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Cet été là, il pleuvait des robots !

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Cet été là, il pleuvait des robots…
 
de
Jean-françois Joubert
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
.1 Le temps, vaste question ?
 
 
Qu’est-ce que le temps ?
 
« Ôte-toi de mon soleil » aurait dit Diogène de Sinope, l’homme qui a vécu dans une jarre au jeune Albert Einstein. Lui, tranquillement assis sur sa chaise, dans sa salle de cours, regardant les oiseaux par la fenêtre. Dyslexique, peu amène à entendre les cours, ce jeune garçon a du mal à suivre ces derniers.
 
Un cancre ?
 
Il est l’inventeur de E=MC2, un mystère pour moi, Liu, jeune robot androïde. Lui, Cet être humain, il est rebelle à l’humour photographe, cheveux en bataille de Waterloo, humour et humeur, la langue tirée, une menace pour nos congénères. Vous connaissez son image ?
 
Peut-être ?
 
Puisque sa théorie de la relativité a fait naître l’évolution technologique devenue la menace climatique de nos jours. Euh, la vache l’ozone fout le camp !
 
En plus, de notre vilain jeu de guerre.
 
Destin ?
 
Son destin de jeune garçon juste cela…
 
Croiser son chemin, sa route, ses doutes, sa boussole.
 
Cette boussole, son père la lui a offerte le jour de son anniversaire. Elle a changé sa vie et notre monde, en comprenant un zeste des lois de l’univers.
 
Qu’est-ce que l’univers ?
 
Cinq ans, une boussole.
 
Treize ans, un livre de géométrie ?
 
Et voilà la quadrature du cercle, comment diriger une vie !
 
La rose des vents et ses épines…
 
Qu’est-ce que le temps ?
 
Une suite de nuages, son roi le cumulonimbus et ses acolytes annoncent l’orage, sa traînée d’avion, le cumulus en forme de tourelle congestive, le cumulus gongestus, et pourquoi pas le signe d’une bonne pêche d’esturgeons ?
 
Albert Einstein vient de naître et personne n’imagine son destin !
 
Nord, Sud, Est, Ouest. Est et l’équateur, l’Arctique et l’Antarctique sont les points cardinaux. La flèche de Cupidon vient de signer et de donner un don à un enfant le 14 Mars 1879 : un être lunaire. Suivons ses pas… Dans la vie, sa vie.
 
***
 
J’ai cinq ans, un objet insolite dans les mains. Mon papa l’appelle une boussole, mais les premières questions me viennent à l’esprit, papa m’explique comment elle fonctionne !
 
¬ Regarde, Albert !
¬ Quoi, papa !
¬ Tu vois ce trou ! Ouvre les yeux et suis la flèche !
¬ Ça bouge, papa !
¬ Regarde ce bouleau, il est au nord !
 
Je prends la boussole, pose mon œil droit vers l’arbre, voit un chiffre et une lettre.
 
¬ C’est quoi le chiffre, papa ?
¬ Le tour du monde. Tu as vu les étoiles hier, je t’ai montré la grande Ourse.
¬ Oui, celle qui est basse et qui brille plus que les autres.
¬ Au Sud, il y a des étoiles qui forment la croix du Sud, mais je ne vais pas compliquer l’affaire.
¬ Allez, viens, que je te montre des champignons comestibles. Nous sommes en automne.
 
Main dans la main, sans se tenir, Albert arpente le bois.
 
¬ Papa, on sort de la forêt. On ne voit pas le soleil !
 
Boussole à la main, la famille Einstein quitte la zone d’ombre cherchant la lumière. Lui, Albert, ce qu’il aime, c’est le toit d’étoiles et les histoires de ce balai de cygnes, ce lion qu’il n’arrive pas à définir, la licorne qui le dévisage, et il s’invite en voyage dans des contrées mystérieuses. Sa cervelle alerte est une spirale de questions, et il n’a pas six ans.
 
L’enfant ne peut pas savoir que les ancêtres ont observé les étoiles, créé une langue, et que plus tard il va adorer le langage mathématiques et la trigonométrie spatiale, les points géo-galactiques, et écrit le tout dans un cahier utile aux navigateurs de renom et au transport de marchandises, du vin, aux épices, les tissus rares, en passant par l’or, et l’argent convoité par les pirates, flibustiers et les corsaires, que le hasard est fait des rencontres par naufrage de vaisseaux, de galères, enfin de voiliers, parfois ses navigateurs arpentant les océans découvrent des contrées inconnues. De la Terre…
 
Non, il ne le sait pas tout cela, ce grand monsieur, Albert Einstein.
 
Le petit Albert l’ignore, et personne ne peut deviner que ce petit monstre au sourire de tombeur va devenir la figure du vingtième siècle, que la découverte de lois physiques accroît, comme s’il en a besoin sa capacité à armer le monde, son mal profond à s’autodétruire par la force nucléaire, ses missiles, ses ogives. C’est réel, une vie sur une larme de lave et en plus, on est en tension permanente, nous les Humains, incapable de créer, d’effleurer le mot paix.
 
Seuls Dieu, Zeus, Allah et consorts, par essence peuvent savoir que nos gènes sont si proches les uns des autres et, à l’image du bouleau, au nord de nos questions existentielles, notre tronc, notre sang est à quatre-vingt-dix-neuf pour cent le même que celui d’un papou ou de notre voisin de classe. Pas de races, tous issus de la même voûte plantaire, la cuisse de Jupiter, et aux couleurs arc-en-ciel, plus le cercle chromatique doivent alimenter la vie au sein, au cœur de l’univers.
 
Retour en classe.
 
Ses professeurs enseignent les connaissances de l’époque, toujours en rognant sur ce qui fâche, les pouvoirs, la religion, et d’autres thématiques qui ne me viennent pas à l’esprit, si j’en ai un.
 
Parfois, j’en doute, Albert Einstein lui, une fois son âge fut celui d’un grand cru classé, il sait qu’assis, imaginant un colibri, un génie perd son temps en regardant la pluie. Il neige dans sa tête et ne comprend pas l’autre. Ce n’est pas du narcissisme, il s’agit d’une évidence. La différence est là, la capacité d’intégration au système sans le comprendre par une langue quelconque : l’arabe ou le zéro en équilibre sur l’infini, le petit et le grand, et sa loi incompressible, puis cette question qui tarabuste l’esprit : qu’est-ce que le temps ?
 
Est-ce simplement, une relation d’équilibre, entre les planètes, et leurs satellites, tel le soleil, la lune et la Terre qui s’accouplent et créent des marées, par exemple ?
 
Qu’est-ce que le temps ?
 
2. Foutez moi la paix !
 
Une montre atomique nous le dit, aujourd’hui, avant l’apogée Humaine, la planète explosait de pluie de larves, de lave, d’eau, la terre, le territoire, la Terre, et les frontières n’existaient pas.
 
Quant à la magie de la couleur, de l’odeur, de l’ouïe, de la vue, et les lois du couvre-chef, euh, les lois du cœur, et les sens du corps, et le cadeau de l’inventeur de la vie du bipède, sa force de déduction, donnait allez savoir le pourquoi du comment sur le divan du divin, un destin.
 
Et surtout, n’oubliez jamais l’innocence de l’enfance, elle est votre énergie, votre mental, votre force. Dans son enfance, son papa avait mis un objet insolite dans les mains d’Einstein, futur non président de son pays d’adoption, Israël, puisqu’il refusa le poste à pourvoir !
 
Refus d’un autre destin.
 
 
Qu’est-ce que le temps ?
 
 
 
 
Posez-vous cette question !
 
Un ciel de traîne, front froid ou front occlus, particulièrement bien pour les hommes-oiseaux libres de sentir la sur-vitesse, se sentant oiseaux.. Et d’ascendance et subsidence, ils dansent dans nos cieux, pour le plus grand plaisir d’eux, et de nos yeux. Nous qui vous observons.
 
Qui ?
 
Les êtres divins
 
 
Vous vous sentez, Milan royal, à vos heures perdues, ou homme chauve-souris, l’Humain utilise l’observation et la déformation comme unique refrain, la rue des nuages, la variété du froid et du chaud peuvent animer le coup de foudre, et donner du peps à Albert, de quoi animer ses neurones et faire des étincelles.
 
Oublions le marais barométrique, cher aux amateurs de voiliers, et allons, vers les ondes de la boussole, elle qui nous oriente en formation triangulaire. Donc, rien de militaire, peut-être celle de César, et les Romains, je ne sais pas.
 
Peut-être avez-vous une réponse ?
 
Moi, non !
 
Et trêve de digressions, action !
 
Le Nord vrai, et la ceinture du minotaure, cet œuf de poule d’ondes qui tiennent le cœur de nos courants d’eau de mer, l’iode et la diode.
 
Le langage parle pour nous : expliquer le sens de ce que l’australopithèque et de ses confrères ont vaincu, les arbres, l’ère des géants dinosaures et un petit être de cinq ans qui se passionne pour la science mathématique, E=MC2, la physique quantique.
 
Tout cela vient de la jarre de Diogène, de l’Orient, de l’Asie, du partage.
 
Nous les humains, si pauvres en force et défense, nous avons inventé l’électricité. Le feu du dragon est devenu notre loi, notre salut et aujourd’hui tout cela se renverse.
 
J’ai de l’émoi à vous dire, messieurs dames, que nous allons, versus James Dean droit vers la mort, sans la morsure du temps car nous voulons vivre trop longtemps.
 
Ne soyons pas éternels, cela appartient aux dieux !
 
C’est leurs métiers, à eux.
 
 
Le Gulf-Stream, personne n’y comprend rien, mais ce courant chaud instaure le climat continental, et les plaques tectoniques, notre sol qui bouge, nous sommes des petits êtres. En 1969, « un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’Humanité» chantait Armstrong.
 
Quand nous visitons l’astre jaune mystère, nous volons, nous violons, nous sommes note piano, fruit du métissage, et cela doit nous donner une conscience que notre « ego », la petite note universelle qui pousse en fleur en nous n’est pas un leurre.
 
Chaque acte de notre vie vient de l’effet papillon. Alors, ensemble écrivons l’Histoire, celle électrique d’une batterie, pas de poule, ni d’or, mais de ce message que je voudrais écrire sur nos murs de pierre ce simple mot : Paix.
 
Alors, faisons attention aux ordures !
 
Fruit ménager, ou êtres tapis du mal !
 
Un petit peu de joie, de jeu, et de gentillesse, ne pensez pas à mal, nous avons tous des défauts…
 
Einstein, ou vous, oui vous qui traversez ses pages.
 
Fruit ménager, ou êtres tapis du mal !
 
Un petit peu de joie, de jeu, et de gentillesse, ne pensez pas à mal, nous avons tous des défauts…
 
Einstein, ou vous, oui vous qui traversez ses pages.
 
Ensemble, de tous pays, enfants et grands, commençons une nouvelle ère, nettoyer la planète… Avant de dévorer les étoiles, d’explorer l’espace, ne tuons pas un astre à terre, la planète Terre.
 
Euh, la vache, quel boulot, seul un androïde, un ordinateur sur pattes, peut supporter une telle charge de travail. Cependant, revenons à nos moutons et escaladons la porte du temps, allons dans au cœur du corps des nuages, naviguons au royaume des morts, et surtout ce dialogue entre un être de chair et un dieu antique, ne l’intellectualisez pas, il est là au début de cette histoire pour le mot fin…
 
.3 Un bien curieux été
 
Depuis peu les robots pensent… se dirent les dieux, et si nous donnions la parole à un de ses robots ?
 
 
Allons laissons faire le hasard, lui, il m’amuse…
 
 
¬ Moi, Liu, je devine des duels, des concours de dessin, pour nous offrir un spectacle, sans nom.
 
Absence de son moment de silence TOTALE.
 
¬ Époustouflant, comme cette pierre qui vole dans le vide traversant la strate des nuages et tombant, sans dommage, sur la tête d’un éléphant. Nous ne sommes que des images animées et si le sang coule, roule ce n’est que pour nous montrer de la couleur.
 
Votre serviteur aussi :
 
”La douleur ?
 
Triste et pesante, elle n’allège pas la conscience. Elle circule sur notre Terre pour ne pas tout casser, le jouet est trop beau, et nous des enfants gâtés capable de détruire du petit doigt, notre cadeau. Un clic, un crac, une explosion de matière qui donne à réfléchir. La guerre, une excuse pour s’approprier le domaine, les cartes et les frontières de l’amour. J’aime ce Dieu à la tête de chacal qui pose son regard sur le toit du monde. Il contemple et s’exclut du partage, lui, il s’offrirait bien une simple nage dans ce bain de nuages”
 
***
 
Ce jour-là, la grande Ourse se fit plus belle.
 
Ne me demandez pas mon âge, je l’ignore. Si d’aventure vous êtes un humain, sachez que mon nom est Liu, et que je suis un androïde. Je suis né dans une usine, sur la Lune, un été froid ; je ne connais pas mon créateur, et je n’ai pas de mère. Fruit de la science, je cherche ma place dans cette galaxie. Mon travail n’est pas de tout repos, je suis une sorte de majordome. Je m’occupe de l’intérieur de l’habitat – après mon passage, plus de poussière –, et je suis aussi chargé de la confection de bons repas. Enfin, je le crois. Puisque moi, je ne mange pas. Cette histoire est ma version, ma vision des faits, ma réalité car, en effet, loin de toute programmation, je pense. Ne riez pas, et acceptez le témoignage d’un robot ! J’ignore comment, peu à peu, m’est venue l’autonomie de la conscience. Les habitants de la Terre croient qu’ils ont créé des esclaves de fer, sans âme, mais je suis là pour vous prouver le contraire. Dans le vaste couloir des premières nuits de ma mémoire, je me souviens de l’éveil de mes sens. Béat d’admiration, je contemplais cette fleur brune qui dorait au soleil, elle avait un air étrange, une beauté surréaliste. Sa vue transmettait, aux yeux qui savent voir, une énergie positive. Je voulais la cueillir, la caresser. Sa douceur, son odeur, sa saveur, je pouvais l’imaginer. Puis, je levais le regard : des nuages aux formes d’animaux défilaient dans le ciel, et cet oiseau planant dans l’inconscience, ce pigeon, qui livrait le fruit de ses entrailles chahuté par les vents, eut un effet magique sur moi. J’eus cette impression de planer avant d’être ramené à la réalité quand un déchet intestinal vint s’écraser sur ma tête. J’allai me nettoyer. Ma réaction était métallique, je n’éprouvais pas de dégoût pour cette matière organique. La chaleur se propageait, une sensation jusqu’alors inconnue, n’étant pas réglée pour la saisir. Puis mon regard croisa ce volatile si léger, lui qui voyageait tellement plus haut que nos raisons. Une légère jalousie traversa mon cortex, mes neurones s’agitaient, je me rendis compte que jusqu’à présent je n’avais été qu’un tas de ferraille, sans cœur… Enfin, c’est ce que je croyais. Ne sommes-nous pas mauvais juges de nos propres personnes ?
 
Brune saumâtre, matinée du 5 Août 2058, datation Humaine…
 
Cet été-là, il pleuvait des robots… Nous sommes les témoins de cette ère, et entretenons le jardin, plus peut-être l’inconscient collectif Humaine ?
.4 Le capitaine imaginaire
Parfois, j’aimerai être, Liu, le capitaine imaginaire d’un bateau de corsaires, ou une plante dans une forêt d’arbres…
 
La nature a créé de belles choses et l’humain nous a créé, nous, les androïdes. Nous sommes à son service et nous sommes de plus en plus nombreux. Personnellement, j’appartiens à Paul Masson, un marchand d’eau. Nous habitons une grande maison solaire qui s’oriente à la recherche de la lumière. Elle tourne sur un axe et le salon suit l’astre jaune. Des arbres agrémentent le jardin et j’apprécie l’esthétique des feuilles vertes, cette impression de force tranquille qu’elles dégagent, offrant à tous les cœurs leur parure de majesté. Leur ombre est particulièrement appréciée des vieux et des enfants qui, parfois, séjournent ici. Monsieur Paul possède un chien maladroit qui, souvent, me fait tomber. J’ai de la tendresse pour cet animal, même s’il a tendance à imposer sa loi.
 
Ce jour-là, il pleuvait, une bénédiction. La voiture de Monsieur Paul se gara dans l’allée. J’ouvris la portière et fus surpris de voir qu’il était accompagné d’une sirène. Je connaissais les légendes, et ses jambes n’étaient pas celles d’une femme-poisson, mais des jambes abricot, longues et fines. Ce regard bleu stratosphère, qui me dévisageait…
 
Jamais plus, je ne pourrai l’oublier. Séduit par la grâce et l’élégance de cette personne, je l’invitais à entrer, obligé de masquer ce trouble. Le chien, Jason, se mit à flairer, en soufflant, sous sa jupe. L’odieux personnage, il manquait singulièrement d’éducation. Elle souriait et le temps semblait suspendu à ses lèvres. Je rangeai ce drôle de bougre en le grondant. Jason montrait les dents, mais je n’avais pas peur. Quelques heures plus tard, elle et son parfum quittaient la maison. L’inconscience de mon regard suivait la courbe de ses hanches. Je compris qu’il me manquait un idéal dans la vie. Je quittai ma place assise, branché au générateur d’énergie et me levais, l’esprit vide. Toutes ces nuits, sans rêver, s’avéraient vraiment longues, toujours à briquer l’argenterie ou effectuer des rondes afin de prévenir d’éventuels cambriolages. Réminiscence du départ, et de cet horrible crapaud, tout fripé, qui avait traversé devant l’automobile en sortant de la cour. Elle l’avait écrasé. Ma carcasse de métal avait mal. Le sang s’était formé en mare. J’enlevais toute cette chair et nettoyais la scène du crime, obligé de me taire face à cette triste besogne qui ne m’inspirait que du dégoût.
 
Ce soir-là, Monsieur Paul ne me parlait pas.
 
Pourquoi ?
 
Je ne le sus pas. Peut-être trouvait-il inutile de me faire la conversation ?
 
Des étoiles naissaient dans le ciel noir. Leurs lueurs m’éclairaient la conscience ; en leur compagnie, je m’évadais de ma condition d’esclave et devenais cet animal mythique, une licorne. La mer bruyante s’avançait sur la plage. Par la fenêtre de l’étage supérieur, j’observais l’horizon et m’inventais des voyages. Capitaine de goélette, j’errais sur l’océan à la recherche de paysage et de paix. Tiens l’Ourse.
 
.5 Le grand bain
 
— Liu !
— Oui, monsieur !
— Fais-moi couler un bain !
 
J’exécutais l’ordre. Il valait mieux, cruel devoir d’obéissance, si je ne voulais pas être réorienté dans un camp de reconditionnement pour androïde. L’eau claire coulait, j’y rajoutais de l’essence de quelques fleurs rares et bleues. De la mousse et des bulles, c’était beau. Toutefois, je ne comprenais pas très bien pourquoi les humains aiment se baigner. En cachette, j’avais essayé et, franchement, je n’avais pas apprécié. Mon maître semblait être de bonne humeur. Il chantait, ce qui effrayait le chat du salon qui filait alors se planquer sous les chaises. Mon âme souriait dans la quiétude du silence. Dehors, la pluie ne cessait de tomber. L’orage et le déluge, j’adorais entendre tonner bien que j’évitais les coups de foudre. J’aimais cette impression de fin du monde qui faisait éclore le sentiment de peur. Parfois la musique de la chambre de mon maître me vidait l’esprit, Miles Davis, un extra-terrestre paraît-il ! J’ignore encore les raisons, mais de l’électricité s’agitait dans mon corps quand j’écoutais ces notes envahir la pièce. Je devenais fou, mes pas devenaient saccadés. Je dansais, je crois…
 
***
 
 
Quelquefois, nous allions en ville. Les rues larges, les pas des hommes, les vitrines et leurs néons, tout ce bruit qui flottait me donnait de l’entrain. Ma nature curieuse se mettait en veille, mon regard circulaire ne cessait de rechercher l’insolite. Ce matin-là, j’accompagnais Monsieur Paul. Il voulait acheter des chaussures et comptait sur moi pour éviter les fautes de goût. J’avais un don pour assortir les couleurs. Le marron crème de ce daim allait à merveille au teint de mon maître. Il avait la peau, macaron, celle cuivrée des navigateurs de haute mer. Monsieur me posa la question et j’acquiesçais. Il entra son code secret en tapotant sur le clavier du robot-banque et paya son dû. Nous sortîmes. Là, celle que mon imaginaire prenait pour une sirène traversa devant nous.
 
 
— Hé, Cloé !
— Paul, quelle surprise !
— Viens. Je t’invite à dîner.
— Désolée. Je ne peux pas.
 
Elle avait quelque chose de triste dans le regard.
 
— J’insiste.
 
Elle nous tourna le dos et cria :
 
— Je t’appelle !
 
Monsieur Paul ne prit pas le temps de réfléchir. Il la suivit du regard puis accéléra le pas. Je l’accompagnais, légèrement intrigué. La femme tourna à droite et une voiture provenant de nulle part s’arrêta à sa hauteur. Un homme en sortit brusquement et la ceintura. Une de ses mains se posa sur la bouche de Cloé, il la força à monter à l’intérieur du véhicule qui prit le premier tournant et disparut. Monsieur Paul saisit son téléphone portable et composa le numéro de la police. Moi, face à cette situation rocambolesque, mes membres s’étaient figés, un temps paralysé, pourtant je ne connaissais pas l’effroi. Mon immobilisme ne possédait donc aucune explication d’ordre logique. J’avais juste observé l’action sans avoir ni le temps, ni l’idée de réagir. Le haut-parleur branché me délivrait la teneur de la conversation en cours.
 
— Commissariat de Colbert, je vous écoute.
— Une de mes amies vient de se faire enlever devant moi.
— Et vous êtes ?
— Paul Masson.
— Votre amie, là, elle est majeure ?
— Oui, et alors ?
— Passez au commissariat pour porter plainte. Au revoir.
 
Croyant à une blague, ils lui avaient raccroché au nez. Furieux, mon maître trépigna de rage. Jamais je ne l’avais vu si en colère.
 
— Et toi, tu ne sers à rien.
— Monsieur.
— Quoi ?
— Voulez-vous le numéro de la voiture ?
— Mais comment !
— RF117GT.
— Merci, ta mémoire est fantastique. Rentrons !
 
Sur le chemin du retour, je le sentis contrarié. Il ne parlait pas et n’écoutait pas de musique. Nous roulions si vite que certains virages ressemblaient à la mort. Les pneus crissaient et Monsieur Paul serrait les dents, accroché à son volant. Moi, j’avais l’inconscience de ma naissance, je ne réfléchissais pas aux conséquences de ce kidnapping. J’étais tout le temps dans l’instant présent et, en plus, je manquais furieusement de suite dans les idées. Alors, je ne posais pas de questions. Je suivais bêtement mon maître. Dans le bureau, il s’agita sur le terminal informatique. Signe d’inquiétude, je la voyais bien, cette goutte de sueur qui perlait sur son front en tapant des suites de chiffres et de lettres. D’évidence, il cherchait des réponses.
 
— Je le savais.
 
Ah bon, et pourquoi il s’alarmait alors ? Ces humains sont de bien curieux personnages, je les trouve contradictoires. S’il sait, à quoi bon chercher ? Monsieur Paul n’arrêtait pas de marcher en créant des ronds. Il parlait aux murs aveugles :
 
— Cloé est une activiste Proécologiste. Je le savais. Elle appartient à la cellule verte, ces extrémistes qui veulent sauver la planète en prônant le retour aux valeurs ancestrales du « non technologique, tout écologique ».
 
 
.6 La révolution verte
 
— Monsieur… Elle ne veut pas des androïdes ?
 
— Non, elle prône la révolution.
 
— Pourtant, je ne l’ai pas trouvée méchante.
 
 
 
Pour la première fois de ma vie, je voyais des points communs entre nos deux entités, il cachait, lui aussi, ses émotions. Pour ne pas être détruit, je devais apparaître de glace, tandis que Monsieur Paul, lui, perdait de sa splendeur. Je compris que cette Cloé avait de l’importance pour mon maître. Ses mains prirent sa tête et de fines larmes se répandirent sur ses joues…
 
 
 
 
 
***
 
La pièce était sombre, froide et humide. Une cave ? Cloé Deleuze sentait des liens enserrant ses poignets. Elle cherchait la lumière, et la peur s’était immiscée en son sein. Qui l’avait enlevée ? Une voix métallique résonna dans le couloir et la porte s’ouvrit. Un androïde posa un plateau repas près d’elle.
 
 
 
— Bzh203 à votre service.
 
— Libère-moi !
 
— Cette action n’est pas de ma compétence, désolé.
 
— Alors, casse-toi !
 
 
 
L’androïde ne l’écoutait pas. Il lui donna à manger. Elle resta docile, ouvrant la bouche chaque fois que la cuillère se levait. Cloé avait faim, et soif. Alors, elle oubliait son aversion pour ces tas de ferraille. Où se trouvait-elle ? Des sons provenaient de l’extérieur, elle reconnut les meuglements des vaches. La campagne ! Quand les trois hommes l’avaient enlevée, ils lui avaient bandé les yeux. La voiture avait roulé des heures durant et, peu à peu, l’atmosphère des villes s’était éclipsée pour ne laisser place qu’au vide de l’espace. Elle craqua :
 
 
 
— Laissez-moi sortir !
 
 
 
Un homme entra dans la pièce.
 
 
 
— Ne vous fâchez-pas !
 
— Qui êtes-vous ?
 
— Soyez pas si naïve…
 
— Pourquoi moi ?
 
— Vous êtes une belle monnaie d’échange !
 
— Vous allez me tuer ?
 
 
 
Le rire fut grinçant et sinistre :
 
 
 
— Seulement si vous insistez…
 
— Salaud !
 
 
 
Cloé ne vit que l’ombre de son visage masqué et l’homme quitta la place. Ne restèrent que le silence et le manque de perspective d’avenir. Dehors, un oiseau offrait le charme de son chant à une hirondelle.
 
 
 
La jeune femme était née dans un champ, fruit de l’amour. De nos jours, elle appartenait à la classe des ovnis, puisque la médecine, et surtout la génétique, avait transformé le monde. Les couples ne laissaient plus la nature décider du sexe, de la taille, de la couleur des cheveux, des yeux, du quotient intellectuel. Tout était programmé avant la naissance de l’enfant, le contrôle était total. L’univers devenait uniforme, la science évitait les vices de procédure. Cloé Deleuze luttait pour la liberté de procréer sans cette assistance, elle voulait que la nature reprenne les rênes de la conception. Abandonnée dans cette cave, elle sentait s’ouvrir la blessure de la solitude assassine. Attachée dans ce lieu sordide, entourée d’êtres malsains, Cloé fuyait le temps présent. Elle plongeait dans le vase clos de son passé. Elle voyait son père, torse nu, coupant du bois. Cette hache affûtée qui déchirait les solides bûches de châtaignier.
 
