce.

— Mais c’est une vraie tête de con ce type ! Il ne nous a même pas dit au revoir.

— Tu paraissais être à deux doigts de lui en mettre une, je crois qu’il n’a pas osé, me dit Lucie qui semble se retenir pour ne pas rire.

— Mais c’est n’importe quoi, j’ai jamais eu l’intention de le cogner ! Je sais que je peux être impulsif, mais je ne frapperai pas un gendarme en service.

Elle rit.

— Bah, je te promets que quand tu prends cet air-là, tu es un peu effrayant quand même.

Cette fois, c’est moi qui ris, mais c’est sans joie.

— Si moi, je lui fais peur, il faut qu’il change de métier ! Et ça n’excuse pas le fait qu’il ne t’ait pas saluée. C’est l’uniforme qui lui donne le droit d’être impoli avec les femmes !

Cette fois, elle me fixe, les lèvres pincées.

— Tu ne les aimes pas, n’est-ce pas ?

— Qui ça, les flics ? Ah non, je ne les aime pas. S’ils faisaient leur boulot correctement, des ivrognes comme mon vieux ne seraient pas en liberté à incendier des bâtiments et à foutre la trouille aux filles dans la rue. Combien de fois l’ont-ils ramené à notre porte en le tenant sous les bras pour lui éviter de se casser la gueule ? S’ils l’avaient foutu au trou, au lieu de le laisser recommencer, encore et encore, on n’en serait peut-être pas là ; mais tu comprends, il y en a plusieurs que mon père rinçait au bistrot du vieux René, alors c’était un copain de comptoir pour certains d’entre eux !

Elle se lève et m’attire à elle.

— Il va te pourrir la vie si tu ne te calmes pas. Laisse-le. Arrête d’y penser. Il finira par commettre des erreurs, et on aura enfin des preuves contre lui pour le maintenir loin de nous.

— Jusqu’à ce que lui prenne l’envie de revenir…

Je soupire. Ce sentiment de culpabilité ne me quitte plus. Comme si le fait qu’il soit toujours là, à jeter son ombre sur nous, était ma faute.

— Elle a raison, William, reprend Nathalie. Ce n’est pas en t’énervant au beau milieu de notre salle à manger que les choses vont s’arranger. Pendant quelques jours, évitez l’un et l’autre de vous balader seuls. Ça vous rassurera tous les deux. Et il finira par en avoir marre et retournera d’où il vient.

Je secoue la tête.

— Elle va devoir se planquer, alors que c’est lui le criminel. C’est le monde à l’envers, bordel, ça me fout en rogne.

— Je crois qu’on avait remarqué mon chéri, murmure Lucie contre mon oreille en m’embrassant

— Quelques jours, William, seulement quelques jours, reprend Nathalie. Ton père finira par se lasser, et il repartira. Je pense que personne ne l’aidera au village, tout le monde le connaît et il n’est pas apprécié, surtout si tu me dis que René lui a interdit l’accès à son établissement. Où veux-tu qu’il dorme ? Ou même qu’il mange ? Donc s’il faut que vous restiez sagement à la maison, c’est moindre mal…

Je ne vais pas la contredire, mais si je suis parfaitement d’accord avec le fait de protéger Lucie, je n’ai pas l’intention de me planquer ici. Si au contraire je peux arriver à le coincer quelque part et lui faire comprendre qu’il est de son intérêt de prendre le large et de ne plus revenir, je le ferai.

Néanmoins, après un long soupir, j’acquiesce. Mes projets resteront les miens. Je compte n’en faire part à aucun d’eux : je connais déjà leur réaction !

— Allez mon grand, c’est juste un mauvais moment à passer, ajoute-t-elle en caressant ma joue. Et au fait, on a été assez occupé, et je ne t’ai pas remercié d’avoir sauvé mon bébé cette nuit.

Je fronce les sourcils au souvenir de cet enfer dans lequel nous étions plongés.

— Nathalie, ce n’est pas moi qui l’ai sauvée. Si les pompiers n’étaient pas arrivés, nous serions morts tous les deux. J’ai essayé, c’est vrai, mais je ne suis jamais parvenu à la sortir de là. Les fumées m’avaient asphyxié, et je n’en ai pas eu la force. J’étais tout simplement en train de perdre connaissance quand ils sont arrivés.

Je n’ai pas réussi à protéger Lucie de la folie de mon propre père. Il a failli nous tuer tous les deux, et j’ai été aussi impuissant face à lui que lorsque j’étais gamin.

Aussi inutile que la nuit où il a tué ma mère !

***

Il pleut.

Ce sont les restes de l’orage qui vient d’éclater au-dessus de nos têtes. Au loin, les éclairs crépitent encore et le ciel est noir.

Depuis la fenêtre de la chambre de Lucie, je peux voir la route qui passe devant la maison, elle est dégagée sur toute sa longueur ; depuis le croisement avec le chemin de la forêt, jusqu’à son embranchement avec la résidence mitoyenne.

J’ai compté trois passages de la voiture de patrouille de la gendarmerie sur les deux dernières heures. Au moins, le capitaine aura respecté ces engagements, ça me ferait presque lui pardonner son impolitesse !

J’entends les rires de Nathalie et de Lucie.