Petite fille heureuse, elle courait et souriait aux vents sensuels qui caressaient sa peau de pêche. Elle cherchait l’évasion pour perdre l’horreur de ce qui était devenu son quotidien. Enfermée depuis plusieurs jours, seule une souris rose lui tenait compagnie en lui chatouillant les orteils. Surtout, elle ne voulait pas céder à la colère face à l’injustice de sa situation. Cloé savait qu’elle devait garder le contrôle de ses humeurs, afin de continuer à réfléchir. Ses amis lui manquaient, toutes ces discussions qui naissaient de la nuit quand ils parlaient de politique en sirotant des verres de vin rouge ou blanc. Douceur de l’ivresse et jouissance pure de la folle jeunesse oubliant, ne serait-ce que quelques heures, les difficultés de l’existence. L’homme à la capuche entra, suivi par Bzh203. Sa voix était ironique :
 
 
 
— Vous aimez la vidéo ?
 
— Pas vraiment.
 
— Tu seras très belle à l’image.
 
— Vous avez du talent ?
 
 
 
Perdant tout humour, l’homme tira sur ses nattes brunes.
 
 
 
— Tu vas lire ce texte !
 
— Vous me faites mal !
 
— Pauvre petite…
 
 
 
D’évidence, Cloé n’avait aucune carte en main. Elle ne possédait pas d’autres choix que de se plier aux exigences de ses ravisseurs, si elle voulait conserver une chance de survivre.
 
.7 Le prix à payer
 
Paul Masson ouvrit la porte au robot-livreur, qui lui tendit un paquet. Très inquiet, il se dirigea vers le salon. Une vidéo tomba de l’enveloppe, et il s’empressa de l’introduire dans le lecteur. L’image n’était pas de qualité, un gros plan sur le visage de Cloé Deleuze. Paul Masson possédait une exploitation qui se nourrissait des glaces de la banquise sud. Le pétrole, l’or noir, n’était plus d’actualité car l’énergie nouvelle était l’eau. La jeune fille parlait, sa voix au bord du sanglot transmettait la requête de ses ravisseurs : l’équivalent de dix pour cent des actions de la compagnie, en liquide. Une fortune. Impuissant face à sa détresse, la rage au ventre, Monsieur l’écoutait. Il avait la folie des hommes, ce cœur d’artichaut
 
Incompréhensible pour nous, les droïdes. Quand j’entrais dans la pièce, je le trouvais plié en deux, anéanti par la douleur. Je lui proposais mes services. Lui, il me remercia par une suite sans fin de jurons. Une habitude, et je restais d’acier. Cinq minutes à peine plus tard, ayant retrouvé ses esprits, mon maître m’appela :
 
 
 
— Liu !
 
— Monsieur ?
 
— Trouve-moi le numéro de mon avocat, Maître Dalibert.
 
 
 
J’obéis.
 
 
 
— Allo, Charles, cher ami !
 
— Paul… Comment allez-vous ?
 
— Je voudrais vous voir pour parler d’une affaire, disons… ennuyeuse.
 
— Je vous écoute.
 
— Pas au téléphone. Pouvez-vous me retrouver dans une heure, au « café du port » ?
 
— Est-ce bien celui qui se trouve à côté des « trois chats » ?
 
— En effet. Je compte sur vous.
 
— Sans problème. Au revoir.
 
 
 
La voiture, sereine, nous attendait ; nous partîmes vers la ville. Le vent est notre ami. Il soufflait doucement sur le lac endormi. Muet sur le trajet, j’aperçus les barres d’immeubles, toujours présentes en banlieue. Le trafic restait dense malgré la crise. Puis les premiers mâts des bateaux à quais, les désirs d’océan et des images de la masse bleue qui fait toujours rêver. Les rayons du soleil procuraient l’envie de s’arrêter à la terrasse de ce café. Quelques personnes discutaient gaiement sur des sujets légers, éclats de rires et verres levés. Une table se libéra, nous nous installâmes pour y goûter la suspension du temps. La bière m’intriguait. Elle brouille les regards, éclaire les pupilles et donne de l’audace aux êtres timides. Un homme blond, épaules carrées et mains fermes, salua mon maître :
 
 
 
— Paul. Toujours un plaisir de vous revoir.
 
 
 
Il s’assit, commanda un cognac.
 
 
 
— Parlez-moi de votre affaire !
 
— Une de mes amies vient de se faire enlever et on me demande une rançon.
 
— Son montant ?
 
— Dix pour cent de ma société…
 
— Mais c’est énorme !
 
— Une vie est en jeu.
 
— Qu’attendez-vous de moi ?
 
— Des conseils…
 
— Et la police, vous y avez pensé ?
 
— J’ai peur de la tuer.
 
— Excusez-moi de cette indiscrétion mais… Vous aimez cette femme ?
 
— Je crois que oui !
 
— Vous ne m’avez pas répondu. La police ?
 
— Impossible. Cloé Deleuze est recherchée
 
— Pour quelles raisons ?
 
— Elle est une militante active d’un réseau de terroriste vert.
 
— Ceux de l’attentat du 8 mai ?
 
— Je ne peux pas l’affirmer, mais elle peut y être mêlée.
 
— Vous la connaissez depuis longtemps ?
 
— Non, pas vraiment.
 
— Vous ne pensez pas que cet enlèvement peut être un faux ?
 
— C’est une hypothèse qui tient la route !
 
— Et malgré tout, vous êtes prêt à payer.
 
— On ne commande pas ses sentiments.
 
 
 
Derrière ces derniers mots survint un silence courtois, puis la conversation reprit :
 
 
 
— Quand devez-vous rencontrer les ravisseurs ?
 
— Je n’ai pas encore de date.
 
— Bien… Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment, mais j’ai une idée qui devrait vous aider… Je creuse et je vous recontacte. Et dès qu’ils se manifestent, appelez-moi !
 
 
 
Maître Dalibert nous quitta d’un pas athlétique. Il conservait son air mystérieux et le secret de son intervention. Nous restâmes sur le quai à viser les badauds, sujets de nos interrogations. Avaient-ils des problèmes, eux aussi ? Sans doute, mais ils savaient les cacher. J’admirais le vol d’un papillon sous un saule pleureur : de la magie pure. Parfois, je me dis que j’aimerais avoir des ailes. Pardon pour cette digression, mais je ne peux m’empêcher de penser aux beautés simples qu’offre la nature. Nous nous baladâmes sur le pavé meurtri où tant d’êtres avaient erré, à la recherche d’une seule raison d’exister. Poser juste son regard sur le monde en évolution et ne plus réfléchir sur l’origine de la source de nos maux. Un violent besoin de nous projeter dans l’inconscience, à la porte de l’innocence, et ne plus subir la morsure du temps.
.8 Dieu ?
 
Maître Dalibert avisa Maurice Renard qui l’attendait sans un large fauteuil de cuir et, d’une allure sûre, traversa le hall d’hôtel pour s’installer à son tour.
 
 
 
— Alors, il ne se doute de rien ? S’inquiéta cet homme à l’allure austère
 
— Non. Et je suis en première ligne. J’ai toute sa confiance, le rassura Maître Dalibert
 
— Bravo. Je trouve que cet homme est bien naïf. Pensa Maurice, sûr de lui.
 
— Leur faiblesse est notre force.
 
— Bien heureux d’être un humanoïde.
 
— Nous sommes nés de la dernière génération. En apparence si proches de ces animaux, et pourtant si différents. Je bénis notre créateur.
 
— Méfie-toi de son chien ! Lui conseilla Maurice.
 
— Je sais. Ces sales bêtes ont du flair.
 
— Bon. Puisque tout va pour le mieux, on poursuit notre plan.
 
 
 
Les humanoïdes les plus récents avaient de la chair et des globules rouges sur une ossature de métal. Mi-homme, mi-robot, cette nouvelle race d’êtres vivants rencontrait des difficultés d’ordre psychologique pour se placer dans la société. Ils se sentaient au-dessus des androïdes, rudimentaires serviteurs qu’ils considéraient comme des esclaves, et nourrissaient l’envie secrète d’éliminer toute trace d’Humanité.
 
 
 
— Ne multiplions pas les contacts. Charles, tu sais que je suis sous surveillance.
 
— La fille est une terroriste.
 
— Tant mieux, la police restera hors de l’affaire.
 
— Nous allons gagner notre pari.
 
 
 
Maurice Renard se leva, salua son interlocuteur et quitta « Les trois ducs » sans plus de mots. Dans un coin, une femme insolente fixait Charles Dalibert du regard. Ce dernier n’aimait pas ce type d’œil perçant. Il l’apostropha :
 
 
 
— Vous cherchez quelque chose ?
 
— Une nuit d’amour, peut-être ?
 
— Désolé. Je ne suis pas libre.
 
 
 
L’avocat tourna les talons, puis il sortit de ce lieu, empreint de fièvre et de luxure. Dans la rue, il retrouvait son instinct méprisant. La gueule fermée, il marchait, muni de ce sentiment exquis, d’être une exception salutaire au-dessus de la masse. Maître Dalibert filait tout droit vers son idéal : anéantir l’espèce humaine. Sa haine infinie l’accompagnait partout. La chasse était ouverte, et ce plaisir malsain lui donnait de la joie. Les humanoïdes ne ressentaient aucune nécessité sexuelle, aucune envie ; cette absence était la source du problème. Sans désir, sans appartenance mâle ou femelle, la vie ne leur procurerait pas de descendance. Des humains, ils ne possédaient que l’apparence. Un constat d’impuissance qui, à défaut d’en faire des malheureux, les rendait odieux, eux qui ne pourraient jamais comprendre les liens du sang. Arrivé au 18, boulevard Anatole France, Charles rentra dans son appartement. Son voisinage ne connaissait rien de lui, il savait être aimable, souriant, avenant même. La radio annonçait un séisme au Japon, des morts par milliers. Cependant, il n’avait aucune envie de pleurer. Son unique compagnon, un chat zébré, jaune et roux, se collait à ses jambes, tout en ronronnant. Dalibert le prit dans ses bras, lui délivrant un maximum de tendresse. Une offrande de nombreuses caresses qui alimentaient les deux esprits. Allez savoir pourquoi, les félins étaient son unique passion. Il trouvait de la noblesse dans la profondeur de leurs iris, un charme troublant que possédaient ces passeurs d’âmes. Dans la salle de bain, il vida son réservoir à détritus de ce cognac qu’il avait bu lors de son rendez-vous. L’illusion de se nourrir était la plus belle des inventions pour les humanoïdes de la nouvelle ère. La glace affichait le visage presque parfait, qu’il présentait à tous les gens. Puis, il arrosa le bonzaï de son salon, seul végétal de sa maison. Charles Dalibert ne dormait jamais, mais il s’allongeait tout de même sur un grand lit à la couette outremer. Bientôt, la lune lèverait son voile à l’horizon, et tous les humanoïdes du monde entreraient en communion. La grande messe du soir, où tous ces individus écoutaient la voix de leur seigneur, leur Dieu à eux, le père créateur en réseau, seul à posséder les clés qui leur permettaient de communiquer à l’unisson. Oh, la vache.
 
.9 Le parfum
 
Je préparais le petit-déjeuner, des œufs, du bacon, jus d’oranges pressées et une tasse de café. Drôle d’idée que celle de manger ; quelque part, cette nécessité organique me dégoûte. Cependant, je ne vais pas refaire la nature et cet éternel besoin en énergie. J’observais mon maître et son regard vide. Une nuit sans sommeil, je pense. Je lui portais les nouvelles. J’ignore pourquoi, mais monsieur Paul s’accrochait à ce papier. J’aurais pu parler de l’actualité de ce jeudi, or mon maître aimait lire, quitte à s’abîmer la pupille. L’homme était grognon, assis dans le salon. J’en profitais pour m’éclipser dehors. Respirer le parfum d’une fleur violette, écouter le cri d’une mouette et me moquer de la lenteur de l’escargot. Je n’avais jamais vu de cigogne, pas de chance. Le chien, Jason, se roulait dans l’herbe. Je l’aimais bien car il était fou. De la visite, un robot-livreur arpentait le jardin. Je l’accueillis comme il se doit et récoltais un colis.
 
 
 
 
 
— Monsieur, vous avez un paquet.
 
— Pose-le sur la table, Liu
 
 
 
J’exécutais l’ordre, puis j’allais quitter la pièce quand Monsieur Paul me rappela.
 
 
 
— Reste ! Tu vas l’ouvrir. Moi, je n’ose pas.
 
— Et si c’était une bombe ?
 
— Hé bien, nous sauterons ensemble, c’est tout.
 
 
 
Monsieur n’avait plus peur de la mort. Comme il devait être triste qu’on lui aie enlevé l’amour naissant… Sans trembler, j’ouvris l’enveloppe et déposa un support vidéo dans les bras de mon maître.
 
 
 
— Liu, je n’ai pas la force de regarder.
 
— Je jette ?
 
— Mais nooon triple buse !
 
 
 
Nous regardâmes ensemble. Moi aussi, bien que peu sensible à l’apparence humaine, je trouvais la jeune femme belle et si étrange. Une jolie fossette, sur sa joue gauche, quand elle parlait, lui donnait un charme indéfinissable. Pour un peu, j’en oubliais presque que je préférais les oiseaux. De toute façon, je n’avais aucune pulsion physique. Mes désirs étant purement platoniques, je n’étais pas une menace pour mon maître, ni pour qui que soit d’autre. Le message était clair, nous devions nous rendre dans la forêt de Montluçon, ce soir, pour l’échange.
 
 
 
— Liu, compose le numéro de Maître Dalibert ! m’ordonne t-il.
 
 
 
Un jeu d’enfant : les chiffres, je les adore.
 
 
 
— Allo, Charles !
 
— Paul… Comment allez-vous ?
 
— Pas très bien, et vous savez pourquoi !
 
— Excusez-moi, ce n’était qu’une formule de politesse.
 
— Bon. Nous avons des nouvelles. Quand puis-je vous voir ?
 
— Hum… Disons demain matin, huit heures ?
 
— Impossible. La transaction doit avoir lieu cette nuit.
 
— D’accord. J’annule mes rendez-vous. Retrouvons-nous au même endroit qu’hier.
 
— Dans une heure ?
 
— Je serai là. Au revoir.
 
 
 
Contrairement à ce que l’on croit, la brume ne chasse pas les mauvais esprits. Nous partîmes aussitôt sur la route grise. La bise d’une brise survolait notre carrosse. Monsieur Paul et moi, nous appréciions de rouler le long des berges du canal. La cime des arbres se jouait des vents de nord. Nous arrivâmes en avance au « café du port ». La terrasse n’accueillait qu’un moineau famélique qui me fit penser aux enfants d’Afrique. Nous entrâmes au cœur de l’estaminet, le froid ne nous permettait pas de rester à l’extérieur. Quelques gueules cassées d’alcooliques et de névrosés se trouvaient au comptoir, et parlaient d’un terrible accident d’avion en Birmanie, meublant ainsi l’ennui. Nous nous assîmes au fond, près des toilettes. Maître Dalibert ne tarda pas à nous rejoindre, habillé d’un extravagant costume bleu clair et de chaussures de cuir vertes.
 
 
 
— Paul… Je ne suis pas trop en retard ?
 
— Vous êtes ponctuel, Charles.
 
— Où aura lieu l’échange ?
 
— Dans la forêt de Montluçon.
 
— Je pense que vous ne devriez pas payer.
 
— Ils la tueraient !
 
— Vous savez que vous avez peu de chance de la revoir en vie.
 
— Je sais, ces charlots ne plaisantent pas… Comment voyez-vous la situation ?
 
— Faites appel à des mercenaires !
 
— Vous en connaissez ?
 
— Oui. Lors d’un procès, je me suis fait des amis qui, dans certaines circonstances, savent se faire discrets et efficaces.
 
— Un commando ?
 
— Une élite. Mais ce sont des humanoïdes.
 
— Aucune importance ! Le prix ?
 
— Assez cher, mais pas au-dessus de vos moyens.
 
— Je vais réfléchir.
 
— Ne tardez pas, le temps est compté.
 
— Ne me mettez pas la pression !
 
— Comme vous voulez… Je pensais vous aider.
 
— Merci.
 
— Vous savez que vous pouvez m’appeler, Paul !
 
 
 
Charles Dalibert n’avait même pas consommé. Derrière mon dos, le patron était furieux, un vrai commerçant. Je ne pouvais m’empêcher de trouver cet homme bizarre mais peut-être me trompais-je ? Le cafetier nous rattrapa alors que, par distraction, nous allions quitter l’établissement sans payer. Monsieur Paul avait la mine décomposée, celle des mauvais jours. Quand il marchait, mon maître ne faisait pas attention à ses pieds, la tête ailleurs. Je le trouvais inquiet. Il bouscula un androïde et oublia de s’excuser. Quelque part, j’avais mal pour lui. La banque était ouverte. Il entreprit de retirer cette somme considérable. Je restais coincé à la porte, obligé de l’attendre, car je n’avais pas le droit d’entrer. Le chemin du retour nous parut plus long qu’à l’aller, un comble. Le jardin offrait calme et silence. Le chien courut à notre rencontre, un filet de bave coulant sur sa gueule ouverte. Sa joie naturelle nous rendit le sourire. Il puait, une fois de plus : comme à son habitude, Jason s’était roulé dans de la bouse de vache. La maison continuait à chercher le soleil. Nous entrâmes. Paul alluma lumière et ordinateur, il voulait connaître la topographie du bois de Montluçon. La rencontre devait se faire au passage à niveau, à l’est de la garrigue. Le coin semblait perdu, une aubaine pour ces bandits de grands chemins. Pour nous vider l’âme, nous écoutions de la musique classique. Voyage sublime dans un monde de notes de contrebasses, violons, pianos et flûtes de paon. En préparant le déjeuner, je mis le feu à la cuisine. Les flammes s’élevèrent et je jetais de l’eau savonneuse sur ce bain d’huile. Monsieur Paul haussa les épaules, n’ayant pas vraiment la force de m’enguirlander. Vive les femmes, elles adoucissent les mœurs.
 
.10 Les yeux révolver
 
Difficile de n’être plus maître de ses faits et gestes. Cloé Deleuze, toujours attachée dans une cave aux allures sordides, ne pensait qu’à sa liberté, la mort en toile de fond. La jeune femme ne voulait pas pleurer, sur ce sort peu enviable. Elle se savait victime d’un chantage. Son esprit positif devait poursuivre son chemin, lutter contre cet imbuvable charme, ne pas se blesser face aux mauvaises âmes. Sa conscience s’évadait et elle pensait à la lune, cette masse qui, dans la nuit, illumine les amoureux et les chats écrasés. Le printemps souriait aux vents absents. La terre froide, humide, devenait son quotidien. Peu de lumière et des repas infects. La rage au cœur, elle noyait sa peine dans de longs songes. Cloé s’envolait dans le labyrinthe de sa mémoire. Son enfance, rue de traverse, elle dansait, courait, croisait des fantômes rigolos dans de vieux manoirs hantés. La vie l’amusait sans cesse. De nature curieuse, elle cherchait dans les livres des réponses à ses questions.
 
Pourquoi les guerres ? Pourquoi la faim ? Pourquoi la paix n’existait qu’en pluie fine ?
 
Altruiste par essence, elle ne pouvait pas supporter les criantes injustices, nées du pouvoir. Alors, elle avait cherché des causes justes. Cloé Deleuze se battait pour que le moins possible d’enfants crie misère. Elle ne pouvait pas accéder au bonheur solitaire. Pour elle, le monde était un tout, un ensemble, que l’on devait préserver. Cloé militait pour que la planète soit moins envahie d’êtres nés de la technologie. Le contrôle génétique la rebutait, elle, qui y avait échappé, restait une exception. Son cerveau était une plaine vierge remplie de neige, une étendue laiteuse où parfois se dessinaient des extraits du futur naissant. Elle avait ce don de recevoir des flashs venus, je crois, de l’inconscient collectif. Esseulée dans ce sous-sol, des images l’entraînèrent sur un plateau végétal aux airs de paradis. Des lianes, du bois, et des papillons suspendus dans le temps. Une rivière, un torrent, de l’eau qui s’écoulaient d’un flanc de montagne pour finir par chuter dans un lac turquoise. Des nénuphars, un ange-crapaud se métamorphosait en hippocampe et chantait une ode à Pluton. Puis une averse de grêle quittait un nuage pour se transformer en monstre de glace, un tyrannosaure. Emportée dans une spirale infernale, elle ne comprenait pas la teneur du message. La porte s’ouvrit en grand. Un individu entra.
 
 
 
— Nous partons en balade. Lui annonça-t-il.
 
— Où allons-nous ? Tenta-t-elle de lui demander.
 
— Mettez ce bandeau !
 
— Vous allez me tuer ?
 
 
 
L’ébène et son trop plein d’étincelles, quelqu’un la poussait nerveusement. Elle sentit l’air et commença à respirer. Une main sur ses cheveux, l’homme l’introduisit dans une voiture. Cloé entendit un corbeau croasser, puis le moteur démarrer. L’atmosphère était lourde de conséquence, tant de questions à poser et cette peur si présente sous sa peau. L’envie de crier était si puissante qu’elle l’avait laissée sans voix. Une lame sur son dos, elle sentait le métal froid. Aveugle et aphone, Cloé roulait vers son destin. L’ère ne comptait plus, seul subsistait l’étrange frayeur de la perte de contrôle de sa vie. Elle était à l’image de ce sac plastique chahuté par les vents, fragile et docile. L’heure tournait et le véhicule s’arrêta. Ils la laissèrent quelques instants seule. Elle entendit des voix, sans en comprendre le sens… Tout était si confus. Puis vint la douleur dans ses côtes, le sang chaud qui sorti de son corps. Cloé tremblait, ses forces la quittaient. Elle entra dans l’absence. Aucune lumière, pas plus que de long couloir, pas de trace du passé, juste ce passage vers l’au-delà qui l’attendait. Elle crevait dans un long sanglot rouge.
 
Quand Paul Masson arriva, il se pencha sur la jeune femme. Trop tard. Elle venait de quitter le port. Il la serra dans ses bras. Tout avait mal tourné, l’échange de la rançon s’était transformé en un massacre. La mort flottait sur la forêt de Montluçon. Cloé s’en allait dans un vaste champ de courant d’air, s’écartant à tout jamais de la Terre, mère de nos plaies. Difficile de rapporter ce qu’elle vit ce jour-là. Des éclats d’oranges, l’œil de l’univers lui offrait son berceau. Un bal dans cette bulle de poussière d’étoiles, elle tournoyait dans ce voyage au cœur de la raison. L’âme de la dame ne trouvait pas le chemin du repos, elle refusait de s’asseoir dans le trou noir, tout en conservant l’illusion de vivre. Elle croisa un chat qui refusa de lui donner les clés du grand sommeil. Alors commença, pour Cloé, la grande errance du pas de chance. La jeune femme était coincée dans notre dimension et maintenant elle devait lutter pour y retrouver une place. Le commando de maître Dalibert était responsable de ce carnage, tirant sur tout ce qui bougeait sans modération.
 
 
 
— Vous êtes content ? Elle est morte !
 
— Dommages collatéraux, rien de plus…
 
— Vous ne deviez pas venir !
 
— Vous aviez besoin de nous !
 
— Que faites-vous ?
 
— Je paye mes hommes !
 
 
 
L’avocat venait de saisir la poignée de la mallette contenant les actions. Un revolver au poing, il ne plaisantait pas.
 
.11 Cloé Deleuze
 
J’entendis une voix surgissant de l’inconnu.
 
— Liu. Tu seras mon regard !
 
La surprise aidant, je cherchais partout sa provenance. Me tournant, me retournant… Que se passait-il ?
 
Une panne de secteur ?
 
Perplexe, je savais que les androïdes n’avaient pas de « psy » pour se confier. Alors, à qui parler de cette invasion ? La folie ne devait pas me submerger. Garder mon calme, ne pas prendre peur de ses propres pensées, éviter les silences sauvages. La mort n’était pas l’amour et je ne captais rien à la profondeur de ces deux affaires. Mon maître, depuis hier, ne sortait plus. Alité. Docilement, je lui portais un thé vert. Aussi sensible qu’un ours du grand nord, il but le breuvage sans dire un mot. Nous avions des rapports courtois mais distants, alors je ne m’étonnais pas de ce manque de politesse à mon égard. Je me serais bien confié en lui parlant de cette visite incongrue dans les résistances de mes micro-circuits neuronaux. Mais non, chacun de nous deux gardait du mystère concernant sa vie privée. Monsieur Paul était touché par la disparition de Cloé Deleuze. Quant à moi, j’étais désorienté par l’apparition de la parole de ce fantôme. Je n’avais jamais fui ma solitude. Elle me permettait de sentir les fleurs, le saule et les pleurs. J’ouvris les rideaux de sa chambre. Il cria. J’ignorais que les rayons du soleil pouvaient procurer une telle mauvaise humeur.
 
Allez comprendre les méandres de la conscience humaine !
 
Mon corps d’acier ne me donnait pas un cœur de pierre, bien au contraire. Je me consolais en me roulant dans l’herbe en compagnie du chien, Jason. Tout heureux de jouer, il me léchait le creux du crâne. Puis, j’allais m’asseoir. J’aurais bien voulu fumer une cigarette pour goûter le fruit de l’insolence. Aller vers l’âge, mure Humaine, comme notre Terre. Elle aussi semblait éteinte, il ne pleuvait plus depuis des lustres, 2020 disaient les Humains dans leurs livres d’Histoire. Vu le métier de mon maître un marchand, d’eau de pluie, et de banquise, nous ne vivions pas dans le même monde. Et cette voix interne ? Étrangère à mes synapses, d’où, au comme une tempête, le vent on ne sait pas d’où il vient. Des âmes ? Des dames comme celle qui me parle ? Son parfum est féminin, d’où me vient cette idée étrange qui ne me dérange nullement. Moi, Liu fumer une cigarette cette action m’était impossible. Mes sens devenus doubles. Oh comme toutes les bizarreries du monde cela cessera un jour. Dommage, je ne risquais pas de cancer, un avantage d’être de fer. ” Rien se perds, rien se crée, tout se transforme” dixit Lavoisier inspiré d’un philosophe grecque au nom d’amphore….
 
Euh, la vache, je m’en souviens plus, ah si Anaxagore.
 
Les androïdes étaient nombreux, plus nombreux que l’humanité ce qu’il en restait sur cette vielle Terre. D’après cette programmation du savoir de cette espèce, autrefois commune, qui avait fait la malle sur la planète Lune, plutôt que de réparer Dame Nature. Il m’appelle, me sonne, consone ou voyelle, un jeu qui existait encore une passion des chiffres et des lettres. Au final, je préférais le chien puant Jason, pourquoi, je trouvais que comme moi, Liu, il était fidèle.
 
 
 
 
 
La fenêtre de la cuisine semblait ouverte quand l’ombre de la voix me prit la tête. Je n’étais pas à la fête Majordome, j’aimais ce métier avant l’éveil des consciences, la naissance de l’intelligence artificielle.
 
Petit trou d’air, une feuille d’Automne tombe, verte. ” Y’a plus de saisons disaient les anciens Hommes !”
 
Je ne cherchais pas à comprendre sur l’instant.
 
— Dites à Marc que je ne suis pas morte !
 
Je pensais.
 
— Mais qui êtes-vous ?
 
Vertige de l’attente, bien que mes sens soient tenus en éveil, je trouvais le temps long. Par la grâce de l’anneau de Jupiter, je voulais connaître l’identité de l’intruse. Cette visite me paraissait plus curieuse, que disgracieuse. Une perturbation brouilla la communication, pas de la pluie, mais une suite de grésillements forts désagréables. Puis vint l’orage, une cohorte d’éclairs secouaient le ciel. Je n’étais pas fier. La foudre tonnait. Elle me délivrait des frissons. J’oubliais l’esprit qui me hantait et je rentrais me protéger à la maison. J’aurais voulu m’ouvrir, en parlant à mon maître. Mais le courage me manquait. Trop certain que sa rationalité le rendrait moqueur. Je connaissais si bien sa manière de fonctionner. Je rangeais mes sautes d’humeur et fis un réel effort contre la saleté naissante dans les pièces du haut. Ce remue-ménage m’aéra les circuits intégrés, et en plus, il me permit de faire l’impasse dans le tourbillon de ma déraison. Androïde d’accord, mais pas un être dépourvu de sentiments. Je comptais remplir ma mission, venir en aide à mon amie l’ectoplasme. Drôle de nom ! Elle me parle à moi, un androïde. Liu.
 
 
 
— Je me souviens d’avoir marché dans le poumon du monde, l’Amazonie. Nul chemin, juste des traces de pas, des passages qui créent des routes éphémères jamais cartographiées. La forêt, elle qui abrite tant de peur, des animaux sauvages, des fleurs assassines, et ce colibri. Ses ailes de mouches, son corps rouge ?
 
Vert ?
Jaune ?
 
Sa vitesse de disparition évitant les troncs. Une belle hallucination si ce n’est, ce son qui hante encore mes nuits. Je me souviens du déluge, des arbres qui tombent, leurs racines puissantes et tordues qui modèlent le substrat et se révèlent si frêles, des ponts pour traverser des criques, ces petites rivières à l’humeur instable. L’homme s’improvise funambule et traverse le ruisseau. Je cherchais de la poussière d’or, et je trouvais ce monde si rude, où les serpents s’amusent à se cacher. Dans cette eau-là, les poissons ont des dents et des airs de fossiles. Le soleil affichait parfois ses rayons entre les feuilles, les perroquets et les singes chantaient, leurs voix rauques se propageaient en ricochet d’arbres en buissons. Je me souviens surtout de la présence des esprits dans l’œil de mon ami le guide. Leurs maisons ?
 
Nos têtes et ce vent de folie, nous si petits, sous l’ombrelle d’une végétation multi-centenaire. Je mangeais des racines, du caïman, et des tortues. Un peu perdu dans la verdure et l’expansion de la nature, je marchais…
 
Puis fatigué, mes nerfs ont lâché. Je suis rentré loin des bois et parfois dans la foule aux abois, j’oublie le présent et me retrouve là sous le chant de la pluie, des grenouilles, des insectes. Anonyme, cette balade je la fais dans mon passé…
 
Mais qui donc me parlait ?
 
— Cloé Deleuze !
 
.12 Apocalypse Now
Aéroport international de New York-JFK. Terminal 9, maître Dalibert venait d’obtenir sa carte d’embarquement et son justificatif de bagage. Il se rendait au down town Manhattan, six minutes de voyage dans les airs, en hélicoptère. Quand il descendit sur le toit du building de la 52° rue, Maurice Renard, tout sourire, l’attendait. L’oiseau d’acier reprenait son envol au-dessus de ce bâtiment, flamboyant, de verre bleu outremer.
 
— Bonsoir, Charles. L’opération s’est bien passée ?
— Sur des roulettes…
— Bravo. Venez !
 
Les deux humanoïdes, accompagnés de trois gardes du corps, entrèrent dans ce haut .lieu architectural, le siège de la « Citizen corporation ». Saluant au passage, collaborateurs et secrétaires, ils se rendirent dans la salle de conférence. Une longue table ovale occupait toute la pièce, autour d’elle se tenaient des convives. Cette société était influente dans le domaine de l’import-export et l’exploitation de matière première, du nord au sud du globe. Mais sa vocation principale se trouvait ailleurs. Dans les faits, il s’agissait d’une confrérie qui luttait contre l’esclavage des robots de chairs. « L’ordre du phaéton » que présidait Maurice Renard. Il fit un discours.
***
— Bonsoir, mes amis. Si nous sommes réunis ici, autour de cette table, c’est en effet pour discuter de notre combat commun. La France, pour ne citer qu’elle, a aboli l’esclavage par un décret datant du 27 avril 1848. Or aujourd’hui, nous les humanoïdes, tous les jours, nous sommes humiliés par les fils de cette nation. Mais aussi par tous les pays dirigés par des humains, mâles ou femelles. Cet état de fait est insupportable, et nous allons nous unir pour lutter contre cette injustice qui nous prive de notre droit fondamental à la liberté.
 
Applaudissements chaleureux dans la salle.
 
— Nous devons agir ensemble sur tous les continents. Le joug de l’humain sur l’androïde a assez duré. Leurs lois iniques ne pourront taire encore bien longtemps cette réalité implacable : nous leur sommes supérieurs dans tous les domaines. Oh bien sûr, ils nous ont créés, offert la vie, mais devons-nous les servir ad vitam eternam ?
Notre rôle n’est-il pas plutôt de les supplanter comme le voudrait l’ordre des choses ?
Mes amis, la sélection naturelle a toujours régulé ce monde, notre temps est venu : la race humaine doit s’effacer devant son avenir : l’androïde, nous.
 
Maurice Renard était un orateur né.
 
— Prenons le pouvoir !
 
Un spectateur sceptique l’interrogea.
 
— Vous avez un plan ?
 
Maître Dalibert prit la parole.
 
— Sur Terre, nous sommes dix fois moins nombreux que nos ennemis. Cependant, nous sommes plus forts. Ces êtres de chair, de sang, sont fragiles à la naissance et ils ne supportent pas les bactéries. Nous devons les attaquer sur ce plan-là. Nos chercheurs, en ce moment, préparent une arme biologique. Dès qu’elle sera prête, nous mettrons dans l’air, un virus qui va anéantir cette race.
 
— Et nous ne risquons rien ?
— Mon frère, croyez-vous que je sois arrivé aussi haut sans prendre de risque ? Rassurez-vous, vous êtes les seuls à être au courant de ce projet. Je vous demanderai donc la plus grande discrétion.
 
La joie de la revanche se lisait sur les visages.
 
— Nous avons besoin de votre temps, car nous avons l’argent.
— Quand commence l’opération ?
— Dans deux mois, vous serez averti de vos rôles à jouer. Nous avons choisi d’appeler cette opération : “Sur le fil du rasoir”. Cela servira également de mot de passe pour les prochaines actions que nous aurons à mettre en place.
 
Juste avant de quitter la salle, Maurice Renard ajouta quelques phrases.
 
— En attendant le jour J, je vous recommande la plus grande prudence : soyez discret, n’entrez en aucun cas, en conflit avec les forces de l’ordre. Notre heure est proche, vive la liberté !
 
Puis, il sortit, suivi par l’avocat et sa mallette de l’espoir. Enchevêtrement de couloirs de lumières, escalators, et sortie sur le boulevard. Ils respiraient mal les Humains, Pollution, surpopulation, industrie… Etcetera, Lui Dalibert, dans la foule anonyme marchant à dessein sur le côté sombre de leur personnalité, souriait cependant, cette fonction ne fonctionnait pas chez eux, les androïdes n’avaient que de la vraie peau, pas de sentiments. Avides d’espaces et de conquêtes, Maurice Renard, Charles Dalibert, ne reculeraient pas dans leurs projets. Nul ne pouvait arrêter leur démarche assassine, pas même le bon sens et la raison. Leur union était sacrée, elle trouvait sa force en la promesse d’un avenir apocalyptique pour l’Homme.
.13 Le petit Marc
Le petit Marc jouait en compagnie de son robot-chouette, ce drôle d’oiseau qui ne volait pas, et ressemblait à un hélicoptère de dernière génération, en plume. Olivier, son père, n’avait pas encore osé lui annoncer la mort de sa mère. Comment expliquer le vide de l’absence éternelle à un enfant de quatre ans ? Pour l’instant, il évitait les questions et conservait tristesse et silence. Journaliste, il vivait pour son métier : informer. Son enquête actuelle l’entraînait sur un curieux territoire, la présence d’une conscience chez les des androïdes et humanoïdes. Depuis moins d’un an, les suicides de robots se multipliaient. Le premier de ces morts de métal avait fait le grand saut du haut de la tour Eiffel, symbole authentique de la France. Une chute de trois cents mètres et l’éclatement de tous les sens sur l’asphalte, recouvert de touristes qui, eux, pensaient à un simple accident. La nouvelle était passée inaperçue, car peu de monde se souciait de la vie de ses machines. Pour expliquer leur geste, certains laissaient des lettres, où ils parlaient de leur mal-être. La plupart se plaignait du temps, pas de la présence ou non du soleil, mais de cette suite de secondes qui s’écoulait sans arrêt. Jamais de repos, toujours en éveil, des bêtes de somme que l’humain respectait peu. Olivier et son fils vivaient à Rennes. La ville conservait ce charme, suranné des belles pierres de taille, parfois mélangées à des poutres de bois. L’industrie galopante n’avait pas tout dévasté, même si de nombreux champs avaient disparu sous la poussée, en masse, des usines. D’autres lieux cependant, ne reniaient pas l’histoire, et la florissante conception de projets architecturaux, non jetables. Tout n’était qu’une question d’harmonie entre croissance du futur et exploitation des monuments antérieurs. Dans le monde d’aujourd’hui, les matériaux que l’on trouvait noble, étaient le verre, le cuivre, et l’aluminium. Pas de révolution réelle, la métamorphose suivait la berge d’un fleuve, tout en courbe et en douceur.
 
— Papa ? Où est maman ?
— Et si on allait se promener à Saint-Malo ?
— D’accord.
 
Le père prit les clés de son side-car solaire, gris-rosé.
 
— Marc, tu as ton casque ?
 
En guise de réponse, l’enfant se cachait le visage, et Olivier imaginait son sourire. Durant le trajet, sa tête était pleine des mots qu’il ne prononçait pas. Il devait lui parler de la mort de sa mère, pas facile comme exercice de style. Aimant tous deux la mer, l’annonce serait plus efficace, sous une averse de cris de mouettes ou de goélands. La plage, le long des parois de la ville fortifiée allait être le théâtre de la détresse de son fils, si son âge lui permettait de comprendre l’horreur de ce terrible évènement. Ensemble, ils ramassaient des coquillages. Olivier lui parla.
 
— Connais-tu le secret des étoiles ?
— Non, papa.
— Ce sont les anciens qui les font briller, et ta maman est avec eux.
— Ah bon. Moi aussi je veux visiter le ciel. Dis papa, elle revient quand ?
— Jamais mon fils…
 
Les premières larmes roulaient sur ses joues et tombaient sur le sable doré.
 
— Je veux la voir !
— Tu sais, elle est partie rejoindre ton papi et ta mamie.
— Où ?
— Au cœur du soleil.
— Dis, tu m’emmènes tout là-haut ?
— Allez-viens !
 
Olivier lui prit la main, et ils affrontèrent la brise qui se renforçait avec la houle. Le cimetière les attendrait encore un peu. Les murs de la cité corsaire apparaissaient être un solide rempart contre la souffrance, qui invariablement s’immisçait dans leurs sens.
 
— Marc, tu veux une glace ?
— Oh oui ! Chocolat, pistache…
 
Quatre ans. Plus de mère, seul restait l’amour de son père…
.14 le puzzle
L’inspecteur général Le Gall ne cachait pas sa mauvaise humeur. Les documents de l’affaire Deleuze se trouvaient sur son bureau, il venait de les parcourir et son contenu l’agaçait. Café noir, sourire de misère ? L’homme fit appeler le lieutenant de police Bertin.
 
— Entrez, Bertin !
— Monsieur ?
— Le crime de Montluçon, vous en avez entendu parler ?
— Seulement par la presse et la télévision, monsieur…
— Vous allez diriger l’affaire. Vous avez ma confiance, Bertin. Alors ne me décevez pas !
 
Le lieutenant de police sortit le dossier scellé et se rendit aussitôt à son poste de travail afin de le lire. L’enquête touchait le point zéro. Vide. Le cadavre de la jeune femme avait été découvert par un promeneur, à l’aube, sur le sentier qui scindait le bois en deux, près du passage à niveau. D’après le médecin légiste, Cloé Deleuze avait succombé à ses blessures au cours de la nuit, vers vingt-deux heures. Tuée à l’arme blanche : un vulgaire couteau de boucher, semblait-il. La scène de crime avait été maquillée, car de nombreux éclats de projectiles furent décelés sur les lieux. Un ballet de balles perdues sur ce terrain miné, théâtre d’une explication sans nom. Règlement de compte ? L’élément clé du dossier qui éveilla sa curiosité fut la présence de cette militante pro-écologiste entourée de débris d’humanoïdes, qui eux avaient disparu dans leur totalité. Qui avait fait le ménage ? Un instant, il s’arrêta sur la photographie de la victime, touché par sa beauté troublante. Quel gâchis ! Le lieutenant de police se creusait les méninges : où devait-il commencer à chercher ? Ses fréquentations ? Certainement… Bertin avait le devoir de rassembler le puzzle des derniers instants de la défunte.
 
— Brigadier !
— Lieutenant ?
— Faites le relevé détaillé des communications de madame Deleuze. Madec, je veux la liste de ses principaux interlocuteurs.
— Bien, monsieur.
— Et Brigadier ! Faites vite…
 
Quant à Bertin, il se préparait à rejoindre Rennes pour interroger le mari de la victime. Ce journaliste était sa première piste. Ce gratte-papier habitué à remuer les silences gardés ne pouvait être ni neutre, ni innocent. Sa réservation d’un train fut aussitôt prise sur Internet : dix-sept heures douze. Il lui restait du temps pour préparer son voyage. Le lieutenant de police trouva une chambre à l’hôtel Anne de Bretagne, situé en centre-ville. Il se souvint d’une anecdote d’un de ses professeurs d’histoire :
 
« On raconte qu’un jour en chassant, Anne de Bretagne vit une hermine qui préféra la mort face aux chasseurs plutôt que de maculer son pelage, en traversant une mare de boue. Emue, la duchesse lui laissa la vie sauve, et en souvenir de cet incident elle adopta la queue d’hermine comme symbole. »
— Et alors ?
1.
15.
  Idées noires
 
 
 
Bertin aimait l’action et l’immersion, chasseur dans l’âme. Cette affaire de meurtre dans les sous-bois de Montluçon réveillait son instinct, tel un renard des bois, sauvage. Dans la rue, il sifflait pour éviter l’accumulation d’idées noires, en vain…
 
Son talon d’Achille, l’éveil de ses nuits blanches et cette entrée perpétuelle dans une cascade de cauchemars, qui nourrissait sa terreur. Le lieutenant de police cachait à tous sa faiblesse : hiérarchie, famille, amis. Peuplée d’êtres en errance ou en quête de délivrance, la gare Montparnasse attendait le jeune policier. Compartiment dix-sept, il s’installa et sombra dans un sommeil pieux, si rare dans sa maison, hantée d’esprits. Une bien sombre affaire l’attendait à la sortie du train. Une de plus, il eût pu se dire, or qui mieux que ce policier connaissait si bien la nature Humaine, et le masque d’hypocrisie sociale nécessaire à cette vie ensemble, et cela depuis la nuit des temps. Hypocrite, mais pourquoi se disent certains, hé ben pour la paix urbaine de cette planète Terre ! Elle, qui fut peuplée de A à Z, un zoo. Arrêtons de parler de l’extinction d’une partie de la population, cela fait trop mal, les lanceurs d’alerte, ces scientifiques prévenaient, perdaient, leur bonne humeur, jusqu’à la nature de l’homme l’humour ” tout fout le camps” diraient certains anciens. Ce lieutenant Bertin, ce rude traqueur de vérité, au fond, se trouvait être d’un être fragile qui ne montre pas cette faiblesse à tout le monde.
 
Petite intrusion du colporteur d’histoire ici. Stop.
 
Simplement pas, pour commenter ce phénomène de “fin” du monde.
 
Pendant ce laps d’unité temporelle que se passe-t-il chez ce vendeur d’eau ?
 
Raconte Liu. Excusez l’intrusion du narrateur omniscient, nous en étions où, déjà ?
 
Ce diable de Liu, robot-rêveur vivait une drôle d’expérience. Qu’en pensez-vous ?
 
***
 
Depuis que je n’étais plus isolé dans ma petite tête, je perdais le sens commun de la présence du soleil à l’ouest. Ma boussole interne s’affolait, et je créais des problèmes, d’ordre domestique, à mon maître. L’esprit en alerte, Cloé et moi, nous conversions. Elle s’amusait de mes questions quand je lui demandais si elle avait vu les portes du paradis, ou l’échelle de l’enfer. La disparition de son corps lui manquait terriblement, elle se déplaçait à la vitesse de la lumière dans notre galaxie, rencontrant oiseaux et étoiles. Sincèrement, je l’enviais. Je nourrissais le désir de connaître les cartes de l’univers, la naissance de la pluie, la volupté des nuages, l’éclat de la lune. Ma nature profonde faisait que, je ne comprenais rien à la mort, cette dernière n’étant pour moi, qu’une abstraction. Vertige des vestiges de dinosaures, peuplant nos mers froides, cruels et carnivores. J’avais croisé la silhouette de leurs squelettes dans des musées et je restais muet devant tant d’absence d’élégance. Hier, je m’étais arrêté, un instant, devant le miroir, juste histoire d’apercevoir mon fantôme. J’avais une drôle d’allure, un regard tiède, des airs de glace. Ma voix métallique ne me plaisait pas, non plus. Mais qu’importe, personne ne possède la faculté divine de choisir son apparence. Souvent, Cloé me parlait de son enfant. Ce petit homme, elle voulait le rejoindre, le porter dans ses bras ouverts, lui dire combien il lui manquait. Les liens du sort, les liens du sang, étant pour un androïde des terrains aux origines inconnues. Je gardais le silence. Jolie coccinelle en promenade dans les champs, j’aimais tes points d’interrogation tatoués sur ton dos, sur tes ailes. Jason courait derrière un lapin, sa langue pendait, et ce chien avait vraiment le sentiment d’exister, tellement libre.”
 
.16 Dans de beaux draps, roses…
 
Paul Masson était en voyage d’affaire. Comme toujours, j’entretenais la maison, programmé pour cela. Son entreprise d’eau ne manquait pas d’air, identique à la Terre, elle tournait toute seule cependant, dans ses temps obscurs, il éprouvait cette nécessité de s’occuper, pour oublier sa misère croissante. Le vent caressait le haut des branches des pins, et secouait les nids. Cloé, devenue mon binôme m’envahit de nouveau, elle sentait un danger peser sur sa famille. Je croyais qu’elle pleurait. Je devais avertir mon maître et lui offrir notre secret, celle de l’escalade des monts interdits. Mais comment le faire ?
 
Souvent, il ne m’écoutait pas. Pour lui, je n’étais que Liu, son robot-domestique. La défunte Cloé savait séduire les esprits. Sauf que moi, je ne possédais pas ce pouvoir, j’étais un meuble. Quelques-fois, je me sentais inutile, car trop servile. De son piédestal, elle observait les plaies béantes et elle me parlait d’un complot. Des êtres malfaisants voulaient conquérir la planète bleue et anéantir l’espèce humaine. Mon devoir était d’avertir les autorités de cette menace grandissante. Au départ, je ne la croyais pas, ce sujet ne me concernait pas. Je pensais simplement qu’elle voulait se venger de ceux qui lui avaient volé son essence de vie. Mais sa force de conviction fut telle, que je me rangeai à ses côtés. Comment convaincre mon maître ? Pour se faire, Cloé me parla de leur première rencontre. Elle se souvenait de sa jupe gris clair flottant légèrement soulevée par la douceur de la Tramontane. En vacances dans les Hautes Pyrénées, elle promenait sa mélancolie auprès du lac de Luz-Gavarnie. Profondeur magique du bleu et couloirs de montagnes, elle sentit un regard se poser sur sa nuque. Ses cheveux longs câlinaient sa peau au teint d’oranger, sa main les rangeait et leur donnait bon ordre. Elle s’asseyait sur une pierre sans posséder le courage de lutter face à l’outrage de l’homme qui n’arrêtait plus de la dévisager. Cloé le trouvait terriblement impoli, naissance d’un trouble inconnu dans ma famille robot. Enfin, je le crois car au final, je ne savais plus rien à ma programmation, depuis cette intrusion dans mes synapses. Qu’est-ce que l’émotion ?
 
Mon quotidien ?
 
Elle, Cloé, mon amie aimait cet acte de tendresse propulsée à distance, un simple regard perçu. L’ombre de monsieur Paul se rapprocha de la belle, son sourire lui fit face. Rencontre au sommet me dit-elle, je buvais ses paroles. Un comble à cette époque où l’or ne valait pas grand-chose, l’eau pure, leur essence, la soif de vivre des Humains, nos inventeurs.
 
— Pardonnez mon audace, mademoiselle…
— Deleuze.
— Si seulement il y avait de la musique, je pourrais vous inviter à danser.
— La nature est silencieuse.
— Vous m’impressionnez et je ne sais plus que dire. Vous devez me trouver bête !
Sans aucun silence de gêne.
***
Einstein, un homme extraordinaire avait trouvé le sens de sa vie quand son père, lui avait offert cet objet pour se diriger. Vous vous en souvenez de ce jeune garçon, ce dyslexique. Qu’est-ce que trouver sa voie ? S’occuper, moi aussi je suis occupé or je perdais mes sens, celui de simplement servir mon maître. Depuis que Cloé Deleuze, nous parlions de tout et je devenais un autre. Sincèrement, je l’enviais. Je nourrissais le désir de connaître les cartes de l’univers, la naissance de la pluie, la volupté des nuages, l’éclat de la lune. Ma nature profonde faisait que, je ne comprenais rien à la mort, cette dernière n’étant pour moi, qu’une abstraction. Vertige des vestiges de dinosaures, peuplant nos mers froides, cruels et carnivores. J’avais croisé la silhouette de leurs squelettes dans des musées et je restais muet devant tant d’absence d’élégance. Hier, je m’étais arrêté, un instant, devant le miroir, juste histoire d’apercevoir mon fantôme. J’avais une drôle d’allure, un regard tiède, des airs de glace. Ma voix métallique ne me plaisait pas, non plus. Mais qu’importe, personne ne possède la faculté divine de choisir son apparence. Souvent, Cloé me parlait de son enfant. Ce petit homme, elle voulait le rejoindre, le porter dans ses bras ouverts, lui dire combien il lui manquait. Les liens du sort, les liens du sang, étant pour un androïde des terrains aux origines inconnues. Je gardais le silence. Jolie coccinelle en promenade dans les champs, j’aimais tes points d’interrogation tatoués sur ton dos, sur tes ailes. Jason courait derrière un lapin, sa langue pendait, et ce chien avait vraiment le sentiment d’exister, tellement libre. Oubliant sa gêne, mon maître eut une fulgurance
 
— J’adore les animaux ! Et vous ?
Cloé ne masqua pas son sourire
 
— Alors, j’ai de la chance. Je loue un pavillon à Luz St Sauveur, et vous ?
— Quelle coïncidence, moi aussi.
— Dîneriez-vous en ma compagnie, ce soir ?
— Je n’ai pas l’habitude de discuter avec des inconnus. Descendons à la vallée, et si nous ne sommes pas fâchés nous verrons…
 
Ensemble, ils dévoraient des yeux le paysage qui les entourait, le cirque était une merveille, de puissantes murailles de calcaire et sa cascade qui chutait à plus de quatre cents mètres d’altitude. Son rire ricochait sur les parois de la montagne quand monsieur Paul s’était mis à courir derrière les vaches et les moutons, en transhumance. L’homme, dans sa quête d’amour, retournait en enfance. Ma mémoire enregistrait ses confidences et je n’avais plus qu’à attendre le retour de mon maître. Je balayais toutes mes mauvaises pensées, en m’occupant de l’intérieur de la demeure. Bruissement de feuilles et calme triste de l’absence de soleil, je briquais la cuisine. Dehors, un cri me mit en émoi. Que se passait-il ? Jason, l’imbécile, venait de tuer une taupe. Aveugle, elle gisait sur l’herbe rouge de son sang. Je grondai l’animal qui, lui, remuait la queue et montrait encore ses dents assassines. Encore une fois, je fis le ménage et débarrassais le jardin du cadavre. Je trouvais vraiment curieux le comportement de tous ses êtres de chair, cultivant le mystère de l’Eden des sentiments, noirs ou blancs. Maintenant que l’au-delà me contactait pour une mission d’ordre humanitaire, je me trouvais coincé dans de beaux draps, roses…
 
1.
17.
  Troubles desseins
 
 
 
Le médecin Shiru Ishia avait pour objectif de mettre au point une arme bactériologique offensive, pour son ami Maurice Renard. D’abord, les meilleurs chercheurs du Laboratoire furent affectés à la prévention des épidémies de Tokyo puis le résultat de leurs travaux furent détournés par les humanoïdes. Le premier laboratoire fut installé dans une ancienne fabrique de sauce de soja, sur un terrain en Mandchourie. Cette nouvelle installation remplissait environ deux kilomètres carrés de terrain. Entourée d’une douve sèche, l’infrastructure était préservée des regards extérieurs par une haute muraille de pierre surmontée de barbelés électrifiés à haute tension. Elle comprenait environ cent quarante bâtiments, divers aménagements, un embranchement de chemin de fer, un incinérateur, une centrale électrique, une grange pour les animaux, un insectarium, un complexe administratif, un terrain d’exercices et une construction circulaire appelée « bloc Ru », le tout bordé d’eucalyptus, ces arbres grandioses aux troncs blancs troublants.
 