Elles ont décidé de cuisiner toutes les deux, et j’ai ordre de me reposer. Je pense sincèrement que c’est la pire chose qu’on pouvait me demander : tourner en rond alors que j’ai tellement de boulot au garage ! Plusieurs clients sont en attente. Ce sont des gens qui bossent, et lundi matin, il leur faudra leur voiture.

Je ne peux pas m’empêcher de pester contre Éric. Il aurait au moins pu me laisser m’occuper des vidanges qui étaient programmées, ainsi que des petits travaux qui n’impliquaient pas le gros outillage ou des démontages importants. Je m’en fous de travailler dehors, et ce ne sont pas quelques gouttes de pluie qui m’auraient gêné pour faire ce que j’avais à faire.

Je tourne sans les regarder les pages d’un livre que je feuillette. Je l’ai emprunté dans la bibliothèque de Fernand. C’est un passionné d’automobiles anciennes ; mais c’est surtout l’esthétique des voitures qui l’intéresse, alors que pour ma part c’est la mécanique. La plupart de ses ouvrages sont spécialisés dans le modélisme. De toute manière, si j’ai décidé de mettre le nez dans ses étagères de bouquins, c’est uniquement pour avoir l’excuse de m’isoler à l’étage en prétendant vouloir y lire ; parce que mes yeux ne quittent pas la rue, et la parcourent de long en large, sensibles au moindre mouvement.

Depuis ce poste d’observation, je ne peux rien manquer. Je me prends à espérer qu’il va se pointer, faire du grabuge ou simplement venir rôder. Qu’il me donne une bonne raison de lui coller une raclée.

Ce n’est même plus uniquement l’envie d’en découdre qui me motive, mais c’est devenu un besoin, presque une obsession.

Durant les derniers mois qu’il a passés dans notre vieille maison avant de se sauver comme un voleur, j’étais parvenu à l’effrayer suffisamment pour qu’il perde l’envie de me cogner. L’alcool l’avait physiquement affaibli et moi, j’avais grandi, pris en force. Et surtout, j’avais appris à accepter d’avoir mal, et ça, c’était grâce aux nombreuses leçons que ses poings m’avaient données. Lui, en revanche, il avait compris qu’il n’aurait plus le dessus. C’est sa lâcheté qui m’en a débarrassé, finalement. Son manque total de courage, et l’envie certaine de larguer la charge de ce môme qu’il n’avait jamais désiré, et jamais aimé.

Mais je ne crois pas un seul instant que le courage de m’affronter lui soit revenu, alors que j’ai manifestement grandi et qu’il semble avoir sacrément décrépi, si j’en prends pour preuve le témoignage de René et celui de Lucie. Alors rien ne m’explique pourquoi il est là.

Est-ce qu’il s’imagine en droit de me demander de l’argent maintenant que je suis indépendant ?

Ou est-ce qu’il me hait au point de vouloir encore me faire du mal ?

La publication des bans de notre mariage l’aura certainement renseigné sur ce que je devenais, et sur l’identité de Lucie, et c’est pour cette raison qu’il la cherchait. Je ne vois que cette explication et plus j’y pense, plus je suis persuadé qu’il n’hésitera pas à s’en prendre à elle pour m’atteindre, ça colle assez bien avec le personnage…

Je regrette tellement toutes les fois où je me suis occupé de lui, quand il rentrait ivre mort. J’aurais dû le laisser crever il y a longtemps, s’étouffer dans sa gerbe ou mourir de froid, comme lorsqu’il est tombé dans le fossé du champ voisin. On l’aurait retrouvé congelé le lendemain matin, le thermomètre avait tutoyé les moins dix degrés cette nuit-là.

Comme je regrette de l’avoir aidé à être encore en vie ! Il serait tellement mieux sous quelques mètres cubes de terre. Mais le gamin de l’époque ignorait ce que je sais aujourd’hui…

Une sonnerie stridente me sort de mes songes.

— Will, ton oncle est au téléphone ! me crie Lucie.

Je descends les escaliers quatre à quatre, espérant silencieusement que cet appel va m’annoncer qu’on peut reprendre le travail.

— Salut Éric, du nouveau ?

— L’expert de l’assurance ne viendra pas avant la semaine prochaine. J’ai besoin de toi pour m’aider à transférer les voitures dont on devait s’occuper et qui ne peuvent pas attendre. Le chef d’atelier du garage de la nationale est un ami, il va les prendre en charge.

Je souffle et m’assieds sur la dernière marche de l’escalier.

— On ne fait que les lui déposer ? Il ne nous laisserait pas bosser dessus ?

— Non mon garçon, on ne fait pas partie de son personnel, on n’aura pas accès aux ateliers, j’ai déjà demandé. Tu sais, moi aussi ça me fait chier, mais on n’a pas d’autres choix qu’attendre. Je peux compter sur toi vers quatorze heures ?

— Oui, évidemment. Je te retrouve au garage.

— Merci Will. Et ne t’inquiète pas, j’ai appelé les clients de notre carnet de rendez-vous, et ils ont tous compris le problème et accepté qu’on reporte leurs réparations jusqu’à ce que le garage soit de nouveau opérationnel. Prends ça comme des vacances ! Profite de ta fiancée !

Je soupire.

— Ouais. On va dire ça. À tout à l’heure Éric.

Lucie est appuyée sur le chambranle de la porte et me regarde avec cette tendresse qui va si bien à son visage angélique.