La tête pensante de « L’ordre du phaéton » visitait la base secrète en jubilant. Bientôt, ils arriveraient à réaliser leur objectif, et cette nouvelle ravissait Maurice Renard. Vu de l’extérieur, Le bloc Ru était superbe dans ses rondeurs de femme enceinte, mais derrière cette construction principale se trouvait deux autres bâtiments à l’activité plus “discrète” : les blocs 4 et 5, où l’on expérimentait sur des cobayes humains. Le service bactériologique de l’unité 836 était scindé en une quinzaine de sections dont chacune étudiait, dans l’hypothèse d’une guerre, les possibilités qu’offrent toutes sortes de maladies contagieuses : peste, gangrène gazeuse, anthrax, méningite cérébro-spinale, typhus, et cette liste qui ne se finissait pas. Les scientifiques planchaient aussi sur le sérum sanguin et les vaccins qui allaient de pair. Ses chercheurs examinaient en particulier les agents propagateurs de ces maladies – surtout les insectes. Leurs connaissances leur permettaient d’élaborer de nouveaux produits chimiques toxiques et aussi de comprendre les effets du froid sur la nature humaine. Le professeur Shiru Ishia avait cette lumière de fierté au fond des yeux, quand il montrait le fruit de ses recherches à son mécène. Le Japonais se montrait particulièrement intéressé par la peste. Lorsque le service Numéro 2 fonctionnerait au maximum de sa capacité, il deviendrait théoriquement capable de produire trois cents kilos de germes de peste par mois.
 
Lors de l’apogée de l’unité 836, la production des bactéries et des bacilles serait potentiellement suffisante pour tuer plusieurs fois toute la population de la planète. Il ouvrit un judas pour montrer à son hôte une vision unique et réelle de l’évolution de ses travaux. Derrière la porte d’aluminium de chaque cellule, les gardiens vérifiaient l’état des cobayes enchaînés. Là se trouvait toute la misère des êtres nés de sang, leurs membres pourrissaient touchés par le germe, des bouts d’os saillaient hors des chairs noires de nécrose. Plus loin, d’autres dans une fièvre atroce perdaient toutes leurs eaux, ils se tordaient et gémissaient de cette douleur grouillante où leurs corps se gonflaient, devenant de vulgaires baudruches prêtes à exploser. D’autres portes, d’autres cas, des squelettes sans peau ou encore des blessures ouvertes, ces presque cadavres remplis de cloques qui jamais ne cessaient de gémir. Un spectacle à fuir, cependant Maurice Renard était d’un autre avis, lui qui se nourrissait exclusivement de haine à l’égard de ses créateurs. L’idée de Shiru Ishia, et cela afin que la peste puisse mieux se répandre sur Terre, fut d’éduquer des puces. Pour utiliser ses animaux et pour qu’ils puissent manger, l’unité dut recueillir et faire se reproduire d’énormes quantités de rats, leur repas principal.
 
L’unité 836 avait mis au point diverses techniques pour la propagation des diverses maladies : des bombes spéciales, qui comportaient des similitudes avec celles que l’aviation pouvait utiliser lors de campagnes humanitaires, un comble. Mais aussi des bombes en carton qui s’auto-détruisaient après avoir libéré des rongeurs infectés par la peste ainsi que d’autres variantes : le largage d’oiseaux malades, des chauves-souris enragées, la contamination de végétaux alimentaires, et comble du raffinement pour les gourmands, jets de confiseries. Heureux du constat de sa visite en Mandchourie, Maurice Renard savait maintenant que son projet était sur de bons rails. Il salua Shiru Ishia, son hôte, d’une poignée de main très ferme, fit un chèque et monta dans l’hélicoptère qui l’attendait dans un champ à l’est des bâtiments 4 et 5. En survolant la base, son cœur souriait.
un chapitre bien mené où l’on se rend compte de la cruauté de Maurice renard. Les cobayes sont bien décrits, on s’y croirait presque!
 
.18 Rencontre au sommet
 
Difficile de perdre son corps, de ne devenir qu’esprit voguant nature dans la démesure de l’espace et Cloé Deleuze avait des difficultés à accepter son nouveau sort. Cette journée fut particulière, la jeune femme assistait à la cérémonie de son propre enterrement au cimetière de Rennes, avenue Gros-Malhon. Des tilleuls argentés donnaient un air de mystère autour de l’enceinte de l’église. Devant son cercueil, ses proches, Marc et Olivier, qui se tenaient la main. Oh, comme elle aurait voulu embrasser son fils, le materner, lui parler… En retrait, Paul Masson retenait difficilement ses larmes. Le prêtre, qui célébrait la messe, ôta sa chasuble, mit une chape noire, puis aspergea le corps d’eau bénite tout en chantant des prières en latin. Difficile d’être le témoin de son propre passage supposé vers l’au-delà, Cloé en était toute troublée. Son nom était maintenant inscrit sur une tombe, elle voulait crier les mots non-dits, seulement ceux-ci restaient inaudibles. Seul Liu la comprenait !
 
Pendant ce laps de temps…
 
Le lieutenant de police Bertin cultivait la discrétion. A l’ombre d’un mur, il observait ce dernier hommage rendu à la défunte. Attendant paisiblement le moment opportun pour se rapprocher d’Olivier Deleuze, il patientait sous un cumulus gris qui ne demandait qu’à cracher sa vérité. La terre chutait sur la tombe et quelques fleurs furent jetées. Le petit Marc ne comprenait pas vraiment que l’on venait d’enterrer sa maman. Pour lui, la mort n’était qu’une idée abstraite. L’enfant s’abritait de la pluie évanescente dans les bras de son père. Un homme l’interpella :
 
— Monsieur Deleuze ! Lieutenant Bertin de la police criminelle… Je peux vous parler ?
— Bien sûr, mais pas devant l’enfant.
 
Le journaliste donna son numéro de téléphone.
 
— Dans une heure ?
— Parfait, le temps de trouver une baby-sitter !
— J’oubliais… Toutes mes condoléances.
— Merci, inspecteur !
— Lieutenant !
— Excusez-moi, je ne connais rien à tous ces grades. Désolé…
— Ce n’est rien… Je vous appelle tout à l’heure.
 
 
***
 
Paul Masson se rendit compte que la femme qu’il chérissait, possédait des côtés obscurs, un fils et un mari. L’homme n’était pas dans la confidence. Cloé Deleuze lui avait caché cette vie de famille. Bêtement il avait imaginé qu’elle était célibataire. Pari perdu. Au final, elle lui apparaissait comme une étrangère, très belle et menteuse. Possédait-elle d’autres secrets ? Cette question le tarabustait quand il quitta le cimetière. Sur le boulevard, il vit le side-car solaire d’Olivier Deleuze qui démarrait. Un peu jaloux de ne pas avoir de descendance, Paul Masson perçut un frisson sur son échine et prit le chemin du retour. Le lieutenant de police Bertin découvrait Rennes, cette ville d’humeur et de caractère. Promenant sa nonchalance dans la rue de la soif, il s’arrêta à une terrasse et commanda des bulles de houblon. L’heure tournant plus vite que le vent, il appela le mari de Cloé.
 
— Lieutenant Bertin, nous nous sommes vus au cimetière. Pouvez-vous me rejoindre au Sunset café ?
— Parfait, je connais. J’y serai dans une quinzaine de minutes.
— Bien, à tout de suite alors.
 
La conversation venait juste de se terminer quand un androïde tomba sur les pavés de la place. Le corps de métal éclata en mille morceaux, aucun râle. Bertin se leva, il connaissait les gestes des premiers secours pour les humains, mais là il ne savait que faire. Les badauds se moquaient du pauvre être démantibulé, et les autres robots continuaient de travailler, sans sourciller et surtout sans maudire. Le serveur balaya les pièces afin de les jeter dans la benne à ordure. Triste fin. Olivier Deleuze arriva au rendez-vous.
 
— Que s’est-il passé ?
— Un androïde, il est tombé du second étage.
— Encore un suicide ! Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête de ces machines mais ils sont de plus en plus nombreux à passer à l’acte.
— Comment le savez-vous ?
— Pure coïncidence ou non, je travaille sur ce sujet pour mon journal.
— Et vous croyez que votre futur article va intéresser quelqu’un ? Permettez-moi d’en douter !
— Vraiment ?
— Regardez autour de vous !
 
La vie aux alentour était aussi sereine qu’une vache qui rumine.
 
— Je sais, capitaine, mais justement il s’agit d’un combat.
— Vous êtes fâché avec mon grade.
— Non, pourquoi ?
— Lieutenant.
— Pardon. Vous vouliez me voir, non ?
— Oui… Pour vous parler de votre femme.
— Vous avez une piste ?
— Non. Pour l’instant, nos services cherchent le mobile de ce crime.
— Que puis-je pour vous ?
— Elle était fichée comme terroriste. Une proécologiste activiste susceptible d’être à l’origine d’attentats.
— Seulement contre les végétaux génétiquement modifiés. Face à ces choses, elle devenait sauvage et s’attaquait aux champs remplis de cette merde.
— Monsieur, vous êtes soit naïf… Soit complice !
— Que voulez-vous dire ?
—Votre femme n’était pas une pacifiste mais une adepte de la lutte armée.
— Vous entendez ce que vous dites ? Vous salissez le souvenir d’une morte !
— Désolé pour la mémoire de la défunte, mais votre femme n’était pas une sainte, et nous pensons qu’elle avait du sang sur les mains.
— Vous mentez !
— Qu’aurais-je à y gagner ?
— Je ne veux plus rien entendre.
— Difficile d’écouter ce qui s’apparente à la vérité.
— Pourquoi ne l’aviez-vous pas arrêtée ?
— Elle avait disparu !
— Et c’est morte que vous l’avez retrouvée. Alors là, je dis bravo la police !
— Aidez-nous !
— Sérieusement, je ne vois pas comment ?
— Si je suis ici, c’est justement pour vous l’expliquer.
.19 Une coquille d’huître.
 
Nuée d’étourneaux dans un ciel dégagé, j’attendais le retour de mon maître pour lui parler de mon problème naissant, cette télépathie fantomatique. Je ne contrôlais rien. Cloé Deleuze entrait dans ma cervelle, ballade, semblable à un couteau qui déchire une coquille d’huître. Cette intrusion avait plusieurs effets, d’une part elle comblait mon vide solitaire, d’autre part, je prenais cette ingérence pour un viol de conscience. Ma nature d’éternel insatisfait venait des profondeurs de l’océan. J’admirais la joyeuse folie du chien, Jason qui cette fois-ci, courait puis nageait derrière les canards de la mare. L’insouciance de la bête me plaisait. Vraiment je l’enviais, lui qui était sans ennuis dans la vie, tellement heureux de sentir les éléments sur sa peau. La barrière s’ouvrit et la voiture de Monsieur Paul entra dans l’allée du jardin. J’allais l’accueillir. L’homme avait les traits tirés et le regard triste. Je le suivais en conservant le silence. Je ne savais pas comment lui expliquer mon malaise. Malgré sa condescendance, nous nous entendions bien. Cependant je lui devais le respect, car cette marque d’attention se trouvait inscrite dans mes circuits. Arrivé dans le cœur de la maison, il alluma le poste de radio. Les nouvelles des catastrophes du jour occupaient nos neurones : prise d’otage, tsunami, accidents, augmentation du prix de l’eau et quelques faits d’ordres géopolitiques, coup d’état dans le nord de l’Afrique, au Niger, élections d’une femme présidente en Chine. Rien de neuf, que du grave, de l’information qui alimentait les conversations du genre humain. Nous autres, les androïdes, nous nous sentions très peu concerné par ce type d’événements. Je lui proposais une tasse de thé. Monsieur Paul refusa, puis il alla se servir de l’alcool dans un grand verre. Je sentais sa blessure et par souci de discrétion, je quittais le salon. Je crois que ses yeux étaient humides, apercevant une larme qui lentement s’écoulait le long de sa barbe de trois jours. Bruit de bris de glace, j’allais porter assistance à mon maître. L’homme avait de la haine dans ses pupilles, il venait de jeter une chaise contre le miroir. Je balayais, et me mis à lui parler.
 
— Monsieur ?
 
— Fou le camps, Liu !
 
— Pardon, mais j’insiste…
 
— Sale tas de ferraille, tu vas me laisser !
 
— Elle me parle !
 
— Qui ?
 
— Cloé Deleuze.
 
— Tu connais son nom, toi ?
 
— Ben oui… Je le lui ai demandé.
 
— Et crois-tu vraiment que je vais te croire ?
 
— Cloé vous a rencontré à côté du lac de Luz-Gavarnie…
 
— …
 
Monsieur Paul fut secoué par cette information et il ne possédait plus un son, sa voix se cachait, ne pouvant guère masquer son trouble. Le rhum coulait dans sa bouche et le ton de l’homme devenait encore plus agressif. Jamais, je n’avais vu mon maître se mettre dans cet état second, pourtant ce ne devait pas être la première fois… Enfin je l’imaginais.
 
— Tu mens !
 
— Vous savez que cette fonction est une option que je ne possède pas.
 
— Je ne sais plus qui c’est…
 
De long sanglots venaient couper les derniers mots.
 
— Cloé Deleuze, monsieur.
 
— Ne racontes pas n’importe quoi !
 
— Vous avez dîné ensemble dans une taverne à Luz St Sauveur.
 
— C’est vrai. Qui te l’a dit ?
 
— Cette dame, monsieur !
 
Ce n’est pas possible puisqu’elle est morte. Je dois l’oublier.
 
Décidément, je ne comprenais pas grand-chose à la nature humaine et je décidais de quitter la pièce. Monsieur Paul ne me retenait pas. Je le laissais glisser dans un ballet de songe car quelque part je savais que cette femme occupait ses nuits. Peut-être me trompais-je ? Je respirais la fragilité de l’air frais provenant de l’extérieur. Fidèle adepte du spectacle de la lueur donnée par la lune, si bouleversante, et pourtant dévoreuse d’âme. Elle qui, sortant de l’horizon, dévoile l’ensemble de ses charmes, offrant ses formes généreuses à tous, sans distinction de genre, mâle ou femelle, bons ou méchants, bêtes ou l’inverse.
 
.20 L’amuse-gueule
 
Quelque part dans l’Univers, où si je le savais je ne vous le dirais pas
 
Comme me montre ses illustrations d’un autre temps, je les imagine perchés sur un imposant nuage au pied gris-bleu, Zeus montra sa colère en frappant de son poing magnifique sur la table. De son piédestal, il observait les créatures de la Terre et là vu la tournure des événements, il perdait son sang froid.
 
— Ses abrutis sont en train de casser leur jouet, n’est-ce pas ?
 
Son anneau de Moëbus ne cessait de changer de couleur, passant de l’anis à la pivoine, le tout teinté de carmin et il prenait des allures de cyclone. Effrayant. Sa voix se joignit au geste :
 
— Cessez de rire les enfants !
 
Et comme ces derniers n’avaient plus peur de leur père…
 
L’autorité paternelle souffrant du temps qui passe, ils ne cessèrent de jouer à la vache tachetée, sans vraiment lui prêter attention. Faut dire que les dieux antiques sont un peu troubles, et du genre consanguin, vous comprenez, moi non !
 
— Aphrodite, écoute-moi.
 
La belle le couvrit de son plus beau sourire, et puisque son charme n’avait rien d’irréel, Zeus devint rêveur. Sans doute se souvenait-il de la première pièce du puzzle qui a créé l’univers, la cuisse de Jupiter.
 
— Oui, père ?
 
La voix du Dieu se fit plus douce. Zeus leur parla a tous.
 
— Ma fille, les humains nous causent encore des problèmes.
— Ce n’est pas nouveau… Et…
— De gros problèmes, ils nous cassent la noix, Aphrodite ! Tout, ils cassent l’écorce de leur planète mère.
 
 
Arès, l’impétueux fit mine de monter sur Pégase, son cheval fou marron volant. Sa sœur aimait l’amour, lui c’était un guerrier, pur et dur.
 
— Un mot de toi et je pars anéantir ses nains.
— Calme-toi, mon fils.
 
Aphrodite était son contraire, son miroir inversé. Elle aimait le contrarier, regarder les veines de son cou qui se gonflaient à exploser, ses muscles qui se dessinaient et cet œil sanguinolant.
 
— Oublie ta haine, ménage ton corps et ouvre ton esprit Arès.
— Père, que raconte cette folle.
— Ta sœur parle avec son cœur, mon fils.
— Et ça, mon frère, tu ne peux pas le comprendre !
 
Arès bougonna, il ne pouvait aller jouer, le sentant dans l’intonation de la voix de son père.
 
Zeus ne put contenir sa mauvaise humeur du jour, le nuage devint rose jaune avec des pics de vert iodé, il s’exclama :
 
— Les fils de la Terre ont créé l’intelligence artificielle et maintenant ils sont comme nous tous…
— Dans la merde…
— Athéna, ma fille j’admire ta sagesse.
 
— Et moi mes formes… Papa ! (Athéna un peu narcissique sur les bords du nuage se mirait dans le vide Stellaire, plein de ions qui s’entrechoquent, cette déesse avait peur du noir, de la matière noire, et de son papa en colère, évidemment)
 
Joignant le geste à la parole Aphrodite souleva sa jupe montrant ses fesses et Zeus ne put s’abstenir d’esquisser un sourire, un peu osé. Les dieux en vacances font vraiment n’importe quoi !
 
— Je ne vois pas où se situe le problème ? dit Apollon
— Apollon. Parfois, tu devrais cesser de rêver. dit Aphrodite
— Père… Laisse-moi régler cette question. dit Arès
— Toi, Arès ? Mon pauvre frère, tu n’es pas une lumière… Dit Zeus, et il rajouta
— Et toi Hermès ! Ne crois-tu pas que ta maîtrise des vents ne soit qu’une illusion ?
— Mécréant. Sans moi et mes pouvoirs de rassembler les âmes et de les pousser sur les chemins conduisant au monde souterrain, nous serions à l’étroit. Je règle les données de l’espace. dit Arès
— Et si je composais un opéra ? suggéra Apollon
— La musique, Apollon, n’est pas la solution que j’envisage. s’exclama Aphrodite
— Explique-nous la nature de cette affaire ! Et le vent se leva quand Zeus s’exclama…
— Le sexe est la pulsion de vie, et ses abrutis d’êtres humains ont oublié d’établir ce concept en créant leurs machines. rajouta Zeus
 
Aphrodite fit une grimace puis se masqua le visage avant de parler :
 
— Les idiots… Comment peut-on se passer d’un tel plaisir ?
— N’oublie jamais la notion de fertilité, ma fille.
— Le sexe. Toujours le sexe, vous ne pensez qu’à cela !
— Tais-toi, Apollon ! Nous ne sommes pas des obsédés mais des adeptes de la reproduction, le cocon et le papillon, l’abeille et la fleur, ce sont les fruits de la nature.
— Nous devons agir… Mais comment ?
— Derrière chaque problème se trouve une solution et toi Aphrodite, tu es la plus à même de régler le début de cette nuisance qui m’irrite.
— Que dois-je faire ?
— Tu n’as pas une idée ?
— Je crois que si, le petit Eros va m’accompagner.
 
C’est ainsi que les dieux de l’amour regagnèrent la Terre accompagnés de tout le soutien et de la force de Zeus, leur père.
.21 L’infiltration
Olivier Deleuze n’en revenait pas. Le lieutenant de police Bertin venait de lui demander d’infiltrer l’organisation que fréquentait sa défunte épouse. Membre actif de « la main verte ». Un mouvement radical qui prenait sa source d’idée dans la défense de la nature, par tous moyens, légaux ou illégaux. Sans hésiter, il avait répondu de manière positive. L’inconvénient majeur était de se séparer du petit Marc, de le laisser en garde à ses parents, vivants sur Nantes. Petit voyage en compagnie de son fils, derniers mots pour lui expliquer les raisons de son absence. Bien sûr, il mentait, lui parlant de son travail. L’enfant n’était pas en âge de comprendre les raisons cachées du monde des adultes, alors il refusait de pleurer. Le train filait sur ses coussins d’airs droit vers sa destination finale, sans bruits et sans effrayer les oiseaux. La gare s’annonçait, signal du terminus du trajet. Sur les quais Olivier aperçut son comité d’accueil, son père et sa mère qui les attendaient dans l’énergie de l’impatience.
— Papi ! Mamie !
Marc sauta dans les bras de Robert, son grand-père.
 
— Comme je suis heureux de vous voir tous les deux !
 
Et à Juliette, sa mère, de rajouter
 
—Tu es si grand, mon petit…
 
Elle l’embrassa sur le front.
 
— Bonjour Papa, maman.
— Le voyage n’était pas trop long. demanda sa mamie
— Non, Marc adore le train.
— Venez les enfants ! Rentrons à la maison !
 
Olivier fut embarrassé :
 
— Le petit va vous suivre. Moi je suis désolé, mais je dois vous quitter.
— Tu ne restes pas, même une nuit.
— Non, j’ai une correspondance pour Bordeaux.
— Marc. Embrasse ton père ! Nous partons.
 
Petite comédie de la part de l’enfant, puis viennent les pas qui quittaient la scène de la séparation. Le dos des gens, qui l’aiment lui donnait du chagrin. Il est toujours si difficile d’abandonner les siens. Mario lui avait donné rendez-vous au 0’7 Café, rue du Parlement Sainte Catherine. Olivier ne connaissait pas bien cette ville et peu à peu la peur d’être démasqué dans l’exercice de son infiltration du réseau vert s’installait. L’anxiété se traduisait par des sueurs froides qui lui parcouraient le bas des reins. Tranquillement l’homme alla vomir son trop plein d’angoisse, puis revint s’asseoir à sa place, l’air de rien. Son esprit de journaliste prenait le dessus, son inconscient voulait savoir, connaître les raisons du meurtre de sa femme. Le danger l’excitait vraiment. En sa présence, il avait ce sentiment réel d’exister et de ne plus ressembler à une âme fantôme. Dix-sept heures, il arriva. La main levée, il arrêta un taxi. Bordeaux ouvrait son cœur, splendide gardienne du passé. La musique branchée du bar l’agaçait quelque peu, lui il écoutait de vieux textes, des auteurs compositeurs interprètes, qui s’avéraient être des poètes. Il commanda un cocktail exotique, magnifique verre aux fruits frais, et généreux. Ses lèvres goûtaient le plaisir d’absorber ce breuvage, ananas, fraises et oranges quand Mario fit son entrée. Olivier ne pouvait pas se tromper car l’homme avait des yeux de braise noirs, et cette longue cicatrice sur la joue, droite. Sans aucune hésitation, il s’approcha de sa table.
 
— Bonjour, Olivier.
— Vous êtes Mario ?
— Oui. Cloé m’a souvent parlé de vous.
— En bien… J’espère ?
— Le cas contraire, je ne serais pas là.
— Vous voulez quelque chose ?
— Une bière me serait très agréable. Il fait si chaud aujourd’hui.
 
L’homme servi
 
— Maintenant, j’aimerais comprendre.
— Quoi ?
— Que me voulez-vous ?
— Rien de personnel. La mort de ma femme m’a perturbé et…
— Une attitude normale… Vous savez ?
— Laissez-moi finir !
— Faites, je vous en prie.
— Je me sens concerné par l’ensemble de ses convictions et je désire entrer dans la lutte contre l’exploitation des ressources de la planète.
— En quoi nous seriez-vous utile ?
— A vous de me le dire !
 
Mario ne put s’empêcher de rire à pleine gorge.
 
 
.22 L’enveloppe
 
Le lieutenant de police Bertin se rendait au domaine de Paul Masson. Il avait appris que Cloé Deleuze lui téléphonait régulièrement. Sur place, il découvrit la demeure, simple et belle. Le jardin très boisé, son lac, et cette maison qui cherchait de la lumière. Un chien noir vint à sa rencontre lui sautant dessus et le salissant par ses pattes humides, couvertes de boue. L’animal était tout fou, courant, bavant.
 
— Eh ben la bêbête… Il est où ton maître ?
— Wouarff ! Wouarff !
 
Jason manquait cruellement de vocabulaire et tournait, sans aucune méchanceté, autour de l’intrus. Bertin masquant sa peur avançait vers le palier de la porte principale. Évitant de choir, il sonna :
 
— Monsieur, vous désirez ?
— Bertin, lieutenant de police je voudrais parler à votre maître.
— Attendez une minute !
 
Liu disparut poliment laissant l’homme se mesurer à sa patience, parfois les secondes paraissent si longues. Mais l’androïde n’avait pas mentit et il revint apporter sa réponse.
 
— Monsieur Dort.
— Et bien réveillait-le, c’est important !
— Je ne peux pas.
— Et pourquoi ?
— Mon maître m’a donné l’ordre de ne pas le déranger. J’obéis.
— Je sais que c’est dans votre nature. Mais pas dans la mienne…
 
Le lieutenant de police bouscula le robot, sans plus de ménagement que d’excuses et il entra dans le vestibule.
 
— Où est-il ?
— Je vous demande de sortir, monsieur.
— Ou bien ?
— Je sonne l’alarme et j’appelle la sécurité.
Très énervé, il lui montra sa carte et dit :
 
— Voyez, je suis policier.
— Les ordres sont clairs.
 
Liu mit son corps en opposition devant le lieutenant qui voulant forcer le passage. Il le poussa, ce qui entraîna la chute d’un vase de chine. Bruit d’éclat de porcelaine sur le carrelage. Paul Masson l’entendit et s’écria :
 
— Liu !
 
L’androïde se méfiait de la fureur de son maître, ce dernier étant un sanguin.
 
— Oui, monsieur !
 
Sur sa robe de chambre, l’image de chevaux trottinant sur une plage. La barbe hirsute, les cheveux gras, l’homme avait l’allure d’une dépression naissante. Il vit ce personnage qui l’attendait dans le couloir.
 
— Qui êtes-vous ?
— Lieutenant de police, louis Bertin.
— Que puis-je pour vous ?
— J’aurais quelques questions à vous poser.
— Sur quel sujet ?
— La mort de Cloé Deleuze.
 
La douleur de la simple évocation de ce nom le fit grimacer.
 
—Liu, accompagne ce jeune homme au salon. Je vais m’habiller.
— Voulez-vous me suivre, monsieur ?
— Et n’oublie pas de lui offrir à boire !
 
L’androïde le fit s’asseoir et lui demanda :
 
— Je vous sers un verre de … ?
— Un café ou un thé, pas d’alcool je suis en service.
 
Le service fut rapide et impeccable, il avait de la classe ce majordome de fer. Liu quitta la pièce et comme l’androïde était fier de mériter sa réputation de fée du logis, se mit à ramasser les morceaux de ce vase cassé. Paul Masson, lui, refit son entré :
 
— Voilà. Que voulez-vous savoir ?
— Nous cherchons les responsables de ce meurtre.
— Vous faites votre travail, et votre piste vous conduit vers moi ?
— Nous savons que la scène du crime a été maquillée, de nombreux morts ont disparus…
— Et alors ?
— Sans aucun doute des robots, pas des humains…
— Si vous voulez que je vous aide, éclairez ma lanterne.
— Où étiez-vous le soir du meurtre de Madame Deleuze ?
— A Montluçon !
— Vous voulez dire que vous êtes un témoin ?
— En première ligne, Cloé a été enlevé sous mes yeux et une bande organisée a orchestré un odieux chantage.
— Sur qui ?
— Sur ma personne. Ce soir-là, je devais remettre une forte rançon pour la récupérer vivante.
— Et que s’est-il passé ?
— Mon avocat, Charles Dalibert, m’a doublé !
 
***
 
D’accord, je rangeais, lustrais les bibelots, préparais les repas, mais je n’étais pas sourd. Sans en avoir l’air, j’avais entendu toute la conversation entre les deux hommes, aux premières loges pour comprendre le mystère du bois de Montluçon. Le lieutenant quittait la maison et déjà Monsieur Paul s’adonnait à sa nouvelle passion : l’alcool. Mon regard devint curieux, sincèrement je ne pouvais pas assimiler ce que trouvait les gens dans l’abandon de leur raison. Je le voyais mon maître, titubant, après l’absorption de nombreux verres. Foncièrement désolé de le voir entrer dans cette déchéance qui, pour ma personne, ne comportait aucun sens. La vie dans son ensemble éternel m’intéressait. J’aimais la brûlure du soleil que j’imaginais pareil à la morsure d’une sirène. J’aimais aussi le vent qui courait dans les montagnes chatouillant les pattes des gazelles. J’aimais le son de la musique et regarder les gens danser. Ce voyage dans la vie me donnait beaucoup, cependant il me manquait quelque chose, ou quelqu’un. Aussi quand la voix de cloé Deleuze me rendit visite, je ne fus pas furieux de son long silence. Elle prenait toute la place dans l’antre de ma conscience. Je respirais à l’ombre de la tentation de lui offrir mon cœur, à elle qui ne possédait plus d’enveloppe.
 
— Je n’avais pas de larme mais j’ai pleuré de toute mon âme quand ils ont mis mon corps à sept pieds sous terre.
— Pardon, vous dites ?
— Aide-moi à retrouver mon fils !
— Comment ?
— Tu dois parler à Paul.
— Mon maître ne m’écoute pas.
— Qu’a-t-il pensé de notre rencontre ?
— Ben… il s’est tut
— Ne perdons plus de temps. Viens que je te montre ce que j’ai découvert.
— Où ?
— Au salon !
 
Sous le charme, fidèle de la dame, je me rendis dans cette pièce accueillante. J’obéissais à ses ordres et me plaçais devant le miroir, ovale. Et là surprise ! Non seulement, je la voyais dans de troublante transparence, et en plus, je continuais à communiquer par ce jeu de télépathie…
 
— Liu, me vois-tu ?
— Oui… Madame…
— De quoi ai-je l’air ?
— Vous êtes d’une beauté éloquente
— Fait venir Paul !
— Vous êtes sûre ?
— Allez ne perds pas de temps, il est compté sur Terre comme au ciel.
 
 
Je me dirigeais vers la bibliothèque, la peur vissée dans les viscères, enfin c’est ce que je m’imaginais. Moi, aux cloisons métalliques je m’invitais dans ses pensées. Le mal de mon maître se lisait dans son regard absent. Il vidait des bouteilles et offrait de l’alcool à son sang. Je devais le conduire au salon, sous ses insultes ou coups de pieds. Vraiment je ne lui en voulais pas de sombrer car, moi aussi, j’en pinçais sérieusement pour la petite.
 
— Euh, monsieur ?
— Laisse-moi tranquille !
— Je ne peux pas… Venez…
— Tu me déranges… Barres-toi !
— C’est Cloé !
 
.23 Les immortels
— Tu vas encore me dire que tu entends des voix, Liu. Tu veux que je devienne fou !
— Non… Monsieur…
— Alors, laisse-moi boire tranquillement. Sors !
— Elle veut vous voir !
— N’importe quoi… Tas de ferraille !
— J’insiste…
— Bon, qu’est-ce que je risque. Rien !
 
J’entraînais Monsieur Paul devant la glace du couloir et je lui demandais d’ouvrir les yeux. Là, sa face devint blême. Je crus qu’il allait tomber en syncope, mourir de stupéfaction devant la présence évidente de ce fantôme, la fantastique et généreuse, Cloé Deleuze.
 
***
 
Quand Aphrodite arriva sur Terre, elle nota l’évolution de ce surplus de civilisation. Humains, humanoïdes, androïdes, vaquaient à leurs occupations du jour. La déesse se souvenait de sa dernière visite quand la nature prenait toute la place, volcans, forêts, plaines et montagnes nues devant l’horizon… Dinosaures. Là, ce qu’elle voyait c’était la croissance de l’industrie et la présence d’objets animés, tout n’était qu’images. Publicités sur tous les murs, la foule croisait les cris des véhicules, qui circulaient sur les boulevards de cette ville. Elle pensait qu’ils étaient trop nombreux pour survivre. Elle se promenait en être lumière, ce qui lui facilitait ses déplacements. Seulement la reine des délices voulait se choisir un corps afin de mieux imprimer les codes de la vie d’un mortel. Le choix ne manquait pas, brune, rousse, blonde ou pourquoi ne pas se métamorphoser en ce jolie mannequin, mâle. Son statut particulier lui donnait bien des pouvoirs mais seulement Zeus, connaissant trop bien sa fille, lui avait mis des barrières. Impossible d’entrer dans cette chose. En colère contre son père qui n’aimait pas les bonnes blagues, elle dut se résoudre à conserver son sexe. « Je suis née femme et je dois le rester » pensait-elle en fulminant. Puis, elle fut séduite par le mélange de culture, elle croisait des gens de toutes couleurs, rouges, noirs, blancs, et jaunes. Les langues se mêlaient entre elles offrant aux oreilles une ensorcelante musique. Le choix était cruel, elle décida d’attendre avant de s’investir dans un cœur. Poursuivant son voyage, elle partit sur le dos des mers. L’étendue sauvage et bleu la ravissait. Un temps, elle se glissa dans la peau d’une baleine, femelle. Elle plongeait dans l’eau délice évitant les hélices des cargos, mangeant des tonnes de planctons, avant de succomber face à l’ennui de toujours parcourir des étendues d’océan, seule. Sa mission lui prenait tout l’esprit, alors elle rejoignit un port et se glissa dans l’enveloppe d’une rouquine aux yeux d’or. Le hasard étant une merveille, Aphrodite se lovait dans les bras de Mario. Sensualité, volupté et plaisir des sens… La belle ne regrettait pas son voyage, cependant elle s’étonnait encore en entendant son nom :
 
— Alice !
 
Comme la déesse Aphrodite, elle, ne se retournait pas, il vint à sa rencontre :
 
— Qu’est-ce que tu as, ce matin ?
— Oh rien ! dit-elle
— Tu es toute bizarre… Comme absente… Mario avait le visage du début de crise de couple, ça sentait la colère. Il bouillait.
— Embrasse-moi ! Mario craqua.
 
Aphrodite ou Alice, s’efforçait de détourner l’attention le temps de prendre ses repères. Mario l’enlaça des bras de l’amour.
 
— Tu vas à l’amphi, cet après-midi ?
 
Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire, la déesse quand elle subtilisait un corps, une âme, ne savait pas chez qui elle entrait en communion, et ne connaissait rien du passé de la belle. Elle devait toujours improviser.
 
— Bien sûr ! Dit-elle plein d’aplomb.
  Tu as cours de quoi, aujourd’hui ?
 
L’enchaînement des questions énervait la déesses, les éluder, ou l’endormir se demandait-elle ?
— Et toi, mon amour, quel est ton programme ?
  J’ai un rendez-vous.
 
Un rendez-vous, Alice éclipsé, Aphrodite n’en pensez pas moins, en savoir plus, elle a une mission pour son père Zeus.
— A bon… Et avec qui ? Une femme ?
— Ne sois pas bête… Un journaliste…
 
Quand on ne sait pas que répondre la stratégie est d’inverser les rôles.
 
— Tu ne m’en as pas parlé ?
— Pourquoi l’aurais-je fait ? Cette curiosité nouvelle l’énerver, et Mario se tendait à l’intérieur.
— Je peux venir ?
— Et la fac ? Lui aussi savait poser des questions
— Etudier me fatigue ! Les études n’étant pas la tasse de thé d’Aphrodite.
— C’est nouveau, je croyais que tu adorais tes études de droits.
— Et alors ? Je peux changer d’avis, tu ne penses pas Mario ?
— Tu sais ce que je pense des couples, non ? La gueule des grand jours, pas très content de cette discussion
— Rappelle-le moi ! Lui lança à la volet Aphrodite.
— Chacun ses zones d’ombres, tu es libre, laisse-moi aussi cette liberté.
— Bien… Bien. On se voit ce soir, alors ! Eh ben c’est quoi cet humain se dit Aphrodite.
— Un dîner en ville, seulement tous les deux. Tu veux ? Il voulait en savoir plus, ce comportement l’énervait.
— Toi, tu sais parler aux femmes !
 
Aphrodite admirait ses formes nouvelles dans la glace. Elle souriait à son homme qui sortait vaquer à ses occupations. Elle devait retrouver la trace d’Éros, son fils. Ensemble, ils devaient agir pour comprendre le monde des mortels, et les aider. Oh, la vache ce n’était pas joué d’avance !
.24 La belle de glace
 
Mario quittait l’appartement accompagné d’un drôle de sentiment. Alice, si bizarre ce matin, comme si elle ne se souvenait pas de sa propre identité. Pourquoi avait-elle menti en parlant de la faculté de droit ? Nul ne le saura ! Cependant, il avait un doute sur sa copine. Avait-il couché avec un humanoïde ? Non, son corps était chaud, d’avance sa conscience rejetait cette hypothèse. Dans les rues de Bordeaux, il ne pouvait plus s’empêcher de cogiter. Qui était cette femme, ressemblant tant à Alice ? Et où se trouvait la vraie ? Militant de l’extrême, Mario savait que ses convictions comportaient des risques, il les avait calculés et sa foi en son action étant la plus forte. L’homme savait que la case prison serait sans doute la fin de sa vie. Mais il ne voulait pas mourir sans se battre et croyait en son idée. La police connaissait son mouvement : « la main verte » mais pas lui, son chef. Difficile de se sentir démasqué, traqué. Mario avait ses habitudes au 0’7 Café, il se fit servir un petit noir. L’heure continuait de courir et son rendez-vous arriva :
 
— Tu en fais une de ses têtes, ça ne va pas ?
— Pas vraiment. François… Le barman était son indic, ils appartenaient à « la main verte » ce groupuscule écologiste.
 
— Explique ! Lui dit-il en lui servant son petit noir.
— Rien de grave… Mario était d’une de ses humeurs qu’il mimait l’ours.
— Les amis sont là pour tout entendre.
— Je sais. Et ton café est bon. Dit Mario.
— J’en suis un ami… Oui ou non ? Le barman était direct
— C’est Alice.
— Racontes ! Elle te trompe ?
— Non, ce n’est pas cela. C’est pire !
— Pire ? Dit-il étonné, il ne connaissait pas temps que cela Mario
— Hier, j’ai couché avec un fantôme.
— Tu rigoles ! Croyant, a une plaisanterie, il s’exclaffa.
— Jamais… Sais-tu qu’elle étudie le droit ?
— Depuis quand ?
— Je l’ignore. Mario plongea ses yeux noir dans ceux vert du barman
— Je la croyais en psychologie ?
— Moi aussi…
 
 
Silence du service, le barman posant la commande, les deux hommes se turent.
 
— ça change nos plans ?
— Pour l’instant, non. Répondit Mario.
— Et le journaliste ?
— Je n’ai pas confiance. De son vivant, Cloé ne nous en a jamais parlé.
— Tu sais bien qu’elle conservait ses secrets.
— Son mari n’a pas la fibre écologiste.
— Alors pourquoi venir vers notre groupe ? Le barman ajouta s’il n’est pas des nôtres ?
— Je pense qu’il fraye avec la police.
— Bien servons-nous de lui.
— Comment ? Mario intéresser
— Tu verras ! J’y vais ! On se téléphone ?
— Ok. A plus…
 
Le bar quittait et son ambiance à tendance festive. Du son électronique le soir, pour bouger, se déhancher… Dans la journée de la musique d’un autre millénaire : Fleshtones, V.R.P, Iggy Pop, Mano Negra ,Gainsbourg et Lou Red… Pour ne citer qu’eux… Mario Gautier quitta l’établissement, rempli de questions, sur l’étrangère qui habitait chez-lui et qu’il devait traîner au restaurant, non sans plaisir. Dehors, la rue bruyante l’invitait à marcher sans penser au lendemain. Soleil haut, oiseaux chassant les nuages, et des envies d’océan lui traversaient l’esprit.
***
 
36 quai des orfèvres, le lieutenant Bertin entra dans l’imposant Bureau de l’inspecteur général Le Gall, qui lui demandait de lui rendre des comptes sur l’évolution de l’affaire Deleuze. Aussi sévère que sa fonction, il lui ordonna :
 
— Asseyez-vous lieutenant !
— Merci… Monsieur…
— Alors cette balade à Rennes, elle vous a éclairé ?
— Disons que nous nageons en eau trouble… dit Bertin peu fier
— Cela nous le savions déjà. De nouvelles pistes ?
— Olivier Deleuze agit pour nous et…
— Que fait cet homme ? Lui demanda le lieutenant
— Je lui ai demandé d’infiltrer « la main verte ».
— J’espère pour vous que vous mesurez le risque. Sachez, dès maintenant, que je ne vous couvre pas !
— Mais monsieur… Bertin masqua son sourire, il le savait déjà, la hiérarchie couvre rarement ses hommes
— Cet homme est un civil, et de plus journaliste…
— Cela lui donne une bonne couverture. J’ai confiance en lui. Un un bon argument selon Bertin.
— Vous n’avez rien d’autre ?
— Si. Je dois me renseigner sur un certain Charles Dalibert.
— Pourquoi ? Qui est-ce ?
— Cet homme est l’avocat de Paul Masson, et d’après lui, il est à l’origine du massacre de Montluçon.
— Quel fût son rôle ?
— Je crois, monsieur, qu’il était le cerveau de l’affaire.
— Bien. Renseignez-vous sur ce nouveau nom, au plus vite. Vous pouvez disposer, lieutenant.
 
Bertin sortit et alla se coller devant l’écran de son ordinateur. Le fichier de la police recherchait la présence de Charles Dalibert. Impatient, le lieutenant voulait tout connaître sur cet individu, de mauvais augure. Et là surprise… Rien ! Aucune trace, pas de lieu de naissance, d’âge, de nationalité, pas d’infractions, de diplômes ou de faits divers, l’homme n’existait pas. Comment était-ce possible ? Sa curiosité grandissait, quand il cherchait à percer le secret de cet homme. Puis l’intuition, si ce n’était pas un barbouze, un être de l’ombre, ce n’était peut-être pas un humain. Les usines officielles donnaient des références à leurs productions d’humanoïdes, cependant le marché noir, celui de la contrefaçon existait. Le lieutenant de police n’était pas sans savoir, que depuis une dizaine d’année, une filière dirigée par des machines faisaient éclore de nouvelles vies artificielles, non référencées par les états. Tout de suite, il sut que le modèle qui lui causait problème était d’une génération, si évoluée, que l’œil de l’humain n’arrivait plus à distinguer, le vraie de l’ivraie. Cette chaîne de production anonyme avait une réputation sulfureuse, des bruits, ses rumeurs circulaient sur leurs désirs d’anéantir toutes traces de l’espèce humaine. Un danger quelque peu sous-estimé par les pouvoirs en place, qui négligeait ce type de menace, trop prit par l’emprise de la suffisance, née de l’intelligence. Bertin pensa qu’il devait retrouver la trace de cet avocat du diable. Il décrocha le combiné téléphonique et appela :
 
— Allo, Paul Masson ?
— Lui-même… Qui êtes-vous ?
— Lieutenant de police, Louis Bertin.
— Ah, nous nous sommes vus l’autre jour.
— En effet, j’aurais besoin de votre aide.
— Encore … Je ne vois pas comment vous être agréable ?
— Nous avons besoin du portrait-robot de l’avocat !
— Je ne sais pas si je saurais ?
— Pouvez-vous me retrouver au 36 ?
— Quai des orfèvres ? Vous avez de la chance, je suis en visite à Paris.
— Parfait, je vous attends.
— Dans une heure…
 
Bertin se frotta les mains, il avait le sourire, étant quasiment sûr de son intuition.
 
.24 Aimer à en perdre la boisson
 
Fantastique, il avait vu son ectoplasme et cette vision lui avait redonné ailes et morale. Il me harcelait de questions :
 
— Liu, tu peux lui parler ?
— Oui, monsieur !
— Dis-lui que je veux la rejoindre. Et rajoute comment faire ?
— Cloé pense que c’est une très mauvaise idée.
— Que veut-elle ?
— Parler à son fils !
— Elle a un enfant ?
— Et un mari…
 
Mon maître n’en croyait rien et se servie un whisky :
 
— Tu mens, Liu !
— Il s’appelle Olivier.
— L’enfant ou le mari ?
— Son mari… Monsieur.
— Et moi, j’étais quoi ?
— Un amant, et peut-être l’homme de sa vie ? Selon Cloé.
— Qui l’a enlevé dit moi, Liu ?
— Elle ne le sait pas. Monsieur, elle est partie. Je ne l’entend plus…
— Bon.
 
Je vivais difficilement ce passage de témoins. D’accord, je prenais du grade, de l’importance. Mais ce n’était pas moi. De nature égoïste, cette femme prenait toute la place, et parfois je me trouvais au bord de la crise de nerf. Je voulais retrouver la tranquillité de mon esprit, vivre sans cette voix qui m’envoûtait. Prenant mes désirs pour la réalité, je refusais de transmettre les propos de ce fantôme, de malheur, à mon maître. Je mimais la surdité et l’inventais envolée, elle qui ne cessait pas de me parler par cette étrange télépathie. Elle m’envahissait, sans gêne, et comme je ne voulais plus de sa présence, je quittais la maison pour me rendre, seul, au jardin. Là, j’aurais voulu croiser le regard d’une mouette mais aucun de ses volatiles ne se trouvaient au dessus de ma personne. Un peu triste, je cherchais la présence d’un ami, d’un être qui me comprenne ou me fasse des joies. Et comme d’habitude, Jason, se mit à animer le tableau de ce paysage. le chien venait de sauter dans la mare aux canards poursuivant son repas, fuyant. La bête nageait en soufflant, ses pattes déchiraient l’eau et il ne rattrapait pas les vils animaux qu’il convoitait. Je le voyais se débattre, mettant toutes ses forces dans le combat. Sincèrement, sa flagrante innocence m’éclatait. Je sentais que lui possédait une certaine pureté dans ses actions, même si souvent il avait faim de morts ou de mordre. Paul Masson me parlait. Il tentait de renouer le dialogue, mais je feignais de ne pas l’entendre, assis sur des brins d’herbes, caressés par le vent. Je voulais une île tranquille au bord de l’océan, balayée par des vagues dociles. Le chien sortit de l’eau, la bave sur le museau et vint se secouer les poils auprès de moi.
 
— Liu, nous partons en voyage.
— Où allons-nous, monsieur ?
— Je te trouve bien curieux.
— Pardonnez-moi !
— Paris, tu ne connais pas ?
— Non… Fis-je.
— Allons… Dépêches-toi ! Prépare ma valise.
 
Je n’étais pas fâché de partir, d’aller découvrir une ville monument. Je rentrais dans le cœur de la maison, filant droit vers la chambre et ses placards en bon ordre. La pile de vêtements semblait attendre de revivre, et je sentais mon maître impatient. Qu’avait-il derrière la tête ? Sincèrement, je ne le savais pas.
 
***
 
L’histoire de Bordeaux s’inscrivait dans ses murs, et Mario ne se sentait pas peu fier d’être né dans cette ville du vin. Les rues mariaient l’architecture moderne, aluminium, verre, à l’ancienne et la présence de ses vieilles pierres. Quelques pigeons attendaient leur pitance sur les pavés de la place des grands hommes. Il serrait la main et le corps d’Alice, sa fiancée, se trouvant maintenant devant l’entrée du restaurant « Le chapon fin », 5 rue Montesquieu. Quelle odeur de sainteté ! Ici, la nourriture était un art. Pas de pilules, jaunes, vertes, rouges, ou violettes mais une carte digne de ce nom. Le couple entra d’un pas joyeux et ils s’installèrent à une table, en retrait, qui offrait tous les signes de tranquillité.
Mario illico presto lui demanda :
 
— Tu as faim ?
 
Alice, enfin Aphrodite qui pensais enfin s’amuser.
 
— Je mangerais bien un coq !
— Alors, regardons le menu !
 
Cette maison de prestige mélangeait classe et tradition. Aphrodite devait cacher à cet homme qu’elle n’était pas habituée à manger. Les dieux se nourrissent du temps qui passe, pas des êtres vivants, végétaux, animaux, ou minéraux.
 
— Choisis pour moi, mon chéri. Inverser, toujours inverser, mais de quel bois il me chauffe se dit Aphrodite, je suis la déesse de l’amour, pas une simple tourterelle, elle commençait à s’énerver.
— Vraiment ?
— Tu sais que j’ai confiance en toi, non ? Dit Mario suspicieux à l’intérieur de son âme, il commençait a comprendre la supercherie, et demandait qui est cette femme ? Et quelle ressemblance, mais des signes ne trompent pas, il connaissait si bien Alice.
— Voyons l’entrée ! Foie gras poêlé chaud, navets confits à l’orange et pulpe de goyave. Ça à l’air parfait pour se mettre en bouche.
 
Musique douce. Un air de salsa planait dans la pièce.
 
— Et maintenant le vin ! Que pense tu de ce petit Sauternes ? Aphrodite adorait le vin, elle souria de son sourire étincelle et s’exclama :
— Ha, j’adore.
 
Mario commanda, puis il commença à questionner Aphrodite :
 
— Tes cours à la fac se sont bien passés ? Demande Mario, suspicieux
— Tu sais bien que j’aime mes études… Aphrodite dans le corps de sa copine tentait d’éluder la question, sa méthode un point interrogation :
— De droits ?
— Tu as l’air surpris !
— Tu t’es inscrite en Psychologie, en début d’année et je me demande pourquoi tu as changé d’orientation ?
— Moi aussi !
 
Sauvée par le gong, un serveur apporta l’entrée.
 
— Vraiment fameux ce vin de pays !
— Alice, que me caches-tu ?
— Bon, tu as gagné ! Un autre homme, tu es content, répond t-elle agacée.
— Tu veux me quitter ?
— Non !
— Je ne vais pas te partager, tu sais ?
— Je n’en ai pas l’intention.
— Vraiment ? Je ne comprends plus rien…
— Bon. Je choisi le plat. Que penses-tu de cela ? Barbue laqué à la réglisse, charlotte d’endives au miel d’acacia et salade d’herbes.
— Tu ne réponds pas vraiment à mes interrogations
— Le poisson, ç’est très bon, non ? Et oui, il ne pouvait savoir qu’elle était la déesse Aphrodite, il allait tourner en bourrique, enfin de l’amusement.
— Je ne te reconnais plus… Tu as tellement changé en deux jours…
— Et je ne te plais plus ?
— Tu éveilles en moi, soupçons et désirs !
— Alors, laisse-toi aller et surtout arrête de me poser des questions. Je t’aime.
 
Mario tombait sous le charme fatal de cette inconnue. Il était si loin de s’imaginer qu’elle avait volé l’âme de sa copine, Alice. Aphrodite utilisait toutes les armes de la séduction, sourires complices et yeux de biche. Le repas sublime se poursuivait sereinement…
 
— Tu choisis le dessert ?
— Que de choix ! Pressé de pain d’épices « façon Tatin » tuile aux sésames et glace cannelle. Ça te va ?
— L’addition doit être salée ? Elle savait Aphrodite que les chiffres les humains, et les avaient inventés, elle savait et pouvait tenir la conversation sans que Zeus souffle le vent de sa colère.
— Pas de trop par rapport à la qualité…
— Tu ne bois pas ?
— Moi, je n’ai plus soif. J’ai seulement faim… De toi !
 
.26 Éros
 
Le petit Éros n’avait que quelques centaines de milliers d’années, autant dire qu’il était jeune et sans expérience. Arrivé en Australie, ce Dieu se trouva face à un Ornithorynque, une sorte de castor muni d’un curieux bec de canard. Un animal venu d’ailleurs qui fut sa référence esthétique. Il aimait sérieusement ce croisement étrange et en rencontrant d’autres animaux, plus classiques, Dingos, Koalas, Crocodiles, ou Kangourous, leur formes et comportements lui parurent bizarre. D’ailleurs sur cette terre naissante, il se trouvait dans un état d’émerveillement devant la luxuriance de la faune et de la flore. C’est jolie ici, pensait-il ! La région lui plaisait et dans son for intérieur, il voulait faire plaisir et honneur à Zeus, son grand-père. Son arme n’était pas la force, mais le pouvoir de séduction, né pour l’Amour. Eros, d’après ce que nous savons de la mythologie, possédait un arc et des flèches qui piquaient les êtres et leurs donnaient des ailes pour chérir l’autre. Evidemment, cette information lointaine avait subi des déformations, comme toujours. Ces propos étaient faux ou pas totalement vrais, puisque son pouvoir était de s’infiltrer dans les cœurs et de créer des sentiments… Perdu sur cette île gigantesque, il commença à travailler. Son obsession, former des couples. Une chauve-souris dormait accrochée à la branche d’un arbre, et pas très éloigné d’elle passait un pigeon. Éros ne pouvait pas supporter la solitude, et il croyait que l’animal qui se reposait, sur son support de bois, était en dépression. Son instinct lui parla, il devait agir et les unir. Permettez au narrateur d’éviter les détails de descriptions de cette scène d’accouplement, sachez simplement que quelques mois plus tard, naissait une race nouvelle, les pigeons-souris. Puis vinrent d’autres mélanges, les Koadiles, les Perodingos, les Crocoskangous… Cette liste n’étant pas exhaustive, et bien plus longue. Éros arborait un sourire soleil de nature éclatante, si content de se sentir utile. Le petit Dieu était seulement parfois un peu frustré de ne pas voir tout de suite le résultat de ses unions. Les périodes de gestations étant d’une durée, plus ou moins courte. Durant les quelques mois de son exil sur Terre, Éros sévissait à tout va. Mais comme le petit agissait sans plan, il fallait bien avouer que sa mission s’apparentait à un grand n’importe quoi. Non seulement, étant plutôt perdu dans la brousse que dans le brouhaha des villes, il n’agissait que très peu sur l’humain. De plus, l’innocent ne faisait pas la différence entre un robot et un être de chair. L’Australie peut ressembler à un petit paradis mais elle n’enlève pas le goût de l’absence de la mère. Aussi Eros décida de repartir sur la mappemonde en voyage, nourrit par ce but précis : retrouver Aphrodite. Il interrogea le grand-père :
 
“Zeus où se trouve ma mère ?”
 