— Il a raison, mon chéri. Prends ça comme des vacances pendant lesquelles ta future femme et ta future belle-mère vont te dorloter.

Je l’embrasse rapidement sur les lèvres.

— Je dois rejoindre Éric à quatorze heures.

— Oui, j’ai entendu.

Je réalise, maintenant que je me suis engagé auprès de mon oncle, que Fernand ne sera pas à la maison cet après-midi, non plus.

— Tu vas être seule avec ta mère, vous n’avez pas prévu de sortir ?

— Non, après déjeuner, on va flemmarder devant un bon film. Papa en a rapporté plusieurs du vidéoclub. On en profitera pour regarder un truc de nanas pour ne pas t’infliger ça.

Je pince les lèvres et il n’en faut pas plus pour qu’elle comprenne et vienne se glisser entre mes bras.

— Cesse de t’inquiéter, on ne sortira pas, et on sera assez occupées pour ne pas voir le temps filer.

— Comment fais-tu pour passer si vite à autre chose ? Lucie, j’ai essayé, mais bordel, je n’y arrive pas. Je donnerai tant pour claquer des doigts et être débarrassé de cette ordure…

— Mon amour, je ne passe pas à autre chose, et je t’avoue qu’à moi aussi, il me fait peur. Mais je refuse de le laisser entrer dans notre vie et ruiner ces moments que nous vivons ensemble. Il t’a bien assez pourri l’existence comme ça.

Dieu que j’aimerais avoir sa sagesse…

Durant tout l’après-midi, j’ai pris soin de scruter les environs du garage, ainsi que chaque route ou chemin que j’ai emprunté pour déplacer les véhicules de notre clientèle. J’ai espéré l’affrontement, celui qui me permettrait de l’arracher hors de nos vies ; mais s’il est encore dans le coin, il a trouvé le moyen de se planquer.

Même si je persiste à croire qu’il a déçu suffisamment de monde pour ne pas être aidé à rester, et qu’il repartira d’où il vient, comme la dernière fois qu’il s’est pointé à l’épicerie ; je crains qu’il ne soit parvenu malgré tout à embobiner quelqu’un et que son ombre ne plane au-dessus de nos têtes encore un moment.

La date de notre mariage arrive à grands pas. Lucie s’y prépare et je tiens à ce que ce jour soit inoubliable. Je veux qu’il marque le début d’une longue vie où nous n’aurions qu’à gérer nos propres erreurs. Celles des acteurs de mon passé n’ont pas lieu de nous hanter et je ne souhaite pas passer les prochaines années, contraint de devoir sans cesse regarder par-dessus mon épaule, par crainte de voir ressurgir ce monstre.

C’est là que je pense sincèrement que les choses sont mal faites : la vie a été arrachée à mon meilleur pote, alors qu’il n’avait rien fait pour ça… Et mon vieux respire encore.

Ce soir, lorsqu’elle s’endort, la tête amoureusement lovée sur mon épaule, je me répète pour m’en convaincre que nous sommes en sécurité, mais le sommeil me fuit.

Je revis certaines de ces heures sombres que je pensais enfouies loin dans mes souvenirs, mais qui s’imposent par flash ; ou plutôt comme le relent d’un aliment qu’on n’arrive pas à digérer et qui vous poursuit pendant des heures et des heures. Il me revient ce jour où il avait éteint sa cigarette sur mon bras. Ce week-end où il m’avait enfermé dans la cuve à charbon… Et tellement de disputes, de hurlements, de raclées, ses ceinturons qu’il parvenait à arracher si vite de sa taille que je n’avais pas le temps de m’enfuir avant d’y goûter. Je crois me rappeler aussi qu’il tapait maman, mais je ne sais plus si ce sont vraiment des souvenirs, ou si ce n’est que le fruit de mon imagination, alimenté par la haine que je ressens pour lui. Cela dit, frapper une femme ne lui causerait aucun cas de conscience, je n’étais qu’un petit gosse quand il a commencé à se défouler sur moi. Maman n’était pas encore morte et il buvait déjà beaucoup à l’époque.

Tous ces souvenirs qui me hantent de nouveau n’ont rien perdu de leur netteté ; comme quoi rien ne s’oublie vraiment. On peut ensevelir l’enfer sous des tonnes de sourire, il demeure présent et se plaît à se manifester au premier tremblement…

Il aurait dû mourir déjà… Il en a si souvent eu l’occasion. À croire que même l’enfer ne veut pas de lui.

C’est le bruit d’une voiture qui démarre en trombe qui me sort de mes pensées. Délicatement, je pose la tête de ma belle endormie sur l’oreiller et l’embrasse sur le front avant de me lever pour aller à la fenêtre. Je l’entrouvre, et une odeur de brûlé me percute.

Il a recommencé, il a encore foutu le feu !

J’enfile mon short tout en marchant et je descends les escaliers en trombe. J’ai entendu la voiture démarrer sur les chapeaux de roues, il y a peu de chance pour qu’il soit resté dans le coin, inutile que je le cherche. Sous mes pieds nus, les gravillons s’accrochent et meurtrissent mes chairs, mais lorsque je contourne le garage, je constate que c’est la réserve de bois adossée à la maison qui est en feu. Les thuyas qui lui font face ont commencé à roussir, et l’avancée du toit de la maison n’est pas très loin de la pointe des flammes.