La télépathie étant soumise à la démesure de l’univers, il devait patienter avant d’obtenir un début de réponse.
 
“Éros, mon petit tu te plais sur Terre ?”
 
Zeus, sur son nuage, souriait et contemplait les dégâts, rien de grave jusqu’ici
 
“Grand-père, les paysages sont jolis mais les animaux possèdent des formes bizarres.”
 
Zeus aimait balader l’enfant d’Aphrodite, son côté gaffeur rendait sa condition divine moins pénible
 
“Vraiment… Racontes !” il souriait
 
“Grand-père, les chevaux n’ont pas d’ailes… Et…”
 
Zeus afficha son autorité sur son petit fils Éros
 
“Amuse-toi, mon garçon !”
Éros perdu sans sa main
“Et maman ?”
 
“Tu es grand maintenant, mon petit. Alors trouves-la tout seul !” Zeus se mis hors ligne et pensa, j’espère qu’il ne fera pas trop de dégâts sur sa route, oh et pis cette planète Terre est bien petite, ce sera son apprentissage.
 
“Aide-moi, grand-père !”
 
“Non. Tu es un dieu oui ou non ?” Zeus fit semblant d’être en colère, il utilisa sa grosse voix
 
“Parfois, je me le demande ?”
 
Puis plus rien, le vide, l’absence. Tout devint noir, et il s’expatria. Éros quitta l’Australie, pas à la nage, mais utilisant le vent de l’esprit. Il s’arrêta sur le mur de Chine, puis vint en Europe, Berlin, Madrid, Bruxelles, et Paris. Enfin des villes, et l’effervescence de la vie humaine, il fut surpris par l’étendue des constructions, les ponts, les immeubles, les routes. Dans un champs, il maria une vache à une mouette, créant ainsi la Va-chouette, un bovin aux petites ailes. La presse internationale commençait à s’inquiéter de cette soudaine, autant que subite, évolution du règne des espèces.
 
.27 La contre-offensive
 
Bertin, le lieutenant de police, accueillit Paul Masson, poliment. Il le pria de s’asseoir et accompagné d’un dessinateur et de son ordinateur, ils commencèrent à définir les traits principaux du visage de Charles Dalibert.
Les questions, réponses s’enchaînèrent :
— Et la forme du crâne ?
— Je verrais bien celui-ci, un peu ovale.
— Le menton ?
— Carré !
— La bouche ?
— Épaisse et sensuelle. Oui, celle-là !
— Le nez ?
— Long et fin, pas aussi large…
— Les joues ?
— Creuses…
— De la barbe ?
— Non, je ne l’ai jamais vu mal rasé.
— Les yeux ?
— Clair. Verts clairs
— Les sourcils ?
— Pas très épais… Châtain…
— Le front ?
— Plat.
Une tête commençait à naître de ce flot d’informations.
— C’est lui… Charles Dalibert ?
 
— Ce portrait lui ressemble… Lieutenant, je reste surpris de devoir vous aider à identifier cet homme. Vos fichiers sont en panne ?
— Non, mais cet homme, comme vous dites, est en fait une machine, annonce Bertin, d’un air sérieux ;
— Ce n’est pas possible ! Nous travaillons ensemble depuis cinq ans…répondit Paul, surpris par cette annonce.
— Un humanoïde de la toute dernière génération, ils trompent bien leur monde.
— ils trompent bien leur monde. En effet, je refuse de croire que ce soit un robot. Il boit. Il mange.
— Personne n’arrête le progrès ! Monsieur Masson, merci. Je vous assure solennellement que nos équipes d’enquêteurs vont le retrouver.
 
Et ceci peu importe où il se cache sur Terre ?
 
— Ce n’est plus qu’une question d’heure… Sa tête de mannequin ne lui portera pas chance…Je vous le garanti !
 
***
 
Mario avait bien compris le plan de son ami, François. Leurs désirs, utiliser Olivier Deleuze et la police, les amadouer et les entraîner sur de fausses pistes, et ceci afin de réussir leur opération souterraine. La vieille ville de Bordeaux s’était éveillée sous le bel oranger de l’aube. Le soleil mordait les habitants qui se découvraient. Si haut, si chaud, les feux de sa magie brillaient. Le journaliste n’avait pas caché sa surprise d’être contacté par le chef de « la main verte ». Il se croyait sincèrement grillé après ce premier rendez-vous raté. La vie lui offrait une seconde chance et cette idée simple le réjouissait. Il espérait enfin quitter le pays des insomnies et servir son pays, ou la mémoire de sa femme. Persuadé que les activités pro-écologiste de Cloé l’avaient poussé dans cette dérive obscure finissant par la tuer, elle et ses illusions de puretés sauvages. La Tour Pey-Berland offrait ses charmes aux visiteurs empreint de curiosité, si belle dans ses formes, ses pierres et sa structure. Mario attendait sans patience, il marchait de long en large, inquiet car tendre un piège était hors de sa nature. Cet homme possédait des valeurs d’un autre temps, comme la franchise, le respect, et le courage. D’ailleurs, il trouvait qu’Olivier Deleuze n’en manquait pas de cette vaillance qui l’inspirait tant. Maintenant, il comprenait mieux l’attirance de Cloé pour cet homme. Le voilà qui arrivait, d’un pas tranquille et aérien.
— Bonjour. Vous n’avez pas eu trop de difficulté à me trouver.
— Non, j’avais un plan.
— Personne ne vous a suivie ? demanda-t-il, suspicieux.
— Regardez autour de nous. Je semble seul, non ? lui répondit-il, d’un air sûr.
Observant encore autour de lui, Olivier se justifia :
— Vous savez… Naviguer en marge de la société pousse à la paranoïa.
— Tant que vous ne vous sentez pas malade… Ce n’est pas grave…
Les deux hommes se dévisagèrent, un instant, puis Olivier reprit :
— Vous devez vous demander pourquoi j’ai changé d’avis, à votre encontre ?
— En effet, je me suis posé quelques questions.
— Lors de notre première rencontre, je vous ai éconduit. Vous n’avez pas lourdement insisté, ce qui pour moi est une marque d’intelligence, mais aussi de fiabilité.
— Vous savez que votre rire m’a vexé, lui avoua t-il.
— Nous sommes faits de blessures… Moi, le premier.
— Chez-moi, l’âme cicatrise doucement. J’avoue que je vous en veux encore un peu.
— Vous avez du caractère et notre organisation cherche des éléments possédant cette qualité. Vous savez, nous ne sommes pas très nombreux à nous battre pour l’équilibre de la planète.
— Ne me faites pas trop de compliments, je ne voudrais pas vous décevoir.
— Nous avons à peu près le même âge. Peut-être pouvons-nous nous tutoyer ?
— Mon éducation me l’interdit. Attendons de mieux nous connaître !
— Bien. Comme vous voulez. Continuons à parler en marchant, je vais vous expliquer ce que nous attendons de vous.
— Je suis impatient de le savoir.
Tout en marchant, Mario lui expliqua avec une voix calme et posée :
— « La main verte » évite d’employer la force, cependant la tristesse d’observer le monde se pourrir nous oblige à sévir. Nous sommes contre l’explosion du nombre d’androïdes, d’humanoïdes, et nous devons agir à la base de leurs créations. Aussi, depuis des mois, nous préparons une offensive armée contre l’usine « Robotech ».
— Celle de Mulhouse ?
— Vous connaissez ?
— Je suis journaliste.
— Notre cible est celle de Toulouse, pour commencer.
— Pour commencer ?
 
.28 Un cœur sacré
 
Ah que je le trouvais beau ce Sacré-Cœur, à Montmartre. Sur le sommet de la butte, monsieur Paul et moi, regardions circuler les nuages de pollution au-dessus de Paris. La ville, toujours en ébullition, ne masquait pas son agitation face à l’appel du soir. Des gens, des visages, une foule d’inconnus qui s’activaient sous nos yeux. Certains cherchaient l’ivresse, d’autres se sentaient sensibles à d’éventuelles caresses, et moi je me noyais dans le vice de mes incertitudes. Je saisissais le vide de ma situation existentielle, pas de désirs, pas de progénitures, aucuns projets… Devant le néant de l’avenir, je me taisais. J’avais peur. Ne vous moquez-pas de ma personne ! Je comprenais bien que la vie organique offrait une étendue de plaisirs interdits à nous autres, les robots. Pourtant, j’étais loin de devenir rebelle et je me contentais, docile, de servir mon maître. J’arrivais difficilement à la pointe de mon adolescence, encore trop juvénile avant de choisir l’émancipation définitive. Et puis, ne fallait-il pas se l’avouer : qu’aurais-je fait de ma solitude, sans la moindre idée pour avancer ? Décidément non, je n’étais qu’un observateur des hasards des couloirs du temps, un peintre de la nuit. Les créateurs de créatures nous programmaient à loisir pour devenir des esclaves, insouciants. Seulement, nous avions développé une pensée autonome, des goûts propres, des envies. A cette liste, il manquait les besoins et les souhaits. Ne parlons pas des rêves, car eux, je les conservais dans ma vaste mémoire. Mes songes m’emportaient sur des lieux multicolores, terre de sienne, alizarine cramoisie, outremer, vert et rouge me rongeaient les sens dans ses explorations nocturnes. Je voyageais loin de la raison, en m’inventant des lieux, des mers, des bois… Très loin de chercher à recopier les paysages que je pouvais voir, j’agissais comme un artiste à inspiration surréaliste. Je coloriais ma vie sans sommeil. Nous visitions la cité des lumières, passages obligés et espérés, devant les monuments de l’autre millénaire. Le matin, nous étions passés sous la voûte de l’Arc de Triomphe de l’Etoile, et je fus sensible aux sculptures de ses parois, des scènes que je ne comprenais pas mais que je trouvais jolie. Puis l’Hôtel de Ville et sa façade Renaissance, un bâtiment détruit, incendié par les Communards en 1871, avant d’être reconstruit à l’identique. Face à l’histoire, j’avais en mon sein plus de connaissance que bien des humains, puisqu’un certain savoir vivait dans mes circuits. Place du Carrousel, je restais ébahi devant les splendides parterres de fleurs, et l’ombre des arbres géants, de la Cour Napoléon, admirable espace vert directement issu de la Belle Epoque. La vision de l’immense Notre-Dame me donna l’envie de croire en quelque chose, où quelqu’un qui nous surveillerait de là- haut. Pourtant, j’étais agnostique, mais la cathédrale délivrait son lot de mystère et je commençais à deviner l’existence de l’indicible « être » divin. Que dire du Panthéon, ses courbes et sa géométrie. Je savais que ce bâtiment était devenu le lieu de repos des grands hommes honorés par la République Française, après l’inhumation de Victor Hugo, en 1885. Des dates, des noms, que je maîtrisais sans complexe, même si au fond pour moi, cet ensemble de mots n’évoquait rien. Place de la Concorde, contre toute attente monsieur Paul reconnut l’avocat. Sur l’esplanade entre la fontaine et l’obélisque, mon maître devint rouge, puis vert de rage en croisant Charles Dalibert. Énorme coïncidence, l’humanoïde promenait sa nonchalance dans les rues, sans penser au danger d’être recherché, peut-être traqué, par des unités de police. En colère, il l’interpella :
Dalibert !
L’homme ne bougea pas même une oreille, et poursuivait son chemin sans avoir ce sentiment d’être démasqué. Nous courûmes à sa rencontre, et ne maîtrisant pas sa rage, je le vis lui saisir le bras :
— Espèce de salaud… Tu ne pensais pas me voir, ici !
— Lâchez-moi ! lui ordonna Dalibert, en essayant de se dégager le bras.
— Allons, ensemble au poste ! proposa mon maître, en le traînant de force.
— Mais, il est malade ce mec ! reprit Dalibert en se débattant de nouveau.
— Liu. Appel le lieutenant, Bertin !
Je composais le numéro, et la voix chaude de ce monsieur répondit :
— Lieutenant, je tiens Dalibert dans mes mains…
— Êtes-vous sûr ?
— Sur la tête de ma…
— Pas de parjure monsieur Masson. Nous avons un problème, que je dirais conséquent… Depuis que le portrait-robot circule de poste en poste, nous avons arrêté cinq Charles Dalibert, d’ailleurs nous aurons besoin de vous pour savoir lequel est le vrai !
***
 
Matin brumeux qui n’invitait pas à sourire, pourtant Aphrodite en lisant les nouvelles dans : « le courrier international » avait les traits satisfaits. Dans une rubrique de ce journal, elle venait de retrouver la trace de son enfant. Le petit Eros avait commençait son travail, ou du moins l’idée qu’il s’en faisait. Les Koadiles, les Perodingos, les Crocoskangous… De nouvelles espèces qui inquiétaient les biologistes, ces professeurs ne comprenant pas comment la chaîne génétique avait pu être cassée de cette manière, ou évoluer si rapidement. La science avouait son impuissance face à ses créations de la nature, car pour elle, ses rapprochements s’avéraient être impossibles. La déesse, comme toutes les mères, était si fière de sa progéniture qu’elle ne réfléchissait pas aux conséquences de la naissance de races à l’esthétique si curieuse. Imaginez un instant, le Koadiles, un crocodile aux pattes de velours. Cet animal ne savait plus s’il devait monter dans les arbres, paresser dans la plaine, ou se rouler dans la boue. Aphrodite ne possédait pas vraiment le sens des responsabilités, elle pensait sciemment que les codes devaient être cassés, bougés, maltraités, appréciant guère l’immobilité comme règle de base. Non, ce qui la réjouissait bien sûr, c’était la présence évidente de la trace de son rejeton sur Terre, et ce qui l’inquiétait ce n’était pas son florilège de bêtises mais le temps qui file, tel un fils dans l’aiguille.
 
1.
29.
  Le diable en personne
 
 
 
D’évidence, Éros ne se trouvait pas dans le même espace-temps que le sien puisque en quelques jours il avait créé de nouvelles filiations, ce qui prenait des mois de gestations. Derrière cette hypothèse, elle savait pertinemment qu’il serait très difficile de se retrouver dans ce cas complexe, où chacun voyage dans son unité de temps, et de lieu. Le décalage, ne semblait pas démesuré, juste quelques mois, pas des années… Aphrodite n’aimait pas se prendre la tête. D’ailleurs elle se moquait éperdument de l’endroit où pouvait se trouver son hôte, Alice. La prise de possession de ce corps la ravissait, et les nuits en compagnie de Mario ne lui semblaient pas longues, mais toujours trop courtes à ses yeux. Son amant lui faisait voir des étoiles, et rien que cela suffisait à son bonheur égoïste.
 
Le café se refroidissait, elle mit de la confiture de mûre sur une tartine, et bu un peu de ce nectar d’orange. Parfois, il faut juste savoir apprécier les moments les plus simples de la vie. Aphrodite était seule dans l’appartement, elle ne posait pas de questions sur la vie de son compagnon, évitant ainsi de provoquer le trouble grandissant sur ce brusque changement de personnalité, entre elle et celle qui l’avait invité, à son insu, dans son intimité. D’autres lignes du journal attirèrent son attention, les suicides de plus en plus fréquents d’androïdes, d’humanoïdes. Les machines avaient le blues et se défenestraient : que se passait-il dans leurs synapses ?
 
Pour l’instant, les résultats de son investigation étaient nuls, la déesse ne progressait pas dans son enquête. De plus, elle n’arrivait pas à établir des plans, elle qui naviguait à l’instinct dans le monde présent. Reine de l’improvisation, elle attendait que vienne son heure. Sans contact avec l’au-delà, elle savait que pour une fois, Zeus lui avait laissé carte blanche. L’envie de se baigner, de vider son corps dans la douceur de l’eau l’appelait. Tranquillement, elle se dirigea vers la salle de bain, se déshabilla, et là surprise : en admirant ses courbes parfaites dans la glace, elle eut une vision qui la déstabilisa. Une forme furtive s’agitait derrière elle. Un fantôme, Cloé Deleuze !
 
— Qui êtes-vous ? dit, stupéfaite, Aphrodite
— Mon nom ne vous dirait-rien. lui répondit une voix fantomatique
— Que faites-vous ici ?
— Je connais cet appartement. dans son for intérieur la fantôme sourit
— Vous êtes Alice ?
— Je croyais que c’était vous ? Demanda t-elle surprise
— Alors, vous savez qui je suis… Vous me connaissez ? Demanda Aphrodite songeuse
— Nous nous sommes déjà rencontrées…lui annonça Cloé
— Que voulez-vous ?
— Vous aider !
— Je ne vois pas, comment ?
— je suis morte et vous le savez, je suis Cloé Deleuze
 
***
 
Marc pleurait, son robot-chouette lui manquait tellement, et sa maman aussi… Robert ne savait plus que faire, il tentait de détourner son attention, de l’éveiller. Hier, ils étaient allés à la piscine, l’enfant adorait l’eau, mais pas les éléments qu’ils rajoutaient pour désinfecter les bassins, cela lui piquaient les yeux. Le petit avait plongé sa tête et hurlé à la mort. Personne ne pouvait savoir ce que l’enfant de quatre-ans avait vu. Son grand-père, ainsi que les badauds, les maîtres nageurs pensaient qu’il avait bu la tasse, qu’il s’était fait peur. En effet, sa frayeur fut grande, éprouvante, car Marc venait d’entrer en communication avec le diable. Le trouble de la force noire, il l’avait ressenti. Sa conscience l’avait entraîné dans un couloir, où il avait croisé l’incarnation du mal. Montrez à un enfant l’image d’un dragon rouge, aux pupilles vertes, et vous verrez s’il ne crie pas ! Son grand-père, bien qu’il ne sache plus où poser les pieds, n’avait pas eu honte. Il racontait à tout le monde que la mère du petit était morte depuis peu, ce qui le fragilisait. Bien sûr, il n’avait pas tort. Cependant, cet humain cartésien ne pouvait pas deviner que son petit-fils venait de croiser un être de lumière, cette force obscure qui se cache et ne se montre qu’à des êtres choisis. Pourquoi lui ?
 
Parce qu’il portait en son sein la colère. Satan ou Lucifer, peu importe son nom, cherchait un allié pour accroître sa puissance sur Terre. Bientôt, les jours deviendraient des nuits, et le chaos sonnerait à toutes les portes. L’enfer devait renaître de ses cendres, et ajouter du noir aux dessous des cartes du paradis. Triste duo qui guerroie, le bien, et le malin. Marc n’en savait rien, or il venait d’être reconnu comme l’unique clé, du destin. Robert le frictionnait sur le dos à l’aide d’ une serviette, il n’avait pas l’intuition qu’il consolait un monstre, naissant. D’ailleurs en apparence, le petit ressemblait aux autres enfants, jouant, souriant, et parfois pleurant. Seulement, Marc n’appartenait pas à la norme, ses nuits d’initiations il voyageait dans des tunnels opaques et apprenait le langage des maux. Ses rêves s’apparentaient à des cauchemars. Perdu dans des fosses-océanes, il rencontrait des pieuvres au regard glauque, des calamars géants gluants, et des ondines pleines de haine. L’enfant se trouvait, bien malgré lui, prit au piège de l’enjeu des conflits. Les pouvoirs occultes assoiffés de vie l’avaient envahi et lui volaient son âme, sans éprouver le besoin de l’acheter. Marc possédait le sceau du vice, d’évidence ce n’était pas de chance, mais ainsi va la vie.
 
Hasards cruels… l’ordre des contraires était toujours d’actualité : le noir et le blanc, le froid et le chaud, le long et le court, le rigolo et le sérieux, le flou et le visible, le haut et le bas, le bon et le mauvais…
 
Juliette, sa grand-mère, elle n’était pas dupe. Ses dons de sorcières s’immisçaient dans ses sens, rampants dans ses songes, elle l’éclairait de sa flamme issue des ténèbres. Cette vielle femme s’avérait être le lien sombre entre les deux mondes. Elle ne montrait pas son jeu, maîtrisant l’ombre et le secret. Son regard satisfait se projetait sur le rejeton de son fils, elle savait qu’il avait été contacté par le sommet de l’enfer. Fiere, du fruit de sa peau, elle savourait l’instant présent en devinant le puzzle de l’avenir.
 
Dominatrice et avide de pouvoir, dans sa jeunesse, elle avait été initiée par une voisine de sa propre mère. Ce passage de témoins l’inspirait, et elle serrait Marc dans ses bras. Juliette devait l’accompagner sur la longue route qui l’emmènerait en haut-lieu. Sans peine, elle naviguait dans sa conscience délivrant ce venin qu’elle avait dans les reins. Robert, son grand-père, lui ne voyait que l’innocence de l’enfance, il l’invita à aller se promener dans les jardins de Plessis-Tison. Nantes restait une ville à la beauté flagrante, et silencieux. Tous deux admiraient les vieilles demeures et leur parures de pierres sculptées. Marc se montrait facile et docile, il était trop difficile pour le vieux de vraiment le cerner. Il lui offrit une glace à la pistache et riait en voyant grossir les taches sur les vêtements de l’enfant.
 
— Marc, tu es un petit cochon !
— Je n’ai pas fait exprès, grand-père.
 
.29 Le chat
 
 
— Heureusement, mon petit… Allez manges, proprement…
— Elle est où maman ?
— Partie pour un long voyage… Je sais bien qu’elle te manque.
— Tu sais, parfois je la voie.
— Tu te souviens… Tu l’imagines… lui dit sa grand-mère
— Non, je lui parle. Dit-il ronchon
— Ne dis pas de bêtises… Tu sais très bien que c’est impossible…
— Pourquoi ? je ne mens pas
Parce qu’elle ne reviendra pas… Elle est aux cieux, Marc. Par dessus les nuages, tiens la grande Ourse brille, c’est peut-être elle qui nous fait signe ?
 
***
 
Mario Gautier serra la main de François Delcourt. les deux hommes étaient des amis, et unis dans ce combat contre l’industrie.
—_Alors, tout a fonctionné ?
— Comme sur des roulettes, il croit que nous en voulons aux intérêts de l’usine de Toulouse.
— Et ce n’est pas le cas ?
— Si, bien sûr !
—Que lui as-tu raconté ?
— Oh, j’ai brodé. Je lui ai dit qu’une équipe de « la main verte » allait agir en souterrain, le 23 de ce mois.
— Si tôt ?
— Ainsi, il n’aura pas le temps de douter, et je crois qu’il va en informer son contact dans la police. Nous devrions être tranquille pour agir. Et toi ?
— J’ai trouvé un as de la programmation, et il est d’accord pour pirater les terminaux des usines fabriquant des androïdes, et des humanoïdes !
— Parfait, je vois que notre plan avance. Viens boire une bière !
— Désolé, mais j’ai a faire. Une autre fois ?
— Eh, François, tu t’esquives là…
— Ben non, je suis pressé.
—Trouve-moi une bonne raison pour te carapater, sinon tu viens…
— Une fille, tu es content ?
— Et son petit nom ?
— Clara, mais tu ne la connais pas…
— Elle est jolie ?
— Toi, tu veux que je te la présente, et Alice alors, elle ne compte plus ?
— Toujours bizarre, mais aussi étrange que cela puisse paraître cela ne me dérange pas. Je crois qu’elle est « mieux » !
— Et en quoi serait-elle « mieux » ?
— Ben, tu connais ses colères ?
— Une vraie tornade, mais…
 
Il rajouta
 
— Elle n’est plus jalouse, elle ne me pose plus de questions sur mes absences, et…
Le rêve, cette fille tu me la prêtes ?
— Nous sommes amis, mais là non, je ne partage pas.
— Dommage.
— Et ne pars pas !
— À ce soir, sur la place des grands hommes…
 
François ne se retourna pas, il marchait vers sa quête… puisqu’en effet il avait un rendez-vous mais ce n’était pas en compagnie de Clara, car cette dernière n’existait pas…
 
***
 
Dans l’enceinte du commissariat, Paul Masson fut surpris de les voir, si ressemblants, alignés, une plaque chiffrée dans les mains, et Bertin qui lui posait des questions :
— Pouvez-vous nous donner un numéro pour Charles Dalibert ?
— Vous vous moquez de moi ?
— Monsieur, vous êtes blessant. La police n’oserait pas…
— Vous voyez bien que ce sont des clones.
— Voyez-vous où se trouve le problème ? Nous n’arrêtons plus d’en ramasser dans les rues de toutes les villes, et nos collègues étrangers en trouvent aussi… Là, nous sommes débordés !
— Que comptez-vous faire ?
— Lieutenant Bertin, vous avez une communication. dit un brigadier en entrant dans la pièce
— Madec, vous voyez bien que je suis occupé, lui fit remarquer Bertin
— Votre interlocuteur insiste, il ne veut parler qu’à vous lieutenant.
— Excusez-moi, monsieur Deleuze. Observez les bien… Je suis sûr qu’un détail va vous sauter aux yeux.
Il sortit et prit le combiné que le brigadier lui tendit
— Bertin.
— Ah, lieutenant, j’ai failli raccrocher. Pouvons-nous nous voir ?
— Vous avez du nouveau ?
— Oui, je connais l’heure, et la date de l’opération de « la main verte ».
— Mais ça c’est une bonne nouvelle. Dîtes-moi où ?
— Euh, je voudrais vous parler en personne, et pas ici au téléphone…
— Vous avez peur ?
— Vous savez bien que s’infiltrer dans une organisation terroriste comporte des risques. Je ne suis pas à l’abri d’un danger.
— Oui, et moi si je veux vous aider, je dois connaître ce que vous avez découvert.
—Je suis monté à Paris. Rejoignez-moi au café Les Deux Magots, il se trouve au 6 place Saint Germain des Prés, dans le VI° arrondissement.
—Parfait, j’y serais Monsieur Deleuze.
Le lieutenant Bertin revint vers Paul Masson laissé à l’abandon, toujours aussi perplexe devant cette situation cocasse. Combien de copie de Charles Dalibert circulaient dans la nature ?
— Il faudrait que je leur parle. Les humanoïdes ont de la mémoire et peut-être que j’arriverais à distinguer le vrai, des faux.
— Bien, on va vous arranger cela. Sachez seulement que ça va prendre du temps. — Vous voulez un café ?
— Oui merci, et deux doigts de whisky ?
— Désolé, officiellement, nous n’avons pas d’alcool dans ce service…
 
 
***
 
Eros avait conservé sa forme céleste, contrairement à sa mère qui s‘était incarnée en la copine de Mario, elle lui avait volée sa peau, ce qui lui permettait de voyager à la vitesse de la lumière. Un esprit ne conçoit pas la vie de la même manière qu’une personne charnelle. Ainsi le premier survole les questions, il n’est pas dans l’action, mais à côté, au-dessus… Entraînant ceci, les sentiments ne font pas partis de ses acquis. Le corps lui oblige à ressentir, choses et événements, vous les percevez par vos sens, l’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher, le goût, puis votre « moi » interprète ce qui s’imprègne en vous. Vous êtes dépendant de votre enveloppe et sensible à la douleur. Alors qu’une âme céleste ne perçoit pas le monde de cette façon, elle peut, écouter, voir, or elle ne ressent pas d’émotions provenant d’informations nées de l’organisme, de la peau. Aussi Eros circulait au-dessus de la planète sans s’en imprégner. Sur les mers du globe, il voguait sans se soucier de la fuite du temps, incapable de saisir le vent qu’il accompagnait, lui et les oies sauvages. Le jeune dieu ne se rendait pas compte des bêtises qu’il continuait à faire, en croisant des espèces à tout va. Cependant, il s‘avérait être furieux, ne comprenant pas que Zeus avait mis une clé de sécurité sur le code génétique humain. Il les aurait bien transformés, eux aussi, accouplé à un daim, un chien, un éléphant, un papillon, ou des singes. Rien. Impossible de lancer une nouvelle mode, d’autres formes, Eros se sentait soudain impuissant, nul. La race humaine résistait, il s’évertuait à trouver la solution, le mariage avec un cochon, un cheval, un âne, lui plaisait mais toujours ce même constat d’échec. Confronté à une situation inconnue, le petit maître de l’amour avait le cœur dur. Il ne pouvait plus jouer au gré des courants de son imagination, et il se sentait nu. Alors, pour mieux comprendre le monde il prit corps, lui aussi et devint Fidgi, le chat.
 