Il me faut quelques secondes pour connecter le raccord du tuyau d’arrosage, et je tousse, car derrière l’odeur de bois brûlé, celle de l’essence est prégnante. La fumée est âcre et les flammes montent déjà trop haut. Elles lèchent la gouttière de zinc, et la charpente de la maison n’est pas très loin. Je l’arrose autant que je peux, mais l’eau au lieu de retomber sur le foyer prend le chemin de la gouttière et en dessous, le feu redouble.

Ce que je fais ne sert donc pas à grand-chose, je n’y arriverai pas tout seul.

— Au feu ! Fernand, venez m’aider, l’abri à bois brûle !

Le même bidon que celui que j’ai retrouvé derrière le garage traîne le long du chemin.

La signature est claire.

— Merde ! J’arrive. Continue de balancer de l’eau !

— Où est Lucie ?

Le bruit de l’incendie m’oblige à crier, et il me répond sur le même ton.

— Avec sa mère, t’inquiètes pas, elles appellent les pompiers.

À grandes pelletées, il envoie la terre du massif de fleurs sur les bûches incandescentes pendant que j’arrose les hauteurs. Le feu diminue peu à peu d’intensité, mais pas suffisamment pour être vaincu.

Ce n’est que lorsque j’entends la sirène et que je vois arriver les pompiers que je m’écarte vers le fond du jardin pour reprendre mon souffle.

Il ne leur faut que quelques minutes pour éteindre les flammes avec leur équipement. Les dégâts sont minimes. Le mur est noirci, le bois est fichu, mais la maison n’a pas flambé. Cela dit, c’était quand même encore moins une.

Je montre le bidon du doigt.

— C’était lui. C’est le bruit de sa voiture qui m’a sorti du lit. Je ne dormais pas.

— Heureusement, sinon…

Sinon, il aurait terminé ce qu’il n’a pas réussi à faire hier.

Et demain ?

Que fera-t-il demain ? Ou dans quelques mois, quelques années ; quand on ne se méfiera plus de lui, quand on ne s’y attendra plus ?

Je crois qu’il est temps de réparer les erreurs du passé. Les siennes sont irrémédiablement gravées dans mon histoire, mais c’est à moi maintenant de veiller à ce qu’il ne bousille pas l’avenir de ceux que j’aime.

C’est à moi de faire ce que j’aurais dû faire, il y a longtemps déjà.

 

                                                                         Chapitre XVII

 

23 juin 1996

« Ma puce,

Je ne sais pas quand je serai de retour, mais si je ne règle pas ce problème, nous ne pourrons jamais vivre en paix.

Il y a longtemps, j’ai promis à ton frère de te protéger, et me suis promis à moi-même de te rendre heureuse ; mais je ne peux respecter aucune de ces promesses si je n’agis pas.

On peut toujours se battre pour se construire un avenir, mais que faire si le mal qui ronge reste présent ? Il faut que je le fasse disparaître de nos vies, ma chérie, je n’ai pas d’autre choix.

Cela me coûtera certainement ma liberté, durant quelques années, sûrement… mais je pourrais perdre bien plus encore en le laissant vivre, je pourrais te perdre, toi, et tu comptes mille fois plus à mes yeux que quelques années de liberté.

Je t’aime ma puce. Je t’aime plus que tout, ne l’oublie jamais.

Will »

 

Je pleure à chaudes larmes en posant cette lettre sur la table de la cuisine, et je m’en veux déjà de m’en aller comme ça, mais je la connais, elle ne me laissera pas partir. Je ne sais même pas si je parviendrais à franchir la porte de la maison si elle était devant moi…

Et pourtant, il le faut. Je n’ai pas d’autre solution. Mon envie de trouver mon père pour lui foutre la trouille me paraît dérisoire maintenant qu’il a essayé pour la seconde fois de nous faire griller. La peur ne suffira pas, je le sais maintenant, j’en suis persuadé. Il doit disparaître.

Sans faire de bruit, je quitte la maison dans laquelle tout le monde dort et je m’engouffre dans ma voiture. J’essuie d’un geste plein de rage mon visage encore mouillé de larmes et je respire profondément. J’ai besoin de retrouver un peu de calme pour laisser mes idées s’éclaircir.

J’ignore par quel bout commencer ni même où chercher. René et Lucie l’ont vu au village, mais personne ne sait où il crèche.

Je n’ai qu’un seul indice : la voiture qui a démarré en trombe cette nuit était une Peugeot 205 ; j’en ai assez réparé pour en reconnaître le bruit caractéristique, même si celle-là avait un sérieux problème d’échappement. Cela dit, ça fait une douzaine d’années que ces voitures sont commercialisées en France, et rien que dans nos clients habituels, j’en dénombre de tête une bonne trentaine !

C’est presque à se demander si je ne cherche pas une aiguille dans une botte de foin !

Sans but précis, je prends la direction de la ville la plus proche, en essayant de réfléchir comme lui l’aurait fait.

Ou serait-il allé se planquer s’il ne voulait pas qu’on repère sa présence ?

Je visite les quelques granges abandonnées, mais pour beaucoup d’entre-elles, les chemins qui y mènent ne sont même plus praticables ; alors je rentre en ville et j’arpente les rues sombres et vides, en espérant tomber sur lui. Qui sait, parfois le hasard fait bien les choses.

Je croise plusieurs vieilles 205, mais comment deviner laquelle pourrait être la sienne ? Je reconnaîtrais le bruit de ce moteur entre mille autres voitures, mais cela ne me donne ni le modèle ni la couleur. Je mise sur une guimbarde hors d’âge et mal entretenue, je n’imagine pas mon vieux capable de bichonner quoi que ce soit, alors encore moins une voiture.

Les heures que je passe à tourner en rond me font comprendre que ce n’est pas comme ça que je le choperai. La ville n’est peut-être pas très grande, mais elle demeure bien trop vaste pour y retrouver un homme. En revanche, si je me poste à l’entrée du village, je suis persuadé de ne pas le manquer ; ne serait-ce que lorsqu’il viendra s’assurer d’être parvenu à ses fins !

J’imagine bien cette espèce de salopard se frotter les mains devant nos corps carbonisés qu’on sortirait des décombres de la maison… Comment peut-on prendre un tel pied à détruire ce qu’on a soi-même été incapable de construire. À moins que ce soit la raison justement ? Puisqu’il n’y est pas parvenu, je ne dois pas vivre heureux ?

Mais son malheur, il l’a bâti seul, pierre après pierre. Ou plutôt devrais-je dire bouteille après bouteille… Il ne peut s’en prendre qu’à lui, si aujourd’hui il n’est plus qu’une épave ! M’en tenir ainsi rigueur alors que je n’ai pas demandé à venir au monde, montre à quel point il ne mérite pas ma pitié.

L’une des vieilles granges que j’ai visitées un peu plus tôt m’offrira l’abri dont j’ai besoin. Le chemin qui la longe est perpendiculaire à la nationale et s’il passe par là, je ne peux pas le manquer.

Choisir cet accès au village reste un coup de poker, il pourrait tout aussi bien être parti de l’autre côté ; tout comme il pourrait avoir déguerpi, tout simplement, et quitté la région, peut-être même pour de bon. Mais j’y crois peu et si j’ai décidé de surveiller cette route plutôt qu’une autre, c’est parce que c’est celle qu’il empruntait toujours pour aller se ravitailler en ville, quand il avait encore le permis, une voiture, et le besoin du relatif anonymat que lui offrait la grande ville.

L’embranchement de la nouvelle portion d’autoroute n’est qu’à quelques kilomètres, et son ouverture a très largement délesté le trafic. Maintenant, cette voie est beaucoup moins fréquentée.

Alors que ma voiture est cachée par les hautes herbes, je m’installe confortablement dans mon siège. Le pot d’échappement de sa vieille bagnole fait un tel raffut que j’aurai largement le temps de démarrer lorsqu’il passera devant moi.

S’il passe.

La campagne est déserte, et s’éveille lentement. Je somnole, étrangement plus serein maintenant que je sais exactement jusqu’où je suis prêt à aller. Je souris à l’idée que je pourrais tout aussi bien passer la journée ici sans qu’il se manifeste, mais finalement, je n’ai pas à attendre longtemps. Dans un vrombissement digne d’une voiture de course, la 205 longe la grange en direction du village.

Ce salopard est prévisible. Il a toujours agi sans réfléchir et l’âge ne l’a pas changé.

Discrètement, je le prends en chasse ; déjà pour être sûr que ce soit lui, mais surtout parce que maintenant que je ne suis qu’à quelques centaines de mètres de sa voiture, je ne suis plus vraiment certain de ce que je vais faire ensuite.

Le rattraper ?

Le stopper dans sa course ?

Et après…

L’envie de le tuer de mes propres mains s’inscrit toujours pour moi telle une nécessité, mais qu’est-ce que cela fera de moi finalement ? Un assassin ? Tout comme lui, lorsqu’il a tué ma mère, mais sans le bénéfice de l’accident. Je deviendrai un meurtrier, l’auteur d’un crime en tout point prémédité.

Mes doigts se serrent sur mon volant. Oui, cela fera de moi un simple assassin, mais certainement pas un justicier ! Même débarrasser la terre de ce cloporte ne sera pas autre chose qu’un meurtre ; et toutes ces années à me battre pour rester propre seront balayées, oubliées…

Finalement, en l’éliminant, je ne ferai que lui offrir sur un plateau la seule chose qu’il attend ; la seule et unique chose qu’il ne soit pas encore parvenu à me voler : mon avenir.

J’essuie d’un revers de main rageur les larmes qui me sont de nouveau montées aux yeux et qui m’empêchent de voir la route.

Sa voiture entre dans le village et je ralentis. Sans hésiter, il prend la direction de la résidence où vivent les Lunan. Je savais qu’en bon charognard, il reviendrait sur le lieu de son crime. Même dans la pire des abominations, il reste prévisible.

La rue est sans issue. Je gare ma Clio à l’entrée de l’impasse maintenant qu’il s’y est engouffré. Au ralenti, je le vois passer à très faible allure devant la maison qu’il a tenté d’embraser hier soir, il opère un demi-tour sur le chemin de la forêt, impraticable pour un véhicule comme le sien. Il repasse le long de la clôture du pavillon, tout aussi lentement.

Cette fois, je n’ai plus aucun doute, c’est bien lui. Je reconnais son visage au travers du parebrise, même s’il a le teint gris, que ses cheveux sont longs et qu’une barbe désordonnée a envahi ses joues, traînant jusque sur sa poitrine.