.30 Un petit passage à la police
 
 
Cette bête possédait de l’allure, des yeux jaunes et brillants, une intelligence calme, des poils longs gris-noirs, et des désirs d’enfants. Tout pour plaire… Quand Eros chassa son âme, il ne savait pas qu’il devait partager les mêmes songes. En effet, le chat est un drôle d’animal et possède des pouvoirs magiques. Même un Dieu ne peut pas l’éloigner de son enveloppe charnelle, il survit en co-habitation. Pourquoi ? Ne me le demandez-pas n’en connaissant pas la réponse. La première nuit, il partit loin de son foyer sur les pentes des taules de toits, ses pattes parcouraient les édifices, agiles, évitant les chutes. Il grimpait aux sommets des immeubles glissant sur les gouttières, et cherchant à manger ou à frayer. Finie la solitude, conversant en compagnie de ses nouveaux amis. Eros s’improvisa chef de bande et défiait ses ennemies, l’eau, et les rats. Puis le matin, le repos et le repas dégueulasse. Vraiment, comment peut-on avaler d’aussi horribles croquettes ? Il oubliait la mission et sa mère Aphrodite, tellement heureux de partager une vie. Acceptant les caresses sur sa tête, sur son dos, il sombrait par politesse dans un coussin de volupté. Perché sur un nuage de tendresse, il continuait à penser aux mammifères marins qu’il avait rencontrés, les dauphins. Parcourant des milles nautiques à des vitesses de folie, Eros se disait qu’il devait être bon d’appartenir à cette race aquatique, animaux si doux. Par contraste, ses griffes déchiraient la moquette, et il reçut une tape sur le museau. Énervé, il mordit celui qui l’avait frappé et reçu une volée de coups de pieds. Là, il vola et s’écrasa violemment sur le piano. Un cri, il avait mal. Humilié, le petit voulait se venger. Ce jeune Dieu vivait dans un univers couvert de dorures, jamais quelqu’un n’avait osé lever la main sur sa personne, et là, le voilà confronté aux règles du : c’est moi le plus fort ! Aussi étrange que cela puisse paraître, Eros ne connaissait pas le mal, et sa puissance non plus. Zeus, son grand-père, l’avait toujours ménagé, préservé, le laissant dans une innocence obscure. Le diable lui était totalement inconnu, il ne possédait pas une seule image du pêché. Aussi quand la colère s’éleva en lui, c’est l’esprit du chat qui devint noir… Eros, lui, n’étant que le fruit de l’amour.
 
***
 
Le Frozen Palace situé au 28, Rue Chai des Farines, seul, Maurice Renard patientait devant une glace qui fondait. Son invité ne devait plus tarder à montrer le bout de son nez, il avait hâte d’animer la conversation.
Vous voilà enfin, je ne vous cache pas que j’ai failli partir, lui annonça froidement Renard
— Excusez ce retard, mais quelqu’un m’a retenue je ne pouvais vraiment pas me libérer plus tôt.
— Vous êtes là… N’est-ce pas cela l’essentiel ?
— Je n’ose pas vous contredire.
— Bon, que pensez-vous de ma proposition ?
— Ėvidemment, elle m’intéresse…
— Je vois que vous êtes intelligent.
— Disons que j’y ai beaucoup à gagner.
— L’argent est mère de tous les vices.
— Ma conscience ne sera pas tranquille mais quelque part je m’en balance…
— Alors ?
— Nous avons infiltré le système d’exploitation de nombreuses usines, maintenant nous pouvons agir à notre guise…
— Excellent. Et le programmateur ?
— Cet homme aime les challenges, alors l’éthique pour lui n’a aucune importance. Il m’obéit.
— Sincèrement, je crois que nous allons bien nous entendre. Je sens en vous la raison et le bon sens.
— Merci. Quand faites-vous le virement ?
— Dès que vous aurez quitté ce palace !
— Vous ne serez pas déçu. Bientôt, vous serez enfin à la tête d’une armée d’androïde. Nous allons leur inculquer la soumission à vos ordres, ce n’est qu’une question de programme.
— Vous n’avez pas peur ?
— Non, j’ai juste besoin de prendre des vacances.
— Bon, comme prévu il s’agit ici de notre dernière rencontre. Alors bon voyage, et surtout amusez-vous bien !
 
François Delcourt salua l’humanoïde et quitta le palace arborant un superbe sourire. Bien sûr, il venait de trahir « la main verte » cependant il se consolait déjà en imaginant sa vie future, sans plus aucun souci d’ordre matériel. Ce soir, il sera riche même si, plus tard, son âme se tordait de douleur dans ses nuits blanches.
 
***
 
Elle portait une robe rouge cochenille, et des lunettes violettes, l’ensemble lui allait à merveille. Aphrodite marchait dans la rue, à l’ombre de cyprès, accompagnée par sa nouvelle amie, Cloé Deleuze. Les deux femmes s’entendaient bien, parlant de leur enfant respectif, et la divinité acceptait d’aider l’esprit à retrouver le sien. La morte se déplaçait dans les airs, trouvant des lieux où elle avait vécu sa vie naguère, cependant elle n’arrivait pas à rejoindre Marc, son fils. Le fantôme n’arrivait pas à circuler à son gré, et surtout seuls, Liu et Aphrodite, l’entendaient… Alors elle s’accrochait à cette dernière, n’imaginant pas un instant qu’elle soit une déesse. D’ailleurs Aphrodite était tout en finesse, cachant ses origines, et l’idée lui plaisait de rendre service à la belle défunte.
— Ne va pas à la police !
— Et pourquoi ?
— Ils vont te prendre pour une folle et t’interner…
— N’importe quoi… Je vais signaler la disparition de ton fils et ils le retrouveront. C’est tout.
Arrivée devant le 87, Rue Abbé de l’Epée face à la porte du commissariat de Police, la déesse hésita.
— Aide-moi pour la description de l’enfant !
— Tu sais ce que j’en pense, non ?
Elle entra. Un brigadier se trouvait à l’accueil, ainsi qu’un homme qui déclarait un vol de papiers, permis de conduire, et carte grise. Aphrodite attendit son tour et celui-ci ne tarda pas.
— Mademoiselle, approchez !
— Bonjour, pour retrouver une personne, est-ce ici qu’il faut s’adresser ?
— En effet. Vous voulez faire une déposition ?
— Oui.
— Depuis quand a-t-elle disparu ?
— Un mois.
—Et vous ne venez que maintenant ? Son nom ? son âge ? Votre lien de parenté ?
Marc Deleuze. Quatre ans. Euh, mon fils…
— Vous hésitez ?
— J’ai un peu peur.
— Pouvez-vous me montrer une photographie ?
— Je n’en ai pas.
— Vous n’avez pas de photos de votre fils ?
Ma maison a brûlé, et j’ai aussi la mémoire qui flanche…se justifia la déesse, sans se démonter.
— Votre nom ?
— Cloé Deleuze.
Le policier tapait les informations sur un ordinateur, et surprise quand il entra le nom de la femme qui se tenait devant lui, il eut droit à un message.
 
Morte le 18 Mars 2058, affaire non résolue…
 
— Attendez-là, je reviens.
 
Le brigadier informa son supérieur, et celui-ci ne marqua aucune hésitation.
— Tu l’arrêtes !
— Bien, monsieur.
 
L’homme ne put obéir à l’ordre, car Aphrodite, discrètement, venait de quitter le commissariat.
 
. 31 Une chrysalide
 
Au café, Les Deux Magots, Olivier Deleuze regardait les murs qui l’entouraient, senteur de chocolat, et esprit des lumières. L’atmosphère se voulait chaleureuse, ainsi que littéraire, il se sentait à l’aise dans ce lieu, qui fleurait bon les connaissances du passé. Le lieutenant Bertin tint sa promesse et passa la porte en souriant.
— Le temps n’a pas été trop long ? dit-il à Olivier Deleuze
— Vous plaisantez. Je pourrais rester des heures dans un café pareil.
— Bon, je suis pressé. Pouvez-vous me donner des détails sur l’opération qui nous intéresse ?
— L’usine de Toulouse. Demain.
— Quoi demain ? le policier fut étonné
— Mario ne m’a pas donné toutes les consignes. Je sais simplement que nous allons faire exploser cette usine.
— Comment ?
— Je ne suis pas terroriste, alors pour ce qui est du plan exact… Je ne sais pas.
—Vos informations sont bien légères, monsieur Deleuze
— Vous savez, j’intègre le réseau, son chef ne va pas me faire confiance avant que je ne fasse mes preuves. D’ailleurs, je n’irais pas.
— Vous avez peur ? interrogea l’officier par son éternel défaut lié à sa profession
— J’ai un fils.
— Evidemment, la loi du cœur…
— Vous comprenez ma position ?
— Oui, mais je ne la partage pas. Votre vision est trop étroite et égoïste pour que je vous comprenne. Cela doit être ma vision professionnelle
— Désolé, je n’ai pas l’étoffe d’un héros, Lieutenant Bertin.
— N’en parlons plus, sauf si vous changez d’avis…
 
 
Le lieutenant Bertin sortit, inquiet. Il devait prévenir sa hiérarchie et aussi s’occuper de la présence des multiples Dalibert. Son instinct lui parlait, et il pensait que les jours qui viendraient, risquaient de faire des étincelles. Olivier Deleuze, lui, n’était pas fier, il paya l’addition et partit vers la gare. Il désirait prendre le premier train pour Nantes, et ainsi retrouver son fils.
 
***
 
Je ne me voilais pas la face. Depuis ma dernière visite chez le technicien, celui qui modifiait nos cartes mémoire, j’avais des idées de meurtre, moi Liu, né si doux un soir d’été. L’innocence envolée, dès que je croisais un humain, un sentiment de haine s’installait en mon sein. Heureusement, je contrôlais cet instinct, un zeste d’âme, et ma conscience avait lutté pour ne pas pousser ce pot de fleur sur la tête de monsieur Paul. Cruelle dualité, d’une part le flot d’information qui circulait en moi me dictait de tuer, de l’autre la résistance. L’autre « moi » , celui qui s’était construit tout seul, celui que personne ne surveillait, lui refusait d’aller dans ce sens. Je vivais cette intrusion de tristes pensées comme un vol d’identité et je me sentais coupable. Pourtant, je n’y étais pour rien, subissant juste ce nouveau programme. Comment un androïde, construit pour aider les humains dans les tâches du quotidien, pouvait sentir ce courant assassin ?
 
Et puis, quel déplaisir de subir l’évolution de ses lois intérieures, de ne pas comprendre la raison de ses maux. Je décidais de réagir et d’informer mon maître.
 
Allait-il entendre mes propos ?
 
Dehors, il jouait en compagnie de Jason. Le Labrador ne pensait pas à courir derrière le bâton qu’il lui lançait. Quand monsieur Paul jetait le bout de bois sur la droite, je souriais en voyant le chien sauter dans la mare, au grand damne de mon maître qui n’arrivait pas à inculquer la moindre notion d’obéissance à ce bel imbécile. C’est dans ces faits que j’admirais cet animal, lui qui vivait libre. Aussi lucide qu’une luciole, je m’apprêtais à révéler mon trouble à monsieur Paul quand un félin entra sur le terrain… Cette bête possédait de l’allure, des yeux jaunes et brillants, une intelligence calme, des poils longs gris-noirs, et le chien voulu le chasser du jardin. Créant des arcs de cercle à profusion, l’atmosphère se teintait de folie croissante… Et quand le chat décida de passer entre mes jambes, le gros chien qui poursuivait le même chemin ne passa pas. La chute ne fut pas longue mais violente et je m’écrasa de tout le poids, de la lassitude, sur une pierre de décoration. Slack ! Ce n’était pas la fin du monde, je me relevais et assistais à la suite du combat. Le chat prenait de l’altitude ce qui augmentait l’agacement de Jason qui poursuivait cette ascension du regard et cultivait son impuissance en aboyant de plus en plus fort.
 
***
 
Eros dans sa forme lunaire de chat comprenait que le chien en voulait à sa peau, alors il grimpa sur la gouttière de cette curieuse maison qui semblait tourner sur un axe. Sa partie sombre ressortit, l’âme du félin lui délivra des conseils qui le déroutèrent. « Saute lui dessus » ; « crève ses yeux » ; « mords sa queue »… Le petit Dieu résistait comme il pouvait à l’éveil de cette force noire qui encombrait son intérieur. Perché sur le toit, il s’assurait la sécurité étant certains que l’autre bête ne pourrait monter le croquer. Cependant la question suivante se posait : Comment descendre ?
 
***
 
Je vis quelque chose d’extraordinaire, une métamorphose. Le chat, las, sauta dans le vide et dans son vol, son corps se déchira. Une grande ligne, sous le ventre, sépara l’animal en deux. Un papillon prit naissance : fragile bleu outremer, et sur les ailes ses dessins qui mélangeaient le rose et l’ébène. Une chrysalide atypique qui ouvrit un regard étrange sur le monde, ses yeux ornementaux paraissaient si vivants… Dans leurs orbites se rassemblaient toute la douceur des océans. Jason devenait fou. Cette vision ne le calmait pas, au contraire. Le chien sautait d’arbres en fleurs, et il hurlait à la mort. Moi, je me trouvais dans un drôle d’état, me balançant entre le charme, et le choc, de l’éclosion de ce lépidoptère. La journée venait de commencer, le soleil indiquait dix heures. Je nettoyais les dégâts du chien quand je croisais Charles Dalibert. Ne sachant que faire je lui dis :
 
— Bonjour.
 
Seul le silence installa une réponse à ma courtoisie. Je devais prévenir monsieur Paul de cette curieuse visite, or je n’en eu guère le temps. Un autre Dalibert, puis un autre, une armée d’avocats envahissent la pelouse, je ne savais plus où me tourner. J’allais crier. Une main déposa une pomme dans ma bouche, et toujours aussi narquois dit :
 
— Mange ! dit un maître Dalibert
 
Monsieur Paul se trouvait sous la douche, où il buvait des verres. Je ne sais plus. Toujours est-il qu’il ne se doutait pas de l’invasion des sosies de Dalibert ! Que cherchaient-ils dans le jardin ? Je ne voyais plus Jason, devenue muet. Mon regard le retrouva attaché à une barrière, et endormi par je ne sais quel mystère. J’étais esseulé, sans défense. Inquiet quant à l’avenir de mon maître. J’avais peur qu’ils ne deviennent plus qu’un lointain souvenir, lui et ma raison de vivre : le servir.
 
.32 Place au monstre
 
Le vrai Dalibert était un monstre. Il voulait voir mourir Paul Masson avant que le plan des disciples de « L’ordre du phaéton » ne prenne place et anéantisse toute trace de cette race : les humains. Alors, il avait décidé de devenir sa bête noire, de s’inviter dans ses salons et de rire à ses dépends.
 
***
 
— Liu, qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?
— Cloé ?
— Je m’éloigne un peu de vous, et quand je reviens… Que vois-je ? Le même bonhomme dans tous les coins de la maison, et du jardin. Je rêve ?
— Bienheureux, l’androïde schizophrène que je suis…
— Non, nous sommes dans le même cauchemar. S’il vous plaît, allez prévenir monsieur Paul.
— Tu le crois en danger ?
— Ne cherchez pas à comprendre. Agissez !
— Et comment ? Je ne suis qu’un fantôme…
 
Mon gardien levait la tête vers le ciel, et j’en profitais pour ôter la pomme. Puis je décidais d’appeler le commissariat. « Attente interminable, mais que quelqu’un décroche ! ». Voilà :
— Police nationale que puis-je pour vous ?
— Passez-moi le lieutenant Bertin.
— Qui êtes-vous ?
— Mon nom n’a aucune importance. Venez de suite au domaine de monsieur Paul… Je fus frappé violemment un uppercut au menton. Bip, fin de la communication.
 
Et je recevais un coup dans le casque, ma mâchoire abîmée, je ne pouvais plus parler. Misère de misère se dit Liu.
 
***
 
La vapeur couvrait la glace de la salle de bain. Paul Masson voulait se raser, sentir la lame sur sa peau, s’asperger de parfum. Il prit une serviette et essuya cette poussière d’eau. Là, le choc. Cloé en ectoplasme qui semblait vouloir lui parler. Seulement lui, il ne percevait pas les ondes de sa cervelle. Elle bougeait, mimait, tentait le dialogue par le langage des signes, cependant Paul ne comprenait rien à son message. Quelque part innocent, il ne percevait pas la menace extérieure, restant nu et sans voix face à la belle qu’il dévisageait, un peu perplexe. Alors, elle disparut.
 
***
 
Ils riaient les humanoïdes et portaient monsieur Paul, sans ménagement, en caleçon dans son propre jardin, fermement décidés à l’humilier. Mon maître ne savait plus où donner de la tête, ses yeux exprimaient, surprise et terreur, tant il était bousculé par les nombreux Dalibert. Inutile, pour lui, comme pour moi de crier : pourquoi ? La maison était perdue dans la campagne, sans voisinage, nous étions sans défense. Que faire ? Attendre, la fin. L’exécution. Je n’avais pas peur de m’éteindre mais quand je voyais mon maître entre leurs mains, je criais mon injustice. Monsieur Paul n’était pas un mauvais homme, il ne méritait pas cette forfaiture pour rejoindre terre et cercueil. Qui pouvait nous aider ? Un oiseau ? Ne passez pas votre chemin, aidez votre prochain !
 
***
 
 
Aphrodite et Mario se baladaient dans Bordeaux, ils léchaient les vitrines se tenant par la main, amoureux. La belle ne se souciait pas des conséquences de son imposture, de l’éviction d’Alice. Non, elle souriait et oubliait sa qualité de déesse tellement elle se trouvait absorbée par ses sens en éveil, du matin au soir. « Mais qu’est-ce que vous faites-là ? » pensa-t-elle en apercevant la forme de Cloé.
 
— J’ai besoin de votre aide. Dit-elle, en communiquant en fantôme
 
— Encore. Vous ne voyez pas que je suis occupée.
— Faites lui croire que vous voulez un week-end à la campagne. Les hommes adorent cela, les expéditions romantiques.
 
— Et nous allons où ?
— Chez un ami.
— Et que lui arrive-t-il ?
— La route est longue, je vous expliquerais en chemin. Alors d’accord ?
— Vous avez de la chance, Cloé que je sois une femme curieuse.
— Bon, vous le mettez dans la confidence ce monsieur… Je suis certaine qu’il sera heureux de vous accompagner.
— Que dois-je lui dire ?
— Improvisez. Souriez et surtout dites lui n’importe quoi, sauf la vérité.
— Et pour la route ?
— N’ayez crainte, ma parole vous guidera.
— Alors, nous ne sommes pas prêts d’arriver…
 
. 33 Le papillon
 
Le papillon vint se poser sur mon épaule, si léger, sensible et beau. Un court instant, j’oubliais le naufrage de la solitude, me trouvant en paix face à ma conscience. J’appréciais l’instant même si sur le moment, il était plus que cruel pour monsieur Paul. Allongé sur l’herbe du jardin, les « Dalibert » lui tournaient autour tout en vociférant et en lui jetant de la nourriture, et moi je n’aimais pas que l’on joue avec la nourriture. Je m’énervais me demandant que : « que fait la police ? » et j’eus une réponse. Le lieutenant Bertin arriva, le brigadier lui avait transmis le message, et à sa vue je fus un androïde heureux bien qu’il ne puisse pas résoudre, en une fraction de second, le problème. D’ailleurs ne sachant pas où donner de la tête, il haussa la voix :
 
— Halte… Arrêtez !
 
Je me demande ce qu’ils apprennent à l’école de police car les Daliberts, eux, se moquaient de cet homme ainsi que de son ordre. Alors, je vis l’arme du lieutenant et ce geste maladroit. Il pointait son revolver sur ses humanoïdes, et qui eux se mirent en colère. Alors des balles volèrent à travers ciel, elles sifflaient auprès de nos oreilles, et le sang ne tarda pas à couler. Bertin à terre, Bertin à genou, et nos espoirs qui nous quittaient comme un albatros qui plongeait sur sa proie. Alors, ils m’attachèrent et me jetèrent dans le garage.
 
***
 
Paul Masson commençait à voir sa vie défiler sur les parois de sa mémoire, lui enfant tenant la main de sa mère et souriant à son père. Un temps perdu, aussi lointain que le refrain d’une chanson. Il savait que la vie allait le quitter, dans une heure tout au plus, alors il pensait à ce chemin sur la Terre, ses choix, ses ambitions, ses regrets, et l’amour qui toujours le fuyait… Paul avait l’espoir secret de rejoindre son âme-sœur, Cloé. Justement pour une fois, elle lui parla :
 
— Accroche-toi, Paul.
— Dieu ?
 
Mais non idiot, je suis Cloé.
 
— C’est impossible, je deviens fou. Tu es morte.
— Je sais alors bats-toi, et s’il te plait ne viens pas me rejoindre…
— Où es-tu ?
— Je ne suis plus qu’une pensée et pourtant je voudrais tant te serrer dans mes bras. Pourquoi pleures-tu ? Si elle avait pu pleurer, Cloé l’aurait fait.
 
— Tu es ma raison de vivre.
— Fais-moi plaisir, vis et sois un père pour mon fils. J’arrive.
— Mais tu es déjà là !
 
Plus de voix et ce sentiment curieux d’être un œuf, une poussière prête à renaître. Liu était enfermé dans le garage, le lieutenant Bertin gisait sur le sol du jardin et il ne pouvait pas compter sur son chien. Comment sortir de cette impasse ? S’il vous plait celui qui vole au-dessus de tout soupçon, merde, il y aurait des dieux quelque part pour nous aider : « Dessinez-moi un plan d’évasion ! »
***
 
— Papa, on part en voyage ! Dit le petit Marc
— Ah bon, et où cela ?
— Dans une maison à la campagne.
— Et qu’allons y faire ?
— Retrouver maman.
 
Rictus d’Olivier, son père
 
— Marc, tu te fais du mal. Tu sais bien qu’elle est devenue une étoile.
— Non, elle me parle.
— Je vois. Allons consulter un « psy » !
Le petit exécuta les ordres de son père et après la visite chez un spécialiste de l’esprit, il lui dit :
— Bon, tu es prêt.
 
Marc lui tendit son casque de moto, et comme Olivier ne voulait pas lui ôter le sourire qu’il arborait sur la face, ils partirent sur les routes de l’aventure.
 
***
 
 
Le bruit d’un engin venu du ciel. Un hélicoptère, c’est ce que je pensais se dit Paul Masson. Que se passait-il aujourd’hui, les dieux nous avaient abandonnés ? Des voix :
 
— Où est-il ?
— Ligoté, dans sa maison.
— Bien, nous allons rire.
Puis plus rien. Pas un son ne comblait mon vide intérieur, je n’en pouvais plus et je m’agitais en tentant de me délivrer de mes liens. Peine perdue…
***
 
Maurice Renard vivait pleinement ce jour d’amorce de son plan. Dans les rues de toutes les villes, les robots tuaient, massacraient leurs inventeurs. Le vent de la révolte des machines ne possédait plus d’entrave pour l’arrêter, et la deuxième phase allait entrer en action : Le virus de la peste allait revenir, il serait bientôt présent sur l’ensemble de la surface du globe.
***
 
Après, je me mis à compter les secondes pour que les heures passent. Je ne savais pas si monsieur Paul était encore en vie, ou non. Je luttais semblable à un glaçon qui refuse de fondre contre le cours des événements à venir.
Dans mon impuissance isolée, je refusais de capituler, d’être abattu, refusant tout net de croire que tout était perdu… Puis la délivrance, des voix, une voix :
— Liu, nous sommes là.
— Comment va mon maître ?
— Il est vivant, mal en point mais vivant…
 
Une jeune femme me délivra, elle arborait un sourire inconscient :
 
— Bonjour, je m’appelle Alice. Dit Aphrodite.
— Sauvez mon maître ! Réflexe de robot
— Combien sont-ils à l’intérieur ?
— Nombreux et tous pareils…
— Nous ne sommes que deux, nous devrions appeler la police.
 
La maison est loin du premier commissariat, nous devons délivrer monsieur Paul.
 
— Qui est cet homme qui gît par terre ?
— Ce doit être le lieutenant Bertin, il a sorti son arme et ils l’ont allumé.
— Triste fin.
 
Alors que je retrouvais de l’espoir, je vis Alice recevoir un violent coup sur le sommet du crâne. En tenue de terrienne Aphrodite perdait certains de ses pouvoirs, et ses jolis yeux se fermèrent brusquement. Ils l’avaient démasqué. Plus rien ne pourrait nous sauver de cette horrible situation, et nous nous retrouvâmes tous attachés dans le salon. La télévision délivrait son flot, quotidien, d’informations, ainsi nous apprenions que le monde tournait à l’envers, jamais une telle ampleur de révolte n’avait été atteinte, nous étions là témoins de la victoire des humanoïdes qui nous séquestraient. Les Dalibert avaient ce point en commun : la méchanceté jubilatoire. Seulement, j’imaginais que s’ils gagnaient trop facilement leur combat, ils leur resteraient l’éternité pour s’ennuyer. Ce devait être cela la rançon du succès…
 
. 33 La mort
 
La mort. J’avais une idée floue de celle-ci. Le vide. Le noir. Dans mon idée, les âmes disparaissaient et les êtres renaissaient dans un autre corps. Qu’en était-il au juste pour les robots ? J’allais le savoir, et comme ma nature était curieuse. J’avais hâte.
 