Je sors de ma voiture, et me dresse sur le côté de la route. J’espère qu’il aura au moins le courage de s’arrêter, et d’affronter celui qu’il a déjà tenté de tuer à deux reprises…

Quand il a dépassé la maison, je le vois frapper de rage sur son volant. Quelle ordure !

Puis, alors qu’il reporte son attention sur la route, nos regards se croisent et il me reconnaît. Notre connexion ne durera que le temps que je comprenne qu’il ne s’arrêtera pas et que je me jette en arrière sur le capot de ma propre voiture. Mon rétroviseur vole en éclat lorsqu’il percute l’aile de ma Clio, et il prend la fuite.

Cette fois, je ne réfléchis plus ; ce n’est plus utile : c’est bien après ma vie qu’il en a, il n’y a plus de doute à avoir. Je me réinstalle rapidement derrière mon volant. Je dois l’arrêter. Il est encore tôt, et les ruelles sont désertes. Sa voiture fait tellement de bruit que je n’ai aucun mal à le situer dans les ruelles étroites du village. Il emprunte le même chemin qu’à l’aller. Mon moteur est plus puissant que celui de l’épave qu’il conduit. Il ne me sera pas difficile de le rattraper en arrivant sur la nationale, et donc rien ne justifie que je prenne des risques pour lui coller au train. Je roule le plus prudemment possible. C’est notre guerre, elle ne doit plus engloutir la vie de personne.

Durant les trois kilomètres suivants, je le suis à une distance raisonnable. La route est sinueuse, les accotements sont particulièrement instables et je ne peux pas me permettre une sortie de route. Sa vieille guimbarde en revanche file sans hésiter. Il roule comme un homme qui n’a rien à perdre ; ce n’est pas mon cas. Je l’observe alors qu’il franchit la ligne blanche dans les virages et que ses roues mordent l’herbe grasse qui longe la nationale. Il a toujours conduit comme un abruti, ça n’a pas changé !

Après cette ligne droite, la route dessine une large boucle et passe par-dessus l’autoroute en se rétrécissant légèrement. Je la connais bien, je me suis souvent amusé sur cet axe quand je conduisais ma moto.

J’imagine qu’il va essayer de rejoindre la bretelle pour entrer sur l’autoroute, mais sur les dix kilomètres qui nous en séparent, j’aurais largement le temps de l’arrêter.

Même si je me demande encore comment je vais procéder…

Son véhicule prend de la vitesse. Bien trop à mon goût. À ce rythme-là, il a intérêt à avoir de bons freins pour ralentir afin d’appréhender la boucle du pont, sinon, il ne la passera pas.

Mais il accélère encore, emporté par le faux plat qui ne lui oppose aucune résistance, et certainement motivé par l’image de ma voiture qui le suit.

Il amorce la courbe, et c’est à ce moment-là que la scène qui se déroule sous mes yeux semble soudain tournée au ralenti.

Sa 205 dévie de sa course et mord l’accotement. Emporté par sa vitesse, et sûrement de mauvais pneus, il ne parvient pas à redresser sa trajectoire et la petite voiture monte sur le rail de sécurité. Elle s’envole dans les airs, ses roues effleurent la barrière du pont sans que celle-ci l’arrête. Elle plonge par-dessus la balustrade, et disparaît.

Je ralentis, gare ma voiture le long de l’accotement, et je m’avance à pied sur le pont. La Peugeot s’est écrasée en contrebas, sur la voie centrale de l’autoroute qui passe en dessous de moi. Elle est posée sur son toit, ses roues tournent encore dans le vide. La portière avant est déformée et par la vitre brisée, je vois mon père qui tente de s’extraire du véhicule. Il est probablement coincé par le volant, car le nez de la 205 est complètement écrasé et il y a peu de chance que l’habitacle soit intact. Je sais ce qu’il y a sous le capot de ce modèle de voiture, et croyez-moi, la compression de l’avant du véhicule du fait de l’impact, a dû expédier une grande partie des pièces du moteur sur les sièges avant !

Ses appels à l’aide me parviennent, mais je ne bouge pas. Je regarde la scène comme s’il s’agissait d’un film. Il ne me vient pas à l’idée d’aller lui porter secours, même alors qu’il me fixe et tend la main vers moi. Pourtant, je pourrai le faire. Il me serait très simple de descendre le long du bas-côté ; mais je ne le fais pas. Je l’observe alors qu’il se débat durant de longues minutes, le visage déformé par l’effort. Je reste immobile, et je me surprends à espérer qu’il souffre, tout comme il m’a fait souffrir toutes ces années.

Tout comme il a fait souffrir ma mère.

Il y a quelques minutes à peine, il m’aurait écrasé dans la ruelle de la maison de Lucie si je n’avais pas eu de bons réflexes, alors ce que je ressens a le droit d’être exempt de toute pitié. Ce spectacle m’offre même une certaine sérénité que j’accueille avec soulagement.

Je l’observe encore, jusqu’à ce que l’expression de terreur sur son visage me fasse réaliser l’arrivée du trente-huit tonnes qui termine le travail. L’épave de la petite voiture passe sous la cabine du camion, et se bloque sous le premier essieu de la remorque qui la traîne sur une bonne cinquantaine de mètres avant de s’immobiliser.