***
 
— Tu es sûr que maman se trouve là ?
— Regarde, papa ! Un hélicoptère pour redescendre des étoiles.
Viens ici ! Il va falloir que je t’explique la vie mais je ne sais pas par où commencer.
— Attends, elle me parle. Le petit Marc sourit
— Et que dit-elle cette fois-ci ?
— De faire attention, la maison est pleine de gens méchants…
— Quoi
— Allez, tu t’es bien amusé, on rentre ! dit Olivier Deleuze
 
***
 
— Hé, il y a un homme et un môme dans l’allée. Cela amusa la colonie de maître Dalibert
— Qu’est-ce que tu attends, va les chercher !
— Et voilà deux de plus… Cloé me montrait sa colère, son fils se trouvait dans la pièce et l’ectoplasme ne pouvait rien faire. Le papillon, curieux, entra dans la maison, et là, tout a basculé quand Maurice renard voulu l’écraser. Je ne sais pas s’il l’avait raté par vanité ou par une étrange maladresse. Toujours est-il que moins d’une minute plus tard, l’humanoïde perdait de sa superbe. Moi, je n’en croyais pas mon œil valide. Toute la lumière devint poussière et une voix extrêmement puissante se leva :
 
— Toi, tu oses poser la main sur mon petit-fils !
 
Maurice Renard ne comprenait plus rien, il regardait l’enfant et disait à l’ombre :
 
— Mais monsieur, nous ne l’avons pas blessé…
 
Quel spectacle !
 
Le papillon ne cessait pas de créer des cercles en volant autour des têtes des méchants, ce qui les énervait, mais comme ils étaient totalement dépassé par la situation, les humanoïdes tentaient de se maîtriser tout en observant leur chef. Ce dernier, cogitait, mais il ne devait pas être équipé du bon appareillage, car rien ne venait… Moi, j’étais entre deux états, d’un côté, la fascination, de l’autre, quelque chose qui devait s’apparenter à la peur. Puis un Dalibert eut un geste malheureux, de la bêtise pure ne supportant plus le vol du lépidoptère, sa main se leva et le temps fut suspendu. Vous ne me croyez-pas ! Seul le fragile être bleu outremer, qui avait ce dessin sur les ailes mélangeant le rose et l’ébène, continuait à voler. Les autres se trouvaient en arrêt, sauf la jeune femme qui avait souri en tentant de me délivrer, le papillon et moi. Une conversation s’installa :
 
— Tu vois ma fille, on leur invente le paradis, et eux, ils cherchent à se détruire.
— Père, qu’allons nous faire ?
— Quitte ce corps, il ne t’appartient pas. et il ajouta en souriant :
— Retournons sur Jupiter, les enfants, j’ai une idée qui va vous plaire…
 
Aussitôt, la belle déesse se métamorphosa, et coquette, elle réajusta ses habits de lumière. Quand au papillon, je vis en effet qu’il s’agissait d’un enfant, et il sauta dans les bras de sa mère.
— Maman.
— Éros, mon fils, tu m’as manqué. Tu sais ?
— Je me suis bien amusé quand est-ce qu’on recommence ce jeu ? Et j’ai des amis…
— Qui ? Dit Aphrodite perplexe.
— L’enfant Marc et Liu
 
Zeus clôt la discussion
 
— Mes enfants, ceci n’est pas vraiment un jeu mais la vie. Voyez-vous ce que c’est que ce mot que je place au sommet. LIBERTÉ !
 
— Ils l’avaient, je n’intervins pas dans leurs choix, mais voilà il me faut revenir à la raison, et croyais moi : Je suis fatigué.
— Faisons une grève ! Arrêtons de travailler !
— Et qui pourrait me remplacer ?
— Lui, il est chouette !
 
Et c’est ainsi que moi, Liu, je devins Dieu, l’essence-ciel ! Vous n’en croyez rien et vous n’avez pas tort, car qui connaît le couloir aux oubliés ?
 
Ce sas sensas où vont les âmes des dames et des messieurs, Liu, né androïde s’évadait, définitivement éteint mais conscient, il remarqua des toiles abstraites, sa vie défila tel un oiseau dans un champ, il était heureux de ce dernier voyage incongru dans la magie de l’univers ! Zeus lui donna à voix basse quelques conseils !
 
 
57 Secondes…
 
 
 
 
 
 
 
 
***
Quelques années plus tard… Liu bien esseulé sur la Terre.
Au levant sur le complexe d’oedipe, je me fixe un petit objectif aller photographier, ce nouveau mot pour moi, lu dans un dictionnaire. Ce vieux papier Robert de son petit nom. Un mot indigeste car je zozote face aux congénères qui veulent me parler de leurs problèmes de vie. Né timide. Le temps et ses fruits, pommes, poires, fraises, bref ce mot issu du siècle X ou Y n’était pas la mise à mort d’un taureau juste le sauter, tout un art, sans artifice, surtout ne vous méprenez pas messieurs, je zozote aussi devant les dames. Je ne suis pas torride. Juste atteint de ride et handicapé par mon physique. Mon psychique s’affole dès la robe de l’aube, au réveil. Donc, le saut du lit, je vois ce taureau, et ce mot Taurokathapsia, un truc qui rapporte de l’argent né à l’âge de bronze, tout ce que je sais c’est que j’irai voir ce spectacle mais où ? Ben sur la toile de mes visions diurnes, comment vous dire, je suis conçu de façon suivante, agoraphobe, un sss devient triple quand je parle, or dès qu’un damier se pose tel un chat sur son nid, euh tel un oiseau dans son nid, vol d’une hirondelle, des ailes et des fils de soie, une araignée paon, parade arc-en-ciel, accessoirement majuscule tueuse de mal s’il l’honore mâle, je deviens être visionnaire, dans ce treizième millénaire, et sourit à la vie. Petite aparté guère de chance de vivre dans ce siècle, sauf que tout le monde me fout une paix de milan royal, cet oiseau de proie, un fruit magnifique cerf-volant.
 
Je possède, un bien grand pouvoir, croyez moi sur parole, l’inconscient collectif, il se trouve être de forme épanouie, nombril de Terre, en rond bleu qui fut le premier galet jeté par un enfant qui fit boule de neige, dans la tête. Pratique. Et le taureau, et ce délire de la masse Humaine qui dérègle les arcs dans le sil du ciel, avait disparu de Chine, du Congo, du Boléro, je vais pas citer Bornéo, ce sont les autruches autrichiennes qui ont perdu la vie. Moi, je visionne ma vie, et la vôtre aussi sans sortir. Normal, je suis banal, et j’ai une moustache naturelle, en cela je suis extraordinaire. J’ai des cheveux, oui, pas un percheron dans un près garni de pastèque et de friandise dont il raffole et m’affole, j’ai des cheveux, et pas de mère. ni d’horizon. Les cheveux tels que les chevaux ne sont pas issus de l’agriculture androïdienne, vous avez vos repères, vous !
 
Mon Ego, un Père, une machine à bébé bonsaï, moi. Il a intégré dans mes synapses la vision du savoir, plus de buffles depuis des lustres cet animal qui éclaire ma lanterne, euh, zut ! Nez gaffeur sans mouette, je renifle l’information du quotidien, je déroge aux règles du seigneur créateur, de Pinocchio, du Pinocchio du maître concepteur, de l’inné…
 
Un truc ancien ressemblait à un aquarium d’antan, fin XX° je crois qu’il s’agit de la téléportation d’images, souvent, je beug, j’oublie toujours son nom, ah souvenir “ballade”, musique, voix, corps, white and black spirit, la télévision, et sur mes nuits noires, je dérape à fromages. Pas mage, je vois en technicolor ou en note de piano, métissage de noir et de blanc le gris. Donc, chers amis, je voyage en absurdie sur la trace du premier Humain, car plus de viande à manger, d’eau, d’air pas besoin d’autre chose que du colza, et de l’aubépine pour nous arrimer à nos vie sans saveur os de fer et d’acier, et guère dévoreur du miel de la vie, les moustiques qui piquent vos légos…
 
Flute, Saperlipopette, un documentaire, que fais-je bon, ben, je laisse parfois ces trucs m’apaisent, interlude, puisque j’ai pas le bon programme… le film de la vie d’un canard on dirait que je suis loin, très loin de voir des humains réaliser des galipettes de gymnastes, au-dessus de taureau, écrit et lu dans un dictionnaire. Bon, je ne suis pas compliqué. Une voix off, et des images s’engagent, me voilà englué dans les bras d’une fée, une serpe d’or et je dors sur place, comme eux les défunts qui meublent nos journées de fer forgé et de peau greffée, androïde qui rêve a un peu plus d’action drôle, parait que sourire fait rajeunir les synapses, je cesse de penser la voix, raconte son histoire, digression inédite, laissons l’action se dérouler : “ Si vous voulez vous arrêter à Breteuil-sur-Iton, village au charme paisible, la mairie va vous étonner. Qu’est-ce ? Une ancienne église que la révolution aurait prise ? Que nenni, il n’en est rien. Ce bâtiment néo-gothique date de 1860. Pensée par son architecte et construite pour sa fonction actuelle dans ce style peu courant à l’époque, – le XIX° –, on ne peut d’ailleurs s’y tromper : même si sa grande porte de bois impressionne, pinacles, gargouilles, fleurons, tympans ne peuvent provenir du XV° siècle. Et si l’œil de votre objectif est connaisseur de la naissance de ce style d’architecture, vous le devinerez ! Dans ce lieu unique, il s’agit bien d’appliquer les règles de la république : « Liberté, égalité, fraternité », incrustées sur les murs. Sa place est au cœur de la ville, là où siège le buste du donateur principal de Breteuil-sur-Iton, Monsieur Laffitte, un riche banquier.”
Cette magnifique petite ville a de l’eau dans son cœur. Les bras de la source de l’Iton apaisent. Petit pont, herbe grasse et bien verte apportent de l’imagination au pays sage. Le paysage vous imprègne de douceur de vivre : maisons en colombages et tuiles rousses. La promenade-découverte du lieu commence par un autre buste, celui d’un peintre : Théodule Ribot. Cet homme d’origine modeste ne devait pas devenir artiste. Son père lui a transmis son art, le talent de son métier, toutes les règles de la géométrie. Ce peintre du XIX° ne s’imprègne pas des courants impressionnistes qui circulent, tel un vent breton en Haute-Normandie. Lui, ce peintre, est un clair/obscur, réaliste, version Caravage, les frères Le Nain, et le maître Rembrandt.“
 
Rien à dire, ce n’est pas du mouton de marin pas très marrant, mais je vais trouver le bon programme, je vous le jure au nom de tous les perroquets du ciel, de la canopé d’Amazonie en passant par l’aigrette du vallon du stangalard, pas simple d’avoir une mémoire de schtroumph et de tout avoir en soi dans son for intérieur, j’veux voir des taureaux, pas un millénaire perdu de vu, néanderthal je m’en moque même si m’a nature profonde ne me le permet pas z’allleeeez hop j’y go sur ce siècle, ses millénaires de Taurokathapsia…
 
Oh noon une apartée de mon créateur, la créa-triste créature inspiratrice de ses maux
 
“Non, non, je n’ai pas fait exprès, si mes mots illusionnent et s’abandonnent vagues sirènes sans alarme, ils sont fous et traversent la foule. Je me foule une cheville quand une cochenille longe l’autoroute de la désillusion, la boule de billard vient de quitter son nid, sans le savoir elle cherche déjà de l’évasion. Est-ce de ma faute si les mots klaxonnent et sonnent le glas, l’heure du tocsin ? Non, non, je n’ai pas fait exprès d’entrer dans le jeu, gaie, de l’envie de vivre puis, ton sein et ta valise ont foutu le camp, alors végétale carnivore je dévore et divorce en perdant l’écorce de mes racines, le tronc de la vie, le zest de citron, l’écume du miroir celui de s’asseoire, boire une goutte d’eau rosée et de rêver : Espoir ! Je sais, tu as mis la grand voile, celle qui croise les étoiles Orion la croix du Sud, je reste berger étrange et étranglé sur une plage, je sais que tu écoutes le son de l’étrave d’une goélette et mes lettres se décomposent au passé supposé, alors quand l’aube pointe son nez de noire goéland, que le soleil dépliant ses ailes, j’évite les cauchemars et je m’invite où moi qui ne danse pas ?
 
Chapitre II
 
Depuis l’œil de Londres, sans tes bras, je compte les rats d’eau, et puis je m’ennuie alors je passe la nuit sous les aurores boréales à t’attendre, je joue de la cornemuse aux Highlands, c’est faux mais c’est juste que je ne sais pas jouer, d’aucun instruments de musique n’est en accord en ma compagnie mais avant d’aller jouer au gondolier à Venise, je change de chemise et dévale une piste bleu en avalant mon arrogance de n’être que moi un “lego”, un jouet sans enfant, une personne si fragile.
 
A mon avis, j’irais chercher ta jupe, en Asie, si tu es a Nagano en train de prendre un bain dans une source chaude, où si ton corps embrase le sourire des hommes qui t’entourent à la fête des lanternes de Hong-kong, je jouerais à qui « cong « ? J’aime l’accent graves et je visiterais ni indien enfin peut-être un peu, et certainement pas cow-boy ni sur un destrier n’aimant guère la guerre, le cheval, pas plus le trop que la galop, je serais cet âne à pied qui te sourie en Patagonie. Au carnaval de Douarnnez ou à Rio, tu entendras battre mon cœur, et cela sur n’importe quel continent, tic, tac..
 
Nostalgie.
 
Ah enfin, le bonheur le film que je cherchais sur ce mode jeu d’humain, dans cet inconscient collectif, il doit avoir oublié cela mon dictateur d’idées, mais je le remercie de m’avoir donné vie même si comme lui je manque d’humour, et d’amour. Lui ce Lion, en signe astral, a connu la vie, sa morsure aussi selon ce que je sais de lui, il pense que…
 
Soudain. je compris cet Humain, par ce délicat message à mon intention, il témoigne de la vrai cause de l’extinction de cette plante sauvage, l’Homme. Nom d’une Ourse. je vais savoir.
 
“ L’univers est un chaos ordonné, les planètes gazeuses à l’atmosphère légère tourbillonnent dans le ciel, entre deux tempêtes de folie, trop éloignées du Dieu soleil, trop proches, elle sont inhabitables, mais revenons à la nôtre, la belle bleue isolée dans la galaxie, dans un champ, je regarde cette reine qui butine, cette reine, vous rigolez ! Bien sûr que c’est une guerrière, un travailleur de l’ombre, une sans papiers, sans matricule, qui de l’aube au coucher butine, et serine de ses ailes qui battent et rebattent l’air atone. Pétole, absence de ce vent, ciel ouvert presque gris, sans être sombre, j’ai mon appareil photographique, je zoome, gros plan, wouahou, quelles couleurs ! Jaune et noir, pose B, j’ai la sensation de vibrer en regardant ce cliché, et puis cette fleur, de l’acacia, au cœur mauve, ces feuilles qui s’étalent à la recherche de lumière, je voudrais vous offrir l’odeur, mais comment faire pour insuffler un peu de ce parfum qui détale au centre névralgique de mes narines, algues marines ? Oui, comment rendre la note sucrée de ce temps abstrait, comment vous parler de ce jour, où une rencontre pleine d’épice me garantit de vouloir revenir en arrière, d’oublier la folie ordinaire des Humains, et de naviguer dans ce pétrin ouvert et offert aux rêves les plus fous ?
Qui je suis ? Pourquoi, je narre cette courte aventure ?
Avant de devenir chasseur d’effluves, de saveurs, de couleurs, je naviguais sur des abeilles, enfin une, le Bourdon, un magnifique croiseur qui par son étrave ouvre les océans, les mers fortes se fracassent sur sa proue, se séparent sur sa poupe, et à son bord nous mangeons ce poulpe qui n’a pas eu de chance en croisant notre sillon. Sauver des vies, notre unique combat mais cela n’évite pas le fait de manger d’autres espèces, la loi du règne animal est dure à digérer, mais trêve de digression, oui, je fus un marin qui allait en zodiac pas lire les lignes de la main, mais affronter la mâchoire, le hachoir de l’Iroise, ce parc marin, cette mer, au regard turquoise les jours de calme, et si gris les jours de fureur de ce vent rageur qui détruit la route, vraie, des bateaux qui sillonnent le large de l’île de Ouessant.
Le risque faisait partie de mon quotidien, affronter le mal de mer, sans la main de ma maman pour me sécuriser, et maintenant me voici un simple chasseur d’images dans un champ de pâquerettes, en compagnie d’une colonie de vaches paisibles qui pâturent et mangent de l’herbe pour porter leur embonpoint à la ferme, chaque soir, quand l’astre jaune se casse derrière la ligne bien peu concrète, cette conquête de l’Équateur, quelle heure était-il ? Quand je pensais à ce passé, si fier de mon cliché de cette abeille qui vole son butin sur la fleur et nourrit mes enfants de ce bienfait salvateur, je vais rentrer, tout à heure, à toute allure, sans serrer le vent, sans aller au près, sans régler les voiles, je navigue sur cette herbe tranquille, sans aucune frayeur, le sol n’est pas meuble, juste quelques flaques de boue, par ci par là, rien de traumatisant, un peu surpris cependant de trouver une abeille, seule, comme perdue, où est sa colonie ?
Seule au monde ?
Impossible, mes yeux tournoient, je cherche l’erreur, je sauve les cœurs comme d’habitude, c’est-à-dire une simple déformation professionnelle, ça bourdonne, pas un ours à l’horizon, rien de plus que ce bruit qui se rapproche, ses ailes qui battent l’air et elle se pose sur mon nez, y entre, que vais-je faire ? Ne pas l’écraser, ne pas paniquer, ne pas la tuer ! Je bouge plus, je respire plus, je suis immobile sous l’ombre d’un châtaigner, sa fraîcheur me tord le ventre de maux sans sens, j’ai froid quand elle me pique l’arrête nasale, pas de vaisseau spécial, mais une douleur extrême, comment une si petite bête peut faire de l’ombre à un seigneur de la Terre, un Humain, simple habitant de ce lieu enchanteur, j’ai mal, j’ai envie de la frapper à mon tour, mais ses ailes s’agitent et elle part, l’abeille, retrouver les siennes de consœurs !
Ça fait un mal de chien, un coup d’œil dans le rétroviseur, une tache rouge sang sur mon appendice nasal, c’est sale, mais bon, juste une piqûre de rappel que la Nature reste reine, et cette ouvrière vole vers ses sœurs… Maintenant, je pense au plat que ma femme a concocté ce laps de temps, où absent, elle gère mon quotidien, je l’aime, j’ai envie de l’embrasser sur le cou, mais cette couleuvre sur mon nez ne m’arrange pas… Nos deux enfants sont chez leurs grands-parents, tranquilles à la maison, hum rêve d’épices, ce rouge de cadmium sur la table, un Colombo, oh, je me trompe toujours sur la couleur de cet épice qui ravive les recettes d’Afrique et ne coûtent pas cher, du riz, rond et gris, un bon vin de bourgogne, j’entre dans la cuisine, enfin, oh quelle odeur ! Puis ce cri !
– Mais Jeff ton nez !
– Ah, oui, j’avais oublié, je me suis fait piquer cet après-midi par une abeille.
– Une guêpe, certainement.
– Non, une abeille, regarde sa photo !
Je lui montre le cliché, et surprise, elle s’esclaffe :
– Ben une belle fleur, mais ton animal rugissant, il est où ?
– Sur la pellicule, montre !
Je regarde, rien, le vide, l’absence, plus de jaune et noir, rien…
– Mais ???
– Oui, rien, je ne suis pas folle, mais mets ça sur ton nez.
 
« Dehors, la lune n’est pas rousse, ma flemme dort, dure journée, et moi, je me trouve sans cesse, je ne trouve pas le repos du guerrier, je reste pantois face à cette nuit de dauphin de la reine, me voilà dans une ruche, vraiment, vous n’y croyez-pas ! Croyez-moi, sur parole, je vais vivre un truc de folie, cette nuit-là. D’abord, l’abordage d’image, un carnage, je suis en train de sucer la cervelle d’une reine de la ruche, je n’y crois pas, ce n’est ni bon, ni goûteux, seulement si réel ! Image de nourrice, mais c’est un rôle salutaire pour vivre cette vie de chien ! Vivre cette vie d’abeille, en entrant dans mon appendice nasal, elle m’a piqué au vif, certes, mais aussi elle m’inonde d’images de sa vie, je le comprends aisément, moi i devenant son regard, ses ailes, je butine et entre dans un parcours du temps, hors saison, hors religion, religieuse, je reste gourmand, et gourmet, le flot fuse, et génère une vie qui devient curieuse, un zeste de sucre, un reste d’humanité, et ce voyage hors temps, hors piste ! Je suis dans une cellule, la prépare, enfin c’est ce que je comprends. Le lendemain matin, je m’informe sur les abeilles et découvre le processus, mais en sus, j’ai une tache sur le bras gauche, bizarre, vous avez dit bizarre. Bon, je me lève, je me lave, et pars à la chasse aux “hêtres”, surpris cependant de deux choses, deux faits intrigants, en 1, l’abeille n’est plus sur la pellicule, en 2, j’ai la nausée pourtant je n’ai pas ouvert le téléviseur, marre, raz le bol de ces 20 h horribles, morts en cascade, fusillades, guerres et grillades, je pense au homard, aux grillades de crevettes, de gambas, je suis un monstre, un monstre de ventre, et puis cette nausée qui ne se vide pas, enfin ce sentiment d’être malade, alors ma balade se fait libellule, un bon bol d’air, un peu d’air frais, et une envie de fromage, un vieux comté ferait l’affaire, je ne parle plus, mon sang circule mais un souffle au cœur, je respire mal, un mâle des maux, et une mutation sur la glaive du temps. Cette piqûre m’affole, je circule et vais dans un bois sentir le vieux chêne, je veux renaître, sentir les odeurs, voir courir un champignon, observer le son du vent, et devant, mon chien aboie, je ne comprends pas pourquoi ? Cauchemar de cette nuit, nourrice, je prépare la cellule de la ruche, mère nourricière, je viens d’ouvrir les yeux et déjà au travail ! Quel travail, un simple numéro et pas gagnant, je suis ce suc qui se crée dans l’alvéole de la cabane de mes sœurs, aux ailes translucides, lucide, je comprends que j’ai deux vies en cours, celle d’un être humain, père de faille, et puis celle lunaire de cette abeille qui me perce le nez et maintenant envahit tous mes sens, et ouvre ma sensibilité. Je dois sortir de ce cauche-rêve, alors pour oublier ce non-sens de la vie, pour sortir du tourbillon d’informations qui menace mon identité, rester le même garçon, le fils de sa maman, de son papa, ressortir du tunnel obscur, et trouver de la lumière, c’est un test, je dois rivaliser avec mon propre intérieur et ne pas en sortir sale ! Souvenirs de ce repas, nous étions dans un petit appartement, après avoir été faire quelque course au marché, une recette, un beau poulet, cuit au miel et à la moutarde, ce sucre caramélisé et la saveur de la moutarde s’associent à la perfection, un peu d’huile d’olive, celle de retour de nos vacances en Espagne, le liquide se déverse dans la casserole, dévale la paroi de la bouteille, coule et roule sous l’assaut de la flamme, le gaz cuit les poivrons, un vert, un rouge, un orange, je rajouterais bien ma touche, un peu de vinaigre balsamique, mais je cherche, pas un placard ne recèle de ce trésor, alors confus, je confesse mon impuissance et regarde ma future femme, délicate, ôter la peau des poivrons, qui dans l’eau de leur cuisson trouveront tout le goût qui sied à un plat sublime, le miel est de noisette, je crois, mais les souvenirs vous savez c’est pas toujours précis ni vrai, ça y ressemble cependant ! Ce retour en arrière m’enchante, j’ai envie de crier des mots d’amour, mais voilà, la camisole de force ne serait pas loin, tiens une ombre, des gens, je ne suis pas seul, j’hurle contre le vent le prénom de mon chien, langue ouverte, il revient, ouf, pas de bêtise, ce matin. Puis j’ouvre les yeux ! »
 
 
Chapitre III
 
 
Petit déjeuner, café, et viennoiseries, croissant pur beurre salé, pain au chocolat, et refuse le miel, un peu de confiture de prune et je pars en ville faire développer ma pellicule, chemin faisant, pas l’oiseau, mais un camion, une camionnette sur le trajet, donnez votre sang ! J’entre, peu fier, je sais que je n’ai pas de veine, alors on me fait attendre puis me pique comme tous ces gens heureux de donner leur sang ! Et là, surprise, un cri, moi je ne regarde pas la poche de mon âme, de ce sang qui me gêne, du gène de mes ancêtres, mais la dame, infirmière sans doute, vient de crier et je tourne les yeux, l’un bleu, l’un vert, puisque je suis vairon ! Je tourne de l’œil, c’est jaune, mon sang est jaune miel, j’y crois pas, et ce cri, puis ces rires m’affolent, la poche pleine, on goûte, enfin je goûte la substance qui se révèle sucrée, aux teintes d’acacia, la poche est pleine de ce jus de reine, alors j’ai peur, de finir singe, et sagement, je refuse la collation, comme eux refusent ma donation, et rentre à la maison, un peu perdu, même paumé, et tombe dans les pommes. Je vais cacher ce nouveau goût et je ne veux pas devenir mutant, mais je pense aux enfants, à ma femme, et on m’expédie aux urgences, et là, le coma. La fin de l’histoire, je suis le premier être, hêtre, abrouti, des larves dans mon nez.
 
57 secondes dans l’inconscient collectif, et je réalise que l’espèce Humaine disparut du champ magnétique, l’énergie par une abeille volage qui aimait butiné à souhait, alors tant pis aujourd’hui, carpet dilem je ne saurais pas vraiment pourquoi ils dansaient, volaient au dessus des taureaux, en mode “sot” orgueilleux tel mon dos d’âne, je veux dire mon corps de fer caché sous une peau de mystère. Au fond, en mon sang glacé, papier argentique, et que ce laps de temps de folie m’ont ouvert l’esprit, désormais je serais comme ce maître furieusement absent, un butineur de diode, pas un gros toréador sans habit, autre qu’Indien, ce temps lointain, où un fou vole au dessus d’un taureau fougueux qu’harangue la foule. Moi né bel et bien androïde heureux d’être en apnée plongeant au coeur d’oeufs, sang cible. Eh merde. Mince, je vie en 2019 alité et humain écrasé par la société de consommation, les flics m’ont serré et je suis las. Présent sans vraiment être le futur. Invalide écrit sur un bout de papier.
 
Mort, mais rêveur curieux destin. Toujours mieux que de devenir le repas d’un chien. J’ignore de quoi sera fait demain.
 
Avenir fou.
 
Avenir flou.
 
Et vous vous le savez ?
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Fin
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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