Je l’ai vu mourir. J’ai vu ses membres se détacher de son corps, et la mare de sang qui s’étire sous la carcasse de ce qui était sa voiture ne laisse plus la place au doute.

C’est enfin fini.

Le conducteur du camion saute de sa cabine. Au moins, il est indemne. D’autres véhicules arrivent, peu à peu. Ils s’agglutinent, les uns derrière les autres, jusqu’à dessiner un long cordon. Je perçois des appels, des cris aussi, les gens veulent voir, puis s’horrifient. Au loin, je repère un gyrophare. Le chauffeur du camion désigne le haut du pont au gendarme qui s’adresse à lui et ouvre ses mains, signifiant qu’il n’a rien pu faire pour éviter l’accident.

Je reste là, immobile, et même quand un homme en uniforme m’interpelle, je peine à quitter la scène des yeux.

C’est fini. C’est enfin terminé.

— Monsieur, avez-vous vu ce qui s’est passé ?

J’acquiesce d’un simple signe de tête et je le suis quand il m’invite d’un geste en direction de sa voiture de service.

Je ne dirais pas que je suis dans un état de choc, mais je pense que ça s’en approche. Dans ma tête, les éléments s’alignent, apportant chacun leur émotion particulière, mais si le soulagement est largement dominant, je ne ressens aucune tristesse. La joie n’est pas non plus le mot juste, mais la peine n’est pas là non plus.

Après un rapide examen de mes papiers et un échange avec la brigade, le gendarme me demande de le suivre jusqu’à leurs bureaux.

Dans ma déposition, j’omets le laps de temps durant lequel je l’ai regardé se débattre, cela constituera mon seul crime, et en même temps, ça sauve les fesses du camionneur. Il roulait certainement trop vite ou n’avait pas les yeux sur la route, sinon il aurait vu la voiture qui gisait sur son toit, et aurait pu éviter la collision. Mais cela n’a pas d’importance, et après tout, autant qu’il n’ait pas à souffrir d’avoir été le bras armé de ce qui me semble la meilleure des justices.

Je suis encore dans le bureau du capitaine — à peine plus aimable qu’hier — quand Lucie et mon oncle arrivent. J’entends la petite voix de ma fiancée échanger avec le gendarme de l’entrée. On le connaît bien, et lui, connaissait bien mon père. Il lui explique en quelques mots que j’ai été témoin de l’accident qui a coûté la vie à mon vieux, et que mon audition est bientôt terminée. Elle lui demande si je vais bien, il la rassure, puis le silence.

Un long silence, jusqu’à ce que le capitaine revienne, quelques feuillets dactylographiés entre les mains.

— Voilà votre déposition, je vous laisse la relire et la signer.

Je prends le document, le parcours rapidement et y appose ma griffe avant de les lui tendre.

— Merci monsieur Bernier. Je vous présente toutes mes condoléances.

Je lutte pour rester impassible, au moins le temps de quitter cette petite pièce sordide et impersonnelle dans laquelle je poireaute depuis déjà deux bonnes heures.

Sur le parking, Lucie m’attend. Éric aussi. Je la serre dans mes bras, et là, enfin, je souris. Je ris même.

Le visage de mon oncle demeure fermé.

— Finalement, il y a un bon Dieu. Il était temps qu’il s’en mêle !

Je pouffe.

Je l’ai quand même un peu aidé à pousser la porte de l’enfer, mais techniquement, ce n’est pas moi qui l’ai tué, c’est vrai.

— On peut rentrer maintenant ? me demande Lucie.

— Je n’ai plus rien à faire ici.

Quand nous montons en voiture, elle pose sa main sur la mienne.

— Tu voulais le tuer ? Will, j’ai trouvé ta lettre, c’est pour cela que tu es parti ? Tu l’aurais fait ?

Ma salive est difficile à avaler, mais je lui dois la vérité.

— Quand j’ai quitté la maison cette nuit, j’en avais l’intention. Lucie, je le voulais vraiment. Et puis j’ai pensé à ma mère et à tout ce qu’elle m’a enseigné, durant le peu de temps qu’elle a eu pour le faire. Elle n’aurait pas voulu que son fils devienne un assassin, même dans ces circonstances. Et puis, j’ai pensé à toi, à notre avenir, et à la charge que je t’aurais fait porter. J’ai pensé à nos futurs enfants qui ne verraient pas le jour…

Je serre sa main entre les miennes.

— Lorsqu’il est retourné devant chez tes parents pour constater qu’il n’était pas parvenu à ses fins et que j’ai compris qu’il recommencerait, j’ai voulu l’arrêter. Je l’aurais certainement cogné, je ne vais pas te mentir. Il l’avait mérité de toute façon, pour cette fois et pour toutes les autres. Mais j’avais surtout dans l’idée de le faire avouer, pour qu’il soit arrêté, et emprisonné. Quand il m’a reconnu, il m’a foncé dessus et il a pris la fuite. Il roulait à tombeau ouvert avec une bagnole complètement pourrie et j’ai vu l’accident, j’étais juste derrière lui. Il ne pouvait pas en réchapper.

Elle me regarde et soupire longuement.

— Comme le dit ton oncle, il y a un bon Dieu. Et cette fois, il a rétabli l’ordre des choses. Je t’aime Will, et je veux que tu saches que je t’aurais aimé quand même, quel que soit ce que tu aurais pu faire. Mais je suis heureuse que tu ne l’aies pas tué.

Je fixe un moment la rue au travers du parebrise. La vérité partielle est quand même un mensonge et il me poursuivra si je ne lui dis pas tout.

— Puce, j’aurais pu l’aider à sortir de sa voiture. Je veux dire que j’en aurais eu largement le temps avant que le camion arrive. Mais je n’ai rien fait. Je n’ai pas bougé, et je l’ai regardé mourir.

— Est-ce que tu te sens coupable d’avoir fait ça ?

Je lui fais lentement signe que non d’un léger mouvement de tête.

— Je me sens simplement allégé d’un énorme poids.

— Tu l’as porté à bout de bras toute ton enfance, William. Tu as fait bien plus pour lui que ce que tu devais faire. Il avait choisi son destin depuis très longtemps.

Ses deux mains fines viennent encadrer mon visage et elle pose ses lèvres sur les miennes.

— Je t’aime Lucie.

— Je sais, me répond-elle m’embrassant de nouveau.

C’est ce jour-là, alors que je quitte le parking de la caserne de gendarmerie que je réalise que pour la première fois de ma vie, je suis enfin libre.

Mon passé et mes cicatrices seront toujours présents, rien ne les effacera jamais, mais ils ne détruiront plus mon présent ni l’avenir que nous nous promettons quelques semaines plus tard.

Les bigotes de notre village ne trouveront même rien à dire au fait que nous ayons maintenu la date de notre mariage malgré la mort de mon vieux. Je pense que tous se sont sentis solidaires de mon soulagement de le savoir mort.

Ce mariage que Lucie voulait simple et sans chichi a réuni autour de nous bien plus de monde que nous l’aurions imaginé, et il n’a pas été évident d’accueillir tout le village dans la petite église. Monsieur le Curé était fier de ses fidèles, le tronc s’est bien rempli, les chants se sont élevés, et nous étions mariés.

***

7 août 2007

William

La dernière voiture qui occupait le parking de la clinique vient de quitter son stationnement.

— Elle arrive quand maman ? s’impatiente Bastien, les sourcils blonds froncés.

— Je crois qu’elle ne devrait plus tarder, maintenant. Tu as vu la dame qui sortait avec son petit chat, il me semble que c’était son dernier patient.

Mon fils reprend son vélo pour un autre tour de la fontaine de fleurs près de laquelle nous avons pris place. Le volet roulant de la salle d’attente s’abaisse dans un léger grincement, et je perçois le tintement étouffé d’un trousseau de clés.

Puis sa silhouette élancée se découpe au travers des bosquets et mes yeux se rivent aux siens quand elle approche enfin.

— Maman, t’es troooop belle, lâche Bastien en abandonnant son vélo

— Oh oui, elle est belle. Magnifique.

Elle a troqué son sempiternel blue-jean pour une petite robe jaune à fines bretelles. Le même genre de robe que celles qu’elle aimait porter lorsqu’elle était enfant et qu’il lui arrive de revêtir parfois, quand l’occasion de me rappeler l’époque où je suis tombé amoureux d’elle se présente.

— Coucou mes chéris, nous lance-t-elle en nous serrant entre ses bras. J’espère que vous ne m’avez pas trop attendue.

— Non, lui dis-je alors que notre fils répond d’un « si » beaucoup plus bruyant que mon murmure réconfortant.

Je ris.

— On dit que la vérité sort de la bouche des enfants…

Pour ma part, je l’ai tellement attendue depuis ce jour de son douzième anniversaire, que quelques minutes de plus ne me gênent plus. J’ai appris à savourer ces instants d’attente que la vie nous impose parfois, et Lucie a toujours su me prouver combien attendre pouvait en valoir la peine.

Il s’est passé tant de choses depuis ce moment où j’ai noué ce bracelet de cuir et de perles autour de son poignet ; depuis cet instant si particulier durant lequel je l’ai serrée dans mes bras pour la toute première fois, et qu’elle a embrassé ma joue.

Ce jour-là, j’ai su, en refermant la porte sur son sourire étrange et magnifique, que ma vie entière venait de changer. J’ai compris que cette gamine, avec sa douceur et son innocence représentait la partie de moi qu’on avait amputée. C’est dans ce sourire timide et ces traits délicats que j’ai lu que jamais personne d’autre qu’elle ne pourrait habiter mon esprit, mon âme et mon cœur.

 

 

Je vous remercie de m’avoir lue et je vous invite à commenter ce roman.

A bientôt

Sandra

 

 

[1] Tube de Depeche Mode extrait de leur 7e album Violator sorti en mars 1990.

[2] Tube du groupe Scorpions sorti en 1984

[3] Chanteur du groupe Scorpions

[4] Nageur plusieurs fois médaillé olympique révélé au cinéma pour son interprétation de Tarzan en 1932

[5] Kurt Cobain, chanteur du groupe Nirvana décédé le 5 avril 1994

[6] Titre du groupe Queen, sorti en 1975, mais emblématique de la carrière de Freddy Mercury

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Sarah Colin
1 mois il y a

Bonjour.
J’ai adoré l’histoire de Lucie et William. J’ai tout de suite été pris dans l’histoire.

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